WeRead Powered by ReaderPub
La tentatrice cover

La tentatrice

Chapter 6: IV
Open in WeRead

About This Book

The narrative follows a struggling marquis whose wife's lavish Parisian life deepens their debts while his mother in Tuscany sells family heirlooms to preserve the family honor, juxtaposing urban spectacle with rural decay. Social gatherings reveal a cast of faded aristocrats and eccentric personalities, among them a corpulent Russian countess given to sentimental verse. Interwoven are scenes drawn from the author's South American experiences that depict land-clearing, frontier hardship, and the harsh labor of settlement. Recurring concerns include social decline, the cost of appearances, familial obligation, and the collision between inherited prestige and emerging, unforgiving realities.

III

Robledo fit, à l’un des thés de la marquise de Torrebianca, la connaissance de la comtesse Titonius, une dame russe épouse d’un noble scandinave qui paraissait à ce point éclipsé par sa femme que nul ne lui prêtait la moindre attention.

C’était une femme de quarante à cinquante ans, qui gardait encore de vagues vestiges d’une beauté depuis longtemps enfuie. Une petite tête de poupée sentimentale couronnait son obésité débordante, flasque et blanchâtre; comme elle aimait écrire des vers d’amour, qu’elle s’empressait de réciter au cours de la conversation, ses ennemis l’avaient surnommée «Cent kilos de poésie».

Elle se présentait en plein après-midi avec un décolleté audacieux qui étalait orgueilleusement ses énormes appas gélatineux et pâles. Elle portait des bijoux énormes et barbares, en harmonie avec une perruque blonde où de nouvelles boucles s’ajoutaient chaque mois.

Parmi tant de bijoux scandaleusement faux, le seul digne d’attention était un collier de perles, qui, lorsque la dame s’asseyait, venait reposer sur son ventre en ballon. Ces perles, irrégulières, anguleuses et munies de racines, ressemblaient aux dents d’animaux dont certaines peuplades sauvages fabriquent des ornements. Les médisants assuraient que c’étaient des souvenirs des amants de sa jeunesse, à qui la comtesse ne pouvant plus rien tirer d’eux, avait arraché les dents. Son sentimentalisme ardent et la liberté de ses propos lorsqu’elle parlait de l’amour venaient à l’appui de ces bruits.

Elle regardait Robledo, que son amie Hélène lui avait présenté comme un millionnaire américain, avec un intérêt passionné. Ils causèrent, une tasse de thé à la main, ou plutôt elle parla tandis que Robledo cherchait dans son esprit un prétexte pour s’enfuir.

—Vous qui avez tant voyagé, vous qui êtes un héros, éclairez-moi de votre expérience... que pensez-vous de l’amour?

Mais la poétesse vit alors que malgré ses œillades tendres de myope, Robledo reculait en murmurant des excuses, effarouché sans doute par une conversation engagée sur une telle demande.

Quelques semaines après, Hélène le pria d’assister à une fête que donnait la comtesse.

—Ce sont des réunions très agréables. La maîtresse de maison invite toute une bohème inquiétante qui doit applaudir ses vers, en même temps que des gens distingués qu’elle a connus dans les salons. Quelques étrangers s’y rendent, croyant de bonne foi rencontrer des auteurs célèbres; ils n’y trouvent que des ratés vieillis et venimeux. Elle est aussi la protectrice d’un certain nombre de petits jeunes gens; ils font une entrée solennelle, convaincus de leur propre gloire, que seuls proclament leurs propres camarades et que célèbrent seules quelques petites revues sans lecteurs... Il faut aller voir ça. Vous ne trouverez pas mieux en ce genre à Paris. D’ailleurs j’ai promis à la pauvre comtesse que vous assisteriez à sa fête, et je me fâcherai si vous ne m’obéissez pas.

Pour ne pas lui déplaire, Robledo, après avoir dîné avec des compatriotes dans un restaurant du boulevard, se rendit à dix heures du soir au domicile de la comtesse, avenue Kléber.

Deux serviteurs, engagés pour la durée de la fête, recevaient les manteaux des invités. A peine entré dans l’antichambre, l’ingénieur put se rendre compte du singulier mélange social que lui avait décrit Hélène. Il entrait des couples d’allures distinguées, accoutumés à la vie des salons, fort élégamment vêtus, puis, en même temps, des jeunes gens à la chevelure opulente qui portaient l’habit comme les autres invités, mais sous des paletots râpés aux doublures déchirées. Il vit les domestiques sourire ironiquement en suspendant certains pardessus et certains manteaux de fourrure aux larges plaques de pelade, que des dames étrangement coiffées venaient de déposer.

Un vieillard, en tous points conforme au type populaire du poète—longues mèches d’un blanc sale, feutre à larges bords—se dépouilla d’un mince paletot d’été, puis de deux cache-nez qu’il avait enroulés autour de son corps pour remplacer le manteau absent. Il retira sa pipe de sa bouche, la frappa contre une de ses semelles, puis la glissa dans la poche de son paletot en recommandant aux valets d’en prendre soin, comme d’un objet de grande valeur.

La pelisse que portait Robledo lui valut le respect des deux serviteurs. L’un d’eux l’aida à la quitter et la garda sur son bras.

—Vous pouvez l’admirer, je vous y autorise, dit l’ingénieur; je viens de l’acheter. C’est un bel article, hein!

Mais le domestique lui répondit, sans faire cas de son accent moqueur.

—Je la mettrai à part. J’aurais trop peur que quelqu’un ne se trompe à la sortie et ne l’emporte en laissant son manteau à monsieur.

Et, clignant de l’œil, il montrait les lamentables vêtements qui s’accumulaient dans l’antichambre. La noble poétesse fit éclater en l’apercevant dans ses salons un enthousiasme bruyant. Elle écarta les autres invités, vint à sa rencontre et lui serra les deux mains à la fois. Puis, appuyée sur son bras elle fit le tour des groupes pour le présenter. Elle le couvait des yeux comme si son entrée eut été l’événement principal de la fête; elle paraissait être fière de le montrer à ses amies. Hélène avait eu raison la veille de le prévenir ironiquement: «Prenez garde, Robledo, la comtesse est folle de vous et je la crois capable de vous enlever.»

L’enthousiasme de la comtesse s’exprimait par une avalanche de paroles à chaque nouvelle présentation.

—C’est un héros, un surhomme du désert, qui là-bas, dans les pampas de l’Argentine, a tué des lions, des tigres et des éléphants.

Robledo s’épouvantait d’entendre de pareilles hérésies, mais la comtesse était exempte de scrupules géographiques.

—Quand vous m’aurez conté tous vos exploits continua-t-elle, j’écrirai un poème épique dans une note moderne, où je rapporterai les aventures de votre vie. Les hommes ne m’intéressent que lorsqu’ils sont des héros.

Et Robledo de nouveau fut pris de terreur. La comtesse ne trouvant plus à sa portée d’invités à qui présenter son héros, le conduisit dans un cabinet resté vide sans doute à cause des odeurs qui y parvenaient, à travers un rideau, de la cuisine toute proche. Elle occupa un fauteuil vaste comme un trône et pria Robledo de s’asseoir. Il chercha une chaise mais elle lui montra un tabouret à ses pieds.

—Notre intimité sera plus grande ainsi. Vous serez comme un page d’autrefois prosterné devant sa dame.

Robledo ne pouvait cacher la stupéfaction que lui causaient ces paroles, mais il finit par se placer comme elle voulait, bien que sa corpulence lui rendît ce siège fort désagréable.

La Titonius copiait les gestes puérils et le zézaiement de son amie; mais ces imitations de l’enfance n’étaient plus chez elle que grotesques.

—Maintenant que nous sommes seuls—dit-elle—j’espère que vous parlerez en toute liberté; je vous répète ma question de l’autre jour:

—Que pensez-vous de l’amour?

Robledo, surpris, finit par balbutier:

—Oh, l’amour!... c’est une maladie... oui, c’est bien cela, une maladie, que les gens subissent depuis des milliers d’années sans trop savoir en quoi elle consiste.

La comtesse, à cause de sa myopie, s’était rapprochée beaucoup de lui; elle dédaignait de faire usage du face à main d’écaille qu’elle tenait entre ses doigts.

Se penchant au-dessus de l’hémisphère comprimé de son ventre elle toucha presque le visage de l’homme assis à ses pieds.

—Mais pensez-vous qu’une âme supérieure, incomprise, comme la mienne, pourra trouver un jour le complément d’une âme sœur?

Robledo qui avait repris tout son sang-froid lui dit gravement:

—J’en suis sûr... Vous êtes jeune encore, vous avez tout le temps de l’attendre.

Elle fut si ravie de cette réponse qu’elle caressa le visage de son interlocuteur avec son face à main.

—Oh! la galanterie espagnole!... Mais, quittons-nous; ne livrons pas notre secret à ce monde qui ne peut nous comprendre. Je lis dans vos yeux le désir ardent... de grâce contenez-vous! Je ferai en sorte que nos âmes puissent se joindre avec plus d’intimité. En ce moment, c’est impossible... mes devoirs sociaux... mes obligations de maîtresse de maison...

Elle se détacha avec peine de son fauteuil-trône et s’éloigna en imitant la démarche légère d’une petite fille, non sans avoir envoyé, du bout de son face à main, un baiser muet à Robledo.

Cette passion agressive déconcerta et ennuya fort l’ingénieur qui, se jugeant dans une situation ridicule, sortit de son côté du cabinet solitaire.

En rentrant dans le salon, encore tout abasourdi, il faillit renverser un monsieur de petite taille qui lui répondit par une révérence et un murmure d’excuses. Il le vit ensuite errer de côté et d’autre, humble et timide, surveiller les domestiques avec des yeux suppliants, s’occuper de remettre en place les meubles bousculés par les invités. Si quelqu’un lui adressait la parole, il se hâtait de répondre avec de grandes démonstrations de respect, puis disparaissait immédiatement.

La Titonius avait autour d’elle un cercle d’hommes où dominaient les jeunes gens d’allure «artiste» que Robledo avait remarqués dans l’antichambre.

Beaucoup de dames se moquaient ouvertement de la comtesse et lui lançaient des regards chargés d’ironie. Le vieux qui avait laissé au vestiaire sa pipe et ses cache-nez frappa dans ses mains, lança quelques «chut!» pour obtenir le silence et dit avec solennité:

—L’assistance demande que notre belle muse récite quelques-uns de ses vers incomparables.

Des applaudissements éclatèrent, et des cris d’enthousiasme appuyèrent cette exigence. Mais la muse n’était pas disposée; elle commença de s’agiter sur sa chaise avec des gestes de refus. En même temps elle dit d’une voix plaintive, comme prise d’une faiblesse subite:

—Je ne puis, mes amis... ce soir, c’est impossible... un autre jour, peut-être...

Le groupe de ses admirateurs revint à la charge, et la comtesse renouvela son refus avec un découragement douloureux d’agonisante.

Les invités n’insistèrent plus et retournèrent à des occupations plus agréables. Les groupes tournèrent le dos à la poétesse et l’oublièrent. Un musicien, jeune, rasé, et chevelu, qui s’efforçait de copier la laideur géniale de certains compositeurs célèbres, s’assit au piano et laissa courir ses doigts sur les touches. Deux jeunes filles accoururent, l’air suppliant, et posèrent leurs mains sur celles du pianiste. Elles seraient heureuses d’entendre tout à l’heure ses œuvres sublimes, mais pour l’instant on le priait de descendre, par bonté d’âme, au niveau du vulgaire et de jouer un air de danse. On se contenterait d’une valse, si ses convictions musicales lui interdisaient de s’abaisser jusqu’à jouer des danses américaines.

Des couples de plus en plus nombreux se mirent à tournoyer au centre du salon; nul ne pensait plus à la comtesse quand celle-ci, regardant avec étonnement de côté et d’autre, se leva:

—Puisque vous me demandez des vers avec tant d’insistance, je cède à ce désir unanime. Je vais dire un court poème.

A ces mots la consternation fut générale. Le pianiste qui n’avait rien entendu continua de jouer; mais il dut s’arrêter car l’humble et anonyme monsieur qui courait de-ci de-là, comme un domestique, s’approcha de lui pour lui saisir les mains. Quand la musique eut cessé, les couples restèrent immobiles et finirent par regagner leurs sièges avec ennui. La comtesse se mit à déclamer. Quelques invités l’écoutaient avec une attention douloureuse ou une immobilité stupide; leur pensée était certainement bien loin. D’autres, les paupières clignotantes, s’efforçaient de vaincre le sommeil qui leur livrait bataille, au martellement monotone des rimes.

Deux dames déjà mûres et d’aspect méchant semblaient s’intéresser vivement au poème et portaient même de temps en temps une main à leur oreille, comme pour mieux entendre. Mais en même temps elles continuaient de causer derrière leurs éventails, que parfois elles laissaient retomber sur leurs genoux pour applaudir en criant «Bravo»! Bientôt après, elles les déployaient à nouveau, et à l’abri de ce rempart d’étoffe, elles se moquaient de la maîtresse de maison.

Derrière elles, Robledo, à demi caché par un rideau, s’appuyait contre le seuil d’une porte. Comme la comtesse déclamait avec véhémence, les deux dames étaient forcées d’élever le ton de leur voix et l’ingénieur, qui avait l’ouïe fine, put entendre ce qu’elles disaient.

—Elle ferait mieux, murmurait l’une d’elles, au lieu de nous offrir des vers, de préparer pour ses invités un buffet mieux garni.

L’autre protesta. La table de la Titonius était plus dangereuse lorsque les mets y abondaient; il fallait un courage héroïque pour accepter de partager ces repas qu’elle-même préparait.

—Au dessert il faut mander un médecin par téléphone, et peut-être faudra-t-il un jour aviser l’agence des pompes funèbres.

Avec des rires étouffés, elles rappelaient l’histoire de la maîtresse de maison. Elle avait été riche en d’autres temps, grâce à ses parents disaient les uns, à ses amants disaient les autres. Pour être comtesse, elle avait épousé le comte Titonius, un noble ruiné et sans lustre qui aima mieux accepter cette humiliation que se faire sauter la cervelle. Sa situation dans la maison n’était même pas celle des domestiques. Lorsque les nerfs de la comtesse étaient mis à l’épreuve par l’infidélité de quelque jeune admirateur, elle lançait dans l’escalier les chemises et les caleçons du comte et lui ordonnait comme une reine offensée de disparaître à jamais.

Une semaine après, la poétesse organisait une nouvelle fête, l’exilé apparaissait, humble et mélancolique, et se repliait sur lui-même de peur de tenir trop de place dans les salons de sa femme.

—Pourquoi d’ailleurs, ajouta une des médisantes, continue-t-elle à donner des fêtes alors qu’elle est complètement ruinée. Regardez la table, et ce qu’on va nous offrir tout à l’heure. Les gros gâteaux, les beaux fruits sont loués pour la soirée, aussi bien que les domestiques. Tout le monde le sait et pas un ne touchera à ces choses appétissantes, ou gare à sa colère! On fait semblant de n’avoir pas faim, on se contente de thé et de biscuits.

Elles cessèrent de murmurer pour applaudir la poétesse qui, enflammée par le succès, se mit à déclamer de nouveaux vers.

Si la conversation méchante des deux dames intéressait peu Robledo, il s’intéressait moins encore au talent poétique de la maîtresse de maison; il profita d’un moment où celle-ci lui tournait le dos en saluant ses admirateurs pour passer dans le cabinet qu’il avait quitté un moment auparavant.

Le même monsieur humble et obséquieux qu’il avait plusieurs fois heurté y fumait, à demi étendu sur un divan, comme un travailleur qui peut trouver enfin quelques minutes de repos. Il s’amusait à suivre des yeux les spirales de fumée qui montaient de sa cigarette; voyant un invité s’asseoir près de lui, il crut nécessaire de lui sourire, après quoi il lui demanda:

—Vous ennuyez-vous beaucoup?

L’Espagnol le regarda fixement avant de répondre:

—Et vous?...

L’autre inclina la tête affirmativement, et Robledo eut un geste qui voulait dire: «Voulez-vous que nous partions?» Mais les yeux mélancoliques de l’inconnu semblèrent répondre: «Quel bonheur si je pouvais m’en aller!»

—Vous êtes de la maison? demanda enfin Robledo.

Et l’autre ouvrant les bras avec découragement dit:

—J’en suis le maître; je suis le mari de la comtesse Titonius.

Sur cette révélation, Robledo crut devoir abandonner son siège et remettre dans sa poche le cigare qu’il allait allumer.

En regagnant les salons il vit tous les invités applaudir bruyamment la poétesse, satisfaits de penser que pour le moment elle avait renoncé à dire d’autres vers. Elle serrait avec effusion les mains qui se tendaient vers elle et séchait la sueur qui perlait à son front, en disant d’une voix langoureuse:

—Je vais mourir. L’émotion! la fièvre de l’art! Vos pressantes prières m’ont tuée en me forçant à réciter mes vers.

Elle regarda de tous côtés comme pour chercher Robledo, et l’ayant aperçu, elle marcha vers lui.

—Votre bras, mon héros, et passons au buffet.

La plus grande partie du public ne put cacher sa joie en voyant s’ouvrir la porte de la salle où l’on avait dressé la table. Beaucoup se mirent à courir, bousculant leurs voisins pour entrer les premiers. La Titonius s’appuyait au bras de l’ingénieur en approchant de son visage ses yeux enflammés.

—Avez-vous pris garde à mon poème «La rougissante aurore de l’amour»... Ne devinez-vous pas à qui je pensais en récitant ces vers?

Il détourna la tête pour échapper à ses regards ardents et aussi parce qu’il craignait de ne pouvoir maîtriser l’envie de rire qui lui chatouillait la gorge.

—Je n’ai rien deviné comtesse. On devient si barbare en vivant sans cesse au désert!

Les invités se pressaient autour de la table; ils admiraient comme un idéal inaccessible les grands plats qui en occupaient le centre. Il y avait là des gâteaux magnifiques, des pyramides de fruits énormes qui se détachaient majestueusement parmi d’autres mets de moindre importance.

Les deux domestiques qui avaient reçu les invités dans l’antichambre et un maître d’hôtel à chaîne d’argent et aux favoris de vieux diplomate semblaient défendre les trésors accumulés au centre de la table; ils ne daignaient offrir que ce qui était placé sur les bords. Ils servaient des tasses de thé et de chocolat ou des verres de liqueur, mais ils ne donnaient à manger que des biscuits et des sandwiches.

Trop hardi, le vieux aux deux cache-nez, que la comtesse appelait «Cher maître», s’épuisait en demandes vaines; les domestiques refusaient de l’entendre tandis qu’il avançait une assiette vide vers les gâteaux et les fruits, en montrant du doigt avec anxiété l’objet de son désir. Même le valet le regardait avec étonnement, comme si sa demande était inconvenante, et il finit par tourner le dos après avoir déposé dans l’assiette un biscuit et un sandwich.

Robledo, devant la table, s’arrêta en présence de ces objets précieux en location que les serviteurs défendaient. La comtesse avait lâché son bras pour répondre à ceux qui la félicitaient. Heureux d’être débarrassé de la poétesse, pour quelques instants, il examina la table, une assiette et un couteau entre les mains. Le maître d’hôtel et ses acolytes s’occupaient de servir la foule; il put avancer entre la table et le mur et coupa tranquillement une tranche du gâteau le plus majestueux. Il eut le temps de prendre aussi un superbe fruit, de le couper en deux et de l’éplucher. Il allait le manger quand la maîtresse de maison, délivrée momentanément de ses admirateurs, tourna vers lui son visage amoureux. Au premier regard elle vit l’énorme gâteau entamé et le fruit divisé sur l’assiette que le héros tenait à la main.

On eût pu suivre sur sa physionomie les phases successives d’une révolution intérieure. On y lut d’abord l’étonnement qu’elle éprouvait devant ce fait inouï bouleversant toutes les règles établies; puis l’indignation; enfin la rancune. Il lui faudrait payer le lendemain ces dégâts stupides... Et elle s’était imaginée avoir trouvé une âme de héros, digne de la sienne!

Elle abandonna Robledo et s’en fut à la rencontre du pianiste qui faisait le tour de la table en demandant successivement à tous les domestiques des sandwiches et des verres de liqueur.

—Votre bras... Beethoven.

Et s’insinuant parmi les groupes elle dit, suivant le musicien:

—J’écrirai un jour un livret d’opéra pour lui; on sera bien forcé alors de parler moins de Wagner.

Elle l’emmena dans le grand salon maintenant désert, le fit asseoir au piano et se mit à déclamer à pleine voix tandis qu’il l’accompagnait en arpèges. Mais les invités ne pouvaient se libérer de l’attraction de la table, et demeuraient sourds aux vers que leur servait la maîtresse de maison, même agrémentés de musique.

Les gens les plus distingués formaient un groupe à part dans la salle où on avait installé le buffet et se tenaient loin des autres personnes qu’avait recrutées la noble poétesse. Dans ce groupe Robledo aperçut le marquis de Torrebianca et sa femme, qui, venant d’une autre soirée, s’étaient présentés fort tard. Hélène semblait distraite et, la pensée au loin, ne prononçait que des formules vides. L’ingénieur comprit qu’il la gênait en lui parlant; il chercha Frédéric, mais le marquis ne lui prêta pas non plus grande attention car il était très occupé à fournir à un monsieur des explications sur les importantes affaires que son ami Fontenoy traitait dans toutes les parties du monde.

Il s’ennuyait et ne comprenait pas encore pourquoi la maîtresse de maison l’avait abandonné; il s’installa dans un fauteuil, et aussitôt il entendit qu’on parlait derrière lui! Ce n’étaient plus les deux dames de tout à l’heure, mais un homme et une femme assis sur un divan qui tenaient eux aussi de méchants propos, comme si dans cette fête les gens ne pouvaient avoir d’autres occupations dès qu’ils formaient un groupe à part.

Il entendit la femme citer le nom de la marquise et dire ensuite à son compagnon:

—Voyez ces magnifiques bijoux. On voit bien que ni le mari ni la femme n’ont eu de peine à les gagner. Chacun sait que le banquier les a payés.

L’homme se croyait mieux informé.

—On m’a dit que ces bijoux étaient faux, aussi faux que ceux de notre poétique comtesse. Les Torrebianca ont gardé l’argent que Fontenoy avait donné pour payer les vrais; peut-être aussi ont-ils vendu les vrais qu’ils ont remplacés par des imitations.

La femme eut un soupir on entendant le nom de Fontenoy.

—Cet homme est bien près de sa ruine. Tout le monde le dit. On parle même de tribunaux et de prisons... Elle est vorace, la Russe!

L’homme eut un sourire incrédule.

—La Russe?... On l’a connue enfant à Vienne où elle chantait ses premières romances dans un music-hall. Un ancien diplomate affirme de son côté qu’elle est espagnole, mais née d’un père anglais... Nul ne connaît sa véritable nationalité, peut-être l’ignore-t-elle elle-même.

Robledo se leva de son siège. Il était indigne de lui de rester là et d’écouter sans rien dire ces propos offensants pour ses amis. Mais avant qu’il eût pu s’éloigner il entendit derrière lui une double exclamation d’étonnement.

—Voici Fontenoy, dit la femme, le grand protecteur des Torrebianca! Il est bien étonnant de le voir dans cette maison; il n’y vient jamais, car il a peur que la comtesse lui emprunte aussitôt de l’argent!... Quelque chose d’extraordinaire est arrivé!

Dans le groupe élégant, l’ingénieur reconnut Fontenoy qui saluait les Torrebianca. Il souriait aimablement, et Robledo ne remarqua dans sa personne rien d’extraordinaire. Même il n’avait plus cette expression préoccupée que donne l’approche menaçante des échéances. Il semblait plus sûr de lui et plus calme que d’autres fois. Seule semblait anormale l’amabilité exagérée qu’il affectait en parlant aux gens.

L’Espagnol, qui l’observait de loin, le vit faire des yeux un léger signe à Hélène. Puis, avec indifférence, il s’éloigna du groupe pour se rapprocher lentement du cabinet solitaire que Robledo au début de la soirée avait occupé avec la comtesse.

Au passage, il serrait distraitement les mains que des invités tendaient, désireux de lui parler. «Enchanté de vous voir...» Et il s’échappait. Il aperçut Robledo et lui fit un salut de la tête; il souriait de l’air indulgent et protecteur qui lui était habituel; leurs regards se croisèrent et ce que Fontenoy put lire dans les yeux de l’autre fit tomber brusquement son masque souriant. Il semblait avoir trouvé dans les pupilles de l’Espagnol comme un reflet de sa propre pensée.

Robledo eut le pressentiment que jamais il n’oublierait ce regard rapide. Ils se connaissaient à peine, et pourtant cet homme, une expression d’abandon fraternel dans les yeux, lui livra toute son âme pendant une seconde.

Bientôt, il vit Hélène à son tour se diriger en cachette vers le cabinet et il sentit une curiosité honteuse le saisir. Il n’avait pas le droit sans doute de se mêler des affaires de ces deux personnes, et cependant il ne pouvait se désintéresser de l’événement extraordinaire qui se préparait en cet instant et que son instinct lui faisait pressentir. Il fallait que cet homme eût un besoin urgent de parler à Hélène pour être venu la chercher jusque chez la comtesse Titonius. Que se disaient-ils en ce moment?

Il se risqua, l’air distrait, jusque devant la porte du cabinet. Hélène et Fontenoy parlaient debout, très droits, le visage impassible. Leurs lèvres remuaient à peine pour qu’on ne pût y lire les mots étouffés qu’elles prononçaient.

Robledo regretta sa curiosité en voyant Fontenoy lui lancer un regard rapide tout en continuant à parler à Hélène qui tournait le dos à la porte. Ce regard le troubla comme le premier. L’homme qui le lui adressait en était peut-être à la minute la plus critique de son existence. Il crut même apercevoir un reproche dans ses yeux: «Pourquoi es-tu curieux de moi, si tu ne peux rien pour me sauver?»

Il n’osa pas repasser devant le cabinet. Mais retenu par une force obscure il prit encore un air indifférent et resta près de la porte, écoutant de toutes ses oreilles. Il savait bien que sa conduite était incorrecte. Il agissait comme le dernier des médisants qu’il avait entendus par hasard. Sans doute, l’ambiance de cette maison exerçait sur lui son influence.

Il était difficile de distinguer les paroles que prononçaient les deux personnes de l’autre côté de la porte ouverte. D’ailleurs les invités recommençaient à danser dans les salons et le pianiste frappait vigoureusement le clavier.

Des mots confus lui parvinrent. Dans le cabinet, les deux interlocuteurs élevaient la voix à cause du bruit. Peut-être aussi leur émotion leur faisait-elle oublier toute réserve.

Il reconnut la voix de Fontenoy.

—Pourquoi faire des phrases? Tu n’es pas capable de faire cela. C’est moi qui partirai... Dans certaines circonstances, il n’y a pas autre chose à faire.

La musique et le bruit du bal l’empêchèrent à nouveau d’entendre; mais le pianiste adoucit pour un instant son jeu impétueux, et il perçut une autre voix. C’était celle d’Hélène qui parlait maintenant, d’un ton lointain, avec un accent d’immense découragement.

—Peut-être as-tu raison. Ah! l’argent!... Quand nous savons tout ce qu’il peut nous donner, la vie est trop horrible sans lui.

Il ne voulut pas en entendre davantage. La honte que lui inspirait son espionnage eut enfin raison de la curiosité malsaine qui s’était emparée de lui pendant quelques moments. Il devait respecter le secret qui rapprochait ces deux personnes. Il pressentait que le mystère serait court. Peut-être, la nuit terminée, serait-il éclairci.

Lorsqu’il revint dans la pièce où le buffet était dressé il aperçut son ami Frédéric qui causait avec la même personne, un monsieur déjà vieux, la rosette de la Légion d’honneur à la boutonnière, l’aspect d’un haut fonctionnaire en retraite.

C’était lui qui parlait, car Torrebianca avait terminé ses explications sur les grandes affaires de Fontenoy.

—Je ne doute pas de l’honorabilité de votre ami, mais je m’abstiendrai de placer de l’argent dans ses affaires. Il me paraît être un homme bien audacieux, et ses entreprises sont trop lointaines. Tout ira bien tant que les actionnaires auront foi en lui. Mais ils commencent à la perdre, semble-t-il; si un jour ils exigent non des espérances mais des réalités, si un jour Fontenoy se trouve obligé de faire connaître en pleine lumière le véritable état de ses affaires... alors...

IV

Robledo se leva très tard; il put cependant admirer la suave splendeur d’un jour de printemps en plein hiver. Un léger brouillard, saturé de soleil, étendait son dais d’or sur Paris.

—Il fait bon vivre, pensa-t-il en quittant l’hôtel où il avait rapidement déjeuné dans une salle à manger où ne restaient que les serviteurs.

Toute l’après-midi, il se promena dans le bois de Boulogne, puis, vers le soir, il regagna les boulevards. Il se proposait de dîner dans un restaurant puis d’aller chercher les Torrebianca pour passer avec eux une partie de la soirée dans un quelconque lieu de distraction.

A la terrasse d’un café il acheta un journal et, avant même de l’ouvrir, il eut le pressentiment que la feuille fraîchement imprimée lui réservait une surprise. Un instinct confus l’avertit qu’il allait trouver la clef d’un mystère jusqu’alors impénétrable!... Au même instant ses yeux tombèrent sur un titre de la première page: «Suicide d’un banquier».

Avant d’avoir lu le nom du désespéré il eut la certitude de le connaître. Ce ne pouvait être que Fontenoy. Aussi n’éprouva-t-il aucune surprise en lisant la suite. Les détails du suicide lui semblèrent des faits naturels et banals, comme si quelqu’un lui eût déjà conté toute l’histoire.

On avait trouvé Fontenoy dans son luxueux appartement, étendu sur le lit, la main droite serrant encore le revolver avec lequel il s’était donné la mort.

Depuis la veille la nouvelle de sa faillite circulait dans les milieux financiers. Cette banqueroute se présentait de telle sorte que l’intervention de la justice était inévitable. Ses actionnaires l’accusaient d’escroquerie; le juge se proposait de vérifier le lendemain sa comptabilité; beaucoup de gens s’attendaient donc à l’arrestation immédiate du banquier.

Le colonisateur relut deux fois la fin de l’article:

«La mort de cet homme découvre le piège où se sont laissés prendre ceux qui lui ont confié leur argent. Ses entreprises minières et industrielles d’Asie et d’Afrique sont presque illusoires. Leur possible développement est à peine commencé, alors qu’il les avait présentées au public comme des affaires en pleine prospérité. Cet homme, affirment certains, a commis plus d’erreurs que de crimes, mais il a tout de même ruiné bien des gens. Il semble en outre qu’une grande partie de l’argent des actionnaires lui ait servi à couvrir des dépenses personnelles. La terrible responsabilité qui lui incombe s’étendra sans aucun doute à ceux qui collaborèrent avec lui à la direction de ces malhonnêtes entreprises.»

En dernière heure on considérait comme probable l’arrestation de quelques personnalités connues qui travaillaient aux ordres du banquier.

Oubliant le mort, Robledo ne pensa plus qu’à son ami: «Pauvre Frédéric, que va-t-il devenir?...» Il prit immédiatement un taxi et se fit conduire avenue Henri-Martin.

Le valet de chambre de Torrebianca le reçut avec un visage funèbre, comme si la mort eût frappé la maison. Le marquis était sorti à midi, aussitôt après avoir appris par téléphone la nouvelle du suicide, et il n’était pas rentré.

—Madame la marquise est malade, ajouta le domestique, et ne veut recevoir personne.

Robledo en l’écoutant put se rendre compte de l’impression que le suicide du banquier avait produite dans la maison.

La discipline glaciale et solennelle des valets avait disparu. Ils avaient l’air effaré d’un équipage qui pressent une tempête capable d’engloutir le navire. Robledo entendit des pas discrets, des murmures derrière les rideaux qui s’entr’ouvraient pour découvrir des yeux curieux.

On avait sans doute parlé aux environs de la cuisine de certaines visites possibles, et lorsque quelqu’un entrait dans la maison on se demandait si ce n’était pas la police. Le chauffeur s’adressait à ses camarades avec une colère contenue:

—Le capitaine est tué, la barque va couler. Qui nous paiera maintenant notre dû?

L’ingénieur revint au centre de la ville pour dîner dans un restaurant et trois fois il demanda au téléphone le logement de Torrebianca. Il était près de minuit lorsqu’on lui répondit que monsieur venait de rentrer; Robledo revint en toute hâte avenue Henri-Martin.

Il trouva Frédéric dans sa bibliothèque; les heures qui venaient de s’écouler semblaient avoir vieilli le marquis plus que des années entières. En voyant entrer Robledo il l’embrassa; il cherchait instinctivement un appui sur quoi reposer son corps sans courage.

Il s’étonnait de pouvoir supporter tant de douleurs accumulées en si peu de temps. Le matin, il avait comme Robledo éprouvé devant la beauté de ce jour une impression de confiance et de bonheur. Il faisait bon vivre!... Et soudain, l’appel du téléphone, la terrible nouvelle, le départ précipité pour la maison de Fontenoy, et puis, étendu sur le lit, le cadavre du banquier, accaparé bientôt par les médecins chargés de l’autopsie; il avait ressenti une émotion plus douloureuse encore à l’aspect des bureaux de Fontenoy. Le juge y était seul maître; il examinait des papiers, apposait des sceaux, scrutait sans pitié, examinait toutes choses d’un regard froid, méfiant, implacable. Le secrétaire du banquier qui par téléphone avait appelé Torrebianca s’efforçait de cacher son trouble et le reçut avec un visage sombre.

—Je crois que cette aventure va mal tourner pour nous. Le patron aurait dû nous prévenir.

Pendant tout le reste du jour, Torrebianca voulut voir tous les autres collaborateurs de Fontenoy, qui touchaient des émoluments considérables pour figurer comme des automates dans les conseils d’administration de ses entreprises. Tous se montraient également pessimistes, tous, possédés d’une terreur féroce, étaient capables des pires mensonges et des pires bassesses pour assurer leur propre salut aux dépens de celui des autres.

Ils accusaient Fontenoy, qu’ils flattaient quelques heures auparavant pour lui arracher de nouvelles gratifications. Certains l’appelaient déjà «bandit»; d’autres, qui pour se justifier sentaient la nécessité de s’attaquer à quelqu’un, eurent des insinuations agressives à l’égard de Torrebianca.

—Vous avez dit dans vos comptes rendus d’enquête que les affaires étaient magnifiques. Sans doute vous avez vu de vos propres yeux ce qui existe réellement dans ces pays lointains; vous n’auriez pas sans cela apposé votre signature au bas des documents techniques qui nous ont inspiré confiance dans les entreprises de cet homme.

Et Torrebianca commença de comprendre que tous avaient besoin d’une victime vivante pour la charger de toutes les terribles responsabilités que le banquier avait éludées en se réfugiant chez les morts.

—J’ai peur, Manuel, dit-il à son camarade. Je ne comprends plus moi-même comment j’ai signé ces papiers sans me rendre compte de leur importance... Qui a bien pu me communiquer cette confiance aveugle dans les entreprises de Fontenoy?

Robledo eut un triste sourire. Il lui était facile de nommer la personne qui l’avait ainsi conseillé; mais pourquoi augmenter encore par une dure révélation le chagrin de son ami?

Au milieu de ces soucis angoissants, Torrebianca pensait toujours à sa femme.

—Pauvre Hélène! Je lui ai parlé tout à l’heure... J’ai cru qu’elle allait s’évanouir quand je lui ai appris que je venais de voir le cadavre de Fontenoy. Cet événement a si violemment éprouvé son système nerveux, que sa santé m’inspire des inquiétudes.

Ces lamentations agacèrent à tel point Robledo qu’il dit brutalement:

—Pense à ta situation et ne t’occupe pas de ta femme. Ce qui te menace est beaucoup plus grave qu’une crise de nerfs.

Les deux hommes, après avoir longuement parlé de la catastrophe, finirent, comme tous ceux qui se familiarisent avec le malheur, par retrouver un certain optimisme. Nul ne pourrait connaître l’exacte vérité tant que le juge n’aurait pas éclairci les affaires du banquier... Fontenoy avait commis plus d’erreurs que de crimes, ses ennemis les plus acharnés le reconnaissaient eux-mêmes. Parmi les entreprises qu’il avait imaginées, plusieurs pouvaient encore devenir excellentes; il avait eu le tort de les lancer trop à la hâte en trompant le public sur leur véritable degré d’avancement? Peut-être des administrateurs prudents sauraient-ils les rendre productives; ils reconnaîtraient que les rapports de Fontenoy étaient exacts et déclareraient que Torrebianca n’avait, en les approuvant, commis aucun délit.

—C’est bien possible, dit Robledo qui avait besoin lui aussi de se montrer optimiste.

Le découragement de son ami l’avait beaucoup inquiété tout d’abord et il préférait l’aider à reprendre confiance en l’avenir; il passerait ainsi une meilleure nuit.

—Tu verras, Frédéric, tout s’arrangera. N’attache pas trop d’importance à ce que disent les anciens parasites de Fontenoy. C’est la peur qui les fait parler.

En se levant, le jour suivant, l’Espagnol demanda avant tout les journaux. Tous se montraient pessimistes et menaçants dans leurs commentaires sur ce suicide qui prenait l’importance d’un grand scandale parisien, et ils auguraient que la justice allait faire incarcérer dans les quarante-huit heures plusieurs personnalités bien connues. Robledo crut même deviner dans un de ces journaux des allusions vagues aux rapports de certain ingénieur protégé de Fontenoy.

Lorsqu’il revit Frédéric dans sa bibliothèque il le trouva plus vieilli et plus découragé encore que la veille. Sur une table il aperçut les journaux que lui-même avait déjà lus.

—On veut me mettre en prison, dit Torrebianca d’une voix plaintive, moi, qui n’ai jamais fait de mal à personne. Je ne puis comprendre pourquoi on s’acharne ainsi contre moi.

Robledo tenta en vain de le consoler.

—Quelle honte! continua-t-il. Jamais personne ne m’a fait peur et pourtant je ne peux soutenir le regard de ceux qui m’entourent. Quand mon valet de chambre me parle, je baisse les yeux pour ne pas rencontrer les siens. Que doit-on dire de moi dans ma propre maison?

Humble et abattu comme s’il fût revenu aux années de son enfance, il ajouta:

—J’ai peur de sortir. Je tremble à la pensée que je rencontrerai peut-être les mêmes personnes que j’ai si souvent vues dans les salons et qu’il me faudra leur expliquer ma conduite, supporter leurs regards ironiques et leurs paroles de fausse commisération.

Il se tut un instant puis reprit, avec un accent admiratif:

—Hélène est plus courageuse. Ce matin, après avoir lu les journaux, elle a fait avancer l’automobile et s’en est allée je ne sais où. Elle doit faire des visites. Elle m’a dit qu’il fallait se défendre... Mais, comment me défendre? Il faut bien reconnaître que j’ai approuvé et signé ces rapports sur des affaires qui m’étaient inconnues!... Je ne sais pas mentir.

Robledo essaya en vain de lui rendre confiance comme la veille; son optimisme fragile n’avait plus la force de renaître.

—Comme toi, ma femme croit que tout peut s’arranger. Elle est si assurée de son influence qu’elle ne désespère jamais. Elle a beaucoup d’amis à Paris, elle y entretient encore des relations de famille. Elle est partie ce matin en jurant qu’elle déjouerait les complots de mes ennemis... car elle suppose que nous avons beaucoup d’ennemis et qu’ils cherchent dans cette faillite de Fontenoy un prétexte à me perdre... Hélène est beaucoup plus avisée que moi; je ne serais pas étonné qu’elle fît changer d’avis les journaux et le juge lui-même et disparaître ces menaces voilées de procès et de prison.

Il frissonna en prononçant ce dernier mot.

—La prison!... Manuel, vois-tu un Torrebianca en prison?... Plutôt que de subir une pareille honte j’aurai recours au plus sûr moyen d’éviter le déshonneur.

Et, comme si dans son âme tous ses ancêtres se fussent dressés sous l’insulte de cette menace, son énergie vibrante et nerveuse d’autrefois semblait ressusciter.

Robledo eut peur en voyant la flamme bleuâtre qui, semblable à l’éclair fugace d’une épée, passait dans les pupilles de son ami.

—Tu ne commettras pas cette sottise, dit-il; avant tout il faut vivre. Tant qu’on est vivant tout s’arrange, bien ou mal. La mort au contraire n’arrange rien... D’ailleurs, qui sait?... Peut-être as-tu raison de penser que ta femme est capable d’aider au rétablissement de ta situation. On a vu réussir des choses plus difficiles.

En sortant de la bibliothèque, Robledo trouva dans l’antichambre plusieurs personnes assises qui attendaient patiemment. Le valet de chambre lui dit avec une familiarité inopportune et désagréable:

—Ils attendent madame la marquise... Je leur ai dit que monsieur était sorti.

Le domestique n’en dit pas davantage; mais il comprit à l’expression malicieuse de ses yeux que les gens qui attendaient étaient des créanciers.

Le suicide du banquier avait mis fin au crédit relatif dont les Torrebianca jouissaient encore. Toutes ces personnes savaient sans doute que Fontenoy était l’amant de la marquise. D’autre part, la faillite de sa banque privait le mari de l’emploi qui en apparence lui permettait de mener une existence luxueuse.

Il comprit alors que son ami éprouvât de la honte et de la répugnance à rencontrer les gens de sa propre maison et s’isolât dans sa bibliothèque.

Au milieu de l’après-midi il l’appela au téléphone. Hélène venait de rentrer après cent courses à travers Paris et semblait satisfaite de ses nombreuses visites.

—Elle m’affirme que pour le moment elle a paré le coup, et que tout finira par s’arranger, dit Torrebianca, qui ne voulait pas donner d’autres détails par téléphone.

Quand la nuit fut tombée, Robledo revint avenue Henri-Martin. Il avait demandé dans un café les journaux du soir et n’y avait rien lu qui pût justifier la tranquillité relative de son ami. Les nouvelles étaient toujours alarmantes et on parlait toujours de l’arrestation probable des personnes compromises dans cette scandaleuse faillite.

Il revit encore, sur une table de la bibliothèque, les journaux que lui-même venait de lire, et il s’expliqua le découragement de son ami, sans ressort devant l’incertitude des événements, et qui passait en quelques heures de la confiance à l’abattement. Sa voix calme et froide contrastait violemment avec son visage douloureusement crispé. Sans aucun doute il avait pris sa résolution et il s’y tenait sans autre raison d’attendre que l’espoir vague d’un miracle. Si le miracle ne se produisait pas...

Robledo regarda de tous côtés, examina la table et les autres meubles de la bibliothèque. Oh! ne pouvoir deviner où son ami avait placé son dernier remède, le revolver!

—Y a-t-il des gens là dehors? demanda Torrebianca.

Comme il semblait ne pas ignorer que des visiteurs désagréables avaient défilé tout le jour dans l’antichambre, Robledo ne lui fit pas préciser sa question et répondit d’un simple signe négatif. Le marquis se mit alors à parler de cette invasion de créanciers qui accouraient de tous les coins de Paris.

—Ils flairent déjà la mort, dit-il, et ils s’abattent sur cette maison comme une bande de corbeaux... Quand Hélène est rentrée cet après-midi l’antichambre était pleine... mais elle possède un charme auquel ne résiste homme ni femme, et il lui a suffi de parler pour convaincre tout le monde. Je crois qu’ils lui auraient consenti de nouvelles avances si elle les leur avait demandées.

Il était fier de faire ressortir le pouvoir séducteur de sa femme; mais la réalité lui laissait peu de loisir d’admirer.

—Ils reviendront, dit-il tristement. Ils sont partis, mais ils reviendront demain... Hélène a vu aussi quelques amis assez puissants pour dicter l’opinion des journaux et influencer les juges. Tous ont juré de l’aider; mais hélas, quand elle est partie, quand ils ne la voient plus, son pouvoir n’est plus le même. On lui a promis d’arranger les choses, et peut-être cela durera-t-il quelques temps; mais que peut une femme contre tant d’ennemis? D’ailleurs je ne dois plus permettre à Hélène de courir de tous côtés pour me défendre tandis que je reste ici enfermé. Je sais à quoi s’expose une femme qui va chercher du secours auprès des hommes. Non... Cela serait pire que la prison.

Et dans les yeux de Torrebianca, qui après s’être montré craintif comme un enfant faisait preuve parfois d’une grande énergie, il passa comme un éclair de colère, à la pensée des périls où pourrait être exposée la fidélité d’Hélène pendant les démarches qu’elle faisait pour le sauver.

—Je lui ai défendu de continuer ses visites, même auprès des amis les plus anciens de sa famille. Un homme d’honneur ne permet pas que sa femme fasse certaines démarches... Fions-nous au sort et à la grâce de Dieu! Les lâches seuls ne trouvent pas de solution quand le moment décisif arrive.

Robledo, qui avait écouté sans donner aucun signe d’impatience, dit d’une voix grave:

—J’ai trouvé une solution meilleure que la tienne puisqu’elle te permettra de vivre... Viens avec moi.

Et posément, avec un sang-froid méthodique, comme il aurait exposé une affaire commerciale ou un projet industriel, il lui expliqua son plan.

Il était absurde d’espérer un règlement favorable des affaires bouleversées par le suicide de Fontenoy, et il devenait dangereux de rester à Paris.

—Je devine ce que tu comptes faire demain ou peut-être ce soir si tu juges ta situation désespérée. Tu sortiras ton revolver de sa cachette, tu prendras une plume et tu rédigeras deux lettres; sur une enveloppe tu écriras: «Pour ma femme», sur l’autre: «Pour ma mère», ta pauvre mère qui t’aime tant, qui s’est toujours sacrifiée pour toi, et que tu récompenseras de ses sacrifices en quittant la terre avant qu’elle-même en soit partie!

Le ton accusateur de ces paroles troubla Torrebianca. Ses yeux se mouillèrent et il courba le front comme écrasé par le remords d’une action basse. Ses lèvres tremblèrent et Robledo crut apercevoir qu’elles murmuraient: «Maman! ma pauvre maman!»

Maîtrisant son émotion, Frédéric releva la tête.

—Crois-tu, dit-il, qu’elle sera plus heureuse de me voir en prison?

L’Espagnol haussa les épaules.

—Tu n’as pas besoin d’aller en prison pour continuer à vivre. Je te demande seulement de te laisser conduire par moi et de m’obéir sans me faire perdre de temps.

Après un coup d’œil sur les journaux qui se trouvaient sur la table, il ajouta:

—Comme je crois ton salut à peu près impossible, demain nous partirons pour l’Amérique du Sud. Tu es ingénieur; là-bas en Patagonie tu pourras travailler à mon côté... Acceptes-tu?

Torrebianca demeura impassible comme s’il n’eût pas compris cette proposition ou l’eût jugée absurde et indigne d’une réponse. Robledo parut s’irriter du silence de son ami.

—Pense donc aux documents que tu as signés pour servir Fontenoy et qui affirment l’excellence d’affaires que tu n’avais même pas étudiées.

—Je ne pense qu’à cela, répondit Frédéric; c’est pourquoi je trouve que ma mort est nécessaire.

L’Espagnol ne put retenir son indignation et se levant de sa chaise, il se mit à crier:

—Mais je ne veux pas que tu meures, triple sot. Je t’ordonne de vivre et tu dois m’obéir... Imagine-toi que je suis ton père... non pas ton père, puisqu’il est mort quand tu étais tout enfant... figure-toi que je suis ta mère, ta vieille maman qui t’aime tant, et qu’elle te dise: «Obéir à ton ami c’est m’obéir à moi.»

Il parlait avec véhémence et Torrebianca fut si troublé qu’il dut porter la main à ses yeux. Robledo profita de ce moment d’émotion pour lancer ce qu’il avait de plus important et de plus difficile à dire.

—Je t’emmènerai d’ici. Tu viendras en Amérique où tu pourras trouver une existence nouvelle. Tu travailleras durement, mais le travail est là-bas plus noble et plus profitable que dans le vieux monde; tu subiras bien des souffrances et peut-être à la fin deviendras-tu riche; mais pour cela il faut venir... seul avec moi.

Le marquis se dressa et découvrit son visage. Puis il regarda son ami avec un étonnement douloureux. Seul! Comment osait-il lui proposer d’abandonner Hélène? Il aimait mieux mourir et ne plus subir le tourment de penser anxieusement à toute heure au sort de sa femme.

La colère s’emparait de Robledo et comme il se montrait vif lorsqu’on tentait de s’opposer à sa volonté, il s’écria d’un ton ironique:

—Ton Hélène!... Ton Hélène!... est...

Il se repentit en voyant le visage de Frédéric et pour essayer de justifier son accent agressif il continua:

—Ton Hélène est en grande partie responsable de la situation où tu te trouves aujourd’hui. C’est pour elle que tu as signé ces documents qui te déshonorent dans ta profession.

Frédéric courba la tête, mais l’autre continua d’attaquer.

—Comment ta femme a-t-elle connu Fontenoy? Tu m’as dit qu’il était un vieil ami de sa famille... et c’est là tout ce que tu sais.

Il se contint un instant, mais la colère l’emporta sur la prudence qui lui conseillait de se taire.

—Les femmes connaissent toujours notre histoire mais nous ne savons d’elles que ce qu’elles veulent bien nous raconter.

Le marquis parut s’efforcer de comprendre le sens de ces paroles.

—J’ignore ce que tu veux dire, dit-il d’une voix sombre; mais songe que tu parles de ma femme. N’oublie pas qu’elle porte mon nom. Et je l’aime tant!

Tous deux demeurèrent silencieux. Les minutes qui s’écoulaient semblaient les éloigner de plus en plus l’un de l’autre. Robledo crut devoir prendre la parole pour renouer leur ancienne amitié.

—La vie est bien dure là-bas, et c’est quand on est bien loin qu’on apprécie les commodités de la civilisation. Mais dans le désert on prend comme un bain d’énergie qui purifie et transfigure les fugitifs du vieux monde et les prépare à une existence nouvelle. Tu rencontreras dans ce pays des survivants de toutes les catastrophes; ils y sont arrivés comme ces naufragés qui se sauvent à la nage et prennent pied sur une île fortunée. Toutes les distinctions de nationalité, de caste et de naissance disparaissent; il n’y a plus là-bas que des hommes. La terre où je demeure est... la terre de tous.

Comme Torrebianca demeurait impassible, il jugea bon de lui rappeler à nouveau sa situation.

—Ici t’attendent la prison et le déshonneur ou, ce qui est pire, la solution que tu as trouvée, la mort. Là-bas tu retrouveras l’espérance, le bien le plus précieux dans la vie... Viens-tu?

Le marquis sortit de son abattement et esquissa enfin un mouvement affirmatif; mais Robledo, du geste, lui ordonna d’attendre et il ajouta avec énergie:

—Tu connais mes conditions. Il faut partir là-bas comme pour la guerre, avec peu de bagages; et la femme est une lourde gêne dans les expéditions de ce genre... Ta femme ne mourra pas de chagrin si tu la laisses en Europe; vous vous écrirez comme des fiancés; une longue absence stimule l’amour. En outre, tu pourras lui envoyer de l’argent pour lui permettre de vivre à l’aise. De toutes façons tu feras beaucoup plus pour elle que si tu meurs ou si tu te laisses mettre en prison... Veux-tu venir?

Torrebianca demeura longtemps pensif. Il se leva enfin, puis faisant signe à Robledo d’attendre, il sortit de la bibliothèque.

L’Espagnol ne resta pas longtemps seul. Il crut entendre très loin des voix, presque des cris que les tentures et les cloisons étouffaient. Des pas plus rapprochés résonnèrent, un rideau se souleva violemment et Hélène, suivie de son mari, entra dans la bibliothèque.

C’était une Hélène transformée par les événements. Robledo pensa que pour elle aussi les heures avaient été longues comme des années. Elle paraissait plus vieille sans pour cela cesser d’être belle. Sa beauté fanée était plus sincère que celle des jours riants. Elle avait cet attrait mélancolique des bouquets de fleurs qui commencent à se flétrir. Vingt-quatre heures avaient passé sans qu’elle eût pu prendre soin de son corps et de plus elle était sans cesse sous l’empire d’émotions nouvelles, les unes douloureuses, les autres blessantes pour son amour-propre.

Bien plus qu’au sort de son mari elle pensait à ce que pouvaient dire en ce moment ses nombreuses amies de Paris.

Elle rejeta violemment la tenture derrière elle et s’avança à travers la bibliothèque comme un flot invincible. Ses yeux semblèrent défier Robledo.

—Que vient de me dire Frédéric? dit-elle d’une voix âpre. Vous voulez l’emmener, vous voulez qu’il abandonne sa femme au milieu de tant d’ennemis?

Torrebianca qui, entré derrière elle, se sentait à nouveau dominé, crut devoir protester pour l’assurer de sa fidélité.

—Je ne t’abandonnerai jamais... Je l’ai déjà dit à Manuel.

Mais Hélène, qui ne l’écoutait pas, avança jusqu’auprès de Robledo.

—Et moi qui vous prenais pour un ami sûr! Misérable! Vous voulez priver une femme de son seul soutien, lui dérober son mari?

Tout en parlant elle regardait fixement les yeux de l’Espagnol, comme si elle eût voulu y retrouver sa propre image. Mais elle lut de telles choses dans ces pupilles que sa voix devint plus douce et qu’elle finit par menacer l’Espagnol du doigt avec une moue d’enfant prêt à pleurer. Le colonisateur demeura impassible; il jugeait sans doute inopportunes ces grâces puériles et Hélène dut reprendre un ton grave.

—Voyons, expliquez-vous. Dites-moi quel plan vous avez formé pour emmener mon mari jusqu’à ces terres lointaines où vous vivez en seigneur féodal.

Insensible à la voix et aux yeux d’Hélène, Robledo répondit froidement, du même ton qu’il eût pris pour exposer les devis d’une entreprise industrielle.

Il avait imaginé, tout en causant avec Frédéric le moyen de quitter Paris. Il retiendrait pour lui le jour suivant une automobile comme s’il avait brusquement décidé de partir pour l’Espagne. Il fallait prendre des précautions. Torrebianca était toujours libre mais la police le surveillait peut-être pendant que le juge cherchait à établir sa culpabilité. La frontière espagnole était loin, mais ils la passeraient avant que la justice ait pu lancer un mandat d’arrêt.

D’ailleurs il avait à la frontière même des amis qui les aideraient en cas de danger et leur permettraient d’atteindre tous deux Barcelone. Une fois rendus à ce port ils trouveraient facilement le moyen de gagner l’Amérique du Sud.

Hélène l’écoutait en hochant la tête, le sourcil froncé.

—Tout cela est fort bien imaginé, dit-elle, mais pourquoi ce plan ne prévoit-il que le départ de mon mari, pourquoi ne partirais-je pas avec vous moi aussi?

Cette proposition étonna Torrebianca. Quelques heures auparavant, Hélène en rentrant à la maison avait exprimé une grande confiance en l’avenir pour encourager son mari et peut-être pour se faire illusion à elle-même.

Elle venait de rendre visite à des hommes qu’elle connaissait de longue date; ils lui avaient fait de grandes promesses avec cette galanterie protectrice et mélancolique qu’impose le souvenir de lointaines amours.

Il fallait bien croire à ces phrases qui peut-être contenaient leur seule chance de salut; mais maintenant, après avoir entendu Robledo exposer son plan, elle sentait s’écrouler son optimisme.

Les promesses de ses amis n’étaient que de doux mensonges; personne ne ferait rien pour eux en les voyant dans le malheur; la justice suivrait son cours. Son mari irait en prison et elle devrait recommencer sa vie... Recommencer! et cela dans un monde trop vieux, où elle aurait peine à trouver un endroit qu’elle n’eût pas déjà connu... et contre tant d’amies avides de vengeance!

Robledo vit passer dans ses yeux une expression toute nouvelle. Elle avait peur; peur, comme une bête traquée. Pour la première fois il surprit dans la voix d’Hélène un accent de sincérité.

—Vous êtes le seul, Manuel, à voir clairement notre situation; vous seul pouvez nous sauver... mais emmenez-moi aussi. Je n’ai pas la force de rester... J’aimerais mieux mendier dans un monde qui ne sera pas celui-ci.

Il y avait dans cette prière tant de tristesse et de douceur que l’Espagnol eut pitié et qu’il oublia ses pensées hostiles.

Torrebianca dut se rendre compte de la faiblesse subite de son ami; il en profita pour affirmer avec énergie:

—Je te suis avec elle ou je reste avec elle, quoi qu’il arrive.

Robledo eut encore un mouvement d’hésitation; puis il accepta d’un geste de la tête. Immédiatement il eut un regret; il lui sembla qu’il venait d’approuver une chose absurde.

Hélène, qui oubliait avec une étonnante facilité les angoisses de l’heure, se mit à rire:

—J’ai toujours adoré les voyages, dit-elle avec enthousiasme; je monterai à cheval, je chasserai les bêtes féroces, j’affronterai de grands dangers. Je vivrai une existence plus savoureuse que celle d’ici, une vie d’héroïne de roman.

L’Espagnol la regardait, étonné de cette inconscience. Elle ne pensait plus à Fontenoy. Elle semblait même avoir oublié qu’elle était encore à Paris et que la police pouvait d’un moment à l’autre entrer dans la maison pour emmener son mari.

Il était inquiet, car il y avait loin de la vie réelle des colons du désert américain aux fictions romanesques que cette femme accueillait.

Torrebianca les interrompit avec découragement; le plan de son ami lui semblait d’exécution difficile.

—Avant de partir il faut payer nos dettes. Où prendrons-nous de l’argent?

Sa femme se mit à rire d’un air étonné.

—Payer! qui parle de payer? Les créanciers attendront. Je trouve toujours le mot qu’il faut leur dire... Nous leur enverrons de l’argent d’Amérique, quand tu seras riche.

Mais le marquis ne pouvait se débarrasser aussi promptement de ses scrupules.

—Je ne partirai pas d’ici avant d’avoir payé tous les domestiques. Et d’ailleurs il nous faut de l’argent pour le voyage.

Il y eut un long silence; puis le mari s’écria comme s’il venait de trouver une solution:

—Heureusement, nous avons tes bijoux. Nous pouvons les vendre avant de nous embarquer.

Hélène regarda avec ironie le collier et les bagues qu’elle portait à ce moment.

—On ne nous donnera pas deux mille francs de ceux-là ni de tous les autres, tous sont faux, complètement faux.

—Mais, et les vrais? demanda Torrebianca stupéfait. Et ceux que tu as achetés avec l’argent qu’on t’envoyait de tes propriétés de Russie?

Robledo crut devoir intervenir pour couper court à ce dialogue dangereux.

—Ne cherche pas à savoir tant de choses; parlons du présent... Je paierai les domestiques; et je me charge des frais de votre voyage.

Hélène lui prit les deux mains et murmura des mots de remerciements. Torrebianca, touché de cette générosité, se refusait cependant à l’accepter, mais l’Espagnol mit fin à ses protestations.

—Je suis venu à Paris avec de l’argent pour six mois; je m’en irai au bout de quatre semaines, voilà tout.

Puis il ajouta d’un air de désespoir comique:

—Je m’en irai sans connaître plusieurs restaurants nouveaux, et sans avoir goûté deux ou trois vins de marque... Tu vois si mon sacrifice est extraordinaire.

Frédéric lui serra les mains silencieusement cependant qu’Hélène le prenait dans ses bras et l’embrassait avec l’impudeur de l’enthousiasme.

Elle ne parlait plus que de ce pays inconnu auquel elle ne pensait guère un instant auparavant et qu’elle admirait déjà à l’égard d’un paradis.

—Il me tarde de me voir dans ce pays neuf, qui, comme vous le dites, est la terre de tous!

Et pendant que les deux époux se concertaient sur les préparatifs de leur voyage, ou bien plutôt de leur fuite, Robledo, les yeux fixés sur Hélène, se disait:

«Quelle sottise je viens de commettre! Quel terrible cadeau j’apporte à ceux qui vivent là-bas d’une vie rude... mais en paix.»