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La souris japonaise

Chapter 4: III
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About This Book

The narrator frames the narrative as a defense for a deliberate transgressive act, offering a retrospective confession that traces origins in a strictly bourgeois upbringing. He recounts family dynamics, competing parental influences, and the effects of successive tutors, including a charismatic priest, which awaken a cerebral duality and an obsession with purity versus hypocrisy. The book follows his intellectual and emotional formation, the development of an uncompromising will, and the rationalizations that lead him to commit what he sees as a salvific crime. Themes include social hypocrisy, moral absolutism, gendered power tensions, and the psychology of transgression.

III

Maman était morte. Elle avait rejoint le vide merveilleux de ce ciel dont elle portait une part d’énigme au fond de ses yeux clairs. J’avais demandé mon divorce le lendemain même de son enterrement et Lucienne Morin, un an plus tard, s’était remariée avec M. de la Feuillangère qui en tenait, décidément, pour les femmes qui m’avaient aimé. Clara servait, maintenant, dans la maison du gros Despaux-Larrier en qualité de femme de charge, mais peut-être avait-elle aussi charge de femme sous cette firme commerciale… et quelle charge !

— Monsieur comprendra que je ne peux pas rester chez un homme seul maintenant que madame est partie ? m’avait-elle déclaré.

Je lui donnai toutes les permissions, plus une dot. Comme ces changements de situation avaient amené des changements de fortune, malgré l’héritage de ma mère, et que j’avais voulu rendre à Lucienne certains cadeaux qu’elle m’avait faits, un peu de force, cela réduisit mon train. Je pris dans une rue plus étroite de ce quartier du Luxembourg, que j’appréciais pour sa tranquillité aristocratique, un appartement plus sombre, sans perron ni jardin, un rez-de-chaussée d’apparence décente, pas garçonnière du tout, puis je me mis à flâner dans Paris, ou à voyager dans le monde, soit en chemin de fer, soit en bateau. Quand je revenais, je retrouvais de la poussière et j’en rapportais moi-même que je secouais de mes sandales.

Des aventures ? Peut-être ! Aucun enthousiasme. Calme étrange. De trente-cinq à quarante ans, je ne me souviens guère de ce que fut ma vie d’amour. Je crois qu’une belle jeune fille voulut m’épouser et qu’elle en fit une maladie de langueur qui la conduisit, non pas au Carmel, mais au théâtre où elle put exprimer toute la gamme de la passion, n’ayant pas pu me la faire monter ou descendre.

Je voyais peu de gens, certains amateurs rencontrés au hasard des réunions de cercle ou des salles de ventes curieuses, je collectionnais, je m’amusais avec eux à faire des vitrines artistiques : ivoires japonais ou éventails anciens, miniatures de la bonne époque, émaux de telle manufacture.

Je vivais avec ma nonchalance habituelle, mes rentes me suffisant ainsi qu’un unique domestique sous le rapport du train de maison, un vieux maniaque détestant les femmes parce qu’il avait été, dans sa jeunesse, vitriolé par une maîtresse jalouse.

Ma vie frénétique semblait finir.

Mais j’étais encore un homme séduisant et j’aimais quelquefois à me l’entendre dire… pour ne point l’oublier.

Un point noir existait dans cette existence restreinte quoique très libre, c’était l’impossibilité où je me trouvais de déloger l’antiquaire !

On a dû remarquer qu’à Paris, principalement rive gauche, il y a au moins un antiquaire par immeuble et je me suis toujours demandé qu’est-ce que ces marchands-là peuvent bien vendre ? Petite boutique ou grand magasin, ça regorge d’objets artistiques ou non et il est parfaitement démontré aux yeux de l’observateur attentif, dont il est souvent parlé dans la copie à un sou la ligne des journaux, que jamais ces marchands-là ne vendent rien et n’achètent pas davantage.

Le point noir de mon existence était une boutique de ce genre installée à la porte même de mes particulières entrées et faisant tache dans une façade convenable, de style Louis XV, très pure, à quatre belles fenêtres à petits carreaux un peu ternis, possédant des frontons cintrés extrêmement élégants. Quand j’avais signé un bail, j’avais demandé si on pouvait loger ailleurs cet antiquaire et tout son attirail qui me faisait loucher sur ma façade personnelle.

— Mais, me dit mon propriétaire scandalisé, ce marchand a toujours été là. Il ne fait pas partie de ma maison de rapport. Il est à cheval sur une ancienne loge de concierge de la maison mitoyenne et sur une ancienne remise de voiture de la mienne. Vous comprenez, lui aussi a un bail !

— Et si je lui offrais de le reprendre… pour, par exemple, le jour où j’aurai une automobile à mettre dans cette ancienne remise.

Avec cette fureur singulière qui s’emparait de moi dès qu’un désir me hantait, je fis proposer toutes les transactions possibles et imaginables pour déloger l’antiquaire. Je n’y réussis point.

Trois ans passèrent sur cette fantaisie, qui n’était peut-être que le plus sage des pressentiments, et l’antiquaire demeura. Il renouvela son bail, je renouvelai le mien. Je n’eus pas d’automobile, parce que je trouve ridicule de se mettre aux ordres d’un chauffeur de garage au lieu de l’avoir aux siens, et chaque fois que je pénétrais chez moi, j’entendais ma concierge, forte personne pleine de dignité, raconter des choses de ce genre :

— Voilà encore cette antiquitaire qui a flanqué des ordures dans ma cour ! Tenez, monsieur Dormoy, tant que ce bric-à-brac là nous restera pour compte, la vie me sera indigeste.

Vous connaissez cette brave femme, hélas ! Elle fera certainement la seule gaîté des audiences…

Un jour… oh ! ma plume tremble, ma main se crispe sur elle pour écrire cela, un jour, y a-t-il de cela un an ou plusieurs siècles ? Jour d’entre les jours, petit matin d’octobre pluvieux, froid, où la rue avait l’air d’un corridor fermé en haut par une voûte peinte en gris, et tout était si fumeux, si triste là-dessous, les passants, les voitures, une guimbarde de maraîcher qui sonnait, sur le pavé de bois, comme un corbillard vide ! Moi mettant mes gants, boutonnant mon pardessus et relevant mon col de fourrure pour aller déjeuner je ne sais plus où, chez quelqu’un qui devait me montrer des estampes. Enfin, je fus arrêté par quelle funeste puissance devant la glace étroite, rongée d’humidité, montant le long d’une des parois de cette odieuse boutique ? Glace racoleuse comme un éraillé visage de fille où je mis mes yeux qui dévièrent et qui se prirent à une vision de bibelot, un si minuscule bibelot : une souris d’ivoire posée sur un petit socle de bronze ! Mon Dieu ! Mon Dieu d’orgueil et de colère, où m’avez-vous conduit quand j’en suis venu là ?

J’examinai le bibelot charmant et extraordinaire à cause du milieu vulgaire dans lequel je le rencontrais. Cette souris était un minuscule ivoire japonais représentant, en effet, ce que les marchands des quais, vendeurs de bêtes curieuses, appellent souris japonaise, une souris blanche à collerette de poils roux, aux yeux rouges ou roses, qui a pour particularité de tourner sur elle-même des heures entières. Cette bestiole, la plus menue des souris, a des mœurs bizarres ; elle regarde très en l’air ou sur le côté, avec la vivacité d’un animal fou et, au contraire, est fort intelligente, douée de merveilleux instincts raisonnables qui la protègent contre les chutes, la préservent, durant sa valse ingénue, des mille dangers qui menacent une souris aimant la danse, faisant la ronde, en dehors du chat.

Cette souris japonaise posée sur un socle de bronze était d’un ivoire très pur, très uni, sans un défaut de ton ou de lame, elle possédait sa collerette rousse incrustée en or, striée de quelques coups de burin imitant les poils, comme il sied à un artiste japonais de les imiter à coups de ses ongles pointus et elle dardait, tournant sa petite tête à oreilles transparentes sur le côté, essayant de voir, d’aguicher le monsieur, des yeux de rubis d’un rouge sanglant, tout en ayant l’air de surveiller la spire de sa queue.

— Voici, pensai-je, une chose délicieuse qu’il me faut m’offrir tout de suite.

La souris trônait au milieu de vieux débris de toutes sortes : armes toutes rouillées, statuettes de tous les formats, morceaux d’étoffes de toutes les provenances, vieilles pipes, vieux bijoux faux, peignes espagnols dont la seule crasse était authentique, boutons de corsage sans assortiment possible, jusqu’à des chaussures de bal complètement éculées. Comme elle devait s’ennuyer là-dedans, la petite souris, ma souris ?

J’hésitai un peu. Je ne connaissais l’antiquitaire que par ma concierge, qui avait le tort de lui crier des injures à propos de tout, peut-être pour plaire au principal locataire de la maison qui avait voulu le faire expulser de son coin sombre comme on chasse une araignée, le jour du grand nettoyage. Je n’y étais jamais entré dans cette boutique, moi ! Mon instinct, qui est celui de la souris japonaise vivante : tourner férocement dans un cercle vicieux sans tomber, mais hélas, sans pouvoir le briser, en sortir, me tirait en avant par la fibre d’un désir puéril et pourtant je songeais que j’avais pas mal d’ivoires de ce genre. J’avais une galerie très encombrée… pour, un matin comme celui-ci, revendre tout en bloc et repartir sur une nouvelle piste, une collection autre à reconstituer. Il faut bien s’amuser, n’est-ce pas ?

C’est que j’aurais pu dire encore à Armand de Sembleuse, à vingt ans de distance : je m’ennuie !

J’avais eu des femmes comme on a une écurie de courses.

Maintenant, on m’aurait montré trente souris japonaises pareilles à celle-là, je les aurais voulues toutes les trente !

— Ça vaut une centaine de francs ici, me dis-je, parce que le collectionneur se fixe toujours un prix qu’il sait très bien qu’il dépassera mais il aime à croire qu’il ne le dépassera pas. Oui ! cent francs dans ma rue. Au boulevard, ça serait mieux présenté et on en demanderait deux cents.

J’entrai.

Mon cher avocat, en écrivant ce mot, je tremble de fièvre…

… Elle était là, l’autre souris japonaise, celle qui a tourné dans mon cerveau et m’a rendu fou !

Il y avait là une petite fille de six ans qui épluchait des… oui, qui épluchait des oignons et elle pleurait, ses yeux étaient rouges ; elle était blanche et blonde, avec une petite collerette de cheveux lisses, un peu roux, des mèches qui lui tombaient autour du cou et suivaient tous ses mouvements comme des plumes suivent l’oiseau, comme des poils suivent l’ondulation de la fourrure. Je tenais le bouton de la porte, la vision se détachait très nette sur le fond noir de cette boutique pleine à ne laisser aucune autre place que pour faire asseoir cette petite fille sur un petit trépied de fonte, l’ancienne base d’une statuette de jardin, sans doute. Elle épluchait des oignons et jetait les boules blanches dans une assiette après avoir pris les boules rousses dans un panier.

Comme elle pleurait ! Hypnotisée sur ce phénomène qu’elle ne comprenait pas du tout, la toute petite femme mordait ses lèvres avec courage pour se donner une naturelle raison de souffrir.

Je pensai d’abord simplement ceci :

— Pourquoi fait-on faire ce travail-là qui est, je crois, du ressort des cuisinières, à cette petite fille, puisque, proportion gardée, elle pleure bien davantage que ne pleurerait une grande personne dans ce métier ?

Est-ce que je savais si les gens peuvent ne pas avoir de cuisinière, moi qui avais eu des bonnes pour me servir au lit et ramasser mon mouchoir ?

Puis je pensai à m’en aller discrètement lorsque la petite leva le nez, un petit nez fin de souris et s’arrêta, figée dans la même pose que l’autre, les deux petites pattes en avant, la tête un peu sur le côté, ses beaux yeux rouges, qui étaient verts, au fond, du troublant vert de la prunelle phosphorescente de certains animaux, cherchant à voir et ne voyant pas, si douloureusement pleins de larmes cuisantes.

— Que vous voulez, monsieur ?

— Mademoiselle, je voudrais voir le marchand ou la marchande pour connaître le prix de la souris en ivoire qui est à l’étalage.

Alors, tout de suite, la petite s’empressa, bien contente de planter là ses cruels oignons. Elle dit, de sa voix si bizarre de petit instrument fêlé :

— Ma grand-mère est pas là, monsieur, mais elle va revenir. Elle est allée pour le beurre. Elle serait fâchée si vous restiez pas. Elle me gronderait. (Et elle ajouta avec le plus profond sentiment mondain.) Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

Je me mis à rire car c’était aussi impossible que de découvrir un millimètre carré sans couche de poussière dans cette odieuse boutique.

— Mademoiselle, vous êtes bien aimable mais… où ?

La petite souris sourit.

— Ah ! c’est pas bien propre… et pourtant je balaie tout le temps. Ça revient. J’en fais sauver d’un côté, ça retourne de l’autre. Faut pas vous en aller. Tenez, là, il y a un fauteuil. C’est un Louis XIII, monsieur, un vrai Louis XIII.

Je pouffai. Toute la gaieté de mon ancienne existence me remonta au cerveau. Ah ! rire encore une fois comme cela et l’entendre rire, elle, comme elle se mit à rire !

Les larmes étaient enfin taries.

Pendant que la gamine essayait de tirer une vieille chasuble de prêtre et une jupe de drap jadis bleu de ce vrai fauteuil pour me l’offrir, derrière nous, un affreux visage de femme sortait de l’ombre ; cela se formait lentement comme on prétend que se forment les silhouettes d’apparitions évoquées par les médiums en transes. C’était celui d’une vieille dame osseuse, à angles droits, la figure grise, craquelée, en céramique cuite au four de l’enfer, le nez coupant, le menton tranché comme un éclat de tesson plus dur encore, et dans ce visage effrayant (que j’ai vu, certaine nuit, plus effrayant encore !) deux orbites qui contenaient de l’eau trouble avec, tout au fond, un peu de boue.

Elle portait une robe d’orléans, noire, qui luisait, un fichu de laine verte, de plusieurs tons de mousse ; une moisissure, pareille à celle des troncs d’arbre pourris, faisant vivre encore quelques impondérables champignons et, sur ces cheveux gris, d’un égal gris moisi, des pampilles de jais brillaient funèbrement.

— Monsieur désire ? fit une voix spécialement engageante, éveillant le souvenir de la proxénète joint à celui du sergent du ville disant : « Circulez. »

La petite souris disparut, subitement, dans un trou. Moi, je fus saisi, pourquoi ne l’avouerais-je point, de mon premier mouvement de haine à l’endroit de cette femme. J’ai horreur du laid, du pauvre et du vil quand il devient obséquieux, par-dessus le marché. Alors, je songeai à l’autre souris, je m’enquis de sa provenance.

— Monsieur, c’est une pièce de collection. Du beau et du rare. Je n’en suis pas embarrassée. Son prix ? Vous comprenez, ça demande réflexion. Il faut estimer ça. Moi, je ne suis qu’une pauvre femme. Je ne vends rien à la va-comme-je-te-pousse. Une supposition que l’on mettrait ça aux enchères. Je l’ai depuis si peu de temps. Tiens ! Tiens ! Je vous remets à présent. Vous êtes le locataire du rez-de-chaussée, n’est-ce pas ? Le bon monsieur qui voulait tant me faire expulser. Comme ça se trouve ! On ne peut pas gagner sa vie dans ce quartier, mais il faut bien demeurer où c’est pas cher. Ma boutique vous embête parce qu’elle est sale. Que voulez-vous, si le propriétaire me la faisait repeindre en jaune, par exemple, ça se verrait mieux. Ça ne tire pas l’œil, en marron. Pour en revenir à ce rat-là, c’est… enfin, je crois que vous pouvez m’en donner cinquante francs parce que je connais mon monde. J’ai des amateurs qui m’en donneront plus… Seulement comme vous êtes de la maison…

J’interrompis la conférence, d’un ton relativement bienveillant.

— Madame, un ivoire japonais cela vaut toujours un certain prix. Voulez-vous me montrer l’objet ?

Il y eut de ma part une réelle indignation quand j’eus entre les mains la jolie petite chose. Elle était intacte et portait une collerette qui valait les cinquante francs à elle toute seule. Malheureusement, je ne suis pas de ceux qui peuvent mésestimer leur caprice.

— Madame, lui dis-je en souriant ironiquement, je ne veux pas tout de même vous voler. Votre bibelot vaut cent francs. Les voici.

Et je posai cinq pièces d’or sur le fameux fauteuil Louis XIII.

Médusée, la vieille dame montra ses dents, grises aussi, d’un beau gris vert et souffla, presque étranglée :

— Ça, monsieur, vous pouvez vous vanter d’être un homme chic. Je vous remercie bien.

Elle prit les pièces, les soupesa, les flaira, puis les fourra dans un vieux sac de perles.

Plus tard, oui, je sais ! Elle aurait prétendu que je ne connaissais même pas la valeur de l’objet, que ma folie commençait et que je ne calculais plus. Or, je vous le jure. Je faisais seulement acte de probité d’acheteur.

L’autre montra timidement sa tête hors du trou.

— Ah ! dis-je avant de sortir pour aller enfin déjeuner, un conseil. Ne faites donc plus éplucher des oignons à cette mignonne petite fille qui en pleure toutes ses larmes. Quel supplice pour un enfant ! Regardez ces pauvres yeux rougis.

— Pensez-vous que, moi, je puisse les éplucher sans pleurer aussi ? Cette vermine-là doit travailler si elle veut vivre ici à tourner dans mes jambes. Mon fils et ma bru sont morts tous les deux à l’hôpital et ça m’a fichu ça, en cadeau, alors que j’ai soixante-dix ans sonnés, monsieur, des douleurs partout, des rhumatismes, un catarrhe…

Mais j’étais déjà très loin, abandonnant la souris japonaise dans la montre, parce que je ne rentrais pas chez moi.

Le lendemain, vers trois heures, mon domestique, Bernard, vint me prévenir qu’une petite fille : « haute comme ça » me demandait.

Je fumais en parcourant les journaux, à plat ventre dans mon divan bleu paon aux nombreux coussins de toute la gamme des bleus, seul meuble que j’avais eu la faiblesse de garder de l’ancienne chambre de Don Juan.

— Hein ? Quelle petite fille ? (Puis tout à coup je me souvins). La souris japonaise qu’on vient m’apporter ! Bernard, faites entrer, c’est la demoiselle de magasin de l’antiquaire, dis-je en souriant.

— Monsieur a fait emplette en bas ! Ça doit être du propre.

Il partit en bougonnant, car il était assez ronchon et je les vis toutes les deux s’avancer, l’une portant l’autre.

Elle fit d’abord une révérence, puis, timidement, posa l’objet, enveloppé d’un papier de soie, sur une table, en levant fort les bras pour atteindre à cette hauteur. Moi, je me trouvais à la sienne et je dis :

— Bonjour, mademoiselle, ne sachant pas comment on parle aux enfants.

Elle semblait toute confuse, prête à se sauver si je bougeais d’une ligne.

— Comme c’est grand ici, fit-elle en mettant ses mains derrière son dos.

Et elle demeura pensive.

Elle avait un petit tablier blanc, une petite queue de cheveux bien serrés, ligaturés d’une faveur bleue, et des souliers trop longs pour elle, qu’elle perdait tout le temps en traînant les pieds. Elle paraissait très délicate, probablement malade, avait une peau transparente, pâle de la pâleur de ce papier de soie qui enveloppait la souris japonaise. Ce n’était pas un beau bébé, une belle petite fille, c’était une créature qui existait comme ça, ne devant ni grandir ni mourir. Et une merveilleuse intelligence animait ce visage aminci, ces yeux vert de mer avec un peu d’or dans le fond, du sable d’or. Son corps ? Je n’ai jamais su s’il doublait réellement ses vêtements. Certaines poupées sont faites ainsi, bourrées d’étoffe, mais sans membres… tout était flou, mouvant et fuyant, les jambes, les bras, les mains, dont un petit doigt manquait ! Elle les cachait presque toujours derrière elle.

Je regardais ce curieux échantillon de la race des arrière-boutiques et je pensais que cette enfant-là devait savoir des vérités qui ne sont pas dans les livres.

— Mademoiselle, murmurai-je, intéressé par son manège pour cacher ses mains, pourquoi faites-vous le petit Bonaparte ?

Elle ne comprenait bien entendu rien à ce que je disais, mais elle baissa les yeux, fort intimidée.

— Je ne vous ennuie pas, monsieur ?

Elle était toujours d’une politesse adorable, exagérée, sans rien de servile. Elle n’osait pas pleurer par peur de faire du bruit… et ce que cette créature avait dû souffrir pour en venir là, devait être inimaginable.

— Voulez vous goûter ? Votre grand’mère vous attend peut-être ?

— Non, je dois rester dans la cour avec Robin.

— Qui ça, Robin ?

— Le chat de la concierge (elle ajouta). C’est un bon chat.

Je me levai pour aller commander une tartine de confiture quelconque.

— Comme vous êtes grand, fit-elle en me voyant quitter ma pose à sa hauteur. C’est pour ça qu’il vous faut de grandes chambres. Vous ne seriez pas bien chez nous.

Quand elle vit arriver les tartines, des biscuits, du lait, elle fut saisie, paralysée d’une émotion qui lui mouilla les yeux. Mon domestique lui fit une table avec un tabouret et un divan avec un coussin. Nous étions graves. Moi je regardais ça, sans trop d’impatience, peu à peu envahi d’une singulière angoisse. Ni père ni mère. Une mauvaise fée pour protectrice, qui la traitait de vermine et l’écrasait de tout le poids de sa hideur en lui faisant éplucher des oignons.

Elle coupait son pain en menus morceaux, les rangeait devant elle.

— Pourquoi cette dînette ?

— Pour que ça dure plus longtemps.

— Tiens ! Vous avez perdu un de vos petits doigts ?

— C’est grand’mère en fermant la porte. Elle l’a pas fait exprès.

Quelque chose se crispe dans ma poitrine. Je me recouche sur le divan, le menton dans les mains.

— Elle a pleuré, votre grand’mère ? Elle a eu un gros chagrin, dites ?

— Non. Ça ne lui faisait pas mal comme à moi.

Elle mange un peu, s’arrête. Ça ne passe pas ce qu’elle mange, elle n’a pas faim.

Puis, sa collation finie, elle met de l’ordre, ramasse les miettes, soigneusement. Elle a l’air d’un petit poulet qui picore encore d’un mouvement machinal puis qui va se blottir n’importe où pour mourir, parce qu’on a marché dessus.

(Ah ! que ne l’ai-je éloignée tout de suite, férocement, lâchement, mais raisonnablement.)

— Je vais m’en aller, monsieur ?

— Voulez-vous des images ? Ça vous amuserait-il d’en voir de très belles ?

— Oh ! oui.

Je lui ouvre un livre : La Peinture au XVIIIe siècle.

Elle contemple puis elle rit doucement :

— Il y a une dame qui a mis un bateau sur sa tête.

Ensuite je lui fais les honneurs de cet appartement si grand qui lui fait si peur dans ses fonds noirs. Elle se promène dans la galerie qui donne sur la cour et occupe trois pans de ses murs ; un coin, où sont les vitrines, peut s’illuminer par des plafonniers électriques. Je lui permets de jouer à créer la lumière, comme Dieu qui l’a inventée sans prévoir, justement parce qu’il était Dieu, que cela éclairerait des crimes effroyables. Son ravissement est tel, que je la laisse regarder les éventails et les bibelots. Je vais chercher la souris japonaise pour la placer en bonne compagnie, mais quand je reviens je trouve l’autre affolée, tremblant de tous ses membres devant un monstre de bronze qui lui exhibe une cruelle rangée de dents.

Elle se jette sur moi, s’y cramponne, les yeux agrandis d’horreur.

— Il m’a mordue !

Fichtre ! Elle a une puissance d’imagination dangereuse ! Je lui explique, froidement, qu’il ne faut pas croire… et j’aperçois une goutte de sang sur la petite main pâle, celle qui est estropiée.

— Mais, enfin, comment avez-vous réussi à vous faire mordre par une chimère, mademoiselle ? Je suis très mécontent.

— J’ai fait comme ça (elle appuie sur la gueule ouverte) pour grimper là-haut et toucher au feu. (Elle appelle feu : le bouton électrique.)

Je passe dans mon cabinet de toilette, je prends une éponge que je trempe dans une essence quelconque. (Il la parfumait et lui donnait des colliers de perles de grande valeur !) J’aseptise la petite plaie insignifiante. Je me sens au même rang que la grand’mère ! J’ai dû poser un genou sur un coussin, pour être encore une fois à sa hauteur de poupée et je la contemple, attristé, sous la lumière crue qui nous inonde. Elle a la transparence de teint, l’orient de la nacre et surtout un aspect souffrant de très petite bête, d’animal dont on ne connaît pas l’espèce. Je sens bien ce qu’il faudrait faire ! Il faudrait la consoler à la papa, l’embrasser et lui dire de ces puériles bêtises que tous les hommes ont en réserve pour les enfants, lui offrir de ces bonbons adoucissants qui ne sortent pas de la même poche que les autres, les aphrodisiaques !… Seulement, j’ignore tout de ce procédé, je ne peux mettre à sa disposition de petite femme offensée par la chimère que ma courtoisie, toute ma correction d’homme du meilleur monde.

— Pardonnez-moi, mademoiselle. Je n’aurais pas dû vous laisser toute seule avec cette bête-là. Enfin, vous n’êtes pas menteuse, et je vous en félicite. Ça va mieux ?

Je songe à ce petit doigt tranché par le battant d’une porte où se cramponnait cette enfant, dans quelle circonstance ? Je n’incline encore plus bas et je baise la petite main en patte d’oiseau.

Elle me sourit, me montrant ses dents à elle, des crocs minuscules d’une chimère encore plus décevante et elle dit, sans tendre la joue, ce que je craignais :

— Merci, monsieur. Je ne recommencerai pas.

C’est le je ne le ferai plus de celles qui vous ont tué !

… Quand elle est partie, je me sens mal à mon aise. L’air de mon appartement est irrespirable, lourd, je porte toute cette maison sur les épaules. Si on n’était pas en plein hiver, j’irais à la campagne, dans ce pavillon de chasse qui m’appartient, puisque ma mère me l’a légué et où j’ai été si malade, jadis. Mais il est déjà trop tard. Je suis pris au piège redoutable de l’atroce curiosité ! Est-ce que je suis en présence de la fameuse enfant martyre qui revient périodiquement dans la Gazette des Tribunaux ? Alors, mon devoir est tout tracé et je m’emballe. Je m’informe. Avec la patience du policier sur une piste sérieuse, je cherche à reconstituer la scène. Je passe toute une semaine à faire parler des gens. Naturellement tout est fantaisie, contradictions, ou inventions pures. Ma concierge déclare qu’elle a vu, de ses yeux vu, battre la petite fille, si fragile, avec un tisonnier. Bernard prétend qu’il la rencontra assise sur une marche, dans l’escalier, serrant le chat de la loge contre elle pour se tenir chaud et qu’elle est tombée un jour par la fenêtre de l’arrière-boutique, presque nue, sur le pavé de la cour, comme si quelqu’un l’y avait précipitée. Et il ajoute, bonhomme :

— Allez donc, monsieur, les enfants, c’est en caoutchouc !

Si c’était un petit garçon, il en aurait peut-être pitié, mais une fille : c’est en caoutchouc, comme Robin.

Enfin, ce qui semble le plus probant et ce qui rassure tout le monde, c’est qu’elle ne pleure jamais. On ne l’entend pas. Elle a de la tenue. Quant à la vieille dame, l’horrible mégère, elle paie régulièrement son terme, rend des services de brocanteuse et tire les cartes à l’occasion.

— Elle a eu bien du mal à élever ce petit singe-là, déclare une bonne du quatrième, une fille qui louche et a des idées sur les messieurs seuls. (On en a su quelque chose au long des interrogatoires). Il faisait dans son lit, et crachait par la fenêtre, cassait les vaisselles anciennes, déchirait des étoffes, volait des sous dans le tiroir, enfin, toute la lyre, quoi !

Ce que cette fille ne dit pas, c’est que la petite, l’ayant aperçue dans le jardin public d’à côté causant avec un très vilain voyou, l’a déclaré à sa grand-mère, tirant les cartes à cette bonne.

— Un brun, à casquette plate, méfie-vous de lui ! vous proposera un voyage et ne vous donnera pas d’argent.

Et la petite, qui écoute :

— Oh ! grand-mère, je l’ai vu, moi, c’est celui du square !

Ces choses-là ne s’oublient jamais.

Malheureusement, oui, je m’en accuse : Don Juan est un homme d’amour et il n’est que ça !

Je ne suis pas joueur. Je ne travaille pas. Je n’ai pas de mission. Je ne fais pas la noce dans le sens crapuleux du mot et je ne tiens pas à ma tranquillité. Je fais encore du l’escrime pour conserver la souplesse de mon poignet, mais rien, dans les attributions ordinaires du bon bourgeois de Paris, ne m’intéresse follement. Par contre, quand je flâne et que je me joins à un attroupement qui stagne autour d’un cheval abattu sous le poids d’une trop lourde charge, c’est toujours moi qui relève le cheval, rosse le charretier s’il en est besoin, suis conduit au poste puis m’en tire toujours avec une félicitation du commissaire du genre de celle-ci :

— Il est certain que si tout le monde avait votre poigne…

Je comprends très bien qu’on passe, allant à ses affaires, et qu’on détourne les yeux parce qu’on est pressé par la vie. Moi, j’ai le temps. Je n’ai d’autre affaire en ce monde que ce qui me plaît. Et quand il me plaît de dire : je veux, rien ne m’empêche plus de m’arrêter pour distribuer des coups. Autrefois j’usais beaucoup trop de la voiture. Aujourd’hui, je vais à pied. On remarque tant de choses en marchant, on remarque surtout la veulerie du public…

Je me décide à aller acheter n’importe quoi chez la vieille dame :

— Vous avez été bien bon pour elle, monsieur, mais faut pas vous en enticher parce que c’est le diable, cette vermine ! Faut vous dire que mon fils a épousé une grue, une vraie grue pour dire le mot, c’est de là que vient tout le mal. Ça sortait d’on ne sait où. Mon fils, bien honnête, commis de banque, pouvait choisir. Il a pris ça enceinte d’un autre, oui. Ça, rien ne me l’ôtera de l’esprit, d’ailleurs, les cartes l’ont déclaré, monsieur. Et elle n’a pas plutôt ouvert son œil de petit chat galeux qu’ils ont tourné du leur… tous les deux à un mois de distance. Alors, faut qu’à mon âge, moi que la tombe attend (!), je gagne le pain de ce gosse-là. Malade aussi du mal de ses parents ? Ça, j’en sais rien. Ils sont surtout morts de misère et de paresse. Elle m’a donné un mal, à moi, que je garderai tout ce qui me reste à vivre : le dégoût des animaux de sa trempe. Jusqu’à quatre ans, sauf le respect que je vous dois, ça ne faisait que pisser partout, au lit, sur les meubles, et le médecin, car j’en ai dépensé un pour elle et ce sera bien le dernier, m’a expliqué que c’était la peur. Oui, monsieur, elle avait peur… On ne m’a jamais pu dire de quoi !

Écœuré, horrifié, agacé, j’ai acheté une étoffe d’orient qui vient de Lyon et dont je ne veux même pas pour qu’on en essuie les meubles :

— Bernard, jetez-moi ça aux ordures ?

— Qu’est-ce que c’est, monsieur ?

— C’est un alibi.

(On me l’a assez reproché, ce mot-là !)

La fenêtre de mon cabinet de toilette ou de ma salle de bain est située sur la cour, juste en face de leur fenêtre et d’une porte basse, arrondie en porte de cave qui est celle de leur cuisine, de leur chambre à coucher aussi, car il n’y a, là-dedans, qu’une arrière-boutique servant à tous les usages domestiques, sauf que l’usage d’un ou d’une domestique y est complètement inconnu. La petite fille doit faire son lit, un berceau ancien, en bois brut patiné par les ans, et sans doute les mains douces de toutes les mères qui l’ont balancé. Il est très bas, placé entre un fourneau-potager et… la boîte aux ordures. Élémentaire hygiène ! La cuisine salle à manger chambre à coucher contient, en outre, le lit de la grand’mère, un grand lit terrible à édredon rouge. Quand elle est levée, cette petite fille de six ans doit balayer et éplucher les légumes, garder le magasin, puis, après le déjeuner, elle peut s’amuser, c’est-à-dire aller n’importe où, dans la cour principalement, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il fasse beau. Zinette (on m’a dit son nom que je n’avais pas eu l’idée de demander) ne rentre pas au magasin. Il est fermé pour elle.

— Vous comprenez, je reçois les clients et je n’ai pas besoin de ça dans mes jambes. La conduire à l’école ?… Je n’ai pas le temps. La concierge n’en veut pas dans la grande entrée, sous la voûte de la porte cochère, ni dans les escaliers.

Alors… j’ai vu…

Un jour de froid intense, j’ai vu, en soulevant le rideau de mon cabinet de toilette, une petite ombre collée au mur qui tenait serré contre elle Robin le gros chat de la concierge, qui est une chatte, en outre. La petite restait immobile comme endormie et je suis revenu deux heures après… elle y était encore, sur un petit banc, seulement le chat l’avait lâchée et elle jouait avec un bout de fourrure dont elle essayait de fabriquer un manchon pour y fourrer ses pauvres pattes bleuies d’oiseau mourant. J’ai entr’ouvert la fenêtre.

— Zinette ? (Elle s’appelle Thérésine ou Thérèse.)

Elle a entendu, a regardé en l’air, de côté, puis enfin elle a couru vers celui qui peut faire la lumière, celui qui mâche le feu, celui qui joue avec des flammes de toutes les couleurs (n’a-t-elle pas raconté tout cela dans la torture de ses longs interrogatoires ?) et, sans une hésitation, oui, j’ai pris le pauvre petit morceau de femme par la ceinture et je l’ai fait avaler par ma fenêtre.

Quand elle s’est retrouvée dans ce salon qu’elle croyait bien ne jamais revoir, comme un paradis deviné en rêve, elle s’est mise à tourner sur elle-même, pauvre petite souris japonaise, à tourner, tourner, prise de folie, de vertige, à valser, à danser… puis, essoufflée, elle a fait une jolie révérence en me disant, selon les conseils obséquieux de l’horrible vieille :

— Bonjour, monsieur, comment allez-vous ? Car elle est très polie.

Son petit nez coulait, tout rose, et ses yeux, roses aussi, pleuraient les larmes d’un rhume de cerveau qui aurait pu tenir au lit un homme comme moi.

J’ai fait venir des gâteaux, une boisson chaude au miel et comme c’était l’heure de mon Porto, fatalement, naturellement, Bernard a dû apporter, sur un plateau d’argent, le Porto en question, et des biscuits. Quelle orgie à la tour !…

Elle a une petite robe de flanelle grise, un petit tablier, pas très propre, cette fois, car elle n’est pas en visite et ses pieds, en chaussettes de soie rose (d’où cette dépouille de grue peut-elle provenir, sinon de l’étalage du bric-à-brac ?) sont dans des galoches minuscules comme tout nus. Sur une table turque, basse, à sa portée, à notre portée, les friandises, la tisane pour elle, le vin pour moi et Zinette en adoration devant le feu car, comme tous les enfants, elle est éblouie par le mystère du feu (elle voudrait tant y toucher !), me tourne le dos, ne pense ni à boire, ni à manger. La cheminée remplie de flammes est, pour elle, un théâtre où se jouent toutes les comédies et tous les drames. Elle a enlevé ses petites galoches pour ne pas salir et elle tend ses pieds roses dont les doigts se remuent, se détendent nerveusement.

— Zinette, venez boire ou ça sera froid.

Elle vient, pieds nus, elle glisse comme la souris. Elle boit tout doucement, tousse un peu, puis, mangeant un gâteau, elle me regarde fixement.

— Je suis bien contente, monsieur. Quand que je m’en irai ?

Ah ! ce désir d’éterniser le moment et de gâcher l’heure en lui assignant une agonie ! Je connais tellement ça.

— Quand vous voudrez, de façon à ne pas vous faire gronder. Venez tous les jours, par le même chemin, tant que durera le froid. Je vous ferai signe.

— Monsieur, pourquoi mangez-vous du feu ?

— Je ne fume pas mon cigare par l’autre bout, pourtant, petite sotte.

— Ça ne fait rien, ça brûle en dedans ?

— La fumée vous gêne ?

Je sens qu’elle veut que je lâche ça. C’est toujours le fameux mystère, celui qui la poursuit d’une série d’interrogations qu’elle ne sait à qui soumettre. Elle rit :

— C’est vous que ça doit gêner. Pourquoi c’est que vous le mangez le feu, dites ?

— Pour… faire comme les autres. Tenez, vous avez raison, je le jette. (Elle ne tardera pas, celle-là, à me prouver que je suis stupide.)

Elle le prend sur le cendrier, c’est tout à fait la souris flairant le piège, elle met le doigt sur la cendre, se brûle et appuie sur l’autre bout.

— Vous voilà fixée, petite curieuse.

— Monsieur ? Je voudrais…

— Quoi ? Allons, un peu de courage… vous voulez fumer ?

— Je veux manger du feu parce que grand’mère a dit que c’est pour ça que les hommes ne s’enrhument pas.

— Peut-être… mais c’est amer. Non ! Non ! Je vous le défends.

Ça y est. Elle en pleure de dégoût et me regarde avec un mépris non dissimulé.

— J’aime mieux être enrhumée. Je vous demande bien pardon, monsieur.

— Il n’y a pas de quoi, mademoiselle.

Machinalement je reprends mon cigare à sa menotte tremblante puis, d’un grand geste fou, je l’envoie dans la cheminée. Je pense que j’ai eu peur d’attraper son rhume. Je suis terriblement agacé ! Maintenant, elle veut revoir le monstre qui l’a mordue, il y a quinze jours et elle cherche à s’orienter. Je l’amène là-bas, du côté de mes vitrines. On joue encore à faire la lumière. Elle ne s’en lasserait pas. Il y aurait tout de même mieux pour amuser une petite fille qui n’est pas de taille… à grimper sur des chimères aussi dangereuses. Il est convenu avec moi-même que je lui achèterai une poupée, des jouets simples, des images naïves…

— Monsieur, est-ce que c’est votre frère ?

Elle passe devant mon portrait, de la Gandara, qui fut peint il y a dix ans.

— Oui, il me ressemble, n’est-ce pas ?

— Non, il a l’air méchant.

— Merci.

Nous revenons au salon. Elle furète partout, discrètement. J’ai l’horrible idée de savoir si la bonne n’a pas menti, si elle peut voler. Au bout d’un quart d’heure de petits trottinements elle me revient avec un gant qu’elle a trouvé sous un meuble car elle voit mieux ce qui est par terre parce qu’elle en est plus près.

— Voulez-vous me le donner ? Je l’ai trouvé sous un fauteuil.

— Mais oui, à quoi cela peut-il vous servir ?

— Pour m’en faire un sac où je mettrai mes affaires. (Et elle me confie simplement.) Grand’mère me reprend tout ce qu’on me donne. Ça, elle osera pas !

Elle agit selon une logique admirablement déduite, impitoyable. J’hésite à la questionner sur cette grand’mère abominable, car ce serait ignoble. Et pourtant…

— On dit que votre grand’mère… tire les cartes. Qu’est-ce que c’est que ce métier-là mademoiselle Zinette ? Je suis curieux aussi, moi.

Elle s’illumine et saute sur le divan. Très gravement, s’assied :

— Oui, monsieur, elle prédit l’avenir et le passé, elle dit tout ce qu’on ne sait pas. (Elle paraît très fière, la pauvre petite.) Oui.

— Comment fait-elle… pour le passé, au moins ?

Elle prend sa pose de petite souris, la tête sur le côté, les pattes en avant et elle compte sur ses doigts, dont un manque :

— Un, deux, trois, quatre : un joli brun vous aime ; trois, quatre, cinq, six : un blond viendra qui lui fera du mal ; cinq, six, sept, huit : une femme brune, la dame qui pique, sera jalouse de vous… et vous ferez de grands voyages.

Pour le passé, elle me semble avoir deviné juste, hélas !

— Et puis ?

— Et puis, c’est cinquante sous !

J’éclate, je ris de toute une joie cynique impossible à réprimer. C’est délicieux et tellement nature.

— Alors, je vous les dois ? Les voulez-vous ? Zinette vous êtes une somnambule extra-lucide vraiment remarquable.

Je cherche mon portefeuille. Elle est fort troublée.

Et tout à coup, elle me regarde avec une extase au fond de ses yeux dorés par le feu :

— Moi, je sais pas. C’est ma grand’mère qui fait payer… Moi je vous le donne pour rien… pour vous apprendre, quoi, puisque vous savez pas non plus. C’est mon cadeau !

Je saisis la petite poupée, je la mets sur mon bras et, debout, je la contemple silencieusement.

— Zinette, je vous adore… comme vous aimez le feu ! Seulement, il ne faut pas jouer avec le feu, voilà.

Elle rit, d’un petit rire silencieux. Elle lève la tête, heureuse de toucher le lustre de cristal coloré par les flammes et elle murmure :

— Je viendrai tous les jours qui fera froid, vous avez promis et je jouerai… sans toucher au feu, je vous promets de même. J’amènerai Robin.

Elle n’oublie même pas le premier ami, le chat, car, enfin, moi, je n’arrive que le second.

… Elle est partie, en passant par la grande porte. Je ne pouvais pas me résigner à la jeter, toute chaude de ce bonheur neuf, dans cette cour glaciale. Elle est partie et je fais mon examen de conscience…

Il est certain, mon cher avocat, que j’avais roulé très rapidement sur la pente parce que, tout simplement, j’avais eu peur. Je crois qu’Antoine a aimé Cléopâtre pour la même raison ! On ne peut aimer, d’un réel amour, sensuel ou chaste, que ce qui vous domine absolument ; tout le reste est littérature ou malpropreté. Or, la puissance d’un amour d’essence divine, c’est-à-dire touchant à l’absolu, se résume dans un effroi mortel. Si j’avais joué avec cette petite fille normalement, paternellement, si je l’avais tutoyée, embrassée, caressée, comme, selon tous les usages moraux, on peut et on doit le faire, j’aurais pu m’égarer un instant ou me garer, par prudence, tout de suite, mais la peur, la peur sacrée, me paralysa et c’est à cela, à cette présence latente, quoique singulièrement énervante, que je compris que j’étais perdu. Ce que vos enquêtes judiciaires n’ont pas pu expliquer, c’est mon cynisme et il demeure à découvrir encore les résultats fâcheux de ce cynisme. C’est précisément à cause de ce prétendu cynisme que je suis innocent et, elle, encore moins coupable que moi. Dès que j’ai compris où j’allais, j’ai pu dire : je veux et je n’ai plus voulu qu’une chose : la sauver de moi et de l’autre, l’ogresse en question. Ne sachant pas du tout où j’en étais, j’ai pu la faire entrer clandestinement par la fenêtre… et je l’ai fait sortir par la porte quand j’ai enfin deviné la nature du sentiment qui s’emparait de moi. La pitié n’a pas inventé seule cet attachement irrésistible d’un homme de quarante ans pour une petite fille de six ans. Et il n’est pas nécessaire de me démontrer paternel pour une partie de la si bizarre affection morbide, comme vous dites, alors que vous plaideriez coupable pour le reste. J’étais devenu amoureux purement et naturellement de Zinette, de la souris japonaise, et je vous jure que ce n’est pas pour jouer à la poupée qu’on déshabille que je la faisais venir chez moi, pas plus que ce n’était pour lui inspirer on ne sait quelle sensualité de mauvaise qualité. Mon seul désir fut de réaliser mon amour dans toute l’étendue de sa beauté parce que, cette fois, j’avais rencontré un sentiment effroyable qui valait la peine d’être éprouvé, non pas jusqu’à la peau, mais jusqu’au cœur, jusqu’à en mourir ou à en tuer. J’ai choisi. Et si jamais Zinette peut vivre, elle, jusqu’à l’autre amour, l’amour ordinaire, je ne crains pas qu’elle puisse me méconnaître par la comparaison et en se souvenant de moi elle pourra dire à l’homme, aux hommes qui lui apprendront ce que je sais et que je ne lui ai point appris : « Celui-là seul, m’aimait vraiment ! » La Zinette, ma souris japonaise, obligée de tourner dans le cercle vicieux de notre humanité et devenue le carnassier redoutable qu’on appelle une femme pourra enfin s’écrier : « Oui, celui-là seul aimait du grand, du divin amour qui, pour épargner quelques larmes de plus à l’enfant que j’étais, n’a pas hésité à les payer de sa tête. »

Vous pouvez même, mon cher avocat, renoncer à plaider ma cause en en ayant enfin très approfondi le mystère douloureux. Être acquitté me semblerait moins beau, puisque cela laisserait la place au doute… pour l’avenir.

A partir de ce jour, ce fut la voie droite, sans aucune erreur de direction ; je ne daignai même pas me garantir des sourires équivoques, ni des tentatives de chantage réitérées. Rien ne me détournait de ma passion… morbide, si vous voulez ! Et je peux même vous démontrer la folie platonique, la manie de l’adoration dans toute son horreur ou sa poésie. J’avais enlevé la souris d’ivoire de mes vitrines pour la placer sur une petite console de velours au-dessus de mon divan comme un ex-voto, comme un fétiche, et, chose que personne ne sait encore mais que vous pourrez constater, je lui avais brisé l’un des petits doigts de sa patte gauche, je veux dire un des ongles, pour qu’elle fût plus proche de ma réelle idole !

Comment se fait-il que l’objet aimé, jusque-là pareil aux autres, puisse devenir tout à coup, du jour au lendemain, l’idole unique, la créature ou la création, dominant tout, faisant table rase de tout ce qui fut avant elle ! Vous pensez que j’étais devenu fou ? Mais l’amour sincère n’est pas autre chose que la folie lucide, une extravagance instinctive touchant le genre d’inexplicable sécurité qu’un endormi par le somnambulisme éprouve sur le bord d’un toit.

Quand je revis Zinette, il y avait bien une poupée dans le grand salon, des images et même un superbe alphabet contenant des animaux détachables qu’on pouvait interchanger durant la leçon de lecture, mais il n’y avait plus d’homme inquiet ni de témoin soucieux de son égoïsme. Zinette fut reçue par un amoureux jaloux, passionné, qui jouait sérieusement et ne risquait plus les plaisanteries du goût de celle du cigare.

— Zinette, dis-moi si tu m’aimes ?

A ses pieds, je l’avais assise sur mon divan, très haute sur des coussins, je le regardais entre mes cils comme j’avais, jadis, regardé la marquise de Vailly pour lui dire : voulez-vous.

Seulement, je ne pensais même pas au sexe possible de Zinette. Zinette ou la souris japonaise derrière elle, c’était la même idole d’ivoire aux yeux de rubis.

Que comprit-elle ? Que put-elle percevoir de ce battement de cœur profond qui montait de moi comme le bruit de l’océan, la pulsation même de tous les flots rouges des abîmes de l’humanité, je n’en sais trop rien, mais elle me prit le front dans ses petits bras minces et murmura, un peu tremblante :

— Je suis bien contente, monmami.

Et elle ne m’appela plus monsieur. Elle avait embrouillé les deux mots pour toujours.

On fit l’inventaire du gant dans lequel elle avait apporté des trésors inestimables selon son idée de récent propriétaire : un dé à coudre en acier rouillé, trois grains d’encens tombés d’un ancien encensoir et qu’on ferait brûler un jour (pas tout de suite), un ruban rose, des bouts de réglisse et une pièce de deux sous percée. On lui avait repris un petit pantin disloqué pour le mettre à la vente (il ne faut rien dilapider).

La poupée lui parut trop belle, digne de rester chez moi et quand elle vit qu’elle fermait les yeux en la penchant, elle en eut une peur secrète qui la fit s’en éloigner avec des gestes prudents et ennuyés. Une chimère de bronze qui mord, une poupée d’émail qui fait semblant de s’endormir ? Histoires très louches.

J’allai chercher, dans un coffret de mon bureau, un fil de perles que j’avais acheté je ne sais plus pour quelle femme et que je n’avais pas donné, j’ignore pourquoi et je le laissai tomber dans le gant, sac à malices universelles. Elle fit un bond.

— C’est des vraies, monmami ?

En petite-fille d’antiquaire qu’elle était, elle savait bien qu’il en existait de fausses.

Certaines femmes détestent les diamants, les femmes de goût généralement ; d’autres ont la crainte superstitieuse des opales ; d’autres ne peuvent pas voir une émeraude, la pierre froide, mais toutes aiment les perles instinctivement. La perle est une chose vivante qui se frotte, pour vivre, à la peau de celle qui la porte et qui meurt quand on la détache de tout contact humain. C’est pourquoi il y a un lien entre toutes les nacres…

La souris japonaise ne trouvait pas du tout que cet humble collier, d’à peine cinq mille francs, fût trop beau pour elle et il a fallu la niaiserie d’un lapidaire faisant du zèle pour estimer ça une fortune ! Outre le collier, la souris eut un lilliputien kimono de soie noire brochée d’or et doublé de jaune soufre, des mules à sa pointure en velours bleu, puis, ayant assez décoiffé de femmes dans ma vie pour savoir recoiffer une petite fille, je lui arrangeai un casque couleur de chrysanthème roux, avec sa petite queue de rat, qui la plongea dans l’admiration au sujet de ma précieuse habileté. Je vous entends d’ici, mon cher avocat, murmurer : « Nous y voilà. On joue à la poupée qu’on déshabille ? » Non. C’était seulement le contraire, car pour transformer ainsi ma poupée, moi, je ne lui enlevai point la tunique de Nessus de sa pauvreté. Elle mettait ça sur le reste, gentiment, face à la psyché, comme une actrice qui garderait sa robe de ville sous le manteau éclatant de son rôle. Ma poupée, je ne l’ai touchée nue que pour la faire taire… lors de l’assassinat de son bourreau, parce que, droite sur son lit, elle hurlait à la mort, tel un petit chien fidèle qui défend le maître méchant l’ayant jadis estropié et qu’il me semblait nécessaire d’en finir… Et depuis… avouez que c’eût été difficile…

Zinette, un jour, m’arriva, une touffe de son chrysanthème roux en moins parce que grand’mère en la démêlant avait perdu patience. Le morceau du cuir chevelu était parti avec la touffe. Absolument comme le petit morceau de doigt.

— C’est une honte de tolérer une pareille peste dans une maison bourgeoise ! glapissait notre concierge que vous savez féroce. Vous, monsieur Dormoy, qui avez de belles relations, vous ne pourrez donc jamais nous délivrer de ce choléra ?

La poupée japonaise ne pleurait pas. Tant que l’on ne lui interdirait pas l’entrée de mes appartements, elle supporterait tout.

— Si je pouvais seulement me cacher dans ton lit, la nuit, me faisait-elle judicieusement remarquer, elle ne me tourmenterait plus. J’ai peur, peur, la nuit… j’ouvre les yeux aussi grands que si j’allais mourir.

— Hum ? murmurai-je, tu as des façons d’arranger les choses sans consulter les gens qui ne sont pas précisément…

Je cherchais un mot très simple, qu’elle pût comprendre simplement, mais la souris japonaise s’emporta, furieuse, comme jamais je ne l’avais vue encore s’emporter.

— Monmami ne dis pas ! Monmami ne dis pas ! (Elle hoquetait.) Je veux pas que tu dises ça !

J’étais médusé par cette minuscule femme, grandie tout à coup dans une liberté de favorite qui a tous les droits. Je la regardais, sincèrement anxieux de ce qui allait jaillir de cette petite bouche tremblante de colère. Crispant malgré moi mes mains fiévreuses dans les coussins de la fameuse couche de Don Juan, je pensais même à en envoyer un sur ce mince fantôme de mousmé noir et or, histoire d’étouffer un autre mot qui m’aurait abîmé ma chère idole enfantine.

— Non, c’est pas vrai ce qu’elle a dit à tout le monde. Je suis une petite fille très propre. Elle a menti, elle a menti.

Et toute rouge de sa confusion d’en avoir tant avoué, elle vint se cacher la tête dans ma poitrine. J’avais oublié complètement ce détail !

Robin, le chat de la concierge, eut des petits (parce que c’était une chatte), et on lui fit cadeau d’un de ces animaux qui fut cause d’une bien plus terrible aventure. Je la vis arriver, un matin, comme j’allais sortir pour déjeuner au restaurant, tenant relevés les deux pans de son petit tablier.

— Monmami, fit-elle tout bas, est-ce que tu veux me le garder… elle le cherche partout pour le tuer. Il est déjà bien malade.

Je rentrai vivement et on déballa le petit chat, la queue cassée, une oreille arrachée, miaulant pitoyablement. J’appelai Bernard en lui enjoignant de soigner cet animal… ou de l’achever pour qu’il ne souffre pas plus avant.

On m’expliqua le drame. Grand’mère avait déclaré qu’il lui salirait sa boutique et l’avait poursuivi… à coups de tisonnier, naturellement.

— Allons, décidai-je, il faut mettre un terme à son amour pour la propreté.

Et au lieu de gagner le restaurant où j’avais rendez-vous, je fis ce que je brûlais de faire depuis longtemps et qu’une dernière pudeur mondaine m’interdisait : je demandai audience à l’antiquaire.

Je trouvai le monstre trônant au milieu des dépouilles de toutes ses victimes et je saluai un peu froidement.

— Vous plairait-il, madame, de m’écouter ? Pas ici, dans votre arrière-boutique.

Elle me regardait avec une étonnante effronterie, de ses yeux où semblaient s’extravaser deux gouttes de boue.

— Justement, ça se trouve bien, cher monsieur Dormoy. Je voulais vous causer aussi. Mais, n’est-ce pas, on n’est pas libre dans le commerce.

On passa dans la salle à manger, chambre à coucher, cuisine, et elle m’offrit un fauteuil de je ne sais quelle époque dont je n’usai pas parce que j’avais très peur de récolter des taches de graisse.

— Monsieur, commença-t-elle, avec le formidable aplomb de la tireuse de cartes qui a l’habitude de sonder les reins de ses clients avant d’exiger d’eux cinquante sous ou trois mille francs, je vois, par métier, à travers les murs, c’est donc pas la peine de faire des manières pour s’entendre une bonne fois. Vous êtes un homme riche, habitué à contenter vos caprices et vous pensez que l’argent peut tout acheter, aussi bien une boutique où vous voulez mettre une automobile en dépouillant une vieille femme de son gagne-pain qu’une pauvre enfant orpheline qui n’a plus que sa grand’mère pour la défendre. Monsieur Dormoy, ma petite-fille m’a tout raconté. C’est pas encore si grave que ça mais ça peut le devenir, surtout que cette mignonne n’est pas bien forte, étant née de parents perclus de la poitrine. Alors, voilà, il faut savoir ce que vous diriez à un commissaire de police si je vous traînais devant lui. Réfléchissez bien ; des histoires comme ça, c’est l’honneur d’un homme quand ça se raconte dans un quartier. On vous a vu la faire passer par la fenêtre de votre cabinet de toilette, celle qui est là, juste en face de ma chambre. Quand on fait entrer les enfants par les fenêtres d’une maison c’est rare s’ils en sortent sans dommage et même qu’ils peuvent n’en plus sortir du tout ! Je crois pourtant pas que vous puissiez être un vampire, vous êtes trop bel homme pour ça sans vouloir vous en faire compliment mais, un homme est un homme, c’est-à-dire pas grand’chose de propre. Alors j’ai de la méfiance. Zinette est dans une maladie de langueur qui est pas ordinaire.

Ce n’était pas le moment de s’écrier : « Le petit chat est mort ! » avec l’accent de la Comédie-Française. Tout bon escrimeur que j’étais, j’avais oublié que la principale loi de la défense est la promptitude de l’attaque. Je venais pour protéger Zinette contre sa grand-mère et on me parlait, au contraire, de la protéger contre moi… jusque chez un commissaire de police ? Zinette avait tout raconté… Quoi ? La poupée, les perles ?… Le témoignage des enfants ? J’avais souvent entendu pérorer mon père à ce sujet. Même les plus probants s’entachaient de fantaisie. Une chimère de bronze les avait mordus ? C’était vrai et c’était faux, selon la place qu’occupait la dite chimère dans la réalité de leur appréciation. Et puis, Zinette chez sa grand’mère, sans son costume d’idole japonaise, pouvait-elle être la même Zinette que chez moi où je l’entourais des égards dus au rêve somptueusement fou de mon amour ?

Je tournais en cercles de plus en plus restreints autour de cette salle à manger, cuisine, chambre à coucher et je découvrais que, souvent, il y a l’influence du milieu, le doute ou l’effroi que peut nous inspirer le décor. Oh ! cette pièce où régnait un désordre dont je n’avais jamais vu l’exemple, probablement parce que je ne descendais jamais dans les sous-sols de mon hôtel, jadis, ou que… je faisais venir les bonnes, les jolies soubrettes chez moi au lieu de monter chez elles ! Ce désordre désespérant où tournait, éperdue et menacée du tisonnier, ma souris japonaise, tellement petite qu’elle ne s’y retrouvait point, la pauvre bestiole, et qu’elle y salissait sa jolie robe de neige ! Là, un instrument singulier en tôle avec des bouches ouvertes comme une caricature de monstre, c’est-à-dire le fourneau, des casseroles éparses, des torchons qui étaient des vêtements à moins que les vêtements fussent des torchons, des détritus, dans une boîte, où l’on avait l’air de vouloir les conserver pour en obtenir une pourriture plus compacte, un petit lit d’enfant, si étroit, exhibant ses draps troués, douteux d’où s’exhalait une odeur surette, mon Dieu, pas trop désagréable, une odeur de souris, un peu de musc mélangé à on ne savait pas trop quoi d’humain, d’animal et de chatouillant les narines à vous en donner envie d’éternuer, puis ce formidable édredon rouge trônant sur le lit de la grand’mère, barrant le jour de la fenêtre donnant sur la cour et qui avait l’air de vous crier : on ne passe pas, je suis la barricade, molle mais épaisse, qu’on ne doit jamais franchir, je suis la famille !

Et par terre, c’était un carrelage immonde, boueux, depuis plus de vingt ans, où toutes les couches de cendres, de poussière, avaient fini par former un terreau, oui, du fumier solide sur lequel poussait ma fleur pâle condamnée à l’étiolement.

— Monsieur, insinua encore la tireuse de cartes, vous feriez bien de vous asseoir, vous allez vous fatiguer à vous promener comme ça en rond.

J’avais, en effet, l’habitude de tourner, moi aussi, mais jusqu’à ce matin-là j’avais pu tourner, mal ou bien, largement, dans de vastes cirques, chambres d’amour ou salons officiels, très entourés de fleurs, de décolletages savants et de mondanités élégantes vous dissimulant les pourritures sociales. Maintenant je voyais se restreindre le champ de ma prétendue liberté d’allures et se serrer autour de mon front la certitude, en couronne de fer, que je n’échapperais pas à mon destin.

Je m’arrêtai, je fis face au monstre et je dis, le ton rauque :

— Qu’est-ce que Zinette vous a raconté, madame ?

Cela seul me semblait important. Après, je lui poserais l’autre question, la plus dangereuse de toutes : « Combien ? »

— Oh ! Monsieur Henry Dormoy, pas grand’chose, les enfants sont si menteurs ! Mais elle n’a pu me dire que ce que savais déjà et que vous ne pouvez pas nier : c’est que ce n’est pas pour enfiler des perles que vous la gardez chez vous des après-midi pleines et que vous l’appelez la souris chinoise !

— Japonaise, madame, ne commettez pas cette erreur très répandue chez les femmes, même du meilleur monde, que la Chine ou le Japon sont identiques, au moins sous le rapport du bibelot. Et où voyez-vous le crime dans cette appellation !

Je tenais ma canne à deux mains en essayant de la plier un peu comme pour éprouver la résistance et la souplesse d’un acier nouveau, en escrime, et je songeais :

— Pourvu, mon Dieu, que je ne lui flanque pas une volée. Ça n’arrangerait certainement rien.

— Je n’y verrais point d’inconvénient, moi, si la petite n’en dépérissait pas de plus en plus. Elle geint toute la nuit, se plaint du froid, se plaint de la chaleur, ne mange pas et rêve, les yeux grands ouverts, qu’une grosse bête noire, une bête dont les dents très blanches ressemblent aux vôtres, cher monsieur, veut la dévorer.

Cette malheureuse phrase leva l’écluse de ma rage et le torrent passa bouillonnant, submergeant tout… Je ne me rappelle plus ce que je dis parce que je ne le savais même pas et que je parlais sans même voir l’autre monstre dont les dents n’étaient vraiment pas blanches, elles, qui me regardait ahuri, effaré, cherchant des yeux, de ses yeux troubles, une issue pour se sauver au cas où j’en viendrais à la menacer. Dans le torrent, un peu trop capricieux de mon indignation, elle put démêler, cependant, que je lui reprochais des brutalités bien et dûment constatées par moi et les honorables locataires de la maison, dite bourgeoise, que nous habitions tous les deux.

— … Vous avez fermé si fort une porte sur la pauvre petite main cramponnée au chambranle que vous l’avez coupée comme à la hache… et vous n’avez pas pleuré toutes les larmes et le sang de votre corps, madame ! Vous laissez cette enfant dehors et parce qu’elle a voulu rentrer au moment où cela ne vous convenait pas, vous l’avez estropiée. Oh ! oui, vous ne l’avez pas fait exprès ! C’est entendu.

— Ah ! cria la mégère d’une voix s’étranglant, si elle vous a raconté ça, elle a de la mémoire, la gosse ! Elle avait tout juste quatre ans et on avait beau l’envoyer jouer dans la rue, elle ne voulait jamais y rester, la vermine.

Un claquement sec. C’est ma canne qui casse. J’ai préféré tout de même ça, pour mon honneur d’homme, à la lever sur une femme de soixante-dix ans. Mais c’est mon amour, l’intrépide amour, qui vient de me conduire à la source même de la vérité. J’y bois le poison jusqu’à m’en rendre fou… et, oui, j’avoue, j’avoue que je veux protéger l’enfant, que je paierai ce qu’il faudra pour qu’on la mette en pension ou dans un endroit de campagne clair et sain où elle pourra essayer de vivre sans qu’on lui arrache les doigts ou les cheveux.

Je tremble sur mes jambes comme le cheval de course qui vient de dépasser le poteau. J’ai en effet dépassé toutes les bornes des convenances sociales. Je jette les débris de ma canne sur l’édredon rouge, cette mare de sang épais évoquant la douceur de la vie de famille et j’ajoute, les bras croisés, désormais très calme :

— Combien ?

Elle a compris et elle n’est pas tout de même assez stupide pour ne pas préférer se compromettre à… ne pas transiger. L’ennemie du peuple c’est encore la fortune acquise par des générations, c’est-à-dire la fortune qu’on sait employer à propos parce qu’on y tient bien moins qu’à son caprice. Cette femme-là doit avoir quelque part une affreuse marmite, enduite de suie, puant intérieurement le graillon, où elle entasse des billets de banque dont elle ne se servira ni pour elle, ni pour la petite fille exténuée de privations… et mes billets de banque rejoindront les autres, sans profit pour personne !

Il est convenu que la souris japonaise partira au printemps, bientôt, et que j’ai le droit de surveillance d’ici là… car je ne veux pas qu’on lui tende un piège quelconque pour me l’achever sournoisement.

— Monsieur Henri Dormoy, voudriez-vous me jurer une chose ?

L’idée de faire un serment à cette femme-là me donne un mouvement d’involontaire gaîté. Mon cynisme me revient.

— Tous les serments que vous voudrez, madame… pourvu que vous ne m’accusiez pas d’un autre genre de tentative de corruption, car, enfin, vous avez des idées si singulières sur l’art de trier les perles fines que je me méfie. Voici bien longtemps que nous sommes en tête-à-tête et cette maison, si prude, va encore faire des suppositions. Que dois-je vous jurer ? De ne jamais remettre les pieds ici ?

— … De ne jamais révéler à personne que j’ai accepté votre argent. Trois mille francs, c’est une somme… Si ça se savait, monsieur Henri Dormoy, le propriétaire m’augmenterait encore mon terme et, grâce à vous, ce misérable-là m’augmente tous les ans.

Ce n’est pas la peur d’être déshonorée par une histoire de chantage faite au protecteur de sa petite-fille qui la tourmente… C’est la terreur d’une augmentation de terme de la part du propriétaire.

— Je vous jure, madame, que je ne dirai jamais à personne ce qui vient de se passer entre nous… à moins d’être obligé de parler à un juge en cas de crime prémédité !

C’est pourquoi, mon cher avocat, je viens d’avouer le don de ces trois mille francs… seulement, le crime que je pensais prémédité… à ce moment-là, ce n’était pas le mien.

Quand je rentrai chez moi, je n’avais pas déjeuné encore et je demandai un bain tout de suite, sans vouloir manger le moindre morceau. Il me semblait que je sortais d’un égout.

— Bernard, videz un litre de verveine dans cette eau ! Je viens de chez notre voisine, l’antiquaire, et je ne suis pas certain d’en revenir propre. Il y a sûrement des poux là-dedans.

— Bien, monsieur. Ça ne m’étonnerait pas pour les poux, alors, monsieur ferait peut-être sagement de ne pas recevoir aussi souvent la petite-fille de cette femme-là. Y aurait rien d’étonnant à ce qu’elle en apporte, de son côté.

— Bernard, où voulez-vous qu’elle se chauffe, cette petite, puisque personne n’a le courage de s’en occuper…

— Monsieur n’a jamais eu d’enfant et ne connaît pas cette vermine-là. C’est… en caoutchouc, voilà mon opinion.

Bernard n’en démordra pas, puis, il m’apprend que le « petit chat est mort » (sans accent de la Comédie Française), il avait été trop maltraité et « il faisait dans tous les coins de la cuisine, monsieur ». Ne serait-ce pas plutôt pour cela qu’on l’aurait achevé ? Je deviens très pessimiste. La loyauté des gens de maison est tellement subordonnée à leurs commodités personnelles. Bernard ajoute, avec un sourire qui m’exaspère tout à fait :

— Ce petit de Robin, monsieur, on aurait pu le nommer Robinet, s’il avait vécu. Ça lui allait comme un gant.

Et il s’en va, très heureux de son mot.

Moi, je me sens très malheureux. Étendu sur le sofa de Don Juan, je subis la dépression qui suit toujours les grandes dépenses nerveuses. Ce que mon orgueil a souffert dans la cuisine de cette vieille femme, entremetteuse, vendeuse de chair humaine et tireuse de cartes transparentes, est inouï. Je me vois sombrer dans un océan de boue. C’est la goutte de liquide empoisonné qui est au fond de ses yeux qui déborde et submerge ma vie. Alors, j’en suis arrivé là, moi, le monsieur correct ? J’ai failli rosser à coups de canne une dame âgée, dont l’âge seul, il est vrai, demeure respectable, mais dont je ne devrais même pas connaître l’existence. Comme j’avais raison de vouloir la faire expulser de cette maison bourgeoise ! Et encore ? Pourquoi n’aurait-elle pas le droit d’y vivre, tout en déshonorant un fronton de style Louis XV ? Est-ce qu’elle est beaucoup plus gênante, au point de vue social, que mon père, le magistrat intègre qui a déshonoré une prétendue jeune fille et me l’a fait épouser ? La morale…

— Ah ! la morale, il n’y en a pas… ou c’est seulement ce qui est beau, ce qui est propre et si je me domine moi-même jusqu’à la hauteur de l’impossible, j’ai raison.

J’ai crié ça presque tout haut et voici qu’une petite main, une patte de souris, se glisse dans mes cheveux, me communique un frisson étrange qui est à la fois de la joie et de l’horreur.

Elle est entrée, la souris japonaise, et elle a glissé, en tournant, dans les chambres jusqu’à moi. Elle est là. S’imaginant que je dormais, elle n’a fait aucun bruit. Elle s’est mise à jouer silencieusement toute seule. Elle s’est habillée, a drapé son minuscule kimono noir et or qu’elle va chercher dans un coffre qui s’ouvre à sa taille car elle ne pourrait atteindre aucune armoire et ne peut pas tourner une clé avec ses mains frêles, ni tirer un tiroir. Elle a fouillé dans le sac de peau de suède qui est mon gant, a pris son fil de perles et l’a attaché à son cou, puis elle a fait elle-même le chrysanthème roux avec ses cheveux, parce qu’elle a une science mystérieuse, déjà, des pratiques de l’éternel féminin. Elle est la plus extraordinaire miniature d’une princesse de féerie. Je la regarde ahuri, presque craintif :