II
A quelques jours de là, un soir, Jean revenait à pied de Cloyes, lorsque, deux kilomètres avant Rognes, l'allure d'une carriole de paysan qui rentrait devant lui, l'étonna. Elle semblait vide, personne n'était plus sur le banc, et le cheval, abandonné, retournait à son écurie d'une allure flâneuse, en bête qui connaissait son chemin. Aussi le jeune homme l'eut-il vite rattrapé. Il l'arrêta, se haussa pour regarder dans la voiture: un homme était au fond, un vieillard de soixante ans, gros, court, tombé à la renverse, et la face si rouge, qu'elle paraissait noire.
La surprise de Jean fut telle, qu'il se mit à parler tout haut.
—Eh! l'homme!… Est-ce qu'il dort? est-ce qu'il a bu?… Tiens! c'est le vieux Mouche, le père aux deux de là-bas!… Je crois, nom de Dieu! qu'il est claqué! Ah! bien! en voilà, une affaire!
Mais, foudroyé par une attaque d'apoplexie, Mouche respirait encore, d'un petit souffle pénible. Jean, alors, après l'avoir allongé, la tête haute, s'assit sur le banc et fouetta le cheval, ramenant le moribond au grand trot, de peur qu'il ne lui passât entre les mains.
Quand il déboucha sur la place de l'Église, justement il aperçut Françoise, debout devant sa porte. La vue de ce garçon dans leur voiture, conduisant leur cheval, la stupéfiait.
—Quoi donc? demanda-t-elle.
—C'est ton père qui ne va pas bien.
—Où ça?
—Là, regarde?
Elle monta sur la roue, regarda. Un instant, elle resta stupide, sans avoir l'air de comprendre, devant ce masque violâtre dont une moitié s'était convulsée, comme tirée violemment de bas en haut. La nuit tombait, un grand nuage fauve qui jaunissait le ciel, éclairait le mourant d'un reflet d'incendie.
Puis, tout d'un coup, elle éclata en sanglots, elle se sauva, elle disparut, pour prévenir sa soeur.
—Lise! Lise!… Ah! mon Dieu!
Resté seul, Jean hésita. On ne pouvait pourtant pas laisser le vieux au fond de la carriole. Le sol de la maison se creusait de trois marches, du côté de la place; et une descente dans ce trou sombre lui semblait mal commode. Ensuite, il s'avisa que, du côté de la route, à gauche, une autre porte ouvrait sur la cour, de plain-pied. Cette cour, assez vaste, était close d'une haie vive; l'eau rousse d'une mare en occupait les deux tiers; et un demi-arpent de potager et de fruitier la terminait. Alors, il lâcha le cheval, qui, de lui-même, rentra et s'arrêta devant son écurie, près de l'étable, où étaient les deux vaches.
Mais, au milieu de cris et de larmes, Françoise et Lise accouraient. Cette dernière, accouchée depuis quatre mois, surprise pendant qu'elle faisait téter le petit, l'avait gardé au bras, dans son effarement; et il hurlait, lui aussi. Françoise remonta sur une roue, Lise grimpa sur l'autre, leurs lamentations devinrent déchirantes; tandis que le père Mouche, au fond, soufflait toujours de son sifflement pénible.
—Papa, réponds, dis?… Qu'est-ce que t'as, dis donc? qu'est-ce que t'as, mon Dieu!… C'est donc dans la tête, que tu ne peux seulement rien dire?… Papa, papa, dis, réponds!
—Descendez, vaut mieux le tirer de là, fit remarquer Jean avec sagesse.
Elles ne l'aidaient point, elles s'exclamaient plus fort. Heureusement, une voisine, la Frimat, attirée par le bruit, se montra enfin. C'était une grande vieille sèche, osseuse, qui depuis deux ans soignait son mari paralytique, et qui le faisait vivre en cultivant elle-même, avec une obstination de bête de somme, l'unique arpent qu'ils possédaient. Elle ne se troubla pas, sembla juger l'aventure naturelle; et, comme un homme, elle donna un coup de main. Jean empoigna Mouche par les épaules, le tira, jusqu'à ce que la Frimat pût le saisir par les jambes. Puis, ils l'emportèrent, l'entrèrent dans la maison.
—Où est-ce qu'on le met? demanda la vieille.
Les deux filles, qui suivaient, la tête perdue, ne savaient pas. Leur père habitait, en haut, une petite chambre, prise sur le grenier; et il n'était guère possible de le monter. En bas, après la cuisine, il y avait la grande chambre à deux lits, qu'il leur avait cédée. Dans la cuisine, il faisait nuit noire, le jeune homme et la vieille femme attendaient, les bras cassés, n'osant avancer davantage, de peur de culbuter contre un meuble.
—Voyons, faudrait se décider, pourtant!
Françoise, enfin, alluma une chandelle. Et, à ce moment, entra la Bécu, la femme du garde champêtre, avertie par son flair sans doute, par cette force secrète, qui, en une minute, porte une nouvelle d'un bout à l'autre d'un village.
—Hein! qu'a-t-il, le pauvre cher homme?… Ah! je vois, le sang lui a tourné dans le corps… Vite, asseyez-le sur une chaise.
Mais la Frimat fut d'un avis contraire. Est-ce qu'on asseyait un homme qui ne pouvait se tenir! Le mieux était de l'allonger sur le lit d'une de ses filles. Et la discussion s'aigrissait, lorsque parut Fanny avec Nénesse: elle avait appris la chose en achetant du vermicelle chez Macqueron, elle venait voir, remuée, à cause de ses cousines.
—Peut-être bien, déclara-t-elle, qu'il faut l'asseoir, pour que le sang coule.
Alors, Mouche fut tassé sur une chaise, près de la table, où brûlait la chandelle. Son menton tomba sur sa poitrine, ses bras et ses jambes pendirent. L'oeil gauche s'était ouvert, dans le tiraillement de cette moitié de la face, et le coin de la bouche tordue sifflait plus fort. Il y eut un silence, la mort envahissait la pièce humide, au sol de terre battue, aux murs lépreux, à la grande cheminée noire.
Jean attendait toujours, gêné, tandis que les deux filles et les trois femmes, les mains ballantes, considéraient le vieux.
—J'irai bien encore chercher le médecin, hasarda le jeune homme.
La Bécu hocha la tête, aucune des autres ne répondit: si ça ne devait rien être, pourquoi dépenser l'argent d'une visite? et si c'était la fin, est-ce que le médecin y ferait quelque chose?
—Ce qui est bon, c'est le vulnéraire, dit la Frimat.
—Moi, murmura Fanny, j'ai de l'eau-de-vie camphrée.
—C'est bon aussi, déclara la Bécu.
Lise et Françoise, hébétées maintenant, écoutaient, ne se décidaient à rien, l'une berçant Jules, son petit, l'autre les mains embarrassées d'une tasse pleine d'eau, que le père n'avait pas voulu boire. Et Fanny, voyant ça, bouscula Nénesse, absorbé devant la grimace du mourant.
—Tu vas courir chez nous et tu diras qu'on te donne la petite bouteille d'eau-de-vie camphrée, qui est à gauche, dans l'armoire… Tu entends? dans l'armoire, à gauche… Et passe chez grand-père Fouan, passe chez ta tante, la Grande, dis-leur que l'oncle Mouche est très mal… Cours, cours vite!
Quand le gamin eut disparu d'un bond, les femmes continuèrent de disserter sur le cas. La Bécu connaissait un monsieur qu'on avait sauvé, en lui chatouillant la plante des pieds pendant trois heures. La Frimat, s'étant souvenue qu'il lui restait du tilleul, sur les deux sous achetés l'autre hiver pour son homme, alla le chercher; et elle revenait avec le petit sac, Lise allumait du feu, après avoir passé son enfant à Françoise, lorsque Nénesse reparut.
—Grand-père Fouan était couché… La Grande a dit comme ça que, si l'oncle
Mouche n'avait pas tant bu, il n'aurait pas si mal au coeur…
Mais Fanny examinait la bouteille qu'il lui remettait, et elle s'écria:
—Imbécile, je t'avais dit à gauche!… Tu m'apportes l'eau de Cologne.
—C'est bon aussi, répéta la Bécu.
On fit prendre de force au vieux une tasse de tilleul, en introduisant la cuiller entre ses dents serrées. Puis, on lui frictionna la tête avec l'eau de Cologne. Et il n'allait pas mieux, c'était désespérant. Sa face avait encore noirci, on fut obligé de le remonter sur la chaise, car il s'effondrait, il menaçait de s'aplatir par terre.
—Oh! murmura Nénesse, retourné sur la porte, je ne sais pas ce qu'il va pleuvoir… Le ciel est d'une drôle de couleur.
—Oui, dit Jean, j'ai vu grandir un vilain nuage.
Et, comme ramené à sa première idée:
—N'empêche, j'irai bien encore chercher le médecin, si l'on veut.
Lise et Françoise se regardaient, anxieuses. Enfin, la seconde se décida, avec la générosité de son jeune âge.
—Oui, oui, Caporal, allez à Cloyes chercher M. Finet… Il ne sera pas dit que nous n'aurons pas fait ce que nous devons faire.
Le cheval, au milieu de la bousculade, n'avait pas même été dételé, et Jean n'eut qu'à sauter dans la carriole. On entendit le bruit de ferraille, la fuite cahotée des roues. La Frimat, alors, parla du curé; mais les autres, d'un geste, dirent qu'on se donnait déjà assez de mal. Et Nénesse ayant proposé de faire à pied les trois kilomètres de Bazoches-le-Doyen, sa mère se fâcha: bien sûr qu'elle ne le laisserait pas galoper par une nuit si menaçante, sous cet affreux ciel couleur de rouille. D'ailleurs, puisque le vieux n'entendait ni ne répondait, autant aurait-il valu déranger le curé pour une borne.
Dix heures sonnèrent au coucou de bois peint. Ce fut une surprise: dire qu'on était là depuis plus de deux heures, sans avancer en besogne! Et pas une ne parlait de lâcher pied, retenue par le spectacle, voulant voir jusqu'au bout. Un pain de dix livres était sur la huche, avec un couteau. D'abord, les filles, déchirées de faim malgré leur angoisse, se coupèrent machinalement des tartines, qu'elles mangeaient toutes sèches, sans savoir; puis, les trois femmes les imitèrent, le pain diminua, il y en avait continuellement une qui taillait et qui croûtonnait. On n'avait pas allumé d'autre chandelle, on négligeait même de moucher celle qui brûlait; et ce n'était pas gai, cette cuisine sombre et nue de paysan pauvre, avec le râle d'agonie de ce corps tassé près de la table.
Tout d'un coup, une demi-heure après le départ de Jean, Mouche culbuta et s'étala par terre. Il ne soufflait plus, il était mort.
—Qu'est-ce que je disais? on a voulu aller chercher le médecin! fit remarquer la Bécu d'une voix aigre.
Françoise et Lise éclatèrent de nouveau en larmes. D'un élan instinctif, elles s'étaient jetées au cou l'une de l'autre, dans leur adoration de soeurs tendres. Et elles répétaient, en paroles entrecoupées:
—Mon Dieu! nous ne sommes plus que nous deux… C'est fini, il n'y a plus que nous deux… Qu'est-ce que nous allons devenir! mon Dieu?
Mais on ne pouvait laisser le mort par terre. En un tour de main, la Frimat et la Bécu firent l'indispensable. Comme elles n'osaient transporter le corps, elles retirèrent le matelas d'un lit, elles l'apportèrent et y allongèrent Mouche, en le recouvrant d'un drap, jusqu'au menton. Pendant ce temps, Fanny, ayant allumé les chandelles de deux autres chandeliers, les posait sur le sol, en guise de cierges, à droite et à gauche de la tête. C'était bien, pour le moment: sauf que l'oeil gauche, refermé trois fois d'un coup de pouce, s'obstinait à se rouvrir, et semblait regarder le monde, dans cette face décomposée et violâtre, qui tranchait sur la blancheur de la toile.
Lise avait fini par coucher Jules, la veillée commença. A deux reprises, Fanny et la Bécu dirent qu'elles partaient, puisque la Frimat offrait de passer la nuit avec les petites; et elles ne partaient point, elles continuaient de causer à voix basse, en jetant des regards obliques sur le mort; tandis que Nénesse, qui s'était emparé de la bouteille d'eau de Cologne, l'achevait, s'en inondait les mains et les cheveux.
Minuit sonna, la Bécu haussa la voix.
—Et M. Finet, je vous demande un peu! On a le temps de mourir avec lui…
Plus de deux heures, pour le ramener de Cloyes!
La porte sur la cour était restée ouverte, un grand souffle entra, éteignit les lumières, à droite et à gauche du mort. Cela les terrifia toutes, et comme elles rallumaient les chandelles, le souffle de tempête revint, plus terrible, tandis qu'un hurlement prolongé montait, grandissait, des profondeurs noires de la campagne. On aurait dit le galop d'une armée dévastatrice qui approchait, au craquement des branches, au gémissement des champs éventrés. Elles avaient couru sur le seuil, elles virent une nuée de cuivre voler et se tordre dans le ciel livide. Et, soudain, il y eut un crépitement de mousqueterie, une pluie de balles s'abattait, cinglantes, rebondissantes, à leurs pieds.
Alors, un cri leur échappa, un cri de ruine et de misère.
—La grêle! la grêle!
Saisies, révoltées et blêmes sous le fléau, elles regardaient. Cela dura dix minutes à peine. Il n'y avait pas de coups de tonnerre; mais de grands éclairs bleuâtres, incessants, semblaient courir au ras du sol, en larges sillons de phosphore; et la nuit n'était plus si sombre, les grêlons l'éclairaient de rayures pâles, innombrables, comme s'il fût tombé des jets de verre. Le bruit devenait assourdissant, une mitraillade, un train lancé à toute vapeur sur un pont de métal, roulant sans fin. Le vent soufflait en furie, les balles obliques sabraient tout, s'amassaient, couvraient le sol d'une couche blanche.
—La grêle, mon Dieu!… Ah! quel malheur!… Voyez donc! de vrais oeufs de poule!
Elles n'osaient se hasarder dans la cour, pour en ramasser. La violence de l'ouragan augmentait encore, toutes les vitres de la ferme furent brisées; et la force acquise était telle, qu'un grêlon alla casser une cruche, pendant que d'autres roulaient jusqu'au matelas du mort.
—Il n'en irait pas cinq à la livre, dit la Bécu, qui les soupesait.
Fanny et la Frimat eurent un geste désespéré.
—Tout est fichu, un massacre!
C'était fini. On entendit le galop du désastre s'éloigner rapidement, et un silence de sépulcre tomba. Le ciel, derrière la nuée, était devenu d'un noir d'encre. Une pluie fine serrée, ruisselait sans bruit. On ne distinguait, sur le sol, que la couche épaisse des grêlons, une nappe blanchissante, qui avait comme une lumière propre, la pâleur de millions de veilleuses, à l'infini.
Nénesse, s'étant lancé au dehors, revint avec un véritable glaçon, de la grosseur de son poing, irrégulier, dentelé; et la Frimat, qui ne tenait plus en place, ne put résister davantage au besoin d'aller voir.
—Je vas chercher ma lanterne, faut que je sache le dégât.
Fanny se maîtrisa quelques minutes encore. Elle continuait ses doléances. Ah! quel travail! ça en faisait du ravage, dans les légumes et dans les arbres à fruits! Les blés, les avoines, les seigles, n'étaient pas assez hauts, pour avoir beaucoup souffert. Mais les vignes, ah! les vignes! Et, sur la porte, elle fouillait des yeux la nuit épaisse, impénétrable, elle tremblait d'une fièvre d'incertitude, cherchant à estimer le mal, l'exagérant, croyant voir la campagne mitraillée, perdant le sang par ses blessures.
—Hein? mes petites, finit-elle par dire, je vous emprunte une lanterne, je cours jusqu'à nos vignes.
Elle alluma l'une des deux lanternes, elle disparut avec Nénesse.
La Bécu, qui n'avait pas de terre, au fond, s'en moquait. Elle poussait des soupirs, implorait le ciel, par une habitude de mollesse geignarde. La curiosité, pourtant, la ramenait sans cesse vers la porte, et un vif intérêt l'y planta toute droite, lorsqu'elle remarqua que le village s'étoilait de points lumineux. Par une échappée de la cour, entre l'étable et un hangar, l'oeil plongeait sur Rognes entier. Sans doute, le coup de grêle avait réveillé les paysans, chacun était pris de la même impatience d'aller voir son champ, trop anxieux pour attendre le jour. Aussi les lanternes sortaient-elles une à une, se multipliaient, couraient et dansaient. Et la Bécu, connaissant la place des maisons, arrivait à mettre un nom sur chaque lanterne.
—Tiens! ça s'allume chez la Grande, et voilà que ça sort de chez les Fouan, et là-bas c'est Macqueron, et à côté c'est Lengaigne… Bon Dieu! le pauvre monde, ça fend le coeur… Ah! tant pis, j'y vais!
Lise et Françoise demeurèrent seules, devant le corps de leur père. Le ruissellement de la pluie continuait, de petits souffles mouillés rasaient le sol, faisaient couler les chandelles. Il aurait fallu fermer la porte, mais ni l'une ni l'autre n'y pensaient, prises elles aussi et secouées par le drame du dehors, malgré le deuil de la maison. Ça ne suffisait donc, pas, d'avoir la mort chez soi? Le bon Dieu cassait tout, on ne savait seulement point s'il vous restait un morceau de pain à manger.
—Pauvre père, murmura Françoise, se serait-il fait du mauvais sang!…
Vaut mieux qu'il ne voie pas ça.
Et, comme sa soeur prenait la seconde lanterne:
—Où vas-tu?
—Je songe aux pois et aux haricots… Je reviens tout de suite.
Sous l'averse, Lise traversa la cour, passa dans le potager. Il n'y avait plus que Françoise près du vieux. Encore se tenait-elle sur le seuil, très émotionnée par le va-et-vient de la lanterne. Elle crut entendre des plaintes, des larmes. Son coeur se brisait.
—Hein? quoi? cria-t-elle. Qu'est-ce qu'il y a?
Aucune voix ne répondait, la lanterne allait et venait plus vite, comme affolée.
—Les haricots sont rasés, dis?… Et les pois, ont-ils du mal?… Mon
Dieu! et les fruits, et les salades?
Mais une exclamation de douleur qui lui arrivait distinctement la décida. Elle ramassa ses jupes, courut dans l'averse rejoindre sa soeur. Et le mort, abandonné, demeura dans la cuisine vide, tout raide sous son drap, entre les deux mèches fumeuses et tristes. L'oeil gauche, obstinément ouvert, regardait les vieilles solives du plafond.
Ah! quel ravage désolait ce coin de terre! quelle lamentation montait du désastre, entrevu aux lueurs vacillantes des lanternes! Lise et Françoise promenaient la leur, si trempée de pluie, que les vitres éclairaient à peine; et elles l'approchaient des planches, elles distinguaient confusément, dans le cercle étroit de lumière, les haricots et les pois rasés au pied, les salades tranchées, hachées, sans qu'on put songer seulement à en utiliser les feuilles. Mais les arbres surtout avaient souffert: les menues branches, les fruits en étaient coupés comme avec des couteaux; les troncs eux-mêmes, meurtris, perdaient leur sève par les trous de l'écorce. Et plus loin, dans les vignes, c'était pis, les lanternes pullulaient, sautaient, s'enrageaient, au milieu de gémissements et de jurons. Les ceps semblaient fauchés, les grappes en fleur jonchaient le sol, avec des débris, de bois et de pampres; non seulement la récolte de l'année était perdue, mais les souches, dépouillées, allaient végéter et mourir. Personne ne sentait la pluie, un chien hurlait à la mort, des femmes éclataient en larmes, comme au bord d'une fosse. Macqueron et Lengaigne; malgré leur rivalité, s'éclairaient mutuellement, passaient de l'un chez l'autre, en poussant des nom de Dieu! à mesure que défilaient les ruines, cette vision courte et blafarde, reprise derrière eux par l'ombre. Bien qu'il n'eût plus de terres, le vieux Fouan voulait voir, se fâchant. Peu à peu, tous s'emportaient: était-ce possible de perdre, en un quart d'heure, le fruit d'un an de travail? Qu'avaient-ils fait pour être punis de la sorte? Ni sécurité, ni justice, des fléaux sans raison, des caprices qui tuaient le monde. Brusquement, la Grande, furibonde, ramassa des cailloux, les lança en l'air pour crever le ciel, qu'on ne distinguait pas. Et elle gueulait:
—Sacré cochon, là-haut! Tu ne peux donc pas nous foutre la paix?
Sur le matelas, dans la cuisine, Mouche, abandonné, regardait le plafond de son oeil fixe, lorsque deux voitures s'arrêtèrent devant la porte. Jean ramenait enfin M. Finet, après l'avoir attendu près de trois heures, chez lui; et il revenait dans la carriole, tandis que le docteur avait pris son cabriolet.
Ce dernier, grand et maigre, la face jaunie par des ambitions mortes, entra rudement. Au fond, il exécrait cette clientèle paysanne, qu'il accusait de sa médiocrité.
—Quoi, personne?… Ça va donc mieux?
Puis, apercevant le corps:
—Non, trop tard!… Je vous le disais bien, je ne voulais pas venir. C'est toujours la même histoire, ils m'appellent quand ils sont morts.
Ce dérangement inutile, au milieu de la nuit, l'irritait; et, comme Lise et Françoise rentraient justement, il acheva de s'exaspérer, lorsqu'il apprit qu'elles avaient attendu deux heures avant de l'envoyer chercher.
—C'est vous qui l'avez tué, parbleu!… Est-ce idiot? de l'eau de Cologne et du tilleul pour une apoplexie!… Avec ça, personne près de lui. Bien sûr qu'il n'est pas en train de se sauver…
—Mais, monsieur, balbutia Lise, en larmes, c'est à cause de la grêle.
M. Finet, intéressé, se calma. Tiens! il était donc tombé de la grêle? A force de vivre avec les paysans, il avait fini par avoir leurs passions. Jean s'était approché, lui aussi; et tous deux s'étonnaient, se récriaient, car ils n'avaient pas reçu un grêlon, en venant de Cloyes. Ceux-ci épargnés, ceux-là saccagés, et à quelques kilomètres de distance: vrai! quelle déveine de se trouver du mauvais côté! Puis, comme Fanny rapportait la lanterne et que la Bécu et la Frimat la suivaient, toutes les trois éplorées, ne tarissant pas en détails sur les abominations qu'elles avaient vues, le docteur, gravement, déclara:
—C'est un malheur, un grand malheur… Il n'y a pas de plus grand malheur pour les campagnes…
Un bruit sourd, une sorte de bouillonnement l'interrompit. Cela venait du mort, oublié entre les deux chandelles. Tous se turent, les femmes se signèrent.
III
Un mois se passa. Le vieux Fouan, nommé tuteur de Françoise, qui entrait dans sa quinzième année, les décida, elle et sa soeur Lise, son aînée de dix ans, à louer leurs terres au cousin Delhomme, sauf un bout de pré, pour qu'elles fussent convenablement cultivées et entretenues. Maintenant que les deux filles restaient seules, sans père ni frère à la maison, il leur aurait fallu prendre un serviteur, ce qui était ruineux, à cause du prix croissant de la main-d'oeuvre. Delhomme, d'ailleurs, leur rendait là un simple service, s'engageant à rompre le bail dès que le mariage de l'une des deux nécessiterait le partage entre elles de la succession.
Cependant, Lise et Françoise, après avoir également cédé au cousin leur cheval, devenu inutile, gardèrent les deux vaches, la Coliche et Blanchette, ainsi que l'âne, Gédéon. Elles gardaient de même leur demi-arpent de potager, que l'aînée se réservait d'entretenir, tandis que la cadette prendrait soin des bêtes. Certes, il y avait encore là du travail; mais elles ne se portaient pas mal, Dieu merci! elles en verraient bien la fin.
Les premières semaines furent très dures, car il s'agissait de réparer les dégâts de la grêle, de bêcher, de replanter des légumes; et ce fut là ce qui poussa Jean à leur donner un coup de main. Une liaison se faisait entre lui et elles deux depuis qu'il avait ramené leur père moribond. Le lendemain de l'enterrement, il vint demander de leurs nouvelles. Puis, il revint causer, peu à peu familier et obligeant, si bien qu'une après-midi il ôta la bêche des poings de Lise, pour achever de retourner un carré. Dès lors, en ami, il leur consacra les heures que ne lui prenaient pas ses travaux à la ferme. Il était de la maison, de cette vieille maison patrimoniale des Fouan, bâtie par un ancêtre il y avait trois siècles, et que la famille honorait d'une sorte de culte. Lorsque Mouche, de son vivant, se plaignait d'avoir eu le mauvais lot dans le partage et accusait de vol sa soeur et son frère, ceux-ci répondaient: «Et la maison! est-ce qu'il n'a pas la maison?»
Pauvre maison en loques, tassée, lézardée et branlante, raccommodée partout de bouts de planches et de plâtras! Elle avait dû être construite en moellons et en terre; plus tard, on en refit deux murs au mortier; enfin, vers le commencement du siècle, on se résigna à en remplacer le chaume par une toiture de petites ardoises, aujourd'hui pourries. C'était ainsi qu'elle avait duré et qu'elle tenait encore, enfoncée d'un mètre, comme on les creusait toutes au temps jadis, sans doute pour avoir plus chaud. Cela offrait l'inconvénient que, par les gros orages, l'eau l'envahissait; et l'on avait beau balayer le sol battu de cette cave, il restait toujours de la boue dans les coins. Mais elle était surtout malicieusement plantée, tournant le dos au nord, à la Beauce immense, d'où soufflaient les terribles vents de l'hiver; de ce côté, dans la cuisine, ne s'ouvrait qu'une lucarne étroite, barricadée d'un volet, au ras du chemin; tandis que, sur l'autre face, celle du midi, se trouvaient la porte et les fenêtres. On aurait dit une de ces masures de pêcheur, au bord de l'Océan, dont pas une fente ne regarde le flot. A force de la pousser, les vents de la Beauce l'avaient fait pencher en avant: elle pliait, elle était comme ces très vieilles femmes dont les reins se cassent.
Et Jean, bientôt, en connut les moindres trous. Il aida à nettoyer la chambre du défunt, l'encoignure prise sur le grenier, simplement séparée par une cloison de planches, et dans laquelle il n'y avait qu'un ancien coffre, plein de paille, servant de lit, une chaise et une table. En bas, il ne dépassait point la cuisine, il évitait de suivre les deux soeurs dans leur chambre, dont la porte, toujours battante, laissait voir l'alcôve à deux lits, la grande armoire de noyer, une table ronde sculptée, superbe, sans doute une épave du château, volée autrefois. Il existait une autre pièce derrière celle-là, si humide, que le père avait préféré coucher en haut: on regrettait même d'y serrer les pommes de terre, car elles y germaient tout de suite. Mais c'était dans la cuisine qu'on vivait, dans cette vaste salle enfumée où, depuis trois siècles, se succédaient les générations des Fouan. Elle sentait les longs labeurs, les maigres pitances, l'effort continu d'une race qui était arrivée tout juste à ne pas crever de faim, en se tuant de besogne, sans avoir jamais un sou de plus en décembre qu'en janvier. Une porte, ouvrant de plain-pied sur l'étable, mettait les vaches de compagnie avec le monde; et, quand cette porte se trouvait fermée, on pouvait les surveiller encore par une vitre enchâssée dans le mur. Ensuite, il y avait l'écurie, où Gédéon restait seul, puis un hangar et un bûcher; de sorte qu'on n'avait pas à sortir, on filait partout. Dehors, la pluie entretenait la mare, qui était la seule eau pour les bêtes et l'arrosage. Chaque matin, il fallait descendre à la fontaine, en bas, sur la route, chercher l'eau de la table.
Jean se plaisait là, sans se demander ce qui l'y ramenait. Lise, gaie, avec toute sa personne ronde, était d'un bon accueil. Pourtant, ses vingt-cinq ans la vieillissaient déjà, elle devenait laide, surtout depuis ses couches. Mais elle avait de gros bras solides, elle apportait à la besogne un tel coeur, tapant, criant, riant, qu'elle réjouissait la vue. Jean la traitait en femme, ne la tutoyait pas, tandis qu'il continuait, au contraire, à tutoyer Françoise, dont les quinze ans faisaient pour lui une gamine. Celle-ci, que le grand air et les durs travaux n'avaient pas eu le temps à enlaidir, gardait son joli visage long, au petit front têtu, aux yeux noirs et muets, à la bouche épaisse, ombrée d'un duvet précoce; et, toute gamine qu'on la croyait, elle était femme aussi, il n'aurait pas fallu, comme disait sa soeur, la chatouiller de trop près, pour lui faire un enfant. Lise l'avait élevée, leur mère étant morte: de là venait leur grande tendresse, active et bruyante de la part de l'aînée, passionnée et contenue chez la cadette. Cette petite Françoise avait le renom d'une fameuse tête. L'injustice l'exaspérait. Quand elle avait dit: «Ça c'est à moi, ça c'est à toi,» elle n'en aurait pas démordu sous le couteau; et, en dehors du reste, si elle adorait Lise, c'était dans l'idée qu'elle lui devait bien cette adoration. D'ailleurs, elle se montrait raisonnable, très sage, sans vilaines pensées, seulement tourmentée par ce sang hâtif, ce qui la rendait molle, un peu gourmande et paresseuse. Un jour, elle en vint, elle aussi, à tutoyer Jean, en ami très âgé et bonhomme, qui la faisait jouer, qui la taquinait parfois, mentant exprès, soutenant des choses injustes, pour s'amuser à la voir s'étrangler de colère.
Un dimanche, par une après-midi déjà brûlante de juin, Lise travaillait, dans le potager, à sarcler des pois; et elle avait posé sous un prunier Jules, qui s'y était endormi. Le soleil la chauffait d'aplomb, elle soufflait, pliée en deux, arrachant les herbes, lorsqu'une voix s'éleva derrière la haie.
—Quoi donc? on ne se repose pas, même le dimanche!
Elle avait reconnu la voix, elle se redressa, les bras rouges, la face congestionnée, rieuse quand même.
—Dame! pas plus le dimanche qu'en semaine, la besogne ne se fait pas toute seule!
C'était Jean. Il longea la haie, entra par la cour.
—Laissez donc ça, je vas l'expédier, moi, votre travail!
Mais elle refusa, elle avait bientôt fini; puis, si elle ne faisait pas ça, elle ferait autre chose: est-ce qu'on pouvait flâner? Elle avait beau se lever dès quatre heures, et le soir coudre encore à la chandelle, jamais elle n'en voyait le bout.
Lui, pour ne point la contrarier, s'était mis à l'ombre du prunier voisin, en ayant soin de ne pas s'asseoir sur Jules. Il la regardait, pliée de nouveau, les fesses hautes, tirant sa jupe qui remontait et découvrait ses grosses jambes, tandis que, la gorge à terre, elle manoeuvrait les bras, sans craindre le coup de sang, dont le flot lui gonflait le cou.
—Ça va bien, dit-il, que vous êtes rudement construite!
Elle en montrait quelque orgueil, elle eut un rire de complaisance. Et il riait, lui aussi, l'admirant d'un air convaincu, la trouvant forte et brave comme un garçon. Aucun désir malhonnête ne lui venait de cette croupe en l'air, de ces mollets tendus, de cette femme à quatre pattes, suante, odorante ainsi qu'une bête en folie. Il songeait simplement qu'avec des membres pareils on en abattait, de la besogne! Bien sûr que, dans un ménage, une femme de cette bâtisse-là valait son homme.
Sans doute, une association d'idées se fit en lui, et il lâcha involontairement une nouvelle, qu'il s'était promis de garder secrète.
—J'ai vu Buteau, avant-hier.
Lise, lentement, se mit debout. Mais elle n'eut pas le temps de l'interroger. Françoise, qui avait reconnu la voix de Jean, et qui arrivait de sa laiterie, au fond de l'étable, les bras nus et blancs de lait, s'emporta.
—Tu l'as vu… Ah! le cochon!
C'était une antipathie croissante, elle ne pouvait plus entendre nommer le cousin, sans être soulevée par une de ses révoltes d'honnêteté, comme si elle avait eu à venger un dommage personnel.
—Certainement que c'est un cochon, déclara Lise avec calme; mais ça n'avance à rien de le dire, à cette heure.
Elle avait posé les poings sur ses hanches, elle demanda sérieusement:
—Alors, qu'est-ce qu'il raconte, Buteau?
—Mais rien, répondit Jean embarrassé, mécontent d'avoir eu la langue trop longue. Nous avons parlé de ses affaires, à cause de ce que son père dit partout qu'il le déshéritera; et lui dit qu'il a le temps d'attendre, que le vieux est solide, qu'il s'en fout, d'ailleurs.
—Est-ce qu'il sait que Jésus-Christ et Fanny ont signé l'acte tout de même et que chacun est entré en possession de sa part?
—Oui, il le sait, et il sait aussi que le père Fouan a loué à son gendre Delhomme la part dont lui, Buteau, n'a pas voulu; il sait que M. Baillehache a été furieux, à ce point qu'il a juré de ne plus jamais laisser tirer les lots avant d'avoir fait signer les papiers… Oui, oui, il sait que tout est fini.
—Ah! et il ne dit rien?
—Non, il ne dit rien.
Lise, silencieusement, se courba, marcha un instant, arrachant les herbes, ne montrant plus d'elle que la rondeur enflée de son derrière; puis, elle tourna le cou, elle ajouta, la tête en bas:
—Voulez-vous savoir, Caporal? eh bien! ça y est, je peux garder Jules pour compte.
Jean qui, jusque-là, lui donnait des espérances, hocha le menton.
—Ma foi! je crois que vous êtes dans le vrai.
Et il jeta un regard sur Jules qu'il avait oublié. Le mioche, serré dans son maillot, dormait toujours, avec sa petite face immobile, noyée de lumière. C'était ça l'embêtant, ce gamin! Autrement, pourquoi n'aurait-il pas épousé Lise, puisqu'elle se trouvait libre? Cette idée lui venait là, tout d'un coup, à la regarder au travail. Peut-être bien qu'il l'aimait, que le plaisir de la voir l'attirait seul dans la maison. Il en restait surpris pourtant, ne l'ayant pas désirée, n'ayant même jamais joué avec elle, comme il jouait avec Françoise, par exemple. Et, justement, en levant la tête, il aperçut celle-ci, demeurée toute droite et furieuse au soleil, les yeux si luisants de passion, si drôles, qu'il en fut égayé, dans le trouble de sa découverte.
Mais un bruit de trompette, un étrange turlututu d'appel se fit entendre; et Lise, quittant ses pois, s'écria:
—Tiens! Lambourdieu!… J'ai une capeline à lui commander.
De l'autre côté de la haie, sur le chemin, apparut un petit homme court, trompettant et précédant une grande voiture longue, que traînait un cheval gris. C'était Lambourdieu, un gros boutiquier de Cloyes, qui avait peu à peu joint à son commerce de nouveautés la bonneterie, la mercerie, la cordonnerie, même la quincaillerie, tout un bazar qu'il promenait de village en village, dans un rayon de cinq ou six lieues. Les paysans finissaient par lui tout acheter, depuis leurs casseroles jusqu'à leurs habits de noce. Sa voiture s'ouvrait et se rabattait, développant des files de tiroirs, un étalage de vrai magasin.
Lorsque Lambourdieu eut reçu la commande de la capeline, il ajouta:
—Et, en attendant, vous ne voulez pas de beaux foulards?
Il tirait d'un carton, il faisait claquer au soleil des foulards rouges à palmes d'or, éclatants.
—Hein? trois francs, c'est pour rien!… Cent sous les deux!
Lise et Françoise, qui les avaient pris par-dessus la haie d'aubépine, où séchaient des couches de Jules, les maniaient, les convoitaient. Mais elles étaient raisonnables, elles n'en avaient pas besoin: à quoi bon dépenser? Et elles les rendaient, lorsque Jean se décida tout d'un coup à vouloir épouser Lise, malgré le petit. Alors, pour brusquer les choses, il lui cria:
—Non, non, gardez-le, je vous l'offre!… Ah! vous me feriez de la peine, c'est de bonne amitié, bien sûr!
Il n'avait rien dit à Françoise, et comme celle-ci tendait toujours au marchand son foulard, il la remarqua, il eut au coeur un élancement de chagrin, en croyant la voir pâlir, la bouche souffrante.
—Mais toi aussi, bête! garde-le… Je le veux, tu ne vas pas faire ta mauvaise tête!
Les deux soeurs, combattues, se défendaient et riaient. Déjà, Lambourdieu avait allongé la main par-dessus la haie pour empocher les cent sous. Et il repartit, le cheval derrière lui démarra la longue voiture, la fanfare rauque de la trompette se perdit au détour du chemin.
Tout de suite, Jean avait eu l'idée de pousser ses affaires auprès de Lise, en se déclarant. Une aventure l'en empêcha. L'écurie était sans doute mal fermée, soudain l'on aperçut l'âne, Gédéon, au milieu du potager, tondant gaillardement un plant de carottes. Du reste, cet âne, un gros âne, vigoureux, de couleur rousse, la grande croix grise sur l'échine, était un animal farceur, plein de malignité: il soulevait très bien les loquets avec sa bouche, il entrait chercher du pain dans la cuisine; et, à la façon dont il remuait ses longues oreilles, quand on lui reprochait ses vices, on sentait qu'il comprenait. Dès qu'il se vit découvert, il prit un air indifférent et bonhomme; ensuite, menacé de la voix, chassé du geste, il fila; mais, au lieu de retourner dans la cour, il trotta par les allées, jusqu'au fond du jardin. Alors, ce fut une vraie poursuite, et, lorsque Françoise l'eut enfin saisi, il se ramassa, rentra le cou et les jambes dans son corps, pour peser plus lourd et avancer moins vite. Rien n'y faisait, ni les coups de pied, ni les douceurs. Il fallut que Jean s'en mêlât, le bousculât par derrière de ses bras d'homme; car, depuis qu'il était commandé par deux femmes, Gédéon avait conçu d'elles le plus complet mépris. Jules s'était réveillé au bruit et hurlait. L'occasion était perdue, le jeune homme dut partir ce jour-là, sans avoir parlé.
Huit jours se passèrent, une grande timidité avait envahi Jean, qui, à cette heure, n'osait plus. Ce n'était pas que l'affaire lui semblât mauvaise: à la réflexion, il en avait, au contraire, mieux senti les avantages. D'un côté et de l'autre, on n'aurait qu'à y gagner. Si lui ne possédait rien, elle avait l'embarras de son mioche: cela égalisait les parts; et il ne mettait là aucun vilain calcul, il raisonnait autant pour son bonheur, à elle, que pour le sien. Puis, le mariage, en le forçant à quitter la ferme, le débarrasserait de Jacqueline, qu'il revoyait par lâcheté du plaisir. Donc, il était bien résolu, et il attendait l'occasion de se déclarer, cherchant les mots qu'il dirait, en garçon que même le régiment avait laissé capon avec les femmes.
Un jour, enfin, Jean, vers quatre heures, s'échappa de la ferme, résolu à parler. Cette heure était celle où Françoise menait ses vaches à la pâture du soir, et il l'avait choisie pour être seul avec Lise. Mais un contretemps le consterna d'abord: la Frimat, installée en voisine obligeante, aidait justement la jeune femme à couler la lessive, dans la cuisine. La veille, les deux soeurs avaient essangé le linge. Depuis le matin, l'eau de cendre, que parfumaient des racines d'iris, bouillait dans un chaudron, accroché à la crémaillère, au-dessus d'un feu clair de peuplier. Et, les bras nus, la jupe retroussée, Lise, armée d'un pot de terre jaune, puisait de cette eau, arrosait le linge dont le cuvier était rempli: au fond les draps, puis les torchons, les chemises, et par-dessus des draps encore. La Frimat ne servait donc pas à grand'chose; mais elle causait, en se contentant, toutes les cinq minutes, d'enlever et de vider dans le chaudron le seau, qui, sous le baquet, recevait l'égoutture continue de la lessive.
Jean patienta, espérant qu'elle s'en irait. Elle ne partait pas, parlait de son pauvre homme, le paralytique, qui ne remuait plus qu'une main. C'était une grande affliction. Jamais ils n'avaient été riches; seulement, lorsque lui travaillait encore, il louait des terres qu'il faisait valoir; tandis que, maintenant, elle avait bien de la peine à cultiver toute seule l'arpent qui leur appartenait; et elle s'éreintait, ramassait le crottin des routes pour le fumer, n'ayant pas de bestiaux, soignait ses salades, ses haricots, ses pois, pied à pied, arrosait jusqu'à ses trois pruniers et ses deux abricotiers, finissait par tirer un profit considérable de cet arpent, si bien que, chaque samedi, elle s'en allait au marché de Cloyes, pliant sous la charge de deux paniers énormes, sans compter les gros légumes, qu'un voisin lui emportait dans sa carriole. Rarement elle en revenait sans deux ou trois pièces de cent sous, surtout à la saison des fruits. Mais sa continuelle doléance était le manque de fumier: ni le crottin, ni les balayages des quelques lapins et des quelques poules qu'elle élevait ne lui donnaient assez. Elle en était venue à se servir de tout ce que son vieux et elle faisaient, de cet engrais humain si méprisé, qui soulève le dégoût, même dans les campagnes. On l'avait su, on l'en plaisantait, on l'appelait la mère Caca, et ce surnom lui nuisait, au marché. Des bourgeoises s'étaient détournées de ses carottes et de ses choux superbes, avec des nausées de répugnance. Malgré sa grande douceur, cela la jetait hors d'elle.
—Voyons, dites-moi, vous, Caporal, est-ce raisonnable?… Est-ce qu'il n'est pas permis d'employer tout ce que le bon Dieu nous a mis dans la main? Et puis, avec ça que les crottes des bêtes sont plus propres!… Non, c'est de la jalousie, ils m'en veulent, à Rognes, parce que le légume pousse plus fort chez moi… Dites, Caporal, est-ce que ça vous dégoûte, vous?
Jean, embarrassé, répondit:
—Dame! ça ne me ragoûte pas beaucoup… On n'est pas habitué à ça, ce n'est peut-être bien qu'une idée.
Cette franchise désola la vieille femme. Elle qui n'était pas cancanière, ne put retenir son amertume.
—C'est bon, ils vous ont déjà tourné contre moi… Ah! si vous saviez comme ils sont méchants, si vous vous doutiez de ce qu'ils disent de vous!
Et elle lâcha les commérages de Rognes sur le jeune homme. D'abord, on l'y avait exécré, parce qu'il était ouvrier, qu'il sciait et rabotait du bois, au lieu de labourer la terre. Ensuite, quand il s'était mis à la charrue, on l'avait accusé de venir manger le pain des autres, dans un pays qui n'était pas le sien. Est-ce qu'on savait d'où il sortait? N'avait-il point fait quelque mauvais coup, chez lui, qu'il n'osait seulement pas y retourner? Et l'on espionnait ses rapports avec la Cognette, on disait qu'à eux deux, un beau soir, ils donneraient un bouillon de onze heures au père Hourdequin, pour le voler.
—Oh! les canailles! murmura Jean, blême d'indignation.
Lise, qui puisait un pot de lessive bouillante dans le chaudron, se mit à rire, à ce nom de la Cognette, qu'elle-même prononçait parfois, histoire de le plaisanter.
—Et, puisque j'ai commencé, vaut mieux aller jusqu'au bout, poursuivit la Frimat. Eh bien! il n'y a pas d'horreur qu'on ne raconte, depuis que vous venez ici… La semaine dernière, n'est-ce pas? vous avez fait cadeau à l'une et à l'autre de foulards, qu'on leur a vus dimanche, à la messe… C'est trop sale, ils affirment que vous couchez avec les deux!
Du coup, tremblant, mais résolu, Jean se leva et dit:
—Ecoutez, la mère, je vas répondre devant vous, ça ne m'embarrasse pas…
Oui, je vas demander à Lise si elle veut que je l'épouse… Vous entendez,
Lise? je vous demande, et si vous dites oui, vous me rendrez bien content.
Justement, elle vidait son pot dans le cuvier. Mais elle ne se pressa pas, acheva d'arroser soigneusement le linge; puis, les bras nus et moites de vapeur, devenue grave, elle le regarda en face.
—Alors, c'est sérieux?
—Très sérieux.
Elle n'en paraissait point surprise. C'était une chose naturelle. Seulement, elle ne disait ni oui ni non, elle avait sûrement une idée qui la gênait.
—Faudrait pas dire non, à cause de la Cognette, reprit-il, parce que la
Cognette…
Elle l'interrompit d'un geste, elle savait bien que ça ne tirait pas à conséquence, la gaudriole à la ferme.
—Il y a encore que je n'ai absolument que ma peau à vous apporter, tandis que vous possédez cette maison et de la terre.
De nouveau, elle fit un geste pour dire que, dans sa position, avec un enfant, elle pensait comme lui que les choses se compensaient.
—Non, non, ce n'est pas tout ça, déclara-t-elle enfin. Seulement, c'est
Buteau…
—Puisqu'il ne veut pas.
—Bien sûr, et l'amitié n'y est plus, car il s'est trop mal conduit…
Mais, tout de même, il faut consulter Buteau.
Jean réfléchit une grande minute. Puis, sagement:
—Comme vous voudrez… Ça se doit, par rapport à l'enfant.
Et la Frimat, qui, gravement, elle aussi, vidait le seau d'égoutture dans le chaudron, croyait devoir approuver la démarche, tout en se montrant favorable à Jean, un honnête garçon, celui-là, pas têtu, pas brutal, lorsqu'on entendit, au dehors, Françoise rentrer avec les deux vaches.
—Dis donc, Lise, cria-t-elle, viens donc voir… La Coliche s'est abîmé le pied.
Tous sortirent, et Lise, à la vue de la bête qui boitait, le pied gauche de devant meurtri, ensanglanté, eut une brusque colère, un de ces éclats bourrus dont elle bousculait sa soeur, quand celle-ci était petite et qu'elle se mettait en faute.
—Encore une de tes négligences, hein?… Tu te seras endormie dans l'herbe, comme l'autre fois.
—Mais non, je t'assure… Je ne sais pas ce qu'elle a pu faire. Je l'avais attachée au piquet, elle se sera pris le pied dans sa corde.
—Tais-toi donc, menteuse!… Tu me la tueras un jour, ma vache!
Les yeux noirs de Françoise s'allumèrent. Elle était très pâle, elle bégaya, révoltée:
—Ta vache, ta vache… Tu pourrais bien dire notre vache.
—Comment, notre vache? une vache à toi, gamine!
—Oui, la moitié de tout ce qui est ici est à moi, j'ai le droit d'en prendre et d'en abîmer la moitié, si ça m'amuse!
Et les deux soeurs, face à face, se dévisagèrent, menaçantes, ennemies. Dans leur longue tendresse, c'était la première querelle douloureuse, sous ce coup de fouet du tien et du mien, l'une irritée de la rébellion de sa cadette, l'autre obstinée et violente devant l'injustice. L'aînée céda, rentra dans la cuisine pour ne pas gifler la petite. Et, lorsque celle-ci, après avoir mis ses vaches à l'étable, reparut et vint à la huche se couper une tranche de pain, il se fit un silence.
Lise, pourtant, s'était calmée. La vue de sa soeur, raidie et boudeuse, l'ennuyait maintenant. Elle lui parla la première, elle voulut en finir par une nouvelle imprévue.
—Tu ne sais pas? Jean veut que je l'épouse, il me demande.
Françoise, qui mangeait debout, devant la fenêtre, resta indifférente, ne se tourna même pas.
—Qu'est-ce que ça me fiche?
—Ça te fiche, que tu l'aurais pour beau-frère, et que je désire savoir s'il te plairait.
Elle haussa les épaules.
—Me plaire, à quoi bon? lui ou Buteau, du moment que je ne couche pas avec!… Seulement, voulez-vous que je vous dise? tout ça n'est guère propre.
Et elle sortit achever son pain dans la cour.
Jean, pris de malaise, affecta de rire, comme à la boutade d'une enfant gâtée; tandis que la Frimat, déclarait que, dans sa jeunesse, on aurait fouetté une galopine comme ça, jusqu'au sang. Quant à Lise, sérieuse, elle demeura un instant muette, de nouveau toute à sa lessive. Puis, elle conclut.
—Eh bien! nous en restons là, Caporal… Je ne vous dis pas non, je ne vous dis pas oui… Voici les foins, je verrai notre monde, je questionnerai, je saurai à quoi m'en tenir. Et nous déciderons quelque chose… Ça va-t-il?
—Ça va!
Il tendit la main, il secoua la sienne, qu'elle lui tendait. De toute sa personne, trempée de buée chaude, s'exhalait une odeur de bonne ménagère, une odeur de cendre parfumée d'iris.
IV
Depuis la veille, Jean conduisait la faucheuse mécanique, dans les quelques arpents de pré qui dépendaient de la Borderie, au bord de l'Aigre. De l'aube à la nuit, on avait entendu le claquement régulier des lames; et, ce matin-là, il finissait, les derniers andains tombaient, s'alignaient derrière les roues, en une couche de tiges fines, d'un vert tendre. La ferme n'ayant pas de machine à faner, on lui avait laissé engager deux faneuses, Palmyre, qui se tuait de travail, et Françoise, qui s'était fait embaucher par caprice, amusée de cette besogne. Toutes deux, venues dès cinq heures, avaient, de leurs longues fourches, étalé les mulons, l'herbe à demi séchée et mise en tas la veille au soir, pour la protéger de la rosée nocturne. Le soleil s'était levé dans un ciel ardent et pur, qu'une brise rafraîchissait. Un vrai temps pour faire de bon foin.
Après le déjeuner, lorsque Jean revint avec ses faneuses, le foin du premier arpent fauché était fait. Il le toucha, le sentit sec et craquant.
—Dites donc, cria-t-il, nous allons le retourner encore, et ce soir nous commençons les meules.
Françoise, en robe de toile grise, avait noué sur sa tête un mouchoir bleu, dont un côté battait sa nuque, tandis que les deux coins flottaient librement sur ses joues, lui protégeant le visage de l'éclat du soleil. Et, d'un balancement de sa fourche, elle prenait l'herbe, la jetait dans le vent, qui en emportait comme une poussière blonde. Les brins volaient, une odeur s'en dégageait, pénétrante et forte, l'odeur des herbes coupées, des fleurs fanées. Elle avait très chaud, en s'avançant au milieu de cet envolement continu, qui l'égayait.
—Ah! ma petite, dit Palmyre, de sa voix dolente, on voit bien que tu es jeune… Demain, tu sentiras tes bras.
Mais elles n'étaient point seules, tout Rognes fauchait et fanait, dans les prés, autour d'elles. Avant le jour, Delhomme se trouvait là, car l'herbe, trempée de rosée, est tendre à couper, comme du pain mollet, tandis qu'elle durcit, à mesure que le soleil la chauffe; et on l'entendait bien, résistante et sifflante à cette heure sous la faux, dont la volée allait et revenait, continuellement, au bout de ses bras nus. Plus près, touchant l'herbage de la ferme, il y avait deux parcelles, l'une appartenant à Macqueron, l'autre à Lengaigne. Dans la première, Berthe, vêtue en demoiselle d'une robe à volants, coiffée d'un chapeau de paille, avait suivi les faneuses, par distraction; mais, lasse déjà, elle restait appuyée sur sa fourche, à l'ombre d'un saule. Dans l'autre, Victor, qui fauchait pour son père, venait de s'asseoir et, son enclume entre les genoux, battait sa faux. Depuis cinq minutes, au milieu du grand silence frissonnant de l'air on ne distinguait plus que ce martèlement obstiné, les petits coups pressés du marteau sur le fer.
Justement, Françoise arriva près de Berthe.
—Hein? t'en as assez!
—Un peu, ça commence… Quand on n'en a pas l'habitude!
Elles causèrent, elles parlèrent de Suzanne, la soeur à Victor, que les Lengaigne avaient mise dans un atelier de couture, à Châteaudun, et qui, au bout de six mois, s'était envolée à Chartres, pour faire la vie. On la disait sauvée avec un clerc de notaire, toutes les filles de Rognes en chuchotaient, rêvaient des détails. Faire la vie, c'étaient des orgies de sirop de groseille et d'eau de Seltz, au milieu d'une débandade d'hommes, des douzaines vous passant à la file sur le corps, dans des arrière-boutiques de marchands de vins.
—Oui, ma chère, c'est comme ça… Ah! elle en prend!
Françoise, plus jeune, ouvrait des yeux stupéfiés.
—En voilà un amusement! dit-elle enfin. Mais, si elle ne revient pas, les
Lengaigne vont donc être seuls, puisque Victor est tombé au sort.
Berthe, qui épousait la haine de son père, haussa les épaules: il s'en fichait bien, Lengaigne! il n'avait qu'un regret, celui que la petite ne fût pas restée à se faire culbuter chez lui, pour achalander son bureau de tabac. Est-ce qu'un vieux de quarante ans, un oncle à elle, ne l'avait pas eue déjà, avant qu'elle partît à Châteaudun, un jour qu'ils épluchaient ensemble des carottes? Et, baissant la voix, Berthe, dit avec les mots, comment ça s'était passé. Françoise, pliée en deux, riait à s'étouffer, tant ça lui semblait drôle.
—Oh! la, la, est-ce bête qu'on se fasse des machines pareilles!
Elle se remit à sa besogne, elle s'éloigna, soulevant des fourchées d'herbe, les secouant dans le soleil. On entendait toujours le bruit persistant du marteau, qui tapait le fer. Et, quelques minutes plus tard, comme elle s'était rapprochée du jeune homme assis, elle lui adressa la parole.
—Alors, tu vas partir soldat?
—Oh! en octobre… J'ai le temps, ce n'est pas pressé.
Elle résistait à l'envie de le questionner sur sa soeur, elle en causa malgré elle.
—Est-ce vrai, ce qu'on raconte, que Suzanne est à Chartres?
Mais lui, plein d'indifférence, répondit:
—Paraît… Si ça l'amuse!
Tout de suite, il reprit, en voyant au loin poindre Lequeu, le maître d'école, qui semblait arriver par hasard, en flânant:
—Tiens! en v'là un pour la fille à Macqueron… Qu'est-ce que je disais? Il s'arrête, il lui fourre son nez dans les cheveux… Va, va, sale tête de pierrot, tu peux la renifler, tu n'en auras que l'odeur!
Françoise s'était remise à rire, et Victor tombait maintenant sur Berthe, par haine de famille. Sans doute, le maître d'école ne valait pas cher, un rageur qui giflait les enfants, un sournois dont personne ne connaissait l'opinion, capable de se faire le chien couchant de la fille pour avoir les écus du père. Mais Berthe, elle non plus, n'était guère catholique, malgré ses grands airs de demoiselle élevée en ville. Oui, elle avait beau porter des jupes à volants, des corsages de velours, et se grossir le derrière avec des serviettes, le par-dessous n'en était pas meilleur, au contraire, car elle en savait long, on en apprenait davantage en s'éduquant à la pension de Cloyes, qu'en restant chez soi à garder les vaches. Pas de danger que celle-là se laissât de sitôt coller un enfant: elle aimait mieux se détruire toute seule la santé!
—Comment ça? demanda Françoise, qui ne comprenait point.
Il eut un geste, elle devint sérieuse, et dit sans gêne:
—C'est donc ça qu'elle vous lâche toujours des saletés et qu'elle se pousse sur vous!
Victor s'était remis à battre son fer. Dans le bruit, il rigola, tapant entre chaque phrase.
—Puis, tu sais, N'en-a-pas…
—Hein?
—Berthe, pardi!… N'en-a-pas, c'est le petit nom que les garçons lui donnent, à cause qu'il ne lui en a pas poussé.
—De quoi?
—Des cheveux partout… Elle a ça comme une gamine, aussi lisse que la main!
—Allons donc, menteur!
—Quand je te dis!
—Tu l'as vue, toi?
—Non, pas moi, d'autres.
—Qui, d'autres?
—Ah! des garçons qui l'ont juré à des garçons que je connais.
—Et où l'ont-ils vue? comment?
—Dame! comme on voit, quand on a le nez sur la chose, ou quand on la moucharde par une fente. Est-ce que je sais?… S'ils n'ont pas couché avec, il y a des moments et des endroits où l'on se trousse, pas vrai?
—Bien sûr que s'ils sont allés la guetter!
—Enfin, n'importe! paraît que c'est d'un bête, que c'est d'un laid, tout nu! comme qui dirait le plus vilain de ces vilains petits moigneaux sans plumes, qui ouvrent le bec, dans les nids, oh! mais vilain, vilain, à en dégobiller dessus!
Françoise, du coup, fut secouée d'un nouvel accès de gaieté, tellement l'idée de ce moigneau sans plumes lui paraissait farce. Et elle ne se calma, elle ne continua à faner, que lorsqu'elle aperçut sur la route sa soeur Lise, qui descendait dans le pré. Celle-ci, s'étant approchée de Jean, expliqua qu'elle se rendait chez son oncle, à cause de Buteau. Depuis trois jours, cette démarche était convenue entre eux, et elle promit de repasser, pour lui dire la réponse. Quand elle s'éloigna, Victor tapait toujours, Françoise, Palmyre et les autres femmes, dans l'éblouissement du grand ciel clair, jetaient les herbes, encore et encore; tandis que Lequeu, très obligeant, donnait une leçon à Berthe, piquant la fourche, l'élevant et la baissant, avec la raideur d'un soldat à l'exercice. Au loin, les faucheurs s'avançaient sans un arrêt, d'un même mouvement rythmique, le torse balancé sur les reins, la faux lancée et ramenée, continuellement. Une minute, Delhomme s'arrêta, se tint debout, très grand au milieu des autres. Dans son goujet, la corne de vache pleine d'eau, pendue à sa ceinture, il avait pris la pierre noire, et il affilait sa faux, d'un long geste rapide. Puis, son échine de nouveau se cassa, on entendit le fer aiguisé mordre le pré d'un sifflement plus vif.
Lise était arrivée devant la maison des Fouan. D'abord, elle craignit qu'il n'y eût personne, tant le logis semblait mort. Rose s'était débarrassée de ces deux vaches, le vieux venait de vendre son cheval, il n'y avait plus ni bêtes, ni travail, ni rien qui grouillât dans le vide des bâtiments et de la cour. Pourtant, la porte céda; et Lise, en entrant dans la salle muette et noire, malgré les gaietés du dehors, y trouva le père Fouan debout, en train d'achever un morceau de pain et de fromage, tandis que sa femme, assise, inoccupée, le regardait.
—Bien le bonjour, ma tante… Et ça va comme vous voulez?
—Mais oui, répondit la vieille dont le visage s'éclaira, heureuse de cette visite. Maintenant qu'on est des bourgeois, on n'a qu'à prendre du bon temps, du matin au soir.
Lise voulut aussi être aimable pour son oncle.
—Et l'appétit marche, à ce que je vois?
—Oh! dit-il, ce n'est pas que j'aie faim… Seulement de manger un morceau ça occupe toujours, ça fait couler la journée.
Il avait un air si morne, que Rose repartit en exclamation sur leur bonheur de ne plus travailler. Vrai! ils avaient bien gagné ça, ce n'était pas trop tôt, de voir trimer les autres, en jouissant de ses rentes. Se lever tard, tourner ses pouces, se moquer du chaud et du froid, n'avoir pas un souci, ah! ça les changeait rudement, ils étaient dans le paradis pour sûr. Lui-même, réveillé, s'excitait comme elle, renchérissait. Et, sous cette joie forcée, sous la fièvre de ce qu'ils disaient, on sentait l'ennui profond, le supplice de l'oisiveté torturant ces deux vieux, depuis que leurs bras, tout d'un coup inertes, se détraquaient dans le repos, pareils à d'antiques machines jetées aux ferrailles.
Enfin, Lise risqua le motif de sa visite.
—Mon oncle, on m'a conté que l'autre jour, vous aviez rencontré Buteau…
—Buteau est un jean-foutre! cria Fouan, subitement furieux, et sans lui donner le temps d'achever. Est-ce que, s'il ne s'obstinait pas, comme un âne rouge, j'aurais eu cette histoire avec Fanny?
C'était le premier froissement entre lui et ses enfants, qu'il cachait, et dont l'amertume venait de lui échapper. En confiant la part de Buteau à Delhomme, il avait prétendu la louer quatre-vingts francs l'hectare, tandis que Delhomme entendait servir simplement une pension double, deux cents francs pour sa part et deux cents pour l'autre. Cela était juste, le vieux enrageait d'avoir eu tort.
—Quelle histoire? demanda Lise. Est-ce que les Delhomme ne vous payent pas?
—Oh! si, répondit Rose. Tous les trois mois, à midi sonnant, l'argent est là, sur la table… Seulement, il y a des façons de payer, n'est-ce pas? et le père, qui est susceptible, voudrait au moins de la politesse… Fanny vient chez nous de l'air dont elle irait chez l'huissier, comme si on la volait.
—Oui, ajouta le vieux, ils payent et c'est tout. Moi, je trouve que ce n'est point assez. Faudrait des égards… Est-ce que ça les acquitte, leur argent? Nous voilà des créanciers, pas plus… Et encore on a tort de se plaindre. S'ils payaient tous!
Il s'interrompit, un silence embarrassé régna. Cette allusion à Jésus-Christ, qui ne leur avait pas donné un sou, buvant sa part qu'il hypothéquait morceau à morceau, désolait la mère, toujours portée à défendre le chenapan, le chéri de son coeur. Elle trembla de voir étaler cette autre plaie, elle se hâta de reprendre:
—Ne te mange donc pas les sangs pour des bêtises!… Puisque nous sommes heureux, qu'est-ce que ça te fiche, le reste? Quand on a assez, on a assez.
Jamais elle ne lui avait tenu tête ainsi. Il la regarda fixement.
—Tu parles trop, la vieille!… Je veux bien être heureux, mais faut pas qu'on m'embête!
Et elle redevint toute petite, tassée et oisive sur sa chaise, pendant qu'il achevait son pain, en roulant longuement la dernière bouchée, pour faire durer la récréation. La salle triste s'endormait.
—Alors, put continuer Lise, je désirerais donc savoir ce que Buteau compte faire, par rapport à moi et à son enfant… Je ne l'ai guère tourmenté, il est temps que ça se décide.
Les deux vieux ne soufflaient plus mot. Elle interrogea directement le père.
—Puisque vous l'avez vu, il a dû vous parler de moi… Qu'est-ce qu'il en dit?
—Rien, il ne m'en a seulement point ouvert la bouche… Et il n'y a rien à en dire, ma foi! Le curé m'assomme pour que j'arrange ça, comme si c'était arrangeable, tant que le garçon refusera sa part!
Lise, pleine d'incertitude, réfléchissait.
—Vous croyez qu'il l'acceptera un jour?
—Ça se peut encore.
—Et vous pensez qu'il m'épouserait?
—Il y a des chances.
—Vous me conseillez donc d'attendre?
—Dame! c'est selon tes forces, chacun fait comme il sent.
Elle se tut, ne voulant pas parler de la proposition de Jean, ne sachant de quelle façon obtenir une réponse définitive. Puis, elle tenta un dernier effort.
—Vous comprenez, j'en suis malade, à la fin, de ne pas savoir à quoi m'en tenir. Il me faut un oui ou un non… Vous, mon oncle, si vous alliez demander à Buteau, je vous en prie!
Fouan haussa les épaules.
—D'abord, jamais je ne reparlerai à ce jean-foutre… Et puis, ma fille, que t'es serine! pourquoi lui faire dire non, à ce têtu, qui dira toujours non ensuite? Laisse-lui donc la liberté de dire oui, un jour, si c'est son intérêt!
—Bien sûr! conclut simplement Rose, redevenue l'écho de son homme.
Et Lise ne put tirer d'eux rien de plus net. Elle les laissa, elle referma la porte sur la salle, retombée à son engourdissement; et la maison, de nouveau, parut vide.
Dans les prés, au bord de l'Aigre, Jean et ses deux faneuses avaient commencé la première meule. C'était Françoise qui la montait. An centre, posée sur un mulon, elle disposait et rangeait en cercle les fourchées de foin que lui apportaient le jeune homme et Palmyre. Et, peu à peu, cela grandissait, se haussait, elle toujours au milieu, se remettant des bottes sous les pieds, dans le creux où elle se trouvait, à mesure que le mur, autour d'elle, lui gagnait les genoux. La meule prenait tournure. Déjà, elle était à deux mètres; Palmyre et Jean devaient tendre leurs fourches; et la besogne n'allait pas sans de grands rires, à cause de la joie du plein air et des bêtises qu'on se criait, dans la bonne odeur du foin. Françoise surtout, son mouchoir glissé du chignon, sa tête nue au soleil, les cheveux envolés, embroussaillés d'herbe, s'égayait comme une bienheureuse, sur ce tas mouvant, où elle baignait jusqu'aux cuisses. Ses bras nus enfonçaient, chaque paquet jeté d'en bas la couvrait d'une pluie de brindilles, elle disparaissait, feignait de naufrager dans les remous.
—Oh! la, la, ça me pique!
—Où donc?
—Sous ma cotte, là-haut.
—C'est une araignée, tiens bon, serre les jambes!
Et de rire plus fort, de lâcher de vilains mots qui les faisaient se tordre.
Delhomme, au loin, s'en inquiéta, tourna an instant la tête, sans cesser de lancer et de ramener sa faux. Ah! cette gamine, elle devait en faire, du bon travail, à jouer ainsi! Maintenant, on gâtait les filles, elles ne travaillaient que pour l'amusement. Et il continua, couchant l'andain à coups pressés, laissant derrière lui le creux de son sillage. Le soleil baissait à l'horizon, les faucheurs élargissaient encore leurs trouées. Victor, qui ne battait plus son fer, ne se hâtait guère pourtant; et, comme la Trouille passait avec ses oies, il s'échappa sournoisement, il fila la retrouver, à l'abri d'une ligne épaisse de saules, bordant la rivière.
—Bon? cria Jean, il retourne affûter. La rémouleuse est là qui l'attend.
Françoise éclata de nouveau, à cette allusion.
—Il est trop vieux pour elle.
—Trop vieux!… Écoute donc, s'ils n'affûtent pas ensemble!
Et, d'un sifflement des lèvres, il imitait le bruit de la pierre mangeant le fil d'une lame, si bien que Palmyre elle-même, se tenant le ventre comme si une colique l'eût tortillée, dit:
—Qu'est-ce qu'il a aujourd'hui, ce Jean? est-il farce!
Les fourchées d'herbe étaient jetées toujours plus haut, et la meule montait. On plaisanta Lequeu et Berthe, qui avaient fini par s'asseoir. Peut-être bien que N'en-a-pas se faisait chatouiller à distance, avec une paille; et puis, le maître d'école pouvait enfourner, ce n'était pas pour lui que cuirait la galette.
—Est-il sale! répéta Palmyre, qui ne savait pas rire et qui étouffait.
Alors, Jean la taquina.
—Avec ça que vous êtes arrivée à l'âge de trente-deux ans, sans avoir vu la feuille à l'envers!
—Moi, jamais!
—Comment! pas un garçon ne vous l'a pris? Vous n'avez pas d'amoureux?
—Non, non.
Elle était devenue toute pâle, très sérieuse, avec sa longue face de misère, flétrie déjà, hébétée à force de travail, où il n'y avait plus que des yeux de bonne chienne, d'un dévouement clair et profond. Peut-être revivait-elle sa vie dolente, sans une amitié, sans un amour, une existence de bête de somme menée à coups de fouet, morte de sommeil, le soir, à l'écurie; et elle s'était arrêtée, debout, les poings sur sa fourche, les regards au loin, dans cette campagne qu'elle n'avait même jamais vue.