—Qu'est-ce que tu viens faire ici, toi?
Mais Lise, justement, descendait au-devant de Fouan et des Delhomme. Elle s'approcha avec eux, elle s'écria de son air gai:
—Tiens! c'est vrai, je ne t'ai pas conté… Je l'ai déjà vu ce matin, et je l'ai invité pour ce soir.
La face enflammée de son mari devint si terrible, qu'elle ajouta, voulant s'excuser:
—J'ai idée, père Fouan, qu'il a une demande à vous faire.
—Quelle demande? dit le vieux.
Jean rougissait, et il balbutia, très contrarié que la chose s'engageât de la sorte, si vite, devant tous. Du reste, Buteau l'interrompit violemment, le regard rieur que sa femme jetait sur Françoise ayant suffi à le renseigner.
—Est-ce que tu te fous de nous? Elle n'est pas pour ton bec, vilain merle!
Cet accueil brutal rendit à Jean son courage. Il tourna le dos, il s'adressa au vieux.
—Voici l'histoire, père Fouan, c'est tout simple… Comme vous êtes le tuteur de Françoise, faut que je m'adresse à vous pour l'avoir, n'est-ce pas?… Si elle veut bien de moi, je veux bien d'elle. C'est le mariage que je demande.
Françoise, qui tenait encore son fléau, le laissa tomber de saisissement. Elle devait pourtant s'y attendre; mais jamais elle n'aurait pensé que Jean oserait la demander ainsi, tout de suite. Pourquoi ne lui en avait-il pas causé d'abord? Ça la bousculait, elle n'aurait pu dire si elle tremblait d'espoir ou de crainte. Et, toute vibrante de travail, la gorge soulevée dans son corsage défait, elle était entre les deux hommes, chaude d'une telle poussée de sang, qu'ils en sentaient venir le rayonnement jusqu'à eux.
Buteau ne laissa pas à Fouan le temps de répondre. Il avait repris, avec une fureur croissante:
—Hein? tu as le toupet!… Un vieux de trente-trois ans, épouser une jeunesse de dix-huit! Rien que quinze ans de différence! Est-ce que ce n'est pas une dégoûtation?… On t'en donnera, des poulettes, pour ton sale cuir!
Jean commençait à se fâcher.
—Qu'est-ce que ça te fiche, si je veux d'elle et si elle veut de moi!
Et il se tourna vers Françoise, pour qu'elle se prononçât. Mais elle restait effarée, raidie, sans avoir l'air de comprendre. Elle ne pouvait pas dire non, elle ne dit pas oui, pourtant. Buteau, d'ailleurs, la regardait à la tuer, à lui renfoncer le oui dans la gorge. Si elle se mariait, il la perdait, il perdait aussi la terre. La pensée brusque de cette conséquence acheva de l'enrager.
—Voyons, papa, voyons, Delhomme, ça ne vous dégoûte pas, cette gamine à ce vieux bougre, qui n'est pas même du pays, qui vient on ne sait d'où, après avoir roulé partout sa bosse?… Un menuisier manqué, qui s'est fait paysan, parce que, bien sûr, il avait à cacher quelque sale affaire!
Toute sa haine de l'ouvrier des villes éclatait.
—Et après? si je veux d'elle et si elle veut de moi! répéta Jean, qui se contenait et qui s'était promis, par gentillesse, de la laisser conter la première leur histoire. Allons, Françoise, cause un peu.
—Mais c'est vrai! cria Lise, qu'emportait le désir de marier sa soeur, pour s'en débarrasser, qu'as-tu à dire, s'ils se conviennent? Elle n'a pas besoin de ton consentement, elle est bien bonne de ne pas t'envoyer promener… Tu nous embêtes à la fin!
Alors, Buteau vit que la chose allait être faite, si la jeune fille parlait. Ce qu'il redoutait surtout, c'était que, la liaison étant connue, le mariage fût regardé comme raisonnable. Justement, la Grande entrait dans la cour, suivie des Charles, qui revenaient avec Élodie. Et il les appela du geste, sans savoir encore ce qu'il dirait. Puis, la face gonflée, il trouva, il gueula, en menaçant du poing sa femme et sa belle-soeur:
—Nom de Dieu de vaches!… Oui, toutes les deux, des vaches, des salopes!… Voulez-vous savoir? je couche avec les deux! et si c'est pour ça qu'elles se foutent de moi!… Avec les deux, je vous dis, les putains!
Béants, les Charles reçurent les mots à la volée, en plein visage. Mme Charles se précipita, comme pour couvrir de son corps Élodie qui écoutait; puis, la poussant vers le potager, elle cria elle-même très fort:
—Viens voir les salades, viens voir les choux… Oh! les beaux choux!
Buteau continuait, inventant des détails, racontant que, lorsque l'une avait sa ration, c'était au tour de l'autre à se faire bourrer jusqu'à la gorge; et il lâchait cela en termes crus, un flot d'égout charriant les mots abominables qu'on ne dit pas. Lise, étonnée simplement de cet accès brusque, se contentait de hausser les épaules, en répétant:
—Il est fou, c'est pas Dieu possible! il est fou.
—Dis-lui donc qu'il ment! cria Jean à Françoise.
—Bien sûr qu'il ment! dit la jeune fille d'un air tranquille.
—Ah! je mens! reprit Buteau, ah! ce n'est pas vrai qu'à la moisson tu en as voulu, dans la meule!… Mais c'est moi, à cette heure, qui vas vous faire marcher toutes les deux, garces que vous êtes!
Cette audace enragée paralysait, étourdissait Jean. Pouvait-il expliquer maintenant qu'il avait eu Françoise? ça lui semblait sale, surtout si elle ne l'aidait pas. Les autres, d'ailleurs, les Delhomme, Fouan, la Grande, se tenaient sur la réserve. Ils n'avaient pas eu l'air surpris, ils pensaient, évidemment, que, si le gaillard couchait avec les deux, il était bien le maître de faire d'elles ce qu'il voulait. Quand on a des droits, on les fait valoir.
Dès lors, Buteau se sentit victorieux, dans sa force indiscutée de la possession. Il se tourna vers Jean.
—Et toi, bougre, avise-toi de venir encore m'emmerder dans mon ménage….
D'abord, tu vas foutre le camp tout de suite… Hein? tu refuses…
Attends, attends!
Il ramassa son fléau, il en fît tournoyer le battoir, et Jean n'eut que le temps de saisir l'autre fléau, celui de Françoise, pour se défendre. Il y eut des cris, on voulut se jeter entre eux; mais ils étaient si terribles, qu'on recula. Les grands manches portaient les coups à plusieurs mètres, la cour en était balayée. Eux seuls restèrent, au milieu, à distance l'un de l'autre, élargissant le cercle de leurs moulinets. Ils ne disaient plus un mot, les dents serrées. On n'entendait que les claquements secs des pièces de bois, à chaque parade.
Buteau avait lancé le premier coup, et Jean, baissé encore, aurait eu la tête fracassée, s'il ne s'était jeté d'un saut en arrière. Tout de suite, d'un raidissement brusque des muscles, il leva, il abattit le fléau, comme un batteur écrasant le grain. Mais déjà l'autre tapait aussi, les deux battoirs de cornouiller se rencontrèrent, se replièrent sur leurs courroies, dans un vol fou d'oiseaux blessés. Trois fois, le même heurt se reproduisit. On ne voyait que ces bâtons, en l'air, tourner et siffler au bout des manches, toujours près de retomber et de fendre les crânes qu'ils menaçaient.
Delhomme et Fouan, pourtant, se précipitaient, lorsque les femmes crièrent. Jean venait de rouler dans la paille, pris en traître par Buteau, qui, d'un coup de fouet, à ras de terre, heureusement amorti, l'avait touché aux jambes. Il se remit debout, il brandit son fléau dans une rage que décuplait la douleur. Le battoir décrivit un large cercle, tomba à droite, lorsque l'autre l'attendait à gauche. Quelques lignes de plus, et la cervelle sautait. Il n'y eut que l'oreille d'effleurée. Le coup, obliquant, tapa en plein sur le bras qui fut cassé net. L'os avait eu un bruit de verre qu'on brise.
—Ah! l'assassin! hurla Buteau, il m'a tué!
Jean, hagard, les yeux rougis de sang, lâcha son arme. Puis, un moment, il les regarda tous, comme hébété des choses, qui venaient de se passer là, si rapides; et il s'en alla, en boitant, avec un geste de furieux désespoir.
Quand il eut tourné le coin de la maison, vers la plaine, il aperçut la Trouille, qui avait assisté à la bataille, par-dessus la haie du jardin. Elle en riait encore, venue là pour rôder autour de ce baptême, auquel ni son père ni elle n'étaient invités. Ce qu'il en rigolerait, Jésus-Christ; de la petite fête de famille, de la patte cassée à son frère! Elle se tortillait comme si on l'eût chatouillée, près de tomber sur le dos, tant ça l'amusait.
—Ah! Caporal, quelle cogne! cria-t-elle. L'os a fait clac! C'était rien drôle!
Il ne répondit pas, ralentissant sa marche d'un air accablé. Et elle le suivit, elle siffla ses oies, qu'elle avait emmenées, pour avoir le prétexte de stationner et d'écouter derrière les murs. Lui, machinalement, retournait vers la batteuse, qui fonctionnait encore dans le jour finissant. Il songeait que c'était fichu, qu'il ne pourrait revoir les Buteau, que jamais on ne lui donnerait Françoise. Était-ce bête! dix minutes venaient de suffire: une querelle qu'il n'avait pas cherchée, un coup si malheureux, juste au moment où les choses marchaient! et jamais, jamais plus, maintenant! Le ronflement de la machine, au fond du crépuscule, se prolongeait comme une grande plainte de détresse.
Mais il y eut une rencontre: Les oies de la Trouille, qu'elle rentrait, se trouvèrent, à l'angle d'un carrefour, en face des oies du père Saucisse, qui redescendaient toutes seules au village. Les deux jars, en tête, s'arrêtèrent brusquement, hanchant sur une patte, leurs grands becs jaunes tournés l'un vers l'autre; et les becs de chaque bande, tous à la fois, suivirent le bec de leur chef, tandis que les corps hanchaient du même côté. Un instant, l'immobilité fut complète, on eût dit une reconnaissance en armes, deux patrouilles échangeant le mot d'ordre. Puis, l'oeil rond et satisfait, l'un des jars, continua tout droit, l'autre jars prit à gauche; tandis que chaque troupe filait derrière le sien, allant à ses affaires, d'un déhanchement uniforme.
QUATRIÈME PARTIE
I
Depuis le mois de mai, après la tonte et la vente des élèves, le berger Soulas avait sorti les moutons de la Borderie, près de quatre cents bêtes qu'il conduisait seul, avec le petit porcher Auguste et ses deux chiens, Empereur et Massacre, des bêtes terribles. Jusqu'en août, le troupeau mangeait dans les jachères, dans les trèfles et les luzernes, ou encore dans les friches, le long des routes; et il y avait à peine trois semaines, au lendemain de la moisson, qu'il le parquait enfin dans les chaumes, sous les derniers soleils brûlants de septembre.
C'était l'époque abominable, la Beauce dépouillée, désolée, étalant ses champs nus sans un bouquet de verdure. Les chaleurs de l'été, le manque absolu d'eau, avaient séché la terre qui se fendait; et toute végétation disparaissait, il n'y avait plus que la salissure des herbes mortes, que le hérissement dur des chaumes, dont les carrés à l'infini, élargissaient le vide ravagé et morne de la plaine, comme si un incendie eût passé d'un bout à l'autre de l'horizon. Un reflet jaunâtre semblait en être resté au ras du sol, une lumière louche, un éclairage livide d'orage: tout paraissait jaune, d'un jaune affreusement triste, la terre rôtie, les moignons des tiges coupées, les chemins de campagne, bossués, écorchés par les roues. Au moindre coup de vent, de grandes poussières s'envolaient, couvrant les talus et les haies de leur cendre. Et le ciel bleu, le soleil éclatant, n'étaient qu'une tristesse de plus, au-dessus de cette désolation.
Justement, ce jour-là, il faisait un grand vent, des souffles chauds et brusques, qui amenaient des galops de gros nuages; et, lorsque le soleil se dégageait, il avait une morsure de fer rouge, il brûlait la peau. Depuis le matin, Soulas attendait, pour lui et pour ses bêtes, de l'eau qu'on devait apporter de la ferme; car le chaume où il se trouvait, était au nord de Rognes, loin de toute mare. Dans le parc, au milieu des claies mobiles, que fixaient les bâtons des crosses, enfoncés en terre, les moutons, vautrés, respiraient d'une haleine courte et pénible; tandis que les deux chiens, allongés en dehors, haletaient eux aussi, la langue pendante. Le berger, pour avoir un peu d'ombre, s'était assis contre la cabane à deux roues, qu'il poussait à chaque déplacement du parc, une étroite niche qui lui servait de lit, d'armoire et de garde-manger. Mais, à midi, le soleil tapa d'aplomb, et il se remit debout, regardant au loin si Auguste revenait de la ferme, où il l'avait envoyé voir pourquoi le tonneau n'arrivait pas.
Enfin, le petit porcher reparut, criant:
—On va venir, on n'avait pas de chevaux, ce matin.
—Et, bougre de bête, tu n'as pas pris un litre d'eau pour nous?
—Ah! non, je n'y ai pas songé…. Moi, j'ai bu.
Soulas, à poing fermé, lança une gifle, que le gamin évita d'un saut. Il jurait, il se décida pourtant à manger sans boire, malgré la soif qui l'étranglait. Méfiant, Auguste, sur son ordre, avait tiré de la voiture du pain de huit jours, de vieilles noix, un fromage sec; et tous les deux se mirent à déjeuner, guettés par les chiens qui vinrent s'asseoir devant eux, happant de temps à autre une croûte, si dure, qu'elle craquait entre leurs mâchoires comme un os. Malgré ses soixante-dix ans, le berger besognait de ses gencives aussi vite que le petit avec ses dents. Il était toujours droit, résistant et noueux ainsi qu'un bâton d'épine, la face creusée davantage, pareille à une trogne d'arbre, sous l'emmêlement de ses cheveux déteints, couleur de terre. Et le porcher eut quand même sa gifle, une calotte qui l'envoya rouler dans la voiture, au moment où, ne se défiant plus, il y serrait le reste du pain et du fromage.
—Tiens! foutue couenne, bois encore ça, en attendant!
Jusqu'à deux heures, rien ne se montra. La chaleur avait augmenté, intolérable dans les grands calmes qui, tout d'un coup se faisaient. Puis, de la terre réduite en poudre, le vent soulevait sur place de minces tourbillons, des sortes de fumées aveuglantes, étouffantes, exaspérant le supplice de la soif.
Le berger qui patientait, stoïque, sans une plainte, eut enfin un grognement de satisfaction.
—Nom de Dieu! ce n'est pas trop tôt!
En effet, deux voitures, à peine grosses comme le poing, venaient d'apparaître, à l'horizon de la plaine; et, dans la première, que Jean conduisait, Soulas avait parfaitement reconnu le tonneau d'eau; tandis que la seconde, conduite par Tron, était chargée de sacs de blé, qu'il portait à un moulin, dont on voyait la haute carcasse de bois, à cinq cents mètres. Cette dernière voiture s'arrêta sur la route, Tron ayant accompagné l'autre jusqu'au parc, à travers le chaume, sous le prétexte de donner un coup de main: histoire de flâner et de causer un instant.
—C'est donc qu'on veut nous faire tous crever de la pépie! criait le berger.
Et les moutons qui, eux aussi, avaient flairé le tonneau, s'étaient levés en tumulte, s'écrasaient contre les claies, allongeant la tête, bêlant plaintivement.
—Patience! répondit Jean, v'là de quoi vous soûler!
Tout de suite, on installa l'auge, on l'emplit à l'aide de la rigole de bois; et, comme il y avait une fuite en dessous, les chiens étaient là, qui lapaient à la régalade; pendant que le berger et le petit porcher, sans attendre, buvaient goulûment dans la rigole même. Le troupeau entier défila, on n'entendait que le ruissellement de cette eau bienfaisante, des glouglous de gorge qui avalaient, tous heureux de s'éclabousser, de se tremper, les bêtes et les gens.
—A cette heure, dit ensuite Soulas ragaillardi, si vous étiez gentils, vous me donneriez un coup de main pour avancer le parc.
Jean et Tron consentirent. Dans les grands chaumes, le parc voyageait, ne restait guère plus de deux ou trois jours à la même place, juste le temps laissé aux moutons de tondre les herbes folles; et ce système avait en outre l'avantage de fumer les terres, morceau à morceau. Pendant que le berger, aidé de ses chiens, gardait le troupeau, les deux hommes et le petit porcher arrachèrent les crosses, transportèrent les claies à une cinquantaine de pas; et, de nouveau, ils les fixèrent sur un vaste carré, où les bêtes vinrent se réfugier d'elles-mêmes, avant qu'il fût fermé complètement.
Déjà Soulas, malgré son grand âge, poussait sa voiture, la ramenait près du parc. Puis, parlant de Jean, il demanda:
—Qu'est-ce qu'il a donc? On dirait qu'il porte le bon Dieu en terre.
Et, comme le garçon hochait tristement la tête, malade depuis qu'il croyait avoir perdu Françoise, le vieux ajouta:
—Hein? il y a quelque femelle, là-dessous… Ah! les sacrées gouines, ou devrait leur tordre le cou à toutes!
Tron, avec ses membres de colosse, son air innocent de beau gaillard, se mit à rire.
—Ça se dit, ça, quand on ne peut plus.
—Je ne peux plus, je ne peux plus, répéta le berger dédaigneux, est-ce que j'ai essayé avec toi?… Et, tu sais, mon fils, il y en a une avec qui tu ferais mieux de ne pas pouvoir, car ça tournera à du vilain, pour sûr!
Cette allusion à ses rapports avec Mme Jacqueline, fit rougir le valet jusqu'aux oreilles. Un matin, Soulas les avait surpris ensemble, au fond de la grange, derrière les sacs d'avoine. Et, dans sa haine de cette ancienne laveuse de vaisselle, mauvaise aujourd'hui pour ses anciens camarades, il s'était enfin décidé à ouvrir les yeux du maître; mais, dès le premier mot, celui-ci l'avait regardé d'un air si terrible, qu'il était redevenu muet, résolu à ne parler que le jour où la Cognette le pousserait à bout, en le faisant chasser; de sorte qu'ils vivaient sur un pied de guerre, lui redoutant d'être jeté dehors comme une vieille bête infirme, elle attendant d'être assez forte pour exiger cela de Hourdequin, qui tenait à son berger. Dans toute la Beauce, il n'y avait pas un berger qui sût mieux faire manger son troupeau, sans dégât ni perte, rasant un champ d'un bout à l'autre, en ne laissant pas une herbe.
Le vieux, pris de cette démangeaison de parler qui vide parfois le coeur des gens solitaires, continua:
—Ah! si ma garce de femme, avant d'en crever, n'avait pas bu tout mon saint-frusquin, à mesure que je le gagnais, c'est moi qui aurais décampé de la ferme, pour ne pas y voir tant de saletés!… Cette Cognette, en voilà une dont les fesses ont plus travaillé que les mains! et ce n'est pas bien sûr à son mérite, c'est à sa peau qu'elle la doit, sa position! Quand on pense que le maître la laisse coucher dans le lit de sa défunte et qu'elle a fini par l'amener à manger seul avec elle, comme si elle était sa vraie femme! Faut s'attendre, au premier jour, à ce qu'elle nous foute tous dehors, et lui aussi, par-dessus le marché!… Une salope qui a traîné avec le dernier des cochons!
Tron, à chaque phrase, serrait les poings davantage. Il avait des colères sournoises que sa force de géant rendait terribles.
—En v'là assez, hein? cria-t-il. Si tu étais encore un homme, je t'aurais claqué déjà… Elle est plus honnête dans son petit doigt que toi dans toute ta vieille carcasse.
Mais Soulas, goguenard, avait haussé les épaules sous la menace. Lui qui ne riait jamais, eut un rire brusque et rouillé, le grincement d'une poulie hors d'usage.
—Jeannot, va! grand serin! tu es aussi bête qu'elle est maligne! Ah! elle te le montrera sous verre, son pucelage!… Quand je te dis que tout le pays lui a traîné sur le ventre! Moi, je me promène, je n'ai qu'à regarder, et j'en vois sans le vouloir, de ces filles qu'on bouche! Mais, elle, ce que je l'ai vue bouchée de fois, non! c'est trop!… Tiens! elle avait quatorze ans à peine, dans l'écurie, avec le père Mathias, un bossu qui est mort; plus tard, un jour qu'elle pétrissait, contre le pétrin même, avec un galopin, le petit porcher Guillaume, soldat aujourd'hui; et avec tous les valets qui ont passé, et dans tous les coins, sur de la paille, sur des sacs, par terre…. D'ailleurs, pas besoin de chercher si loin. Si tu veux en causer, il y en a un là que j'ai aperçu un matin dans le fenil en train de la recoudre, solidement!
Il lâcha un nouveau rire, et le regard oblique qu'il jeta sur Jean gêna beaucoup ce dernier, qui se taisait en arrondissant le dos depuis qu'on parlait de Jacqueline.
—Que quelqu'un essaye voir à la toucher, maintenant! gronda Tron, secoué d'une colère de chien à qui on retire un os. Je lui ferai passer le goût du pain, à celui-là!
Soulas l'examina un instant, surpris de cette jalousie de brute. Puis, retombé dans l'hébétement de ses longs silences, il conclut de sa voix brève:
—Ça te regarde, mon fils.
Lorsque Tron eut rejoint la voiture qu'il conduisait au moulin, Jean demeura quelques minutes encore avec le berger, pour l'aider à enfoncer au maillet certaines des crosses; et celui-ci, qui le voyait si muet, si triste, finit par reprendre:
—Ce n'est pas la Cognette, au moins, qui te met le coeur à l'envers?
Le garçon répondit non, d'un branle énergique de la tête.
—Alors, c'est une autre?… Quelle autre donc, que je ne vous ai jamais aperçus ensemble?
Jean regardait le père Soulas, en se disant que les vieux, dans ces choses, sont parfois de bon conseil. Il céda aussi à un besoin d'expansion, il lui conta toute l'affaire, comment il avait eu Françoise et pourquoi il désespérait de la ravoir, après la batterie avec Buteau. Même, un instant, il avait craint que celui-ci ne le menât en justice, à cause de son bras cassé, qui lui interdisait tout travail, bien qu'à moitié raccommodé déjà. Mais Buteau, sans doute, avait pensé qu'il n'est jamais bon de laisser la justice mettre le nez chez soi.
—T'as bouché Françoise, alors? demanda le berger.
—Une fois, oui!
Il resta grave, réfléchit, se prononça enfin.
—Faut aller le dire au père Fouan. Peut-être bien qu'il te la donnera.
Jean s'étonna, car il n'avait pas songé à cette démarche si simple. Le parc était posé, il partit en décidant que, le soir même, il irait voir le vieux. Et, tandis qu'il s'éloignait, derrière sa voiture vide, Soulas reprit son éternelle faction, maigre et debout, coupant d'une barre grise la ligne plate de la plaine. Le petit porcher, entre les deux chiens, s'était mis à l'ombre de la cabane roulante. Brusquement, le vent venait de tomber, l'orage avait coulé vers l'est; et il faisait très chaud, le soleil braisillait dans un ciel d'un bleu pur.
Le soir, Jean, quittant le travail une heure plus tôt, s'en alla voir le père Fouan chez les Delhomme, avant le dîner. Comme il descendait le coteau, il aperçut ceux-ci dans leurs vignes, où ils dégageaient les grappes, en arrachant les feuilles: des pluies avaient trempé la fin de l'autre lune, le raisin mûrissait mal, il s'agissait de profiter des derniers beaux soleils. Et, le vieux n'y étant point, le garçon pressa le pas, dans l'espoir de causer seul avec lui, ce qu'il préférait. La maison des Delhomme se trouvait à l'autre bout de Rognes, après le pont, une petite ferme qui s'était encore augmentée récemment de granges et de hangars, trois corps de bâtiments irréguliers, enfermant une cour assez vaste, balayée chaque matin, et où les tas de fumier semblaient faits au cordeau.
—Bonjour, père Fouan! cria Jean de la route, d'une voix mal affermie.
Le vieux était assis dans la cour, une canne entre les jambes, la tête basse. Pourtant, à un second appel, il leva les yeux, finit par reconnaître celui qui parlait.
—Ah! c'est vous, Caporal! Vous passez donc par ici?
Et il l'accueillait si naturellement, sans rancune, que le garçon entra. Mais il n'osa pas d'abord lui parler de l'affaire, son courage s'en allait, à l'idée de conter ainsi tout de go la culbute avec Françoise. Ils causèrent du beau temps, du bien que ça faisait à la vigne. Encore huit jours de soleil, et le vin serait bon. Puis, le jeune homme voulut lui être agréable.
—Vous êtes un vrai bourgeois, il n'y a pas un propriétaire dans le pays si heureux que vous.
—Oui, pour sûr.
—Ah! quand on a des enfants comme les vôtres, car on irait loin sans en trouver de meilleurs!
—Oui, oui…. Seulement, vous savez, chacun a son caractère.
Il s'était assombri davantage. Depuis qu'il habitait chez les Delhomme, Buteau ne lui payait plus la rente, en disant qu'il ne voulait pas que son argent allât profiter à sa soeur. Jésus-Christ n'avait jamais donné un sou, et quant à Delhomme, comme il nourrissait et couchait son beau-père, il avait cessé tout versement. Mais ce n'était point du manque d'argent de poche que souffrait le vieux, d'autant plus qu'il touchait, chez maître Baillehache, les cent cinquante francs annuels, juste douze francs cinquante par mois, qui lui venaient de la vente de sa maison. Avec cela, il pouvait se payer des douceurs, ses deux sous de tabac chaque matin, sa goutte chez Lengaigne, sa tasse de café chez Macqueron; car Fanny, très regardante, ne tirait le café et l'eau-de-vie de son armoire que lorsqu'on était malade. Et, malgré tout, bien qu'il eût de quoi s'amuser au dehors et qu'il ne manquât de rien chez sa fille, il s'y déplaisait, il n'y vivait maintenant que dans le chagrin.
—Ah! dame, oui, reprit Jean, sans savoir qu'il mettait le doigt sur la plaie vive, lorsqu'on est chez les autres, on n'est plus chez soi.
—C'est ça, c'est bien ça! répéta Fouan d'une voix qui grondait.
Et, se levant, comme pris d'un besoin de révolte:
—Nous allons boire un coup…. J'ai peut-être le droit d'offrir un verre à un ami!
Mais, dès le seuil, une peur lui revint.
—Essuyez vos pieds, Caporal, parce que, voyez-vous, ils font un tas d'histoires avec la propreté.
Jean entra gauchement, désireux de vider son coeur avant le retour des maîtres. Il fut surpris du bon ordre de la cuisine: les cuivres luisaient, pas un grain de poussière ne ternissait les meubles, on avait usé le carreau à force de lavages. Cela était net et froid, comme inhabité. Contre un feu couvert de cendre, une soupe aux choux de la veille se tenait chaude.
—A votre santé! dit le vieux, qui avait sorti du buffet une bouteille entamée et deux verres.
Sa main tremblait un peu en buvant le sien, dans la crainte de ce qu'il faisait là. Il le reposa en homme qui a tout risqué, il ajouta brusquement:
—Si je vous racontais que Fanny ne me parle plus depuis avant-hier, parce que j'ai craché…. Hein? cracher! est-ce que tout le monde ne crache pas? Je crache, bien sûr, quand j'en ai envie…. Non, non, autant foutre le camp, à la fin, que d'être taquiné comme ça!
Et, en se versant un nouveau verre, heureux d'avoir trouvé un confident à qui se plaindre, ne le laissant pas placer un mot, il se soulagea. Ce n'étaient que de minces griefs, la colère d'un vieillard dont on ne tolérait point les défauts, qu'on voulait soumettre trop strictement à des habitudes autres que les siennes. Mais des sévices graves, des mauvais traitements ne lui auraient pas été plus sensibles. Une observation répétée d'une voix trop vive lui était aussi dure qu'un soufflet; et sa fille, avec ça, montrait une susceptibilité outrée, une de ces vanités méfiantes de paysanne honnête qui se blessait, boudait au moindre mot mal compris; de sorte que les rapports devenaient chaque jour plus difficiles entre elle et son père. Elle qui, autrefois, lors du partage, était certainement la meilleure, s'aigrissait, en arrivait à une véritable persécution, toujours derrière le bonhomme, essuyant, balayant, le bousculant pour ce qu'il faisait et pour ce qu'il ne faisait pas. Rien de grave, et tout un supplice dont il finissait par pleurer seul, dans les coins.
—Faut y mettre du sien, répétait Jean à chaque plainte. Avec de la patience, on s'entend toujours.
Mais Fouan, qui venait d'allumer une chandelle, s'excitait, s'emportait.
—Non, non, j'en ai assez!… Ah! si j'avais su ce qui m'attendait ici!
J'aurais mieux fait de crever, le jour où j'ai vendu ma maison….
Seulement, ils se trompent, s'ils croient me tenir. J'aimerais mieux casser
des pierres sur la route.
Il suffoqua, il dut s'asseoir, et le jeune homme en profita pour parler enfin.
—Dites donc, père Fouan, je voulais vous voir à cause de l'affaire, vous savez. J'ai eu bien du regret, j'ai dû me défendre, n'est-ce pas? puisque l'autre m'attaquait…. N'empêche que j'étais d'accord avec Françoise, et il n'y a que vous, à cette heure, qui puissiez arranger ça…. Vous iriez chez Buteau, vous lui expliqueriez la chose.
Le vieux était devenu grave. Il hochait le menton, l'air embarrassé pour répondre, lorsque le retour des Delhomme lui en évita la peine. Ils ne parurent pas surpris de trouver Jean chez eux, ils lui firent le bon accueil accoutumé. Mais, du premier coup d'oeil, Fanny avait vu la bouteille et les deux verres sur la table. Elle les enleva, alla prendre un torchon. Puis, sans le regarder, elle dit sèchement, elle qui ne lui avait pas adressé la parole depuis quarante-huit heures:
—Père, vous savez bien que je ne veux pas ça.
Fouan se redressa, tremblant, furieux de cette observation devant du monde.
—Quoi encore? Est-ce que, nom de Dieu! je ne suis pas libre d'offrir un verre à un ami?… Enferme-le, ton vin! je boirai de l'eau.
Du coup, ce fut elle qui se vexa horriblement d'être ainsi accusée d'avarice. Elle répondit, toute pâle:
—Vous pouvez boire la maison et en crever, si ça vous amuse…. Ce que je ne veux pas, c'est que vous salissiez ma table, avec vos verres qui dégoulinent et qui font des ronds, comme au cabaret.
Des larmes étaient montées aux yeux du père. Il eut le dernier mot.
—Un peu moins de propreté et un peu plus de coeur, ça vaudrait mieux, ma fille.
Et, pendant qu'elle essuyait rudement la table, il se planta devant la fenêtre, regardant la nuit noire qui était venue, tout secoué du désespoir qu'il cachait.
Delhomme, évitant de prendre parti, avait simplement appuyé par son silence l'attitude ferme et sensée de sa femme. Il ne voulut pas laisser partir Jean sans avoir bu un autre coup, dans des verres qu'elle servit sur des assiettes. Et, à demi voix, elle s'excusa posément.
—On n'a pas idée du mal qu'on a avec les vieilles gens! C'est plein de manies, de mauvaises habitudes, et ils en crèveraient plutôt que de se corriger…. Celui-là n'est point méchant, il n'en a plus la force. Ça n'empêche que j'aimerais mieux avoir quatre vaches à conduire, qu'un vieux à garder.
Jean et Delhomme l'approuvaient de la tête. Mais elle fut interrompue par l'entrée brusque de Nénesse, mis comme un garçon de la ville, en veston et en pantalon de fantaisie, achetés tout faits chez Lambourdieu, coiffé d'un petit chapeau de feutre dur. Le cou long, la nuque rasée, il se dandinait d'un air louche de fille, avec ses yeux bleus, sa face molle et jolie. Il avait toujours eu l'horreur de la terre, il partait le lendemain pour Chartres, où il allait servir chez un restaurateur qui tenait un bal public. Longtemps, les parents s'étaient opposés à cette désertion de la culture; mais enfin la mère, flattée, avait décidé le père. Et, depuis le matin, Nénesse noçait avec les camarades du village, pour les adieux.
Un instant, il parut contrarié de trouver là un étranger. Puis, se décidant:
—Dis donc, mère, je vas leur payer à dîner chez Macqueron. Me faudrait des sous.
Fanny le regarda fixement, la bouche ouverte pour refuser. Mais elle était si vaniteuse, que la présence de Jean la retint. Bien sûr que leur fils pouvait dépenser vingt francs sans les gêner! Et elle disparut, raide et muette.
—Tu es donc avec quelqu'un? demanda le père à Nénesse.
Il avait aperçu une ombre à la porte. Il s'avança, et reconnaissant le garçon resté dehors:
—Tiens! c'est Delphin…. Entre donc, mon brave!
Delphin se risqua, saluant, s'excusant. Lui, était en cotte et en blouse bleues, chaussé de ses gros souliers de labour, sans cravate, la peau déjà cuite par le travail au grand soleil.
—Et toi, reprit Delhomme qui le tenait en grande estime, est-ce que tu vas partir aussi pour Chartres, un de ces jours?
Delphin écarquilla les yeux; puis, violemment:
—Ah! nom de Dieu, non! J'y claquerais, dans leur ville!
Le père eut, sur son garçon, un regard oblique, tandis que l'autre continuait, venant au secours du camarade:
—Bon pour Nénesse d'aller là-bas, lui qui porte la toilette et qui joue du piston!
Delhomme sourit, car le talent de son fils sur le piston le gonflait d'orgueil. Fanny, d'ailleurs, revenait, la main pleine de pièces de quarante sous, et elle en compta dix, longuement, dans celle de Nénesse, des pièces toutes blanches d'être restées sous un tas de blé. Elle ne se fiait point à son armoire, elle cachait ainsi son argent, par petites sommes, au fond de tous les coins de la maison, dans le grain, dans le charbon, dans le sable; si bien que, lorsqu'elle payait, son argent était tantôt d'une couleur, tantôt d'une autre, blanc, noir ou jaune.
—Ça va tout de même, dit Nénesse pour remerciement. Viens-tu, Delphin?
Et les deux gaillards filèrent, on entendit leurs rires qui s'éloignaient.
Jean alors vida son verre, en voyant le père Fouan, qui ne s'était pas retourné pendant la scène, quitter la fenêtre et sortir dans la cour. Il prit congé, il retrouva le vieux debout, au milieu de la nuit noire.
—Voyons, père Fouan, voulez-vous aller chez Buteau pour m'avoir
Françoise?… C'est vous le maître, vous n'avez qu'à parler.
Le vieillard, dans l'ombre, répétait d'une voix saccadée:
—Je ne peux pas… je ne peux pas…
Puis, il éclata, il avoua. C'était fini avec les Delhomme, il s'en irait le lendemain vivre chez Buteau, qui lui avait offert de le prendre. Si son fils le battait, il souffrirait moins que d'être tué par sa fille à coups d'épingle.
Exaspéré de ce nouvel obstacle, Jean parla enfin.
—Faut que je vous dise, père Fouan, c'est que nous avons couché, Françoise et moi.
Le vieux paysan eut une simple exclamation.
—Ah!
Puis, après avoir réfléchi:
—Est-ce que la fille est grosse?
Jean, certain qu'elle ne pouvait l'être, puisqu'ils avaient triché, répondit:
—Possible tout de même.
—Alors, il n'y a qu'à attendre…. Si elle est grosse, on verra.
A ce moment, Fanny parut sur la porte, appelant son père pour la soupe.
Mais il se tourna, il gueula:
—Tu peux te la foutre au cul, ta soupe! Je vas dormir.
Et il monta se coucher, le ventre vide, par rage.
Jean reprit le chemin de la ferme, d'un pas ralenti, si tourmenté de chagrin, qu'il se retrouva sur le plateau, sans avoir eu conscience de la route. La nuit, d'un bleu sombre, criblée d'étoiles, était lourde et brûlante. Dans l'air immobile, on sentait de nouveau l'approche, le passage au loin de quelque orage, dont on ne voyait, du côté de l'est, que des réverbérations d'éclairs. Et, comme il levait la tête, il aperçut, à gauche, des centaines d'yeux phosphorescents qui flambaient, pareils à des chandelles, et qui se tournaient vers lui, au bruit de ses pas. C'étaient les moutons dans leur parc, le long duquel il passait.
La voix lente du père Soulas s'éleva.
—Eh bien, garçon?
Les chiens, étendus à terre, n'avaient pas bougé, flairant un homme de la ferme. Chassé de la cabane roulante par la chaleur, le petit porcher dormait dans un sillon. Et, seul, le berger restait debout, au milieu de la plaine rase, noyée de nuit.
—Eh bien, garçon, est-ce fait?
Sans même s'arrêter, Jean répondit:
—Il a dit que, si la fille est grosse, on verra.
Déjà, il avait dépassé le parc, lorsque cette réponse du vieux Soulas lui arriva, grave dans le vaste silence:
—C'est juste, faut attendre.
Et il continua sa route. La Beauce, à l'infini, s'étendait, écrasée sous un sommeil de plomb. On en sentait la désolation muette, les chaumes brûlés, la terre écorchée et cuite, à une odeur de roussi, à la chanson des grillons qui crépitaient comme des braises dans de la cendre. Seules, des ombres de meules bossuaient cette nudité morne. Toutes les vingt secondes, au ras de l'horizon, les éclairs traçaient une raie violâtre, rapide et triste.
II
Dès le lendemain, Fouan alla s'installer chez les Buteau. Le déménagement ne dérangea personne: deux paquets de hardes, que le vieux tint à porter lui-même, et dont il fit deux voyages. Vainement, les Delhomme voulurent provoquer une explication. Il partit, sans répondre un mot.
Chez les Buteau, on lui donna, derrière la cuisine, la grande pièce du rez-de-chaussée, où, jusque-là, on n'avait serré que la provision de pommes de terre et les betteraves pour les vaches. Le pis était qu'une lucarne, placée à deux mètres, l'éclairait seule d'un jour de cave. Et le sol de terre battue, les tas de légumes, les détritus jetés dans les coins, y entretenaient une humidité qui coulait en larmes jaunes sur le plâtre nu des murailles. D'ailleurs, on laissa tout, on ne débarrassa qu'un angle, pour y mettre un lit de fer, une chaise et une table de bois blanc. Le vieux parut enchanté.
Alors Buteau triompha. Depuis que Fouan était chez les Delhomme, il enrageait de jalousie, car il n'ignorait pas ce qu'on disait dans Rognes: bien sûr que ça ne gênait point les Delhomme de nourrir leur père; tandis que les Buteau, dame! ils n'avaient pas de quoi. Aussi, dans les premiers temps, le poussa-t-il à la nourriture, rien que pour l'engraisser, histoire de prouver qu'on ne crevait pas de faim chez lui. Et puis, il y avait les cent cinquante francs de rente, provenant de la maison vendue, que le père laisserait certainement à celui de ses enfants qui l'aurait gardé. D'autre part, ne l'ayant plus à sa charge, Delhomme allait sans doute recommencer à lui payer sa part de la rente annuelle, deux cents francs, ce qu'il fit en effet. Buteau comptait sur ces deux cents francs. Il avait tout calculé, il s'était dit qu'il aurait la gloire d'être un bon fils, en ne rien sortant de sa poche, et avec l'espérance d'en être récompensé, plus tard; sans parler du magot qu'il soupçonnait toujours au vieux, bien qu'il ne fût jamais parvenu à avoir une certitude.
Ce fut, pour Fouan, une vraie lune de miel. On le fêtait, on le montrait aux voisins: hein? quelle mine de prospérité! avait-il l'air de dépérir? Les petits, Laure et Jules, toujours dans ses jambes, l'occupaient, le chatouillaient au coeur. Mais il était surtout heureux de retourner à ses manies de vieil homme, d'être plus libre, dans le laisser-aller plus grand de la maison. Quoique bonne ménagère, et propre, Lise n'avait pas les raffinements ni les susceptibilités de Fanny, et il pouvait cracher partout, sortir, rentrer à sa guise, manger à chaque minute, par cette habitude du paysan qui ne passe pas devant le pain sans y tailler une tartine, au gré des heures de travail. Trois mois s'écoulèrent ainsi, on était en décembre, des froids terribles gelaient l'eau de sa cruche, au pied de son lit; mais il ne se plaignait pas, les dégels même avaient beau tremper la pièce, en faire ruisseler les murs, comme sous une pluie battante, il trouvait ça naturel, il avait vécu dans cette rudesse. Pourvu qu'il eût son tabac, son café, et qu'on ne le taquinât point, disait-il, le roi n'était pas son oncle.
Ce qui commença de gâter les choses, ce fut qu'un matin de clair soleil, rentrant dans sa chambre chercher sa pipe, lorsqu'on le croyait déjà sorti, Fouan y trouva Buteau en train de culbuter Françoise sur les pommes de terre. La fille, qui se défendait gaillardement, sans un mot, se ramassa, quitta la pièce, après avoir pris les betteraves qu'elle y venait chercher pour ses vaches; et le vieux, resté seul en face de son fils, se fâcha.
—Sale cochon, avec cette gamine, à côté de ta femme!… Et elle ne voulait pas, je l'ai bien vue qui gigotait!
Mais Buteau, encore soufflant, le sang au visage, n'accepta pas la remontrance.
—Est-ce que vous avez à y foutre le nez? Fermez les quinquets, taisez votre bec, ou ça tournera mal!
Depuis les couches de Lise et la bataille avec Jean, Buteau s'était de nouveau enragé après Françoise. Il avait attendu que son bras cassé fût solide, il sautait sur elle, maintenant, dans tous les coins de la maison, certain que s'il l'avait une fois, elle serait ensuite à lui tant qu'il voudrait. N'était-ce pas la meilleure façon de reculer le mariage, de garder la fille et de garder la terre? Ces deux passions arrivaient même à se confondre, l'entêtement à ne rien lâcher de ce qu'il tenait, la possession furieuse de ce champ, le rut inassouvi du mâle, fouetté par la résistance. Sa femme devenait énorme, un tas à remuer; et elle nourrissait, elle avait toujours Laure pendue aux tétines; tandis que l'autre, la petite belle-soeur, sentait bon la chair jeune, de gorge aussi élastique et ferme que les pis d'une génisse. D'ailleurs, il ne crachait pas plus sur l'une que sur l'autre: ça lui en ferait deux, une molle et une dure, chacune agréable dans son genre. Il était assez bon coq pour deux poules, il rêvait une vie de pacha, soigné, caressé, gorgé de jouissance. Pourquoi n'aurait-il pas épousé les deux soeurs si elles y consentaient? Un vrai moyen de resserrer l'amitié et d'éviter ce partage des biens, dont il s'épouvantait, comme si on l'avait menacé de lui couper un membre!
Et, de là, dans l'étable, dans la cuisine, partout, dès qu'ils étaient seuls une minute, l'attaque et la défense brusques, Buteau se ruant, Françoise cognant. Et toujours la même scène courte et exaspérée: lui, envoyant la main sous la jupe, l'empoignant là, à nu, en un paquet de peau et de crinière, ainsi qu'une bête qu'on veut monter; elle, les dents serrées, les yeux noirs, le forçant à lâcher prise, d'un grand coup de poing entre les jambes, en plein. Et pas un mot, rien que leur haleine brûlante, un souffle étouffé, le bruit amorti de la lutte: il retenait un cri de douleur, elle rabattait sa robe, s'en allait en boitant, le bas-ventre tiré et meurtri, avec la sensation de garder à cette place les cinq doigts qui la trouaient. Et cela, lorsque Lise était dans la pièce d'à côté, même dans la même pièce, le dos tourné pour ranger le linge d'une armoire, comme si la présence de sa femme l'eût excité, certain du silence fier et têtu de la gamine.
Cependant, depuis que le père Fouan les avait vus sur les pommes de terre, des querelles éclataient. Il était allé dire crûment la chose à Lise, pour qu'elle empêchât son mari de recommencer; et celle-ci, après lui avoir crié de se mêler de ses affaires, s'était emportée contre sa cadette: tant pis pour elle, si elle agaçait les hommes! car autant d'hommes, autant de cochons, fallait s'y attendre! Le soir, pourtant, elle avait fait à Buteau une telle scène, que, le lendemain, elle était sortie de leur chambre avec un oeil à demi fermé et noir d'un coup de poing, égaré pendant l'explication. Dès ce moment, les colères ne cessèrent plus, se gagnèrent des uns aux autres: il y en avait toujours deux qui se mangeaient, le mari et la femme, ou la belle-soeur et le mari, ou la soeur et la soeur, quand les trois n'étaient pas à se dévorer ensemble.
Ce fut alors que la haine lente, inconsciente, s'aggrava entre Lise et Françoise. Leur bonne tendresse de jadis en arrivait à une rancune sans raison apparente, qui les heurtaient du matin au soir. Au fond, la cause unique était l'homme, ce Buteau, tombé là comme un ferment destructeur. Françoise, dans le trouble dont il l'exaspérait, aurait succombé depuis longtemps, si sa volonté ne s'était bandée contre le besoin de se laisser faire, chaque fois qu'il la touchait. Elle s'en punissait durement, entêtée à cette idée simple du juste, ne rien donner d'elle, ne rien prendre aux autres; et sa colère était de se sentir jalouse, d'exécrer sa soeur, parce que celle-ci avait à elle cet homme, près duquel elle-même serait morte d'envie, plutôt que de partager. Quand il la poursuivait, débraillé, le ventre en avant, elle crachait furieusement sur sa nudité de mâle, elle le renvoyait à sa femme, avec ce crachat: c'était un soulagement à son désir combattu, comme si elle eût craché au visage de sa soeur, dans le mépris douloureux du plaisir dont elle n'était pas. Lise, elle, n'avait point de jalousie, certaine que Buteau s'était vanté en gueulant qu'il se servait d'elles deux; non qu'elle le crut incapable de la chose; mais elle était convaincue que la petite, avec son orgueil, ne céderait pas. Et elle lui en voulait uniquement de ce que ses refus changeaient la maison en un véritable enfer. Plus elle grossissait, plus elle se tassait dans sa graisse, satisfaite de vivre, d'une gaieté d'égoïsme rapace, ramenant à elle la joie d'alentour. Était-ce possible qu'on se disputât de la sorte, qu'on se gâtât l'existence, lorsqu'on avait tout pour être heureux! Ah! la bougresse de gamine, dont le sacré caractère était la seule cause de leurs embêtements!
Chaque soir, quand elle se couchait, elle criait à Buteau:
—C'est ma soeur, mais qu'elle ne recommence pas à m'aguicher, ou je te la flanque dehors!
Lui, n'entendait pas de cette oreille.
—Un joli coup! tout le pays nous tomberait dessus…. Nom de Dieu de femelles! c'est moi qui vas vous foutre à dessaler ensemble dans la mare, pour vous mettre d'accord!
Deux mois encore se passèrent, et Lise, bousculée, hors d'elle, aurait sucré deux fois son café, comme elle le disait, sans le trouver bon. Les jours où sa soeur avait repoussé une nouvelle attaque de son homme, elle le devinait à une recrudescence de méchante humeur; si bien qu'elle vivait maintenant dans la crainte de ces échecs de Buteau, anxieuse quand il filait sournoisement derrière la jupe de Françoise, certaine de le voir reparaître brutal, cassant tout, torturant la maison. C'étaient des journées abominables, et elle ne les pardonnait point à la fichue entêtée qui ne faisait rien pour arranger les choses.
Un jour surtout, ce fut terrible. Buteau, qui était descendu à la cave, avec Françoise, tirer du cidre, en remonta si mal arrangé, si rageur, que pour une bêtise, pour sa soupe qui était trop chaude, il lança son assiette contre le mur, puis s'en alla, en renversant Lise d'une gifle à tuer un boeuf.
Celle-ci se ramassa, pleurante, saignante, la joue enflée. Et elle se jeta sur sa soeur, elle cria:
—Salope! couche avec, à la fin!… J'en ai assez, je file, moi! si tu t'obstines, pour me faire battre!
Françoise l'écoutait, saisie, toute pâle.
—Aussi vrai que Dieu m'entend, j'aime mieux ça!… Il nous fichera la paix peut-être!
Elle était retombée sur une chaise, elle pleurait à petits sanglots; et toute sa grasse personne qui fondait, disait son abandon, son unique désir d'être heureuse, même au prix d'un partage. Du moment qu'elle garderait sa part, ça ne la priverait de rien. On se faisait des idées bêtes là-dessus, car ce n'était bien sûr pas comme le pain qui s'use à être mangé. Est-ce qu'on n'aurait pas dû s'entendre, se serrer les uns contre les autres pour le bon accord, enfin vivre en famille?
—Voyons, pourquoi ne veux-tu pas?
Révoltée, étranglée, Françoise ne trouva que ce cri de colère:
—Tu es plus dégoûtante que lui!
Elle s'en alla de son côté sangloter dans l'étable, où la Coliche la regarda de ses gros yeux troubles. Ce qui l'indignait, ce n'était pas la chose en elle-même, c'était ce rôle de complaisance, le coup de noce toléré, la paix du ménage. Si elle avait eu l'homme à elle, jamais elle n'en aurait cédé un bout, pas même grand comme ça! Sa rancune contre sa soeur devint du mépris, elle se jura d'y laisser toute la peau de son corps, plutôt que de consentir, à présent.
Mais, dès ce jour, la vie se gâta davantage, Françoise devint le souffre-douleur, la bête sur qui l'on tapait. Elle était rabaissée au rôle de servante, écrasée de gros travaux, continuellement grondée, bousculée, meurtrie. Lise ne lui tolérait plus une heure de flâne, la faisait sauter du lit avant l'aube, la gardait si tard, la nuit, que la malheureuse, parfois, s'endormait, sans avoir la force de se déshabiller. Sournoisement, Buteau la martyrisait de petites privautés, des claques sur les reins, des pinçons aux cuisses, toutes sortes de caresses féroces, qui la laissaient en sang, les yeux pleins de larmes, raidie dans son obstination de silence. Lui, ricanait, s'y contentait un peu, quand il la voyait défaillir, en retenant le cri de sa chair blessée. Elle en avait le corps bleui, zébré d'éraflures et de contusions. Devant sa soeur, elle mettait surtout son courage à ne pas même tressaillir, pour nier le fait, comme s'il n'eût pas été vrai que ces doigts d'homme lui fouillaient la peau. Cependant, elle n'était pas toujours maîtresse de la révolte de ses muscles, elle répondait par un soufflet, à la volée; et, alors, il y avait des batailles, Buteau la rossait, tandis que Lise, sous prétexte de les séparer, cognait sur les deux, à grands coups de sabot. La petite Laure et son frère Jules poussaient des hurlements. Tous les chiens d'alentour aboyaient, ça faisait pitié aux voisins. Ah! la pauvre enfant, elle avait de la constance, de rester dans cette galère!
C'était, en effet, l'étonnement de Rognes. Pourquoi Françoise ne se sauvait-elle pas? Les malins hochaient la tête: elle n'était point majeure, il lui fallait attendre dix-huit mois; et se sauver, se mettre dans son tort, sans pouvoir emporter son bien, dame! elle avait raison d'y réfléchir à deux fois. Encore si le père Fouan, son tuteur, l'avait soutenue! Mais lui-même n'était guère à la noce, chez son fils. La peur des éclaboussures le faisait se tenir tranquille. D'ailleurs, la petite lui défendait de s'occuper de ses affaires, dans une bravoure et une fierté farouches de fille qui ne compte que sur elle.
Désormais, toutes les querelles finissaient par les mêmes injures.
—Mais fous donc le camp! fous donc le camp!
—Oui, c'est ce que vous espérez…. Autrefois, j'étais trop bête, je voulais partir…. Maintenant, vous pouvez me tuer, je reste. J'attends ma part, je veux la terre et la maison, et je les aurai, oui! j'aurai tout!
La crainte de Buteau, pendant les premiers mois, fut que Françoise se trouvât enceinte des oeuvres de Jean. Depuis qu'il les avait surpris, dans la meule, il calculait les jours, il la surveillait d'un oeil oblique, inquiet de son ventre; car la venue d'un enfant aurait tout gâté, en nécessitant le mariage. Elle, tranquille, savait bien qu'elle ne pouvait être grosse. Mais, quand elle eut remarqué qu'il s'intéressait à sa taille, elle s'en amusa, elle fit exprès de se tenir le ventre en avant, pour lui faire croire qu'il enflait. Maintenant, dès qu'il l'empoignait, elle le sentait qui la tâtait là, qui la mesurait de ses gros doigts; et elle finit par lui dire, d'un air de défi:
—Va, il y en a un! il pousse!
Un matin même, elle plia des torchons qu'elle banda sur elle. On faillit se massacrer, le soir. Et une terreur la saisit, aux regards d'assassin qu'il lui jetait: bien sûr que, si elle avait eu un vrai petit sous la peau, le brutal lui aurait allongé quelque mauvais coup, pour le tuer. Elle cessa les farces, rentra son ventre. D'ailleurs, elle le surprit dans sa chambre, le nez dans son linge sale, en train de s'assurer des choses.
—Fais-en donc un! lui dit-il, goguenard.
Et elle répondit, toute pâle, rageuse:
—Si je n'en fais pas, c'est que je ne veux pas.
C'était vrai, elle se refusait à Jean, avec obstination. Buteau n'en triompha pas moins bruyamment. Et il tomba sur l'amoureux: un beau mâle, je t'en fiche! il était donc pourri, qu'il ne pouvait pas faire un enfant? Ça cassait le bras au monde, par traîtrise; mais ça n'était seulement pas capable d'emplir une fille, tellement ça manquait de nerf! Dès lors, il poursuivit Françoise d'allusions, il l'accabla elle-même de plaisanteries sur le cul de son chaudron qui fuyait.
Lorsque Jean sut comment le traitait Buteau, il parla de lui casser la gueule; et il guettait toujours Françoise, il la suppliait de céder: on verrait bien s'il ne lui collait pas un enfant, et un gros! Son désir, maintenant, se doublait de colère. Mais, chaque fois, elle trouvait une nouvelle excuse, dans l'ennui qu'elle éprouvait à l'idée de recommencer ça, avec ce garçon. Elle ne le détestait pas, elle n'avait pas envie de lui, simplement; et il fallait qu'elle ne le désirât vraiment guère, pour ne point défaillir et se livrer, lorsqu'elle tombait entre ses bras, derrière une haie, encore furieuse et rouge d'une attaque de Buteau. Ah! le cochon! Elle ne parlait que de ce cochon-là, passionnée, excitée, tout d'un coup refroidie, dès que l'autre voulait profiter et la prendre. Non, non, ça lui faisait honte! Un jour, poussée à bout, elle le remit à plus tard, au soir de leur mariage. C'était la première fois qu'elle s'engageait, car elle avait évité jusque-là de répondre nettement, quand il la demandait pour femme. Dès lors, ce fut comme entendu: il l'épouserait, mais après sa majorité, aussitôt qu'elle serait maîtresse de son bien et qu'elle pourrait exiger des comptes. Cette bonne raison le frappa, il lui prêcha la patience, il cessa de la tourmenter, excepté dans les moments où l'idée de rire le tenait trop fort. Elle, soulagée, tranquillisée par le vague de cette échéance lointaine, se contentait de lui saisir les deux mains pour l'empêcher, en le regardant de ses jolis yeux suppliants, d'un air de femme susceptible qui ne désirait risquer d'avoir un petit que de son homme.
Cependant, Buteau, certain qu'elle n'était pas enceinte, avait une autre crainte, celle qu'elle ne le devînt, si elle retournait avec Jean. Il continuait de le défier, et il tremblait, car on lui rapportait de partout que celui-ci jurait de remplir Françoise jusqu'aux yeux, comme jamais fille n'avait été pleine. Aussi, la surveillait-il, du matin au soir, exigeant d'elle l'emploi de chacune de ses minutes, la tenant à l'attache, sous la menace du fouet, ainsi qu'une bête domestique dont on craint les farces; et c'était un supplice nouveau, elle sentait toujours derrière ses jupes son beau-frère ou sa soeur, elle ne pouvait aller au trou à fumier pour un besoin, sans rencontrer un oeil qui l'épiait. La nuit, on l'enfermait dans sa chambre; même, au soir, après une dispute, elle avait trouvé un cadenas condamnant le volet de sa lucarne. Puis, comme elle parvenait quand même à s'échapper, il y avait à son retour d'abominables scènes, des interrogatoires, parfois des visites, le mari l'empoignant aux épaules, tandis que la femme la déshabillait à moitié, pour voir. Elle en fut rapprochée de Jean, elle en arriva à lui donner des rendez-vous, heureuse de braver les autres. Peut-être lui aurait-elle cédé enfin, si elle les avait eus là, derrière elle. En tous cas, elle acheva de se promettre, elle lui jura, sur ce qu'elle avait de plus sacré, que Buteau mentait, lorsqu'il se vantait de coucher avec les deux soeurs, dans l'idée de faire le coq et de forcer à être des choses qui n'étaient pas. Jean, tourmenté d'un doute, trouvant au fond l'affaire possible et naturelle, parut la croire. Et, en se quittant, ils s'embrassèrent, très bons amis, si bien qu'à partir de ce jour, elle le prit pour confident et conseil, tâchant de le voir à la moindre alerte, ne risquant rien sans son approbation. Lui, ne la touchait plus du tout, la traitait en camarade avec qui l'on a des intérêts communs.
Maintenant, chaque fois que Françoise courait rejoindre Jean derrière un mur, la conversation était la même. Elle dégrafait violemment son corsage, ou retroussait sa jupe.
—Tiens! ce cochon-là m'a encore pincée.
Il constatait, restait froid et résolu.
—Ça se payera, faut montrer ça aux voisines…. Surtout, ne te revenge pas. La justice sera pour nous, quand nous aurons le droit.
—Et ma soeur tiendrait la chandelle, tu sais! Est-ce qu'hier, lorsqu'il a sauté sur moi, elle n'a pas filé, au lieu de lui allonger par derrière un seau d'eau froide!
—Ta soeur, elle finira mal avec ce bougre…. Tout ça est bon. Si tu ne veux pas, il ne peut pas, c'est sûr; et, quant au reste, qu'est-ce que ça nous fiche?… Soyons d'accord, il est foutu.
Le père Fouan, bien qu'il évitât de s'en mêler, était de toutes les querelles. S'il se taisait, on le forçait à prendre parti; s'il sortait, il retombait au retour dans un ménage en déroute, où sa présence suffisait souvent à rallumer les colères. Jusque-là, il n'avait pas souffert réellement, physiquement; tandis que commençaient à cette heure les privations, le pain mesuré, les douceurs supprimées. On ne le bourrait plus de nourriture ainsi qu'aux premiers jours, chaque tartine coupée trop épaisse lui attirait des paroles dures: quel trou! moins on travaillait, plus on bâfrait, alors! Il était guetté, dévalisé, tous les trimestres, quand il revenait de toucher à Cloyes la rente que M. Baillehache lui faisait sur les trois mille francs de la maison. Françoise en arrivait à voler des sous à sa soeur, pour lui acheter du tabac, car on la laissait, elle aussi, sans argent. Enfin, le vieux se trouvait très mal dans la chambre humide où il couchait, depuis qu'il avait cassé un carreau de lucarne, qu'on avait bouchée avec de la paille, pour éviter la dépense de cette vitre à remettre. Ah! ces gueux d'enfants, tous les mêmes! Il grognait du matin au soir, il regrettait mortellement d'avoir quitté les Delhomme, désespéré d'être tombé d'un mal dans un pire. Mais ce regret, il le cachait, ne le témoignait que par des mots involontaires, car il savait que Fanny avait dit: «Papa, il viendra nous demander à genoux de le reprendre!» Et c'était fini, cela lui restait pour toujours, comme une barre obstinée, en travers du coeur. Il serait plutôt mort de faim et de colère chez les Buteau, que de retourner s'humilier chez les Delhomme.
Justement, un jour que Fouan revenait à pied de Cloyes, après s'être fait payer sa rente chez le notaire, et qu'il s'était assis au fond d'un fossé, Jésus-Christ, qui flânait par là, visitant des terriers à lapins, l'aperçut très absorbé, profondément occupé à compter des pièces de cent sous, dans son mouchoir. Il s'accroupit aussitôt, rampa, arriva au-dessus de son père, sans bruit; et, là, allongé, il eut la surprise de lui voir nouer soigneusement une grosse somme, peut-être bien quatre-vingts francs: ses yeux flambèrent, un rire silencieux découvrit ses dents de loup. Tout de suite, l'ancienne idée d'un magot lui était venue. Evidemment, le vieux avait des titres cachés, dont il touchait les coupons, chaque trimestre, en profitant de sa visite à M. Baillehache. La première pensée de Jésus-Christ fut de larmoyer et d'arracher vingt francs. Puis, cela lui parut mesquin, un autre plan s'élargissait dans sa tête, il s'écarta aussi doucement qu'il s'était approché, d'un glissement souple de couleuvre; de sorte que Fouan, remonté sur la route, n'eut aucune méfiance, en le rencontrant cent pas plus loin, avec l'allure désintéressée d'un gaillard, qui, lui aussi, rentrait à Rognes. Ils achevèrent le chemin ensemble, ils causèrent, le père tomba fatalement sur les Buteau, des sans-coeur, qu'il accusait de le faire crever de faim; et le fils, bonhomme, les yeux mouillés, proposa de le sauver de ces canailles, en le prenant chez lui, à son tour. Pourquoi non? On ne s'embêtait pas, on rigolait du matin au soir, chez lui. La Trouille faisait de la cuisine pour deux, elle en ferait pour trois. Une sacrée cuisine, quand il y avait des sous!
Étonné de la proposition, pris d'une inquiétude vague, Fouan refusa. Non, non, ce n'était pas à son âge qu'on se mettait à courir de l'un chez l'autre et à changer ses habitudes tous les ans.
—Enfin, père, c'est de bon coeur, vous réfléchirez…. Voilà, vous savez toujours que vous n'êtes pas à la rue. Venez au Château, lorsque vous en aurez assez, de ces crapules!
Et Jésus-Christ le quitta, perplexe, intrigué, se demandant à quoi le vieux pouvait manger ses rentes, puisque, décidément, il en avait. Quatre fois par année, un tas pareil de pièces de cent sous, ça devait faire au moins trois cents francs. S'il ne les mangeait pas, c'était donc qu'il les gardait? Faudrait voir ça. Un fameux magot, alors!
Ce jour-là, un jour doux et humide de novembre, lorsque le père Fouan rentra, Buteau voulut le dévaliser des trente-sept francs cinquante, qu'il touchait tous les trois mois, depuis la vente de sa maison. Il était convenu, d'ailleurs, que le vieux les lui abandonnait, ainsi que les deux cents francs annuels des Delhomme. Mais, cette fois, une pièce de cent sous s'était égarée parmi celles qu'il avait nouées dans son mouchoir; et, quand il eut retourné ses poches et qu'il n'en tira que trente-deux francs cinquante, son fils s'emporta, le traita de filou, l'accusa d'avoir fricassé les cinq francs, à de la boisson et à des horreurs. Saisi, la main sur son mouchoir, avec la peur sourde qu'on ne le visitât, le père bégayait des explications, jurait ses grands dieux qu'il devait les avoir perdus, en se mouchant. Une fois de plus, la maison fut en l'air jusqu'au soir.
Ce qui rendait Buteau d'une humeur féroce, c'était qu'en ramenant sa herse, il avait aperçu Jean et Françoise, fuyant derrière un mur. Celle-ci, sortie sous le prétexte de faire de l'herbe pour ses vaches, ne reparaissait plus, car elle se doutait de la scène qui l'attendait. La nuit tombait déjà, et Buteau, furieux, sortait à chaque minute dans la cour, allait jusqu'à la route, guetter si cette garce-là, enfin, revenait du mâle. Il jurait tout haut, lâchait des ordures, sans voir le père Fouan, qui s'était assis sur le banc de pierre, après la querelle, se calmant, respirant la douceur tiède, qui faisait de ce novembre ensoleillé un mois de printemps.
Un bruit de sabots monta de la pente, Françoise parut, pliée en deux, les épaules chargées d'un énorme paquet d'herbes, qu'elle avait noué dans une vieille toile. Elle soufflait, elle suait, à moitié cachée sous le tas.
—Ah! nom de Dieu de traînée! cria Buteau, si tu crois que tu vas te foutre de moi à te faire raboter depuis deux heures par ton galant, lorsqu'il y a de la besogne ici!
Et il la culbuta dans le paquet d'herbe qui était tombé, il se rua sur elle, juste au moment où Lise, à son tour, sortait de la maison pour l'engueuler.
—Eh! Marie-dort-en-chiant, arrive donc, que je te colle mon pied dans le derrière!… Tu n'as pas honte!
Mais Buteau, déjà, avait empoigné la fille sous la jupe, à pleine main. Son enragement tournait toujours en un coup brusque de désir. Tandis qu'il la troussait sur l'herbe, il grognait, étranglé, la face bleuie et gonflée de sang.
—Sacrée cateau, faut cette fois que j'y passe à mon tour…. Quand le tonnerre de Dieu y serait, je vas y passer après l'autre!
Alors, une lutte furieuse s'engagea. Le père Fouan distinguait mal, dans la nuit. Mais il vit pourtant Lise, debout, qui regardait et laissait faire; pendant que son homme, vautré, jeté de côté à chaque seconde, s'épuisait en vain, se satisfaisait quand même, au petit bonheur, n'importe où.
Quand ce fut fini, Françoise, d'une dernière secousse, put se dégager, râlante, bégayante.
—Cochon! cochon? cochon!… Tu n'as pas pu, ça ne compte pas…. Je m'en fiche, de ça! jamais tu n'y arriveras, jamais!
Elle triomphait, elle avait pris une poignée d'herbe, et elle s'en essuyait la jambe, dans un tremblement de tout son corps, comme si elle se fût contentée elle-même un peu, à cette obstination de refus. D'un geste de bravade, elle jeta la poignée d'herbe aux pieds de sa soeur.
—Tiens! c'est à toi…. Ce n'est pas ta faute, si je te le rends!
Lise, d'une gifle, lui fermait la bouche, lorsque le père Fouan, qui avait quitté le banc de pierre, révolté, intervint en brandissant sa canne.
—Bougres de saligots, tous les deux! voulez-vous bien la laisser tranquille!… En v'là assez, hein?
Des lumières paraissaient chez les voisins, on commençait à s'inquiéter de cette tuerie, et Buteau se hâta de pousser son père et la petite au fond de la cuisine, où une chandelle éclairait Laure et Jules terrifiés, réfugiés dans un coin. Lise rentra aussi, saisie et muette depuis que le vieux était sorti de l'ombre. Il continuait, s'adressant à elle:
—Toi, c'est trop dégoûtant et trop bête…. Tu regardais, je t'ai vue.
Buteau, de toute sa force, allongea un coup de poing au bord de la table.
—Silence! c'est fini… Je cogne sur le premier qui continue.
—Et si je veux continuer, moi! demanda Fouan, la voix tremblante, est-ce que tu cogneras?
—Sur vous comme sur les autres…. Vous m'embêtez!
Françoise, bravement, s'était mise entre eux.
—Je vous en prie, mon oncle, ne vous en mêlez point…. Vous avez bien vu que je suis assez grande fille pour me défendre.
Mais le vieux l'écarta.
—Laisse, ça ne te regarde plus…. C'est mon affaire.
Et, levant sa canne:
—Ah! tu cognerais, bandit!… Faudrait voir si ce n'est pas à moi de te corriger.
D'une main prompte, Buteau lui arracha le bâton, qu'il envoya sous l'armoire; et, goguenard, les yeux mauvais, il se planta, lui parla dans le visage.
—Voulez-vous me foutre la paix, hein? Si vous croyez que je vas tolérer vos airs, ah! non! Regardez-moi donc, pour voir comment je m'appelle!
Tous les deux, face à face, se turent un instant, terribles, cherchant à se dompter du regard. Le fils, depuis le partage des biens, s'était élargi, carré sur les jambes, avec ses mâchoires qui avançaient davantage, dans sa tête de dogue, au crâne resserré et fuyant; tandis que le père, exterminé par ses soixante ans de travail, séché encore, la taille cassée, n'avait gardé de son visage réduit que le nez immense.
—Comment tu t'appelles? reprit Fouan, je le sais trop, je t'ai fait.
Buteau ricana.
—Fallait pas me faire…. Ah! mais, oui! ça y est, chacun son tour. Je suis de votre sang, je n'aime pas qu'on me taquine…. Et encore un coup, foutez-moi la paix, ou ça tournera mal!
—Pour toi, bien sûr…. Jamais je n'ai parlé ainsi à mon père.
—Oh! la, la, en voilà une raide!… Votre père, vous l'auriez crevé, s'il n'était pas mort!
—Sale cochon, tu mens!… Et, nom de Dieu de nom de Dieu! tu vas ravaler ça tout de suite.