A HÉLÈNE RÉGISMANSET
La souris japonaise
I
On peut m’arracher la tête ! On ne m’arrachera pas la conviction que mon crime est une bonne œuvre, une chose utile, l’aboutissement logique de toute une vie qui fut dominée, justement, par l’horreur du crime bourgeois, de l’action inutile, nuisible, mais, hélas, permise par nos dangereuses légalités.
Où prenez-vous que l’anormal pur ne vaut pas le normal impur, que l’absolu dans la sincérité n’est pas préférable aux hypocrisies qui ne démontrent que l’impossibilité d’arriver à la vertu par les chemins ordinaires ?
Monsieur mon avocat, voulez-vous me laisser vous prouver que je suis moins coupable que vous ne vous l’imaginez ? Vous voulez des aveux ? Vous allez lire un roman. Celui de ce que vous croyez être une passion morbide.
Névrosé ? Non !
Vicieux ? Pas davantage. Mais orgueilleux jusqu’au sacrifice de toutes les conventions sociales pour obtenir la réalisation d’un vœu légitime, pour sauver un être malgré le possible, en dépit de ce que vous appelez tous, le bon sens…
Je suis né dans ce qu’il est d’usage de déclarer une excellente famille. Mon père, vous le savez, était un magistrat d’une grande ville de province. Il rendait la justice à peu près comme un rouage permet l’enchaînement des autres rouages, d’une machine convenablement graissée qui ne doit gripper qu’en présence du grain de sable. Il écartait le grain de sable, le mettait à l’ombre pour que le soleil n’en fît plus jamais briller aucune des facettes (certains grains de sable sont taillés par la nature comme des diamants !) et il oubliait cet atome qui avait fait partie, pourtant, de l’homogénéité universelle.
J’ai été fort bien élevé, en fils unique, seul héritier du nom, de la fortune et surtout des préjugés, d’abord par ma mère, une personne mystérieuse qui ne pensait à rien, mais agissait à la façon des rouages dont il est question plus haut. Mince, élégante, blonde, sans coquetterie, elle regardait tout avec des yeux sans fond, comme le ciel. Elle ne m’aimait pas car elle n’admettait pas que mes idées fussent opposées aux siennes. Aimer, dans toute la beauté de ce verbe, c’est permettre. Celui qui aime vraiment peut rectifier le geste : il n’a pas le droit de cerner l’essor d’un envol cérébral.
Lorsque je fus en état de comprendre les paroles humaines on me confia à une bonne anglaise, méthodique, méchante, mais probe, qui m’apprit le français tel que les étrangers le parlent, c’est-à-dire avec un accent prétentieux.
Puis on me donna un précepteur quelconque, brutal, un socialiste enragé qui cachait son jeu pour demeurer à la solde d’un gros bonnet de la ville et qui me communiqua très vite le dédain des parvenus, c’est-à-dire que je l’empêchai de parvenir à tromper mon père sur la qualité de la marchandise qu’il lui vendait.
Alors, ma mère, indignée, chercha, dans l’aristocratie de ses relations, un autre précepteur plus conforme à l’éducation qu’on désirait me donner et qui fût, en même temps, un homme instruit.
Elle découvrit l’abbé Armand de Sembleuse.
A seize ans, j’étais un grand et frêle petit garçon, de très délicate complexion, prétendait-on, à tort, d’une étrange volonté se dissimulant sous une naissante ironie qui me faisait exagérer mes défauts dès les reproches qu’on m’adressait à leur sujet. Physiquement, j’avais l’aspect d’une fille déguisée mais je possédais une réelle force latente qui se déclanchait dans la colère et pouvait jouer de terribles tours aux gens non prévenus en ma faveur. Mes cheveux, d’un blond foncé, à reflets de cuivre encadraient un visage de vierge dont les yeux seuls auraient été violés. Je possédais les sourcils régulièrement ombrés de ma mère et le regard malheureusement dur de mon père. J’étais beau avec indifférence, mettons fatalité, si on tient au romantisme de la phrase. J’excitais les femmes de chambre en faisant semblant de ne pas m’en apercevoir. Or, je m’en apercevais très bien et cela m’amusait tout en me dégoûtant un peu.
A ce moment-là, le plus décisif de la vie d’un homme, entra dans mon existence morose de jeune provincial destiné à la carrière honorable d’un hypocrite bourgeois, le plus dissolvant de tous les éléments de discorde, une dualité cérébrale, la sinistre et cynique question de la prédominance de l’éternel masculin sur l’éternel féminin.
Le précepteur qu’on me donna était un jeune prêtre, un jésuite, d’une trentaine d’années, d’une éducation parfaite qui flattait ma mère parce qu’elle lui rappelait sa famille. Pâle et brun comme une nuit de lune, il avait, sous sa robe austère, une allure merveilleuse de jeune roi en dalmatique, le montrant, sous le froc, plus puissant d’échapper à tous les ridicules de la commune humanité. Il est toujours princier de porter une robe en sachant la porter sans faiblesse.
Comme on nous présentait l’un à l’autre, ma mère ajouta, de sa voix douce, au timbre un peu fêlé :
— J’espère en ton nouveau maître comme en un Messie. Il te régénérera. Tu es indocile, en proie à des curiosités malsaines. Tu poses trop de questions et M. l’abbé est ici pour répondre au nom d’une haute morale qui te réduira, je l’espère, au silence. (Elle se tourna vers l’abbé et lui sourit gracieusement.) Je vous confie un gamin absolument irrespectueux. Je vous en fais d’avance toutes mes excuses. Il sait beaucoup de choses mais les sait mal. Il a beaucoup lu, mais mal retenu. Il faut essayer de le discipliner. Ce que nous désirons, mon mari et moi, c’est non pas faire de notre fils un grand savant mais un être vraiment raisonnable, sachant se conduire en toutes occasions difficiles et surtout choisissant la bonne route, celle par où tout le monde doit passer, la plus droite…
Armand de Sembleuse eut un sourire doux qui le fit resplendir d’un étrange calme, le calme de ces belles nuits lunaires où toute la nature endormie a l’air de se reposer comme quelqu’un qui attend.
Il ne me tendit pas la main, ce qui me glaça.
Je lui avais spontanément offert la mienne et, gauchement, je la remis dans ma poche.
On resta à se regarder, interdit, puis on s’assit loin l’un de l’autre, ma mère nous ayant abandonné à notre malheureux sort car elle était discrètement indifférente aussitôt les rites mondains accomplis. Je ne suis même pas bien sûr qu’elle eût de moi l’opinion qu’elle venait d’émettre.
Nous nous trouvions dans le grand salon des réceptions officielles ouvert exprès pour nous un jour où on ne recevait pas ! Les portraits des ancêtres nous contemplaient de haut, la physionomie de ceux qui vous déclarent d’avance : Débrouillez-vous, mais en style moins familier. Les meubles lourds et les tentures épaisses donnaient la sensation d’une solidité où régnait l’éclat froid de la cérémonie, sans la gaîté, même factice de la fête… Nous étions assis comme dans le monde et nous nous regardions sans nous voir.
Le premier, Armand de Sembleuse, détourna les yeux de mes yeux, durement fixés sur les siens, mes yeux d’un bleu crépusculaire.
— Votre père, me dit-il de sa voix prenante, un peu sourde, désire que je vous prépare à vos examens. Je ne saurais trop féliciter vos parents de vous soustraire à la promiscuité des collèges. Vous n’avez pas la santé, paraît-il, qui vous permettrait d’essayer de la claustration un peu sévère de nos institutions religieuses, et cependant votre mère tient beaucoup à notre enseignement. J’espère, monsieur Henri, que nous serons d’abord des amis avant toutes relations de maître à élève. Je voudrais obtenir votre confiance et je devine que vous ne devez pas l’accorder facilement. (Il se mit à sourire de son sourire calme dénotant une conscience identique.) Si vous êtes aussi indocile et aussi irrespectueux que veut bien l’avouer madame votre mère nous aurons sans doute quelques discussions et je voudrais bien vous prouver, auparavant, que je ne suis pas un ennemi de votre jeunesse malgré mon droit… d’aîné.
Je me mis à rire, de mon habituel rire impertinent, mis en belle humeur par le ton craintif de la voix sans trop m’occuper de ce qu’elle me disait.
— Monsieur l’abbé, ripostai-je, maman exagère. Les femmes exagèrent toujours ! Je suis, en effet, curieux et je m’impatiente quand on ne me répond pas tout de suite, mais je suis capable d’écouter surtout si on veut bien se donner la peine de m’expliquer ce qu’on m’apprend.
Il me regarda en haussant légèrement ses sourcils noirs et fins qui rompirent son front blanc d’une ligne d’encre et eut (il me l’avoua plus tard) l’impression qu’il se trouvait en présence de quelqu’un de dangereux.
— Vous avez seize ans ? C’est un peu tôt pour affirmer que les femmes exagèrent toujours. Ce sont des créatures plus faibles que nous, plus entraînées aux émotions et il me semble naturel de leur accorder toute l’indulgence que mérite leur fragilité ! En tous les cas, madame votre mère est une si pieuse et si sérieuse intelligence que je m’honore d’avoir été choisi par elle pour diriger vos études.
Il était clair qu’à ce moment-là il tâtait le terrain, ne parlait que pour ne rien dire et commençait même à avoir envie de se replier, mais, la pénible première entrevue fut traversée par un éclair brutal. Ce fut comme la lueur annonciatrice de l’orage de plus tard. Les vapeurs s’amoncelaient à l’horizon, il y régnait cette confusion des nuages qui masque l’état de l’atmosphère en promettant ou la pluie bienfaisante, la molle pluie rafraîchissant tous les paysages et tous les états d’âme ou le bouleversement furieux, la tempête arrachant les arbres et déchaînant l’électricité des nerfs humains.
Ma cousine, Lucienne Morin, pénétra en trombe dans le salon. Lucienne, que j’appelais Luce, avait deux ans de plus que moi et elle était orpheline. Mes parents l’avaient recueillie, elle et son héritage, assez important, pour la laisser en pension le plus longtemps possible. Elle ne sortait que le dimanche ou aux vacances de l’automne et quand elle arrivait c’était toujours un événement regrettable. Elle aimait le désordre, dérangeait la méticuleuse ordonnance de cette maison, au luxe sévère mais très noble, se faisait gronder, répondait par des protestations vulgaires qui irritaient tout le monde, jusqu’aux domestiques qui la déclaraient : chien couchant, et elle s’en allait le cœur gros, s’en retournait peut-être ulcérée par une secrète envie de rendre le mal pour le bien, que, d’ailleurs on n’avait que l’air de lui offrir.
Lucienne Morin était la fille de grands commerçants morts, le mari et la femme, d’une grippe infectieuse, à quelques semaines de distance. Mes parents avaient pris toutes les précautions possibles pour ne pas les voir durant leur maladie mais, très frappés par la double catastrophe, une fois tout danger de contagion écarté, ils avaient réparé l’exagération de leur prudence par une courageuse adoption de la jeune personne, horriblement mal élevée, en dépit de sa situation de grosse héritière. Si, moi, j’étais curieux, elle se montrait d’une incorrection de manières dont seul je connaissais l’étendue et j’avais le mépris de ma cousine Luce comme ordinairement on a la terreur des animaux réputés immondes : crapauds, couleuvres, limaces, qui sont d’ailleurs classés par les hommes dans cette catégorie mais, sont, auprès de certaines femmes que ces mêmes hommes déclarent faibles ou fragiles, les plus purs joyaux de la nature !
Brune, les joues couleur de brique, dès qu’elle riait ses petits yeux noirs, perçants, disparaissaient sous le bourrelet de ses paupières sans cil, et ses grosses lèvres, presque toujours gercées, avaient un pli, boudeusement sensuel, qui me procurait, de loin, le plus désagréable frisson. Elle n’était pas trop mal bâtie quoique un peu tassée, avec de grands pieds et des mains sans ongle, parce qu’elle rognait les siens avec ses dents. Elle cumulait tous les défauts des pensionnaires et, n’ayant aucune retenue, dans l’intimité, elle conversait librement sur les sujets les plus scabreux.
On la disait tendre et prévenante pour ma mère, tremblant de déplaire à mon père mais, moi, je ne l’ai jamais crue bonne, sinon par une sorte d’inconsciente ruse qui la rendait soumise devant les plus forts.
L’abbé Armand de Sembleuse, en voyant entrer cette jeune personne qui portait encore le costume des pensionnaires : un sarrau noir, une ceinture bleue et une médaille d’argent, se leva, surpris, et ne sut trop comment saluer. Était-ce une femme ? (L’une de celles qui exagéraient ?) Ou était-ce encore une écolière sans autre importance ? Il demeura immobile, droit, hautain, un peu gêné.
— Henri, fit-elle impétueusement, sans le regarder, sans même, je pense, l’avoir vu, je viens pour passer la journée avec toi. J’ai lâché le goûter chez les dames de Saint-Clair pour rester ici.
Puis, selon la coutume, elle se jeta à mon cou et m’embrassa très goulument en se pendant à mes épaules pour bien se prouver à elle-même que j’étais le plus grand.
— Permettez-moi, ma chère cousine, de vous présenter mon nouveau précepteur, M. l’abbé de Sembleuse, puisque maman n’est pas là.
J’affectais une gravité solennelle. Elle se tourna gauchement, dit : « Bonjour, monsieur ! » et ne cherchant rien d’autre pour engager la conversation, elle se retira comme elle était venue, avec la plus maladroite des vivacités car elle faillit bousculer une potiche.
— Mademoiselle votre cousine demeure ici ? questionna l’abbé dont l’air fermé me frappa aussitôt.
— Non, elle demeure au pensionnat des dames Saint-Clair et ne vit chez nous que ses grandes et petites vacances. (J’ajoutai, pour le prévenir tout de suite, à cause de cette franc-maçonnerie singulière qui unit tous les garçons contre les filles) : C’est bien la créature la plus insupportable de tout son pensionnat. Maman vous en fera un éloge immodéré car elle exagère pour elle comme pour moi, mais je la connais… Elle n’a peur que de moi, ici, heureusement.
Cette fatuité de mes seize ans stupéfia l’abbé qui demanda, malgré lui :
— Pourquoi ?
— Parce que, sans moi, elle aurait déjà flanqué le feu à la maison. C’est une nature… incendiaire.
Et je tirai mon étui à cigarettes, machinalement, en parlant de feu.
— Vous fumez déjà ? murmura l’abbé scandalisé. Vos parents vous le permettent ?
— Ils me permettent tout, c’est-à-dire qu’ils ne me défendent rien. Ils n’ont pas le temps ! Maman a ses visites, ses bonnes œuvres, les réunions de ses comités de secours. Papa, son tribunal… et moi, je m’ennuie.
Je n’osai pas lui apprendre que c’était ma cousine elle-même qui m’avait allumé ma première cigarette parce que cela c’était… sortir des idées générales.
L’abbé s’approcha de moi, me posa la main sur l’épaule, cette main qu’il n’avait pas voulu me tendre d’abord et murmura :
— Enfant gâté ! Et il prononça ces paroles insignifiantes avec une émotion qu’il me communiqua immédiatement.
Je levai sur lui mes yeux tout à coup remplis de larmes.
— Est-ce que j’arrive à temps ? Ou trop tard ? soupira-t-il, comme pour son édification personnelle.
Nous restâmes silencieux, puis, je pris le parti, brusquement, de lui faire les honneurs de la maison. Il me suivit avec un gracieux empressement, s’extasiant sur toutes choses en homme de la meilleure compagnie. Il me parut, souvent, très jeune, malgré son droit d’aîné, naïf, plein de cette ferveur pour les objets d’art que gardent ceux qui n’ont pas la permission de s’y attacher. Il ne souriait qu’en se demandant si tout cela était bien nécessaire à la vie quotidienne, mais il connaissait leur valeur, s’il en semblait détaché. Nous possédions un vieil hôtel datant de Louis XIII qu’on avait restauré de siècle en siècle en lui ajoutant un défaut. Cependant il était encore fort digne malgré ses anachronismes, que l’abbé ne se fit point faute de me signaler.
Notre jardin-parc, avec son petit théâtre de verdure, son buste de Thalie, très ancien, lui plut tout particulièrement.
— Et tout cet enchantement clos de murs, vous donne la sensation d’une grande sécurité ! Monsieur Henri, vous seriez vraiment bien difficile de ne pas vous plaire ici ! Que peut-il donc vous manquer ?
— Il y a, au contraire, des choses en trop ! laissai-je tomber, de mauvaise humeur, parce qu’il m’agaçait de continuer à me croire un enfant gâté.
Il eut la finesse de ne pas insister, redoutant mes confidences, ne désirant pas du tout m’imposer le confesseur avant l’ami.
Autour de nous, en effet, les grands murs, couverts de lierre noir, mettaient leurs remparts entre la ville et notre grave existence de notables, mais, moi, je devinais cette ville, sournoise, défiante, épiant nos visages hermétiques, pas moins clos que nos persiennes de la façade qu’on n’ouvrait jamais au soleil de la rue.
Nos gens se composaient de la cuisinière, grosse personnalité à laquelle il ne fallait pas faire un reproche, de Clara, la fille de chambre, servant à table, une petite donzelle qui empestait les odeurs bon marché, et de Georget, le cocher, qui menait le coupé au tribunal, les jours d’audience pour, le reste du temps, sarcler nos plates-bandes. On présenta ce train de maison au nouveau venu et on l’installa dans une chambre séparée de la mienne de toute la largeur de la bibliothèque convertie en salle d’études.
Dès le lendemain il commença ses leçons par un entretien plein de charmes où il semblait apprendre de moi beaucoup plus de choses qu’il ne m’en apprenait de lui. Il n’avait pas d’histoire. Il était un homme heureux. Et il souriait, de son sourire tristement doux, un sourire de grand rêveur. Je fus irrésistiblement attiré vers lui par sa grâce et aussi, le prétendait-il, par celle de Dieu dont il parlait avec un respect craintif comme s’il en avait redouté les appréciations à mon endroit.
Je n’ai jamais su comment il s’y prit pour faire de moi un bachelier ès lettres mais il parvint, sans effort apparent, à me rendre docile, respectueux, studieux, tout à fait correct vis-à-vis de ma mère que j’accompagnais à l’église, à telle enseigne que ma cousine se moquait de moi et me disait à l’oreille que je ne tarderais pas à entrer dans les ordres.
J’étais simplement rentré dans l’ordre au moment précis où j’allais peut-être devenir le cheval échappé, ruer abominablement.
Cette période de deux années fut tellement remplie de découvertes intellectuelles pour moi que je n’eus pas le loisir de m’apercevoir de ce qui se passait en nous et autour de nous. Les hommes et les collégiens très occupés sont sourds, aveugles, et, quand ils commencent à se douter de quelque chose, ils sont surpris comme des voyageurs qui arrivent à un carrefour d’un pas très assuré mais ignorent encore la route qu’ils doivent choisir.
Mon précepteur était vraiment devenu mon ami. Il n’avait pas voulu devenir le confesseur. Il me regardait seulement parfois en hochant la tête, sa tête au front pur, de lignes si orgueilleusement sculpturales, et il rougissait subitement, inexplicablement, tandis que je demeurais anxieux devant lui, me sentant l’offenser par ma seule attitude de garçon nonchalant, mal éveillé, fatigué sans pouvoir lui avouer pourquoi. Il devait lire à livre ouvert dans ma poitrine.
Chaque fois que me cousine avait des vacances il s’éloignait sous un prétexte quelconque : des achats, une course, des exercices religieux, une entrevue avec un ancien camarade de séminaire. Il me laissait le champ libre par ignorance ou pudeur, peut-être par latente jalousie. En tous les cas, je n’ai jamais rencontré chez lui cette tendance à l’inquisition dont on accuse presque tous les jésuites. Cependant, quand il en avait l’occasion, il parlait un peu sèchement à Lucienne, lui répondant toujours en professeur et lui reprochant même certaines habitudes, discrètement, en médecin qui ne peut s’empêcher de constater les progrès du mal.
Elle était revenue demeurer chez nous, essayait de se dissimuler le plus possible, mais elle s’emparait de plus en plus de mon existence physique, me réduisant au rôle de jouet alors que je pensais, ingénument, m’amuser d’elle. Il fallut un véritable hasard pour allumer l’autre incendie et ce fut d’ailleurs encore elle qui, fatalement, mit le feu aux poudres.
Un jour, je la cherchai, dans le jardin, pour lui annoncer que sa couturière la demandait, question urgente, car elle devenait d’une coquetterie toute spéciale que ma mère semblait encourager, désireuse de la mettre un peu plus en évidence, au moins au salon.
Je trouvai Lucienne toute en larmes, se tamponnant les yeux avec son mouchoir déjà trempé.
— Tiens, lui dis-je étonné, qu’est-ce que tu as ?
Nous étions sous les arbres du petit parc, derrière le théâtre de verdure, et Thalie nous contemplait, tournant vers nous son beau profil indifférent au drame qui débutait très en dehors de la coutumière donnée classique.
— Henri, hoqueta la pauvre éplorée, je suis bien malheureuse.
— Ah ! fis-je souriant, l’abbé vous a encore taquinée au sujet de vos manies ? Il rêve de vous empêcher de rogner vos ongles ! C’est un maniaque aussi, d’un tout autre genre, le maniaque de la bonne éducation, ma chère.
Quand je songe à la puérile entrée en matière de cette conversation qui devait peser sur toute ma vie, j’en suis encore frémissant de rage !
— Non ! Il prétend que je ne dois plus vous embrasser comme je le fais tous les soirs, devant tout le monde, parce que vous êtes trop grand ! J’étais pourtant votre aînée, avant lui !
— Comment, m’écriai-je avec impatience, l’abbé peut-il se mêler de ça !… lui qui ne m’en a jamais fait aucune observation ? (Je m’approchai d’elle et lui entourai la taille de mon bras après avoir jeté un coup d’œil prudent autour de nous.) Voyons, Luce ! Tu es une bonne petite sœur, très mal élevée, c’est entendu et tu embrasses très bien… sinon trop fort. Il n’y a pas de quoi te désoler puisque ça me plaît ainsi.
Je l’examinais, d’un peu haut, avec toute la facile indulgence du collégien émancipé que j’étais depuis longtemps vis-à-vis d’elle. Je n’aimais pas d’amour cette fille trop épaisse pour mes goûts mais j’appréciais le montant de ses caresses louches et je lui gardais une sorte de reconnaissance physique pour ce qu’elle libérait ma jeunesse de sa fougue. Je pensais qu’elle ne m’aimait pas non plus. Nous nous tolérions, voilà tout.
— Armand de Sembleuse est notre mauvais ange ! balbutia-t-elle, il nous perdra. Toi, tu ne comprends rien à rien depuis que tu vis dans les livres et dans les nuages avec lui. Moi je sais : cet homme me déteste.
— Eh bien ! répliquai-je de plus en plus impatienté, cela lui fait grand honneur. Tu ne voudrais pas… qu’étant prêtre…
— Oh ! fit-elle, il ne m’aimera jamais comme cela, jamais… et c’est bien ce qui m’enrage. Il a une autre façon d’aimer, lui ! Entre vous deux, je vis comme une folle parce que je sens qu’il te prend à moi et je ne sais pas ce que je risquerais pour l’en empêcher.
— Voyons, Luce, tu exagères encore. Armand de Sembleuse est un saint. Alors, quoi ? Tu veux, si je comprends bien, qu’il jette son froc aux orties pour t’épouser ? Ce nom de roman feuilleton t’a enthousiasmée à ce point ! (j’essayais de plaisanter mais je tremblais furieusement). Tu ne vas pas y toucher, j’espère. Il est ma chasteté, cet homme-là. Il est tout ce que je voudrais être et il est, en outre, tellement plus beau que moi… J’en suis jaloux sous tous les rapports.
Elle pleurait, de nouveau, sur mon épaule en se tordant comme une vipère qu’on coupe en deux.
— J’aurais tant voulu te garder tout entier ! Seulement, toi, qui n’as pas de froc à jeter aux orties, m’épouseras-tu ?
— Non, répondis-je froidement, parce que je te connais trop.
— C’est ça… insulte-moi, à présent. C’est complet !
A ce moment une bonne nous appela et on se souvint de la couturière.
La vie provinciale ne permet pas l’épanouissement de certains états d’âme. Il y faut, bon gré mal gré, garder sa ligne, rentrer dans le rang, dès qu’on s’en écarte d’un millimètre, parce qu’il y a la ville, les parents, les domestiques, enfin toutes les habitudes prises de la correction ou de l’hypocrisie.
Depuis des années je jouais à la poupée avec cette grande fille qui m’avait initié à ce sport dangereux, mais c’était tellement caché, tellement furtif, que ça n’existait pas plus pour nous que pour le monde qui nous entourait. Nous avions l’impunité et l’oubli dans une très bonne tenue. Des remords ? Aucun de ma part. Ce n’était pas moi qui avais commencé. En finir ? Pourquoi ? Ça ne lui déplaisait pas en dépit de ses nouvelles inquiétudes ? Tout bien réfléchi c’était préférable à la fille de chambre ou à tout autre liaison me forçant à sortir et ce n’était pas plus troublant. Le seul ennui, c’est que, depuis quelque temps, depuis sa délivrance du pensionnat, Lucienne appuyait davantage sur les démonstrations extérieures et c’étaient ces exagérations qui attiraient l’attention de l’abbé de Sembleuse.
Nous revenions, moi, balançant sa main en lui griffant la paume de mes ongles, fort longs et très soignés.
— Tu me fais mal ! gémit-elle.
— Tu m’as fait autrement de la peine en me montrant un abbé de Sembleuse que je ne connais pas du tout, lui, décidément si, toi, je te connais trop.
— Allons donc, cria-t-elle, exaspérée ! Vous vous entendez tous les deux contre moi. Je me vengerai. Tu l’aimeras et il t’aime déjà comme jamais vous ne pourriez m’aimer, moi, une femme.
Je ne sais pas comment je pus résister au désir féroce de la tuer, là, sur le perron que je gravissais avec elle, la tenant encore par la main, en enfant qui joue. La fenêtre de la bibliothèque, notre salon d’études, s’ouvrait sur ce perron prolongé en terrasse. Quand je pénétrai dans cette salle très fraîche et un peu sombre à cause de l’ombre des arbres, j’y aperçus mon précepteur, debout, justement contre l’un des battants de cette fenêtre ouverte. Il était très pâle, bien plus pâle que d’habitude, sa bouche tremblait et il la mordait nerveusement. Ses sourcils se fronçaient comme quand il cherchait la solution d’un problème pour le mettre à ma portée et, cependant, il demeurait si droit, dans son étroite soutane, qu’il ne perdait rien de sa princière allure.
— Henri, fit-il d’un ton contenu, les dents serrées sur les mots, je suis obligé de partir. Il faut que je m’en aille de cette maison ce soir même.
J’eus l’intuition immédiate qu’il avait saisi la dernière phrase de ma cousine, l’horrible phrase dont je ne comprenais même pas encore toute la démoniaque perversité.
— Pourquoi, monsieur l’abbé ? Vous n’êtes donc plus mon ami !
— Je ne peux plus, je ne veux plus ! dit-il d’un ton sourd. Je dois partir tout de suite. Il le faut.
J’eus un frisson de fièvre à mon tour. Je fermai brutalement la fenêtre. L’ombre de notre salon d’études, le nid de nos plus beaux rêves, fut traversé par des oiseaux de feu, des oiseaux de paradis ou d’enfer ? Tout était si calme autour de nos deux âmes bouleversées ! C’était là qu’on m’avait appris l’ivresse de l’esprit, la volupté cérébrale maîtresse de tous les sens, suprême verseuse d’oubli, l’art de s’extasier sur tous les chefs-d’œuvre humains, loin de toute promiscuité humaine et des gestes douteux de sa faiblesse physique. Armand de Sembleuse s’était voilé la face. Je tombai sur un fauteuil et je m’efforçai de rassembler mes idées, car, des deux, j’étais certainement le plus homme, le plus dominant la situation étrange qui nous transposait.
— Monsieur l’abbé, murmurai-je, non seulement vous allez rester mon ami, mais vous allez devenir mon confesseur. Je n’ai pas la foi, vous le savez et je ne pratique pas, ce qui vous désole et désole ma mère. Aidez-moi à parfaire l’éducation que vous m’avez donnée. Voulez-vous me faire l’honneur de m’écouter ? Pour que vous compreniez tout il faut que je dénonce quelqu’un, ce que je n’ai jamais osé… alors…
Je vis qu’il pleurait.
— Épargnez-moi cela, Henri ! Vous voyez bien que je pleure de honte. Je suis incapable de vous entendre.
— Tiens, dis-je avec un serrement de cœur atroce, est-ce que votre pureté ne serait pas plus grande que la mienne… et les fantaisies de ma cousine vous auraient-elles atteintes… plus que moi-même.
C’était à la fois une insolence et un cri de douleur, une déception singulière en découvrant qu’il pouvait être faible comme un autre homme celui que je croyais fort comme un dieu.
— Henri ! gronda-t-il, cette jeune fille est la dernière des femmes. Je l’ai en exécration depuis que j’ai tout deviné, c’est-à-dire depuis que je suis ici. Elle déshonore la famille qui l’a recueillie. Il n’y a pas d’excuse à sa mauvaise conduite car il y a des choses qu’on ne doit jamais faire sous le toit de ses parents ; c’est manquer deux fois au saint devoir de la continence. Je vous aime assez pour ne pas vous trahir, même sans vous avoir entendu en confession, cependant nous ne pouvons plus vivre ensemble, ce serait odieux après ce qu’elle a voulu vous révéler.
Je tourmentais, du bout d’un couteau à papier, les pages d’un dictionnaire.
— Elle est folle ! Ça n’a aucune importance de sa part. Ma cousine n’a pas d’idée sur la différence des sexes. Elle m’a bien raconté, un soir de nervosité, qu’elle m’aimait presque autant qu’une de ses amies de pension ! Rougissez tout à votre aise, mon cher précepteur, moi j’ai fini de rougir depuis ce soir-là ! Quand je vous disais que les femmes exagèrent toujours !
J’essayais de plaisanter en poussant au cynisme mais je me sentais de plus en plus en mauvaise posture devant ce jeune homme chaste, orgueilleux de sa chasteté presque autant que moi, le petit bourgeois hypocrite, je l’étais de mon impudeur.
— Henri ! questionna Armand de Sembleuse, me regardant tout à fait navré, avez-vous connu d’autres femmes ?
— Non, répondis-je en baissant involontairement les yeux sous les siens, comme si j’avouais une vraie faute. Quelques courtes plaisanteries avec une fille de chambre, et encore ! Vous dites qu’il faut respecter le toit de ses parents ! Je me suis aperçu qu’il m’était désagréable de… jouer avec une créature qui habillait ou déshabillait ma mère. Je me moque de ma cousine mais pas de ma mère ! Arrangez ça !
Armand de Sembleuse me regardait, maintenant, d’un regard lumineux et mouillé, d’un merveilleux regard ardent, désespéré. Jamais homme n’eut un plus beau regard d’amour que le sien, car il disait tout, même ce qu’il ignorait. Sa tête, très jeune, sur son corps svelte et robuste paraissait d’une beauté idéale. Nous savions très bien que nous étions de beaux modèles humains. Bien souvent nous nous étions amusés, tous les deux, à mesurer les proportions de nos visages, constatant que le sien était encore plus régulier que le mien.
— Je suis un fils d’Apollon, avouait-il, mais prenez garde, Henri, de ne pas être un fils de Vénus ! Ne vous adonisez pas au point de lui trop plaire. Cette mère des amours n’est qu’un monstre.
On riait, dans ces temps innocents. A présent que la femme avait passé, on ne riait plus.
Nous nous contemplions tout à coup désolés. Notre amitié de frères, ma ferveur de disciple, sa gravité d’apôtre, tout avait disparu, tout sombrait dans l’équivoque du geste féminin.
L’heure du dîner approchait. Il fallait se remettre aux propos indifférents pour gagner le moment où nous serions en public devant ma cousine, afin de lui témoigner le plus tranquille dédain. On se taisait puis on revint sur le sujet brûlant par l’oppression du silence. Cela jaillit malgré nous.
— Pourquoi veut-elle se venger ? pensa-t-il tout haut.
— Parce qu’elle prétend que vous voulez me détourner d’elle.
— C’est exact. Je m’y emploie le plus que je peux, Henri.
— Alors, vous aviez deviné ?
— Oh ! ce n’était pas difficile. Elle a d’ailleurs tout avoué… en détail. J’ai cruellement souffert de votre immoralité ! Quelle perversion ! Et cela dure depuis si longtemps !
— Enfin, mon cher précepteur, à seize ans, tenu en laisse comme je le suis par mes parents, comment n’aurais-je pas été corrompu par une personne qui en sait tellement long que, malgré sa laideur, elle séduirait un saint ? Vous, par exemple, quand ça lui plaira.
— Oui, je connais la menace. Elle me l’a dit.
— Hein ! Pas possible ! Et qu’avez-vous répondu ?
— Que mon amitié pour vous, Henri, m’empêcherait toujours de la regarder autrement que comme un objet d’horreur.
Je me mis à rire, fouetté par l’excitation d’une très malsaine gaîté.
— Elle ne vous le pardonnera jamais, Armand.
Je ne m’explique pas, même encore aujourd’hui, le sentiment qui me fit dire son petit nom pour la première fois. Il me semblait abolir les distances et cet ami, en butte aux mêmes tentations que moi, me devenait plus cher d’être, comme moi, la victime promise au dévergondage de la même femme. C’était peut-être bien cela qui s’appelait partager un secret.
Il courut vers moi, d’une allure souple d’animal libéré, il me prit les mains, écarta mes bras de mon corps comme s’il voulait me crucifier.
— Merci, cher enfant, pour m’avoir appelé ainsi. Voulez-vous que cette douloureuse aventure nous rende plus intimes, plus francs l’un pour l’autre, que nous nous protégions mutuellement ? (Il baissa la voix, me prenant davantage les poignets, m’emprisonnant à la fois par sa force et sa grâce affectueuse). Voulez-vous, Henri, que nous nous aimions éperdument et divinement au-dessus de la même ignominie féminine ?
Je fus secoué par le plus étrange des frissons. Il arrivait une chose inouïe. Je goûtais la plénitude de l’amitié comme on aurait une passion et je défends à quiconque d’en sourire. Si cela ne dura qu’un instant, cela fut immense, presque divin, selon son expression.
— Cher, je le désire de tout mon cœur qui vous appartient en entier, puisque je ne l’ai jamais offert à personne. Songez que jamais ni mon père ni ma mère ne m’ont bien connu. Ils sont si loin. Vous m’avez appris tant de merveilles ! Vous m’avez ouvert de tels paradis ! Je vous dois les plus pures jouissances de ma pauvre imagination. Où aurais-je été chercher les trésors de poésie que vous détenez et que nous partageons comme deux frères ? Si je ne suis pas digne du maître, parce que je ne suis pas aussi sage que lui, j’ai bon espoir, à présent, d’obtenir son pardon.
Armand se redressa, lâchant mes mains :
— Voulez-vous me sacrifier cette femme, Henri ? Elle vous tue.
— Le pourrais-je ? Oh ! Armand, ayez pitié de moi !
— Je vais demander à madame votre mère de vous permettre, en ma compagnie, un long voyage qui sera la récompense de vos études. Je lui ferai comprendre qu’il est encore temps de vous montrer le monde… sous toutes ses formes… et, au besoin, je m’effacerai, moi, devant certaines de ses formes.
— Oh ! Armand, m’écriai-je, enlevez-moi à mon vice mais ne le remplacez pas par un autre. Je n’aimerai jamais d’amour une femme, ça n’est plus possible. Tout ce que je vous demande c’est de me conduire si haut que je ne puisse plus redescendre. J’ai besoin d’absolu en amour encore plus qu’en volupté. J’ai besoin de savoir que rien, vous m’entendez, ne pourra salir mon amitié pour vous.
Et je ne m’aperçus même pas que je venais de prononcer amitié pour amour, ce qui était jusqu’à un certain point monstrueux.
A partir de ce jour nous fûmes liés l’un à l’autre par une tendresse inexplicable, toute naturelle de mon côté parce que je découvrais les délices d’une amitié de collège dont j’avais été sevré à cause de l’isolement de ma vie, une amitié d’une rare qualité d’intelligence qui flattait tous mes instincts orgueilleux et, de son côté, passionnément inquiète, réticente, remplie de désespoirs que je ne comprenais pas. Il m’aimait comme quelqu’un qui a perpétuellement peur de perdre ce qu’il aime et il n’avouait que très difficilement ses appréhensions. Et il était jaloux sans pouvoir se défendre de ce sentiment qu’il déclarait lui-même très bas.
Je me souviens qu’un soir, ma cousine, qui s’était glissée jusqu’à ma chambre où je dormais du sommeil de l’innocence, car je dormais quelquefois de ce sommeil-là, fut surprise au moment où elle franchissait mon seuil, saisie à la jupe, traînée le long de l’escalier jusqu’à ses appartements personnels où on l’enferma. Je ne sus cela que beaucoup plus tard, lorsque je lui fis mes adieux, la veille de notre départ pour le beau voyage accordé généreusement par mes parents.
Ma chère cousine pleurait dans mon gilet, m’inondant de ses larmes et de son violent parfum de Chypre dont elle abusait jusqu’à m’écœurer.
— Oui, souffla-t-elle, tu t’en vas avec lui qui a l’air d’enlever une femme ! Tu me fuis, mais le malheur est sur toi pour toujours. Tu reviendras changé, mort à nos caresses et c’est moi qui te fuirai.
— Ma pauvre Luce, nos enfantillages s’effaceront certainement de notre mémoire. Nous nous reverrons guéris, je l’espère. Nous n’aurons plus rien à nous refuser… parce que nous ne nous demanderons plus rien.
— Il m’a chassée de ta chambre, un soir. Tu ne l’as pas deviné ?
— Non ! Comme il a bien fait. C’est si dangereux pour une jeune fille de se compromettre de cette façon ! Songez donc, ma Luce, que vous avez une grosse dot à apporter à votre mari futur. De quoi aurais-je l’air si je vous séduisais dans toute la force du terme ?
J’en savais très long, maintenant, grâce à certaines précisions des bouquins de médecine que m’avait prêtés l’abbé sur mes instances réitérées et je prenais l’aplomb d’un homme fait, alors que je n’étais guère qu’un enfant perverti.
Dans le trajet en chemin de fer, ivres de liberté, tous les deux, nous nous félicitions et nous nous serrions les mains comme deux bons camarades qui se retrouvent loin des férules. Je lui dis, entre deux éclats de rire :
— Avouez-moi, Armand, que vous l’avez lâchement séquestrée une nuit, en mon honneur ?
— Oui, fit-il de sa voix subitement sombrée, mais j’ai bien failli, vraiment, y laisser ma vertu.
Je pouffai. Cela m’était égal, au fond, la vertu de l’abbé de Sembleuse, parce que mon camarade Armand ne m’en parlait jamais ; cependant, j’étais humilié devant le bloc de perfections humaines que ce garçon superbe me représentait.
— Oh ! je vous donne la permission de chasser sur mes terres, lui déclarai-je étourdiment.
— Quel monstre vous faites, murmura-t-il doucement ? Cela ne vous éloignerait donc pas de moi, un tel partage de ce qu’il y a de plus secret en amour ?
— En aucune façon puisque je n’aime pas cette fille.
— Alors pourquoi aimez-vous, justement, en elle, ce qu’il y a de plus détestable ?
— Mon Dieu, l’abbé, que vous êtes donc amateur d’absolu ? lui répondis-je en abaissant la glace du compartiment pour prendre l’air. Il y a des choses qui comptent si peu ! Vice de sa part, fantaisie de la mienne, je ne vais pas chercher, moi, midi à quatorze heures. Je ne suis même pas allé la chercher, elle ! Entre quinze ou seize ans n’est-on pas tous à la merci de la première venue ? C’est, je le crois comme vous, le grand défaut de nos éducations masculines : ce point de départ de notre vie sensuelle peut être regrettable… En tous les cas, il suffit qu’elle ne puisse jamais devenir ma femme, ce à quoi elle tend. Et ce ne sera jamais… à moins que vous ne l’ordonniez, cher maître, pour ma pénitence.
Et, toujours en riant, je jetai, par la portière, une grappe de fleurs de jacinthe rose, épaisse et charnue comme la lèvre de ma cousine, une fleur d’odeur entêtante qu’elle m’avait collée, sous mon pardessus, à l’endroit même du cœur.
— Singulière créature que cette femme, murmura l’abbé, à qui mon geste n’avait point échappé, joignant la sentimentalité d’une petite modiste aux manœuvres abominables de la prostituée. Je la redoute de plus en plus pour vous, Henri. Il ne fallait pas accepter cette fleur.
— Je l’ai acceptée par politesse, Armand. Je la jette… pour vous l’offrir.
Il y eut un silence durant lequel nous aurions pu entendre nos deux âmes battre des ailes !
Nous ne restâmes à Paris que le temps d’y faire quelques emplettes. J’étais fou de vêtements de bonne coupe et de lingeries fines en véritable gamin libéré des lisières provinciales. Armand qui avait, lui, un goût très sûr au sujet de toutes ces choses, dirigeait mon choix. Sous sa robe qui le gainait si étroitement et le faisait ressembler à une statue, il portait les toiles canoniques, mais aimait, jusqu’à s’en accuser humblement, les belles étoffes souples, et surtout les plus méticuleux soins de toilette. « La propreté, disait-il, est la mère de la pureté… les renoncements de saint Labre me révolteront toujours. » Avec sa soutane il savait conserver la plus austère des élégances qui lui allait comme une armure et rien, à mon avis, ne pouvait aller mieux à sa beauté insexuée.
Il fut question, un instant, de poser l’habit monastique pour en mettre un autre afin de ne pas se faire remarquer au théâtre, ce qui est consenti par les rites, mais je choisis une pièce classique des Français, pour simplifier le cérémonial tellement j’avais craint de le voir changer de ligne à mes yeux et, qui savait, rompre le charme !
Nous écoutâmes, non sans dissimuler des bâillements nerveux, un drame noir, inhumain, qui ne correspondait à rien de nos existences et je lui fis remarquer qu’en me lisant lui-même, de sa voix sourde, le même drame il m’avait profondément ému.
— Nous ne pouvons tirer d’émotion que de notre propre état d’âme et c’est bon pour le vulgaire de succomber au factice, répondit-il.
— Mais, c’est ennuyeux, murmurai-je, ces gens-là s’ennuient eux-mêmes à nous déclamer ça. Oh ! Armand, que je m’ennuie ? Si c’est ça les nobles distractions parisiennes ?…
Alors, l’abbé de Sembleuse imita Satan sur la montagne. Il risqua franchement, très loyalement, la suprême tentation et, je dois le dire, aussi franchement, il faut souligner la loyauté de son sacrifice, car, déjà, c’en était un pour lui.
— Henri, me confia-t-il en sortant du théâtre, vous êtes libre de me quitter ici. Nous avons emporté une suffisante fortune sur nous pour vous permettre de boire à d’autres sources que celle de l’inspiration classique. Paris ne vaut que par son luxe… inutile et ses maisons de plaisir. Je suis bien obligé d’en convenir devant vous. Je suis chargé de vous donner toutes les autorisations, au moins de la part de M. votre père. Désirez-vous, puisque vous continuez à vous ennuyer, vous… amuser ?
J’eus, je ne sais pourquoi, envie de le frapper ; puis je le regardai bien en face, secoué d’une colère folle :
— C’est toi, m’écriai-je d’un ton véhément, me déchirant la gorge au passage parce que, moi, je n’étais pas un acteur, qui me propose ça, toi, le pur, toi le chaste, toi qui as failli perdre cette chasteté à laquelle je ne tiens pas du tout… C’est toi, le prêtre, l’ami, le frère et le maître, qui ose me proposer ça ? Alors, ôte ce froc, viens donc avec moi ! Je ne suis jamais allé dans les maisons dont tu parles, j’ai besoin d’un guide éclairé. Ah ! c’est trop fort, Armand, tu vas trop loin ! Je connais, j’en suis persuadé, tous les mauvais lieux par les frissons de ma cousine. Tu ne peux me vendre, toi, rien de mieux, mais tu pourrais épargner cette honte à notre belle amitié ? Armand, ce rôle de mauvais ange ne te va pas du tout !
Il marcha plus vite, m’entraînant, dans la nuit, vers notre hôtel.
Quand nous fûmes rentrés, je m’aperçus qu’il avait les joues baignées de larmes. Il voulut fermer la porte de communication entre nos deux chambres, je lui serrai le poignet qu’il me retira vivement.
— Fâché ? dis-je, un peu inquiet du résultat de ma scène.
Il cacha une seconde son visage dans ses très jolies mains longues et blanches qui avaient, jadis, touché l’hostie.
— Je te supplie de ne pas me tutoyer ! fit-il perdant la notion de notre si bizarre situation de précepteur à élève.
— Au contraire ! (Et je me mis à rire de bon cœur.) Qu’à partir de ce soir et pour nous seuls, Armand, nous abolissions entre nous la dernière des barrières de la sotte convention sociale. Nous nous dirons tu ! (et j’ajoutai, avec une effroyable malice) comme deux hommes qui furent des compagnons de plaisir. Tant pis pour toi, vil entremetteur !
Il prit mes deux mains et les appliqua sur son visage à la place des siennes.
— Henri, ce sera délicieux, seulement tu as tort. Je suis… responsable de toi, je dois compte de ta conduite, bonne ou mauvaise, à tes parents. N’oublie pas que mon ministère se double, en ce moment, de la mission spéciale dont on m’a chargé. C’est moi-même qui l’ai demandé comme une faveur. Je te voudrais un homme selon la morale courante, parce que tu as très mal débuté dans la vie des sens. Tu pourras dévier de plus en plus. Moi, mon expérience est moins grande que la tienne, Dieu merci, mais si j’allais t’aider par mes idées sur l’absolu à devenir un monstre, un anormal sous tous les rapports. Mes responsabilités m’épouvantent.
Je l’attirai chez moi et je le fis asseoir sur mon lit.
— Il me plaît, dis-je, en appuyant mes mains moi-même sur sa bouche, de te faire taire. Il me plaît d’aller voir en ta compagnie les belles choses de l’art antique dont tu m’as tant parlé, là-bas, dans le jardin de chez nous et dont je rêve comme d’un soudain transport au septième ciel de toutes les nobles voluptés. Tu as fait de moi, en ces deux ans de merveilleuse intimité, une espèce de monstre, en effet, ton semblable, moins le détail féminin, alors pourquoi renier ton œuvre et renverser ta statue ? Sans toi, je continuerais à m’ennuyer bêtement. Est-ce mon père, si rigidement sévère, est-ce ma mère, si mystérieusement lointaine, qui auraient pu me donner la clé du trésor intellectuel que tu m’as apportée ? Nous allons nous diriger vers l’Italie, mon cher Armand. Tu me proposes une course solitaire dans les bas-fonds de la capitale, moi je te propose un voyage de noces ! Oui, simplement, le voyage de noces de deux enfants épris de la seule beauté. Ce n’est pas de ma faute, hein ? si la beauté est d’essence féminine ! Et ne sommes-nous pas les héros de la plus splendide des amitiés humaines, Armand ? Est-ce que cela ne vaut pas tous les amours et toutes les passions ?
Il pleurait à sanglots, dans mes mains réunies, le front courbé, prostré tout entier devant moi, debout, qui le dominais, à présent, de toute la supériorité d’un récent enthousiasme pour la pureté des intentions. Dans cette banale chambre d’hôtel, nous les passagers de l’idéal, nous allions aussi haut que l’humanité peut aller dans l’amour-passion sans le vertige des sens et je ne me doutais même pas du précipice que je côtoyais… Mais, lui, qui pleurait, semblant s’anéantir dans une sorte de désespoir voluptueux, s’en doutait-il ?…
Ici, mon cher avocat, je veux m’arrêter un moment pour vous prévenir que je n’exagère pas, que je ne vous mens pas, que je ne peux pas vous mentir parce que ce début de ma vie d’amour est la préface de ce que vous appelez, ne la comprenant pas, ma passion maladive, celle qui m’a conduit où je suis, c’est-à-dire devant vous. Il faut que vous compreniez et admettiez la première si vous voulez comprendre et admettre la seconde. Il le faut… pour en pouvoir mesurer toute l’étendue déserte de sa réelle, affreuse et merveilleuse, pureté. Je n’ai aucune intention de vous leurrer parce que je joue ma tête contre votre conviction. J’ai assez discuté avec vous pour savoir que vous plaideriez mal une cause que vous ne croiriez pas bonne, si intéressante que vous puissiez la trouver. Je vous raconte les choses comme elles vinrent. Et je ne me leurre pas moi-même à leur souvenir. Peut-être ai-je été plus ou moins éloquent vis-à-vis de mon professeur d’énergie morale, mais en substance c’est bien cela que je lui ai dit et que je pensais. Que pensait-il, lui ? A vingt ans de distance, je l’ignore encore. Je ne peux pas le juger, car il était certainement plus averti que moi par la pression du devoir religieux qui le pliait à des lois que je ne connais pas. Une discipline de fer avait assoupli cet homme jeune à tous les tours de force du renoncement mais s’il s’était réfugié, par noblesse d’âme ou violence de tempérament, dans une volupté cérébrale constante qui le grisait assez pour l’empêcher de distinguer le rêve et la réalité, ce n’est pas à moi de le blâmer. Que cet homme m’aimât du même amour que ma cousine savait si bien avilir, je n’en doute pas, mais que ce splendide athlète de l’esprit pur sût l’élever jusqu’à l’art du martyre et à la vertu de l’apostolat, je n’en doute pas davantage !
Il faut rendre cette justice à la religion catholique c’est qu’elle a fait beaucoup plus que le paganisme pour augmenter la somme de volupté offerte à notre triste monde puisqu’elle a inventé le plus puissant des aphrodisiaques : la pudeur. J’étais, moi, d’une race de bourgeois, de ces grands bourgeois de France qui lui ont donné ses meilleurs magistrats, ses plus fameux stratèges, mais qui ne brillent pas, précisément, par la continence ou la réserve du mot, sinon du geste. Techniquement, que n’aurais-je pas pu démontrer à l’abbé de Sembleuse, cette fleur pâle de sa lignée très, trop noble ! Lui n’osait pas constater mais, moi, qu’est-ce qui m’aurait fait reculer ?… Or, il ne pouvait, justement, me réduire que par l’admiration que je gardais pour lui de sa résistance à mes faiblesses, à toutes les faiblesses. A certains sommets, tout se rejoint, les preuves de l’amitié comme celles de l’amour. Il m’aimait si profondément qu’il en souffrait à crier comme un brûlé dès que je l’effleurais de mon insolence de libertin. Or, il n’en profitait pas et ce soir-là il fut admirable de raisonnable sagesse.
— Soit. Que notre destinée s’accomplisse, Henri, balbutia-t-il en me regardant de nouveau bien en face. C’est souvent tenter Dieu que refuser la lutte contre le démon et j’accepte tout ce qui me viendra de toi, seulement, je te l’affirme, nous courons tous les deux un mystérieux danger et il est de ma loyauté de t’en avertir.
— Tu m’ennuies ! ripostai-je brutalement. Tu as l’air d’un de ces acteurs qui déclament faux. Ce que je te demande, à moi qui sors de la plus révoltante liaison, c’est du surhumain. Le reste, je n’ai pas besoin de toi pour le trouver.
Il tressaillit, détourna son regard du mien.
— Et si je devenais jaloux du reste ? Si j’exigeais le sacrifice de tous les plaisirs ? Si je te voulais toujours semblable à l’ami de ce soir ?
— Eh bien ! dis-je un peu troublé, je te promets d’essayer. J’ai déjà pris ma cousine en grippe à cause de toi, je continuerai à répudier toutes les cousines d’occasion (j’ajoutais avec une fatuité niaise de gamin de dix-huit ans, toujours heureux de scandaliser le voisin) : d’ailleurs, je suis tellement fatigué que ce sera moins qu’un jeu ! J’ai besoin d’air pur. Cette odeur de chypre me poursuit à me faire rendre l’âme !
Il soupira, très tendrement :
— S’il en est un qui épouvante l’autre, ce n’est pas moi. Bonsoir, Henri, dors, tu es assez fatigué, en effet, pour qu’on te couche.
Et il sortit de ma chambre, fermant la porte un peu fort.
Le lendemain nous étions en route pour l’Italie. L’Italie au printemps !… Nous étions plongés comme en un bain d’eau tiède et nos mouvements avaient l’aisance et la nonchalance de ceux du nageur qui se laisse porter. Dans la pénombre des églises ou des musées, nous allions côte à côte, saisis des mêmes joies de la vue, de la même ivresse cérébrale. Nous eûmes, pour les effigies de femmes, depuis si longtemps mortes, les mêmes transports d’admiration ou les mêmes hantises. Il me disait sa ferveur pour telle sainte et je lui répondais par mes sarcasmes sur telle courtisane.
Rome, Florence, Milan, Naples ! Et les plaisirs vulgaires s’offraient aussi comme des jalons, des bornes kilométriques, indiquant le progrès que nous faisions chaque jour sur le chemin montant de ce singulier calvaire. Une étrangère traversa notre route de sa grâce un peu encombrante, une femme dont les prunelles vertes de chatte en folie daignèrent m’aguicher. Elle me donna un rendez-vous en me disant de me défier de la vigilance de mon précepteur et je le dis, très franchement, au précepteur en question. Il partit d’un éclat de rire qui ne sonnait pas faux et il supprima toute déclamation théâtrale en me tendant un billet, pareil au mien pour l’écriture malgré plus de prudence dans les phrases. Elle avait commencé par lui !
— Mais, dis-je très vexé, pourquoi ne m’as-tu pas prévenu ? Ça date de trois jours.
— Ce n’eût pas été convenable à cause de ma robe, d’abord, et ensuite, je lui devais le secret… à cause de la sienne.
— Alors, la jouons-nous à pile ou face, Armand ?
— Non, mauvais sujet. Je te cède le jeu entièrement.
— Merci ! Je n’accepte les restes de personne. Mais quelle race que celle de la femme ! Encore une vicieuse, naturellement. C’est surtout le sacrilège qui lui plaisait.
— Oh ! fit-il doucement, ayons plus d’indulgence pour ces malheureuses. Au moins, elles ne savent pas ce qu’elles font.
J’étais irrité contre lui, contre moi et contre elle.
— Elles font de la honte et du désespoir pour tout le monde. Elles nous cueillent et nous fanent de si bonne heure que rien ne peut plus refleurir où elles ont passé.
— Calme-toi, Henri… car il y aura la jeune fille très innocente que tu épouseras en une belle cérémonie… où je prierai pour toi.
— Ma cousine ?
Il se mordit les lèvres, sachant, à n’en pas douter, qu’en effet mes parents désiraient ce mariage d’inconvenances à cause de la somptuosité de la dot. J’étais riche. Ne fallait-il pas le devenir bien davantage ? Qu’importait mon rêve !
— Armand, tu as des idées sur le mariage ? Je t’en prie, développe-les ! Que je sache une bonne fois ce que tu as l’intention de faire de ton… influence.
— Il faut tout de même songer au nid futur, au vœu de l’espèce : les enfants, avoua-t-il, très gêné par mon ironie.
— Eh bien, mon cher, il existe énormément d’enfants sans père, beaucoup de pauvres diables condamnés à la faim ou à la réclusion parce qu’ils ont mal tourné. Le premier vœu de l’espèce humaine serait, à mon humble avis, de secourir les êtres faits avant d’en fabriquer d’autres. Risquer de tarer des créatures de ses propres tares ?… Il me semble que ce serait mieux de protéger celles dont on connaît déjà les misères.
— Tu es plus juste que le bourgeois ordinaire, Henri, et tu me fais de plus en plus peur. J’ai grand’peine à te suivre, tu vas trop vite. Je n’aime pas à te voir vieillir ainsi.
Il essayait de se moquer, n’y réussissait pas car le souffle lui manquait pour me suivre sur ce terrain-là.
On ne reparla plus de la dame aux yeux verts. Nous ne songions qu’à nous, noyés, sombrés, dans un égoïsme à deux qui nous cachait toute la vérité de la vie. Il y avait, entre nous et le monde réel comme le cristal d’une vitrine, et, nous, les objets rares, nous regardions, de haut, ce qui se passait, persuadés que nous avions arrêté notre cœur à l’heure de notre bon plaisir personnel, un bon plaisir amer, cruel, qui nous exaltait sans parvenir à nous exténuer, ni à nous faire perdre la raison, car rien ne pouvait entamer la chasteté d’Armand de Sembleuse. Il était criminel sans faiblesse… j’avoue que, moi, je n’ai jamais compris cet amour qui ne désirait pas, mais j’en subissais le très noble ascendant comme, sans nul doute, j’aurais subi tout autre chose de sa part.
Vous le voyez, mon cher avocat, je ne me montre pas meilleur que je n’étais, seulement, j’ai compris, plus tard, beaucoup plus tard, que c’était lui qui aimait le mieux et qui se trouvait le plus heureux parce qu’il échappait à la loi commune. Or, l’unique assouvissement de l’orgueil, d’un orgueil immense, ne domine-t-il pas toutes les voluptés connues ?…
Un soir, le dernier soir de ce que j’avais appelé audacieusement notre voyage de noces, à Venise, comme nous contemplions la mort du soleil dans les flots d’une lagune et qu’un vol de pigeons rayait la nue enflammée pour se refléter dans l’eau, y tremper leur ventre presque rose, nous eûmes, peut-être ensemble, une de ces émotions affreuses qui précipitent les hommes aux pires abîmes. Nous étions tristes parce que le départ était fixé pour le lendemain. Nous pensions au retour comme on songe à la tombe et, cependant, nous devions continuer à vivre ensemble, côte à côte, partageant les mêmes joies, ou les mêmes ennuis, ce qui nous serait encore une joie. Le cœur serré, une angoisse nous liant les mains, nous regardions, de ce balcon de marbre, agoniser la lumière avec une étrange appréhension de ne jamais plus la revoir. Il n’y avait que de la beauté autour de nous et nous étions seuls, dans ce palais qui dissimulait sa banalité de grand restaurant sous sa très ancienne élégance princière. L’eau, le ciel et nous… quelques gondoles glissant comme de funèbres cercueils pour nous dire que tout passe et s’efface, en laissant à peine une ride à la surface de la nappe mouvante. Nos yeux, se détournant de la beauté des choses, se prirent et se brûlèrent de toutes les flammes du couchant.
— Si cela devait aussi finir, murmura Armand de Sembleuse, nous pourrions nous en aller ensemble… où sont allés ceux que la terre ne satisfaisait pas.
— Où donc ? Mais, fou que tu es, tu blasphèmes, toi, le très saint ?
— Là-haut ! Et il me désigna la nuée d’or fluide où se poursuivaient les pigeons devenus noirs, oiseaux de mauvais augure, malgré leurs ardeurs amoureuses qui nous scandalisaient.
— Je n’aime pas la mort, dis-je, dédaigneux de cette conception sentimentale. Je suis trop près de la vie par mon âge et surtout mon matérialisme. Tu m’as enseigné que tout renoncement de ce genre est un crime. Pourquoi voudrais-tu m’anéantir ? Ne suis-je pas devenu semblable à toi ? Que veux-tu t’embarrasser d’un Dieu à rejoindre quand je suis là ?
— Je ne veux pas te rendre à cette femme et je suis certain que ce qui me menace est… plus fort que ton affection.
— Tu as envie de m’insulter, ce soir, Armand ! Et j’ai envie moi-même de te dire des choses désagréables. Brisons là. Nous n’avons plus qu’une nuit à passer sous ce toit. Si nous faisions demander des liqueurs extraordinaires, ce serait plus simple.
— Voilà bien ton perpétuel besoin de sensualité, cette fatale gourmandise de ton imagination. Si je le permettais, tu serais capable de te griser pour oublier… que nous rentrons dans la vie demain.
— Eh bien ! Restons ici ! Ne rentrons pas. Tu as eu l’audace de m’enlever, prends l’audace de me garder… toujours.
— Je suis pauvre, Henri, et tu es ce qu’on appelle un fils de famille destiné à l’avenir le plus fortuné. Est-ce que je peux tromper la confiance de tes parents qui m’ont permis de t’enlever, de te guérir ?
— Ah ! que ton amour pour moi est donc étrangement compliqué, Armand. Tu parles de suicide et tu recules devant un abus de confiance ! Tiens ! Tu m’exaspères ! Tu ne sais pas ce que tu veux. Je t’assure qu’il conviendrait de demander des alcools !
Je m’efforçais de plaisanter, selon ma détestable habitude quand je voulais fuir ma propre sentimentalité, mais je souffrais de le sentir aussi malheureux.
La nuit était tombée tout à fait. J’enroulai son bras autour de mes épaules et je murmurai :
— Il est écrit dans un autre évangile que le tien, cher maître, et j’ai lu des romans malgré ta défense, que si notre meilleur ami était une femme, il serait notre maîtresse… Voilà ce qui nous manque !… Ta sensualité à toi c’est la jalousie. Tu ne t’en aperçois pas parce que tu es un saint, mais dès que tu t’imagines que je vais livrer ma personne à ceux qui en abuseront, tu deviens fou. Est-ce vrai ?
Inconsciemment, il me pressait contre lui.
— Je suis jaloux de ton éternité, Henri. Plus tu t’abaisseras dans cette vie et moins j’aurai la chance de te retrouver où j’espère bien que cesse l’ignoble règne de la matière. (Et il ajouta, le plus naturellement du monde, sans cesser de m’illuminer de son splendide regard brûlant à ce moment où la nuit nous enveloppait de sa complicité caressante.) Si tu étais une femme tu ne serais pas ma maîtresse, surtout si je t’aimais comme je t’aime, c’est-à-dire du seul amour.
Un frisson me secoua. Je baissai les paupières, épouvanté, et ce fut à cette minute-là que j’eus, pour la première fois, le désir du meurtre : le jeter, le précipiter dans ce flot sombre qui léchait les assises de ce palais vénitien avec un râle très doux d’animal guettant une proie. Cela ne dura pas. Je réagis en allumant une cigarette, parce que je savais qu’il avait horreur de me voir faire ce geste-là et que je tenais à lui prouver que mon caprice passerait toujours avant son intervention.
Il se mit à rire et conclut d’une voix sourde :
— Le feu purifie tout ! je préfère t’entendre penser à autre chose, mon cher monstre !
Avait-il compris, lui, qui, en effet, m’entendait penser !…
Et il fallut revenir, cesser ces jeux enivrants d’une impossible volupté, abandonner la pleine liberté où deux enfants, privilégiés entre tous, avaient joué avec le fluide amour insaisissable qui laissait aux doigts énervés la seule sensation d’une fraîcheur d’aube ou d’une brûlure exquise n’entamant pas la chair. Comme nous étions forts contre la vie, contre la mort ! Et comme nous devions tomber de haut devant une abjection féminine !
Mes parents donnèrent une soirée de gala en l’honneur de mon retour au bercail. Somptueusement provinciale, cette fête leur représentait un beau moment de triomphe. Armand ramenait un jeune homme (au moins le croyaient-ils) après avoir enlevé un enfant et personne ne se doutait que ce jeune homme revenait tel qu’il était parti, mais miné par le plus effroyable mal : le doute, celui qui effondre toutes les croyances en la santé morale, qui ruine les meilleures intentions en vous forçant à creuser tous les problèmes. J’avais un siècle de plus. J’étais attaché à un maître dans toute l’acception du mot. Je l’avais rejoint sur un sommet inaccessible aux autres mortels et, avec l’enthousiasme fatal de la jeunesse qui demeure sincère, même quand elle raille, je me murais de plus en plus dans mon farouche secret. Or, où il n’y a rien, prétend un vieux dicton, le diable perd ses droits et ma cousine, Lucienne Morin, ne pourrait probablement plus m’entamer.
Elle fut, à ce bal, presque jolie. Tout en blanc, comme une fiancée, avec des roses blanches dans ses cheveux crépus, très relevés en chignon espagnol. Sa robe de tulle au corselet de satin uni révélait un buste d’heureuses proportions, mais ce fut ce soir-là que je découvris ma répulsion pour les seins de la femme, cette anomalie destinée à l’utile après l’agréable. Ne sachant pas bien danser, je refusai de valser avec elle, ce qui lui donna un mouvement de dépit.
Ma mère, très belle et toujours très distante, en satin gris de perle brodé d’argent, vint me morigéner affectueusement. Son regard lointain semblait de plus en plus absent, mais elle avait au coin de la bouche un pli que je ne lui connaissais pas encore.
— Je te voudrais plus homme ! m’avait-elle déclaré dès mon retour en caressant mes cheveux et en les rejetant en arrière. Tu te coiffes trop long ! Et puis on ne sait pas ce que tu penses. Tu es si fermé.
— Maman, je tiens de vous, lui répondis-je en souriant, et vous ne pouvez pas m’en blâmer puisque vous êtes parfaite.
Cela la fit rire un peu, car la femme qui est flattée par un mâle en est toujours touchée au point de ne pas distinguer un compliment d’une ironie, que ce mâle soit son fils ou son amant.
— Tu devrais faire danser ta cousine ? Qu’est-ce que vous avez à vous regarder en chiens de faïence ? Elle est charmante et sait danser mieux que toi… tu n’as qu’à te laisser conduire.
— Ce rôle ne me convient pas du tout, maman. Et je ne désire pas que ma cousine me dirige… au moins pour danser en public.
— Comme tu nous reviens volontaire, mon cher petit. Enfin, c’est dans l’ordre. J’espère pourtant que cette enfant ne te déplaît pas, au point de lui manifester ton antipathie… momentanée ?
— Rien de ce qui est chez vous ne peut me déplaire, chère maman. Cependant, si vous tenez absolument à ce que je danse, j’accepte de me laisser conduire par vous… qui en avez seule le droit.
Elle me frappa de son éventail sur l’épaule.
— Ah ! le petit roué, soupira-t-elle, vous êtes en train de vous tirer d’un mauvais pas en me faisant une révérence. Faut-il que j’aille chercher votre précepteur pour vous apprendre qu’on ne doit pas se moquer ainsi de sa vieille maman ?
— Ma cousine est aussi plus âgée que moi, il me semble.
— Quelle affaire… deux ans ?
On voyait bien que ma mère était ce soir-là dans le monde ; elle avait le temps de causer avec son fils !
Nous étions assis sur un canapé, derrière des plantes à parfums très violents, des tubéreuses et des lilas blancs sans aucune feuille, de ces branches nues, du bois sec et dur terminé par l’épanouissement d’une grappe immaculée forcée en serre.
— N’est-ce pas que ta cousine a changé, Henri ? Elle paraît plus sérieuse, plus femme. Je suis étonnée et vraiment charmée de sa réserve. Son pensionnat lui avait donné de si mauvaises manières.
— En effet, elle m’embrassait vraiment beaucoup. Vous vous en êtes aperçue, n’est-ce pas ?
— Je parie que, toi, tu ne t’en apercevais pas ? Seuls, les innocents ne savent pas voir.
— Maman, ripostai-je en me mordant les lèvres pour ne pas lui rire au nez, j’étais donc innocent parce que je me laissais embrasser, et maintenant, je suis coupable parce que je me refuse à la prendre dans mes bras devant tout le monde. Je vous en prie, chère maman, allez chercher mon professeur de maintien pour nous expliquer cela. Je suis curieux de connaître son avis !
— Henri, tu es insupportable quand tu poses des questions inconvenantes. Ça, par exemple, c’est une manie qui te reste. Je n’ai pas besoin d’un confesseur pour te confesser. Les enfants jouent à des jeux qui font quelquefois peur aux hommes.
Elle conservait son sourire aimable de dame qui reçoit.
— Si j’ose vous deviner, madame ma maman, je suis devenu un… monsieur sérieux parce que je redoute le contact de mon estimable cousine ?
— Tu me fais de la peine en plaisantant sans cesse sur les sujets les plus sacrés. Tiens… regarde ton père ? Le voici obligé de la faire danser pour réparer ta négligence… et ma foi, ils dansent fort bien tous les deux, elle ne perdra pas au change !
Je reçus comme un choc électrique et je regardai dans la direction indiquée.
Mon père, dont j’aurai à parler bientôt longuement, était, à cette époque, un homme de cinquante ans, un magistrat de salon, d’une rare correction d’allure, de très froid visage, à regard impérieux qui devait terroriser les coupables, à cheveux gris mais le coiffant jeune, à la dentition encore superbe, lui permettant un demi-sourire amusant par son énigmatique scepticisme. Il demeurait mince, portait des habits très soignés, tenait surtout à ne pas se faire remarquer en suivant la mode, mais on aurait pu supposer que la mode, qui n’est qu’une courtisane et n’a que les caprices qu’on lui impose, le suivait.