—Une, dit-il, en la posant sur la table.
Les autres suivirent, avec une lenteur croissante. Il continuait à les compter tout haut, d'une voix qui faiblissait. Après la cinquième il s'arrêta, dut faire de profondes recherches pour en trouver une encore, puis cria d'une voix raffermie, très forte:
—Et six!
Les Fouan attendaient toujours, mais rien ne vint plus.
—Comment, six? finit par dire le père. C'est dix qu'il en faut…. Est-ce que tu te fiches de nous? Le trimestre dernier, quarante francs, et celui-ci trente!
Tout de suite, Buteau prit une voix geignarde. Ah! rien n'allait. Le blé avait encore baissé, les avoines étaient chétives. Jusqu'à son cheval, dont le ventre enflait, si bien qu'il avait dû faire venir deux fois le vétérinaire. Enfin, c'était la ruine, il ne savait comment joindre les deux bouts.
—Ça ne me regarde pas, répétait furieusement le vieux. Donne les cinquante francs, ou je t'envoie en justice.
Cependant, il s'apaisa, à l'idée de n'accepter les six pièces qu'en acompte; et il parla de refaire son reçu.
—Alors, tu me donneras les vingt francs la semaine prochaine…. Je vas mettre ça sur le papier.
Mais déjà, d'une main prompte, Buteau avait repris l'argent sur la table.
—Non, non! pas de ça!… Je veux être quitte. Laissez le reçu, ou je file…. Ah bien! vrai! ça ne vaudrait pas la peine de me dépouiller, si je vous devais encore.
Et ce fut terrible, le père et le fils s'obstinèrent, répétant sans se lasser les mêmes mots, l'un exaspéré de n'avoir pas empoché l'argent tout de suite, l'autre le serrant dans son poing, résolu à ne plus le lâcher que donnant donnant. Une seconde fois, la mère dut tirer son homme par la veste, et il céda de nouveau.
—Tiens! sacré voleur, le voilà, le papier! Je devrais te le coller d'une gifle sur la gueule… Donne l'argent.
L'échange eut lieu, de poing à poing; et Buteau, la scène jouée, se mit à rire. Il s'en alla, gentil, satisfait, en souhaitant bien le bonsoir à la compagnie. Fouan s'était assis devant la table, l'air épuisé. Alors, la Grande, avant de reprendre son tricot, haussa les épaules, lui jeta violemment ces deux mots:
—Foutue bête!
Il y eut un silence, et la porte fut rouverte, Jésus-Christ entra. Averti par la Trouille que son frère payait le soir, il le guettait de la route, il avait attendu sa sortie, pour se présenter à son tour. Le visage doux, il était simplement attendri d'un reste d'ivresse de la veille. Dès le seuil, ses yeux allèrent droit aux six pièces de cent sous, que Fouan avait eu l'imprudence de remettre sur la table.
—Ah! c'est Hyacinthe! cria Rose, heureuse de le voir.
—Oui, c'est moi…. Bonne santé à tous!
Et il s'avança, sans quitter de l'oeil les pièces blanches, luisantes comme des lunes, à la chandelle. Le père, qui avait tourné la tête, suivit son regard, aperçut l'argent, dans un sursaut d'inquiétude. Vivement, il posa dessus une assiette, pour le cacher. Trop tard!
—Foutue bête! pensa-t-il, irrité de sa négligence. La Grande a raison.
Puis, tout haut, brutal:
—Tu fais bien de venir nous payer, car, aussi vrai que cette chandelle nous éclaire, je t'envoyais l'huissier demain.
—Oui, la Trouille m'a dit ça, gémit Jésus-Christ très humble, et je me suis dérangé, parce que, n'est-ce pas? vous ne pouvez vouloir ma mort… Payer, bon Dieu! avec quoi payer, quand on n'a pas du pain à sa suffisance?…. Nous avons tout vendu, oh! je ne blague pas, venez voir vous-même, si vous croyez que je blague. Plus de draps aux lits, plus de meubles, plus rien… Et, avec ça je suis malade…
Un ricanement d'incrédulité l'interrompit. Il continua sans entendre:
—Peut-être que ça ne paraît guère, mais n'empêche que j'ai quelque chose de mauvais dans le sac. Je tousse, je sens que je m'en vas… Encore, quand on a du bouillon! Mais quand on a pas du bouillon, on claque, hein? c'est la vérité…. Bien sur que je vous payerais, si j'avais de l'argent. Dites-moi où il y en a, que je vous en donne, et que je commence par me mettre un pot-au-feu. V'là quinze jours que je n'ai pas vu de viande.
Rose commençait à s'émouvoir, tandis que Fouan se fâchait davantage.
—T'as tout bu, feignant, propre à rien, tant pis pour toi! De si belles terres, qui étaient dans la famille depuis des ans et des ans, tu les as mises en gage! Oui, il y a des mois que, toi et ta garce de fille, vous faites la noce, et si c'est fini, à cette heure, crevez donc!
Jésus-Christ n'hésita plus, il sanglota.
—Ce n'est pas d'un père, ce que vous dites. Faut être dénaturé pour renier son enfant… Moi, j'ai bon coeur, c'est ce qui causera ma perte… Si vous n'aviez pas d'argent! mais puisque vous en avez, est-ce que ça se refuse, une aumône à un fils?…. J'irai mendier chez les autres, ce sera du propre, ah! oui, du propre!
Et, à chaque phrase, lâchée au milieu de ses larmes, il jetait sur l'assiette un regard oblique qui faisait trembler le vieux. Puis, feignant d'étouffer, il ne poussa plus que des cris assourdissants d'homme qu'on égorge.
Rose, bouleversée, gagnée par les sanglots, joignit les mains, pour supplier Fouan.
—Voyons, mon homme…
Mais ce dernier, se débattant, refusant encore, l'interrompit.
—Non non, il se fout de nous…. Veux-tu te taire, animal? Est-ce qu'il y a du bon sens à gueuler ainsi? Les voisins vont venir, tu nous rends tous malades.
Cela ne fit que redoubler les clameurs de l'ivrogne, qui beugla:
—Je ne vous ai pas dit… L'huissier vient demain saisir chez moi. Oui, pour un billet que j'ai signé à Lambourdieu… Je ne suis qu'un cochon, je vous déshonore, faut que j'en finisse. Ah! cochon! tout ce que je mérite, c'est de boire un coup dans l'Aigre, jusqu'à plus soif… Si seulement j'avais trente francs…
Fouan, excédé, vaincu par cette scène, tressaillit, à ce chiffre de trente francs. Il écarta l'assiette. A quoi bon? puisque le bougre les voyait et les comptait à travers la faïence.
—Tu veux tout, est-ce raisonnable, nom de Dieu!… Tiens! tu nous assommes, prends-en la moitié, et file, qu'on ne te revoie pas!
Jésus-Christ, guéri soudain, parut se consulter, puis déclara:
—Quinze francs, non, c'est trop court, ça ne peut pas faire l'affaire.
Mettons-en vingt, et je vous lâche.
Ensuite, lorsqu'il tint les quatre pièces de cent sous, il les égaya tous, en leur racontant le tour qu'il avait joué à Bécu, de fausses lignes de fond, placées dans la partie réservée de l'Aigre, de telle manière que le garde champêtre était tombé à l'eau, en voulant les retirer. Et il s'en alla enfin, après s'être fait offrir un verre du mauvais vin de Delhomme, qu'il traita de sale canaille, pour oser donner à un père cette drogue-là.
—Tout de même, il est gentil, dit Rose, lorsqu'il eut refermé la porte.
La Grande s'était mise debout, pliant son tricot, près de partir. Elle regarda sa belle-soeur, puis son frère, fixement; et elle sortit à son tour, après leur avoir crié, dans une colère longtemps contenue:
—Pas un sou, foutues bêtes! ne me demandez pas un sou, jamais! jamais!
Dehors, elle rencontra Buteau, qui revenait de chez Macqueron, étonné d'y avoir vu entrer Jésus-Christ, très gai, la poche sonnante d'écus. Il avait soupçonné vaguement l'histoire.
—Eh! oui, cette grande canaille emporte ton argent. Ah! ce qu'il va se gargariser avec, en se fichant de toi!
Buteau, hors de lui, tapa des deux poings dans la porte des Fouan. Si on ne la lui avait pas ouverte, il l'aurait enfoncée. Les deux vieux se couchaient déjà, la mère avait retiré son bonnet et sa robe, en jupon, ses cheveux gris tombés sur les tempes. Et, quand ils se furent décides à rouvrir, il se jeta entre eux, criant d'une voix étranglée:
—Mon argent! mon argent!
Ils eurent peur, ils s'écartèrent, étourdis, ne comprenant pas encore.
—Est-ce que vous croyez que je m'extermine pour ma rosse de frère? Il ne foutrait rien, et c'est moi qui le gobergerais!… Ah! non, ah! non!
Fouan voulut nier, mais l'autre lui coupa brutalement la parole.
—Hein! quoi? voilà que vous mentez, à cette heure!… Je vous dis qu'il a mon argent. Je l'ai senti, je l'ai entendu sonner dans sa poche, à ce gueux! Mon argent que j'ai sué, mon argent qu'il va boire!… Si ce n'est pas vrai, montrez-le-moi donc. Oui, si vous les avez encore, montrez-moi les pièces… Je les connais, je saurai bien. Montrez-moi les pièces.
Et il s'entêta, il répéta à vingt reprises cette phrase dont il fouettait sa colère. Il en arriva à donner des coups de poing sur la table, exigeant les pièces, là, tout de suite, jurant qu'il ne les reprendrait pas, voulant simplement les voir. Puis, comme les vieux tremblants balbutiaient, il éclata de fureur.
—Il les a, c'est clair!… Du tonnerre de Dieu si je vous rapporte un sou! Pour vous autres, on pouvait se saigner; mais pour entretenir cette crapule, ah! j'aimerais mieux me couper les bras!
Pourtant, le père, lui aussi, finissait par se fâcher.
—En v'là assez, n'est-ce pas? Est-ce que ça te regarde, nos affaires? Il est à moi, ton argent, j'en peux bien faire ce qu'il me plaît.
—Qu'est-ce que vous dites? reprit Buteau, en s'avançant sur lui, blême, les poings serrés. Vous voulez donc que je lâche tout… Eh bien! je trouve que c'est trop salop, oui! salop, de tirer des sous à vos enfants, lorsque vous avez pour sûr de quoi vivre… Oh! vous aurez beau dire non! Le magot est par là, je le sais.
Saisi, le vieux se démenait, la voix cassée, les bras faibles, ne retrouvant plus son autorité d'autrefois, pour le chasser.
—Non, non, il n'y a pas un liard… Vas-tu foutre le camp!
—Si je cherchais! si je cherchais! répétait Buteau qui déjà ouvrait les tiroirs et tapait dans les murs.
Alors, Rose, terrifiée, craignant une bataille entre le père et le fils, se pendit à une épaule de ce dernier, en bégayant:
—Malheureux, tu veux donc nous tuer?
Brusquement, il se retourna vers elle, la saisit par les poignets, lui cria dans la face, sans voir sa pauvre tête grise, usée et lasse:
—Vous, c'est votre faute! C'est vous qui avez donné l'argent à
Hyacinthe… Vous ne m'avez jamais aimé, vous êtes une vieille coquine!
Et il la poussa, d'une secousse si rude, qu'elle s'en alla, défaillante, tomber assise contre le mur. Elle avait jeté une plainte sourde. Il la regarda un instant, pliée là comme une loque; puis, il partit d'un air fou, il fit claquer la porte, en jurant:
—Nom de Dieu de nom de Dieu!
Le lendemain, Rose ne put quitter le lit. On appela le docteur Finet, qui revint trois fois sans la soulager. A la troisième visite, l'ayant trouvée à l'agonie, il prit Fouan à part, il demanda comme un service d'écrire tout de suite et de laisser le permis d'inhumer: cela lui éviterait une course, il usait de cet expédient, pour les hameaux lointains. Cependant, elle dura trente-six heures encore. Lui, aux questions, avait répondu que c'était la vieillesse et le travail, qu'il fallait bien s'en aller, quand le corps était fini. Mais, dans Rognes, où l'on savait l'histoire, tous disaient que c'était un sang tourné. Il y eut beaucoup de monde à l'enterrement, Buteau et le reste de la famille s'y conduisirent très bien.
Et, lorsqu'on eut rebouché le trou, au cimetière, le vieux Fouan rentra seul dans la maison, où ils avaient vécu et souffert à deux, pendant cinquante ans. Il mangea debout un morceau de pain et de fromage. Puis, il rôda au travers des bâtiments et du jardin vides, ne sachant à quoi tuer son chagrin. Il n'avait plus rien à faire, il sortit pour monter sur le plateau, à ses anciennes pièces, voir si le blé poussait.
III
Pendant tout une année, Fouan vécut de la sorte, silencieux dans la maison déserte. On l'y trouvait sans cesse sur les jambes, allant, venant, les mains tremblantes, et ne faisant rien. Il restait des heures devant les auges moisies de l'étable, retournait se planter à la porte de la grange vide, comme cloué là par une songerie profonde. Le jardin l'occupait un peu; mais il s'affaiblissait, il se courbait davantage vers la terre, qui semblait le rappeler à elle; et, deux fois, on l'avait secouru, le nez tombé dans ses plants de salades.
Depuis les vingt francs donnés à Jésus-Christ, Delhomme payait seul la rente, car Buteau s'entêtait à ne plus verser un sou, déclarant qu'il aimait mieux aller en justice, que de voir son argent filer dans la poche de sa canaille de frère. Ce dernier, en effet, arrachait encore de temps à autre une aumône forcée à son père, que ses scènes de larmes anéantissaient.
Ce fut alors que Delhomme, devant cet abandon du vieux, exploité, malade de solitude, eut l'idée de le prendre. Pourquoi ne vendrait-il pas la maison et n'habiterait-il pas chez sa fille? Il n'y manquerait de rien, on n'aurait plus les deux cents francs de rente à lui payer. Le lendemain, Buteau, ayant appris cette offre, accourut, en fit une semblable, avec tout un étalage de ses devoirs de fils. De l'argent pour le gâcher, non! mais du moment qu'il s'agissait de son père tout seul, celui-ci pouvait venir, il mangerait et dormirait, à l'aise. Au fond, sa pensée dut être que sa soeur n'attirait le vieux que dans le calcul de mettre la main sur le magot soupçonné. Lui-même pourtant commençait à douter de l'existence de cet argent, flairé en vain. Et il était très partagé, il offrait son toit par orgueil, en comptant bien que le père refuserait, en souffrant à l'idée qu'il accepterait peut-être l'hospitalité des Delhomme. Du reste, Fouan montra une grande répugnance, presque de la peur, pour la première comme pour la seconde des deux propositions. Non! non! valait mieux son pain sec chez soi que du rôti chez les autres: c'était moins amer. Il avait vécu là, il mourrait là.
Les choses allèrent ainsi jusqu'à la mi-juillet, à la Saint-Henri, qui était la fête patronale de Rognes. Un bal forain, couvert de toile, s'installait d'ordinaire dans les prés de l'Aigre; et il y avait, sur la route, en face de la mairie, trois baraques, un tir, un camelot vendant de tout, jusqu'à des rubans, et un jeu de tournevire, où l'on gagnait des sucres d'orge. Or, ce jour-là, M. Baillehache, qui déjeunait à la Borderie, étant descendu causer avec Delhomme, celui-ci le pria de l'accompagner chez le père Fouan, pour lui faire entendre raison. Depuis la mort de Rose, le notaire conseillait également au vieillard de se retirer près de sa fille et de vendre la maison inutile, trop grande à cette heure. Elle valait bien trois mille francs, il offrait même d'en garder l'argent et de lui en payer la rente, par petites sommes, au fur et à mesure de ses menus besoins.
Ils trouvèrent le vieux dans son effarement habituel, piétinant au hasard, hébété devant un tas de bois, qu'il voulait scier, sans en avoir la force. Ce matin-là, ses pauvres mains tremblaient plus encore que de coutume, car il avait eu, la veille, à subir une rude attaque de Jésus-Christ, qui, pour lui faire vingt francs, en vue de la fête du lendemain, était venu jouer le grand jeu, beuglant à le rendre fou, se traînant par terre, menaçant de se percer le coeur d'un coutelas, apporté exprès dans sa manche. Et il avait donné les vingt francs, il l'avoua tout de suite au notaire, d'un air d'angoisse.
—Dites, est-ce que vous feriez autrement, vous? Moi, je ne peux plus, je ne peux plus!
Alors, M. Baillehache profita de la circonstance.
—Ce n'est pas tenable, vous y laisserez la peau. A votre âge il est imprudent de vivre seul; et, si vous ne voulez pas être mangé, il faut écouter votre fille, vendre et aller chez elle.
—Ah! c'est aussi votre conseil, murmura Fouan.
Il jetait un regard oblique sur Delhomme, qui affectait de ne pas intervenir. Mais, quand celui-ci remarqua ce regard de défiance, il parla.
—Vous savez, père, je ne dis rien, parce que vous croyez peut-être que j'ai intérêt à vous prendre…. Fichtre, non! ce sera un rude dérangement…. Seulement, n'est-ce pas? ça me fâche, de voir que vous vous arrangez si mal, quand vous pourriez être si à l'aise.
—Bon, bon, répondit le vieux, faut y réfléchir encore…. Le jour où ça se décidera, je saurai bien le dire.
Et ni son gendre, ni le notaire, ne purent en tirer davantage. Il se plaignait qu'on le bousculât, son autorité, peu à peu morte se réfugiait dans cette obstination de vieil homme, même contraire à son bien-être. En dehors de sa vague épouvante à l'idée de n'avoir plus de maison, lui qui souffrait déjà tant de n'avoir plus de terres, il disait non, parce que tous voulaient lui faire dire oui. Ces bougres-là avaient donc à y gagner? Il dirait oui, quand ça lui plairait.
La veille, Jésus-Christ, enchanté, ayant eu la faiblesse de montrer à la Trouille les quatre pièces de cent sous, ne s'était endormi qu'en les tenant dans son poing fermé; car la garce, la dernière fois, lui en avait effarouché une sous son traversin, en profitant de ce qu'il était rentré gris, pour prétendre qu'il devait l'avoir perdue. A son réveil, il eut une terreur, son poing avait lâché les pièces, dans le sommeil; mais il les retrouva sous ses fesses, toutes chaudes, et cela le secoua d'une joie énorme, salivant déjà à la pensée de les casser chez Lengaigne: c'était la fête, cochon qui reviendrait chez soi avec de la monnaie! Vainement, pendant la matinée, la Trouille le cajola pour qu'il lui en donnât une, une toute petite, disait-elle. Il la repoussait, il ne fut même pas reconnaissant des oeufs volés qu'elle lui servit en omelette. Non! ça ne suffisait pas d'aimer bien son père, l'argent était fait pour les hommes. Alors, elle s'habilla de rage, mit sa robe de popeline bleue, un cadeau des temps de bombance, en disant qu'elle aussi allait s'amuser. Et elle n'était pas à vingt mètres de la porte, qu'elle se retourna, criant:
—Père, père! regarde!
La main levée, elle montrait, au bout de ses doigts minces, une belle pièce de cent sous qui luisait comme un soleil.
Il se crut volé, il se fouilla, pâlissant. Mais les vingt francs étaient bien dans sa poche, la gueuse avait dû faire du commerce avec ses oies; et le tour lui sembla drôle, il eut un ricanement paternel, en la laissant se sauver.
Jésus-Christ n'était sévère que sur un point, la morale. Aussi, une demi-heure plus tard, entra-t-il dans une grande colère. Il s'en allait à son tour, il fermait sa porte, lorsqu'un paysan endimanché, qui passait en bas, sur la route, le héla.
—Jésus-Christ! ohé, Jésus-Christ!
—Quoi?
—C'est ta fille qu'est sur le dos.
—Et puis?
—Et puis, y a un homme dessus.
—Où ça donc?
—Là, dans le fossé, au coin de la pièce à Guillaume.
Alors, il leva ses deux poings au ciel, furieusement.
—Bon! merci! je prends mon fouet!… Ah! nom de Dieu de salope qui me déshonore!
Il était rentré chez lui, pour décrocher, derrière la porte, à gauche, le grand fouet de roulier dont il ne se servait que dans ces occasions; et il partit, le fouet sous le bras, se courbant, filant le long des buissons, comme à la chasse, afin de tomber sur les amoureux sans être vu.
Mais, lorsqu'il déboucha, au détour de la route, Nénesse qui faisait le guet, du haut d'un tas de pierres, l'aperçut. C'était Delphin qui était sur la Trouille, et chacun son tour d'ailleurs, l'un en sentinelle avancée, lorsque l'autre rigolait.
—Méfiance! cria Nénesse, v'là Jésus-Christ!
Il avait vu le fouet, il détala comme un lièvre, à travers champs.
Dans le fossé herbu, la Trouille, d'une secousse avait jeté Delphin de côté. Ah! fichu sort, son père! Et elle eut pourtant la présence d'esprit de donner au gamin la pièce de cent sous.
—Cache-la dans ta chemise, tu me la rendras…. Vite, tire-toi des pieds, nom d'un chien!
Jésus-Christ arrivait en ouragan, ébranlant la terre de son galop, faisant tournoyer son grand fouet, dont les claquements sonnaient ainsi que des coups de feu.
—Ah, salope! ah, catin! tu vas la danser!
Dans sa rage, lorsqu'il eut reconnu le fils au garde champêtre, il le manqua, pendant que celui-ci, mal reculotté, s'enfuyait à quatre pattes parmi les ronces. Elle, empêtrée, la jupe en l'air, ne pouvait nier. D'un coup, qui cingla les cuisses, il la mit debout, la tira hors du fossé. Et la chasse commença.
—Tiens, fille de putain!… Tiens, vois si ça va te le boucher!
La Trouille, sans une parole, habituée à ces courses, galopait avec des sauts de chèvre. L'ordinaire tactique de son père était de la ramener ainsi à la maison, où il l'enfermait. Aussi essayait-elle de s'échapper vers la plaine, espérant le lasser. Cette fois, elle faillit réussir, grâce à une rencontre. Depuis un instant, M. Charles et Élodie, qu'il menait à la fête, étaient là, arrêtés, plantés au milieu de la route. Ils avaient tout vu, la petite les yeux écarquillés de stupéfaction innocente, lui rouge de honte, crevant d'indignation bourgeoise. Et le pis encore fut que cette Trouille impudique, en le reconnaissant, voulut se mettre sous sa protection. Il la repoussa, mais le fouet arrivait; et pour l'éviter, elle tourna autour de son oncle et de sa cousine, tandis que son père, avec des jurons et des mots de caserne, lui reprochait sa conduite, tournant lui aussi, claquant à la volée, de toute la vigueur de son bras. M. Charles, emprisonné dans ce cercle abominable, étourdi, ahuri, dut se résigner à enfoncer la face d'Élodie dans son gilet. Et il perdait la tête à ce point, qu'il devint lui-même très grossier.
—Mais, sale trou, veux-tu bien nous lâcher! Mais qui est-ce qui m'a foutu cette famille, dans ce bordel de pays!
Délogée, la Trouille sentit qu'elle était perdue. Un coup de fouet, qui l'enveloppa aux aisselles, la fit virer comme une toupie; un autre la culbuta, en lui arrachant une mèche de cheveux. Dès lors, ramenée dans le bon chemin, elle n'eut plus que l'idée de rentrer au terrier, le plus vivement possible. Elle sauta les haies, franchit les fossés, coupa à travers les vignes, sans craindre de s'empaler au milieu des échalas. Mais ses petites jambes ne pouvaient lutter, les coups pleuvaient sur ses épaules rondes, sur ses reins encore frémissants, sur toute cette chair de fillette précoce, qui s'en moquait d'ailleurs, qui finissait par trouver ça drôle, d'être chatouillée si fort. Ce fut en riant d'un rire nerveux qu'elle rentra d'un bond et qu'elle se réfugia dans un coin, où le grand fouet ne l'atteignait plus.
—Donne tes cent sous, dit le père. C'est pour te punir.
Elle jura qu'elle les avait perdus en courant. Mais il ricana d'incrédulité, et il la fouilla. Comme il ne trouvait rien, il s'emporta de nouveau.
—Hein? tu les as donnés à ton galant… Nom de Dieu de bête! qui leur fout du plaisir et qui les paye!
Et il s'en alla, hors de lui, en l'enfermant, en criant qu'elle resterait là toute seule jusqu'au lendemain, car il comptait ne pas rentrer.
La Trouille, derrière son dos, se visita le corps, zébré seulement de de deux ou trois bleus, se recoiffa, se rhabilla. Ensuite, tranquillement, elle défît la serrure, travail pour lequel elle avait acquis une extrême adresse; puis, elle décampa, sans même prendre le soin de refermer la porte: ah bien! les voleurs seraient joliment volés, s'il en venait! Elle savait où retrouver Nénesse et Delphin, dans un petit bois, au bord de l'Aigre. En effet, ils l'y attendaient; et ce fut le tour de son cousin Nénesse. Lui, avait trois francs, l'autre, six sous. Lorsque Delphin lui eut rendu sa pièce, elle décida en bonne fille qu'on mangerait le tout ensemble. Ils revinrent vers la fête, elle leur fit tirer des macarons, après s'être acheté un gros noeud de satin rouge, qu'elle se piqua dans les cheveux.
Cependant, Jésus-Christ arrivait chez Lengaigne, quand il rencontra Bécu, qui avait sa plaque astiquée sur une blouse neuve. Il l'apostropha violemment.
—Dis donc, toi, si c'est comme ça que tu fais ta tournée!… Sais-tu où je l'ai trouvé, ton Delphin?
—Où ça?
—Sur ma fille… Je vas écrire au préfet, pour qu'il te casse, père de cochon, cochon toi-même!
Du coup, Bécu se fâcha.
—Ta fille, je ne vois que ses jambes en l'air… Ah! elle a débauché Delphin. Du tonnerre de Dieu si je ne la fais pas emballer par les gendarmes!
—Essaye donc, brigand!
Les deux hommes, nez à nez, se mangeaient. Et, brusquement, il y eut une détente, leur fureur tomba.
—Faut s'expliquer, entrons boire un verre, dit Jésus-Christ.
—Pas le sou, dit Bécu.
Alors, l'autre, très gai, sortit une première pièce de cinq francs, la fit sauter, se la planta dans l'oeil.
—Hein? cassons-la, père la Joie!… Entre donc, vieille tripe! C'est mon tour, tu payes assez souvent.
Ils entrèrent chez Lengaigne, ricanant d'aise, se poussant d'une grande tape affectueuse. Cette année-là, Lengaigne avait eu une idée: comme le propriétaire du bal forain refusait de venir monter sa baraque, dégoûté de n'avoir pas fait ses frais, l'année précédente, le cabaretier s'était lancé à installer un bal dans sa grange, contiguë à la boutique, et dont la porte charretière ouvrait sur la route; même il avait percé la cloison, les deux salles communiquaient maintenant. Et cette idée lui attirait la clientèle du village entier, son rival Macqueron enrageait, en face, de n'avoir personne.
—Deux litres tout de suite, chacun le sien! gueula Jésus-Christ.
Mais, comme Flore le servait, effarée, radieuse de tant de monde, il s'aperçut qu'il avait coupé la lecture d'une lettre que Lengaigne faisait à voix haute, debout au milieu d'un groupe de paysans. Interrogé, celui-ci répondit avec importance que c'était une lettre de son fils Victor, écrite du régiment.
—Ah! ah! le gaillard! dit Bécu intéressé. Et qu'est-ce qu'il raconte? Faut nous recommencer ça.
Lengaigne alors recommença sa lecture.
—«Mes chers parents, c'est pour vous dire que nous voici à Lille en Flandre, depuis un mois moins sept jours. Le pays n'est pas mauvais, si ce n'est que le vin est cher, car on doit y mettre jusqu'à seize sous le litre….»
Et la lettre, dans ses quatre pages d'écriture appliquée, ne contenait guère autre chose. Le même détail revenait à l'infini, en phrases qui s'allongeaient. Tous, du reste, se récriaient chaque fois sur le prix du vin: il y avait des pays comme ça, fichue garnison! Aux dernières lignes, perçait une tentative de carotte, douze francs demandés pour remplacer une paire de souliers perdus.
—Ah! ah! le gaillard! répéta le garde champêtre. Le v'là un homme, nom de
Dieu!
Après les deux litres, Jésus-Christ en demanda deux autres, du vin bouché, à vingt sous; il payait à mesure, pour étonner, cognant son argent sur la table, révolutionnant le cabaret; et, quand la première pièce de cinq francs fut bue, il en tira une seconde, se la vissa de nouveau dans l'oeil, cria que lorsqu'il n'y en avait plus, il y en avait encore. L'après-midi s'écoula de la sorte, dans la bousculade des buveurs qui entraient et qui sortaient, au milieu de la soûlerie montante. Tous, si mornes et si réfléchis en semaine, gueulaient, tapaient des poings, crachaient violemment. Un grand maigre eut l'idée de se faire raser, et Lengaigne, tout de suite, l'assit parmi les autres, lui gratta le cuir si rudement, qu'on entendait le rasoir sur la couenne, comme s'il avait échaudé un cochon. Un deuxième prit la place, ce fut une rigolade. Et les langues allaient leur train, on daubait sur le Macqueron, qui n'osait plus sortir. Est-ce que ce n'était pas sa faute, à cet adjoint manqué, si le bal avait refusé de venir? On s'arrange. Mais bien sûr qu'il aimait mieux voter des routes, pour se faire payer trois fois leur valeur des terrains qu'il donnait. Cette allusion souleva une tempête de rires. La grosse Flore, dont ce jour-là devait rester le triomphe, courait à la porte éclater d'une gaieté insultante, chaque fois qu'elle voyait passer, derrière les vitres d'en face, le visage verdi de Coelina.
—Des cigares! madame Lengaigne, commanda Jésus-Christ d'une voix tonnante.
Des chers! des dix centimes!
Comme la nuit était tombée, et qu'on allumait les lampes à pétrole, la Bécu entra, venant chercher son homme. Mais une terrible partie de cartes s'était engagée.
—Arrives-tu, dis? Il est plus de huit heures. Faut manger à la fin.
Il la regarda fixement, d'un air majestueux d'ivrogne.
—Va te faire foutre!
Alors, Jésus-Christ déborda.
—Madame Bécu, je vous invite… Hein? nous allons nous coller un gueuleton à nous trois… Vous entendez, la patronne! tout ce que vous avez de mieux, du jambon, du lapin, du dessert… Et n'ayez pas peur. Approchez voir un peu… Attention!
Il feignit de se fouiller longuement. Puis, tout d'un coup, il sortit sa troisième pièce, qu'il tint en l'air.
—Coucou, ah! la voilà!
On se tordit, un gros faillit s'en étrangler. Ce bougre de Jésus-Christ était tout de même bien rigolo! Et il y en avait qui faisaient la farce de le tâter du haut en bas, comme s'il avait eu des écus dans la viande, pour en sortir ainsi jusqu'à plus soif.
—Dites donc, la Bécu, répéta-t-il à dix reprises, en mangeant, si Bécu veut, nous couchons ensemble… Ça va-t-il?
Elle était très sale, ne sachant pas, disait-elle, qu'elle resterait à la fête; et elle riait, chafouine, noire, d'une maigreur rouillée de vieille aiguille; tandis que le gaillard, sans tarder, lui empoignait les cuisses à nu sous la table. Le mari, ivre-mort, bavait, ricanait, gueulait que la garce n'en aurait pas trop de deux.
Dix heures sonnaient, le bal commença. Par la porte de communication, on voyait flamber les quatre lampes, que des fils de fer attachaient aux poutres. Clou, le maréchal ferrant, était là, avec son trombone, ainsi que le neveu d'un cordier de Bazoches-le-Doyen, qui jouait du violon. L'entrée était libre, on payait deux sous chaque danse. La terre battue de la grange venait d'être arrosée, à cause de la poussière. Quand les instruments se taisaient, on entendait, au dehors, les détonations du tir, sèches et régulières. Et la route, si sombre d'habitude, était incendiée par les réflecteurs des deux autres baraques, le bimbelotier étincelant de dorures, le jeu de tournevire, orné de glaces et tendu de rouge comme une chapelle.
—Tiens! v'là fifille! cria Jésus-Christ, les yeux mouillés.
C'était la Trouille, en effet, qui faisait son entrée au bal, suivie de Delphin et de Nénesse; et le père ne semblait pas surpris de la voir là, bien qu'il l'eût enfermée. Outre le noeud rouge qui éclatait dans ses cheveux, elle avait au cou un épais collier en faux corail, des perles de cire à cacheter, saignantes sur sa peau brune. Tous trois, du reste, las de rôder devant les baraques, étaient hébétés et empoissés d'une indigestion de sucreries. Delphin, en blouse, avait la tête nue, une tête ronde et inculte de petit sauvage, ne se plaisant qu'au grand air. Nénesse, tourmenté déjà d'un besoin d'élégance citadine, était vêtu d'un complet acheté chez Lambourdieu, un de ces étroits fourreaux cousus à la grosse dans la basse confection de Paris; et il portait un chapeau melon, en haine de son village, qu'il méprisait.
—Fifille! appela Jésus-Christ. Fifille, viens me goûter ça… Hein? c'est du fameux!
Il la fit boire dans son verre, tandis que la Bécu demandait sévèrement à
Delphin:
—Qu'est-ce que t'as fait de ta casquette?
—Je l'ai perdue.
—Perdue!… Avance ici que je te gifle!
Mais Bécu intervint, ricanant et flatté au souvenir des gaillardises précoces de son fils.
—Lâche-le donc! le v'là qui pousse… Alors, vermines, vous fricassez ensemble?… Ah! le bougre, ah! le bougre!
—Allez jouer, conclut paternellement Jésus-Christ. Et soyez sages.
—Ils sont soûls comme des cochons, dit Nénesse d'un air dégoûté, en rentrant dans le bal.
La Trouille se mit à rire.
—Tiens! j'te crois! j'y comptais bien… C'est pour ça qu'ils sont gentils.
Le bal s'animait, on n'entendait que le trombone de Clou, pétardant et étouffant le jeu grêle du petit violon. La terre battue, trop arrosée, faisait boue sous les lourdes semelles; et bientôt, de toutes les cottes remuées, des vestes et des corsages que mouillaient, aux aisselles, de larges taches de sueur, il monta une violente odeur de bouc, qu'accentuait l'âcreté filante des lampes. Mais, entre deux quadrilles, une chose émotionna, l'entrée de Berthe, la fille aux Macqueron, vêtue d'une toilette de foulard, pareille à celles que les demoiselles du percepteur portaient à Cloyes, le jour de la Saint-Lubin. Quoi donc? ses parents lui avaient-ils permis de venir? ou bien, derrière leur dos, s'était-elle échappée? Et l'on remarqua qu'elle dansait uniquement avec le fils d'un charron, que son père lui avait défendu de voir, à cause d'une haine de famille. On en plaisantait: paraît que ça ne l'amusait plus, de se détruire la santé toute seule!
Jésus-Christ, depuis un instant, bien qu'il fût très gris, s'était avisé de la sale tête de Lequeu, planté à la porte de communication, regardant Berthe sauter aux bras de son galant. Et il ne put se tenir.
—Dites, monsieur Lequeu, vous ne la faites pas danser, votre amoureuse?
—Qui ça, mon amoureuse? demanda le maître d'école, la face verdie d'un flot de bile.
—Mais les jolis yeux culottés, là-bas!
Lequeu, furieux d'avoir été deviné, tourna le dos, resta là, immobile, dans un de ces silences d'homme supérieur, où il s'enfermait par prudence et dédain. Et, Lengaigne s'étant avancé, Jésus-Christ le harponna. Hein? lui avait-il lâché son affaire, à ce chieur d'encre! On lui en donnerait, des filles riches! Ce n'était point que N'en-a-pas fût si chic, car elle n'avait des cheveux que sur la tête; et, très allumé, il affirma la chose comme s'il l'avait vue. Ça se disait de Cloyes à Châteaudun, les garçon en rigolaient. Pas un poil, parole d'honneur! la place aussi nue qu'un menton de curé. Tous alors, stupéfiés du phénomène, se haussèrent pour contempler Berthe, en la suivant avec une légère grimace de répugnance, chaque fois que la danse la ramenait, très blanche, dans le vol de ses jupes.
—Vieux filou, reprit Jésus-Christ, qui se mit à tutoyer Lengaigne, ce n'est pas comme ta fille, elle en a!
Celui-ci répondit, d'un air de vanité:
—Ah! pour sûr!
Suzanne, maintenant, était à Paris, dans la haute, disait-on. Il se montrait discret, parlait d'une belle place. Mais des paysans entraient toujours, et un fermier lui ayant demandé des nouvelles de Victor, il sortit de nouveau la lettre. «Mes chers parents, c'est pour vous dire que nous voici à Lille en Flandre…» On l'écoutait, des gens qui l'avaient déjà entendue cinq ou six fois, se rapprochaient. Il y avait bien seize sous le litre? oui, seize sous!
—Fichu pays! répéta Bécu.
A ce moment, Jean parut. Il alla tout de suite donner un coup d'oeil dans le bal, comme s'il y cherchait quelqu'un. Puis, il revint, désappointé, inquiet. Depuis deux mois, il n'osait plus faire de si fréquentes visites chez Buteau, car il le sentait froid, presque hostile. Sans doute, il avait mal caché ce qu'il éprouvait pour Françoise, cette amitié croissante qui l'enfiévrait à cette heure, et le camarade s'en était aperçu. Ça devait lui déplaire, déranger des calculs.
—Bonsoir, dit Jean en s'approchant d'une table, où Fouan et Delhomme buvaient une bouteille de bière.
—Voulez-vous faire comme nous, Caporal? offrit poliment Delhomme.
Jean accepta; et, quand il eut trinqué:
—C'est drôle que Buteau ne soit pas venu.
—Justement, le voici! dit Fouan.
En effet, Buteau entrait, mais seul. Lentement, il fit le tour du cabaret, donna des poignées de main; puis, arrivé devant la table de son père et de son beau-frère, il resta debout, refusant de s'asseoir, ne voulant rien prendre.
—Lise et Françoise ne dansent donc pas? finit par demander Jean, dont la voix tremblait.
Buteau le regarda fixement, de ses petits yeux durs.
—Françoise est couchée, ça vaut mieux pour les jeunesses.
Mais une scène, près d'eux, coupa court, en les intéressant. Jésus-Christ s'empoignait avec Flore. Il demandait un litre de rhum pour faire un brûlot, et elle refusait de l'apporter.
—Non, plus rien, vous êtes assez soûl.
—Hein? qu'est-ce qu'elle chante?… Est-ce que tu crois, bougresse, que je ne te payerai pas? Je t'achète ta baraque, veux-tu?… Tiens! je n'ai qu'à me moucher, regarde!
Il avait caché dans son poing sa quatrième pièce de cent sous, il se pinça le nez entre deux doigts, souffla fortement, et eut l'air d'en tirer la pièce, qu'il promena ensuite comme un ostensoir.
V'là ce que je mouche, quand je suis enrhumé!
Une acclamation ébranla les murs, et Flore, subjuguée, apporta le litre de rhum et du sucre. Il fallut encore un saladier. Ce bougre de Jésus-Christ tint alors la salle entière, en remuant le punch, les coudes hauts, sa face rouge allumée par les flammes, qui achevaient de surchauffer l'air, le brouillard opaque des lampes et des pipes.
Mais Buteau, que la vue de l'argent avait exaspéré, éclata tout d'un coup.
—Grand cochon, tu n'as pas honte de boire ainsi l'argent que tu voles à notre père!
L'autre le prit à la rigolade.
—Ah! tu causes, Cadet!… C'est donc que tu es à jeun, pour dire des couillonnades pareilles!
—Je dis que tu es un salop, que tu finiras au bagne… D'abord, c'est toi qui as fait mourir notre mère de chagrin…
L'ivrogne tapa sa cuiller, déchaîna une tempête de feu dans le saladier, en étouffant de rire.
—Bon, bon, va toujours… C'est moi pour sûr, si ce n'est pas toi.
—Et je dis encore que des mangeurs de ton espèce, ça ne mérite pas que le blé pousse… Quand on pense que notre terre, oui! toute cette terre que nos vieux ont eu tant de peine à nous laisser, tu l'as engagée, fichue à d'autres!… Sale canaille, qu'as-tu fait de la terre?
Du coup, Jésus-Christ s'anima. Son punch s'éteignait, il se carra, se renversa sur sa chaise, en voyant que tous les buveurs se taisaient et écoutaient, pour juger.
—La terre, gueula-t-il, mais elle se fout de toi, la terre! tu es son esclave, elle te prend ton plaisir, tes forces, ta vie, imbécile! et elle ne te fait seulement pas riche!… Tandis que moi, qui la méprise, les bras croisés, qui me contente de lui allonger des coups de botte, eh bien! moi, tu vois, je suis rentier, je m'arrose!… Ah! bougre de jeanjean!
Les paysans rirent encore, pendant que Buteau, surpris par la rudesse de cette attaque, se contentait de bégayer:
—Propre à rien! gâcheur de besogne, qui ne travaille pas et qui s'en vante!
—La terre, en voilà une blague! continua Jésus-Christ, lancé. Vrai! tu es rouillé, si tu en es toujours à cette blague-là… Est-ce que ça existe, la terre? elle est à moi, elle est à toi, elle n'est a personne. Est-ce qu'elle n'était pas au vieux? et n'a-t-il pas dû la couper pour nous la donner? et toi, ne la couperas-tu pas, pour tes petits?… Alors quoi? Ça va, ça vient, ça augmente, ça diminue, ça diminue surtout; car te voilà un gros monsieur, avec tes six arpents, lorsque le père en avait dix-neuf… Moi, ça m'a dégoûté, c'était trop petit, j'ai bouffé tout. Et puis, j'aime les placements solides, et la terre, vois-tu, Cadet, ça craque! Je ne foutrais pas un liard dessus, ça sent la sale affaire, une fichue catastrophe qui va vous tous nettoyer… La banqueroute! tous des jobards!
Un silence de mort se faisait peu à peu dans le cabaret. Personne ne riait plus, les faces inquiètes des paysans se tournaient vers ce grand diable, qui lâchait dans l'ivresse le pêle-mêle baroque de ses opinions, les idées de l'ancien troupier d'Afrique, du rouleur de villes, du politique de marchands de vin. Ce qui surnageait, c'était l'homme de 48, le communiste humanitaire, resté à genoux devant 89.
—Liberté, égalité, fraternité! Faut en revenir à la révolution! On nous a volés dans le partage, les bourgeois ont tout pris, et, nom de Dieu! on les forcera bien à rendre… Est-ce qu'un homme n'en vaut pas un autre? est-ce que c'est juste, par exemple, toute la terre à ce jean-foutre de la Borderie, et rien à moi?… Je veux mes droits, je veux ma part, tout le monde aura sa part.
Bécu, trop ivre pour défendre l'autorité, approuvait, sans comprendre. Mais il eut une lueur de bon sens, il fit des restrictions.
—Ça oui, ça oui… Pourtant, le roi est le roi. Ce qui est à moi, n'est pas toi.
Un murmure d'approbation courut, et Buteau prit sa revanche.
—N'écoutez donc pas, il est bon à tuer!
Les rires recommencèrent, et Jésus-Christ perdit toute mesure, se mit debout, en tapant des poings.
—Attends-moi donc à la prochaine… Oui, j'irai causer avec toi, sacré lâche! Tu fais le crâne aujourd'hui, parce que tu es avec le maire, avec l'adjoint, avec ton député de quatre sous! Hein? tu lui lèches les bottes, à celui-là, tu es assez bête pour croire qu'il est le plus fort et qu'il t'aide à vendre ton blé. Eh bien! moi, qui n'ai rien à vendre, je vous ai tous dans le cul, toi, le maire, l'adjoint, le député et les gendarmes!… Demain, ce sera notre tour d'être les plus forts, et il n'y aura pas que moi, il y aura tous les pauvres bougres qui en ont assez de claquer de faim, et il y aura vous autres, oui! vous autres, quand vous serez las de nourrir les bourgeois, sans avoir seulement du pain à manger!…. Rasés, les propriétaires! on leur cassera la gueule, la terre sera à qui la prendra. Tu entends, Cadet! ta terre, je la prends, je chie dessus!
—Viens-y donc, je te crève d'un coup de fusil, comme un chien! cria
Buteau, si hors de lui, qu'il s'en alla en faisant claquer la porte.
Déjà Lequeu, après avoir écouté d'un air fermé, était parti, en fonctionnaire qui ne pouvait se compromettre plus longtemps. Fouan et Delhomme, le nez dans leur chope, ne soufflaient mot, honteux, sachant que, s'ils intervenaient, l'ivrogne crierait davantage. Aux tables voisines, les paysans finissaient par se fâcher: comment? leurs biens n'étaient pas à eux, on viendrait les leur prendre? et ils grondaient, ils allaient tomber sur «le partageux», le jeter dehors à coups de poing, lorsque Jean se leva. Il ne l'avait pas quitté du regard, ne perdant pas une de ses paroles, la face sérieuse, comme s'il eût cherché ce qu'il y avait de juste, dans ces choses qui le révoltaient.
—Jésus-Christ, déclara-t-il tranquillement, vous feriez mieux de vous taire…. Ce n'est pas à dire, tout ça, et si vous avez raison par hasard, vous n'êtes guère malin, car vous vous donnez tort.
Ce garçon si froid, cette remarque si sage, calmèrent subitement Jésus-Christ. Il retomba sur sa chaise, en déclarant qu'il s'en foutait, après tout. Et il recommença ses farces: il embrassa la Bécu, dont le mari dormait sur la table, assommé; il acheva le punch, en buvant au saladier. Les rires avaient repris, dans la fumée épaisse.
Au fond de la grange, on dansait toujours, Clou enflait les accompagnements de son trombone, dont le tonnerre étouffait le chant grêle du petit violon. La sueur coulait des corps, ajoutait son âcreté à la puanteur filante des lampes. On ne voyait plus que le noeud rouge de la Trouille, qui tournait aux bras de Nénesse et de Delphin, à tour de rôle. Berthe, elle aussi, était encore là, fidèle à son galant, ne dansant qu'avec lui. Dans un coin, des jeunes gens qu'elle avait éconduits ricanaient: dame! si ce godiche ne tenait pas à ce qu'elle en eût, elle avait raison de le garder, car on en connaissait d'autres qui, malgré son argent, auraient, bien sûr, attendu qu'il lui en poussât pour voir à l'épouser.
—Allons dormir, dit Fouan à Jean et à Delhomme.
Puis, dehors, lorsque Jean les eût quittés, le vieux marcha en silence, ayant l'air de ruminer les choses qu'il venait d'entendre; et, brusquement, comme si ces choses l'avaient décidé, il se tourna vers son gendre.
—Je vas vendre la cambuse, et j'irai vivre chez vous. C'est fait….
Adieu!
Lentement, il rentra seul. Mais son coeur était gros, ses pieds butaient sur la route noire, une tristesse affreuse le faisait chanceler, ainsi qu'un homme ivre. Déjà il n'avait plus de terre, et bientôt il n'aurait plus de maison. Il lui semblait qu'on sciait les vieilles poutres, qu'on enlevait les ardoises au-dessus de sa tête. Désormais, il n'avait pas même une pierre où s'abriter. Il errait par les campagnes comme un pauvre, nuit et jour, continuellement; et, quand il pleuvrait, la pluie froide, la pluie sans fin tomberait sur lui.
IV
Le grand soleil d'août montait dès cinq heures à l'horizon, et la Beauce déroulait ses blés mûrs, sous le ciel de flamme. Depuis les dernières averses de l'été, la nappe verte, toujours grandissante, avait peu à peu jauni. C'était maintenant une mer blonde, incendiée, qui semblait refléter le flamboiement de l'air, une mer roulant sa houle de feu, au moindre souffle. Rien que du blé, sans qu'on aperçut ni une maison ni un arbre, l'infini du blé! Parfois, dans la chaleur, un calme de plomb endormait les épis, une odeur de fécondité fumait et s'exhalait de la terre. Les couches s'achevaient, on sentait la semence gonflée jaillir de la matrice commune en grains tièdes et lourds. Et, devant cette plaine, cette moisson géante, une inquiétude venait, celle que l'homme n'en vît jamais le bout, avec son corps d'insecte, si petit dans cette immensité.
A la Borderie, Hourdequin, depuis une semaine, ayant terminé les seigles, attaquait les blés. L'année d'auparavant, sa moissonneuse mécanique s'était détraquée; et, désespéré du mauvais vouloir de ses serviteurs, arrivant à douter lui-même de l'efficacité des machines, il avait dû se précautionner d'une équipe de moissonneurs, dès l'Ascension. Selon l'usage, il les avait loués dans le Perche, à Mondoubleau: le capitaine, un grand sec, cinq autres faucheurs, six ramasseuses, quatre femmes et deux jeunes filles. Une charrette venait de les amener à Cloyes, où la voiture de la ferme était allée les prendre. Tout ce monde couchait dans la bergerie, vide à cette époque, pêle-mêle sur de la paille, les filles, les femmes, les hommes, demi-nus, à cause de la grosse chaleur.
C'était le temps où Jacqueline avait le plus de tracas. Le lever et le coucher du jour décidaient du travail: on secouait ses puces dès trois heures du matin, on retournait à la paille vers dix heures du soir. Et il fallait bien qu'elle fût debout la première, pour la soupe de quatre heures, de même qu'elle se couchait la dernière, quand elle avait servi le gros repas de neuf heures, le lard, le boeuf, les choux. Entre ces deux repas, il y en avait trois autres, le pain et le fromage du déjeuner, la seconde soupe de midi, l'émiettée au lait du goûter: en tout, cinq, des repas copieux, arrosés de cidre et de vin, car les moissonneurs, qui travaillent dur, sont exigeants. Mais elle riait, comme fouettée, elle avait des muscles d'acier, dans sa souplesse de chatte; et cette résistance à la fatigue était d'autant plus surprenante qu'elle tuait alors d'amour Tron, cette grande brute de vacher, dont la chair tendre de colosse lui donnait des fringales. Elle en avait fait son chien, elle l'emmenait dans les granges, dans le fenil, dans la bergerie, maintenant que le berger, dont elle craignait l'espionnage, couchait dehors, avec ses moutons. C'était, la nuit surtout, des ripailles de mâle, dont elle sortait élastique et fine, bourdonnante d'activité. Hourdequin ne voyait rien, ne savait rien. Il était dans sa fièvre de moisson, une fièvre spéciale, la grande crise annuelle de sa passion de la terre, tout un tremblement intérieur, la tête en feu, le coeur battant, la chair secouée, devant les épis mûrs qui tombaient.
Les nuits étaient si brûlantes, cette année-là, que Jean, parfois, ne pouvait les passer dans la soupente où il couchait, près de l'écurie. Il sortait, il préférait s'allonger, tout vêtu, sur le pavé de la cour. Et ce n'était pas seulement la chaleur vivante et intolérable des chevaux, l'exhalaison de la litière qui le chassaient; c'était l'insomnie, la continuelle image de Françoise, l'idée fixe qu'elle venait, qu'il la prenait, qu'il la mangeait d'une étreinte. Maintenant que Jacqueline, occupée ailleurs, le laissait tranquille, son amitié pour cette gamine tournait à une rage de désir. Vingt fois, dans cette souffrance du demi-sommeil, il s'était juré qu'il irait le lendemain et qu'il l'aurait; puis, dès son lever, lorsqu'il avait trempé sa tête dans un seau d'eau froide, il trouvait ça dégoûtant, il était trop vieux pour elle; et le supplice recommençait la nuit suivante. Quand les moissonneurs furent là, il reconnut parmi eux une femme, mariée avec un des faucheurs, et qu'il avait culbutée, deux ans auparavant, jeune fille encore. Un soir, son tourment fut tel, que, se glissant dans la bergerie, il vint la tirer par les pieds, entre le mari et un frère, qui ronflaient la bouche ouverte. Elle céda, sans défense. Ce fut une gloutonnerie muette, dans les ténèbres embrasées, sur le sol battu qui, malgré le râteau, avait gardé, de l'hivernage des moutons, une odeur ammoniacale si aiguë que les yeux en pleuraient. Et, depuis vingt jours, il revenait toutes les nuits.
Dès la seconde semaine du mois d'août, la besogne s'avança. Les faucheurs étaient partis des pièces du nord, descendant vers celles qui bordaient la vallée de l'Aigre; et, gerbe à gerbe, la nappe immense tombait, chaque coup de faux mordait, emportait une entaille ronde, Les insectes grêles, noyés dans ce travail géant, en sortaient victorieux. Derrière leur marche lente, en ligne, la terre rase reparaissait, les chaumes durs, au travers desquels piétinaient les ramasseuses, la taille cassée. C'était l'époque où la grande solitude triste de la Beauce s'égayait le plus, peuplée de monde, animée d'un continuel mouvement de travailleurs, de charrettes et de chevaux. A perte de vue, des équipes manoeuvraient du même train oblique, du même balancement des bras, les unes si voisines, qu'on entendait le sifflement du fer, les autres en traînées noires, ainsi que des fourmis, jusqu'au bord du ciel. Et, en tous sens, des trouées s'ouvraient, comme dans une étoffe mangée, cédant de partout. La Beauce, lambeau à lambeau, au milieu de cette activité de fourmilière, perdait son manteau de richesse, cette unique parure de son été, qui la laissait d'un coup désolée et nue.
Les derniers jours, la chaleur fut accablante, un jour surtout que Jean charriait des gerbes, près du champ des Buteau, dans une pièce de la ferme, où l'on devait élever une grande meule, haute de huit mètres, forte de trois mille bottes. Les chaumes se fendaient de sécheresse, et sur les blés encore debout, immobiles, l'air brûlait: on aurait dit qu'ils flambaient eux-mêmes d'une flamme visible, dans la vibration du soleil. Et pas une fraîcheur de feuillage, rien que l'ombre courte des hommes, à terre. Depuis le matin, sous ce feu du ciel, Jean en sueur chargeait, déchargeait sa voiture, sans une parole, avec un seul coup d'oeil, à chaque voyage, vers la pièce où, derrière Buteau qui fauchait, Françoise ramassait, courbée en deux.
Buteau avait dû louer Palmyre, pour aider. Françoise ne suffisait pas, et il n'avait point à compter sur Lise, qui était enceinte de huit mois. Cette grossesse l'exaspérait. Lui qui prenait tant de précautions! comment ce bougre d'enfant se trouvait-il là? Il bousculait sa femme, l'accusait de l'avoir fait exprès, geignait pendant des heures, comme si un pauvre, un animal errant se fût introduit chez lui, pour manger tout; et, après huit mois, il en était à ne pouvoir regarder le ventre de Lise sans l'insulter: foutu ventre! plus bête qu'une oie! la ruine de la maison! Le matin, elle était venue ramasser; mais il l'avait renvoyée, furieux de sa lourdeur maladroite. Elle devait revenir et apporter le goûter de quatre heures.
—Nom de Dieu! dit Buteau, qui s'entêtait à finir un bout du champ, j'ai le dos cuit, et ma langue est un vrai copeau.
Il se redressa, les pieds nus dans de gros souliers, vêtu seulement d'une chemise et d'une cotte de toile, la chemise ouverte, à moitié hors de la cotte, laissant voir jusqu'au nombril les poils suants de la poitrine.
—Faut que je boive encore!
Et il alla prendre sous sa veste un litre de cidre, qu'il avait abrité là. Puis, quand il eut avalé deux gorgées de cette boisson tiède, il songea à la petite.
—Tu n'as pas soif?
—Si.
Françoise prit la bouteille, but longuement, sans dégoût; et, tandis qu'elle se renversait, les reins pliés, la gorge tendue, crevant l'étoffe mince, il la regarda. Elle aussi ruisselait, dans sa robe d'indienne à moitié défaite, le corsage dégrafé du haut, montrant la chair blanche. Sous le mouchoir bleu dont elle avait couvert sa tête et sa nuque, ses yeux semblaient très grands, au milieu de son visage muet, ardent de chaleur.
Sans ajouter une parole, il se remit à la besogne, roulant sur ses hanches, abattant l'andain à chaque coup de faux, dans le grincement du fer qui cadençait sa marche; et elle, de nouveau ployée, le suivait, la main droite armée de sa faucille, dont elle se servait pour ramasser parmi les chardons sa brassée d'épis, qu'elle posait ensuite en javelle, régulièrement, tous les trois pas. Quand il se relevait, le temps de s'essuyer le front d'un revers de main, et qu'il la voyait trop en arrière, les fesses hautes, la tête au ras du sol, dans cette posture de femelle qui s'offre, sa langue paraissait se sécher davantage, il criait d'une voix rauque:
—Feignante! faudrait voir à ne pas enfiler des perles!
Palmyre, dans le champ voisin, où depuis trois jours la paille des javelles avait séché, était en train de lier des gerbes; et, elle, il ne la surveillait pas; car, ce qui ne se fait guère, il l'avait mise au cent de gerbes, sous le prétexte qu'elle n'était plus forte, trop vieille déjà, usée, et qu'il serait en perte s'il lui donnait trente sous, comme aux femmes jeunes. Même elle avait dû le supplier, il ne s'était décidé à la prendre qu'en la volant, de l'air résigné d'un chrétien qui consent à une bonne oeuvre. La misérable soulevait trois, quatre javelles, tant que ses bras maigres pouvaient en contenir; puis avec un lien tout prêt, elle nouait sa gerbe fortement. Ce liage, cette besogne si dure que les hommes d'habitude se réservent, l'épuisait, la poitrine écrasée des continuelles charges, les bras cassés d'avoir à étreindre de telles masses et de tirer sur les liens de paille. Elle avait apporté le matin une bouteille, qu'elle allait remplir, d'heure en heure, à une mare voisine, croupie et empestée, buvant goulûment, malgré la diarrhée qui l'achevait depuis les chaleurs, dans le délabrement de son continuel excès de travail.
Mais le bleu du ciel avait pâli, d'une pâleur de voûte chauffée à blanc; et, du soleil attisé, il tombait des braises. C'était, après le déjeuner, l'heure lourde, accablante de la sieste. Déjà, Delhomme et son équipe, occupés, près de là, à mettre des gerbes en ruche, quatre en bas, une en haut, pour le toit, avaient disparu, tous couchés au fond de quelque pli de terrain. Un instant encore, on aperçut debout le vieux Fouan, qui vivait chez son gendre, depuis quinze jours qu'il avait vendu sa maison; mais, à son tour, il dut s'étendre, on ne le vit plus. Et il ne resta dans l'horizon vide, sur les fonds braisillants des chaumes, au loin que la silhouette sèche de la Grande, examinant une haute meule que son monde avait commencée, au milieu du petit peuple à moitié défait des ruches. Elle semblait un arbre durci par l'âge, n'ayant plus rien à craindre du soleil, toute droite, sans une goutte de sueur, terrible et indignée contre ces gens qui dormaient.
—Ah! zut! j'ai la peau qui pète, dit Buteau.
Et, se tournant vers Françoise:
—Dormons, hein?
Il chercha du regard un peu d'ombre, n'en trouva pas. Le soleil, d'aplomb, tapait partout, sans qu'un buisson fût là pour les abriter. Enfin, il remarqua qu'au bout du champ, dans une sorte de petit fossé, le blé encore debout projetait une raie brune.
—Eh! Palmyre, cria-t-il, fais-tu comme nous?
Elle était à cinquante pas, elle répondit d'une voix éteinte, qui arrivait pareille à un souffle:
—Non, non, pas le temps.
Il n'y eut plus qu'elle qui travaillât, dans la plaine embrasée. Si elle ne rapportait point ses trente sous, le soir, Hilarion la battrait; car non seulement il la tuait de ses appétits de brute, il la volait aussi à présent pour se griser d'eau-de-vie. Mais ses forces dernières la trahissaient. Son corps plat, sans gorge ni fesses, raboté comme une planche par le travail, craquait, près de se rompre, à chaque nouvelle gerbe ramassée et liée. Et, le visage couleur de cendre, mangé ainsi qu'un vieux sou, vieille de soixante ans à trente-cinq, elle achevait de laisser boire sa vie au brûlant soleil, dans cet effort désespéré de la bête de somme, qui va choir et mourir.
Côte à côte, Buteau et Françoise s'étaient couchés. Ils fumaient de sueur, maintenant qu'ils ne bougeaient plus, silencieux, les yeux clos. Tout de suite, un sommeil de plomb les accabla, ils dormirent une heure; et la sueur ne cessait pas, coulait de leurs membres, sous cet air immobile et pesant de fournaise. Lorsque Françoise rouvrit les yeux, elle vit Buteau, tourné sur le flanc, qui la regardait d'un regard jaune. Elle referma les paupières, feignit de se rendormir. Sans qu'il lui eût encore rien dit, elle sentait bien qu'il voulait d'elle, depuis qu'il l'avait vue pousser et qu'elle était une vraie femme. Cette idée la bouleversait: oserait-il, le cochon, que toutes les nuits elle entendait s'en donner avec sa soeur? Jamais ce rut hennissant de cheval ne l'avait irritée à ce point. Oserait-il? et elle l'attendait, le désirant sans le savoir, décidée, s'il la touchait, à l'étrangler.
Brusquement, comme elle serrait les yeux, Buteau l'empoigna.
—Cochon! cochon! bégaya-t-elle en le repoussant.
Lui, ricanait d'un air fou, répétait tout bas:
—Bête! laisse-toi faire!… Je te dis qu'ils dorment, personne ne regarde.
A ce moment, la tête blême et agonisante de Palmyre apparut au-dessus des blés, se tournant au bruit. Mais elle ne comptait pas, celle-là, pas plus qu'une vache qui aurait allongé son mufle. Et, en effet, elle se remit à ses gerbes, indifférente. On entendit de nouveau le craquement de ses reins, à chaque effort.
—Bête! goûtes-y donc! Lise n'en saura rien.
Au nom de sa soeur, Françoise qui faiblissait, vaincue, se raidit davantage. Et, dès lors, elle ne céda pas, tapant des deux poings, ruant de ses deux jambes nues, qu'il avait déjà découvertes jusqu'aux hanches. Est-ce qu'il était à elle, cet homme? est-ce qu'elle voulait les restes d'une autre?
—Va donc avec ma soeur, cochon! crève-la, si ça l'amuse! fais-lui un enfant tous les soirs!
Buteau, sous les coups, commençait à se fâcher, grondait, croyait qu'elle avait seulement peur des suites.
—Foutue bête! quand je te jure que je m'ôterai, que je ne t'en ferai pas, d'enfant!
D'un coup de pied, elle l'atteignit au bas-ventre, et il dut la lâcher, il la poussa si brutalement, qu'elle étouffa un cri de douleur.
Il était temps que le jeu finît, car Buteau, lorsqu'il se mit debout, aperçut Lise qui revenait, apportant le goûter. Il marcha à sa rencontre, la retint, pour permettre à Françoise de rabattre ses jupes. L'idée qu'elle allait tout dire, lui donnait le regret de ne pas l'avoir assommée d'un coup de talon. Mais elle ne parla pas, elle se contenta de s'asseoir au milieu des javelles, l'air têtu et insolent. Et, comme il recommençait à faucher, elle resta là, oisive, en princesse.
—Quoi donc? lui demanda Lise, allongée aussi, lasse de sa course, tu ne travailles pas?
—Non, ça m'embête! répondit-elle rageusement.
Alors, Buteau, n'osant la secouer, tomba sur sa femme. Qu'est-ce qu'elle foutait encore là, étendue comme une truie, à chauffer son ventre au soleil? Ah! quelque chose de propre, une fameuse courge à faire mûrir! Elle s'égaya de ce mot, ayant gardé sa gaieté de grasse commère: c'était peut-être bien vrai que ça le mûrissait, que ça le poussait, le petiot; et, sous le ciel de flamme, elle arrondissait ce ventre énorme, qui semblait la bosse d'un germe, soulevée de la terre féconde. Mais, lui, ne riait pas. Il la fit se redresser brutalement, il voulut qu'elle essayât de l'aider. Gênée par cette masse qui lui tombait sur les cuisses, elle dût s'agenouiller, elle ramassa les épis d'un mouvement oblique, soufflante et monstrueuse, le ventre déplacé, rejeté dans le flanc droit.
—Puisque tu ne fiches rien, dit-elle à sa soeur, rentre au moins à la maison… Tu feras la soupe.
Françoise, sans une parole, s'éloigna. Dans la chaleur encore étouffante la Beauce avait repris son activité, les petits points noirs des équipes reparaissaient, grouillants, à l'infini. Delhomme achevait ses ruches avec ses deux serviteurs; tandis que la Grande regardait monter sa meule, appuyée sur sa canne, toute prête à l'envoyer par la figure des paresseux. Fouan alla y donner un coup d'oeil, revint s'absorber devant la besogne de son gendre, erra ensuite de son pas alourdi de vieillard qui se souvient et qui regrette. Et Françoise, la tête bourdonnante, mal remise de la secousse, suivait le chemin neuf, lorsqu'une voix l'appela.
—Par ici! viens donc!
C'était Jean, à demi caché derrière les gerbes, que, depuis le matin, il charriait des pièces voisines. Il venait de décharger sa voiture, les deux chevaux attendaient immobiles au soleil. On ne devait se mettre à la grande meule que le lendemain, et il avait simplement fait des tas, trois sortes de murs entre lesquels se trouvait comme une chambre, un trou de paille profond et discret.
—Viens donc! c'est moi!
Machinalement, Françoise obéit à cet appel. Elle n'eut pas même la défiance de regarder en arrière. Si elle s'était tournée, elle aurait aperçu Buteau qui se haussait, surpris de lui voir quitter la route.
Jean plaisanta d'abord.
—Tu es bien fière, que tu passes sans dire bonjour aux amis!
—Dame! répondit-elle, tu te caches, on ne te voit pas.
Alors, il se plaignit du mauvais accueil qu'on lui faisait maintenant chez les Buteau, Mais elle n'avait pas la tête à cela, elle se taisait, elle ne lâchait que des paroles brèves. D'elle-même, elle s'était laissée tomber sur la paille, au fond du trou, comme brisée de fatigue. Une seule chose l'emplissait, était restée dans sa chair, matérielle, aiguë: l'attaque de cet homme au bord du champ, là-bas, ses mains chaudes dont elle se sentait encore, l'étau aux cuisses, son odeur qui la suivait, son approche de mâle qu'elle attendait toujours, l'haleine coupée, dans une angoisse de désir combattu. Elle fermait les yeux, elle suffoquait.
Jean, alors, ne parla plus. A la voir ainsi, renversée, s'abandonnant, le sang de ses veines battait à grands coups. Il n'avait point calculé cette rencontre, il résistait, dans son idée que ce serait mal d'abuser de cette enfant. Mais le bruit de son coeur l'étourdissait, il l'avait tant désirée! et l'image de la possession l'affolait, comme dans ses nuits de fièvre. Il se coucha près d'elle, il se contenta d'abord de sa main, puis de ses deux mains, qu'il serrait à les broyer, en n'osant même les porter à sa bouche. Elle ne les retirait pas, elle rouvrit ses yeux vagues, aux paupières lourdes, elle le regarda, sans un sourire, sans une honte, la face nerveusement allongée. Et ce fut ce regard muet, presque douloureux, qui le rendit tout d'un coup brutal. Il se rua sous les jupes, l'empoigna aux cuisses, comme l'autre.
—Non, non, balbutia-t-elle, je t'en prie… c'est sale…
Mais elle ne se défendit point. Elle n'eut qu'un cri de douleur. Il lui semblait que le sol fuyait sous elle; et, dans ce vertige, elle ne savait plus: était-ce l'autre qui revenait? elle retrouvait la même rudesse, la même âcreté du mâle, fumant de gros travail au soleil. La confusion devint telle, dans le noir incendié de ses paupières obstinément closes, qu'il lui échappa des mots, bégayés, involontaires.
—Pas d'enfant… ôte-toi…
Il fit un saut brusque, et cette semence humaine, ainsi détournée et perdue, tomba dans le blé mûr, sur la terre, qui, elle, ne se refuse jamais, le flanc ouvert à tous les germes, éternellement féconde.
Françoise rouvrit les yeux, sans une parole, sans un mouvements hébétée. Quoi? c'était déjà fini, elle n'avait pas eu plus de plaisir! Il ne lui en restait qu'une souffrance. Et l'idée de l'autre lui revint, dans le regret inconscient de son désir trompé. Jean, à son côté, la fâchait. Pourquoi avait-elle cédé? elle ne l'aimait pas, ce vieux! Il demeurait comme elle immobile, ahuri de l'aventure. Enfin, il eut un geste mécontent, il chercha quelque chose à lui dire, ne trouva rien. Gêné davantage, il prit le parti de l'embrasser; mais elle se reculait, elle ne voulait plu, qu'il la touchât.