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La Terre

Chapter 10: I
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About This Book

A naturalistic portrait of rural life in the Beauce, following seasonal labor and the daily work of smallholders. Detailed scenes of sowing, tending animals, and weather set the stage for interpersonal tensions that arise from attachment to land, inheritance struggles, sexual desire, and economic precariousness. Relationships between neighbors and within households shift from cooperation to rivalry, sometimes culminating in cruelty and violent consequences. Through unflinching depiction of bodies, soils, tools, and routines, the narrative shows how environment, custom, and biological impulses shape ambitions, resentments, and the moral compromises of lives lived close to the earth.

—Faut être riche pour ça, dit sèchement la Grande.

Mais Bécu, entre deux levées, avait attrapé un mot au vol.

—La guerre, ah! bon sang! c'est ça qui fait les hommes!… Lorsqu'on n'y est pas allé, on ne peut pas savoir. Il n'y a que ça, se foutre des coups… Hein? là-bas, chez les moricauds.

Et il cligna l'oeil gauche, tandis que Jésus-Christ ricanait d'un air d'intelligence. Tous deux avaient fait les campagnes d'Afrique, le garde champêtre dès les premiers temps de la conquête, l'autre plus tard, lors des révoltes dernières. Aussi, malgré la différence des époques, avaient-ils des souvenirs communs, des oreilles de Bédouins coupées et enfilées en chapelets, des Bédouines à la peau frottée d'huile, pincées derrière les haies et tamponnées dans tous les trous. Jésus-Christ surtout répétait une histoire qui enflait de rires énormes les ventres des paysans: une grande cavale de femme, jaune comme un citron, qu'on avait fait courir toute nue, avec une pipe dans le derrière.

—Nom de Dieu, reprit Bécu en s'adressant à Fanny, vous voulez donc que Nénesse reste une fille?… Ce que je vais vous coller Delphin au régiment, moi!

Les enfants avaient cessé de jouer, Delphin levait sa tête ronde et solide de petit gars sentant déjà la terre.

—Non! déclara-t-il carrément, d'un air têtu.

—Hein? qu'est-ce que tu dis? je vais t'apprendre le courage, mauvais
Français!

—Je ne veux pas partir, je veux rester chez nous.

Le garde champêtre levait la main, lorsque Buteau l'arrêta.

—Laissez-le donc tranquille, cet enfant!… Il a raison. Est-ce qu'on a besoin de lui? Il y en a d'autres… Avec ça qu'on vient au monde pour lâcher son coin, pour aller se faire casser la gueule, à cause d'un tas d'histoires dont on se fiche. Moi, je n'ai pas quitté le pays, je ne m'en porte pas plus mal.

En effet, il avait tiré un bon numéro, il était un vrai terrien, attaché au sol, ne connaissant qu'Orléans et Chartres, n'ayant rien vu, au delà du plat horizon de la Beauce. Et il semblait en tirer un orgueil, d'avoir ainsi poussé dans sa terre, avec l'entêtement borné et vivace d'un arbre. Il s'était mis debout, les femmes le regardaient.

—Quand ils rentrent du service, ils sont tous si maigres! osa murmurer
Lise.

—Et vous, Caporal, demanda la vieille Rose, vous êtes allé loin?

Jean fumait sans une parole, en garçon réfléchi qui préférait écouter. Il ôta lentement sa pipe.

—Oui, assez loin comme ça… Pas en Crimée, pourtant. Je devais partir quand on a pris Sébastopol… Mais, plus tard, en Italie…

—Et qu'est-ce que c'est, l'Italie?

La question parut le surprendre, il hésita, fouilla ses souvenirs.

—Mais l'Italie, c'est comme chez nous. Il y a de la culture, il y a des bois avec des rivières… Partout, c'est la même chose.

—Alors, vous vous êtes battu?

—Ah! oui, battu pour sûr!

Il s'était remis à sucer sa pipe, il ne se pressait pas; et Françoise, qui avait levé les yeux, restait la bouche entr'ouverte, à attendre une histoire. Toutes, d'ailleurs, s'intéressaient, la Grande elle-même allongea un nouveau coup de canne sur la table, pour faire taire Hilarion qui geignait, la Trouille ayant inventé le petit jeu de lui enfoncer une épingle dans le bras, sournoisement.

A Solférino, ça chauffait dur, et il pleuvait cependant, oh! il pleuvait… Je n'avais pas un fil de sec, l'eau m'entrait par le dos et coulait dans mes souliers… Ça, on peut le dire sans mensonge, nous avons été mouillés!

On attendait toujours, mais il n'ajouta rien, il n'avait vu que ça de la bataille. Au bout d'une minute de silence, il reprit de son air raisonnable:

—Mon Dieu! la guerre, ce n'est pas si difficile qu'on le croit… On tombe au sort, n'est-ce pas? on est bien obligé de faire son devoir. Moi, j'ai lâché le service, parce que j'aime mieux autre chose. Seulement, ça peut encore avoir du bon, pour celui que son métier dégoûte et qui rage, quand l'ennemi vient nous emmerder en France.

—Une sale chose, tout de même! conclut le père Fouan. Chacun devrait défendre son chez soi, et pas plus.

De nouveau, le silence régna. Il faisait très chaud, une chaleur humide et vivante, accentuée par la forte odeur de la litière. Une des deux vaches, qui s'était mise debout, fientait; et l'on entendit le bruit doux et rythmique des bouses étalées. De la nuit des charpentes, descendait le cri-cri mélancolique d'un grillon; tandis que, le long des murailles, les doigts rapides des femmes, activant les aiguilles de leur tricot, semblaient faire courir des pattes d'araignées géantes, au milieu de tout ce noir.

Mais Palmyre, ayant pris les mouchettes pour moucher la chandelle, la moucha si bas qu'elle l'éteignit. Ce furent des clameurs, les filles riaient, les enfants enfonçaient l'épingle dans une fesse d'Hilarion; et les choses se seraient gâtées, si la chandelle de Jésus-Christ et de Bécu, somnolents sur leurs cartes, n'avait servi à rallumer l'autre, malgré sa mèche longue, élargie en un champignon rouge. Saisie de sa maladresse, Palmyre tremblait comme une gamine qui craint de recevoir le fouet.

—Voyons, dit Fouan, qui est-ce qui va nous lire ça, pour finir la veillée?… Caporal, vous devez très bien lire l'imprimé, vous.

Il était allé chercher un petit livre graisseux, un de ces livres de propagande bonapartiste, dont l'empire avait inondé les campagnes. Celui-ci, tombé là de la balle d'un colporteur, était une attaque violente contre l'ancien régime, une histoire dramatisée du paysan, avant et après la Révolution, sous ce titre de complainte: Les Malheurs et le Triomphe de Jacques Bonhomme.

Jean avait pris le livre, et tout de suite, sans se faire prier, il se mit à lire, d'une voix blanche et ânonnante d'écolier qui ne tient pas compte de la ponctuation. Religieusement, on l'écouta.

D'abord, il était question des Gaulois libres, réduits en esclavage par les Romains, puis conquis par les Francs, qui, des esclaves, firent des serfs, en établissant la féodalité. Et le long martyre commençait, le martyre de Jacques Bonhomme, de l'ouvrier de la terre, exploité, exterminé, à travers les siècles. Pendant que le peuple des villes se révoltait, fondant la commune, obtenant le droit de bourgeoisie, le paysan isolé, dépossédé de tout et de lui-même, n'arrivait que plus tard à s'affranchir, à acheter de son argent la liberté d'être un homme; et quelle liberté illusoire, le propriétaire accablé, garrotté par des impôts de sang et de ruine, la propriété sans cesse remise en question, grevée de tant de charges, qu'elle ne lui laissait guère que des cailloux à manger! Alors, un affreux dénombrement commençait, celui des droits qui frappaient le misérable. Personne n'en pouvait dresser la liste exacte et complète, ils pullulaient, ils soufflaient à la fois du roi, de l'évêque et du seigneur. Trois carnassiers dévorants sur le même corps: le roi avait le cens et la taille, l'évêque avait la dîme, le seigneur imposait tout, battait monnaie avec tout. Plus rien n'appartenait au paysan, ni la terre, ni l'eau, ni le feu, ni même l'air qu'il respirait. Il lui fallait payer, payer toujours, pour sa vie, pour sa mort, pour ses contrats, ses troupeaux, son commerce, ses plaisirs. Il payait pour détourner sur son fonds l'eau pluviale des fossés, il payait pour la poussière des chemins que les pieds de ses moutons faisaient voler, l'été, aux grandes sécheresses. Celui qui ne pouvait payer, donnait son corps et son temps, taillable et corvéable à merci, obligé de labourer, moissonner, faucher, façonner la vigne, curer les fossés du château, faire et entretenir les routes. Et les redevances en nature; et les banalités; le moulin, le four, le pressoir, où restait le quart des récoltes; et le droit de guet et de garde qui subsista en argent, même après la démolition des donjons; et le droit de gîte, de prise et pourvoirie, qui, sur le passage du roi ou du seigneur, dévalisait les chaumières, enlevait les paillasses et les couvertures, chassait l'habitant de chez lui, quitte à ce qu'on arrachât les portes et les fenêtres, s'il ne déguerpissait pas assez vite. Mais l'impôt exécré, celui dont le souvenir grondait encore au fond des hameaux, c'était la gabelle odieuse, les greniers à sel, les familles tarifées à une quantité de sel qu'elles devaient quand même acheter au roi, toute cette perception inique dont l'arbitraire ameuta et ensanglanta la France.

—Mon Père, interrompit Fouan, a vu le sel à dix-huit sous la livre… Ah! les temps étaient durs!

Jésus-Christ rigolait dans sa barbe. Il voulut insister sur les droits polissons, auxquels le petit livre se contentait de faire une allusion pudique.

—Et le droit de cuissage, dites donc? Ma parole! le seigneur fourrait la cuisse dans le lit de la mariée, et la première nuit il lui fourrait…

On le fit taire, les filles, Lise elle-même avec son gros ventre, étaient devenues toutes rouges; tandis que la Trouille et les deux galopins, le nez tombé par terre, se collaient leur poing dans la bouche, pour ne pas éclater. Hilarion, béant, ne perdait pas un mot, comme s'il eût compris.

Jean continua. Maintenant, il en était à la justice, à cette triple justice du roi, de l'évêque et du seigneur, qui écartelait le pauvre monde suant sur la glèbe. Il y avait le droit coutumier, il y avait le droit écrit, et par-dessus tout il y avait le bon plaisir, la raison du plus fort. Aucune garantie, aucun recours, la toute-puissance de l'épée. Même aux siècles suivants, lorsque l'équité protesta, on acheta les charges, la justice fut vendue. Et c'était pis pour le recrutement des armées, pour cet impôt du sang, qui, longtemps, ne frappa que les petits des campagnes: ils fuyaient dans les bois, on les ramenait enchaînés, à coups de crosse, on les enrôlait comme on les aurait conduits au bagne. L'accès des grades leur était défendu. Un cadet de famille trafiquait d'un régiment ainsi que d'une marchandise à lui qu'il avait payée, mettait les grades inférieurs aux enchères, poussait le reste de son bétail humain à la tuerie. Puis, venaient enfin les droits de chasse, ces droits de pigeonnier et de garenne, qui, de nos jours, même abolis, ont laissé un ferment de haine au coeur des paysans. La chasse, c'est l'enragement héréditaire, c'est l'antique prérogative féodale qui autorisait le seigneur à chasser partout et qui faisait punir de mort le vilain ayant l'audace de chasser chez lui; c'est la bête libre, l'oiseau libre, encagés sous le grand ciel pour le plaisir d'un seul; ce sont les champs parqués en capitaineries, que le gibier ravageait, sans qu'il fût permis aux propriétaires d'abattre un moineau.

—Ça se comprend, murmura Bécu, qui parlait de tirer les braconniers comme des lapins.

Mais Jésus-Christ avait dressé l'oreille, à cette question de la chasse, et il sifflota d'un air goguenard. Le gibier était à qui savait le tuer.

—Ah! mon Dieu! dit Rose simplement, en poussant un grand soupir.

Tous avaient ainsi le coeur gros, cette lecture leur pesait peu à peu aux épaules, du poids pénible d'une histoire de revenants. Ils ne comprenaient pas toujours, cela redoublait leur malaise. Puisque ça s'était passé comme ça, dans le temps, peut-être bien que ça pouvait revenir.

—«Va, pauvre Jacques Bonhomme, se remit à ânonner Jean de sa voix d'écolier, donne ta sueur, donne ton sang, tu n'es pas au bout de tes peines…»

Le calvaire du paysan, en effet, se déroulait. Il avait souffert de tout, des hommes, des éléments et de lui-même. Sous la féodalité, lorsque les nobles allaient à la proie, il était chassé, traqué, emporté dans le butin. Chaque guerre privée de seigneur à seigneur le ruinait, quand elle ne l'assassinait pas: on brûlait sa chaumière, on rasait son champ. Plus tard étaient venues les grandes compagnies, le pire des fléaux qui ont désolé nos campagnes, ces bandes d'aventuriers à la solde de qui les payait, tantôt pour, tantôt contre la France, marquant leur passage par le fer et le feu, laissant derrière elles la terre nue. Si les villes tenaient, grâce à leurs murailles, les villages étaient balayés dans cette folie du meurtre, qui alors soufflait d'un bout à l'autre d'un siècle. Il y a eu des siècles rouges, des siècles où nos plats pays, comme on disait, n'ont cessé de clamer de douleur, les femmes violées, les enfants écrasés, les hommes pendus. Puis, lorsque la guerre faisait trêve, les maltôtiers du roi suffisaient au continuel tourment du pauvre monde; car le nombre et le poids des impôts n'étaient rien, à côté de la perception fantasque et brutale, la taille et la gabelle mises à ferme, les taxes réparties au petit bonheur de l'injustice, exigées par des troupes armées qui faisaient rentrer l'argent du fisc comme on lève une contribution de guerre; si bien que presque rien de cet argent n'arrivait aux caisses de l'Etat, volé en route, diminué à chacune des mains pillardes où il passait. Ensuite, la famine s'en mêlait. L'imbécile tyrannie des lois immobilisant le commerce, empêchant la libre vente des grains, déterminait tous les dix ans d'effrayantes disettes, sous des années de soleil trop chaud ou de trop longues pluies, qui semblaient des punitions de Dieu. Un orage gonflant les rivières, un printemps sans eau, le moindre nuage, le moindre rayon compromettant les récoltes, emportaient des milliers d'hommes: coups terribles du mal de la faim, renchérissement brusque de toutes choses, épouvantables misères, pendant lesquelles les gens broutaient l'herbe des fossés, ainsi que des bêtes. Et, fatalement, après les guerres, après les disettes, des épidémies se déclaraient, tuaient ceux que l'épée et la famine avaient épargnés. C'était une pourriture sans cesse renaissante de l'ignorance et de la malpropreté, la peste noire, la Grand'Mort, dont on voit le squelette géant dominer les temps anciens, rasant de sa faux le peuple triste et blême des campagnes.

Alors, quand il souffrait trop, Jacques Bonhomme se révoltait. Il avait derrière lui des siècles de peur et de résignation, les épaules, durcies aux coups, le coeur si écrasé qu'il ne sentait pas sa bassesse. On pouvait le frapper longtemps, l'affamer, lui voler tout, sans qu'il sortît de sa prudence, de cet abêtissement où il roulait des choses confuses, ignorées de lui-même; et cela jusqu'à une dernière injustice, une souffrance dernière, qui le faisait tout d'un coup sauter à la gorge de ses maîtres, comme un animal domestique, trop battu et enragé. Toujours, de siècle en siècle, la même exaspération éclate, la jacquerie arme les laboureurs de leurs fourches et de leurs faux, quand il ne leur reste qu'à mourir. Ils ont été les Bagaudes chrétiens de la Gaule, les Pastoureaux du temps des Croisades, plus tard les Croquants et les Nus-pieds, courant sus aux nobles et aux soldats du roi. Après quatre cents ans, le cri de douleur et de colère des Jacques, passant encore à travers les champs dévastés, va faire trembler les maîtres, au fond des châteaux. S'ils se fâchaient une fois de plus, eux qui sont le nombre, s'ils réclamaient enfin leur part de jouissance? Et la vision ancienne galope, de grands diables demi-nus, en guenilles, fous de brutalité et de désirs, ruinant, exterminant, comme on les a ruinés et exterminés, violant à leur tour les femmes des autres!

—«Calme tes colères, homme des champs, poursuivait Jean de son air doux et appliqué, car l'heure de ton triomphe sonnera bientôt au cadran de l'histoire…»

Buteau avait eu son haussement brusque d'épaules: belle affaire de se révolter! oui, pour que les gendarmes vous ramassent! Tous, d'ailleurs, depuis que le petit livre contait les rébellions de leurs ancêtres, écoutaient les yeux baissés, sans hasarder un geste, pris de méfiance, bien qu'ils fussent entre eux. C'étaient des choses dont on ne devait pas causer tout haut, personne n'avait besoin de savoir ce qu'ils pensaient là-dessus. Jésus-Christ ayant voulu interrompre, pour crier qu'il tordrait le cou de plusieurs, à la prochaine, Bécu déclara violemment que tous les républicains étaient des cochons; et il fallut que Fouan leur imposa silence, solennel, d'une gravité triste, en vieil homme qui en connaît long, mais qui ne veut rien dire. La Grande, tandis que les autres femmes semblaient s'intéresser de plus près à leur tricot, lâcha cette sentence: «Ce qu'on a, on le garde», sans que cela parut se rapporter à la lecture. Seule, Françoise, son ouvrage tombé sur les genoux, regardait Caporal, étonnée de ce qu'il lisait sans faute et si longtemps.

—Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! répéta Rose en soupirant plus fort.

Mais le ton du livre changeait, il devenait lyrique, et des phrases célébraient la Révolution. C'était là que Jacques Bonhomme triomphait, dans l'apothéose de 89. Après la prise de la Bastille, pendant que les paysans brûlaient les châteaux, la nuit du 4 août avait légalisé les conquêtes des siècles, en reconnaissant la liberté humaine et l'égalité civile. «En une nuit, le laboureur était devenu l'égal du seigneur qui, en vertu de parchemins, buvait sa sueur et dévorait le fruit de ses veilles.» Abolition de la qualité de serf, de tous les privilèges de la noblesse, des justices ecclésiastiques et seigneuriales; rachat en argent des anciens droits, égalité des impôts; admission de tous les citoyens à tous les emplois civils et militaires. Et la liste continuait, les maux de cette vie semblaient disparaître un à un, c'était l'hosanna d'un nouvel âge d'or s'ouvrant pour le laboureur, qu'une page entière flagornait, en l'appelant le roi et le nourricier du monde. Lui seul importait, il fallait s'agenouiller devant la sainte charrue. Puis, les horreurs de 93 étaient stigmatisées en termes, brûlants, et le livre entamait un éloge outré de Napoléon, l'enfant de la Révolution, qui avait su «la tirer des ornières de la licence, pour faire le bonheur des campagnes».

—Ça, c'est vrai! lança Bécu, pendant que Jean tournait la dernière page.

—Oui, c'est vrai, dit le père Fouan. Il y a eu du bon temps tout de même, dans ma jeunesse… Moi qui vous parle, j'ai vu Napoléon une fois, à Chartres. J'avais vingt ans… On était libre, on avait la terre, ça semblait si bon! Je me souviens que mon père, un jour, disait qu'il semait des sous et qu'il récoltait des écus… Puis, on a eu Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe. Ça marchait toujours, on mangeait, on ne pouvait pas se plaindre… Et voici Napoléon III, aujourd'hui, et ça n'allait pas encore trop mal jusqu'à l'année dernière… Seulement….

Il voulut garder le reste, mais les mots lui échappaient.

—Seulement, qu'est-ce que ça nous a foutu, leur liberté et leur égalité, à Rose et à moi?… Est-ce que nous en sommes plus gras, après nous être esquintés pendant cinquante ans?

Alors, en quelques mots lents et pénibles, il résuma inconsciemment toute cette histoire: la terre si longtemps cultivée pour le seigneur, sous le bâton et dans la nudité de l'esclave, qui n'a rien à lui, pas même sa peau; la terre, fécondée de son effort, passionnément aimée et désirée pendant cette intimité chaude de chaque heure, comme la femme d'un autre que l'on soigne, que l'on étreint et que l'on ne peut posséder; la terre, après des siècles de ce tourment de concupiscence, obtenue enfin, conquise, devenue sa chose, sa jouissance, l'unique source de sa vie. Et ce désir séculaire, cette possession sans cesse reculée, expliquait son amour pour son champ, sa passion de la terre, du plus de terre possible, de la motte grasse, qu'on touche, qu'on pèse au creux de la main. Combien pourtant elle était indifférente et ingrate, la terre! On avait beau l'adorer, elle ne s'échauffait pas, ne produisait pas un grain de plus. De trop fortes pluies pourrissaient les semences, des coups de grêle hachaient le blé en herbe, un vent de foudre versait les tiges, deux mois de sécheresse maigrissaient les épis; et c'étaient encore les insectes qui rongent, les froids qui tuent, des maladies sur le bétail, des lèpres de mauvaises plantes mangeant le sol: tout devenait une cause de ruine, la lutte restait quotidienne, au hasard de l'ignorance, en continuelle alerte. Certes, lui ne s'était pas épargné, tapant des deux poings, furieux de voir que le travail ne suffisait pas. Il y avait desséché les muscles de son corps, il s'était donné tout entier à la terre, qui, après l'avoir à peine nourri, le laissait misérable, inassouvi, honteux d'impuissance sénile, et passait aux bras d'un autre mâle, sans pitié même pour ses pauvres os, qu'elle attendait.

—Et voilà! et voilà! continuait le père. On est jeune, on se décarcasse; et, quand on est parvenu bien difficilement à joindre les deux bouts, on est vieux, il faut partir… N'est-ce pas, Rose?

La mère hocha sa tête tremblante. Ah! oui, bon sang! elle avait travaillé, elle aussi, plus qu'un homme bien sûr! Levée avant les autres, faisant la soupe, balayant, récurant, les reins cassés par mille soins, les vaches, le cochon, le pétrin, toujours couchée la dernière! Pour n'en être pas crevée, il fallait qu'elle fût solide. Et c'était sa seule récompense, d'avoir vécu: on n'amassait que des rides, bien heureux encore, lorsque, après avoir coupé les liards en quatre, s'être couché sans lumière et contenté de pain et d'eau, on gardait de quoi ne pas mourir de faim, dans ses vieux jours.

—Tout de même, reprit Fouan, il ne faut pas nous plaindre. Je me suis laissé conter qu'il y a des pays où la terre donne un mal de chien. Ainsi, dans le Perche, ils n'ont que des cailloux… En Beauce, elle est douce encore, elle ne demande qu'un bon travail suivi… Seulement ça se gâte. Elle devient pour sûr moins fertile, des champs où l'on récoltait vingt hectolitres, n'en rapportent aujourd'hui que quinze… Et le prix de l'hectolitre diminue depuis un an, on raconte qu'il arrive du blé de chez les sauvages, c'est quelque chose de mauvais qui commence, une crise, comme ils disent… Est-ce que le malheur est jamais fini? Ça ne met pas de viande dans la marmite, n'est-ce pas? leur suffrage universel. Le foncier nous casse les épaules, on nous prend toujours nos enfants pour la guerre… Allez, on a beau faire des révolutions, c'est bonnet blanc, blanc bonnet, et le paysan reste le paysan.

Jean, qui était méthodique, attendait, pour achever sa lecture. Le silence étant retombé, il lut doucement:

—«Heureux laboureur, ne quitte pas le village pour la ville, où il te faudrait tout acheter, le lait, la viande et les légumes, où tu dépenserais toujours au delà du nécessaire, à cause des occasions. N'as-tu pas au village de l'air et du soleil, un travail sain, des plaisirs honnêtes? La vie des champs n'a point son égale, tu possèdes le vrai bonheur, loin des lambris dorés; et la preuve, c'est que les ouvriers des villes viennent se régaler à la campagne, de même que les bourgeois n'ont qu'un rêve, se retirer près de toi, cueillir des fleurs, manger des fruits aux arbres, faire des cabrioles sur le gazon. Dis-toi bien, Jacques Bonhomme, que l'argent est une chimère. Si tu as la paix du coeur, ta fortune est faite.»

Sa voix s'était altérée, il dut contenir une émotion de gros garçon tendre, grandi dans les villes, et dont les idées de félicité champêtre remuaient l'âme. Les autres restèrent mornes, les femmes pliées sur leurs aiguilles, les hommes tassés, la face durcie. Est-ce que le livre se moquait d'eux? L'argent seul était bon, et ils crevaient de misère. Puis, comme ce silence, lourd de souffrance et de rancune, le gênait, le jeune homme se permit une réflexion sage.

—Tout de même, ça irait mieux peut-être avec l'instruction… Si l'on était si malheureux autrefois, c'était qu'on ne savait pas. Aujourd'hui, on sait un peu, et ça va moins mal assurément. Alors, il faudrait savoir tout à fait, avoir des écoles pour apprendre à cultiver…

Mais Fouan l'interrompit violemment, en vieillard obstiné dans la routine.

—Fichez-nous donc la paix, avec votre science! Plus on en sait, moins ça marche, puisque je vous dis qu'il y a cinquante ans la terre rapportait davantage! Ça la fâche qu'on la tourmente, elle ne donne jamais que ce qu'elle veut, la mâtine! Et voyez si M. Hourdequin n'a pas mangé de l'argent gros comme lui, à se fourrer dans les inventions nouvelles… Non, non, c'est foutu, le paysan reste le paysan!

Dix heures sonnaient, et à ce mot qui concluait avec la rudesse d'un coup de hache, Rose alla chercher un pot de châtaignes, qu'elle avait laissé dans les cendres chaudes de la cuisine, le régal obligé du soir de la Toussaint. Même elle rapporta deux litres de vin blanc, pour que la fête fût complète. Dès lors, on oublia les histoires, la gaieté monta, les ongles et les dents travaillèrent à tirer de leurs cosses les châtaignes bouillies, fumantes encore. La Grande avait englouti tout de suite sa part dans sa poche, parce qu'elle mangeait moins vite. Bécu et Jésus-Christ les avalaient sans les éplucher, en se les lançant de loin au fond de la bouche, tandis que Palmyre, enhardie, mettait à les nettoyer un soin extrême, puis en gavait Hilarion, comme une volaille. Quant aux enfants, ils «faisaient du boudin». La Trouille piquait la châtaigne avec une dent, puis la pressait pour en tirer un jet mince, que Delphin et Nénesse léchaient ensuite. C'était très bon. Lise et Françoise se décidèrent à en faire aussi. On moucha la chandelle une dernière fois, on trinqua à la bonne amitié de tous les assistants. La chaleur avait augmenté, une vapeur rousse montait du purin de la litière, le grillon chantait plus fort, dans les grandes ombres mouvantes des poutres; et, pour que les vaches fussent du régal, on leur donnait les cosses, qu'elles broyaient d'un gros bruit régulier et doux.

A la demie de dix heures, le départ commença. D'abord, ce fut Fanny qui emmena Nénesse. Puis, Jésus-Christ et Bécu sortirent en se querellant, repris d'ivresse dans le froid du dehors; et l'on entendit la Trouille et Delphin, chacun soutenant son père, le poussant, le remettant dans le droit chemin, comme une bête rétive qui ne connaît plus l'écurie. A chaque battement de la porte, un souffle glacial venait de la route, blanche de neige. Mais la Grande ne se pressait point, nouait son mouchoir autour de son cou, enfilait ses mitaines. Elle n'eut pas un regard pour Palmyre et Hilarion, qui s'échappèrent peureusement, secoués d'un frisson, sous leurs guenilles. Enfin, elle s'en alla, elle rentra chez elle, à côté, avec le coup sourd du battant violemment refermé. Et il ne resta que Françoise et Lise.

—Dites donc, Caporal, demanda Fouan, vous les accompagnerez en retournant à la ferme, n'est-ce pas? C'est votre chemin.

Jean accepta d'un signe, pendant que les deux filles se couvraient la tête de leur fichu.

Buteau s'était levé, et il marchait d'un bout à l'autre de l'étable, la face dure, d'un pas inquiet et songeur. Il n'avait plus parlé depuis la lecture, comme possédé par ce que le livre disait, ces histoires de la terre si rudement conquise. Pourquoi ne pas l'avoir toute? un partage lui devenait insupportable. Et c'étaient d'autres choses encore, des choses confuses, qui se battaient dans son crâne épais, de la colère, de l'orgueil, l'entêtement de ne pas revenir sur ce qu'il avait dit, le désir exaspéré du mâle voulant et ne voulant pas, dans la crainte d'être dupé. Brusquement, il se décida.

—Je monte me coucher, adieu!

—Comment ça, adieu?

—Oui, je repartirai pour la Chamade avant le jour… Adieu, si je ne vous revois pas.

Le père et la mère, côte à côte, s'étaient plantés devant lui.

—Eh bien! et ta part, demanda Fouan, l'acceptes-tu?

Buteau marcha jusqu'à la porte; puis, se retournant:

—Non!

Tout le corps du vieux paysan trembla. Il se grandit, il eut un dernier éclat de l'antique autorité.

—C'est bon, tu es un mauvais fils… Je vas donner leurs parts à ton frère et à ta soeur, et je leur louerai la tienne, et quand je mourrai, je m'arrangerai pour qu'ils la gardent… Tu n'auras rien, va-t'en!

Buteau ne broncha pas, dans son attitude raidie. Alors, Rose, à son tour, essaya de l'attendrir.

—Mais on t'aime autant que les autres, imbécile!… Tu boudes contre ton ventre. Accepte!

—Non!

Et il disparut, il monta se coucher.

Dehors, Lise et Françoise, encore saisies de cette scène, firent quelques pas en silence. Elles s'étaient reprises à la taille, elles se confondaient, toutes noires, dans le bleuissement nocturne de la neige. Mais Jean qui les suivait, également silencieux, les entendit bientôt pleurer. Il voulut leur rendre courage.

—Voyons, il réfléchira, il dira oui demain.

—Ah! vous ne le connaissez pas, s'écria Lise. Il se ferait plutôt hacher que de céder… Non, non, c'est fini!

Puis d'une voix désespérée:

—Qu'est-ce que je vais donc en faire de son enfant?

—Dame! faut bien qu'il sorte, murmura Françoise.

Cela les fit rire. Mais elles étaient trop tristes, elles se remirent à pleurer.

Lorsque Jean les eut laissées à leur porte, il continua sa route, à travers la plaine. La neige avait cessé, le ciel était redevenu vif et clair, criblé d'étoiles, un grand ciel de gelée, d'où tombait un jour bleu, d'une limpidité de cristal; et la Beauce, à l'infini se déroulait, toute blanche, plate et immobile comme une mer de glace. Pas un souffle ne venait de l'horizon lointain, il n'entendait que la cadence de ses gros souliers sur le sol durci. C'était un calme profond, la paix souveraine du froid. Tout ce qu'il avait lu lui tournait dans la tête, il ôta sa casquette pour se rafraîchir, souffrant derrière les oreilles, ayant besoin de ne plus penser à rien. L'idée de cette fille enceinte et de sa soeur le fatiguait aussi. Ses gros souliers sonnaient toujours. Une étoile filante se détacha, sillonna le ciel d'un vol de flamme, silencieuse.

Là-bas, la ferme de la Borderie disparaissait, renflant à peine d'une légère bosse la nappe blanche; et, dès que Jean se fut engagé dans le sentier de traverse, il se rappela le champ qu'il avait ensemencé à cette place, quelques jours plus tôt: il regarda vers la gauche, il le reconnut, sous le suaire qui le couvrait. La couche était mince, d'une légèreté et d'une pureté d'hermine, dessinant les arêtes des sillons, laissant deviner les membres engourdis de la terre. Comme les semences devaient dormir! quel bon repos dans ces flancs glacés, jusqu'au tiède matin, où le soleil du printemps les réveillerait à la vie!

DEUXIÈME PARTIE

I

Il était quatre heures, le jour se levait à peine, un jour rose des premiers matins de mai. Sous le ciel pâlissant, les bâtiments de la Borderie sommeillaient encore, à demi sombres, trois longs bâtiments aux trois bords de la vaste cour carrée, la bergerie au fond, les granges à droite, la vacherie, l'écurie et la maison d'habitation à gauche. Fermant le quatrième côté, la porte charretière était close, verrouillée d'une barre de fer. Et, sur la fosse à fumier, seul un grand coq jaune sonnait le réveil, de sa note éclatante de clairon. Un second coq répondit, puis un troisième. L'appel se répéta, s'éloigna de ferme en ferme, d'un bout à l'autre de la Beauce.

Cette nuit-là, comme presque toutes les nuits, Hourdequin était venu retrouver Jacqueline dans sa chambre, la petite chambre de servante qu'il lui avait laissé embellir d'un papier à fleurs, de rideaux de percale et de meubles d'acajou. Malgré son pouvoir grandissant, elle s'était heurtée à de violents refus, chaque fois qu'elle avait tenté d'occuper, avec lui, la chambre de sa défunte femme, la chambre conjugale, qu'il défendait par un dernier respect. Elle en restait très blessée, elle comprenait bien qu'elle ne serait pas la vraie maîtresse, tant qu'elle ne coucherait pas dans le vieux lit de chêne, drapé de cotonnade rouge.

Au petit jour, Jacqueline s'éveilla, et elle demeurait sur le dos, les paupières grandes ouvertes, tandis que, près d'elle, le fermier ronflait encore. Ses yeux noirs rêvaient dans cette chaleur excitante du lit, un frisson gonfla sa nudité de jolie fille mince. Pourtant, elle hésitait; puis, elle se décida, enjamba doucement son maître, la chemise retroussée, si légère et si souple, qu'il ne la sentit point; et, sans bruit, les mains fiévreuses de son brusque désir, elle passa un jupon. Mais elle heurta une chaise, il ouvrit les yeux à son tour.

—Tiens! tu t'habilles… Où vas-tu?

—J'ai peur pour le pain, je vais voir.

Hourdequin se rendormit, bégayant, étonné du prétexte, la tête en sourd travail dans l'accablement du sommeil. Quelle drôle d'idée! le pain n'avait pas besoin d'elle, à cette heure. Et il se réveilla en sursaut, sous la pointe aiguë d'un soupçon. Ne la voyant plus là, étourdi, il promenait son regard vague autour de cette chambre de bonne, où étaient ses pantoufles, sa pipe, son rasoir. Encore quelque coup de chaleur de cette gueuse pour un valet! Il lui fallut deux minutes avant de se reprendre, il revit toute son histoire.

Son père, Isidore Hourdequin, était le descendant d'une ancienne famille de paysans de Cloyes, affinée et montée à la bourgeoisie, au XVIe siècle. Tous avaient eu des emplois dans la gabelle: un, grenetier à Chartres; un autre, contrôleur à Châteaudun; et Isidore, orphelin de bonne heure, possédait une soixantaine de mille francs, lorsque, à vingt-six ans, privé de sa place par la Révolution, il eut l'idée de faire fortune avec les vols de ces brigands de républicains, qui mettaient en vente les biens nationaux. Il connaissait admirablement la contrée, il flaira, calcula, paya trente mille francs, à peine le cinquième de leur valeur réelle, les cent cinquante hectares de la Borderie, tout ce qu'il restait de l'ancien domaine des Rognes-Bouqueval. Pas un paysan n'avait osé risquer ses écus; seuls, des bourgeois, des robins et des financiers tirèrent profit de la mesure révolutionnaire. D'ailleurs, c'était simplement une spéculation, car Isidore comptait bien ne pas s'embarrasser d'une ferme, la revendre à son prix dès la fin des troubles, quintupler ainsi son argent. Mais le Directoire arriva, et la dépréciation de la propriété continuait: il ne put vendre avec le bénéfice rêvé. Sa terre le tenait, il en devint le prisonnier, à ce point que, têtu, ne voulant rien lâcher d'elle, il eut l'idée de la faire valoir lui-même, espérant y réaliser enfin la fortune. Vers cette époque, il épousa la fille d'un fermier voisin, qui lui apporta cinquante hectares; dès lors, il en eut deux cents, et ce fut ainsi que ce bourgeois, sorti depuis trois siècles de la souche paysanne, retourna à la culture, mais à la grande culture, à l'aristocratie du sol, qui remplaçait l'ancienne toute-puissance féodale.

Alexandre Hourdequin, son fils unique, était né en 1804. Il avait commencé d'exécrables études au collège de Châteaudun. La terre le passionnait, il préféra revenir aider son père, décevant un nouveau rêve de ce dernier, qui, devant la fortune lente, aurait voulu vendre tout et lancer son fils dans quelque profession libérale. Le jeune homme avait vingt-sept ans, lorsque, le père mort, il devint le maître de la Borderie. Il était pour les méthodes nouvelles; son premier soin, en se mariant, fut de chercher, non du bien, mais de l'argent, car, selon lui, il fallait s'en prendre au manque de capital, si la ferme végétait; et il trouva la dot désirée, une somme de cinquante mille francs, que lui apporta une soeur du notaire Baillehache, une demoiselle mûre, son aînée de cinq ans, extrêmement laide, mais douce. Alors, commença, entre lui et ses deux cents hectares, une longue lutte, d'abord prudente, peu à peu enfiévrée par les mécomptes, lutte de chaque saison, de chaque jour, qui, sans l'enrichir, lui avait permis de mener une vie large de gros homme sanguin, décidé à ne jamais rester sur ses appétits. Depuis quelques années, les choses se gâtaient encore. Sa femme lui avait donné deux enfants: un garçon, qui s'était engagé par haine de la culture, et qui venait d'être fait capitaine, après Solférino; une fille délicate et charmante, sa grande tendresse, l'héritière de la Borderie, puisque son fils ingrat courait les aventures. D'abord, en pleine moisson, il perdit sa femme. L'automne suivant, sa fille mourait. Ce fut un coup terrible. Le capitaine ne se montrait même plus une fois par an, le père se trouva brusquement seul, l'avenir fermé, sans l'encouragement désormais de travailler pour sa race. Mais, si la blessure saignait au fond, il resta debout, violent et autoritaire. Devant les paysans qui ricanaient de ses machines, qui souhaitaient la ruine de ce bourgeois assez audacieux pour tâter de leur métier, il s'obstina. Et que faire, d'ailleurs? Il était de plus en plus étroitement le prisonnier de sa terre: le travail accumulé, le capital engagé l'enfermaient chaque jour davantage, sans autre issue possible désormais que d'en sortir par un désastre.

Hourdequin, carré des épaules, avec sa large face haute en couleur, n'ayant gardé que des mains petites de son affinement bourgeois, avait toujours été un mâle despotique pour ses servantes. Même du temps de sa femme, toutes étaient prises; et cela naturellement, sans autre conséquence, comme une chose due. Si les filles de paysans pauvres qui vont en couture, se sauvent parfois, pas une de celles qui s'engagent dans les fermes, n'évite l'homme, les valets ou le maître. Mme Hourdequin vivait encore, lorsque Jacqueline entra à la Borderie, par charité: le père Cognet, un vieil ivrogne, la rouait de coups, et elle était si desséchée, si minable, qu'on lui voyait les os du corps, au travers de ses guenilles. Avec ça, d'une telle laideur, croyait-on, que les gamins la huaient. On ne lui aurait pas donné quinze ans, bien qu'elle en eût alors près de dix-huit. Elle aidait la servante, on l'employait à de basses besognes, à la vaisselle, au travail de la cour, au nettoyage des bêtes, ce qui achevait de la crotter, salie à plaisir. Pourtant, après la mort de la fermière, elle parut se décrasser un peu. Tous les valets la culbutaient dans la paille; pas un homme ne venait à la ferme, sans lui passer sur le ventre; et, un jour qu'elle l'accompagnait à la cave, le maître, dédaigneux jusque-là, voulut aussi goûter de ce laideron mal tenu; mais elle se défendit furieusement, l'égratigna, le mordit, si bien qu'il fut obligé de la lâcher. Dès lors, sa fortune était faite. Elle résista pendant six mois, se donna ensuite par petits coins de peau nue. De la cour, elle était sautée à la cuisine, servante en titre; puis, elle engagea une gamine pour l'aider; puis, tout à fait dame, elle eut une bonne qui la servit. Maintenant, de l'ancien petit torchon, s'était dégagée une fille très brune, l'air fin et joli, qui avait la gorge dure, les membres élastiques et forts des fausses maigres. Elle se montrait d'une coquetterie dépensière, se trempait de parfums, tout en gardant un fond de malpropreté. Les gens de Rognes, les cultivateurs des environs, n'en demeuraient pas moins étonnés de l'aventure: était-ce Dieu possible qu'un richard se fût entiché d'une mauviette pareille, pas belle, pas grasse, de la Cognette enfin, la fille à Cognet, à ce soûlard qu'on voyait depuis vingt ans casser les cailloux sur les routes! Ah! un fier beau-père! une fameuse catin! Et les paysans ne comprenaient même pas que cette catin était leur vengeance, la revanche du village contre la ferme, du misérable ouvrier de la glèbe contre le bourgeois enrichi, devenu gros propriétaire. Hourdequin, dans la crise de ses cinquante-cinq ans, s'acoquinait, la chair prise, ayant le besoin physique de Jacqueline, comme on a le besoin du pain et de l'eau. Quand elle voulait être bien gentille, elle l'enlaçait d'une caresse de chatte, elle le gorgeait d'un dévergondage sans scrupule, sans dégoût, tel que les filles ne l'osent pas; et, pour une de ces heures, il s'humiliait, il la suppliait de rester, après des querelles, des révoltes terribles de volonté, dans lesquelles il menaçait de la flanquer dehors, à grands coups de botte.

La veille encore, il l'avait giflée, à la suite d'une scène qu'elle lui faisait, pour coucher dans le lit où était morte sa femme; et, toute la nuit, elle s'était refusée, lui allongeant des tapes, dès qu'il s'approchait; car, si elle continuait à se donner le régal des garçons de la ferme, elle le rationnait, lui, le fouettait d'abstinences, afin d'augmenter son pouvoir. Aussi, ce matin-là, dans cette chambre moite, dans ce lit défait où il la respirait encore, fut-il repris de colère et de désir. Depuis longtemps, il flairait ses continuelles trahisons. Il se leva d'un saut, il dit à voix haute:

—Ah! bougresse, si je te pince!

Vivement, il s'habilla et descendit.

Jacqueline avait filé à travers la maison muette, éclairée à peine par la pointe de l'aube. Comme elle traversait la cour, elle eut un mouvement de recul, en apercevant le berger, le vieux Soulas, déjà debout. Mais son envie la tenait si fort, qu'elle passa outre. Tant pis! Elle évita l'écurie de quinze chevaux, où couchaient quatre des charretiers de la ferme, alla au fond, dans la soupente qui servait de lit à Jean: de la paille, une couverture, pas même de draps. Et, l'embrassant tout endormi, lui fermant la bouche d'un baiser, frissonnante, essoufflée, à voix très basse:

—C'est moi, grosse bête. Aie pas peur… Vite, vite, dépêchons!

Mais il s'effraya, il ne voulut jamais, à cette place, dans son lit, crainte d'une surprise. L'échelle du fenil était près de là, ils grimpèrent, laissèrent la trappe ouverte, se culbutèrent au milieu du foin.

—Oh! grosse bête, grosse bête! répétait Jacqueline pâmée, avec son roucoulement de gorge, qui semblait lui monter des flancs.

Il y avait près de deux ans que Jean Macquart se trouvait à la ferme. En sortant du service, il était tombé à Bazoches-le-Doyen, avec un camarade, menuisier comme lui, et il avait repris du travail chez le père de ce dernier, petit entrepreneur de village, qui occupait deux ou trois ouvriers; mais il ne se sentait plus le coeur à la besogne, les sept années de service l'avaient rouillé, dévoyé, dégoûté de la scie et du rabot, à ce point qu'il semblait un autre homme. Jadis, à Plassans, il tapait dur sur le bois, sans facilité pour apprendre, sachant tout juste lire, écrire et compter, très réfléchi pourtant, très laborieux, ayant la volonté de se créer une situation indépendante, en dehors de sa terrible famille. Le vieux Macquart le tenait dans une dépendance de fille, lui soufflait sous le nez ses maîtresses, allait chaque samedi, à la porte de son atelier, lui voler sa paie. Aussi, lorsque les coups et la fatigue eurent tué sa mère, suivit-il l'exemple de sa soeur Gervaise, qui venait de filer à Paris, avec un amant: il se sauva de son côté, pour ne pas nourrir son fainéant de père. Et, maintenant, il ne se reconnaissait plus, non qu'il fût devenu paresseux à son tour, mais le régiment lui avait élargi la tête: la politique, par exemple, qui l'ennuyait autrefois, le préoccupait aujourd'hui, le faisait raisonner sur l'égalité et la fraternité. Puis, c'étaient des habitudes de flâne, les factions rudes et oisives, la vie somnolente des casernes, la bousculade sauvage de la guerre. Alors, les outils tombaient de ses mains, il songeait à sa campagne d'Italie, et un grand besoin de repos l'engourdissait, l'envie de s'allonger et de s'oublier dans l'herbe.

Un matin, son patron vint l'installer à la Borderie, pour des réparations. Il y avait un bon mois de travail, des chambres à parqueter, des portes, des fenêtres à consolider un peu partout. Lui, heureux, traîna la besogne six semaines. Sur ces entrefaites, son patron mourut, et le fils, qui s'était marié, alla s'établir dans le pays de sa femme. Demeuré à la Borderie, où l'on découvrait toujours des bois pourris à remplacer, le menuisier y fit des journées pour son compte; puis, comme la moisson commençait, il donna un coup de main, resta six semaines encore; de sorte que, le voyant si bien mordre à la culture, le fermier finit par le garder tout à fait. En moins d'un an, l'ancien ouvrier devint un bon valet de ferme, charriant, labourant, semant, fauchant, dans cette paix de la terre, où il espérait contenter enfin son besoin de calme. C'était donc fini de scier et de raboter! Et il paraissait né pour les champs, avec sa lenteur sage, son amour du travail réglé, ce tempérament de boeuf de labour qu'il tenait de sa mère. Il fut ravi d'abord, il goûta la campagne que les paysans ne voient pas, il la goûta à travers des restes de lectures sentimentales, des idées de simplicité, de vertu, de bonheur parfait, telles qu'on les trouve dans les petits contes moraux pour les enfants.

A vrai dire, une autre cause le faisait se plaire à la ferme. Au temps où il raccommodait les portes, la Cognette était venue s'étaler dans ses copeaux. Ce fut elle réellement qui le débaucha, séduite par les membres forts de ce gros garçon, dont la face régulière et massive annonçait un mâle solide. Lui, céda, puis recommença, craignant de passer pour un imbécile, d'ailleurs tourmenté à son tour du besoin de cette vicieuse, qui savait comment on excite les hommes. Au fond, son honnêteté native protestait. C'était mal, d'aller avec la bonne amie de M. Hourdequin, auquel il gardait de la reconnaissance. Sans doute il se donnait des raisons: elle n'était pas la femme du maître, elle lui servait de traînée; et, puisqu'elle le trompait dans tous les coins, autant valait-il en avoir le plaisir que de le laisser aux autres. Mais ces excuses n'empêchaient pas son malaise de croître, à mesure qu'il voyait le fermier s'éprendre davantage. Certainement, ça finirait par du vilain.

Dans le foin, Jean et Jacqueline étouffaient leur souffle, lorsque lui, l'oreille restée au guet, entendit craquer le bois de l'échelle. D'un bond, il fut debout; et, au risque de se tuer, il se laissa tomber par le trou qui servait à jeter le fourrage. La tête de Hourdequin, justement apparaissait de l'autre côté, au ras de la trappe. Il vit du même regard l'ombre de l'homme, qui fuyait, et le ventre de la femme, encore vautrée, les jambes ouvertes. Une telle fureur le poussa, qu'il n'eut pas l'idée de descendre pour reconnaître le galant, et que, d'une gifle à tuer un boeuf, il rejeta par terre Jacqueline, qui se relevait sur les genoux.

—Ah! putain!

Elle hurla, elle nia l'évidence dans un cri de rage.

—Ce n'est pas vrai!

Il se retenait de défoncer à coups de talon ce ventre qu'il avait vu, cette nudité étalée de bête en folie.

—Je l'ai vu!… Dis que c'est vrai, ou je te crève!

—Non, non, non, pas vrai!

Puis, quand elle se fut enfin remise sur les pieds, la jupe rabattue, elle devint insolente, provocante, décidée à jouer sa toute-puissance.

—Et, d'ailleurs, qu'est-ce que ça te fiche? Est-ce que je suis ta femme?… Puisque tu ne veux pas que je couche dans ton lit, je suis bien libre de coucher où ça me plaît.

Elle eut son roucoulement de colombe, comme une moquerie lascive.

—Allons, ôte-toi de là, que je descende… Je m'en irai ce soir.

—Tout de suite!

—Non, ce soir… Attends donc de réfléchir.

Il resta frémissant, hors de lui, ne sachant sur qui faire tomber sa colère. S'il n'avait déjà plus le courage de la jeter immédiatement à la rue, avec quelle joie il aurait flanqué le galant dehors! Mais où le prendre maintenant? Il était monté droit au fenil, guidé par les portes ouvertes, sans regarder dans les lits; et lorsqu'il fut redescendu, les quatre charretier de l'écurie s'habillaient, ainsi que Jean, au fond de sa soupente. Lequel des cinq? aussi bien celui-ci que celui-là, et les cinq à la file peut-être. Il espérait cependant que l'homme se trahirait, il donna ses ordres pour la matinée, n'envoya personne aux champs, ne sortit pas lui-même, serrant les poings, tournant dans la ferme, avec des regards obliques et l'envie d'assommer quelqu'un.

Après le déjeuner de sept heures, cette revue irritée du maître fit trembler la maison. Il y avait, à la Borderie, les cinq charretiers pour cinq charrues, trois batteurs, deux vachers ou hommes de cour, un berger et un petit porcher, en tout douze serviteurs, sans compter la servante. D'abord, dans la cuisine, il apostropha cette dernière, parce qu'elle n'avait pas remis au plafond les pelles du four. Ensuite, il rôda dans les deux granges, celle pour l'avoine, celle pour le blé, immense celle-ci, haute comme une église, avec des portes de cinq mètres, et il y chercha querelle aux batteurs, dont les fléaux, disait-il, hachaient trop la paille. De là, il traversa la vacherie, enrageant de trouver les trente vaches en bon état, l'allée centrale lavée, les auges propres. Il ne savait à quel propos tomber sur les vachers, lorsque, dehors, en donnant un coup d'oeil aux citernes, dont ils avaient aussi l'entretien, il s'aperçut qu'un tuyau de descente était bouché par des nids de pierrots. Ainsi que dans toutes les fermes de la Beauce, on recueillait précieusement les eaux de pluie des toitures, à l'aide d'un système compliqué de gouttières. Et il demanda brutalement si l'on allait laisser les moineaux le faire crever de soif. Mais ce fut enfin sur les charretiers que l'orage éclata. Bien que les quinze chevaux de l'écurie eussent de la litière fraîche, il commença par crier que c'était dégoûtant de les abandonner dans une pourriture pareille. Puis, honteux de son injustice, exaspéré davantage, comme il visitait, aux quatre coins des bâtiments, les quatre hangars où l'on serrait les outils, il fut ravi de voir une charrue dont les mancherons étaient brisés. Alors, il tempêta. Est-ce que ces cinq bougres s'amusaient exprès à casser son matériel? Il leur foutrait leur compte à tous les cinq, oui! à tous les cinq, pour ne pas faire de jaloux! Pendant qu'ils les injuriait, ses yeux de flamme fouillaient leur peau, attendaient une pâleur, un frisson, qui dénonçât le traître. Aucun ne bougea, et il les quitta avec un grand geste désolé.

En terminant son inspection par la bergerie, Hourdequin eut l'idée d'interroger le berger Soûlas. Ce vieux de soixante-cinq ans était à la ferme depuis un demi-siècle, et il n'y avait rien amassé, mangé par sa femme, ivrognesse et catin, qu'il venait enfin d'avoir la joie de porter en terre. Il tremblait que son âge ne le fit congédier bientôt. Peut-être que le maître l'aiderait; mais est-ce qu'on savait si les maîtres ne mourraient pas les premiers? est-ce qu'ils donnaient jamais de quoi pour le tabac et la goutte? D'ailleurs, il s'était fait une ennemie de Jacqueline, qu'il exécrait, d'une haine d'ancien serviteur jaloux, révolté par la fortune rapide de cette dernière venue. Quand elle le commandait, à cette heure, l'idée qu'il l'avait vue en guenilles, dans le crottin, le jetait hors de lui. Elle l'aurait certainement renvoyé, si elle s'en était senti la puissance; et cela le rendait prudent, il voulait garder sa place, il évitait tout conflit, bien qu'il se crut certain de l'appui du maître.

La bergerie, au fond de la cour, occupait tout le bâtiment, une galerie de quatre-vingts mètres, où les huit cents moutons de la ferme n'étaient séparés que par des claies: ici, les mères, en divers groupes; là, les agneaux; plus loin, les béliers. A deux mois, on châtrait les mâles, qu'on élevait pour la vente; tandis qu'on gardait les femelles, afin de renouveler le troupeau des mères, dont on vendait chaque année les plus vieilles; et les béliers couvraient les jeunes, à des époques fixes, des dishleys croisés de mérinos, superbe avec leur air stupide et doux, leur tète lourde au grand nez arrondi d'homme à passions. Quand on entrait dans la bergerie, une odeur forte suffoquait, l'exhalaison ammoniacale de la litière, de l'ancienne paille sur laquelle on remettait de la paille fraîche pendant trois mois. Le long des murs, des crémaillères permettaient de hausser les râteliers, à mesure que la couche de fumier montait. Il y avait de l'air pourtant, de larges fenêtres, et le plancher du fenil, au-dessus, était fait de madriers mobiles, qu'on enlevait en partie, lorsque diminuait la provision des fourrages. On disait, du reste, que cette chaleur vivante, cette couche en fermentation, molle et chaude, était nécessaire à la belle venue des moutons.

Hourdequin, comme il poussait une des portes, aperçut Jacqueline qui s'échappait par une autre. Elle aussi avait songé à Soulas, inquiète, certaine d'avoir été guettée, avec Jean; mais le vieux était resté impassible, sans paraître comprendre pourquoi elle se faisait aimable, contre sa coutume. Et la vue de la jeune femme, sortant de la bergerie, où elle n'allait jamais, enfiévra l'incertitude du fermier.

—Eh bien! père Soulas, demanda-t-il, rien de nouveau, ce matin?

Le berger, très grand, très maigre, avec un visage long, coupé de plis, comme taillé à la serpe dans un noeud de chêne, répondit lentement:

—Non, monsieur Hourdequin, rien du tout, sauf que les tondeurs arrivent et vont tantôt se mettre à la besogne.

Le maître causa un instant, pour n'avoir pas l'air de l'interroger. Les moutons, qu'on nourrissait là, depuis les premières gelées de la Toussaint, allaient bientôt sortir, vers le milieu de mai, dès qu'on pourrait les conduire dans les trèfles. Les vaches, elles, n'étaient guère menées en pâture qu'après la moisson. Cette Beauce si sèche, dépourvue d'herbages naturels, donnait de bonne viande cependant; et c'était routine et paresse, si l'élevage du boeuf s'y trouvait inconnu. Même chaque ferme n'engraissait que cinq ou six porcs, pour sa consommation.

De sa main brûlante, Hourdequin flattait les brebis qui étaient accourues, la tête levée, avec leurs yeux doux et clairs; tandis que le flot des agneaux, enfermés plus loin, se pressait en bêlant contre les claies.

—Et alors, père Soûlas, vous n'avez rien vu ce matin? redemanda-t-il en le regardant droit dans les yeux.

Le vieux avait vu, mais à quoi bon parler? Sa défunte, la garce et la soûlarde, lui avait appris le vice des femmes et la bêtise des hommes. Peut-être bien que la Cognette, même vendue, resterait la plus forte, et alors ce serait sur lui qu'on tomberait, pour se débarrasser d'un témoin gênant.

—Rien vu, rien vu du tout! répéta-t-il les yeux ternes, la face immobile.

Lorsque Hourdequin retraversa la cour, il remarqua que Jacqueline y était demeurée, nerveuse, l'oreille tendue, avec la crainte de ce qui se disait dans la bergerie. Elle affectait de s'occuper de ses volailles, les six cents bêtes, poules, canards, pigeons, qui voletaient, cancanaient, grattaient la fosse à fumier, au milieu d'un continuel vacarme; et même, le petit porcher ayant renversé un seau d'eau blanche qu'il portait aux cochons, elle se détendit un peu les nerfs en le giflant. Mais un coup d'oeil jeté sur le fermier la rassura: il ne savait rien, le vieux s'était mordu la langue. Son insolence en fut accrue.

Aussi, au déjeuner de midi, se montra-t-elle d'une gaieté provocante. Les gros travaux n'étaient pas commencés, on ne faisait encore que quatre repas, l'émiettée de lait à sept heures, la rôtie à midi, le pain et le fromage à quatre heures, la soupe et le lard à huit. On mangeait dans la cuisine, une vaste pièce, où s'allongeait une table, flanquée de deux bancs. Le progrès n'y était représenté, que par un fourneau de fonte, qui occupait un coin de l'âtre immense. Au fond, s'ouvrait la bouche noire du four; et les casseroles luisaient, d'antiques ustensiles s'alignaient en bon ordre, le long des murs enfumés. Comme la servante, une grosse fille laide, avait cuit le matin, une bonne odeur de pain chaud montait de la huche, laissée ouverte.

—Alors, vous avez l'estomac bouché, aujourd'hui? demanda hardiment
Jacqueline à Hourdequin, qui rentrait le dernier.

Depuis la mort de sa femme et de sa fille, pour ne pas manger tout seul, il s'asseyait à la table de ses serviteurs, ainsi qu'au vieux temps; et il se mettait à un bout, sur une chaise, tandis que la servante-maîtresse faisait de même, à l'autre bout. On était quatorze, la bonne servait.

Quand le fermier se fut assis, sans répondre, la Cognette parla de soigner la rôtie. C'étaient des tranches de pain grillées, cassées ensuite dans une soupière, puis arrosées de vin, qu'on sucrait avec de la ripopée, l'ancien mot qui désigne la mélasse en Beauce. Et elle en redemanda une cuillerée, elle affectait de vouloir gâter les hommes, elle lâchait des plaisanteries qui les faisaient éclater de gros rires. Chacune de ses phrases était à double entente, rappelait qu'elle partait le soir: on se prenait, on se quittait, et qui n'en aurait jamais plus, regretterait de ne pas avoir trempé une dernière fois son doigt dans la sauce. Le berger mangeait de son air hébété, pendant que le maître, silencieux, semblait lui aussi ne pas comprendre. Jean, pour ne pas se trahir, était obligé de rire avec les autres, malgré son ennui; car il ne se trouvait guère honnête dans tout ça.

Après le déjeuner, Hourdequin donna ses ordres pour l'après-midi. Il n'y avait, dehors, que quelques petits travaux à terminer: on roulait les avoines, on finissait le labour des jachères, en attendant de commencer la fauchaison des luzernes et des trèfles. Aussi garda-t-il deux hommes, Jean et un autre, qui nettoyèrent le fenil. Et lui-même, accablé maintenant, les oreilles bourdonnantes sous la réaction sanguine, très malheureux, se mit à tourner, sans savoir à quelle occupation tuer son chagrin. Les tondeurs s'étaient installés sous un des hangars, dans un angle de la cour. Il alla se planter devant eux, les regarda.

Ils étaient cinq, des gaillards efflanqués et jaunes, accroupis, avec leurs grands ciseaux d'acier luisant. Le berger, qui apportait les brebis, les quatre pieds liés, pareilles à des outres, les rangeait sur la terre battue du hangar, où elles ne pouvaient plus que lever la tête, en bêlant. Et, lorsqu'un des tondeurs en saisissait une, elle se taisait, s'abandonnait, ballonnée par l'épaisseur de sa fourrure, que le suint et la poussière cuirassaient d'une croûte noire. Puis, sous la pointe rapide des ciseaux, la bête sortait de la toison comme une main nue d'un gant sombre, toute rose et fraîche, dans la neige dorée de la laine intérieure. Serrée entre les genoux d'un grand sec, une mère, posée sur le dos, les cuisses écartées, la tête relevée et droite, étalait son ventre, qui avait la blancheur cachée, la peau frissonnante d'une personne qu'on déshabille. Les tondeurs gagnaient trois sous par bête, et un bon ouvrier pouvait en tondre vingt à la journée.

Hourdequin, absorbé, songeait que la laine était tombée à huit sous la livre; et il fallait se dépêcher de la vendre, pour qu'elle ne séchât pas trop, ce qui lui enlevait de son poids. L'année précédente, le sang de rate avait décimé les troupeaux de la Beauce. Tout marchait de mal en pis, c'était la ruine, la faillite de la terre, depuis que la baisse des grains s'accentuait de mois en mois. Et, ressaisi par ses préoccupations d'agriculteur, étouffant dans la cour, il quitta la ferme, il s'en alla donner un coup d'oeil à ses champs. Toujours, ses querelles avec la Cognette finissaient ainsi: après avoir tempêté et serré les poings, il cédait la place, oppressé d'une souffrance que soulageait seule la vue de son blé et de ses avoines, roulant leur verdure à l'infini.

Ah! cette terre, comme il avait fini par l'aimer! et d'une passion où il n'entrait pas que l'âpre avarice du paysan, d'une passion sentimentale, intellectuelle presque, car il la sentait la mère commune, qui lui avait donné sa vie, sa substance, et où il retournerait. D'abord, tout jeune, élevé en elle, sa haine du collège, son désir de brûler ses livres n'étaient venus que de son habitude de la liberté, des belles galopades à travers les labours, des griseries de grand air, aux quatre vents de la plaine. Plus tard, quand il avait succédé à son père, il l'avait aimée en amoureux, son amour s'était mûri, comme s'il l'eût prise dès lors en légitime mariage, pour la féconder. Et cette tendresse ne faisait que grandir, à mesure qu'il lui donnait son temps, son argent, sa vie entière, ainsi qu'à une femme bonne et fertile, dont il excusait les caprices, même les trahisons. Il s'emportait bien des fois, lorsqu'elle se montrait mauvaise, lorsque, trop sèche ou trop humide, elle mangeait les semences, sans rendre des moissons; puis, il doutait, il en arrivait à s'accuser de mâle impuissant ou maladroit: la faute en devait être à lui, s'il ne lui avait pas fait un enfant. C'était depuis cette époque que les nouvelles méthodes le hantaient, le lançaient dans les innovations, avec le regret d'avoir été un cancre au collège, et de n'avoir pas suivi les cours d'une de ces écoles de culture, dont son père et lui se moquaient. Que de tentatives inutiles, d'expériences manquées, et les machines que ses serviteurs détraquaient, et les engrais chimiques que fraudait le commerce! Il y avait englouti sa fortune, la Borderie lui rapportait à peine de quoi manger du pain, en attendant que la crise agricole l'achevât! N'importe! il resterait le prisonnier de sa terre, il y enterrerait ses os, après l'avoir gardée pour femme, jusqu'au bout.

Ce jour-là, dès qu'il fut dehors, il se rappela son fils, le capitaine. A eux deux, ils auraient fait de si bonne besogne? Mais il écarta le souvenir de cet imbécile qui préférait traîner un sabre. Il n'avait plus d'enfant, il finirait solitaire. Puis, l'idée lui vint de ses voisins, les Coquart surtout, des propriétaires qui cultivaient eux-mêmes leur ferme de Saint-Juste, le père, la mère, trois fils et deux filles, et qui ne réussissaient guère mieux. A la Chamade, Robiquet, le fermier, à bout de bail, ne fumait plus, laissait le bien se détruire. C'était ainsi, il y avait du mal partout, il fallait se tuer de travail, et ne pas se plaindre. Peu à peu, d'ailleurs, une douceur berçante montait des grandes pièces vertes qu'il longeait. De légères pluies, en avril, avaient donné une belle poussée aux fourrages. Les trèfles incarnats le ravirent, il oublia le reste. Maintenant, il coupait, par les labours, pour jeter un coup d'oeil sur la besogne de ses deux charretiers: la terre collait à ses pieds, il la sentait grasse, fertile, comme si elle eût voulu le retenir d'une étreinte; et elle le reprenait tout entier, il retrouvait la virilité de ses trente ans, la force et la joie. Est-ce qu'il y avait d'autres femmes qu'elle? est-ce que ça comptait, les Cognette, celle-ci ou celle-là, l'assiette où l'on mange tous, dont il faut bien se contenter, quand elle est suffisamment propre? Une excuse si concluante à son besoin lâche de cette gueuse acheva de l'égayer. Il marcha trois heures, il plaisanta avec une fille, justement la servante des Coquart, qui revenait de Cloyes sur un âne, en montrant ses jambes.

Lorsque Hourdequin rentra à la Borderie, il aperçut Jacqueline dans la cour qui disait adieu aux chats de la ferme. Il y en avait toujours une bande, douze, quinze, vingt, on ne savait pas au juste; car les chattes faisaient leur portée dans des trous de paille inconnus, et reparaissaient avec des queues de cinq ou six petits. Ensuite, elle s'approcha des niches d'Empereur et de Massacre, les deux chiens du berger; mais ils grognèrent, ils l'exécraient.

Le dîner, malgré les adieux aux bêtes, se passa comme tous les jours. Le maître mangeait, causait, de son air habituel. Puis, la journée terminée, il ne fut question du départ de personne. Tous allèrent dormir, l'ombre enveloppa la ferme silencieuse.

Et, cette nuit même, Jacqueline coucha dans la chambre de feu Mme Hourdequin. C'était la belle chambre, avec son grand lit, au fond de l'alcôve tendue de rouge. Il y avait là une armoire, un guéridon, un fauteuil Voltaire; et, dominant un petit bureau d'acajou, les médailles obtenues par le fermier aux comices agricoles, luisaient, encadrées et sous verre. Lorsque la Cognette, en chemise, monta dans le lit conjugal, elle s'y étala, y écarta les bras et les cuisses, pour le tenir tout entier, riant de son rire de tourterelle.

Jean, le lendemain, comme elle lui sautait aux épaules, la repoussa. Du moment que ça devenait sérieux, ça n'était pas propre, décidément, et il ne voulait plus.