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La Terre

Chapter 30: VI
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About This Book

A naturalistic portrait of rural life in the Beauce, following seasonal labor and the daily work of smallholders. Detailed scenes of sowing, tending animals, and weather set the stage for interpersonal tensions that arise from attachment to land, inheritance struggles, sexual desire, and economic precariousness. Relationships between neighbors and within households shift from cooperation to rivalry, sometimes culminating in cruelty and violent consequences. Through unflinching depiction of bodies, soils, tools, and routines, the narrative shows how environment, custom, and biological impulses shape ambitions, resentments, and the moral compromises of lives lived close to the earth.

C'était Suzanne, la fille aux Lengaigne, qui risquait brusquement une réapparition dans son village, après trois ans de folle existence à Paris. Débarquée de la veille, elle avait fait la grasse matinée, laissant sa mère et son frère partir en vendange, se promettant de les y rejoindre plus tard, de tomber parmi les paysans au travail, dans l'éclat de sa toilette, pour les écraser. La sensation, en effet, était extraordinaire, car elle avait mis une robe de soie bleue, dont le bleu riche tuait le bleu du ciel. Sous le grand soleil qui la baignait, se détachant dans le plein air, au milieu du vert jaune des pampres, elle était vraiment cossue, un vrai triomphe. Tout de suite, elle avait parlé et ri très fort, mordu aux grappes, qu'elle élevait en l'air pour se les faire descendre dans la bouche, plaisanté avec Delphin et son frère Victor, qui semblait très fier d'elle, émerveillé la Bécu et sa mère, les mains ballantes d'admiration, les yeux humides. Du reste, cette admiration était partagée par les vendangeurs des plants voisins: le travail se trouvait arrêté, tous la contemplaient, hésitaient à la reconnaître, tellement elle avait forci et embelli. Un laideron autrefois, une fille rudement plaisante à cette heure, sans doute à cause de la façon dont elle ramenait ses petits poils blonds sur son museau. Et une grande considération se dégageait de cet examen curieux, à la voir nippée si chèrement, grasse, avec une gaie figure de prospérité.

Coelina, un flot de bile au visage, les lèvres pincées, s'oubliait, elle aussi, entre sa fille Berthe et Lequeu.

—En v'là, un chic!… Flore raconte à qui veut l'entendre que sa fille a domestiques, et voitures, là-bas. C'est peut-être bien vrai, car faut gagner gros pour s'en coller ainsi sur le corps.

—Oh! ces riens du tout, dit Lequeu, qui cherchait à être aimable, on sait comment elles le gagnent, l'argent.

—Qu'est-ce que ça fiche, comment elles le gagnent? reprit amèrement
Coelina, elles l'ont tout de même!

Mais, à ce moment, Suzanne, qui avait aperçu Berthe, et qui venait de reconnaître en elle une de ses anciennes compagnes des filles de la Vierge, s'avança, très gentille.

—Bonjour, tu vas bien?

Elle la dévisageait d'un regard, elle remarqua son teint flétri. Et, du coup, elle se redressa dans sa chair de lait, elle répéta, en riant:

—Ça va bien, n'est-ce pas?

—Très bien, je te remercie, répondit Berthe gênée, vaincue.

Ce jour-là, les Lengaigne l'emportaient, c'était une vraie gifle pour les Macqueron. Hors d'elle, Coelina comparait la maigreur jaune de sa fille, déjà ridée, à la bonne mine de la fille des autres, fraîche et rose. Est-ce que c'était juste, ça? une noceuse sur qui des hommes passaient du matin au soir, et qui ne se fatiguait point! une jeunesse vertueuse, aussi abîmée à coucher seule, qu'une femme vieillie par trois grossesses! Non, la sagesse n'était pas récompensée, ça ne valait pas la peine de rester honnête chez ses parents!

Enfin, toute la vendange fit fête à Suzanne. Elle embrassa des enfants qui avaient grandi, elle émotionna des vieillards en leur rappelant des souvenirs. Qu'on soit ce qu'on soit, on peut se passer du monde, lorsqu'on a fait fortune. Et celle-là avait bon coeur encore, de ne pas cracher sur sa famille et de revenir voir les amis, maintenant qu'elle était riche.

A onze heures, tous s'assirent, on mangea du pain et du fromage. Ce n'était pas qu'on eût appétit, car on se gavait de raisin depuis l'aube, le gosier poissé de sucre, la panse enflée et ronde comme une tonne; et ça bouillait là-dedans, ça valait une purge: déjà, à chaque minute, une fille était obligée de filer derrière une haie. Naturellement, on en riait, les hommes se levaient et poussaient des oh! oh! pour lui faire la conduite. Bref, de la bonne gaieté, quelque chose de sain, qui rafraîchissait.

Et l'on achevait le pain et le fromage, lorsque Macqueron parut sur la route du bas, avec l'abbé Madeline. Du coup, l'on oublia Suzanne, il n'y eut plus de regards que pour le curé. Franchement, l'impression ne fut guère favorable: l'air d'une vraie perche, triste comme s'il portait le bon Dieu en terre. Cependant, il saluait devant chaque vigne, il disait un mot aimable à chacun, et l'on finit par le trouver bien poli, bien doux, pas fort enfin. On le ferait marcher, celui-là! ça irait mieux qu'avec ce mauvais coucheur d'abbé Godard. Derrière son dos, on commençait à s'égayer. Il était arrivé en haut de la côte, il restait immobile, à regarder l'immensité plate et grise de la Beauce, pris d'une sorte de peur, d'une mélancolie désespérée, qui mouillèrent ses grands yeux clairs de montagnard, habitués aux horizons étroits des gorges de l'Auvergne.

Justement, la vigne des Buteau se trouvait là. Lise et Françoise coupaient les grappes, et Jésus-Christ qui n'avait pas manqué d'amener le père, était déjà soûl du raisin dont il se gorgeait, en ayant l'air de s'occuper à vider les paniers dans les hottes. Ça cuvait si fort dans sa peau, ça le gonflait d'un tel gaz, qu'il lui sortait du vent par tous les trous. Et, la présence d'un prêtre l'excitant, il fut incongru.

—Bougre de mal élevé! lui cria Buteau. Attends au moins que M. le curé soit parti.

Mais Jésus-Christ n'accepta pas la réprimande. Il répondit en homme qui avait de l'usage, quand il voulait:

—Ce n'est pas à son intention, c'est pour mon plaisir.

Le père Fouan avait pris un siège par terre, comme il disait, las, heureux du beau temps et de la belle vendange. Il ricana en dessous, malicieusement, de ce que la Grande, dont la vigne était voisine, venait lui souhaiter le bonjour: celle-là aussi s'était remise à le considérer, depuis qu'elle lui savait des rentes. Puis, d'un saut, elle le quitta, en voyant de loin son petit-fils Hilarion profiter goulûment de son absence, pour s'empiffrer de raisin; et elle tomba sur lui à coups de canne: cochon à l'auge qui en gâtait plus qu'il n'en gagnait!

—En v'là une, la tante, qui fera plaisir, quand elle claquera! dit Buteau, en s'asseyant un instant près de son père, pour le flatter. Si c'est gentil, d'abuser de cet innocent, parce qu'il est fort et bête comme un âne!

Ensuite, il attaqua les Delhomme, qui se trouvaient en contre-bas, au bord de la route. Ils avaient le plus beau vignoble du pays, près de deux hectares d'un seul tenant, où ils étaient bien une dizaine à s'occuper. Leurs vignes très soignées donnaient des grappes comme pas un voisin n'en récoltait; et ils en étaient si orgueilleux, qu'ils avaient l'air de vendanger à l'écart, sans s'égayer seulement des coliques brusques qui forçaient les filles à galoper. Sans doute, ça leur aurait cassé les jambes, de monter saluer leur père, car ils ne semblaient pas savoir qu'il était là. Cet empoté de Delhomme, un rude serin, avec sa pose au bon travail et à la justice! et cette pie-grièche de Fanny, toujours à se fâcher pour une vesse de travers, exigeant qu'on l'adorât comme une image, sans même s'apercevoir des saletés qu'elle faisait aux autres!

—Le vrai, père, continua Buteau, c'est que je vous aime bien, tandis que mon frère et ma soeur…. Vous savez, j'en ai encore le coeur gros, qu'on se soit quitté pour des foutaises.

Et il rejeta la chose sur Françoise, à qui Jean avait tourné la tête. Mais elle se tenait tranquille, à cette heure. Si elle bougeait, il était décidé à lui rafraîchir le sang, au fond de la mare.

—Voyons; père, faut se tâter…. Pourquoi ne reviendriez-vous pas?

Fouan resta muet, prudemment. Il s'attendait à cette offre, que son cadet lâchait enfin; et il désirait ne répondre ni oui, ni non, parce qu'on ne savait jamais. Alors, Buteau continua, en s'assurant que son frère était à l'autre bout de la vigne:

—N'est-ce pas? ce n'est guère votre place, chez cette fripouille de Jésus-Christ. On vous y trouvera peut-être bien assassiné, un de ces quatre matins…. Et puis, tenez! moi, je vous nourrirai, je vous coucherai, et je vous payerai quand même la pension.

Le père avait cligné les yeux, stupéfait. Comme il ne parlait toujours pas, le fils voulut le combler.

—Et des douceurs, votre café, votre goutte, quatre sous de tabac, enfin tout le plaisir!

C'était trop, Fouan prit peur. Sans doute, ça se gâtait, chez Jésus-Christ.
Mais si les embêtements recommençaient, chez les Buteau?

—Faudra voir, se contenta-t-il de dire, en se levant, afin de rompre l'entretien.

On vendangea jusqu'à la nuit tombante. Les voitures ne cessaient d'emmener les gueulebées pleines et de les ramener vides. Dans les vignes, dorées par le soleil couchant, sous le grand ciel rosé, le va-et-vient des paniers et des hottes s'activait, au milieu de la griserie de tout ce raisin charrié. Et il arriva un accident à Berthe, elle fut prise d'une telle colique, qu'elle ne put même courir: sa mère et Lequeu durent lui faire un rempart de leurs corps, pendant qu'elle s'aponichait, parmi les échalas. Du plant voisin, on l'aperçut. Victor et Delphin voulaient lui porter du papier; mais Flore et la Bécu les en empêchèrent, parce qu'il y avait des bornes que les mal élevés seuls dépassaient. Enfin, on rentra. Les Delhomme avaient pris la tête, la Grande forçait Hilarion à tirer avec le cheval, les Lengaigne et les Macqueron fraternisaient, dans la demi-ivresse qui attendrissait leur rivalité. Ce qu'on remarqua surtout, ce furent les politesses de l'abbé Madeline et de Suzanne: il la croyait sans doute une dame, à la voir la mieux habillée; si bien qu'ils marchaient côte à côte, lui rempli d'égards, elle faisant la sucrée, demandant l'heure de la messe, le dimanche. Derrière eux, venait Jésus-Christ, qui, acharné contre la soutane, recommençait sa plaisanterie dégoûtante, dans une rigolade obstinée d'ivrogne. Tous les cinq pas, il levait la cuisse et en lâchait un. La garce se mordait les lèvres pour ne pas rire, le prêtre affectait de ne pas entendre; et, très graves, accompagnés de cette musique, ils continuaient d'échanger des idées pieuses, à la queue du train roulant des vendanges.

Comme on arrivait à Rognes enfin, Buteau et Fouan, honteux, essayèrent d'imposer silence à Jésus-Christ. Mais il allait toujours, en répétant que M. le curé aurait eu bien tort de se formaliser.

—Nom de Dieu! quand on vous dit que ce n'est pas pour les autres! C'est pour moi tout seul!

La semaine suivante, on fut donc invité à goûter le vin, chez les Buteau. Les Charles, Fouan, Jésus-Christ, quatre ou cinq autres, devaient venir à sept heures manger du gigot, des noix et du fromage, un vrai repas. Dans la journée, Buteau avait enfûté son vin, six pièces qui s'étaient emplies à la chantepleure de la cuve. Mais des voisins se trouvaient moins avancés: un, en train de vendanger encore, foulait depuis le matin, tout nu; un second, armé d'une barre, surveillait la fermentation, enfonçait le chapeau, au milieu des bouillonnements du moût; un troisième, qui avait un pressoir, serrait le marc, s'en débarrassait dans sa cour, en un tas fumant. Et c'était ainsi dans chaque maison, et de tout ça, des cuves brûlantes, des pressoirs ruisselants, des tonneaux qui débordaient, de Rognes entier, s'épandait l'âme du vin, dont l'odeur forte aurait suffi pour soûler le monde.

Ce jour-là, au moment de quitter le Château, Fouan eut un pressentiment qui lui fit prendre ses titres, dans la marmite aux lentilles. Autant les cacher sur lui, car il avait cru voir Jésus-Christ et la Trouille regarder en l'air, avec des yeux drôles. Ils partirent tous les trois de bonne heure, ils arrivèrent chez les Buteau en même temps que les Charles.

La lune, en son plein, était si large, si nette, qu'elle éclairait comme un vrai soleil; et Fouan, en entrant dans la cour, remarqua que l'âne, Gédéon, sous le hangar, avait la tête au fond d'un petit baquet. Cela ne l'étonnait point de le trouver libre, car le bougre, plein de malignité, soulevait très bien les loquets avec la bouche; mais, ce baquet l'intriguant, il s'approcha, il reconnut un baquet de la cave, qu'on avait laissé plein de vin de pressoir, pour achever de remplir les tonneaux. Nom de Dieu de Gédéon! il le vidait!

—Eh! Buteau, arrive!… Il en fait un commerce, ton âne!

Buteau parut sur le seuil de la cuisine.

—Quoi donc?

—Le v'là qu'a tout bu!

Gédéon, au milieu de ces cris, finissait de pomper le liquide avec tranquillité. Peut-être bien qu'il sirotait ainsi depuis un quart d'heure, car le petit baquet contenait aisément une vingtaine de litres. Tout y avait passé, son ventre s'était arrondi comme une outre, à éclater du coup; et, quand il releva enfin la tête, on vit son nez ruisseler de vin, son nez de pochard, où une raie rouge, sous les yeux, indiquait qu'il l'avait enfoncé jusque-là.

—Ah! le jean-foutre! gueula Buteau en accourant. C'est de ses tours! Y a pas de gueux pareil pour les vices!

Lorsqu'on lui reprochait ses vices, Gédéon, d'habitude, avait l'air de s'en ficher, les oreilles élargies et obliques. Cette fois, étourdi, perdant tout respect, il ricana positivement, il dodelina du râble, pour exprimer la jouissance sans remords de sa débauche; et, son maître le bousculant, il trébucha.

Fouan avait dû le caler de l'épaule.

—Mais le sacré cochon est soûl à crever!

—Soûl comme une bourrique, c'est le cas de le dire, fit remarquer Jésus-Christ, qui le contemplait d'un oeil d'admiration fraternelle. Un baquet d'un coup, quel goulot!

Buteau, lui, ne riait guère, pas plus que Lise et que Françoise, accourues au bruit. D'abord, il y avait le vin perdu; puis, ce n'était pas tant la perte que la confusion où les jetait cette vilaine conduite de leur âne, devant les Charles. Déjà ceux-ci pinçaient les lèvres, à cause d'Élodie. Pour comble de malheur, le hasard voulut que Suzanne et Berthe, qui se promenaient ensemble, rencontrassent l'abbé Madeline, juste devant la porte; et ils s'étaient arrêtés tous les trois, ils attendaient. Une propre histoire, maintenant, avec tout ce beau monde, les yeux braqués!

—Père, poussez-le, dit Buteau à voix basse. Faut le rentrer vite à l'écurie.

Fouan poussa. Mais Gédéon, heureux, se trouvant bien, refusait de quitter la place, sans méchanceté, en soûlaud bon enfant, l'oeil noyé et farceur, la bouche baveuse, retroussée par le rire. Il se faisait lourd, branlait sur ses jambes écartées, se rattrapait à chaque secousse, comme s'il eût jugé la plaisanterie drôle. Et, lorsque Buteau s'en mêla, poussant lui aussi, ce ne fut pas long: l'âne culbuta, les quatre fers en l'air, puis se roula sur le dos et se mit à braire si fort, qu'il semblait se foutre de tous les personnages qui le regardaient.

—Ah! sale carcasse! propre à rien! je vas t'apprendre à te rendre malade! hurla Buteau, en tombant sur lui à coups de talon.

Plein d'indulgence, Jésus-Christ s'interposa.

—Voyons, voyons… Puisqu'il est soûl, faut pas lui demander de la raison. Bien sûr qu'il ne t'entend pas, vaut mieux l'aider à retrouver son chez-lui.

Les Charles s'étaient écartés, absolument choqués de cette bête extravagante et sans conduite; tandis qu'Élodie, très rouge, comme si elle avait eu à subir un spectacle indécent, détournait la tête. A la porte, le groupe du curé, de Suzanne et de Berthe, silencieux, protestait par son attitude. Des voisins arrivaient, commençaient à goguenarder tout haut. Lise et Françoise en auraient pleuré de honte.

Cependant, rentrant sa rage, Buteau, aidé de Fouan et de Jésus-Christ, travaillait à remettre Gédéon debout. Ce n'était pas une affaire commode, car le gaillard pesait bien comme les cinq cent mille diables, avec le baquet qui lui roulait dans le ventre. Dès qu'on l'avait redressé d'un bout, il croulait de l'autre. Tous les trois s'épuisaient à l'arc-bouter, à l'étayer de leurs genoux et de leurs coudes. Enfin, ils venaient de le planter sur les quatre pieds, ils l'avaient même fait avancer de quelques pas, lorsque, dans une brusque révérence en arrière, il culbuta de nouveau. Et il y avait toute la cour à traverser, pour gagner l'écurie. Jamais on n'y arriverait. Comment faire?

—Nom de Dieu de nom de Dieu! juraient les trois hommes, en le regardant sous toutes les faces, sans savoir dans quel sens le prendre.

Jésus-Christ eut l'idée de l'accoter au mur du hangar; de là, on ferait le tour, en suivant le mur de la maison, jusqu'à l'écurie. Ça marcha d'abord, bien que l'âne s'écorchât contre le plâtre. Le malheur fut que ce frottement lui devint sans doute insupportable. Tout d'un coup, se débarrassant des mains qui le collaient à la muraille, il rua, il gambada.

Le père avait failli s'étaler, les deux frères criaient:

—Arrêtez-le, arrêtez-le!

Alors, sous la blancheur éclatante de la lune, on vit Gédéon battant la cour en un zigzag frénétique, avec ses deux grandes oreilles échevelées. On lui avait trop remué le ventre, il en était malade. Un premier haut-le-coeur l'arrêta, tout chavirait. Il voulut repartir, il retomba planté sur ses jambes raidies. Son cou s'allongeait, une boule terrible agitait ses côtes. Et dans un tangage d'ivrogne qui se soulage, piquant la tête en avant à chaque effort, il dégueula comme un homme.

Un rire énorme avait éclaté à la porte, parmi les paysans amassés, pendant que l'abbé Madeline, faible d'estomac, pâlissait entre Suzanne et Berthe, qui l'emmenèrent avec des mots d'indignation. Mais l'attitude offensée des Charles disait surtout combien l'exhibition d'un âne dans un état pareil, était contraire aux bonnes moeurs, même à la simple politesse qu'on doit aux passants. Élodie, éperdue, pleurante, s'était jetée au cou de sa grand'mère, en demandant s'il allait mourir. Et M. Charles avait beau crier: «Assez! assez!» de son ancienne voix impérieuse de patron obéi, le bougre continuait, la cour en était pleine, des lâchures furieuses d'écluse, un vrai ruisseau rouge qui coulait dans la mare. Puis, il glissa, se vautra là-dedans, les cuisses ouvertes, si peu convenable, que jamais soûlard, étalé en travers d'une rue, n'a dégoûté à ce point les gens. On aurait dit que ce misérable le faisait exprès, pour jeter le déshonneur sur ses maîtres. C'en était trop, Lise et Françoise, les mains sur les yeux, s'enfuirent, se réfugièrent au fond de la maison.

—Assez donc! emportez-le!

En effet, il n'y avait pas d'autre parti à prendre, car Gédéon, devenu plus mou qu'une chiffe, alourdi de sommeil, s'endormait. Buteau courut chercher une civière, six hommes l'aidèrent à y charger l'âne. On l'emporta, les membres abandonnés, la tête ballante, ronflant déjà d'un tel coeur, qu'il avait l'air de braire et de se foutre encore du monde.

Naturellement, cette aventure gâta d'abord le repas. Bientôt, on se remit, on finit même par fêter si largement le vin nouveau, que tous, vers onze heures, étaient comme l'âne. A chaque instant, il y en avait un qui sortait dans la cour, pour un besoin.

Le père Fouan était très gai. Peut-être, tout de même, qu'il ferait bien de reprendre pension chez son cadet, car le vin y serait bon cette année. Il avait dû quitter la salle à son tour, il roulait ça dans sa tête, au milieu de la nuit noire, lorsqu'il entendit Buteau et Lise, sortis derrière son dos, accroupis côte à côte le long de la haie, et se querellant, parce que le mari reprochait à la femme de ne pas se montrer assez tendre avec son père. Sacrée dinde! fallait l'embobiner, pour le ravoir et lui étourdir son magot. Le vieux, dégrisé, tout froid, eut un geste, s'assura qu'on ne lui avait pas volé les papiers dans sa poche; et, quand on se fut tous embrassés en partant, quand il se retrouva au Château, il était bien résolu à ne point en déménager. Mais, la nuit même, il eut une vision qui le glaça: la Trouille en chemise, à travers la chambre, rôdant, fouillant sa culotte, sa blouse, regardant jusque dans ses souliers. Évidemment, Jésus-Christ, n'ayant plus trouvé le magot envolé de la marmite aux lentilles, envoyait sa fille le chercher pour l'étourdir, comme disait Buteau.

Du coup, Fouan ne put rester au lit, tellement ce qu'il avait vu lui travaillait le crâne. Il se leva, ouvrit la fenêtre. La nuit était blanche de lune, l'odeur du vin montait de Rognes, mêlée à celle des choses qu'on enjambait depuis huit jours le long des murs, tout ce bouquet violent des vendanges. Que devenir? où aller? Son pauvre argent, il ne le quitterait plus, il se le coudrait sur la peau. Puis, comme le vent lui soufflait l'odeur au visage, l'idée de Gédéon lui revint: c'était rudement bâti, un âne! ça prenait dix fois du plaisir comme un homme, sans en crever. N'importe! volé chez son cadet, volé chez son aîné, il n'avait pas le choix. Le mieux était de rester au Château et d'ouvrir l'oeil, en attendant. Tous ses vieux os en tremblaient.

V

Des mois s'écoulèrent, l'hiver passa, puis le printemps; et le train accoutumé de Rognes continuait, il fallait des années pour que les choses eussent l'air de s'être faites, dans cette morne vie de travail, sans cesse recommençante. En juillet, sous l'accablement des grands soleils, les élections prochaines remuèrent pourtant le village. Cette fois, il y avait, cachée au fond, toute une grosse affaire. On en causait, on attendait la tournée des candidats.

Et, justement, le dimanche où la venue de M. Rochefontaine, l'usinier de Châteaudun, était annoncée, une scène terrible éclata le matin, chez les Buteau, entre Lise et Françoise. L'exemple prouva bien que, lorsque les choses n'ont pas l'air de se faire, elles marchent cependant; car le dernier lien qui unissait les deux soeurs, toujours près de se rompre, renoué toujours, s'était tellement aminci à l'usure des querelles quotidiennes, qu'il cassa net, pour ne plus jamais se rattacher, et à l'occasion d'une bêtise où il n'y avait vraiment pas de quoi fouetter un chat.

Ce matin, Françoise, en ramenant les vaches, s'était arrêtée un instant à causer avec Jean, qu'elle venait de rencontrer devant l'église. Il faut dire qu'elle y mettait de la provocation, en face de la maison même, dans l'unique but d'exaspérer les Buteau. Aussi, lorsqu'elle rentra, Lise lui cria-t-elle:

—Tu sais, quand tu voudras voir tes hommes, tâche que ce ne soit pas sous la fenêtre!

Buteau était là, qui écoutait, en train de repasser une serpe.

—Mes hommes, répéta Françoise, je les vois de trop ici, mes hommes! et il y en a un, si j'avais voulu, ce n'est pas sous la fenêtre, c'est dans ton lit que le cochon m'aurait prise!

Cette allusion à Buteau jeta Lise hors d'elle. Depuis longtemps, elle n'avait qu'un désir, flanquer sa soeur dehors, pour être tranquille dans son ménage, quitte à rendre la moitié du bien. C'était même la raison qui la faisait battre par son homme, d'avis contraire, décidé à ruser jusqu'au bout, ne désespérant pas d'ailleurs de coucher avec la petite, tant qu'elle et lui auraient ce qu'il fallait pour ça. Et Lise s'irritait de n'être point la maîtresse, tourmentée maintenant d'une jalousie particulière, prête encore à le laisser culbuter sa cadette, histoire d'en finir, tout en enrageant de le voir s'échauffer après cette garce, dont elle avait pris en exécration la jeunesse, la petite gorge dure, la peau blanche des bras, sous les manches retroussées. Si elle avait tenu la chandelle, elle aurait voulu qu'il abîmât tout ça, elle aurait tapé elle-même dessus, ne souffrant pas du partage, souffrant, dans leur rivalité grandie, empoisonnée, de ce que sa soeur était mieux qu'elle et devait donner plus de plaisir.

—Salope! hurla-t-elle, c'est toi qui l'agaces!… Si tu n'étais pas toujours pendue à lui, il ne courrait pas après ton derrière mal torché de gamine. Quelque chose de propre!

Françoise devint toute pâle, tant ce mensonge la révoltait. Elle répondit posément, dans une colère froide:

—C'est bon, en v'là assez…. Attends quinze jours, et je ne te gênerai plus, si c'est ça que tu demandes. Oui, dans quinze jours, j'aurai vingt et un ans, je filerai.

—Ah! tu veux être majeure, ah! c'est donc ça que tu as calculé, pour nous faire des misères!… Eh bien! bougresse, ce n'est pas dans quinze jours, c'est à l'instant que tu va filer… Allons, fous le camp!

—Tout de même…. On a besoin de quelqu'un chez Macqueron. Il me prendra bien…. Bonsoir!

Et Françoise partit, ce ne fut pas plus compliqué, il n'y eut rien autre chose entre elles. Buteau, lâchant la serpe qu'il aiguisait, s'était précipité pour mettre la paix d'une paire de gifles et les raccommoder une fois encore. Mais il arriva trop tard, il ne put, dans son exaspération, qu'allonger un coup de poing à sa femme, dont le nez ruissela. Nom de Dieu de femelles! ce qu'il redoutait, ce qu'il empêchait depuis si longtemps! la petite envolée, le commencement d'un tas de sales histoires! Et il voyait tout fuir, tout galoper devant lui, la fille, la terre.

—J'irai tantôt chez Macqueron, gueula-t-il. Faudra bien qu'elle rentre, quand je devrais la ramener à coup de pied au cul!

Chez Macqueron, ce dimanche-là, on était en l'air, car on y attendait un des candidats, M. Rochefontaine, le maître des Ateliers de construction de Châteaudun. Pendant la dernière législature, M. Chédeville avait déplu, les uns disaient en affichant des amitiés orléanistes, les autres, en scandalisant les Tuileries par une histoire gaillarde, la jeune femme d'un huissier de la Chambre, folle de lui, malgré son âge. Quoi qu'il en fût la protection du préfet s'était retirée du député sortant, pour se porter sur M. Rochefontaine, l'ancien candidat de l'opposition, dont un ministre venait de visiter les Ateliers, et qui avait écrit une brochure sur le libre échange, très remarquée de l'empereur. Irrité de cet abandon, M. de Chédeville maintenait sa candidature, ayant besoin de son mandat de député pour brasser des affaires, ne se suffisant plus avec les fermages de la Chamade, hypothéquée, à moitié détruite. De sorte que, par une aventure singulière, la situation s'était retournée, le grand propriétaire devenait le candidat indépendant, tandis que le grand usinier se trouvait être le candidat officiel.

Hourdequin, bien que maire de Rognes, demeurait fidèle à M. de Chédeville; et il avait résolu de ne tenir aucun compte des ordres de l'administration, prêt à batailler même ouvertement, si on le poussait à bout. D'abord, il jugeait honnête de ne pas tourner comme une girouette, au moindre souffle du préfet; ensuite, entre le protectionniste et le libre échangiste, il finissait par croire ses intérêts avec le premier, dans la débâcle de la crise agricole. Depuis quelque temps, les chagrins que Jacqueline lui causait, joints aux soucis de la ferme, l'ayant empêché de s'occuper de la mairie, il laissait l'adjoint Macqueron expédier les affaires courantes. Aussi, lorsque l'intérêt qu'il prenait aux élections le ramena présider le conseil, fût-il étonné de le sentir rebelle, d'une raideur hostile.

C'était un sourd travail de Macqueron, mené avec une prudence de sauvage, qui aboutissait enfin. Chez ce paysan devenu riche, tombé à l'oisiveté, se traînant, sale et mal tenu, dans des loisirs de monsieur dont il crevait d'ennui, peu à peu était poussée l'ambition d'être maire, l'unique amusement de son existence, désormais. Et il avait miné Hourdequin, exploitant la haine vivace, innée au coeur de tous les habitants de Rognes, contre les seigneurs autrefois, contre le fils de bourgeois qui possédait la terre aujourd'hui. Bien sûr qu'il l'avait eue pour rien, la terre! un vrai vol, du temps de la Révolution! pas de danger qu'un pauvre bougre profitât des bonnes chances, ça retournait toujours aux canailles, las de s'emplir les poches! Sans compter qu'il s'y passait de propres choses, à la Borderie. Une honte, cette Cognette, que le maître allait reprendre sur les paillasses des valets, par goût! Tout cela s'éveillait, circulait en mots crus dans le pays, soulevait des indignations, même chez ceux qui auraient culbuté ou vendu leur fille, si le dérangement en avait valu la peine. De sorte que les conseillers municipaux finissaient par dire qu'un bourgeois, ça devait rester à voler et à paillarder avec les bourgeois; tandis que, pour bien mener une commune de paysans, il fallait un maire paysan.

Justement, ce fut au sujet des élections qu'une première résistance étonna Hourdequin. Comme il parlait de M. de Chédeville, toutes les figures devinrent de bois. Macqueron, quand il l'avait vu rester fidèle au candidat en disgrâce, s'était dit qu'il tenait le vrai terrain de bataille, une occasion excellente pour le faire sauter. Aussi appuyait-il le candidat du préfet, M. Rochefontaine, en criant que tous les hommes d'ordre devaient soutenir le gouvernement. Cette profession de foi suffisait, sans qu'il eût besoin d'endoctriner les membres du conseil; car, dans la crainte des coups de balai, ils étaient toujours du côté du manche, résolus à se donner au plus fort, au maître, pour que rien ne changeât et que le blé se vendît cher. Delhomme, l'honnête, le juste, dont c'était l'opinion, entraînait Clou et les autres. Et, ce qui achevait de compromettre Hourdequin, Lengaigne seul était avec lui, exaspéré de l'importance prise par Macqueron. La calomnie s'en mêla, on accusa le fermier d'être «un rouge», un de ces gueux qui voulaient la république, pour exterminer le paysan; si bien que l'abbé Madeline, effaré, croyant devoir sa cure à l'adjoint, recommandait lui-même M. Rochefontaine, malgré la sourde protection de monseigneur acquise à M. de Chédeville. Mais un dernier coup ébranla le maire, le bruit courut que, lors de l'ouverture du fameux chemin direct de Rognes à Châteaudun, il avait mis dans sa poche la moitié de la subvention votée. Comment? on ne l'expliquait pas, l'histoire en demeurait mystérieuse et abominable. Quand on l'interrogeait là-dessus, Macqueron prenait l'air effrayé, douloureux et discret d'un homme dont certaines convenances fermaient la bouche: c'était lui, simplement, qui avait inventé la chose. Enfin, la commune était bouleversée, le conseil municipal se trouvait coupé en deux, d'un côté l'adjoint et tous les conseillers, sauf Lengaigne, de l'autre le maire, qui comprit seulement alors la gravité de la situation.

Depuis quinze jours déjà, dans un voyage à Châteaudun, fait exprès, Macqueron était allé s'aplatir devant M. Rochefontaine. Il l'avait supplié de ne pas descendre ailleurs que chez lui, s'il daignait venir à Rognes. Et c'était pourquoi le cabaretier, ce dimanche-là, après le déjeuner, ne cessait de sortir sur la route, aux aguets de son candidat. Il avait prévenu Delhomme, Clou, d'autres conseillers municipaux, qui vidaient un litre, pour patienter. Le père Fouan et Bécu se trouvaient également là, à faire une partie, ainsi que Lequeu, le maître d'école, s'acharnant à la lecture d'un journal qu'il apportait, affectant de ne jamais rien boire. Mais deux consommateurs inquiétaient l'adjoint, Jésus-Christ et son ami Canon, l'ouvrier rouleur de routes, installés nez à nez, goguenards, devant une bouteille d'eau-de-vie. Il leur jetait des coups d'oeil obliques, il cherchait vainement à les flanquer dehors, car les bandits ne criaient pas, contre leur habitude: ils n'avaient que l'air de se foutre du monde. Trois heures sonnèrent, M. Rochefontaine, qui avait promis d'être à Rognes vers deux heures, n'était pas arrivé encore.

—Coelina! demanda anxieusement Macqueron à sa femme, as-tu monté le bordeaux pour offrir un verre, tout à l'heure?

Coelina, qui servait, eut un geste désolé d'oubli; et il se précipita lui-même vers la cave. Dans la pièce voisine, où était la mercerie et dont la porte restait toujours ouverte, Berthe montrait des rubans roses à trois paysannes, d'un air élégant de demoiselle de magasin, tandis que Françoise, déjà en fonction, époussetait des casiers, malgré le dimanche. L'adjoint, que gonflait un besoin d'autorité, avait accueilli tout de suite cette dernière, flatté qu'elle se mît sous sa protection. Sa femme, justement, cherchait une aide. Il nourrirait, il logerait la petite, tant qu'il ne l'aurait pas réconciliée avec les Buteau, chez qui elle jurait de se tuer, si on l'y ramenait de force.

Brusquement, un landau, attelé de deux percherons superbes, s'arrêta devant la porte. Et M. Rochefontaine, qui s'y trouvait seul, en descendit, étonné et blessé que personne ne fût là. Il hésitait à entrer dans le cabaret, lorsque Macqueron remonta de la cave, avec une bouteille dans chaque main. Ce fut pour lui une confusion, un vrai désespoir, à ne savoir comment se débarrasser de ses bouteilles, à bégayer:

—Oh! monsieur, quelle malchance!… Depuis deux heures, j'ai attendu, sans bouger; et pour une minute que je descends…. Oui, à votre intention…. Voulez-vous boire un verre, monsieur le député?

M. Rochefontaine, qui n'était encore que candidat et que le trouble du pauvre homme aurait dû toucher, parut s'en fâcher davantage. C'était un grand garçon de trente-huit ans à peine, les cheveux ras, la barbe taillée carrément, avec une mise correcte, sans recherche. Il avait une froideur brusque, une voix brève, autoritaire, et tout en lui disait l'habitude du commandement, l'obéissance dans laquelle il tenait les douze cents ouvriers de son usine. Aussi paraissait-il résolu à mener ces paysans à coups de fouet.

Coelina et Berthe s'étaient précipitées, cette dernière avec son clair regard de hardiesse, sous ses paupières meurtries.

—Veuillez entrer, monsieur, faites-nous cet honneur.

Mais le monsieur, d'un coup d'oeil, l'avait retournée, pesée, jugée à fond.
Il entra pourtant, il se tint debout, refusant de s'asseoir.

—Voici nos amis du conseil, reprit Macqueron, qui se remettait. Ils sont bien contents de faire votre connaissance, n'est-ce pas? messieurs, bien contents!

Delhomme, Clou, les autres, s'étaient levés, saisis de la raide attitude de M. Rochefontaine. Et ce fut dans un silence profond qu'ils écoutèrent les choses qu'il avait arrêté de leur dire, ses théories communes avec l'empereur, ses idées de progrès surtout, auxquelles il devait de remplacer, dans la faveur de l'administration, l'ancien candidat, d'opinions condamnées; puis, il se mit à promettre des routes, des chemins de fer, des canaux, oui! un canal au travers de la Beauce, pour étancher enfin la soif qui la brûlait depuis des siècles. Les paysans ouvraient la bouche, stupéfiés. Qu'est-ce qu'il disait donc? de l'eau dans les champs, à cette heure! Il continuait, il finit en menaçant des rigueurs de l'autorité et de la rancune des saisons ceux qui voteraient mal. Tous se regardèrent. En voilà un qui les secouait et dont il était bon d'être l'ami!

—Sans doute, sans doute, répétait Macqueron, à chaque phrase du candidat, un peu inquiet cependant de sa rudesse.

Mais Bécu approuvait, à grands coups de menton, cette parole militaire; et le vieux Fouan, les yeux écarquillés, avait l'air de dire que c'était là un homme; et Lequeu lui-même, si impassible d'ordinaire, était devenu très rouge, sans qu'on sût, à la vérité, s'il prenait du plaisir ou s'il enrageait. Il n'y avait que les deux canailles, Jésus-Christ et son ami Canon, pleins d'un évident mépris, si supérieurs, du reste, qu'ils se contentaient de ricaner et de hausser les épaules.

Dès qu'il eut parlé, M. Rochefontaine se dirigea vers la porte. L'adjoint eut un cri de désolation.

—Comment! monsieur, vous ne nous ferez pas l'honneur de boire un verre?

—Non, merci, je suis en retard déjà…. On m'attend à Magnolles, à
Bazoches, à vingt endroits. Bonsoir!

Du coup, Berthe ne l'accompagna même pas; et, de retour dans la mercerie, elle dit à Françoise:

—En voilà un mal poli! C'est moi qui renommerais l'autre, le vieux!

M. Rochefontaine venait de remonter dans son landau, lorsque des claquements de fouet lui firent tourner la tête. C'était Hourdequin, qui arrivait dans son cabriolet modeste, que conduisait Jean. Le fermier n'avait appris la visite de l'usinier à Rognes que par hasard, un de ses charretiers ayant rencontré le landau sur la route, et il accourait pour voir le péril en face, d'autant plus inquiet que, depuis huit jours, il pressait M. de Chédeville de faire acte de présence, sans pouvoir l'arracher à quelque jupon sans doute, peut-être la jolie huissière.

—Tiens! c'est vous! cria-t-il gaillardement à M. Rochefontaine. Je ne vous savais pas déjà en campagne.

Les deux voitures s'étaient rangées roue à roue. Ni l'un ni l'autre ne descendirent, et ils causèrent quelques minutes, après s'être penchés pour se donner une poignée de main. Ils se connaissaient, ayant parfois déjeuné ensemble chez le maire de Châteaudun.

—Vous êtes donc contre moi? demanda brusquement M. Rochefontaine, avec sa rudesse.

Hourdequin, qui, à cause de sa situation de maire, comptait ne pas agir trop ouvertement, resta un instant décontenancé de voir que ce diable d'homme avait une police si bien faite. Mais il ne manquait pas de carrure, lui non plus, et il répondit d'un ton gai, afin de laisser à l'explication un tour amical:

—Je ne suis contre personne, je suis pour moi…. Mon homme, c'est celui qui me protégera. Quand on pense que le blé est tombé à seize francs, juste ce qu'il me coûte à produire! Autant ne plus toucher un outil et crever!

Tout de suite, l'autre se passionna.

—Ah! oui, la protection, n'est-ce pas? la surtaxe, un droit de prohibition sur les blés étrangers, pour que les blés français doublent de prix! Enfin, la France affamée, le pain de quatre livres à vingt sous, la mort des pauvres!… Comment, vous, un homme de progrès, osez-vous en revenir à ces monstruosités?

—Un homme de progrès, un homme de progrès, répéta Hourdequin de son air gaillard, sans doute j'en suis un; mais ça me coûte si cher, que je vais bientôt ne plus pouvoir me payer ce luxe…. Les machines, les engrais chimiques, toutes les méthodes nouvelles, voyez-vous, c'est très beau, c'est très bien raisonné et ça n'a qu'un inconvénient, celui de vous ruiner d'après la saine logique.

—Parce que vous êtes un impatient, parce que vous exigez de la science des résultats immédiats, complets, parce que vous vous découragez des tâtonnements nécessaires, jusqu'à douter des vérités acquises et à tomber dans la négation de tout!

—Peut-être bien. Je n'aurais donc fait que des expériences. Hein? dites qu'on me décore pour ça, et que d'autres bons bougres continuent!

Hourdequin éclata d'un gros rire à sa plaisanterie, qu'il jugeait concluante. Vivement, M. Rochefontaine avait repris:

—Alors, vous voulez que l'ouvrier meure de faim?

—Pardon! je veux que le paysan vive.

—Mais moi qui occupe douze cents ouvriers, je ne puis pourtant élever les salaires sans faire faillite…. Si le blé était à trente francs, je les verrais tomber comme des mouches.

—Eh bien! et moi, est-ce que je n'ai point de serviteurs? Quand le blé est à seize francs, nous nous serrons le ventre, il y a de pauvres diables qui claquent au fond de tous les fossés, dans nos campagnes.

Puis, il ajouta, en continuant à rire:

—Dame! chacun prêche pour son saint…. Si je ne vous vends pas le pain cher, c'est la terre en France qui fait faillite, et si je vous le vends cher, c'est l'industrie qui met la clef sous la porte. Votre main-d'oeuvre augmente, les produits manufacturés renchérissent, mes outils, mes vêtements, les cent choses dont j'ai besoin…. Ah! un beau gâchis, où nous finirons par culbuter!

Tous deux, le cultivateur et l'usinier, le protectionniste et le libre échangiste, se dévisagèrent, l'un avec le ricanement de sa bonhomie sournoise, l'autre avec la hardiesse franche de son hostilité. C'était l'état de guerre moderne, la bataille économique actuelle, sur le terrain de la lutte pour la vie.

—On forcera bien le paysan à nourrir l'ouvrier, dit M. Rochefontaine.

—Tâchez donc, répéta Hourdequin, que le paysan mange d'abord.

Et il sauta enfin de son cabriolet, et l'autre jetait un nom de village à son cocher, lorsque Macqueron, ennuyé de voir que ses amis du conseil, venus sur le seuil, avaient entendu, cria qu'on allait boire un verre tous ensemble; mais, de nouveau, le candidat refusa, ne serra pas une seule main, se renversa au fond de son landau, qui partit, au trot sonore des deux grands percherons.

A l'autre angle de la route, Lengaigne, debout sur sa porte, en train de repasser un rasoir, avait vu toute la scène. Il eut un rire insultant, il lâcha très haut, à l'adresse du voisin:

—Baise mon cul et dis merci!

Hourdequin, lui, était entré et avait accepté un verre. Dès que Jean eut attaché le cheval à un des volets, il suivit son maître. Françoise, qui l'appelait d'un petit signe, dans la mercerie, lui conta son départ, toute l'affaire; et il en fut si remué, il craignit tellement de la compromettre, devant le monde, qu'il revint s'asseoir sur un banc du cabaret, après avoir simplement murmuré qu'il faudrait se revoir, afin de s'entendre.

—Ah! nom de Dieu! vous n'êtes pas dégoûtés tout de même, si vous votez pour ce cadet-là! cria Hourdequin en reposant son verre.

Son explication avec M. Rochefontaine l'avait décidé à la lutte ouverte, quitte à rester sur le carreau. Et il ne le ménagea plus, il le compara à M. de Chédeville, un si brave homme, pas fier, toujours heureux de rendre service, un vrai noble de la vieille France enfin! tandis que ce grand pète-sec, ce millionnaire à la mode d'aujourd'hui, hein? regardait-il les gens du haut de sa grandeur, jusqu'à refuser de goûter le vin du pays, de peur sans doute d'être empoisonné! Voyons, voyons, ce n'était pas possible! on ne changeait pas un bon cheval contre un cheval borgne!

—Dites, qu'est-ce que vous reprochez à M. de Chédeville? voilà des années qu'il est votre député, il a toujours fait votre affaire…. Et vous le lâchez pour un bougre que vous traitiez comme un gueux aux dernières élections, lorsque le gouvernement le combattait! Rappelez-vous, que diable!

Macqueron, ne voulant pas s'engager directement, affectait d'aider sa femme à servir. Tous les paysans avaient écouté, le visage immobile, sans qu'un pli indiquât leur pensée secrète. Ce fut Delhomme qui répondit:

—Quand on ne connaît pas le monde!

—Mais vous le connaissez maintenant, cet oiseau! Vous l'avez entendu dire qu'il veut le blé à bon marché, qu'il votera pour que les blés étrangers viennent écraser les nôtres. Je vous ai déjà expliqué ça, c'est la vraie ruine…. Et, si vous êtes assez bêtes pour le croire ensuite, quand il vous fait de belles promesses! Oui, oui, votez! ce qu'il se fichera de vous plus tard!

Un sourire vague avait paru sur le cuir tanné de Delhomme. Toute la finesse endormie au fond de cette intelligence droite et bornée, apparut en quelques phrases lentes.

—Il dit ce qu'il dit, on en croit ce qu'on en croit…. Lui ou un autre! mon Dieu!… On n'a qu'une idée, voyez-vous, celle que le gouvernement soit solide pour faire aller les affaires; et alors, n'est-ce pas? histoire de ne point se tromper, le mieux est d'envoyer au gouvernement le député qu'il demande… Ça nous suffit que ce monsieur de Châteaudun soit l'ami de l'empereur.

A ce dernier coup, Hourdequin demeura étourdi. Mais c'était M. de Chédeville, qui, autrefois, était l'ami de l'empereur! Ah! race de serfs, toujours au maître qui la fouaille et la nourrit, aujourd'hui encore dans l'aplatissement et l'égoïsme héréditaires, ne voyant rien, ne sachant rien, au delà du pain de la journée!

—Eh bien! tonnerre de Dieu! je vous jure que, le jour où ce Rochefontaine sera nommé, je foutrai ma démission, moi! Est-ce qu'on me prend pour un polichinelle, à dire blanc et à dire noir!… Si ces brigands de républicains étaient aux Tuileries, vous seriez avec eux, ma parole!

Les yeux de Macqueron avaient flambé. Enfin, ça y était, le maire venait de signer sa chute; car l'engagement qu'il prenait aurait suffi, dans son impopularité, à faire voter le pays contre M. de Chédeville.

Mais, à ce moment, Jésus-Christ, oublié dans son coin avec son ami Canon, rigola si fort, que tous les yeux se portèrent sur lui. Les coudes au bord de la table, le menton dans les mains, il répétait très haut, avec des ricanements de mépris, en regardant les paysans qui étaient là:

—Tas de couillons! tas de couillons!

Et ce fut justement sur ce mot que Buteau entra. Son oeil vif, qui, dès la porte, avait découvert Françoise dans la mercerie, reconnut tout de suite Jean, assis contre le mur, écoutant, attendant son maître. Bon! la fille et le galant étaient là, on allait voir!

—Tiens, v'là mon frère, le plus couillon de tous! gueula Jésus-Christ.

Des grognements de menace s'élevèrent, on parlait de flanquer le mal embouché dehors, lorsque Leroi, dit Canon, s'en mêla, de sa voix éraillée de faubourien, qui avait disputé dans toutes les réunions socialistes de Paris.

—Tais ta gueule, mon petit! Ils ne sont pas si bêtes qu'ils en ont l'air…. Ecoutez donc, vous autres, les paysans, qu'est-ce que vous diriez, si l'on collait, en face, à la porte de la mairie, une affiche où il y aurait, imprimé en grosses lettres: Commune révolutionnaire de Paris: primo, tous les impôts sont abolis; secundo, le service militaire est aboli…. Hein? qu'est-ce que vous en diriez, les culs-terreux?

L'effet fut si extraordinaire, que Delhomme, Fouan, Clou, Bécu, demeurèrent béants, les yeux arrondis. Lequeu en lâcha son journal; Hourdequin qui s'en allait, rentra; Buteau, oubliant Françoise, s'assit sur un coin de table. Et ils regardaient tous ce déguenillé, ce rouleur de routes, l'effroi des campagnes, vivant de maraudes et d'aumônes forcées. L'autre semaine, on l'avait chassé de la Borderie, où il était apparu comme un spectre, dans le jour tombant. C'était pourquoi il couchait à cette heure chez cette fripouille de Jésus-Christ, d'où il disparaîtrait le lendemain peut-être.

—Je vois que ça vous gratterait tout de même au bon endroit, reprit-il d'un air gai.

—Nom de Dieu, oui! confessa Buteau. Quand on pense que j'ai encore porté hier de l'argent au percepteur! Ça n'en finit jamais, ça nous mange la peau du corps!

—Et ne plus voir ses garçons partir, ah! bon sang! s'écria Delhomme. Moi qui paie pour exempter Nénesse, je sais ce que ça me coûte.

—Sans compter, ajouta Fouan, que si vous ne pouvez pas payer, on vous les prend et on vous les tue.

Canon hochait la tête, triomphait en riant.

—Tu vois bien, dit-il à Jésus-Christ, qu'ils ne sont pas si bêtes que ça, les culs-terreux!

Puis, se retournant:

—On nous crie que vous êtes conservateurs, que vous ne laisserez pas faire…. Conservateurs de vos intérêts, oui, n'est-ce pas? Vous laisserez faire et vous aiderez à faire tout ce qui vous rapportera. Hein? pour garder vos sous et vos enfants, vous en commettriez des choses!… Autrement, vous seriez de rudes imbéciles!

Personne ne buvait plus, un malaise commençait à paraître sur ces visages épais. Il continua, goguenard, s'amusant à l'avance de l'effet qu'il allait produire.

—Et c'est pourquoi je suis bien tranquille, moi qui vous connais, depuis que vous me chassez de vos portes à coups de pierres…. Comme le disait ce gros monsieur-là, vous serez avec nous, les rouges, les partageux, quand nous serons aux Tuileries.

—Ah! ça, non! crièrent à la fois Buteau, Delhomme et les autres.

Hourdequin, qui avait écouté attentivement, haussa les épaules.

—Vous perdez votre salive, mon brave!

Mais Canon souriait toujours, avec la belle confiance d'un croyant. Renversé, le dos contre la muraille, il s'y frottait une épaule après l'autre, dans un léger dandinement de caresse inconsciente. Et il expliquait l'affaire, cette révolution dont l'annonce de ferme en ferme, mystérieuse, mal comprise, épouvantait les maîtres et les serviteurs. D'abord, les camarades de Paris s'empareraient du pouvoir: ça se passerait peut-être naturellement, on aurait à fusiller moins de monde qu'on ne croyait, tout le grand bazar s'effondrerait de lui-même tant il était pourri. Puis, lorsqu'on serait les maîtres absolus, dès le soir, on supprimerait la rente, on s'emparerait des grandes fortunes, de façon que la totalité de l'argent, ainsi que les instruments de travail, feraient retour à la nation; et l'on organiserait une société nouvelle, une vaste maison financière, industrielle et commerciale, une répartition logique du labeur et du bien-être. Dans les campagnes, ce serait plus simple encore. On commencerait par exproprier les possesseurs du sol, on prendrait la terre….

—Essayez donc! interrompit de nouveau Hourdequin. On vous recevrait à coups de fourche, pas un petit propriétaire ne vous en laisserait prendre une poignée.

—Est-ce que j'ai dit qu'on tourmenterait les pauvres? répondit Canon, gouailleur. Faudrait que nous soyons rudement serins, pour nous fâcher avec les petits…. Non, non, on respectera d'abord la terre des malheureux bougres qui se crèvent à cultiver quelques arpents…. Et ce qu'on prendra seulement, ce sont les deux cents hectares des gros messieurs de votre espèce, qui font suer des serviteurs à leur gagner des écus…. Ah! nom de Dieu! je ne crois pas que vos voisins viennent vous défendre avec leurs fourches. Ils seront trop contents!

Macqueron ayant éclaté d'un gros rire, comme voyant la chose en farce, tous l'imitèrent; et le fermier, pâlissant, sentit l'antique haine: ce gueux avait raison, pas un de ces paysans, même le plus honnête, qui n'aurait aidé à le dépouiller de la Borderie!

—Alors, demanda sérieusement Buteau, moi qui possède environ dix setiers, je les garderai, on me les laissera?

—Mais bien sûr, camarade…. Seulement, on est certain que, plus tard, lorsque vous verrez les résultats obtenus, à côté, dans les fermes de la nation, vous viendrez, sans qu'on vous en prie, y joindre votre morceau…. Une culture en grand, avec beaucoup d'argent, des mécaniques, d'autres affaires encore, tout ce qu'il y a de mieux comme science. Moi, je ne m'y connais pas; mais faut entendre parler là-dessus des gens, à Paris, qui expliquent très bien que la culture est foutue, si l'on ne se décide pas à la pratiquer ainsi!… Oui, de vous-même, vous donnerez votre terre.

Buteau eut un geste de profonde incrédulité, ne comprenant plus, rassuré pourtant, puisqu'on ne lui demandait rien; tandis que, repris de curiosité depuis que l'homme s'embrouillait sur cette grande culture nationale, Hourdequin prêtait de nouveau une oreille patiente. Les autres attendaient la fin, comme au spectacle. Deux fois, Lequeu, dont, la face blême s'empourprait, avait ouvert la bouche, pour s'en mêler; et, chaque fois, en homme prudent, il s'était mordu la langue.

—Et ma part, à moi! cria brusquement Jésus-Christ. Chacun doit avoir sa part. Liberté, égalité, fraternité!

Canon, du coup, s'emporta, levant la main comme s'il giflait le camarade.

—Vas-tu me foutre la paix avec ta liberté, ton égalité et ta fraternité!… Est-ce qu'on a besoin d'être libre? une jolie farce! Tu veux donc que les bourgeois nous collent encore dans leur poche? Non, non, on forcera le peuple au bonheur, malgré lui!… Alors, tu consens à être l'égal, le frère d'un huissier? Mais, bougre de bête! c'est en gobant ces âneries-là que tes républicains de 48 ont foiré leur sale besogne!

Jésus-Christ, interloqué, déclara qu'il était pour la grande Révolution.

—Tu me fais suer, tais-toi!… Hein? 89, 93! oui, de la musique! une belle menterie dont on nous casse les oreilles! Est-ce que ça existe, cette blague, à côté de ce qu'il reste à faire? On va voir ça, quand le peuple sera le maître, et ça ne traînera guère, tout craque, je te promets que notre siècle, comme on dit, finira d'une façon autrement chouette que l'autre. Un fameux nettoyage, un coup de torchon comme il n'y en a jamais eu!

Tous frémirent, et ce soûlard de Jésus-Christ lui-même se recula, effrayé, dégoûté, du moment qu'on n'était plus frères. Jean, intéressé jusque-là, eut aussi un geste de révolte. Mais Canon s'était levé, les yeux flambants, la face noyée d'une extase prophétique.

—Et il faut que ça arrive, c'est fatal, comme qui dirait un caillou qu'on a lancé en l'air et qui retombe forcément…. Et il n'y a plus là-dedans des histoires de curé, des choses de l'autre monde, le droit, la justice, qu'on n'a jamais vues, pas plus qu'on n'a vu le bon Dieu! Non, il n'y a que le besoin que nous avons tous d'être heureux…. Hein? mes bougres, dites-vous qu'on va s'entendre pour que chacun s'en donne par-dessus la tête, avec le moins de travail possible! Les machines travailleront pour nous, la journée de simple surveillance ne sera plus que de quatre heures; peut-être même qu'on arrivera à se croiser complètement les bras. Et partout des plaisirs, tous les besoins cultivés et contentés, oui! de la viande, du vin, des femmes, trois fois davantage qu'on n'en peut prendre aujourd'hui, parce qu'on se portera mieux. Plus de pauvres, plus de malades, plus de vieux, à cause de l'organisation meilleure, de la vie moins dure, des bons hôpitaux, des bonnes maisons de retraite. Un paradis! toute la science mise à se la couler douce! la vrai jouissance enfin d'être vivant!

Buteau, emballé, donna un coup de poing sur une table, en gueulant:

—L'impôt, foutu! le tirage au sort, foutu! tous les embêtements, foutus! rien que le plaisir!… Je signe.

—Bien sûr, déclara Delhomme sagement. Faudrait être l'ennemi de son corps pour ne pas signer.

Fouan approuva, ainsi que Macqueron, Clou et les autres. Bécu, stupéfié, bouleversé dans ses idées autoritaires, vint demander tout bas à Hourdequin s'il ne fallait pas coffrer ce brigand, qui attaquait l'empereur. Mais le fermier le calma d'un haussement d'épaules. Ah! oui, le bonheur! on le rêvait par la science après l'avoir rêvé par le droit: c'était peut-être plus logique, ça n'était toujours pas pour le lendemain. Et il partait de nouveau, il appelait Jean, tout à la discussion, lorsque Lequeu céda brusquement à son besoin de s'en mêler, dont il étouffait, comme d'une rage contenue.

—A moins, lâcha-t-il de sa voix aigre, que vous ne soyez tous crevés avant ces belles affaires…. Crevés de faim ou crevés à coups de fusil par les gendarmes, si la faim vous rend méchants….

On le regardait, on ne comprenait pas.

—Certainement que, si le blé continue à venir d'Amérique, il n'existera plus dans cinquante ans un seul paysan en France…. Est-ce que notre terre pourra lutter avec celle de là-bas? A peine commencerons-nous à y essayer la vraie culture, que nous serons inondés de grains…. J'ai lu un livre qui en dit long, c'est vous autres qui êtes foutus….

Mais, dans son emportement, il eut la soudaine conscience de tous ces visages effarés, tournés vers lui. Et il n'acheva même pas sa phrase, il termina par un furieux geste, puis affecta de se replonger dans la lecture de son journal.

—C'est bien à cause du blé d'Amérique, déclara Canon, que vous serez foutus en effet, tant que le peuple ne s'emparera pas des grandes terres.

—Et moi, conclut Hourdequin, je vous répète qu'il ne faut point que ce blé entre…. Après ça, votez pour M. Rochefontaine, si vous assez de moi à la mairie et si vous voulez le blé à quinze francs.

Il remonta dans son cabriolet, suivi de Jean. Puis, comme ce dernier fouettait le cheval, après avoir échangé un regard d'entente avec Françoise, il dit à son maître, qui l'approuva d'un hochement de tête:

—Faudrait pas trop songer à ces machines-là, on en deviendrait fou.

Dans le cabaret, Macqueron parlait vivement à Delhomme, tout bas, tandis que Canon, qui avait repris son air de se ficher du monde, achevait le cognac en blaguant Jésus-Christ démonté, qu'il appelait «mademoiselle Quatre-vingt-treize». Mais Buteau, sortant d'une songerie, s'aperçut brusquement que Jean s'en était allé, et il resta surpris de retrouver là Françoise, à la porte de la salle, où elle était venue se planter en compagnie de Berthe, pour entendre. Cela le fâcha d'avoir perdu son temps à la politique, lorsqu'il avait des affaires sérieuses. Cette saleté de politique, elle vous prenait tout de même au ventre. Il eut, dans un coin, une longue explication avec Coelina, qui finit par l'empêcher de faire un esclandre immédiat; valait mieux que Françoise retournât chez lui d'elle-même, quand on l'aurait calmée; et il partit à son tour, en menaçant de la venir chercher avec une corde et un bâton, si on ne la décidait pas.

Le dimanche suivant, M. Rochefontaine fut élu député, et Hourdequin ayant envoyé sa démission au préfet, Macqueron enfin devint maire, crevant dans sa peau d'insolent triomphe.

Ce soir-là, on surprit Lengaigne, enragé, qui posait culotte à la porte de son rival victorieux. Et il gueula:

—Je fais où ça me dit, maintenant que les cochons gouvernent!

VI

La semaine se passa, Françoise s'entêtait à ne pas rentrer chez sa soeur, et il y eut scène abominable, sur la route: Buteau, qui la traînait par les cheveux, dut la lâcher, cruellement mordu au pouce; si bien que Macqueron prit peur et qu'il mit lui-même la jeune fille à la porte, en lui déclarant que, comme représentant de l'autorité, il ne pouvait l'encourager davantage dans sa révolte.

Mais justement la Grande passait, et elle emmena Françoise. Agée de quatre-vingt-huit ans, elle ne se préoccupait de sa mort que pour laisser à ses héritiers, avec sa fortune, le tracas de procès sans fin: une complication de testament extraordinaire, embrouillée par plaisir, où sous le prétexte de ne faire du tort à personne, elle les forçait de se dévorer tous; une idée à elle, puisqu'elle ne pouvait emporter ses biens, de s'en aller au moins avec la consolation qu'ils empoisonneraient les autres. Et elle n'avait de la sorte pas de plus gros amusement que de voir la famille se manger. Aussi s'empressa-t-elle d'installer sa nièce dans sa maison, combattue un instant par sa ladrerie, décidée tout de suite à la pensée d'en tirer beaucoup de travail contre peu de pain. En effet, dès le soir, elle lui fit laver l'escalier et la cuisine. Puis, lorsque Buteau se présenta, elle le reçut debout, de son bec mauvais de vieil oiseau de proie; et lui, qui parlait de tout casser chez Macqueron, il trembla, il bégaya, paralysé par l'espoir de l'héritage, n'osant entrer en lutte avec la terrible Grande.

—J'ai besoin de Françoise, je la garde, puisqu'elle ne se plaît pas chez vous…. Du reste, la voici majeure, vous avez des comptes à lui rendre. Faudra en causer.

Buteau partit, furieux, épouvanté des embêtements qu'il sentait venir.

Huit jours après, en effet, vers le milieu d'août, Françoise eut vingt et un ans. Elle était sa maîtresse, à cette heure. Mais elle n'avait guère fait que changer de misère, car elle aussi tremblait devant sa tante, et elle se tuait de travail, dans cette maison froide d'avare, où tout devait reluire naturellement, sans qu'on dépensât ni savon ni brosse: de l'eau pure et des bras, ça suffisait. Un jour, pour s'être oubliée jusqu'à donner du grain aux poules, elle faillit avoir la tête fendue d'un coup de canne. On racontait que, soucieuse d'épargner les chevaux, la Grande attelait son petit-fils Hilarion à la charrue; et, si l'on inventait ça, la vérité était qu'elle le traitait en vraie bête, tapant sur lui, le massacrant d'ouvrage, abusant de sa force de brute, à le laisser sur le flanc, mort de fatigue, si mal nourri d'ailleurs, de croûtes et d'égouttures comme le cochon, qu'il crevait continuellement de faim, dans son aplatissement de terreur. Lorsque Françoise comprit qu'elle complétait la paire, à l'attelage, elle n'eut plus qu'une envie, quitter la maison. Et ce fut alors que, brusquement, la volonté lui vint de se marier.

Elle, simplement, désirait en finir. Plutôt que de se remettre avec Lise, elle se serait fait tuer, raidie dans une de ces idées de justice, qui, enfant, la ravageaient déjà. Sa cause était la seule juste, elle se méprisait d'avoir patienté si longtemps; et elle restait muette sur Buteau, elle ne parlait durement que de sa soeur, sans laquelle on aurait pu continuer à loger ensemble. Aujourd'hui que c'était cassé, bien cassé, elle vivait dans l'unique pensée de se faire rendre son bien, sa part d'héritage. Ça la tracassait du matin au soir, elle s'emportait parce qu'il fallait des formalités, à n'en point sortir. Comment? ceci est à moi, ceci est à toi, et l'on n'en finissait pas en trois minutes! C'était donc qu'on s'entendait pour la voler? Elle soupçonnait toute la famille, elle en arrivait à se dire que, seul, un homme, un mari, la tirerait de là. Sans doute, Jean n'avait pas grand comme la main de terre, et il était son aîné de quinze ans. Mais aucun autre garçon ne la demandait, pas un peut-être ne se serait risqué, à cause des histoires chez Buteau, que personne ne voulait avoir contre soi, tant on le craignait à Rognes. Puis, quoi? elle était allée une fois avec Jean; ça ne faisait trop rien, puisqu'il n'y avait pas eu de suite; seulement, il était bien doux, bien honnête. Autant celui-là, du moment qu'elle n'en aimait pas d'autre et qu'elle en prenait un, n'importe lequel, pour qu'il la défendît et pour que Buteau enrageât. Elle aussi aurait un homme à elle.

Jean, lui, avait gardé une grande amitié au coeur. Son envie de l'avoir s'était calmée, et beaucoup, à la désirer si longtemps. Il ne revenait pas moins à elle très gentiment, se regardant comme son homme, puisque des promesses étaient échangées. Il avait patienté jusqu'à sa majorité, sans la contrarier dans son idée d'attendre, l'empêchant au contraire de mettre les choses contre elle, chez sa soeur. Maintenant, elle pouvait donner plus de raisons qu'il n'en fallait pour avoir les braves gens de son côté. Aussi, tout en blâmant la façon brutale dont elle était partie, lui répétait-il qu'elle tenait le bon bout. Enfin, quand elle voudrait causer du reste, il était prêt.

Le mariage fut arrêté ainsi, un soir qu'il était venu la retrouver, derrière l'étable de la Grande. Une vieille barrière pourrie s'ouvrait là, sur une impasse, et tous deux restèrent accotés, lui dehors, elle dedans, avec le ruisseau de purin qui leur coulait entre les jambes.

—Tu sais, Caporal, dit-elle la première, en le regardant dans les yeux, si ça te va encore, ça me va, à cette heure.

Il la regardait fixement, lui aussi, il répondit d'une voix lente:

—Je ne t'en reparlais plus, parce que j'aurais eu l'air d'en vouloir à ton bien…. Mais tu as tout de même raison, c'est le moment.

Un silence régna. Il avait posé la main sur celle de la jeune fille, qu'elle appuyait à la barrière. Ensuite, il reprit:

—Et il ne faut pas que l'idée de la Cognette te tourmente, à cause des histoires qui ont couru…. Voici bien trois ans que je ne lui ai plus seulement touché la peau.

—Alors, c'est comme moi, déclara-t-elle, je ne veux point que l'idée de Buteau te taquine…. Le cochon gueule partout qu'il m'a eue. Peut-être bien que tu le crois?

—Tout le monde le croit dans le pays, murmura-t-il, pour éluder la question.

Puis, comme elle le regardait toujours:

—Oui, je l'ai cru…. Et, vrai! je comprenais ça; car je connais le bougre, tu ne pouvais pas faire autrement que d'y passer.

—Oh! il a essayé, il m'a assez pétri le corps! Mais, si je te jure que jamais il n'est allé au bout, me croiras-tu?

—Je te crois.

Pour lui marquer son plaisir, il acheva de lui prendre la main, la garda serrée dans la sienne, le bras accoudé sur la barrière. S'étant aperçu que l'écoulement de l'étable mouillait ses souliers, il avait écarté les jambes.

—Tu semblais rester chez lui de si bon coeur, ça aurait pu t'amuser qu'il t'empoignât….

Elle eut un malaise, son regard si droit et si franc s'était baissé.

—D'autant plus que tu ne voulais pas davantage avec moi, tu te rappelles? N'importe, cet enfant que j'enrageais de ne pas t'avoir fait, vaut mieux aujourd'hui qu'il reste à faire. C'est tout de même plus propre.

Il s'interrompit, il lui fit remarquer qu'elle était dans le ruisseau.

—Prends garde, tu te trempes.

Elle écarta ses pieds à son tour, elle conclut:

—Alors, nous sommes d'accord.

—Nous sommes d'accord, fixe la date qu'il te plaira.

Et ils ne s'embrassèrent même point, ils se secouèrent la main, en bons amis, par-dessus la barrière. Puis, chacun d'eux s'en alla de son côté.

Le soir, lorsque Françoise dit sa volonté d'épouser Jean, en expliquant qu'il lui fallait un homme pour la faire rentrer dans son bien, la Grande ne répondit rien d'abord. Elle était restée droite, avec ses yeux ronds; elle calculait la perte, le gain, le plaisir qu'elle y aurait; et, le lendemain seulement, elle approuva le mariage. Toute la nuit, sur sa paillasse, elle avait roulé l'affaire, car elle ne dormait presque plus, elle demeurait les paupières ouvertes jusqu'au jour, à imaginer des choses désagréables contre la famille. Ce mariage lui était apparu gros de telles conséquences pour tout le monde, qu'elle en avait brûlé d'une vraie fièvre de jeunesse. Déjà, elle prévoyait les moindres ennuis, elle les compliquait, les rendait mortels. Si bien qu'elle déclara à sa nièce vouloir se charger de tout, par amitié. Elle lui dit ce mot, accentué d'un terrible brandissement de canne: puisqu'on l'abandonnait, elle lui servirait de mère; et on allait voir ça!

En premier lieu, la Grande fit comparaître devant elle son frère Fouan, pour causer de ses comptes de tutelle. Mais le vieux ne put donner une seule explication. Si on l'avait nommé tuteur, ce n'était pas de sa faute; et, au demeurant, puisque M. Baillehache avait tout fait, fallait s'adresser à M. Baillehache. Du reste, dès qu'il s'aperçut qu'on travaillait contre les Buteau, il exagéra son ahurissement. L'âge et la conscience de sa faiblesse le laissaient éperdu, lâche, à la merci de tous. Pourquoi donc se serait-il fâché avec les Buteau? Deux fois déjà, il avait failli retourner chez eux, après des nuits de frissons, tremblant d'avoir vu Jésus-Christ et la Trouille rôder dans sa chambre, enfoncer leurs bras nus jusque sous le traversin, pour lui voler les papiers. Bien sûr qu'on finirait par l'assassiner au Château, s'il ne filait pas, un soir. La Grande, ne pouvant rien tirer de lui, le renvoya épouvanté, en criant qu'il irait en justice, si l'on avait touché à la part de la petite. Delhomme, qu'elle effraya ensuite, comme membre du conseil de famille, rentra chez lui malade, au point que Fanny accourut derrière son dos dire qu'ils préféraient y être de leur poche, plutôt que d'avoir des procès. Ça marchait, ça commençait à être amusant.

La question était de savoir s'il fallait d'abord entamer l'affaire du partage des biens ou procéder tout de suite au mariage. La Grande y songea deux nuits, puis se prononça pour le mariage immédiat: Françoise marié à Jean, réclamant sa part, assistée de son mari, ça augmenterait l'embêtement des Buteau. Alors, elle bouscula les choses, retrouva des jambes de jeune garce, s'occupa des papiers de sa nièce, se fit remettre ceux de Jean, régla tout à la mairie et à l'église, poussa la passion jusqu'à prêter l'argent nécessaire, contre un papier signé des deux, et où la somme fut doublée, pour les intérêts. Ce qui lui arrachait le coeur, c'étaient les verres de vin forcément offerts, au milieu des apprêts; mais elle avait son vinaigre tourné, son chasse-cousin, si imbuvable, qu'on se montrait d'une grande discrétion. Elle décida qu'il n'y aurait point de repas, à cause des ennuis de famille: la messe et un coup de chasse-cousin, simplement, pour trinquer au bonheur du ménage. Les Charles, invités, s'excusèrent, prétextant les soucis que leur causait leur gendre Vaucogne. Fouan, inquiet, se coucha, fit dire qu'il était malade. Et, des parents, il ne vint que Delhomme, qui voulut bien être l'un des témoins de Françoise, afin de marquer l'estime où il tenait Jean, un bon sujet. De son côté, celui-ci n'amena que ses témoins, son maître Hourdequin et un des serviteurs de la ferme. Rognes était en l'air, ce mariage si rondement mené, gros de tant de batailles, fut guetté de chaque porte. A la mairie, Macqueron, devant l'ancien maire, exagéra les formalités, tout gonflé de son importance. A l'église, il y eut un incident pénible, l'abbé Madeline s'évanouit, en disant sa messe. Il n'allait pas bien, il regrettait ses montagnes, depuis qu'il vivait dans la plate Beauce, navré de l'indifférence religieuse de ses nouveaux paroissiens, si bouleversé des commérages et des disputes continuelles des femmes, qu'il n'osait même plus les menacer de l'enfer. Elles l'avaient senti faible, elles en abusaient jusqu'à le tyranniser dans les choses du culte. Pourtant Coelina, Flore, toutes, montrèrent un grand apitoiement de ce qu'il était tombé le nez sur l'autel, et elles déclarèrent que c'était un signe de mort prochaine pour les mariés.