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La Terre

Chapter 23: VI
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About This Book

A naturalistic portrait of rural life in the Beauce, following seasonal labor and the daily work of smallholders. Detailed scenes of sowing, tending animals, and weather set the stage for interpersonal tensions that arise from attachment to land, inheritance struggles, sexual desire, and economic precariousness. Relationships between neighbors and within households shift from cooperation to rivalry, sometimes culminating in cruelty and violent consequences. Through unflinching depiction of bodies, soils, tools, and routines, the narrative shows how environment, custom, and biological impulses shape ambitions, resentments, and the moral compromises of lives lived close to the earth.

—Faut que je m'en aille, murmura-t-il. Toi, reste encore.

Elle ne répondit point, les regards en l'air, perdus dans le ciel.

—N'est-ce pas? attends cinq minutes, qu'on ne te voie pas reparaître en même temps que moi.

Alors, elle se décida à desserrer les lèvres.

—C'est bon, va-t'en!

Et ce fut tout, il fit claquer son fouet, jura contre ses chevaux, s'en alla à côté de sa voiture, d'un pas alourdi, la tête basse.

Cependant, Buteau s'étonnait d'avoir perdu Françoise derrière les gerbes, et lorsqu'il vit Jean s'éloigner, il eut un soupçon. Sans se confier à Lise, il partit, courbé, en chasseur qui ruse. Puis, d'un élan, il tomba au beau milieu de la paille, au fond du trou. Françoise n'avait point bougé, dans la torpeur qui l'engourdissait, ses yeux vagues toujours en l'air, ses jambes restées nues. Il n'y avait pas à nier, elle ne l'essaya pas.

—Ah! garce! ah! salope! c'est avec ce gueux que tu couches, et tu me flanques des coups de pied dans le ventre, à moi!…. Nom de Dieu! nous allons bien voir.

Il la tenait déjà, elle lut clairement sur sa face congestionnée qu'il voulait profiter de l'occasion. Pourquoi pas lui, maintenant, puisque l'autre venait d'y passer? Dès qu'elle sentit de nouveau la brûlure de ses mains, elle fut reprise de sa révolte première. Il était là, et elle ne le regrettait plus, elle ne le voulait plus, sans avoir elle-même conscience des sautes de sa volonté, dans une protestation rancunière et jalouse de tout son être.

—Veux-tu me laisser, cochon!… Je te mords!

Une seconde fois, il dut y renoncer. Mais il bégayait de fureur, enragé de ce plaisir qu'on avait pris sans lui.

—Ah! je m'en doutais que vous fricassiez ensemble!… J'aurait dû le foutre dehors depuis longtemps… Nom de Dieu de cateau! qui te fais tanner le cuir par ce vilain bougre!

Et le flot d'ordures continua, il lâcha tous les mots abominables, parla de l'acte avec une crudité, qui la remettait nue, honteusement. Elle, enragée aussi, raidie et pâle, affectait un grand calme, répondait à chaque saleté, d'une voix brève:

—Qu'est-ce que ça te fiche?… Si ça me plaît, est-ce que je ne suis pas libre?

—Eh bien! je vas te flanquer à la porte, moi! Oui, tout à l'heure, en rentrant… Je vas dire la chose à Lise, comment je t'ai trouvée, ta chemise sur-la tête; et tu iras te faire tamponner ailleurs, puisque ça t'amuse.

Maintenant, il la poussait devant lui, il la ramenait vers le champ, où sa femme attendait.

—Dis-le à Lise…. Je m'en irai, si je veux.

—Si tu veux, ah! c'est ce que nous allons voir!… A coup de pied au cul!

Pour couper au plus court, il lui faisait traverser la pièce des Cornailles restée jusque-là indivise entre elle et sa soeur, cette pièce dont il avait toujours retardé le partage; et, brusquement, il demeura saisi, une idée aiguë lui était sautée au cerveau: il avait vu dans un éclair, s'il la chassait, le champ tranché en deux, la moitié emportée par elle, donnée au galant peut-être. Cette idée le glaça, fit tomber net son désir exaspéré. Non! c'était bête, fallait pas tout lâcher pour une fois qu'une fille vous laissait le bec en l'air. Ça se retrouve, la gaudriole; tandis que la terre, quand on la tient, le vrai est de la garder.

Il ne disait plus rien, il avançait d'un pas ralenti, ennuyé, ne sachant comment rattraper ses violences, avant de rejoindre sa femme. Enfin, il se décida.

—Moi, je n'aime pas les mauvais coeurs, c'est parce que tu as l'air d'être dégoûtée de moi, que ça me vexe…. Autrement, je n'ai guère envie de faire du chagrin à ma femme, dans sa position….

Elle s'imagina qu'il craignait d'être vendu à Lise, lui aussi.

—Ça, tu peux en être sûr: si tu parles, je parlerai.

—Oh! je n'en ai pas peur, reprit-il avec un aplomb tranquille. Je dirai que tu mens, que tu te venges de ce que je t'ai surprise.

Puis, comme ils arrivaient, il conclut d'une voix rapide:

—Alors, ça reste entre nous…. Faudra voir à en recauser tous les deux.

Lise, pourtant, commençait à s'étonner, ne comprenant, pas comment Françoise revenait ainsi avec Buteau. Celui-ci raconta que cette paresseuse était allée bouder derrière une meule, là-bas. D'ailleurs, un cri rauque les interrompit, on oublia l'affaire.

—Quoi donc? qui a crié?

C'était un cri effrayant, un long soupir hurlé, pareil à la plainte de mort d'une bête qu'on égorge. Il monta et s'éteignit, dans la flamme implacable du soleil.

—Hein? qui est-ce? un cheval bien sur, les os cassés!

Ils se tournèrent, et ils virent Palmyre encore debout, dans le chaume voisin, au milieu des javelles. Elle serrait, de ses bras défaillants, contre sa poitrine plate, une dernière gerbe, qu'elle s'efforçait de lier. Mais elle jeta un nouveau cri d'agonie, plus déchiré, d'une détresse affreuse; et lâchant tout, tournant sur elle-même, elle s'abattit dans le blé, foudroyée par le soleil qui la chauffait depuis douze heures.

Lise et Françoise se hâtèrent, Buteau les suivit, d'un pas moins empressé; tandis que, des pièces d'alentour, tout le monde aussi arrivait, les Delhomme, Fouan qui rôdait par là, la Grande qui chassait les pierres du bout de sa canne.

—Qu'y a-t-il donc?

—C'est la Palmyre qui a une attaque.

—Je l'ai bien vue tomber, de là-bas.

—Ah! mon Dieu!

Et tous, autour d'elle, dans l'effroi mystérieux dont la maladie frappe le paysan, la regardaient, sans trop oser s'approcher. Elle était allongée, la face au ciel, les bras en croix, comme crucifiée sur cette terre, qui l'avait usée si vite à son dur labeur, et qui la tuait. Quelque vaisseau avait dû se rompre, un filet de sang coulait de sa bouche. Mais elle s'en allait plus encore d'épuisement, sous des besognes de bête surmenée, si sèche au milieu du chaume, si réduite à rien, qu'elle n'y était qu'une loque, sans chair, sans sexe, exhalant son dernier petit souffle dans la fécondité grasse des moissons.

Cependant, la Grande, l'aïeule, qui l'avait reniée et qui jamais ne lui parlait, s'avança enfin.

Je crois bien qu'elle est morte.

Et elle la poussa de sa canne. Le corps, les yeux ouverts et vides dans l'éclatante lumière, la bouche élargie au vent de l'espace, ne remua pas. Sur le menton, le filet de sang se caillait. Alors, la grand'mère, qui s'était baissée, ajouta:

—Bien sûr qu'elle est morte…. Vaut mieux ça que d'être à la charge des autres.

Tous, saisis, ne bougeaient plus. Est-ce qu'on pouvait la toucher, sans aller chercher le maire? Ils parlaient d'abord à voix basse, puis ils se remirent à crier, pour s'entendre.

—Je vas quérir mon échelle, qui est là-bas contre la meule, finit par dire Delhomme. Ça servira de civière…. Un mort, faut jamais le laisser par terre, ce n'est pas bien.

Mais, quand il revint avec l'échelle, et qu'on voulut prendre des gerbes et y faire un lit pour le cadavre, Buteau grogna.

—On te le rendra ton blé!

—J'y compte, fichtre!

Lise, un peu honteuse de cette ladrerie, ajouta deux javelles comme oreiller, et l'on y déposa le corps de Palmyre, pendant que Françoise, dans une sorte de rêve, étourdie de cette mort qui tombait au milieu de sa première besogne avec l'homme, ne pouvait détacher les yeux du cadavre, très triste, étonnée surtout que cela eût jamais pu être une femme. Elle demeura ainsi que Fouan, à garder, en attendant le départ; et le vieux ne disait rien non plus, avait l'air de penser que ceux qui s'en vont sont bien heureux.

Quand le soleil se coucha, à l'heure où l'on rentre, deux hommes vinrent, prendre la civière. Le fardeau n'était pas lourd, ils n'avaient guère besoin d'être relayés. Pourtant, d'autres les accompagnèrent, tout un cortège se forma. On coupa à travers champs, pour éviter le détour de la route. Sur les gerbes, le corps se raidissait, et des épis, derrière la tête, retombaient et se balançaient, aux secousses cadencées des pas. Maintenant, il ne restait au ciel que la chaleur amassée, une chaleur rousse, appesantie dans l'air bleu. A l'horizon, de l'autre côté de la vallée du Loir, le soleil, noyé dans une vapeur, n'épandait plus sur la Beauce qu'une nappe de rayons jaunes, au ras du sol. Tout semblait de ce jaune, de cette dorure des beaux soirs de moisson. Les blés encore debout avaient des aigrettes de flamme rose; les chaumes hérissaient des brins de vermeil luisant; et, de toutes parts, à l'infini, bossuant cette mer blonde, les meules moutonnaient, paraissaient grandir démesurément, flambantes d'un côté, déjà noires de l'autre, jetant des ombres qui s'allongeaient, jusqu'aux lointains perdus de la plaine. Une grande sérénité tomba, il n'y eut plus, très haut, qu'un chant d'alouette. Personne ne parlait, parmi les travailleurs harassés, qui suivaient avec une résignation de troupeau, la tête basse. Et l'on n'entendait qu'un petit bruit de l'échelle, sous le balancement de la morte, rapportée dans le blé mûr.

Ce soir-là, Hourdequin régla le compte de ses moissonneurs, qui avaient fini la besogne convenue. Les hommes emportaient cent vingt francs, les femmes soixante, pour leur mois de travail. C'était une année bonne, pas trop de blés versés où la faux s'ébrèche, pas un orage pendant la coupe. Aussi fut-ce au milieu de grands cris que le capitaine, accompagné de son équipe, présenta la gerbe, la croix d'épis tressés, à Jacqueline, qu'on traitait en maîtresse de la maison; et la «ripane», le repas d'adieu traditionnel, fut très gai: on mangea trois gigots et cinq lapins, on trinqua si tard, que tous se couchèrent en ribote. Jacqueline, grise elle-même, faillit se faire prendre par Hourdequin, au cou de Tron. Étourdi, Jean était allé se jeter sur la paille de sa soupente. Malgré sa fatigue, il ne dormit point, l'image de Françoise était revenue et le tourmentait. Cela lui causait de la surprise, presque de la colère, car il avait eu si peu de plaisir avec cette fille, après tant de nuits passées à la vouloir! Depuis, il se sentait tout vide, il aurait bien juré qu'il ne recommencerait pas. Et voilà qu'à peine couché, il la revoyait se dresser, il la désirait encore, dans une rage d'évocation charnelle: l'acte, là-bas, renaissait, cet acte auquel il n'avait pas pris goût, dont les moindres détails, maintenant, fouettaient sa chair. Comment la ravoir, où la tenir le lendemain, les jours suivants, toujours? Un frôlement le fit tressaillir, une femme se coulait près de lui: c'était la Percheronne, la ramasseuse, étonnée qu'il ne vint point, cette nuit dernière. D'abord, il la repoussa; puis, il l'étouffa d'une étreinte; et il était avec l'autre, il l'aurait brisée ainsi, les membres serrés, jusqu'à l'évanouissement.

A cette même heure, Françoise, réveillée en sursaut, se leva, ouvrit la lucarne de sa chambre, pour respirer. Elle avait rêvé qu'on se battait, que des chiens mangeaient la porte, en bas. Dès que l'air l'eut rafraîchie un peu, elle se retrouva avec l'idée des deux hommes, l'un qui la voulait, l'autre qui l'avait prise; et elle ne réfléchissait pas plus loin, cela tournait simplement en elle, sans qu'elle jugeât ni décidât rien. Mais elle tendit l'oreille, ce n'était donc pas un rêve? un chien hurlait au loin, au bord de l'Aigre. Ensuite, elle se souvint: c'était Hilarion, qui, depuis la tombée du jour, hurlait près du cadavre de Palmyre. On avait tenté de le chasser, il s'était cramponné, avait mordu, refusant de lâcher ses restes, sa soeur, sa femme, son tout; et il hurlait sans fin, d'un hurlement qui emplissait la nuit.

Françoise, frissonnante, écouta longtemps.

V

—Pourvu que la Coliche ne vêle pas en même temps que moi! répétait Lise chaque matin.

Et, traînant son ventre énorme, Lise s'oubliait dans l'étable, à regarder d'un oeil inquiet la vache, dont le ventre, lui aussi, avait grossi démesurément. Jamais bête ne s'était enflée à ce point, d'une rondeur de futaille, sur ses jambes devenues grêles. Les neuf mois tombaient juste le jour de la Saint-Fiacre, car Françoise avait eu le soin d'inscrire la date où elle l'avait menée au taureau. Malheureusement, c'était Lise qui, pour son compte, n'était pas certaine, à quelques jours près. Cet enfant-là avait poussé si drôlement, sans qu'on le voulût, qu'elle ne pouvait savoir. Mais ça taperait bien sûr dans les environs de la Saint-Fiacre, peut-être la veille, peut-être le lendemain. Et elle répétait, désolée:

—Pourvu que la Coliche ne vêle pas en même temps que moi!… Ça en ferait, une affaire! Ah! bon sang! nous serions propres!

On gâtait beaucoup la Coliche, qui était depuis dix ans dans la maison. Elle avait fini par être une personne de la famille. Les Buteau se réfugiaient près d'elle, l'hiver, n'avaient pas d'autre chauffage que l'exhalaison chaude de ses flancs. Et elle-même se montrait très affectueuse, surtout à l'égard de Françoise. Elle la léchait de sa langue rude, à la faire saigner, elle lui prenait, du bout des dents, des morceaux de sa jupe, pour l'attirer et la garder toute à elle. Aussi la soignait-on davantage, à mesure que le vêlage approchait: des soupes chaudes, des sorties aux bons moments de la journée, une surveillance de chaque heure. Ce n'était pas seulement qu'on l'aimât, c'étaient aussi les cinquante pistoles qu'elle représentait, le lait, le beurre, les fromages, une vraie fortune, qu'on pouvait perdre, en la perdant.

Depuis la moisson, une quinzaine venait de s'écouler. Dans le ménage, Françoise avait repris sa vie habituelle, comme s'il ne se fût rien passé entre elle et Buteau. Il semblait avoir oublié, elle-même évitait de songer à ces choses, qui la troublaient. Jean, rencontré et averti par elle, n'était pas revenu. Il la guettait au coin des haies, il la suppliait de s'échapper, de le rejoindre le soir, dans des fossés qu'il indiquait. Mais elle refusait, effrayée, cachant sa froideur sous des airs de grande prudence. Plus tard, quand on aurait moins besoin d'elle à la maison. Et, un soir qu'il l'avait surprise descendant chez Macqueron acheter du sucre, elle s'obstina à ne pas le suivre derrière l'église, elle lui parla tout le temps de la Coliche, des os qui commençaient à se casser, du derrière qui s'ouvrait, signes certains auxquels lui-même déclara que ça ne pouvait pas aller bien loin, maintenant.

Et voilà que, juste la veille de la Saint-Fiacre, Lise, le soir, après le dîner, fut prise de grosses coliques, au moment où elle était dans l'étable avec sa soeur, à regarder la vache, qui, les cuisses écartées par l'enflure de son ventre, souffrait, elle aussi, en meuglant doucement.

—Quand je le disais! cria-t-elle, furieuse. Ah! nous sommes propres! Pliée en deux, tenant à pleins bras son ventre à elle, le brutalisant pour le punir, elle récriminait, elle lui parlait: est-ce qu'il n'allait pas lui foutre la paix? il pouvait bien attendre! C'étaient comme des mouches qui la piquaient aux flancs, et les coliques lui partaient des reins, pour lui descendre jusque dans les genoux. Elle refusait de se mettre au lit, elle piétinait, en répétant qu'elle voulait faire rentrer ça.

Vers dix heures, lorsqu'on eut couché le petit Jules, Buteau, ennuyé de voir que rien n'arrivait, décidé à dormir, laissa Lise et Françoise s'entêter dans l'étable, autour de la Coliche, dont les souffrances grandissaient. Toutes deux commençaient à être inquiètes, ça ne marchait guère, bien que le travail, du côté des os, parût fini. Le passage y était, pourquoi le veau ne sortait-il pas? Elles flattaient la bête, l'encourageaient, lui apportaient des friandises, du sucre, que celle-ci refusait, la tête basse, la croupe agitée de secousses profondes. A minuit, Lise, qui jusque-là s'était tordue, se trouva brusquement soulagée: ce n'était encore, pour elle, qu'une fausse alerte, des douleurs errantes; mais elle fut persuadée qu'elle avait rentré ça, comme elle aurait réprimé un besoin. Et, la nuit entière, elle et sa soeur veillèrent la Coliche, la soignant, faisant chauffer des torchons, qu'elles lui appliquaient brûlants sur la peau; tandis que l'autre vache, Rougette, la dernière achetée au marché de Cloyes, étonnée de cette chandelle qui brûlait, les suivait de ses gros yeux bleuâtres, ensommeillés.

Au soleil levant, Françoise, voyant qu'il n'y avait toujours rien, se décida à courir chercher leur voisine, la Frimat. Celle-ci était réputée pour ses connaissances, elle avait aidé tant de vaches, qu'on recourait volontiers à elle dans les cas difficiles, afin de s'éviter la visite du vétérinaire. Dès qu'elle arriva, elle eut une moue.

—Elle n'a pas bon air, murmura-t-elle. Depuis quand est-elle comme ça?

—Mais depuis douze heures.

La vieille femme continua de tourner derrière la bête, mit son nez partout, avec de petits hochements de menton, des mines maussades, qui effrayaient les deux autres.

—Pourtant, conclut-elle, v'là la bouteille qui vient… Faut attendre pour voir.

Alors, toute la matinée fut employée à regarder se former la bouteille, la poche que les eaux gonflent et poussent au dehors. On l'étudiait, on la mesurait, on la jugeait: une bouteille tout de même qui en valait une autre, bien qu'elle s'allongeât, trop grosse. Mais, dès neuf heures, le travail s'arrêta de nouveau, la bouteille pendit, stationnaire, lamentable, agitée d'un balancement régulier, par les frissons convulsifs de la vache, dont la situation empirait à vue d'oeil.

Lorsque Buteau rentra des champs pour déjeuner, il prit peur à son tour, il parla d'aller chercher Patoir, tout en frémissant à l'idée de l'argent que ça coûterait.

—Un vétérinaire! dit aigrement la Frimat, pour qu'il te la tue, hein? Celle au père Saucisse lui a bien claqué sous le nez… Non, vois-tu, je vas crever la bouteille, et je l'irai chercher, moi, ton veau!

—Mais, fit remarquer Françoise, monsieur Patoir défend de la crever. Il dit que ça aide, l'eau dont elle est pleine.

La Frimat eut un haussement d'épaules exaspéré. Un bel âne, Patoir! Et, d'un coup de ciseaux, elle fendit la poche. Les eaux ruisselèrent avec un bruit d'écluse, tous s'écartèrent, trop tard, éclaboussés. Un instant, la Coliche souffla plus à l'aise, la vieille femme triompha. Elle avait frotté sa main droite de beurre, elle l'introduisit, tâcha d'aller reconnaître la position du veau; et elle fouillait là-dedans, sans hâte. Lise et Françoise la regardaient faire, les paupières battantes d'anxiété. Buteau lui-même, qui n'était pas retourné aux champs, attendait, immobile et ne respirant plus.

—Je sens les pieds, murmura-t-elle, mais la tête n'est pas là… Ce n'est guère bon, quand on ne trouve pas la tête…

Elle dut ôter sa main. La Coliche, secouée d'une tranchée violente, poussait si fort, que les pieds parurent. C'était toujours ça, les Buteau eurent un soupir de soulagement: ils croyaient tenir déjà un peu de leur veau, en voyant ces pieds qui passaient; et, dès lors, ils furent travaillés d'une pensée unique, tirer, pour l'avoir tout de suite, comme s'ils avaient eu peur qu'il ne rentrât et qu'il ne ressortît plus.

—Vaudrait mieux ne pas le bousculer, dit sagement la Frimat. Il finira bien par sortir.

Françoise était de cet avis. Mais Buteau s'agitait, venait toucher les pieds à toutes minutes, en se fâchant de ce qu'ils ne s'allongeaient pas. Brusquement il prit une corde, qu'il y noua d'un noeud solide, aidé de sa femme, aussi frémissante que lui; et, comme justement la Bécu entrait, amenée par son flair, on tira, tous attelés à la corde, Buteau d'abord, puis la Frimat, la Bécu, Françoise, Lise elle-même, accroupie, avec son gros ventre.

—Ohé hisse! criait Buteau, tous ensemble!… Ah! le chameau, il n'a pas grouillé d'un pouce, il est collé là-dedans!… Aïe donc! aïe donc! bougre!

Les femmes, suantes, essoufflées, répétaient:

—Ohé hisse!… Aie donc! bougre!

Mais il y eut une catastrophe. La corde, vieille, à demi pourrie, cassa, et toutes furent culbutées dans la litière, au milieu de cris et de jurons.

—Ça ne fait rien, il n'y a pas de mal! déclara Lise qui avait roulé jusqu'au mur et qu'on se hâtait de relever.

Cependant, à peine debout, elle eut un éblouissement, il lui fallut s'asseoir. Un quart d'heure plus tard, elle se tenait le ventre, les douleurs de la veille recommençaient, profondes, à des intervalles réguliers. Et elle qui croyait avoir rentré ça! Quel fichu guignon tout de même que la vache n'allât pas plus vite, et qu'elle, maintenant, fût reprise, à ce point qu'elle était bien capable de la rattraper! On n'évitait pas le sort, c'était dit, que toutes les deux vêleraient ensemble. Elle poussait de grands soupirs, une querelle éclata entre elle et son homme. Aussi, nom de Dieu! pourquoi avait-elle tiré? est-ce que ça la regardait, le sac des autres? qu'elle vidât donc le sien, d'abord! Elle répondit par des injures, tellement elle souffrait: cochon! salop! s'il ne le lui avait pas empli, son sac, il ne la gênerait pas tant!

—Tout ça, fit remarquer la Frimat, c'est des paroles, ça n'avance à rien.

Et la Bécu ajouta:

—Ça soulage tout de même.

On avait heureusement envoyé le petit Jules chez le cousin Delhomme, pour s'en débarrasser. Il était trois heures, on attendit jusqu'à sept. Rien ne vint, la maison était un enfer: d'un côté, Lise qui s'entêtait sur une vieille chaise, à se tortiller en geignant; de l'autre, la Coliche qui ne jetait qu'un cri, dans des frissons et des sueurs, d'un caractère de plus en plus grave. La seconde vache, Rougette, s'était mise à meugler de peur. Françoise alors perdit la tête, et Buteau, jurant, gueulant, voulut tirer encore. Il appela deux voisins, on tira à six, comme pour déraciner un chêne, avec une corde neuve, qui ne cassa pas, cette fois. Mais la Coliche, ébranlée, tomba sur le flanc et resta dans la paille, allongée, soufflante, pitoyable.

—Le bougre, nous ne l'aurons pas! déclara Buteau en nage, et la garce y passera avec lui!

Françoise joignit les mains, suppliante.

—Oh! va chercher monsieur Patoir!… Ça coûtera ce que ça coûtera, va chercher monsieur Patoir!

Il était devenu sombre. Après un dernier combat, sans répondre un mot, il sortit la carriole.

La Frimat, qui affectait de ne plus s'occuper de la vache, depuis qu'on reparlait du vétérinaire, s'inquiétait maintenant de Lise. Elle était bonne aussi pour les accouchements, toutes les voisines lui passaient par les mains. Et elle semblait soucieuse, elle ne cachait point ses craintes à la Bécu, qui rappela Buteau, en train d'atteler.

—Écoutez… Elle souffre beaucoup, votre femme. Si vous rameniez aussi un médecin.

Il demeura muet, les yeux arrondis. Quoi donc? encore une qui voulait se faire dorloter! Bien sûr qu'il ne payerait pas pour tout le monde!

—Mais non! mais non! cria Lise entre deux coliques. Ça ira toujours, moi!
On n'a pas d'argent à jeter par les fenêtres.

Buteau se hâta de fouetter son cheval, et la carriole se perdit sur la route de Cloyes, dans la nuit tombante.

Lorsque, deux heures plus tard, Patoir arriva enfin, il trouva tout au même point, la Coliche râlant sur le flanc, et Lise se tordant comme un ver, à moitié glissé de sa chaise. Il y avait vingt-quatre heures que les choses duraient.

—Pour laquelle, voyons? demanda le vétérinaire, qui était d'esprit jovial.

Et, tout de suite, tutoyant Lise:

—Alors, ma grosse, si ce n'est pas pour toi, fais-moi le plaisir de te coller dans ton lit. Tu en as besoin.

Elle ne répondit pas, elle ne s'en alla pas. Déjà, il examinait la vache.

—Fichtre! elle est dans un foutu état, votre bête. Vous venez toujours me chercher trop tard… Et vous avez tiré, je vois ça. Hein? vous l'auriez plutôt fendue en deux, que d'attendre, sacrés maladroits!

Tous l'écoutaient, la mine basse, l'air respectueux et désespéré; et, seule, la Frimat pinçait les lèvres, pleine de mépris. Lui, ôtant son paletot, retroussant ses manches, rentrait les pieds, après les avoir noués d'une ficelle, pour les ravoir; puis, il plongea la main droite.

—Pardi! reprit-il au bout d'un instant, c'est bien ce que je pensais: la tête se trouve repliée à gauche, vous auriez pu tirer jusqu'à demain, jamais il ne serait sorti… Et, vous savez, mes enfants, il est fichu, votre veau. Je n'ai pas envie de me couper les doigts à ses quenottes, pour le retourner. D'ailleurs, je ne l'aurais pas davantage, et j'abîmerais la mère.

Françoise éclata en sanglots.

—Monsieur Patoir, je vous en prie, sauvez notre vache… Cette pauvre
Coliche qui m'aime…

Et Lise, qu'une tranchée verdissait, et Buteau, bien portant, si dur au mal des autres, se lamentaient, s'attendrissaient, dans la même supplication.

—Sauvez notre vache, notre vieille vache qui nous donne de si bon lait, depuis des années et des années… Sauvez-la, monsieur Patoir…

—Mais, entendons-nous bien, je vas être forcé de découper le veau.

—Ah! le veau, on s'en fout, du veau!… Sauvez notre vache, monsieur
Patoir, sauvez-la!

Alors, le vétérinaire, qui avait apporté un grand tablier bleu, se fit prêter un pantalon de toile; et, s'étant mis tout nu dans un coin, derrière la Rougette, il enfila simplement le pantalon, puis attacha le tablier à ses reins. Quand il reparut, avec sa bonne face de dogue, gros et court dans ce costume léger, la Coliche souleva la tête, s'arrêta de se plaindre, étonnée sans doute. Mais personne n'eut un sourire, tellement l'attente serrait les coeurs.

—Allumez des chandelles!

Il en fit planter quatre par terre, et il s'allongea sur le ventre, dans la paille, derrière la vache, qui ne pouvait plus se lever. Un instant, il resta aplati, le nez entre les cuisses de la bête. Ensuite, il se décida à tirer sur la ficelle, pour ramener les pieds, qu'il examina attentivement. Près de lui, il avait posé une petite boîte longue, et il se redressait sur un coude, et il en sortait un bistouri, lorsqu'un gémissement rauque l'étonna et le fit s'asseoir.

—Comment! ma grosse, tu es encore là?… Aussi, je me disais: ce n'est pas la vache!

C'était Lise, prise des grandes douleurs, qui poussait, les flancs arrachés.

—Mais, nom de Dieu! va donc faire ton affaire chez toi, et laisse-moi faire la mienne ici! Ça me dérange, ça me tape sur les nerfs, parole d'honneur! de t'entendre pousser derrière moi… Voyons, est-ce qu'il y a du bon sens! emmenez-la, vous autres!

La Frimat et la Bécu se décidèrent à prendre chacune Lise sous un bras et à la conduire dans sa chambre. Elle s'abandonnait, elle n'avait plus la force de résister. Mais, en traversant la cuisine, où brûlait une chandelle solitaire, elle exigea pourtant qu'on laissât toutes les portes ouvertes, dans l'idée qu'elle serait ainsi moins loin. Déjà, la Frimat avait préparé le lit de misère, selon l'usage des campagnes: un simple drap jeté au milieu de la pièce, sur une botte de paille, et trois chaises renversées. Lise s'accroupit, s'écartela, adossée à une des chaises, la jambe droite contre la seconde, la gauche contre la troisième. Elle ne s'était pas même déshabillée, ses pieds s'arc-boutaient dans leurs savates, ses bas bleus montaient à ses genoux; et sa jupe, rejetée sur sa gorge, découvrait son ventre monstrueux, ses cuisses grasses, très blanches, si élargies, qu'on lui voyait jusqu'au coeur.

Dans l'étable, Buteau et Françoise étaient restés pour éclairer Patoir, tous les deux assis sur leurs talons, approchant chacun une chandelle, tandis que le vétérinaire, allongé de nouveau, pratiquait au bistouri une section autour du jarret de gauche. Il décolla la peau, tira sur l'épaule qui se dépouilla et s'arracha. Mais Françoise, pâlissante, défaillante, laissa tomber sa chandelle et s'enfuit en criant:

—Ma pauvre vieille Coliche… Je ne veux pas voir ça! je ne veux pas voir ça!

Patoir s'emporta, d'autant plus qu'il dut se relever, pour éteindre un commencement d'incendie, déterminé dans la paille par la chute de la chandelle.

—Nom de Dieu de gamine! ça vous a des nerfs de princesse!… Elle nous fumerait comme des jambons.

Toujours courant, Françoise était allée se jeter sur une chaise, dans la pièce où accouchait sa soeur, dont l'écartement béant ne l'émotionna pas, comme s'il se fût agi d'une chose naturelle et ordinaire, après ce qu'elle venait de voir. D'un geste, elle chassait cette vision de chairs découpées toutes vives; et elle raconta en bégayant ce qu'on faisait à la vache.

—Ça ne peut pas marcher, faut que j'y retourne, dit soudain Lise, qui malgré ses douleurs, se souleva pour quitter ses trois chaises.

Mais déjà la Frimat et la Bécu, se fâchant, la maintenaient en place.

—Ah ça! voulez-vous bien rester tranquille! Qu'est-ce que vous avez donc dans le corps?

Et la Frimat ajouta:

—Bon! voilà que vous crevez la bouteille, vous aussi!

En effet, les eaux étaient parties d'un jet brusque, que la paille, sous le drap, but tout de suite; et les derniers efforts de l'expulsion commencèrent. Le ventre nu poussait malgré lui, s'enflait à éclater, pendant que les jambes, avec leurs bas bleus, se repliaient et s'ouvraient, d'un mouvement inconscient de grenouille qui plonge.

—Voyons, reprit la Bécu, pour vous tranquilliser, j'y vas aller, moi, et je vous donnerai des nouvelles.

Dès lors, elle ne fit que courir de la chambre à l'étable. Même, pour s'épargner du chemin, elle finit par crier les nouvelles, du milieu de la cuisine. Le vétérinaire continuait son dépeçage, dans la litière trempée de sang et de glaires, une pénible et sale besogne, dont il sortait abominable, souillé de haut en bas.

—Ça va bien, Lise, criait la Bécu. Poussez sans regret… Nous avons l'autre épaule. Et, maintenant, c'est la tête qu'on arrache… Il la tient, la tête, oh! une tête!… Et c'est fini, de ce coup, le corps est venu d'un paquet.

Lise accueillait chaque phase de l'opération d'un soupir déchirant; et l'on ne savait si elle souffrait pour elle ou pour le veau. Mais, brusquement, Buteau apporta la tête, voulant la lui montrer. Ce fut une exclamation générale.

—Oh! le beau veau!

Elle, sans cesser le travail, poussant plus rude, les muscles tendus, les cuisses gonflées, parut prise d'un inconsolable désespoir.

—Mon Dieu! est-ce malheureux!… Oh! le beau veau, mon Dieu!… Est-ce malheureux, un si beau veau, un veau si beau, qu'on n'en a jamais vu de si beau?

Françoise également se lamentait, et les regrets de tous devinrent si agressifs, si pleins de sous-entendus hostiles, que Patoir s'en blessa. Il accourut, il s'arrêta pourtant à la porte, par décence.

—Dites donc, je vous avais avertis… Vous m'avez supplié de sauver votre vache… C'est que je vous connais, mes bougres! Faut pas aller raconter partout que je vous ai tué votre veau, hein?

—Bien sûr, bien sûr, murmura Buteau, en retournant dans l'étable avec lui.
Tout de même, c'est vous qui l'avez coupé.

Par terre, Lise, entre ses trois chaises, était parcourue d'une houle, qui lui descendait des flancs, sous la peau, pour aboutir, au fond des cuisses, en un élargissement continu des chairs. Et Françoise, qui jusque-là n'avait pas vu, dans sa désolation, demeura tout d'un coup stupéfaite, debout devant sa soeur, dont la nudité lui apparaissait en raccourci, rien que les angles relevés des genoux, à droite et à gauche de la boule du ventre, que creusait une cavité ronde. Cela était si inattendu, si défiguré, si énorme, qu'elle n'en fut pas gênée. Jamais elle ne se serait imaginé une chose pareille, le trou bâillant d'un tonneau défoncé, la lucarne grande ouverte du fenil, par où l'on jetait le foin, et qu'un lierre touffu hérissait de noir. Puis, quand elle remarqua qu'une autre boule, plus petite, la tête de l'enfant, sortait et rentrait à chaque effort, dans un perpétuel jeu de cache-cache, elle fut prise d'une si violente envie de rire, qu'elle dut tousser, pour qu'on ne la soupçonnât pas d'avoir mauvais coeur.

—Un peu de patience encore, déclara la Frimat. Ça va y être.

Elle s'était agenouillée entre les jambes, guettant l'enfant, prête à le recevoir. Mais il faisait des façons, comme disait la Bécu; même un moment il s'en alla, on put le croire rentré chez lui. Alors seulement, Françoise s'arracha à la fascination de cette gueule de four braquée sur elle; et un embarras la saisit aussitôt, elle vint prendre la main de sa soeur, s'apitoyant, depuis qu'elle détournait les yeux.

—Ma pauvre Lise, va! t'as de la peine.

—Oh! oui, oh! oui, et personne ne me plaint… Si l'on me plaignait… Oh! la, la, ça recommence, il ne sortira donc pas!

Ça pouvait durer longtemps, lorsque des exclamations vinrent de l'étable. C'était Patoir, qui, étonné de voir la Coliche s'agiter et meugler encore, avait soupçonné la présence d'un second veau; et, en effet, replongeant la main, il en avait tiré un, sans difficulté aucune cette fois, comme il aurait sorti un mouchoir de sa poche. Sa gaieté de gros homme farceur fut telle, qu'il oublia la décence, au point de courir dans la chambre de l'accouchée, portant le veau, suivi de Buteau qui plaisantait aussi.

—Hein! ma grosse, t'en voulais un… Le v'là!

Et il était à crever de rire, tout nu dans son tablier, les bras, le visage, le corps entier barbouillé de fiente, avec son veau mouillé encore, qui semblait ivre, la tête trop lourde et étonnée.

Au milieu de l'acclamation générale, Lise, à le voir, fut prise d'un accès de fou rire, irrésistible, interminable.

—Oh! qu'il est drôle! oh! que c'est bête de me faire rire comme ça!… Oh! la, la, que je souffre, ça me fend!… Non, non, ne me faites donc plus rire, je vas y rester!

Les rires ronflaient au fond de sa poitrine grasse, descendaient dans son ventre, où ils poussaient d'un souffle de tempête. Elle en était ballonnée, et la tête de l'enfant avait repris son jeu de pompe, comme un boulet prêt de partir.

Mais ce fut le comble, lorsque le vétérinaire, ayant posé le veau devant lui, voulut essuyer d'un revers de main la sueur qui lui coulait du front. Il se balafra d'une large traînée de bouse, tous se tordirent, l'accouchée suffoqua, pouffa avec des cris aigus de poule qui pond.

—Je meurs, finissez! Foutu rigolo qui me fait rire à claquer dans ma peau?… Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu, ça crève…

Le trou béant s'arrondit encore, à croire que la Frimat, toujours à genoux, allait y disparaître; et, d'un coup, comme d'une femme canon, l'enfant sortit, tout rouge, avec ses extrémités détrempées et blêmes. On entendit simplement le glouglou d'un goulot géant qui se vidait. Puis, le petit miaula, tandis que la mère, secouée comme une outre dont la peau se dégonfle, riait plus fort. Ça criait d'un bout, ça riait de l'autre. Et Buteau se tapait sur les cuisses, la Bécu se tenait les côtes, Patoir éclatait en notes sonores, Françoise elle-même, dont sa soeur avait broyé la main dans sa dernière poussée, se soulageait enfin de son envie contenue, voyant toujours ça, une vraie cathédrale où le mari devait loger tout entier.

—C'est une fille, déclara la Frimat.

—Non, non, dit Lise, je n'en veux pas, je veux un garçon.

—Alors, je le renfile, ma belle, et tu feras un garçon demain.

Les rires redoublèrent, on en fut malade. Puis, comme le veau était resté devant elle, l'accouchée, qui finissait par se calmer, eut cette parole de regret:

—L'autre était si beau… Tout de même, ça nous en ferait deux!

Patoir s'en alla, après qu'on eut donné à la Coliche trois litres de vin sucré. Dans la chambre, la Frimat déshabilla et coucha Lise, tandis que la Bécu, aidée de Françoise, enlevait la paille et balayait. En dix minutes, tout fut en ordre, on ne se serait pas douté qu'un accouchement venait d'avoir lieu, sans les miaulements continus de la petite, qu'on lavait à l'eau tiède. Mais, emmaillotée, couchée dans son berceau, elle se tut peu à peu; et la mère, anéantie maintenant, s'endormit d'un sommeil de plomb, la face congestionnée, presque noire, au milieu des gros draps de toile bise.

Vers onze heures, lorsque les deux voisines furent parties, Françoise dit à Buteau qu'il ferait mieux de monter se reposer au fenil. Elle, pour la nuit, avait jeté par terre un matelas, où elle comptait s'étendre, de façon à ne pas quitter sa soeur. Il ne répondit point, il acheva silencieusement sa pipe. Un grand calme s'était fait, on n'entendait que la respiration forte de Lise endormie. Puis, comme Françoise s'agenouillait sur son matelas, au pied même du lit, dans un coin d'ombre, Buteau, toujours muet, vint brusquement la culbuter par derrière. Elle se retourna, comprit aussitôt, à son visage contracté et rouge. Ça le reprenait, il n'avait pas lâché son idée de l'avoir; et fallait croire que ça le travaillait rudement fort, tout d'un coup, pour qu'il voulût d'elle ainsi, à côté de sa femme, après des choses qui n'étaient guère engageantes. Elle le repoussa, le renversa. Il y eut une lutte sourde, haletante.

Lui, ricanait, la voix étranglée.

—Voyons, qu'est-ce que ça te fout?… Je suis bon pour vous deux.

Il la connaissait bien, il savait qu'elle ne crierait pas. En effet, elle résistait sans une parole, trop fière pour appeler sa soeur, ne voulant mettre personne dans ses affaires, pas même celle-ci. Il l'étouffait, il était sur le point de la vaincre.

—Ça irait si bien… Puisqu'on vit ensemble, on ne se quitterait pas…

Mais il retint un cri de douleur. Silencieusement, elle lui avait enfoncé les ongles dans le cou; et il s'enragea alors, il fit allusion à Jean.

—Si tu crois que tu l'épouseras, ton salop… Jamais, tant que tu ne seras pas majeure!

Cette fois, comme il la violentait, sous la jupe, à pleine main brutale, elle lui envoya un tel coup de pied entre les jambes, qu'il hurla. D'un bond, il s'était remis debout, effrayé, regardant le lit. Sa femme dormait toujours, du même souffle tranquille. Il s'en alla pourtant, avec un geste de terrible menace.

Lorsque Françoise se fut allongée sur le matelas, dans la grande paix de la chambre, elle demeura les yeux ouverts. Elle ne voulait point, jamais elle ne le laisserait faire, même si elle en avait l'envie. Et elle s'étonnait, car l'idée qu'elle pourrait épouser Jean ne lui était pas encore venue.

VI

Depuis deux jours, Jean était occupé dans les pièces que Hourdequin possédait près de Rognes, et où celui-ci avait fait installer une batteuse à vapeur, louée à un mécanicien de Châteaudun, qui la promenait de Bonneval à Cloyes. Avec sa voiture et ses deux chevaux, le garçon apportait les gerbes des meules environnantes, puis emportait le grain à la ferme; tandis que la machine, soufflant du matin au soir, faisant voler au soleil une poussière blonde, emplissait le pays d'un ronflement énorme et continu.

Jean, malade, se cassait la tête à chercher comment il pourrait bien ravoir Françoise. Il y avait déjà un mois qu'il l'avait tenue, justement là, dans ce blé que l'on battait; et elle s'échappait sans cesse, peureuse. Il désespérait de jamais recommencer. C'était un désir croissant, une passion envahissante. Tout en conduisant ses bêtes, il se demandait pourquoi il n'irait pas carrément chez les Buteau réclamer Françoise en mariage. Rien encore ne l'avait fâché avec eux d'une façon ouverte et définitive. Il leur criait toujours un bonjour en passant. Et, dès que cette idée de mariage lui eut poussé comme le seul moyen de ravoir la fille, il se persuada que son devoir était là, qu'il serait un malhonnête homme, s'il ne l'épousait point.

Pourtant, le lendemain matin, lorsque Jean retourna à la machine, la peur le prit. Jamais il n'aurait osé risquer la démarche, s'il n'avait vu Buteau et Françoise partir ensemble pour les champs. Il songea que Lise lui avait toujours été favorable, qu'il tremblerait moins avec elle; et il s'échappa un instant, après avoir confié ses chevaux à un camarade.

—Tiens, c'est vous, Jean, cria Lise, relevée gaillardement de ses couches.
On ne vous voit plus. Qu'arrive-t-il?

Il s'excusa. Puis, en hâte, avec la brutalité des gens timides, il aborda la chose; et elle put croire d'abord qu'il lui faisait une déclaration, car il lui rappelait qu'il l'avait aimée, qu'il l'aurait eue volontiers pour femme. Mais, tout de suite, il ajouta:

—Alors, c'est pourquoi j'épouserais tout de même Françoise, si on me la donnait.

Elle le regarda, tellement surprise, qu'il se mit à bégayer.

—Oh! je sais, ça ne se fait pas comme ça…. Je voulais seulement vous en parler.

—Dame! répondit-elle enfin, ça me surprend, parce que je ne m'y attendais guère, à cause de vos âges…. Avant tout, faudrait savoir ce que Françoise en pense.

Il était venu avec le projet formel de tout dire, dans l'espoir de rendre le mariage nécessaire. Mais un scrupule, au dernier moment, l'arrêta. Si Françoise ne s'était pas confessée à sa soeur, si personne ne savait rien, avait-il le droit de parler le premier? Cela le découragea, il eut honte, à cause de ses trente-trois ans.

—Bien sûr, murmura-t-il, on lui en causerait, on ne la forcerait pas.

D'ailleurs, Lise, son étonnement passé, le regardait de son air réjoui; et la chose, évidemment, ne lui déplaisait pas. Même elle fut tout à fait engageante.

—Ce sera comme elle voudra, Jean…. Moi, je ne suis pas de l'avis de Buteau, qui la trouve trop jeune. Elle va sur ses dix-huit ans, elle est bâtie à prendre deux hommes au lieu d'un…. Et puis, on a beau s'aimer entre soeurs, n'est-ce pas? maintenant que la voilà femme, je préférerais avoir à sa place une servante que je commanderais…. Si elle dit oui, épousez-là. Vous êtes un bon sujet, ce sont les plus vieux coqs souvent qui sont les meilleurs.

C'était un cri qui lui échappait, cette désunion lente, grandie invinciblement entre elle et sa cadette, cette hostilité aggravée par les petites blessures de chaque jour, un sourd ferment de jalousie et de haine couvant depuis qu'un homme était là, avec ses volontés et ses appétits de mâle.

Jean, heureux, lui mit un gros baiser sur chaque joue, lorsqu'elle eut ajouté:

—Justement, nous baptisons la petite, et nous aurons la famille à dîner ce soir…. Je vous invite, vous ferez votre demande au père Fouan, qui est le tuteur, si Françoise veut bien de vous.

—Entendu! cria-t-il. A ce soir.

Et il rejoignit ses chevaux à grandes enjambées, il les poussa tout le jour, en faisant chanter son fouet, dont les claquements partaient comme des coups de feu, au matin d'une fête.

Les Buteau, en effet, baptisaient leur enfant, après bien des retards. D'abord, Lise avait exigé d'être tout à fait solide, voulant manger au repas. Puis, travaillée d'une pensée d'ambition, elle s'était obstinée à avoir les Charles pour parrain et marraine; et ceux-ci, par condescendance, ayant accepté, il avait fallu attendre madame Charles, qui venait de partir à Chartres, donner un coup de main dans l'établissement de sa fille: on était à la foire de septembre, la maison de la rue aux Juifs ne désemplissait pas. D'ailleurs, ainsi que Lise l'avait dit à Jean, on devait être simplement en famille: Fouan, la Grande et les Delhomme, en dehors du parrain et de la marraine.

Mais, au dernier moment, de grosses difficultés se présentèrent avec l'abbé Godard, qui ne décolérait plus contre Rognes. Il s'était efforcé de prendre son mal en patience, les six kilomètres que lui coûtait chaque messe, les exigences taquines d'un village sans vraie religion, tant qu'il avait espéré que le conseil municipal finirait par se donner le luxe d'une paroisse. A bout de résignation, il ne pouvait se leurrer davantage, le conseil repoussait chaque année la réparation du presbytère, le maire Hourdequin déclarait le budget trop grevé déjà, seul l'adjoint Macqueron ménageait les prêtres, par de sourdes visées ambitieuses. Et l'abbé, n'ayant désormais aucun ménagement à garder, traitait Rognes durement, ne lui accordait du culte que le strict nécessaire, sans gâteries de prières en plus, de cierges et d'encens brûlés pour le plaisir. Aussi vivait-il dans de continuelles querelles avec les femmes. En juin surtout, une véritable bataille s'était livrée, à propos de la première communion. Cinq enfants, deux filles et trois garçons, suivaient le catéchisme qu'il faisait le dimanche, après la messe; et, comme il lui aurait fallu revenir pour les confesser, il avait exigé qu'ils vinssent eux-mêmes le trouver à Bazoches-le-Doyen. De là, une première révolte des femmes: merci! trois quarts de lieue pour l'aller, autant pour le retour! est-ce qu'on savait comment ça tournait, dès que des garçons et des filles couraient ensemble? Puis, l'orage éclata, terrible, lorsqu'il refusa nettement de célébrer à Rognes la cérémonie, la grand'messe chantée et le reste. Il entendait la célébrer dans sa paroisse, les cinq enfants étaient libres de s'y rendre, s'ils en avaient le désir. Pendant quinze jours, à la fontaine, les femmes en bégayèrent de colère: quoi donc! il les baptisait, il les mariait, il les enterrait chez eux, et il ne voulait pas les y faire communier proprement! Il s'obstina, ne dit qu'une messe basse, expédia les cinq communiants, n'ajouta pas une fleur, pas un oremus de consolation; même il brutalisa les femmes, quand, vexées aux larmes de cette solennité bâclée ainsi, elles le supplièrent de chanter les vêpres. Rien du tout! il leur donnait ce qu'il leur devait, elles auraient eu la grand'messe, les vêpres, tout enfin, à Bazoches, si leur mauvaise tête ne les avait pas mises en rébellion contre Dieu. Depuis cette brouille, une rupture était imminente entre l'abbé Godard et Rognes, le moindre heurt allait amener la catastrophe.

Lorsque Lise se rendit chez le curé, pour le baptême de sa petite, il parla de le fixer au dimanche, après la messe. Mais elle le pria de revenir le mardi, à deux heures, car la marraine ne rentrerait de Chartres que ce jour-là, dans la matinée; et il finit par consentir, en recommandant d'être exact, décidé, criait-il, à ne pas attendre une seconde.

Le mardi, à deux heures précises, l'abbé Godard était à l'église, essoufflé de sa course, mouillé par une averse brusque. Personne n'était encore arrivé. Il n'y avait qu'Hilarion, à l'entrée de la nef, en train de déblayer un coin du baptistère, encombré de vieilles dalles rompues, qu'on avait toujours vues là. Depuis la mort de sa soeur, l'infirme vivait de la charité publique, et le curé, qui lui glissait de temps en temps des pièces de vingt sous, avait eu l'idée de l'occuper à ce nettoyage, vingt fois résolu et sans cesse remis. Pendant quelques minutes, il s'intéressa à ce travail. Puis, il eut un premier sursaut de colère.

—Ah ça! est-ce qu'ils se fichent de moi? Il est déjà deux heures dix.

Comme il regardait, de l'autre côté de la place, la maison des Buteau, muette, l'air endormi, il aperçut le garde champêtre qui attendait sous le porche en fumant sa pipe.

—Sonnez donc, Bécu! cria-t-il. Ça les fera venir, ces lambins!

Bécu se pendit à la corde de la cloche, très ivre, comme toujours. Le curé était allé mettre son surplis. Dès le dimanche, il avait préparé l'acte sur le registre, et il comptait expédier la cérémonie seul, sans l'aide des enfants de choeur, qui le faisaient damner. Lorsque tout se trouva prêt, il s'impatienta de nouveau. Dix autres minutes s'étaient écoulées, la cloche continuait de sonner, entêtée, exaspérante, dans le grand silence du village désert.

—Mais qu'est-ce qu'ils font? mais faudra donc les amener par les oreilles!

Enfin, il vit sortir, de chez les Buteau, la Grande, qui marchait de son air de vieille reine méchante, aussi droite et sèche qu'un chardon, malgré ses quatre-vingt-cinq ans. Un gros ennui effarait la famille: tous les invités étaient là, sauf la marraine, qu'on attendait vainement depuis le matin; et M. Charles, confondu, répétait sans cesse que c'était bien étonnant, qu'il avait encore reçu une lettre la veille au soir, que sûrement madame Charles, retenue peut-être à Cloyes, allait arriver d'un instant à l'autre. Lise, inquiète, sachant que le curé n'aimait guère attendre, avait fini par avoir l'idée de lui envoyer la Grande, pour le faire patienter.

—Quoi donc? lui demanda-t-il de loin, est-ce pour aujourd'hui ou pour demain?… Vous croyez peut-être que le bon Dieu est à vos ordres?

—Ça va venir, monsieur le curé, ça va venir, répondit la vieille femme, avec son calme impassible.

Justement, Hilarion sortait les derniers débris de dalles, et il passa, portant contre son ventre une pierre énorme. Il se balançait sur ses jambes torses, mais il ne fléchissait pas, d'une solidité de roc, d'une force musculaire à charrier un boeuf. Son bec-de-lièvre salivait, sans qu'une goutte de sueur mouillât sa peau dure.

L'abbé Godard, outré du flegme de la Grande, tomba sur elle.

—Dites donc, la Grande, puisque je vous tiens, est-ce que c'est charitable à vous, qui êtes si riche, de n'avoir qu'un petit-fils et de le laisser mendier sur les routes?

Elle répliqua rudement:

—La mère m'a désobéi, l'enfant ne m'est de rien.

—Eh bien! je vous ai assez prévenue, je vous répète, moi, que vous irez en enfer, si vous avez mauvais coeur…. L'autre jour, sans ce que je lui ai donné, il serait mort de faim, et aujourd'hui j'ai été obligé d'inventer du travail.

Au mot d'enfer, la Grande avait eu un mince sourire. Comme elle le disait, elle en savait trop, l'enfer était sur cette terre, pour le pauvre monde. Mais la vue d'Hilarion portant les dalles la faisait réfléchir, plus que les menaces du prêtre. Elle était surprise, jamais elle ne l'aurait cru si fort, avec ses jambes en manches de veste.

—S'il veut du travail, reprit-elle enfin, peut-être tout de même qu'on lui en trouvera.

—Sa place est chez vous, prenez-le, la Grande!

—On verra, qu'il vienne demain.

Hilarion, qui avait compris, se mit à trembler tellement, qu'il faillit s'écraser les pieds, en laissant tomber son dernier morceau de dalle, dehors. Et il eut, quand il s'éloigna, un regard furtif sur sa grand'mère, un regard d'animal battu, épouvanté et soumis.

Une demi-heure encore se passa. Bécu, las de sonner, fumait de nouveau sa pipe. Et la Grande, muette, imperturbable, restait là, comme si sa présence eût suffi à la politesse qu'on devait au curé; pendant que celui-ci, dont l'exaspération montait, allait à chaque instant, sur la porte de l'église, jeter, au travers de la place vide, un regard flamboyant vers la maison des Buteau.

—Mais sonnez donc, Bécu! cria-t-il tout d'un coup. Si, dans trois minutes, ils ne sont pas ici, je file, moi!

Alors, dans la reprise affolée de la cloche, qui fit envoler et croasser les corbeaux centenaires, on vit les Buteau et leur monde sortir un à un, puis traverser la place. Lise était consternée, la marraine n'arrivait toujours pas. On avait décidé de se rendre doucement à l'église, avec l'espoir que cela la ferait venir. Il n'y avait pas cent mètres, l'abbé Godard les bouscula tout de suite.

—Dites-le, si c'est pour vous moquer de moi! J'ai des complaisances, et voilà une heure que j'attends! Dépêchons, dépêchons!

Et il les poussait vers le baptistère, la mère qui portait le nouveau-né, le père, le grand-père Fouan, l'oncle Delhomme, la tante Fanny, jusqu'à M. Charles, très digne en parrain, dans sa redingote noire.

—Monsieur le curé, demanda Buteau, d'un air d'humilité exagérée où ricanait une malice, si c'était un effet de votre bonté d'attendre encore un petit peu.

—Qui, attendre?

—Mais la marraine, monsieur le curé.

L'abbé Godard devint rouge, à faire craindre un coup de sang. Il étouffait, il bégaya:

—Prenez-en une autre!

Tous se regardèrent, Delhomme et Fanny hochèrent la tête, Fouan déclara:

—Ça ne se peut pas, ce serait une sottise.

—Mille pardons, monsieur le curé, dit M. Charles, qui crut devoir expliquer les choses en homme de belle éducation, c'est de notre faute, sans l'être…. Ma femme m'avait formellement écrit qu'elle rentrerait ce matin. Elle est à Chartres….

L'abbé Godard eut un sursaut, jeté hors de lui, perdant cette fois toute mesure.

—A Chartres, à Chartres…. Je regrette pour vous que vous soyez là-dedans, monsieur Charles. Mais ça ne peut pas continuer, non, non! je ne tolérerai pas davantage….

Et il éclata.

—On ne sait qu'elle avanie faire à Dieu dans ma personne, c'est un nouveau soufflet chaque fois que je viens à Rognes…. Eh bien! je vous en ai menacés assez souvent, je m'en vais aujourd'hui, et pour ne plus revenir. Dites ça à votre maire, cherchez un curé et payez-le, si vous en voulez un…. Moi, je parlerai à monseigneur, je lui raconterai qui vous êtes, je suis bien sûr qu'il m'approuvera…. Oui, nous verrons qui sera puni. Vous allez vivre sans prêtre, comme des bêtes….

Ils l'écoutaient tous, curieusement, avec la parfaite indifférence, au fond, de gens pratiques qui ne craignaient plus son Dieu de colère et de châtiment. A quoi bon trembler et s'aplatir, acheter le pardon, puisque l'idée du diable les faisait rire désormais, et qu'ils avaient cessé de croire le vent, la grêle, le tonnerre, aux mains d'un maître vengeur? C'était bien sûr du temps perdu, valait mieux garder son respect pour les gendarmes du gouvernement, qui étaient les plus forts.

L'abbé Godard vit Buteau goguenard, la Grande dédaigneuse, Delhomme et Fouan eux-mêmes très froids, sous la déférence de leur gravité; et ce peuple qui lui échappait acheva la rupture.

—Je sais bien que vos vaches ont plus de religion que vous…. Adieu! et trempez-le dans la mare, pour le baptiser, votre enfant de sauvages!

Il courut arracher son surplis, il retraversa l'église et s'en alla, dans un tel coup de tempête, que les gens du baptême, laissés ainsi en détresse, n'eurent pas le temps d'ajouter une parole, béants, les yeux écarquillés.

Mais le pis fut qu'à ce moment, comme l'abbé Godard dévalait dans la nouvelle rue à Macqueron, on vit arriver par la route une carriole, où se trouvait Mme Charles et Élodie. La première expliqua qu'elle s'était arrêtée à Châteaudun, désireuse d'embrasser la chère petite, et qu'on lui avait permis de l'emmener en vacances, deux jours. Elle se montrait désolée du retard, elle n'avait pas même poussé jusqu'à Roseblanche pour déposer sa malle.

—Faut courir après le curé, dit Lise. Il n'y a que les chiens qu'on ne baptise pas.

—Buteau prit sa course, et on l'entendit à son tour descendre au galop la rue à Macqueron. Mais l'abbé Godard avait de l'avance, le père passa le pont, monta la côte, ne l'aperçut qu'à la crête, au détour du chemin.

—Monsieur le curé! monsieur le curé!

Il finit par se retourner et attendre.

—Quoi?

—La marraine est là…. Ça ne se refuse point, le baptême.

Un instant, il resta immobile. Puis, du même pas rageur, il se mit à redescendre la côte, derrière le paysan; et ce fut ainsi qu'ils rentrèrent dans l'église, sans avoir échangé un mot. La cérémonie fut bâclée, le prêtre bouscula le _Credo _du parrain et de la marraine, oignit l'enfant, appliqua le sel, versa l'eau, violemment. Déjà, il faisait signer sur le registre.

—Monsieur le curé, dit Mme Charles, j'ai une boîte de bonbons pour vous, mais elle est dans la malle.

Il eut un geste de remerciement, il partit, après avoir répété, en se tournant vers tous:

—Et adieu, cette fois!

Les Buteau et leur monde, essoufflés d'avoir été menés d'un tel train, le regardèrent disparaître au coin de la place, dans l'envolement noir de sa soutane. Tout le village était aux champs, il n'y avait là que trois gamins, convoitant des dragées. Au milieu du grand silence, on entendait le ronflement lointain de la batteuse à vapeur, qui ne cessait pas.

Dès qu'on fut rentré chez les Buteau, à la porte desquels la carriole était restée avec la malle, on tomba d'accord qu'on allait boire un coup, puis qu'on reviendrait dîner le soir. Il n'était que quatre heures, qu'est-ce qu'on aurait fait ensemble, jusqu'à sept? Alors, quand les verres et les deux litres furent sur la table de la cuisine, Mme Charles voulut absolument qu'on descendît la malle, pour faire ses cadeaux. Elle l'ouvrit, en tira la robe et le bonnet qui arrivaient un peu tard, sortit ensuite les six boîtes de bonbons qu'elle donnait à l'accouchée.

—Ça vient de la confiserie de maman? demanda Élodie, qui les regardait.

Mme Charles eut une seconde d'embarras. Puis, tranquillement:

—Non, ma mignonne, ta mère n'a pas cette spécialité.

Et, se tournant vers Lise:

—Tu sais, j'ai aussi songé à toi, pour du linge… Du vieux linge, il n'y a rien de si utile dans un ménage… J'ai demandé à ma fille, j'ai dévalisé ses fonds d'armoire.

Au mot de linge, la famille s'était approchée, Françoise, la Grande, les Delhomme, Fouan lui-même; et, en cercle autour de la malle, ils regardaient la vieille dame déballer tout un lot de chiffons, blancs du lavage, exhalant, malgré la lessive, une odeur persistante de musc. Ce furent d'abord des draps de toile fine en loques, puis des chemises de femme, fendues, et dont, visiblement, on avait arraché les dentelles.

Mme Charles dépliait, secouait, expliquait.

—Dame! les draps ne sont pas neufs. Voilà bien cinq ans qu'ils servent, et à la longue le frottement du corps, ça use… Vous voyez, ils ont un grand trou au milieu; mais les bords sont encore bons, on peut tailler là-dedans une foule de choses.

Tous y mettaient le nez, et ils tâtaient avec des hochements de tête approbateurs, les femmes surtout, la Grande et Fanny, dont les lèvres pincées disaient l'envie sourde. Buteau, lui, avait un rire silencieux, aiguisé des gaudrioles qu'il retenait, par convenance; tandis que Fouan et Delhomme, très graves, montraient le respect du linge, la vraie richesse après la terre.

—Quant aux chemises, continua Mme Charles, en les dépliant à leur tour, voyez donc! elles ne sont pas usées du tout… Ah! pour les déchirures, elles ne manquent pas, un vrai massacre; et, comme on ne peut toujours les recoudre, que ça finit par faire des épaisseurs et que ce n'est guère riche, on préfère les jeter au vieux linge… Mais toi, Lise, tu en tireras un bon parti.

—Je les mettrai, donc! cria la paysanne. Moi, ça ne fait rien que ma chemise soit raccommodée.

—Et moi, déclara Buteau de son air malin, avec un clignement des paupières, je serai bien aise que tu me fasses des mouchoirs avec.

Cette fois, on s'égayait ouvertement, lorsque la petite Élodie, qui avait suivi des yeux chaque drap, chaque chemise, s'écria:

—Oh! la drôle d'odeur, comme ça sent fort!… Est-ce que c'est du linge à maman, tout ça?

Mme Charles n'eut pas une hésitation.

—Mais bien sûr ma chérie… C'est-à-dire, c'est le linge à ses demoiselles de magasin. Il en faut, va! dans le commerce.

Dès que Lise eut tout fait disparaître dans son armoire, avec l'aide de Françoise, on trinqua enfin, on but à la santé de l'enfant baptisée, que la marraine avait nommée Laure, de son prénom. Puis, l'on s'oublia un instant, à causer; et l'on entendit M. Charles, assis sur la malle, interroger Mme Charles, sans attendre d'être seul avec elle, dans l'impatience où il était de savoir comment les choses marchaient, là-bas. Il se passionnait encore, il rêvait toujours de cette maison, si énergiquement fondée autrefois, tant regrettée depuis. Les nouvelles n'étaient pas bonnes. Certes, leur fille Estelle avait de la poigne et de la tête; mais, décidément, leur gendre Vaucogne, ce mollasson d'Achille, ne la secondait pas. Il passait les journées à fumer des pipes, il laissait tout salir, tout casser: ainsi les rideaux des chambres avaient des taches, la glace du petit salon rouge était fêlée, partout les pots à eau et les cuvettes s'ébréchaient, sans qu'il intervint seulement; et le bras d'un homme était si nécessaire, pour faire respecter le mobilier de la maison! A chaque nouveau dégât qu'il apprenait ainsi, M. Charles poussait un soupir, ses bras tombaient, sa pâleur augmentait. Une dernière plainte, murmurée à voix plus basse, l'acheva.

—Enfin, il monte lui-même avec celle du 5, une grosse…

—Qu'est-ce que tu dis là?

—Oh! j'en suis sûre, je les ai vus.

M. Charles, tremblant, serra les poings, dans un élan d'indignation exaspérée.

—Le misérable! fatiguer son personnel, manger son établissement!… Ah! c'est la fin de tout!

D'un geste, Mme Charles le fit taire, car Élodie revenait de la cour. où elle était allée voir les poules. On vida encore un litre, la malle fut rechargée dans la carriole, que les Charles suivirent à pied, jusque chez eux. Et chacun partit, pour donner un coup d'oeil à sa maison, en attendant le repas.

Dès qu'il fut seul, Buteau, mécontent de cette après-midi perdue, ôta sa veste et se mit à battre, dans le coin pavé de la cour; car il avait besoin d'un sac de blé. Mais il s'ennuya vite à battre seul, il lui manquait, pour s'échauffer, la cadence double des fléaux, tapant en mesure; et il appela Françoise, qui l'aidait souvent à cette besogne, les reins forts, les bras aussi durs que ceux d'un garçon. Malgré la lenteur et la fatigue de ce battage primitif, il avait toujours refusé d'acheter une batteuse à manège, en disant, comme tous les petits propriétaires, qu'il préférait ne battre qu'au jour le jour, suivant les nécessités.

—Eh! Françoise, viens-tu?

Lise, le nez dans un ragoût de veau aux carottes, et qui avait chargé sa soeur de surveiller une épinée de cochon à la broche, voulut empêcher celle-ci d'obéir. Mais Buteau, mal planté, parla de les rosser toutes les deux.

—Nom de Dieu de femelles! je vas vous foutre vos casseroles à la gueule!… Faut bien gagner du pain, puisque vous fricasseriez la maison pour la bâfrer avec les autres!

Françoise, qui s'était déjà remise en souillon, de crainte d'attraper des taches, dut le suivre. Elle prit un fléau, au long manche et au battoir de cornouiller, que des boucles de cuir reliaient entre eux. C'était le sien, poli par le frottement, garni d'une ficelle serrée, pour qu'il ne glissât pas. A deux mains, elle le fit voler au-dessus de sa tête, l'abattit sur la gerbe, que le battoir, dans toute sa longueur, frappa d'un coup sec. Et elle ne s'arrêta plus, le relevant très haut, le repliant comme sur une charnière, le rabattant ensuite, dans un mouvement mécanique et rythmé de forgeron; tandis que Buteau, en face d'elle, allait de même, à contretemps. Bientôt, ils s'échauffèrent, le rythme s'accéléra, on ne vit plus que ces pièces de bois volantes, qui rebondissaient chaque fois et tournoyaient derrière leur nuque, en un continuel essor d'oiseaux liés aux pattes.

Après dix minutes, Buteau jeta un léger cri. Les fléaux s'arrêtèrent, et il retourna la gerbe. Puis, les fléaux repartirent. Au bout de dix autres minutes, il commanda un nouvel arrêt, il ouvrit la gerbe. Jusqu'à six fois, elle dut ainsi passer sous les battoirs avant que les grains fussent complètement détachés des épis, et qu'il pût nouer la paille. Une à une, les gerbes se succédaient. Durant deux heures, on n'entendit dans la maison que le toc-toc régulier des fléaux, que dominait au loin le ronflement prolongé de la batteuse à vapeur.

Françoise, maintenant, avait le sang aux joues, les poignets gonflés, La peau entière brûlante, dégageant autour d'elle comme une onde de flamme, qui tremblait, visible, dans l'air. Un souffle fort sortait de ses lèvres ouvertes. Des brins de paille s'étaient accrochés aux mèches envolées de ses cheveux. Et, à chaque coup, lorsqu'elle relevait le fléau, son genou droit tendait sa jupe, la hanche et le sein s'enflaient, crevaient l'étoffe, toute une ligne s'indiquait rudement, la nudité même de son corps de fille solide. Un bouton du corsage s'arracha, Buteau vit la chair blanche, sous la ligne hâlée du cou, une montée de chair que le tour de bras, continuellement, faisait saillir, dans le jeu puissant des muscles de l'épaule. Il semblait s'en exciter davantage, comme du coup de reins d'une bonne femelle, vaillante à la besogne; et les fléaux s'abattaient toujours, le grain sautait, pleuvait en grêle, sous le toc-toc haletant du couple de batteurs.

A sept heures moins un quart, au jour tombant, Fouan et les Delhomme se présentèrent.

—Faut que nous finissions, leur cria Buteau, sans s'arrêter. Hardi là!
Françoise!

Elle ne lâchait pas, tapait plus dur, dans l'emportement du travail et du bruit. Et ce fut ainsi que Jean, qui arrivait à son tour, avec la permission de dîner dehors, les trouva. Il en éprouva une jalousie brusque, il les regarda comme s'il les surprenait ensemble, accouplés dans cette besogne chaude, d'accord pour cogner juste, au bon endroit, tous les deux en sueur, si échauffés, si défaits, qu'on les aurait dits en train plutôt de planter un enfant que de battre du blé. Peut-être Françoise qui y allait d'un tel coeur, eut la même sensation, car elle s'arrêta net, gênée. Buteau, s'étant retourné alors, demeura un instant immobile de surprise et de colère.