—La prenez-vous à trente-deux pistoles?
—Non, trente!
Il s'en allait de nouveau, elle le rappela d'une voix étranglée.
—Eh bien, sacré bougre, emmenez-la!… Mais, nom de Dieu! si c'était à refaire, j'aimerais mieux vous foutre ma main sur la figure!
Elle était hors d'elle, tremblante de fureur. Lui riait bruyamment, ajoutait des galanteries, offrait de coucher, pour le reste.
Tout de suite, Lise s'était rapprochée. Elle tira la paysanne à l'écart, lui donna ses trois cents francs, derrière un tronc d'arbre. Déjà Françoise tenait la vache, mais il fallut que Jean poussa la bête par derrière, car elle refusait de démarrer. On piétinait depuis deux heures, Rose et Fanny avaient attendu le dénouement, muettes, sans lassitude. Enfin, comme on partait, on chercha Buteau disparu, on le retrouva qui tapait sur le ventre du marchand de cochons. Il venait d'avoir son petit cochon à vingt francs; et, pour payer, il compta d'abord son argent dans sa poche, il ne sortit que juste la somme, la recompta dans son poing à demi fermé. Ce fut tout une affaire ensuite, quand il voulut fourrer le cochon au fond d'un sac, qu'il avait apporté sous sa blouse. La toile mûre creva, les pattes de l'animal passèrent, ainsi que le groin. Et il le chargea de la sorte sur son épaule, il l'emporta grouillant, reniflant, poussant des cris atroces.
—Dis donc, Lise, et mes cent sous? réclama-t-il. J'ai gagné.
Elle les lui donna, pour rire, croyant qu'il ne les prendrait point. Mais il les prit très bien, les fit disparaître. Tous, lentement, se dirigèrent vers le Bon Laboureur.
C'était la fin du marché. L'argent luisait au soleil, sonnait sur les tables des marchands de vin. A la dernière minute, tout se bâclait. Dans l'angle de la place Saint-Georges, il ne restait que les quelques bêtes non vendues. Peu à peu, la foule avait reflué du côté de la rue Grande, où les marchandes de fruits et de légumes débarrassaient la chaussée, remportaient leurs paniers vides. De même, il n'y avait plus rien place de la Volaille, que de la paille et de la plume. Et déjà des carrioles partaient, on attelait dans les auberges, on dénouait les guides des chevaux attachés aux anneaux des trottoirs. Vers toutes les routes, de toutes parts, des roues fuyaient, des blouses bleues se gonflaient au vent, dans les secousses du pavé.
Lengaigne passa ainsi, au trot de son petit cheval noir, après avoir utilisé son dérangement, en achetant une faux. Macqueron et sa fille Berthe s'attardaient encore dans les boutiques. Quant à la Frimat, elle retournait à pied, et chargée comme au départ, car elle rapportait ses paniers pleins de crottin ramassé en route. Chez le pharmacien de la rue Grande, parmi les dorures, Palmyre, éreintée et debout, attendait qu'on lui préparât une potion pour son frère, malade depuis une semaine: quelque sale drogue qui lui mangeait vingt sous, sur les quarante si durement gagnés. Mais ce qui fit hâter le pas flâneur des filles Mouche et de leur société, ce fut d'apercevoir Jésus-Christ, très soûl, tenant la largeur de la rue. On croyait savoir qu'il avait emprunté, ce jour-là, en hypothéquant sa dernière pièce de terre. Il riait tout seul, des pièces de cent sous tintaient dans ses grandes poches.
Comme on arrivait enfin au Bon Laboureur, Buteau dit simplement, d'un air gaillard:
—Alors, vous partez?… Écoute donc, Lise, si tu restais avec ta soeur, pour que nous mangions un morceau?
Elle fut surprise, et comme elle se tournait vers Jean, il ajouta:
—Jean aussi peut rester, ça me fera plaisir.
Rose et Fanny échangèrent un coup d'oeil. Certainement, le garçon avait son idée. Sa figure ne contait toujours rien. N'importe! il ne fallait pas gêner les choses.
—C'est ça, dit Fanny, restez… Moi, je vais filer avec la mère. On nous attend.
Françoise, qui n'avait pas lâché la vache, déclara sèchement:
—Moi aussi, je m'en vais.
Et elle s'entêta. Elle s'agaçait à l'auberge, elle voulait emmener sa bête tout de suite. On dut céder, tellement elle devenait désagréable. Dès qu'on eut attelé, la vache fut attachée derrière la voiture, et les trois femmes montèrent.
A cette minute seulement, Rose, qui attendait une confession de son fils, s'enhardit à lui demander:
—Tu ne fais rien dire à ton père?
—Non, rien, répondit Buteau.
Elle le regardait dans les yeux, elle insista.
—C'est donc qu'il n'y a pas de nouveau?
—S'il y a du nouveau, vous le saurez quand il sera bon à savoir.
Fanny toucha son cheval, qui partit au pas, tandis que la vache, derrière, se laissait tirer, allongeant le cou. Et Lise demeura seule, entre Buteau et Jean.
Dès six heures, tous les trois s'attablèrent dans une salle de l'auberge, ouverte sur le café. Buteau, sans qu'on sût s'il régalait, était allé à la cuisine commander une omelette et un lapin. Lise, pendant ce temps, avait poussé Jean à s'expliquer, pour en finir et s'éviter une course. Mais on achevait l'omelette, on en était à la gibelotte, que le garçon, gêné, n'en avait encore rien fait. D'ailleurs, l'autre, non plus, ne semblait guère songer à tout ça. Il mangeait dur, riait la bouche élargie, allongeait par-dessous la table des coups de genoux à la cousine et au camarade, en bonne amitié. Puis, l'on causa plus sérieusement, il fut question de Rognes, du nouveau chemin; et, si pas un mot ne fut prononcé de l'indemnité de cinq cents francs, de la plus-value des terrains, cela pesa dès lors au fond de tout ce qu'ils disaient. Buteau revint à des farces, trinqua; tandis que, visiblement, dans ses yeux gris, passait l'idée de la bonne affaire, ce troisième lot devenu avantageux, cette ancienne à épouser, dont le champ, à côté du sien, avait presque doublé de valeur.
—Nom de Dieu! cria-t-il, est-ce que nous ne prenons pas du café?
—Trois cafés! demanda Jean.
Et une heure se passa à siroter, à vider le carafon d'eau-de-vie, sans que Buteau se déclarât. Il s'avançait, se reculait, traînait en longueur, comme s'il eût encore marchandé la vache. C'était fait au fond, mais fallait voir tout de même. Brusquement, il se tourna vers Lise, il lui dit:
—Pourquoi n'as-tu pas amené l'enfant?
Elle se mit à rire, comprenant que ça y était, cette fois; et elle lui allongea une tape, elle se contenta de répondre, heureuse, indulgente:
—Ah! cette rosse de Buteau!
Ce fut tout. Lui aussi rigolait. Le mariage était résolu.
Jean, embarrassé jusque-là, s'égaya avec eux, d'un air de soulagement. Même il parla enfin, il dit tout.
—Tu sais que tu fais bien de revenir, j'allais prendre ta place.
—Oui, on m'a conté ça… Oh! j'étais tranquille, vous m'auriez prévenu peut-être!
—Eh! sûr… D'autant que ça vaut mieux avec toi, à cause du gamin. C'est ce que nous avons toujours dit, n'est-ce pas, Lise?
—Toujours, c'est la vraie vérité!
Un attendrissement noyait leurs faces à tous trois; ils fraternisaient, Jean surtout, sans jalousie, étonné de pousser à ce mariage; et il fit apporter de la bière, Buteau ayant crié que, nom de Dieu! on boirait bien encore quelque chose. Les coudes sur la table, Lise entre eux, ils causaient maintenant des dernières pluies, qui avaient versé les blés.
Mais, dans la salle du café, à côté d'eux, Jésus-Christ, attablé avec un vieux paysan, soûl comme lui, faisait un vacarme intolérable. Tous, du reste, en blouse, buvant, fumant, crachant, dans la vapeur rousse des lampes, ne pouvaient parler sans crier; et sa voix dominait encore les autres cuivrée, assourdissante. Il jouait à «la chouine», une querelle venait d'éclater sur un dernier coup de cartes, entre lui et son compagnon, qui maintenait son gain d'un air de tranquille obstination. Pourtant, il paraissait avoir tort. Cela n'en finissait plus. Jésus-Christ, furieux, en arrivait à gueuler si haut, que le patron intervint. Alors, il se leva, circula de table en table, avec un acharnement d'ivrogne, promenant ses cartes, pour soumettre le coup aux autres consommateurs. Il assommait tout le monde. Et il se remit à crier, il revint vers le vieux, qui, fort de son mauvais droit, restait stoïque sous les injures.
—Lâche! feignant! sors donc un peu, que je te démolisse!
Puis, brusquement, Jésus-Christ reprit sa chaise en face de l'autre; et, calmé:
—Moi, je sais un jeu… Faut parier, hein! veux-tu?
Il avait sorti une poignée de pièces de cent sous, quinze à vingt, et il les planta en une seule pile devant lui.
—V'là ce que c'est… Mets-en autant.
Le vieux, intéressé, sortit sa bourse sans une parole, dressa une pile égale.
—Alors, moi, j'en prends une à ton tas, et regarde!
Il saisit la pièce, se la posa gravement sur la langue comme une hostie, puis, d'un coup de gosier, l'avala.
—A ton tour, prends à mon tas… Et celui qui en mange le plus à l'autre, les garde. V'là le jeu!
Les yeux écarquillés, le vieux accepta, fit disparaître une première pièce avec peine. Seulement, Jésus-Christ, tout en criant qu'il n'y avait pas besoin de se presser, gobait les écus comme des pruneaux. Au cinquième, il y eut une rumeur dans le café, un cercle se fit, pétrifié d'admiration. Ah! le bougre, quelle gargamelle, pour se coller ainsi de la monnaie dans le gésier! Le vieux avalait sa quatrième pièce, lorsqu'il se renversa, la face violette, étouffant, râlant; et, un moment, on le crut mort. Jésus-Christ s'était levé, très à l'aise, l'air goguenard: il en avait pour son compte dix dans l'estomac, c'était toujours trente francs de gain qu'il emportait.
Buteau, inquiet, craignant d'être compromis, si le vieux ne s'en tirait pas, avait quitté la table; et, comme il regardait les murs d'un oeil vague, sans parler de payer, bien que l'invitation vînt de lui, Jean régla la note. Cela acheva de rendre le gaillard très bon enfant. Dans la cour, après avoir attelé, il prit le camarade aux épaules.
—Tu sais, je veux que t'en sois. La noce sera pour dans trois semaines… J'ai passé chez le notaire, j'ai signé l'acte, tous les papiers seront prêts.
Et, faisant monter Lise dans sa voiture:
—Allons, houp! que je te ramène!… Je passerai par Rognes, ça ne m'allongera guère.
Jean revint seul dans sa voiture. Il trouvait ça naturel, il les suivit. Cloyes dormait, retombé à sa paix morte, éclairé par les étoiles jaunes des réverbères; et, de la cohue du marché, on n'entendait plus; que le pas attardé et trébuchant d'un paysan ivre. Puis, la route s'étendit toute noire. Il finit pourtant par apercevoir l'autre voiture, celle qui emportait le ménage. Ça valait mieux, c'était très bien. Et il sifflait fortement, rafraîchi par la nuit, libre et envahi d'une allégresse.
VII
On était de nouveau à l'époque de la fenaison, par un ciel bleu et très chaud, que des brises rafraîchissaient; et l'on avait fixé le mariage au jour de la Saint-Jean, qui tombait cette année-là un samedi.
Les Fouan avaient bien recommandé à Buteau de commencer les invitations par la Grande, l'aînée de la famille. Elle exigeait des égards, en reine riche et redoutée. Aussi Buteau, un soir, s'en alla-t-il avec Lise, tous les deux endimanchés, la prier d'assister à la noce, à la cérémonie, puis au repas, qui devait avoir lieu chez la mariée.
La Grande tricotait, seule dans sa cuisine; et, sans ralentir le jeu des aiguilles, elle les regarda fixement, elle les laissa s'expliquer, redire à trois reprises les mêmes phrases. Enfin, de sa voix aiguë:
—A la noce, ah! non, bien sûr!… Qu'est-ce que j'irais faire, à la noce?… C'est bon pour ceux qui s'amusent.
Ils avaient vu sa face de parchemin se colorer, à l'idée de cette bombance qui ne lui coûterait rien; ils étaient certains qu'elle accepterait; mais l'usage voulait qu'on la priât beaucoup.
—Ma tante, là, vrai! ça ne peut pas se passer sans vous.
—Non, non, ce n'est point fait pour moi. Est-ce que j'ai le temps, est-ce que j'ai de quoi me mettre? C'est toujours de la dépense… On vit bien sans aller à la noce.
Ils durent répéter dix fois l'invitation, et elle finit par dire d'un air maussade:
—C'est bon, puisque c'est forcé, j'irai. Mais faut que ce soit vous pour que je me dérange.
Alors, en voyant qu'ils ne partaient pas, un combat se livra en elle, car d'habitude, dans cette circonstance, on offrait un verre de vin. Elle se décida, descendit à la cave, bien qu'il y eût là une bouteille entamée. C'était qu'elle avait, pour ces occasions, un reste de vin tourné, qu'elle ne pouvait boire, tant il était aigre, et qu'elle appelait du chasse-cousin. Elle emplit deux verres, elle regarda son neveu et sa nièce d'un oeil si rond, qu'ils durent les vider sans une grimace, pour ne pas la blesser. Ils la quittèrent, la gorge en feu.
Ce même soir, Buteau et Lise se rendirent à Roseblanche, chez les Charles.
Mais, là, ils tombèrent au-milieu d'une aventure tragique.
M. Charles était dans son jardin, très agité. Sans doute une violente émotion venait de le saisir, au moment où il nettoyait un rosier grimpant, car il tenait son sécateur à la main, et l'échelle était encore contre le mur. Il se contraignit pourtant, il les fit entrer au salon, où Élodie brodait de son air modeste.
—Ah! vous vous mariez dans huit jours. C'est très bien, mes enfants… Mais nous ne pourrons être des vôtres, Mme Charles est à Chartres, elle y restera une quinzaine.
Il souleva ses paupières lourdes, pour jeter un regard vers la jeune fille.
—Oui, dans les moments de presse, aux grandes foires, Mme Charles va donner là-bas un coup de main à sa fille… Vous savez, le commerce est le commerce, il y a des jours où l'on s'écrase, dans la boutique. Estelle a beau avoir pris le courant, sa mère lui est bien utile, d'autant plus que, décidément, notre gendre Vaucogne n'en fait guère… Et puis, Mme Charles est heureuse de revoir la maison. Que voulez-vous? nous y avons laissé trente ans de notre vie, ça compte!
Il s'attendrissait, ses yeux se mouillaient, vagues, fixés là-bas, dans le passé. Et c'était vrai, sa femme avait souvent la nostalgie de la petite maison de la rue aux Juifs, du fond de sa retraite bourgeoise, si douillette; si cossue, pleine de fleurs, d'oiseaux et de soleil. En fermant les paupières, elle retrouvait le vieux Chartres, dévalant sur le coteau, de la place de la Cathédrale aux bords de l'Eure. Elle arrivait, elle enfilait la rue de la Pie, la rue Porte-Cendreuse; puis, rue des Écuyers, pour couper au plus court, elle descendait le Tertre du Pied-Plat; et, de la dernière marche, le 19, faisant le coin de la rue aux Juifs et de la rue de la Planche-aux-Carpes, lui apparaissait, avec sa façade blanche, ses persiennes vertes, toujours closes. Les deux rues étaient misérables, elle en avait vu pendant trente ans les taudis et la population sordides, le ruisseau central charriant des eaux noires. Mais que de semaines, que de mois vécus chez elle, à l'ombre, sans même passer le seuil! Elle restait fière des divans et des glaces du salon, de la literie et de l'acajou des chambres, de tout ce luxe, de cette sévérité dans le confortable, leur création, leur oeuvre, à laquelle ils devaient la fortune. Une défaillance mélancolique la prenait au souvenir de certains coins intimes, au parfum persistant des eaux de toilette, à cette odeur spéciale de la maison entière, qu'elle avait gardée dans la peau comme un regret. Aussi attendait-elle les époques de gros travail, et elle partait rajeunie, joyeuse, après avoir reçu de sa petite-fille deux gros baisers, qu'elle promettait de transmettre à la mère, dès le soir, dans la confiserie.
—Ah! c'est contrariant, c'est contrariant! répétait Buteau, vraiment vexé à l'idée qu'il n'aurait pas les Charles. Mais si la cousine écrivait à notre tante de revenir?
Élodie, qui allait sur ses quinze ans, leva sa face de vierge bouffie et chlorotique, aux cheveux rares, de sang si pauvre, que le grand air de la campagne semblait l'anémier encore.
—Oh! non, murmura-t-elle, grand'mère m'a bien dit qu'elle en avait pour plus de deux semaines, avec les bonbons. Même qu'elle doit m'en apporter un sac, si je suis sage.
C'était un mensonge pieux. On lui apportait, à chaque voyage, des dragées qu'elle croyait fabriquées chez ses parents.
—Eh bien! proposa enfin Lise, venez sans elle, mon oncle, venez avec la petite.
Mais M. Charles n'écoutait plus, retombé dans son agitation. Il se rapprochait de la fenêtre, semblait guetter quelqu'un, renfonçait dans sa gorge une colère près de jaillir. Et, ne pouvant se contenir davantage, il renvoya la jeune fille d'un mot.
—Va jouer un instant, ma chérie.
Puis, quand elle s'en fut allée, habituée à sortir ainsi, dès que les grandes personnes causaient, il se planta au milieu de la pièce, croisa les bras, dans une indignation qui faisait trembler sa face correcte, grasse et jaune de magistrat retiré.
—Croyez-vous ça! avez-vous jamais vu une abomination pareille!… J'étais à nettoyer mon rosier, je monte sur le dernier échelon, je me penche de l'autre côté, machinalement, et qu'est-ce que j'aperçois?… Honorine, oui, ma bonne Honorine, avec un homme, l'un sur l'autre, les jambes à l'air, en train de faire leurs saletés… Ah! les cochons, les cochons! au pied de mon mur!
Il suffoquait, il se mit à marcher, avec des gestes nobles de malédiction.
—Je l'attends pour la flanquer à la porte, la gueuse, la misérable!… Nous n'en pouvons pas garder une. On nous les engrosse toutes. Au bout de six mois, c'est réglé, elles deviennent impossibles dans une famille honnête, avec leurs ventres… Et celle-ci, que je trouve à la besogne, et d'un coeur! Décidément, c'est la fin du monde, la débauche n'a plus de bornes!
Buteau et Lise, ahuris, partagèrent son indignation par déférence.
—Sûr, ce n'est pas propre, oh! non, pas propre!
Mais, de nouveau, il s'arrêtait devant eux.
—Et vous imaginez-vous Élodie montant à cette échelle, découvrant ça?
Elle, si innocente, qui ne sait rien de rien, dont nous surveillons
jusqu'aux pensées!… Ça fait trembler, parole d'honneur!… Quel coup, si
Mme Charles était ici!
Justement, à cette minute, comme il jetait un regard par la fenêtre, il aperçut l'enfant, cédant à une curiosité, le pied sur le premier échelon. Il se précipita, il lui cria d'une voix étranglée d'angoisse, comme s'il l'avait vue au bord d'un gouffre.
—Élodie! Élodie! descends, éloigne-toi, pour l'amour de Dieu!
Ses jambes se cassaient, il se laissa tomber dans un fauteuil, en continuant à se lamenter sur le dévergondage des bonnes. Est-ce qu'il n'en avait pas surpris une, au fond du poulailler, montrant à la petite comment les poules avaient le derrière fait! C'était déjà assez de tracas, dehors, d'avoir à lui épargner les grossièretés des paysans et le cynisme des animaux: il perdait courage, s'il devait trouver, dans sa maison, un foyer constant d'immoralité.
—La voici qui rentre, dit-il brusquement. Vous allez voir.
Il sonna, et il reçut Honorine, assis, sévèrement, ayant par un effort recouvré son calme digne.
—Mademoiselle, faites votre malle, et partez tout de suite. Je vous payerai vos huit jours.
La bonne, chétive, maigrichonne, l'air pauvre et honteux, voulut s'expliquer, bredouiller des excuses.
—Inutile, tout ce que je puis faire, c'est de ne pas vous livrer aux autorités pour attentat aux moeurs.
Alors, elle se révolta.
—Dites, c'est donc qu'on a oublié de payer la passe!
Il se leva tout droit, très grand, et la chassa d'un geste souverain, le doigt tendu vers la porte. Puis, quand elle fut partie, il se soulagea brutalement.
—A-t-on idée de cette putain qui déshonorait ma maison!
Sûr, c'en est une, ah! une vraie! répétèrent complaisamment Lise et Buteau.
Et ce dernier reprit:
—N'est-ce pas, c'est convenu, mon oncle, vous viendrez avec la petite?
M. Charles demeurait frémissant. Il était allé se regarder dans la glace, d'un mouvement inquiet; et il revenait, satisfait de lui.
—Où donc? Ah! oui, à votre mariage… C'est très bien ça, mes enfants, de vous marier… Comptez sur moi, j'irai; mais je ne vous promets pas d'amener Élodie, parce que, vous savez, à une noce, on en lâche… Hein? la garce, vous l'ai-je flanquée dehors! C'est qu'il ne faut pas que les femmes m'embêtent!… Au revoir, comptez sur moi.
Les Delhomme, chez qui Buteau et Lise se rendirent ensuite, acceptèrent, après les refus et les insistances d'usage. Il ne restait de la famille que Jésus-Christ à inviter. Mais, vraiment, il devenait insupportable, brouillé avec tous, inventant les plus sales affaires pour déconsidérer les siens; et l'on se décida à l'écarter, en tremblant qu'il ne s'en vengeât par quelque abomination.
Rognes était dans l'attente, ce fut un événement que ce mariage différé si longtemps. Hourdequin, le maire, se dérangea; mais, prié d'assister au repas du soir, il dut s'excuser, forcé justement, ce jour-là, d'aller coucher à Chartres pour un procès; et il promit que Mme Jacqueline viendrait, puisqu'on lui faisait aussi la politesse de l'inviter. On avait songé un instant à convier l'abbé Godard, afin d'avoir du monde bien. Seulement, dès les premiers mots, le curé s'emporta, parce qu'on fixait la cérémonie au jour de la Saint-Jean. Il avait une grand'messe, une fondation, à Bazoches-le-Doyen: comment voulait-on qu'il fût à Rognes le matin? Alors, les femmes, Lise, Rose, Fanny, s'entêtèrent; elles ne parlèrent pas d'invitation, il finit par céder; et il vint à midi, si furieux, qu'il leur lâcha leur messe dans un coup de colère, ce dont elles restèrent blessées profondément.
D'ailleurs, après des discussions, on avait résolu que la noce se ferait très simple, en famille, à cause de la situation de la mariée, avec son petit de trois ans bientôt. Pourtant, on était allé chez le pâtissier de Cloyes commander une tourte et le dessert, en se résignant à mettre dans ce dessert toute la dépense, pour montrer qu'on savait faire sauter les écus, lorsque l'occasion s'en présentait: il y aurait, comme à la noce de l'aînée des Coquart, les fermiers de Saint-Juste, un gâteau monté, deux crèmes, quatre assiettes de sucreries et de petits fours. A la maison, on aurait une soupe grasse, des andouilles, quatre poulets sautés, quatre lapins en gibelotte, du boeuf et du veau rôti. Et cela pour une quinzaine de personnes, on ne savait pas encore le nombre exact. S'il en restait le soir, on le finirait le lendemain.
Le ciel, un peu couvert le matin, s'était éclairci, et le jour s'achevait dans une tiédeur et une limpidité heureuses. On avait dressé le couvert au milieu de la vaste cuisine, en face de l'âtre et du fourneau, où rôtissaient les viandes, où bouillaient les sauces. Les feux chauffaient tellement la pièce, qu'on laissait larges ouvertes les deux fenêtres et la porte, par lesquelles entrait la bonne odeur pénétrante des foins, fraîchement coupés.
Depuis la veille, les filles Mouche se faisaient aider par Rose et Fanny. A trois heures, il y eut une émotion, lorsque parut la voiture du pâtissier, qui mettait aux portes les femmes du village. Tout de suite, on disposa le dessert sur la table pour le voir. Et justement, la Grande arrivait, en avance: elle s'assit, serra sa canne entre ses genoux, ne quitta plus le manger de ses yeux durs. S'il était permis de tant dépenser! Elle n'avait rien pris, le matin, pour en avaler davantage, le soir.
Les hommes, Buteau, Jean qui lui avait servi de témoin, le vieux Fouan, Delhomme accompagné de son fils Nénesse, tous en redingote et en pantalon noirs, avec de hauts chapeaux de soie, qu'ils ne quittaient pas, jouaient au bouchon, dans la cour. M. Charles arriva, seul, ayant reconduit la veille Élodie à son pensionnat de Châteaudun; et, sans y prendre part, il s'intéressa au jeu, il émit des réflexions judicieuses.
Mais, à six heures, lorsque tout se trouva prêt, il fallut attendre Jacqueline. Les femmes baissaient leurs jupes, qu'elles avaient retroussées avec des épingles, pour ne pas les salir devant le fourneau. Lise était en bleu, Françoise en rose, des soies d'un ton dur, démodées, que Lambourdieu leur avaient vendues le double de leur valeur, en les leur donnant comme la dernière nouveauté de Paris. La mère Fouan avait sorti la robe de popeline violette qu'elle promenait depuis quarante ans dans les noces du pays, et Fanny, vêtue de vert, portait tous ses bijoux, sa chaîne et sa montre, une broche, des bagues, des boucles d'oreilles. A chaque minute, une des femmes sortait sur la route, courait jusqu'au coin de l'église, pour voir si la dame de la ferme n'arrivait pas. Les viandes brûlaient, la soupe grasse, qu'on avait eu le tort de servir, refroidissait dans les assiettes. Enfin, il y eut un cri.
—La voilà! la voilà!
Et le cabriolet parut. Jacqueline en sauta lestement. Elle était charmante, ayant eu le goût, en jolie fille, de s'habiller de simple cretonne, blanche à pois rouge; et pas un bijou, la chair nue, rien que des brillants aux oreilles, un cadeau de Hourdequin, qui avait révolutionné les fermes d'alentour. Mais on fut surpris qu'elle ne renvoyât pas le valet qui l'avait amenée, après qu'on l'eut aidé à remiser la voiture. C'était un nommé Tron, une sorte de géant, la peau blanche, le poil roux, à l'air enfantin. Il venait du Perche, il était à la Borderie depuis une quinzaine comme garçon de cour.
—Tron reste, vous savez, dit-elle gaîment. Il me ramènera.
En Beauce, on n'aime guère les Percherons, qu'on accuse de fausseté et de sournoiserie. On se regardait: c'était donc un nouveau à la Cognette, cette grande bête-là? Buteau, très gentil, très farceur, depuis le matin, répondit:
—Bien sur qu'il reste! Ça suffit qu'il soit avec vous.
Lise ayant dit de commencer, on se mit à mit à table, dans une bousculade, avec des éclats de voix. Il manquait trois chaises, on courut chercher deux tabourets dépaillés, sur lesquels on plaça une planche. Déjà les cuillers tapaient ferme au fond des assiettes. La soupe était froide, couverte d'yeux de graisse qui se figeaient. Ça ne faisait rien, le vieux Fouan exprima cette idée qu'elle allait se réchauffer dans leur ventre, ce qui souleva une tempête de rires. Alors, ce fut un massacre, un engloutissement: les poulets, les lapins, les viandes défilèrent, disparurent, au milieu d'un terrible bruit de mâchoires. Très sobres chez eux, ils se crevaient d'indigestion chez les autres. La Grande ne parlait pas pour manger davantage, allant son train, d'un broiement continu; et c'était effrayant, ce qu'engouffrait ce corps sec et plat d'octogénaire, sans même enfler. Il était convenu que, par convenance, Françoise et Fanny s'occuperaient du service, pour que la mariée ne se levât pas; mais celle-ci ne pouvait se tenir, quittait sa chaise à chaque minute, se retroussait les manches, très attentionnée à vider une sauce ou à débrocher un rôti. Bientôt, du reste, la table entière s'en mêla, toujours quelqu'un était debout, se coupant du pain, tâchant de rattraper un plat. Buteau, qui s'était chargé du vin, ne suffisait plus; il avait bien eu, pour ne pas perdre son temps à boucher et à déboucher des bouteilles, le soin de mettre simplement un tonneau en perce; seulement, on ne le laissait pas manger, il devint nécessaire que Jean le relayât, en emplissant à son tour les litres. Delhomme, carrément assis, déclarait de son air sage qu'il fallait du liquide, si l'on ne voulait pas étouffer. Lorsqu'on apporta la tourte, large comme une roue de charrue, il y eût un recueillement, les godiveaux impressionnaient; et M. Charles poussa la politesse jusqu'à jurer sur son honneur qu'il n'en avait jamais vu de plus belle à Chartres. Du coup, le père Fouan, très en train, en lâcha une autre.
—Dites donc, si on se collait ça sur la fesse, ça y guérirait les crevasses!
La table se tordit, Jacqueline surtout, qui eu eut les larmes aux yeux.
Elle bégayait, elle ajoutait des choses qui se perdaient dans ses rires.
Les mariés étaient placés face à face, Buteau entre sa mère et la Grande, Lise entre le père Fouan et M. Charles; et les autres convives se trouvaient à leur plaisir, Jacqueline à côté de Tron, qui la couvait de ses yeux doux et stupides, Jean près de Françoise, séparé d'elle seulement par le petit Jules, sur lequel tous deux avaient promis de veiller; mais, dès la tourte, une forte indigestion se déclara, il fallut que la mariée allât coucher l'enfant. Ce fut ainsi que Jean et Françoise achevèrent de dîner côte à côte. Elle était très remuante, toute rouge du grand feu de l'âtre, brisée de fatigue et surexcitée pourtant. Lui, empressé, voulait se lever pour elle; mais elle s'échappait, elle tenait en outre tête à Buteau, qui, très taquin lorsqu'il était gentil, l'attaquait depuis le commencement du repas. Il la pinçait au passage, elle lui allongeait une tape, furieuse; puis, elle se relevait sous un prétexte, comme attirée, pour être pincée encore et le battre. Elle se plaignait d'avoir les hanches bleues.
—Reste donc là! répétait Jean.
—Ah! non, criait-elle, faut pas qu'il croie être mon homme aussi, parce qu'il est celui de Lise.
A la nuit noire, on avait allumé six chandelles. Depuis trois heures, on mangeait, lorsque enfin, vers dix heures, on tomba sur le dessert. Dès lors, on but du café, non pas une tasse, deux tasses, mais du café à plein bol, tout le temps. Les plaisanteries s'accentuaient: le café, ça donnait du nerf, c'était excellent pour les hommes qui dormaient trop; et, chaque fois qu'un des convives mariés en avalait une gorgée, on se tenait les côtes.
—Bien sur que tu as raison d'en boire, dit Fanny à Delhomme, très rieuse, jetée hors de sa réserve habituelle.
Il rougit, allégua posément pour excuse son trop de travail, pendant que leur fils Nénesse, la bouche grande ouverte, riait, au milieu de l'explosion de cris et de claques sur les cuisses, produite par cette confidence conjugale. D'ailleurs, le gamin avait tant mangé, qu'il en éclatait dans sa peau. Il disparut, on ne le retrouva qu'au départ, couché avec les deux vaches.
La Grande fut encore celle qui tint le plus longtemps. A minuit, elle s'acharnait sur les petits fours, avec le désespoir muet de ne pouvoir les finir. On avait torché les jattes des crèmes, balayé les miettes du gâteau monté. Et, dans l'abandon de l'ivresse croissante, les agrafes des corsages défaites, les boucles des pantalons lâchées, on changeait de place, on causait par petits groupes autour de la table, grasse de sauce, maculée de vin. Des essais de chansons n'avaient pas abouti, seule la vieille Rose, la face noyée, continuait à fredonner une polissonnerie de l'autre siècle, un refrain de sa jeunesse, dont sa tête branlante marquait la mesure. On était aussi trop peu pour danser, les hommes préféraient vider les litres d'eau-de-vie, en fumant leurs pipes, qu'ils tapaient sur la nappe, pour en faire tomber les culots. Dans un coin, Fanny et Delhomme supputaient à un sou près, devant Jean et Tron, quelle allait être la situation pécuniaire des mariés et quelles seraient leurs espérances: cela dura interminablement, chaque centimètre carré de terre était estimé, ils connaissaient toutes les fortunes de Rognes, jusqu'aux sommes représentées par le linge. A l'autre bout, Jacqueline s'était emparée de M. Charles, qu'elle contemplait avec un sourire invincible, ses jolis yeux pervers allumés de curiosité. Elle le questionnait.
—Alors, c'est drôle, Chartres? il y a du plaisir à y prendre?
Et lui répondait par un éloge du «tour de ville», la ligne de promenades plantées de vieux arbres, qui font à Chartres, une ceinture d'ombrages. En bas surtout, le long de l'Eure, les boulevards étaient très frais, en été. Puis, il y avait la cathédrale, il s'étendait sur la cathédrale, en homme bien renseigné et respectueux de la religion. Oui, un des plus beaux monuments, devenu trop vaste pour cette époque de mauvais chrétiens, presque toujours vide, au milieu de sa place déserte, que seules des ombres de dévotes traversaient en semaine; et, cette tristesse de grande ruine, il l'avait sentie, un dimanche qu'il y était entré, en passant, au moment des vêpres: on y grelottait, on n'y voyait pas clair, à cause des vitraux, si bien qu'il avait dû s'habituer au noir, avant de distinguer deux pensionnats de petites filles, perdues là comme une poignée de fourmis, chantant d'une voix aiguë de fifre, sous les voûtes. Ah! vraiment, ça serrait le coeur, qu'on abandonnât ainsi les églises pour les cabarets!
Jacqueline, étonnée, continuait à le regarder fixement, avec son sourire.
Elle finit par murmurer:
—Mais, dites donc, les femmes, à Chartres…
Il comprit, devint très grave, s'épancha pourtant, dans l'expansion de la soûlerie générale. Elle, très rose, frissonnante de petits rires, se poussait contre lui, comme pour entrer dans ce mystère d'un galop d'hommes, tous les soirs. Mais ce n'était pas ce qu'elle croyait, il lui en contait le dur travail, car il avait le vin mélancolique et paternel. Puis, il s'anima, lorsqu'elle lui eut dit qu'elle s'était amusée à passer, pour voir, devant la maison de Châteaudun, au coin de la rue Davignon et de la rue Loiseau, une petite maison délabrée, aux persiennes closes et à demi pourries. Derrière, dans un jardin mal tenu, une grosse boule de verre étamé reflétait la façade; tandis que, devant la lucarne du comble, changé en pigeonnier, des pigeons volaient, roucoulant au soleil. Ce jour-là, des enfants jouaient sur la marche de la porte, et l'on entendait les commandements, par-dessus le mur de la caserne de cavalerie voisine. Lui, l'interrompait, s'emportait. Oui, oui! il connaissait l'endroit, deux femmes dégoûtantes et éreintées, pas même des glaces en bas. C'étaient ces bouges qui déshonoraient le métier.
—Mais que voulez-vous faire dans une sous-préfecture? dit-il enfin, calmé, cédant à une philosophie tolérante d'homme supérieur.
Il était une heure du matin, on parla d'aller se coucher. Lorsqu'on avait eu un enfant ensemble, inutile, n'est-ce pas? d'y mettre des façons, pour se fourrer sous la couverture. C'était comme les farces, le poil à gratter, le lit déboulonné, les joujoux qui aboient quand on les presse, tout ça, avec eux, n'aurait guère été que de la moutarde après dîner. Le mieux était de boire encore un coup et de se dire bonsoir.
A ce moment, Lise et Fanny poussèrent un cri. Par la fenêtre ouverte, de l'ordure venait d'être jetée à pleine main, une volée de merde ramassée au pied de la haie; et les robes de ces dames se trouvaient perdues, éclaboussées du haut en bas. Quel était le cochon qui avait fait ça? On courut, on regarda sur la place, sur la route, derrière le mur. Personne. D'ailleurs, tous furent d'accord: c'était Jésus-Christ qui se vengeait de n'avoir pas été invité.
Les Fouan et les Delhomme partirent, M. Charles aussi. La Grande faisait le tour de la table, cherchant s'il ne restait rien; et elle se décida, après avoir dit à Jean que les Buteau crèveraient sur la paille. Dans le chemin, pendant que les autres, très ivres, culbutaient parmi les cailloux, on entendit son pas ferme et dur s'éloigner, avec les petits coups réguliers de sa canne?
Tron ayant attelé le cabriolet, pour Mme Jacqueline, celle-ci, sur le marchepied, se retourna.
—Est-ce que vous rentrez avec nous, Jean?… Non, n'est-ce pas?
Le garçon, qui s'apprêtait à monter, se ravisa, heureux de la laisser au camarade. Il la regarda se serrer contre le grand corps de son nouveau galant, il ne put s'empêcher de rire, quand la voiture eut disparu. Lui, rentrerait à pied, et il vint s'asseoir un instant sur le banc de pierre, dans la cour, près de Françoise, qui s'était mise là, étourdie de chaleur et de lassitude, en attendant que le monde fut parti. Les Buteau étaient déjà dans leur chambre, elle avait promis de fermer tout, avant de se coucher elle-même.
—Ah! qu'il fait bon là! soupira-t-elle, après cinq grandes minutes de silence.
Et le silence recommença, d'une paix souveraine. La nuit était criblée d'étoiles, fraîche, délicieuse. L'odeur des foins s'exhalait, montait si fort des prairies de l'Aigre, qu'elle embaumait l'air comme un parfum de fleur sauvage.
—Oui, il fait bon, répéta enfin Jean. Ça remet le coeur.
Elle ne répondit pas, et il s'aperçut qu'elle dormait. Elle glissait, elle s'appuyait contre son épaule. Alors, il demeura, une heure encore, songeant à des choses confuses. De mauvaises pensées l'envahirent, puis se dissipèrent. Elle était trop jeune, il lui semblait qu'en attendant, elle seule vieillirait et se rapprocherait de lui.
—Dis donc, Françoise, faut se coucher. On prendrait du mal.
Elle se réveilla en sursaut.
—Tiens! c'est vrai, on sera mieux dans son lit… Au revoir, Jean.
—Au revoir, Françoise.
TROISIÈME PARTIE
I
Enfin, Buteau la tenait donc, sa part, cette terre si ardemment convoitée, qu'il avait refusée pendant plus de deux ans et demi, dans une rage faite de désir, de rancune et d'obstination! Lui-même ne savait plus pourquoi il s'était ainsi entêté, brûlant au fond de signer l'acte, craignant d'être dupe, ne pouvant se consoler de n'avoir pas tout l'héritage, les dix-neuf arpents, aujourd'hui mutilés et épars. Depuis qu'il avait accepté, c'était une grande passion satisfaite, la joie brutale de la possession; et une chose la doublait, cette joie, l'idée que sa soeur et son frère étaient volés, que son lot valait davantage, à présent que le nouveau chemin bordait sa pièce. Il ne les rencontrait plus sans ricaner, en malin, disant avec des clins d'yeux:
—Tout de même, je les ai fichus dedans!
Et ce n'était point tout. Il triomphait encore de son mariage, si longtemps différé, des deux hectares que lui avait apportés Lise, touchant sa pièce, car la pensée du partage nécessaire entre les deux soeurs ne lui venait pas; ou, du moins, il le repoussait à une époque tellement lointaine qu'il espérait trouver d'ici là une façon de s'y soustraire. Il avait, en comptant la part de Françoise, huit arpents de labour, quatre de pré, environ deux et demi de vigne; et il les garderait, on lui arracherait plutôt un membre; jamais surtout il ne lâcherait la parcelle des Cornailles, au bord du chemin, laquelle, maintenant, mesurait près de trois hectares. Ni sa soeur ni son frère n'en avait une pareille; il en parlait les joues enflées, crevant d'orgueil.
Un an se passa, et cette première année de possession fut pour Buteau une jouissance. A aucune époque, quand il s'était loué chez les autres, il n'avait fouillé la terre d'un labour si profond: elle était à lui, il voulait la pénétrer, la féconder jusqu'au ventre. Le soir, il rentrait épuisé, avec sa charrue dont le soc luisait comme de l'argent. En mars, il hersa ses blés, en avril, ses avoines, multipliant les soins, se donnant tout entier. Lorsque les pièces ne demandaient plus de travail, il y retournait pour les voir, en amoureux. Il en faisait le tour, se baissait et prenait, de son geste accoutumé, une poignée, une motte grasse, qu'il aimait à écraser, à laisser couler entre ses doigts, heureux surtout s'il ne la sentait ni trop sèche ni trop humide, flairant bon le pain qui pousse.
Ainsi, la Beauce, devant lui, déroula sa verdure, de novembre à juillet, depuis le moment où les pointes vertes se montrent jusqu'à celui où les hautes tiges jaunissent. Sans sortir de sa maison, il la désirait sous ses yeux, il avait débarricadé la fenêtre de la cuisine, celle de derrière, qui donnait sur la plaine; et il se plantait là, il voyait dix lieues de pays, la nappe immense, élargie, toute nue, sous la rondeur du ciel. Pas un arbre, rien que les poteaux télégraphiques de la route de Châteaudun à Orléans, filant droit, à perte de vue. D'abord, dans les grands carrés de terre brune, au ras du sol, il n'y eut qu'une ombre verdâtre, à peine sensible. Puis, ce vert tendre s'accentua, des pans de velours vert, d'un ton presque uniforme. Puis, les brins montèrent et s'épaissirent, chaque plante prit sa nuance, il distingua de loin le vert jaune du blé, le vert bleu de l'avoine, le vert gris du seigle, des pièces à l'infini, étalées dans tous les sens, parmi les plaques rouges des trèfles incarnat. C'était l'époque où la Beauce est belle de sa jeunesse, ainsi vêtue de printemps, unie et fraîche à l'oeil, en sa monotonie. Les tiges grandirent encore, et ce fut la mer, la mer des céréales, roulante, profonde, sans bornes. Le matin, par les beaux temps, un brouillard rose s'envolait. A mesure que montait le soleil, dans l'air limpide, une brise soufflait par grandes haleines régulières, creusant les champs d'une houle, qui partait de l'horizon, se prolongeait, allait mourir à l'autre bout. Un vacillement pâlissait les teintes, des moires de vieil or couraient le long des blés, les avoines bleuissaient, tandis que les seigles frémissants avaient des reflets violâtres. Continuellement, une ondulation succédait à une autre, l'éternel flux battait sous le vent du large. Quand le soir tombait, des façades lointaines, vivement éclairées, étaient comme des voiles blanches, des clochers émergeant plantaient des mâts, derrière des plis de terrain. Il faisait froid, les ténèbres élargissaient cette sensation humide et murmurante de pleine mer, un bois lointain s'évanouissait, pareil à la tache perdue d'un continent.
Buteau, par les mauvais temps, la regarda aussi, cette Beauce ouverte à ses pieds, de même que le pêcheur regarde de sa falaise la mer démontée, où la tempête lui vole son pain. Il y vit un violent orage, une nuée noire qui la plomba d'un reflet livide, des éclairs rouges brûlant à la pointe des herbes, dans des éclats de foudre. Il y vit une trombe d'eau venir de plus de six lieues, d'abord un mince nuage fauve, tordu comme une corde, puis une masse hurlante accourant d'un galop de monstre puis, derrière, l'éventrement des récoltes, un sillage de trois kilomètres de largeur, tout piétiné, brisé, rasé. Ses pièces n'avaient pas souffert, il plaignait le désastre des autres avec des ricanements de joie intime. Et, à mesure que le blé montait, son plaisir grandissait. Déjà, l'îlot gris d'un village avait disparu à l'horizon, derrière le niveau croissant des verdures. Il ne restait que les toitures de la Borderie, qui, à leur tour, furent submergées. Un moulin, avec ses ailes, demeura seul, ainsi qu'une épave. Partout du blé, la mer de blé envahissante, débordante, couvrant la terre de son immensité verte.
—Ah! nom de Dieu! disait-il chaque soir en se mettant à table, si l'été n'est pas trop sec, nous aurons du pain toujours!
Chez les Buteau, on s'était installé. Les époux avaient pris la grande chambre du bas, et Françoise se contentait, au-dessus d'eux, de l'ancienne petite chambre du père Mouche, lavée, meublée d'un lit de sangle, d'une vieille commode, d'une table et de deux chaises. Elle s'occupait des vaches, menait sa vie d'autrefois. Pourtant, dans cette paix, une cause de mauvaise entente dormait, la question du partage entre les deux soeurs, laissée en suspens. Au lendemain du mariage de l'aînée, le vieux Fouan, qui était tuteur de la cadette, avait insisté pour que ce partage eût lieu, afin d'éviter tout ennui plus tard. Mais Buteau s'était récrié. A quoi bon? Françoise était trop jeune, elle n'avait pas besoin de sa terre. Est-ce qu'il y avait rien de changé? elle vivait chez sa soeur comme auparavant, on la nourrissait, on l'habillait; enfin, elle ne pouvait pas se plaindre, bien sûr. A toutes ces raisons, le vieux hochait la tête: on ne savait jamais ce qui arrivait, le mieux était de se mettre en règle; et la jeune fille elle-même insistait, voulait connaître sa part, quitte à la laisser ensuite aux soins de son beau-frère. Celui-ci, cependant, l'avait emporté par sa brusquerie bon enfant, obstiné et goguenard. On n'en parlait plus, il étalait partout la joie de vivre ainsi, gentiment, en famille.
—Faut de la bonne entente, je ne connais que ça!
En effet, au bout des premiers dix mois, il n'y avait pas encore eu de querelle entre les deux soeurs, ni dans le ménage, lorsque les choses, lentement, se gâtèrent. Cela commença par de méchantes humeurs. On se boudait, on en vint aux mots durs; et, dessous, le ferment du tien et du mien, continuant son ravage, gâtait peu à peu l'amitié.
Certainement, Lise et Françoise ne s'adoraient plus de leur grande tendresse d'autrefois. Personne, maintenant, ne les rencontrait, les bras à la taille, enveloppées du même châle, se promenant dans la nuit tombante. On les avait comme séparées, une froideur grandissait entre elles. Depuis qu'un homme était là, il semblait à Françoise qu'on lui prenait sa soeur. Elle qui, auparavant, partageait tout avec Lise, ne partageait pas cet homme; et il était ainsi devenu la chose étrangère, l'obstacle, qui lui barrait le coeur où elle vivait seule. Elle s'en allait sans embrasser son aînée, quand Buteau l'embrassait, blessée, comme si quelqu'un avait bu dans son verre. En matière de propriété, elle gardait ses idées d'enfant, elle apportait une passion extraordinaire: ça, c'est à moi, ça, c'est à toi; et, puisque sa soeur était désormais à un autre, elle la laissait, mais elle voulait ce qui était à elle, la moitié de la terre et de la maison.
Dans cette colère de Françoise, il y avait une autre cause, qu'elle-même n'aurait pu dire. Jusque-là, glacée par le veuvage du père Mouche, la maison, où l'on ne s'aimait pas, n'avait eu pour elle aucun souffle troublant. Et voilà qu'un mâle l'habitait, un mâle brutal, habitué à trousser les filles au fond des fossés, et dont les rigolades secouaient les cloisons, haletaient à travers les fentes des boiseries. Elle savait tout, instruite par les bêtes, elle en était dégoûtée et exaspérée. Dans la journée, elle préférait sortir pour les laisser faire leur cochonnerie à l'aise. Le soir, s'ils commençaient à rire en quittant la table, elle leur criait d'attendre au moins qu'elle eût fini la vaisselle. Et elle gagnait sa chambre, fermant les portes violemment, bégayant des insultes: Salops! salops! entre ses dents serrées. Malgré tout, elle croyait entendre encore ce qui se passait en bas. La tête enfoncée dans l'oreiller, le drap tiré jusqu'aux yeux, elle brûlait de fièvre, l'ouïe et la vue hantées d'hallucinations, souffrant des révoltes de sa puberté.
Le pis était que Buteau, en la voyant si occupée de ça, la plaisantait, par farce. Eh bien? quoi donc? qu'est-ce qu'elle dirait, quand il lui faudrait y passer? Lise, aussi, riait, ne trouvant là aucun mal. Et lui, alors, expliquait son idée sur la bagatelle: puisque le bon Dieu avait donné à chacun ce plaisir qui ne coûtait rien, il était permis de s'en payer tant qu'on pouvait, jusqu'aux oreilles; mais pas d'enfant, ah! pour ça, non! n'en fallait plus! On en faisait toujours trop, lorsqu'on n'était pas marié, par bêtise. Ainsi Jules, une fichue surprise tout de même, qu'il avait bien dû accepter. Mais, lorsqu'on était marié, on devenait sérieux, il se serait plutôt coupé comme un chat, que d'en recommencer un autre. Merci! pour qu'il y eût une bouche encore à la maison, où le pain, déjà, filait si raide! Aussi ouvrait-il l'oeil; se surveillant avec sa femme, si grasse, la mâtine, qu'elle goberait la chose du coup, disait-il, en ajoutant pour rire qu'il labourait dur et ne semait pas. Du blé, oh! du blé, tant que le ventre enflé de la terre pouvait en lâcher! mais des mioches, c'était fini, jamais!
Et, au milieu de ces continuels détails, de ces accouplements qu'elle frôlait et qu'elle sentait, le trouble de Françoise allait grandissant. On prétendait que son caractère changeait: elle était prise, en effet, d'humeurs inexplicables, avec des sautes continuelles, gaie, puis triste, puis bourrue et mauvaise. Le matin, elle suivait Buteau d'un regard noir, lorsque, sans se gêner, il traversait la cuisine, à moitié nu. Des querelles avaient éclaté entre elle et sa soeur pour des vétilles, pour une tasse qu'elle venait de casser: est-ce qu'elle n'était pas à elle aussi, cette tasse, la moitié au moins? est-ce qu'elle ne pouvait pas casser la moitié de tout, si ça lui plaisait? Sur ces questions de propriété, les disputes tournaient à l'aigu, laissaient des rancunes de plusieurs jours.
Vers cette époque, Buteau céda lui-même à une humeur exécrable. La terre souffrait d'une terrible sécheresse, pas une goutte d'eau n'était tombée depuis six semaines; et il rentrait les poings serrés, malade de voir les récoltes compromises, les seigles chétifs, les avoines maigres, les blés grillés avant d'être en grains. Il en souffrait positivement, comme les blés eux-mêmes, l'estomac rétréci, les membres noués de crampes, rapetissé, desséché de malaise et de colère. Aussi, un matin, pour la première fois, s'empoigna-t-il avec Françoise. Il faisait chaud, il était resté la chemise ouverte, la culotte déboutonnée, près de lui tomber des fesses, après s'être lavé au puits; et, comme il s'asseyait pour manger sa soupe, Françoise, qui le servait, tourna un instant derrière lui. Enfin, elle éclata, toute rouge.
—Dis, rentre ta chemise, c'est dégoûtant.
Il était mal planté, il s'emporta.
—Nom de Dieu! as-tu fini de m'éplucher?… Ne regarde pas, si ça t'offusque… Tas donc bien envie d'en tâter, morveuse, que t'es toujours là-dessus?
Elle rougit encore, elle bégaya, tandis que Lise avait le tort d'ajouter:
—Il a raison, tu nous embêtes à la fin… Va-t'en, si l'on n'est plus libre chez soi.
—C'est ça, je m'en irai, dit rageusement Françoise, qui sortit en faisant claquer la porte.
Mais, le lendemain, Buteau était redevenu gentil, conciliant et goguenard. Dans la nuit, le ciel s'était couvert, il tombait depuis douze heures une pluie fine, tiède, pénétrante, une de ces pluies d'été qui ravivent la campagne; et il avait ouvert la fenêtre, sur la plaine, il était là dés l'aube, à regarder cette eau, radieux, les mains dans les poches, répétant:
—Nous v'là bourgeois, puisque le bon Dieu travaille pour nous… Ah! sacré tonnerre! des journées passées comme ça, à faire le feignant, ça vaut mieux que les journées où l'on s'esquinte sans profit.
Lente, douce, interminable, la pluie ruisselait toujours; et il entendait la Beauce boire, cette Beauce sans rivières et sans sources, si altérée. C'était un grand murmure, un bruit de gorge universel, où il y avait du bien-être. Tout absorbait, se trempait, tout reverdissait dans l'averse. Le blé reprenait une santé de jeunesse, ferme et droit, portant haut l'épi, qui allait se gonfler, énorme, crevant de farine. Et lui, comme la terre, comme le blé, buvait par tous ses pores, détendu, rafraîchi, guéri, revenant se planter devant la fenêtre, pour crier:
—Allez, allez donc!… C'est des pièces de cent sous qui tombent!
Brusquement, il entendit quelqu'un ouvrir la porte, il se tourna, et il eut la surprise de reconnaître le vieux Fouan.
—Tiens! le père!… Vous venez donc de la chasse aux grenouilles?
Le vieux, après s'être battu avec un grand parapluie bleu, entra, en laissant ses sabots sur le seuil.
—Fameux coup d'arrosoir, dit-il simplement. Fallait ça.
Depuis un an que le partage était définitivement consommé, signé, enregistré, il n'avait plus qu'une occupation, celle d'aller revoir ses anciennes pièces. On le rencontrait toujours rôdant autour d'elles, s'intéressant, triste ou gai selon l'état des récoltes, gueulant contre ses enfants, parce que ce n'était plus ça, que c'était leur faute, si rien ne marchait. Cette pluie le ragaillardissait, lui aussi.
—Et alors, reprit Buteau, vous entrez nous voir, en passant?
Françoise, muette jusque-là, s'avança et dit d'une voix nette:
—Non, c'est moi qui ai prié mon oncle de venir.
Lise, debout devant la table, en train d'écosser des pois, lâcha la besogne, attendit, les bras ballants, le visage subitement dur. Buteau, qui avait d'abord fermé les poings, reprenait son air de rire, résolu à ne pas se fâcher.
—Oui, expliqua lentement le vieux, la petite a causé avec moi, hier… Vous voyez si j'avais raison de vouloir régler les affaires tout de suite. Chacun sa part, on ne se brouille pas pour ça: au contraire, ça empêche les disputes… Et, à cette heure, faut bien en finir. C'est son droit, n'est-ce pas? d'être fixée sur ce qui lui revient. Moi, je serai répréhensible… Alors donc, nous allons dire un jour et nous irons tous ensemble chez M. Baillehache.
Mais Lise ne put se contenir davantage.
—Pourquoi ne nous envoie-t-elle pas les gendarmes? On dirait qu'on la vole, bon sang!… Est-ce que je raconte dehors, moi, qu'elle est un vrai bâton merdeux, à ne pas savoir par quel bout la prendre?
Françoise allait répondre sur ce ton, lorsque Buteau, qui l'avait saisie par derrière, comme pour jouer, s'écria:
—En v'là des bêtises!… On s'asticote, mais on s'aime tout de même, pas vrai? Ça serait propre de ne pas être d'accord entre soeurs.
La jeune fille s'était dégagée d'une secousse, et la querelle allait reprendre, lorsqu'il eut une exclamation joyeuse, en voyant la porte s'ouvrir de nouveau.
—Jean!… Ah! quelle soupe! un vrai caniche!
En effet, Jean, venu au pas de course de la ferme, comme cela lui arrivait souvent, n'avait jeté qu'un sac sur ses épaules, pour se protéger; et il était trempé, ruisselant, fumant, riant lui-même en bon garçon. Pendant qu'il se secouait, Buteau, retourné devant la fenêtre, s'épanouissait de plus en plus, devant la pluie entêtée.
—Oh! ça tombe, ça tombe, c'est une bénédiction!… Non, vrai! c'est rigolo, tant ça tombe!
Puis, revenant:
—Tu arrives bien, toi. Ces deux-là se mangeaient… Françoise veut qu'on partage, pour nous quitter.
—Comment? cette gamine! cria Jean, saisi.
Son désir était devenu une passion violente, cachée; et il n'avait d'autre satisfaction que de la voir dans cette maison, où il était reçu en ami. Vingt fois déjà, il l'aurait demandée en mariage, s'il ne s'était pas trouvé si vieux pour elle si jeune: il avait beau attendre, les quinze années de différence ne se comblaient pas. Personne ne semblait se douter qu'il pût songer à elle, ni elle-même, ni sa soeur, ni son beau-frère. Aussi était-ce pour cela que ce dernier l'accueillait si cordialement, sans peur des suites.
—Gamine, ah! c'est le vrai mot, dit-il avec un haussement paternel des épaules.
Mais Françoise, raidie, les yeux à terre, s'entêtait.
—Je veux ma part.
—Ce serait le plus sage, murmura le vieux Fouan.
Alors, Jean la prit doucement par les poignets, l'attira contre ses genoux; et il la gardait ainsi, les mains frémissantes de lui sentir la peau, il lui parlait de sa bonne voix, qui s'altérait, à mesure qu'il la suppliait de rester. Où irait-elle? chez des étrangers, en condition à Cloyes ou à Châteaudun? Est-ce qu'elle n'était pas mieux, dans cette maison où elle avait grandi, au milieu de gens qui l'aimaient? Elle l'écoutait, et elle s'attendrissait à son tour; car, si elle ne pensait guère à voir en lui un amoureux, elle lui obéissait volontiers d'habitude, beaucoup par amitié et un peu par crainte, le trouvant très sérieux.
—Je veux ma part, répéta-t-elle, ébranlée; seulement, je ne dis pas que je m'en irai.
—Eh! bête, intervint Buteau, qu'est-ce que tu en ficheras, de ta part, si tu restes? Tu as tout, comme ta soeur, comme moi: pourquoi en veux-tu la moitié?… Non, c'est à crever de rire!… Écoutes-bien. Le jour où tu te marieras, on fera le partage.
Les yeux de Jean, fixés sur elle, vacillèrent, comme si son coeur eût défailli.
—Tu entends? le jour de ton mariage.
Elle ne répondait pas, oppressée.
Et, maintenant, ma petite Françoise, va embrasser ta soeur. Ça vaudra mieux.
Lise n'était pas mauvaise encore, dans sa gaieté bourdonnante de commère grasse; et elle pleura, lorsque Françoise se pendit à son cou. Buteau, enchanté d'avoir ajourné l'affaire, cria que, nom de Dieu! on allait boire un coup. Il apporta cinq verres, déboucha une bouteille, retourna en chercher une seconde. La face tannée du vieux Fouan s'était colorée, tandis qu'il expliquait que, lui, était pour le devoir. Tous burent, les femmes ainsi que les hommes, à la santé de chacun et de la compagnie.
—C'est bon, le vin! cria Buteau en reposant rudement son verre, eh bien! vous direz ce que vous voudrez, mais ça ne vaut pas cette eau qui tombe… Regardez-moi ça, en v'là encore, en v'là toujours! ah! c'est riche!
Et tous, en tas devant la fenêtre, épanouis, dans une sorte d'extase religieuse, regardaient ruisseler la pluie tiède, lente, sans fin, comme s'ils avaient vu, sous cette eau bienfaisante, pousser les grands blés verts.
II
Un jour de cet été, la vieille Rose, qui avait eu des faiblesses, et dont les jambes n'allaient plus, fit venir sa petite-nièce Palmyre, pour laver la maison, Fouan était sorti rôder à son habitude, autour des cultures; et, pendant que la misérable, sur les genoux, trempée d'eau, s'épuisait à frotter, l'autre la suivait pas à pas, toutes les deux remâchant les mêmes histoires.
D'abord, il fut question du malheur de Palmyre, que son frère Hilarion battait maintenant. Oui, cet innocent, cet infirme était devenu mauvais; et, comme il ne connaissait pas sa force, avec ses poings capables de broyer des pierres, elle craignait toujours d'être tuée, quand il l'empoignait. Mais elle ne voulait pas qu'on s'en mêlât, elle renvoyait le monde, arrivant à l'apaiser, dans l'infinie tendresse qu'elle gardait pour lui. L'autre semaine, il y avait eu un scandale dont tout Rognes causait encore, une telle batterie, que les voisins étaient accourus et l'avaient trouvé se livrant sur elle à des abominations.
—Dis, ma fille, demanda Rose pour provoquer ses confidences, c'est donc qu'il voulait te forcer, le brutal.
Palmyre, cessant de frotter, accroupie dans ses guenilles ruisselantes, se fâcha, sans répondre.
—Est-ce que ça les regardait, les autres? est-ce qu'ils avaient besoin d'entrer espionner chez nous?… Nous ne volons personne.
—Dame! reprit la vieille, pourtant si vous couchez ensemble, comme on le raconte, c'est très mal.
Un instant, la malheureuse resta muette, la face souffrante, les yeux vagues au loin; puis, cassée de nouveau en deux, elle bégaya, en coupant chaque phrase du va-et-vient de ses bras maigres.
—Ah! très mal, est-ce qu'on sait?… Le curé m'a fait demander, pour me dire que nous irions en enfer. Pas le pauvre chéri toujours… Un innocent, monsieur le curé, ai-je répondu, un garçon qui n'en sait pas plus long qu'un petit de trois semaines; et qui serait mort si je ne l'avais pas nourri, et qui n'a guère eu de bonheur d'être ce qu'il est!… A moi, n'est-ce pas? c'est mon affaire. Le jour où il m'étranglera, dans un des coups de rage qui le prennent à cette heure, je verrai bien si le bon Dieu veut me pardonner.
Rose, qui savait la vérité depuis longtemps, voyant qu'elle n'apprendrait aucun détail nouveau, conclut d'un air sage:
—Quand les choses sont d'une manière, elles ne sont pas d'une autre…
N'importe, ce n'est pas une vie que tu t'es faite, ma fille.
Et elle se lamenta sur ce que tout le monde avait son malheur. Ainsi, elle et son homme, en enduraient-ils des misères, depuis qu'ils avaient eu le bon coeur de se dépouiller pour leurs enfants! Dès lors, elle ne s'arrêta plus. C'était son éternel sujet de plaintes.
—Mon Dieu! les égards, on finit tout de même par s'en passer. Lorsque les enfants sont cochons, ils sont cochons… S'ils payaient la rente seulement…
Elle expliqua, pour la vingtième fois, que Delhomme seul apportait ses trimestres de cinquante francs, oh! à la minute. Buteau, lui, toujours en retard, tâchait de liarder: ainsi, bien que la date fut échue depuis dix jours, elle l'attendait encore, il avait promis de venir s'acquitter, le soir même. Quant à Jésus-Christ, c'était plus simple, il ne donnait rien, on ne voyait jamais la couleur de son argent. Et, juste ce matin-là, est-ce qu'il n'avait pas eu le toupet d'envoyer la Trouille, qui s'était mise à pleurnicher et à demander un emprunt de cent sous, pour faire du bouillon à son père, malade? Ah! on la connaissait, sa maladie: un fameux trou sous le nez! Aussi l'avait-on bien reçue, cette gueuse, en la chargeant de dire à son père que, si, le soir, il n'apportait pas ses cinquante francs, comme son frère Buteau, on lui enverrait l'huissier.
—Histoire de l'effrayer, car le pauvre garçon, tout de même, n'est pas méchant, ajouta Rose, qui s'attendrissait déjà, dans sa préférence pour son aîné.
A la nuit tombante, Fouan étant rentré dîner, elle recommença à table, pendant qu'il mangeait, la tête basse, muet. Était-ce Dieu possible, cela, que de leur six cents francs ils eussent seulement les deux cents francs de Delhomme, à peine cent francs de Buteau, rien du tout de Jésus-Christ, ce qui faisait juste la moitié de la rente! Et les bougres avaient signé chez le notaire, c'était écrit, déposé à la justice! Ils s'en fichaient bien, de la justice!
Palmyre qui, dans l'obscurité, achevait d'essuyer le carreau de la cuisine, répondait la même phrase à chaque plainte, comme un refrain de misère.
—Ah! sûr, chacun a son mal, on en crève!
Rose se décidait enfin à allumer, lorsque la Grande entra, avec son tricot. Dans ses longs jours, il n'y avait point de veillée; mais, pour ne pas même user un bout de chandelle, elle venait passer chez son frère l'heure de nuit, avant d'aller se coucher à tâtons. Tout de suite, elle s'installa, et Palmyre, qui avait encore à récurer des pots et des casseroles, ne souffla plus, saisie de voir sa grand'mère.
—Si tu as besoin d'eau chaude, ma fille, reprit Rose, entame un fagot.
Elle se contint un instant, s'efforça de parler d'autre chose; car, devant la Grande, les Fouan évitaient de se plaindre, sachant qu'ils lui faisaient plaisir, quand ils regrettaient tout haut de s'être dépouillés. Mais la passion l'emporta.
—Et va, tu peux mettre le fagot entier, si on appelle ça un fagot. Des brindilles de bois mort, des rognures de haies!… Faut vraiment que Fanny ratisse son bûcher, pour nous envoyer de la pourriture pareille.
Fouan, resté à la table, devant un verre plein, sortit alors du silence où il semblait vouloir s'enfermer. Il s'emporta.
—As-tu fini, nom de Dieu! avec ton fagot? C'est de la saleté, nous le savons!… Qu'est-ce que je dirai donc, moi, de cette cochonnerie de piquette que Delhomme me donne pour du vin?
Il éleva le verre, le regarda à la chandelle.
—Hein? qu'a-t-il bien pu foutre là-dedans? Ce n'est pas même de la rinçure de tonneau… Et il est honnête, celui-là! Les deux autres nous laisseraient crever de soif, sans aller nous chercher une bouteille d'eau à la rivière.
Enfin, il se décida à boire son vin d'un coup. Mais il cracha violemment.
—Ah! la poison! c'est peut-être bien pour me faire claquer tout de suite.
Dès ce moment, Fouan et Rose s'abandonnèrent à leur rancune, sans plus rien ménager. Leurs coeurs ulcérés se soulageaient, ils alternaient les litanies de leurs récriminations, chacun à son tour disait son grief. Ainsi, les dix litres de lait par semaine: d'abord, ils n'en recevaient pas six; et puis, s'il ne passait point entre les mains de monsieur le curé, ce lait-là, n'empêche qu'il devait être bon chrétien. C'était comme pour les oeufs, certainement qu'on les commandait exprès aux poules, car on n'en aurait pas trouvé d'aussi petits sur tout le marché de Cloyes: oui, une vraie curiosité, et donnés de si mauvais coeur, qu'ils avaient le temps de se gâter en route. Quant aux fromages, ah! les fromages! Rose se tordait de coliques, chaque fois qu'elle en mangeait. Elle courut en chercher un, elle voulut absolument que Palmyre y goutât. Hein? était-ce une horreur? ça ne criait-il pas vengeance? Ils devaient y ajouter de la farine, peut-être bien du plâtre. Mais déjà Fouan se lamentait d'en être réduit à ne plus pouvoir fumer qu'un sou de tabac par jour; et, aussitôt, elle regretta son café noir qu'il lui avait fallu supprimer; et tous les deux à la fois, ensuite, les accusèrent de la mort de leur vieux chien infirme, qu'ils s'étaient décidés à noyer la veille, parce qu'il coûtait trop pour eux, maintenant.
—Je leur ai tout donné, cria le vieux, et les bougres se foutent de moi!… Ah! ça nous tuera, tant nous rageons à nous voir dans cette misère!
Ils s'arrêtèrent enfin, et la Grande, qui n'avait pas desserré les lèvres, les regarda l'un après l'autre, de ses yeux ronds d'oiseau mauvais.
—C'est bien fait! dit-elle.
Mais, juste à ce moment, Buteau entra. Palmyre, ayant terminé son travail, en profita pour s'échapper, avec les quinze sous que Rose venait de lui mettre dans la main. Et Buteau, debout au milieu de la pièce, se tint immobile, dans ce silence prudent du paysan qui ne veut jamais parler le premier. Deux minutes s'écoulèrent. Le père fut forcé d'entamer les choses.
—Alors, tu te décides, c'est heureux…. Depuis dix jours, tu te fais bien attendre.
L'autre se dandinait.
—Quand on peut, on peut. Chacun sait comment son pain cuit.
—Possible, mais à ce compte-là, si ça durait, pendant que tu en mangerais, du pain, nous crèverions, nous autres…. Tu as signé, tu dois payer au jour et à l'heure.
En voyant son père se fâcher, Buteau plaisanta.
—Dites donc, si j'arrive trop tard, je m'en retourne…. Ce n'est donc pas déjà très gentil, de payer? Il y en a qui s'en passent.
Cette allusion à Jésus-Christ inquiéta Rose, qui se permit de tirer la veste de son homme. Il retint un geste de colère, il reprit:
—C'est bon, donne tes cinquante francs, j'ai préparé le reçu.
Sans se presser, Buteau se fouilla. Il avait eu, sur la Grande, un coup d'oeil de contrariété, l'air gêné par sa présence. Elle en abandonnait son tricot, elle regardait de ses prunelles fixes, dans l'attente de voir l'argent. Le père et la mère, eux aussi, s'étaient rapprochés, ne quittant plus la main du garçon. Et, sous ces trois paires d'yeux, largement ouverts, il se résigna à sortir une première pièce de cent sous.