On avait décidé que Françoise continuerait à loger chez la Grande, tant que le partage ne serait pas fait, car elle avait arrêté, dans sa volonté de fille têtue, qu'elle aurait la maison. A quoi bon louer ailleurs, pour quinze jours? Jean, qui devait rester charretier à la ferme, en attendant, viendrait simplement la retrouver, chaque soir. Leur nuit de noce fut toute bête et triste, bien qu'ils ne fussent pas fâchés d'être enfin ensemble. Comme il la prenait, elle se mit à pleurer si fort qu'elle en suffoquait; et pourtant il ne lui avait pas fait de mal, il y était allé, au contraire, très gentiment. Le pire était qu'au milieu de ses sanglots elle lui répondait qu'elle n'avait rien contre lui, qu'elle pleurait sans pouvoir s'arrêter, en ne sachant même pas pourquoi. Naturellement, une pareille histoire n'était guère de nature à échauffer un homme. Il eut beau ensuite la reprendre, la garder dans ses bras, ils n'y éprouvèrent point de plaisir, moins encore que dans la meule, la première fois. Ces choses-là, comme il l'expliqua, quand ça ne se faisait pas tout de suite, ça perdait de son goût. D'ailleurs, malgré ce malaise, cette sorte de gêne qui leur avait barbouillé le coeur à l'un et à l'autre, ils étaient très d'accord, ils achevèrent la nuit ne pouvant dormir, à décider de quelle façon marcheraient les choses, lorsqu'ils auraient la maison et la terre.
Dès le lendemain, Françoise exigea le partage. Mais la Grande n'était plus si pressée: d'abord, elle voulait faire traîner le plaisir, en tirant le sang de la famille à coups d'épingle; ensuite, elle avait su trop bien profiter de la petite et de son mari, qui, chaque soir, payait de deux heures de travail son loyer de la chambre, pour être impatiente de les voir la quitter et s'installer chez eux. Cependant, il lui fallut aller demander aux Buteau comment ils entendaient le partage. Elle-même, au nom de Françoise, exigeait la maison, la moitié de la pièce de labour, la moitié du pré, et abandonnait la moitié de la vigne, un arpent, qu'elle estimait valoir la maison, à peu près. C'était juste et raisonnable, en somme, car ce règlement à l'amiable aurait évité de mettre dans l'affaire la justice, qui en garde toujours trop gras aux mains. Buteau, que l'entrée de la Grande avait révolutionné, forcé qu'il était de la respecter, celle-là, à cause de ses sous, ne put en entendre davantage. Il sortit violemment, de crainte d'oublier son intérêt jusqu'à taper dessus. Et Lise, restée seule, le sang aux oreilles, bégaya de colère.
—La maison, elle veut la maison, cette dévergondée, cette rien du tout, qui s'est mariée sans même me venir voir!… Eh bien! ma tante, dites-lui que le jour où elle aura la maison, faudra sûrement que je sois crevée.
La Grande demeura calme.
—Bon! bon! ma fille, pas besoin de se tourner le sang…. Tu veux aussi la maison, c'est ton droit. On va voir.
Et, pendant trois jours, elle voyagea ainsi, entre les deux soeurs, portant de l'une à l'autre les sottises qu'elles s'adressaient, les exaspérant à ce point que toutes les deux faillirent se mettre au lit. Elle, sans se lasser, faisait valoir combien elle les aimait et quelle reconnaissance ses nièces lui devraient, pour s'être résignée à ce métier de chien. Enfin, il fut convenu qu'on partagerait la terre, mais que la maison et le mobilier, ainsi que les bêtes, seraient vendus judiciairement, puisqu'on ne pouvait s'entendre. Chacune des deux soeurs jurait qu'elle rachèterait la maison n'importe à quel prix, quitte à y laisser sa dernière chemise.
Grosbois vint donc arpenter les biens et les diviser en deux lots. Il y avait un hectare de prairie, un autre de vignes, deux de labour, et c'était ces derniers surtout, au lieu dit des Cornailles, que Buteau, depuis son mariage, s'entêtait à ne pas lâcher, car ils touchaient au champ qu'il tenait lui-même de son père, ce qui constituait une pièce de près de trois hectares, telle que pas un paysan de Rognes n'en possédait. Aussi, quel enragement, lorsqu'il vit Grosbois installer son équerre et planter les jalons! La Grande était là, à surveiller, Jean ayant préféré ne pas y être, de peur d'une bataille. Et une discussion s'engagea, car Buteau voulait que la ligne fût tirée parallèlement au vallon de l'Aigre, de façon que son champ restât soudé à son lot, quel qu'il fût; tandis que la tante exigeait que la division fût faite perpendiculairement, dans l'unique but de le contrarier. Elle l'emporta, il serra les poings, étranglé de fureur contenue.
—Alors, nom de Dieu! si je tombe sur le premier lot, je serai coupé en deux, j'aurai ça d'un côté et mon champ de l'autre?
—Dame! mon petit, c'est à toi de tirer le lot qui t'arrange.
Il y avait un mois que Buteau ne décolérait pas. D'abord, la fille lui échappait; il était malade de désir rentré, depuis qu'il ne lui prenait plus la chair à poignées sous la jupe, avec l'espoir obstiné de l'avoir toute un jour; et, après le mariage, l'idée que l'autre la tenait dans son lit, s'en donnait sur elle tant qu'il voulait, avait achevé de lui allumer le sang du corps. Puis, maintenant, c'était la terre que l'autre lui retirait des bras pour la posséder, elle aussi. Autant lui couper un membre. La fille encore, ça se retrouvait; mais la terre, une terre qu'il regardait comme sienne, qu'il s'était juré de ne jamais rendre! Il voyait rouge, cherchait des moyens, rêvait confusément des violences, des assassinats, que la terreur des gendarmes l'empêchait seule de commettre.
Enfin un rendez-vous fut pris chez M. Baillehache, où Buteau et Lise se retrouvèrent pour la première fois en face de Françoise et de Jean, que la Grande avait accompagnés par plaisir, sous le prétexte d'empêcher les choses de tourner au vilain. Ils entrèrent tous les cinq, raides, silencieux, dans le cabinet. Les Buteau s'assirent à droite. Jean, à gauche, resta debout derrière Françoise, comme pour dire qu'il n'en était pas, qu'il venait simplement autoriser sa femme. Et la tante prit place au milieu, maigre et haute, tournant ses yeux ronds et son nez de proie sur les uns, puis sur les autres, satisfaite. Les deux soeurs n'avaient même pas semblé se connaître, sans un mot, sans un regard, le visage dur. Il n'y eut qu'un coup d'oeil échangé entre les hommes, rapide, luisant et à fond, pareil à un coup de couteau.
—Mes amis, dit M. Baillehache, que ces attitudes dévorantes laissaient calme, nous allons terminer avant tout le partage des terres, sur lequel vous êtes d'accord.
Cette fois, il exigea d'abord les signatures. L'acte se trouvait prêt, la désignation des lots seule demeurait en blanc, à la suite des noms; et tous durent signer avant le tirage au sort, auquel il fit procéder séance tenante, afin d'éviter tout ennui.
Françoise ayant amené le numéro deux, Lise dut prendre le numéro un, et la face de Buteau devint noire, sous le flot qui en gonfla les veines. Jamais de chance! sa parcelle tranchée en deux! cette garce de cadette et son mâle plantés là, avec leur part, entre son morceau de gauche et son morceau de droite!
—Nom de Dieu de nom de Dieu! jura-t-il entre ses dents. Sacré cochon de bon Dieu!
Le notaire le pria d'attendre d'être dans la rue.
—Il y a que ça nous coupe là-haut, en plaine, fit remarquer Lise, sans se tourner vers sa soeur. Peut-être qu'on consentira à faire un échange. Ça nous arrangerait et ça ne ferait du tort à personne.
—Non! dit Françoise sèchement.
La Grande approuva d'un signe de tête: ça portait malheur, de défaire ce que le sort avait fait. Et ce coup malicieux du destin l'égayait, tandis que Jean n'avait pas bougé, derrière sa femme, si résolu à se tenir à l'écart, que son visage n'exprimait rien.
—Voyons, reprit le notaire, tâchons d'en finir, ne nous amusons pas.
Les deux soeurs, d'une commune entente, l'avaient choisi pour procéder à la licitation de la maison, des meubles et des bêtes. La vente par voie d'affiches fut fixée au deuxième dimanche du mois: elle se ferait dans son étude, et le cahier des charges portait que l'adjudicataire aurait le droit d'entrer en jouissance le jour même de l'adjudication. Enfin, après la vente, le notaire procéderait aux divers règlements de compte, entre les cohéritières. Tout cela fut accepté, sans discussion.
Mais, à ce moment, Fouan, qu'on attendait comme tuteur, fut introduit par un clerc, qui empêcha Jésus-Christ d'entrer, tellement le bougre était soûl. Bien que Françoise fût majeure depuis un mois, les comptes de tutelle n'étaient pas rendus encore, ce qui compliquait les choses; et il devenait nécessaire de s'en débarrasser, pour dégager la responsabilité du vieux. Il les regardait, les uns et les autres, de ses petits yeux écarquillés; il tremblait, dans sa peur croissante d'être compromis et de se voir traîner en justice.
Le notaire donna lecture du relevé des comptes. Tous l'écoutaient, les paupières battantes, anxieux de ne pas toujours comprendre, redoutant, s'ils laissaient passer un mot, que leur malheur ne fût dans ce mot.
—Avez-vous des réclamations à faire? demanda M. Baillehache, quand il eut fini.
Ils restèrent effarés. Quelles réclamations? Peut-être bien qu'ils oubliaient des choses, qu'ils y perdaient.
—Pardon, déclara brusquement la Grande, mais ça ne fait pas du tout le compte de Françoise, ça! et faut vraiment que mon frère se bouche l'oeil exprès, pour ne pas voir qu'elle est volée!
Fouan bégaya.
—Hein? quoi?… Je ne lui ai pas pris un sou, devant Dieu, je le jure!
—Je dis que Françoise, depuis le mariage de sa soeur, ce qui fait depuis cinq ans bientôt, est restée dans le ménage comme servante, et qu'on lui doit des gages.
Buteau, à ce coup imprévu, sauta sur sa chaise. Lise, elle-même, étouffa.
—Des gages!… Comment? à une soeur!… Ah bien! ce serait trop cochon!
M. Baillehache dut les faire taire, en affirmant que la mineure avait parfaitement le droit de réclamer des gages, si elle le voulait.
—Oui, je veux, dit Françoise. Je veux tout ce qui est à moi.
—Et ce qu'elle a mangé, alors? cria Buteau hors de lui. Ça ne traînait pas avec elle, le pain et la viande. On peut la tâter, elle n'est pas grasse de lécher les murs, la feignante!
—Et le linge, et les robes? continua furieusement Lise. Et le blanchissage? qu'en deux jours elle vous salissait une chemise, tellement elle suait!
Françoise, vexée, répondit:
—Si je suais tant que ça, c'est donc que je travaillais.
—La sueur, ça sèche, ça ne salit pas, ajouta la Grande.
De nouveau, M. Baillehache intervint. Et il leur expliqua que c'était un compte à faire, les gages d'un côté, la nourriture et l'entretien de l'autre. Il avait pris une plume, il essaya d'établir ce compte sur leurs indications. Mais ce fut terrible. Françoise, soutenue par la Grande, avait des exigences, estimait son travail très cher, énumérait tout ce qu'elle faisait dans la maison, et les vaches, et le ménage, et la vaisselle, et les champs, où son beau-frère l'employait comme un homme. De leur côté, les Buteau, exaspérés, grossissaient la note des frais, comptaient les repas, mentaient sur les vêtements, réclamaient jusqu'à l'argent des cadeaux faits aux jours de fête. Pourtant, malgré leur âpreté, il arriva qu'ils redevaient cent quatre-vingt-six francs. Ils en restèrent les mains tremblantes, les yeux enflammés, cherchant encore ce qu'ils pourraient déduire.
On allait accepter le chiffre, lorsque Buteau cria:
—Minute! et le médecin, quand elle a eu son sang arrêté…. Il est venu deux fois. Ça fait six francs.
La Grande ne voulut pas qu'on tombât d'accord sur cette victoire des autres, et elle bouscula Fouan, exigeant qu'il se souvînt des journées que la petite avait faites pour la ferme, autrefois, lorsqu'il demeurait dans la maison. Était-ce cinq ou six journées à trente sous? Françoise criait six, Lise cinq, violemment, comme si elles se fussent jeté des pierres. Et le vieux, éperdu, donnait raison à l'une, donnait raison à l'autre, en se tapant le front de ses deux poings. Françoise l'emporta, le chiffre total fut de cent quatre-vingt-neuf francs.
—Alors, cette fois, c'est bien tout? demanda le notaire.
Buteau, sur sa chaise, semblait anéanti, écrasé par ce compte qui grossissait toujours, ne luttant plus, se croyant au bout du malheur. Il murmura d'une voix dolente:
—Si l'on veut ma chemise, je vas l'ôter.
Mais la Grande réservait un dernier coup, terrible, quelque chose de gros et de bien simple, que tout le monde oubliait.
—Écoutez-donc, et les cinq cents francs de l'indemnité, pour le chemin, là-haut?
D'un saut, Buteau se trouva debout, les yeux hors de la tête, la bouche ouverte. Rien à dire, pas de discussion possible: il avait touché l'argent, il devait en rendre la moitié. Un instant, il chercha; puis, ne trouvant pas de retraite, dans la folie qui montait et lui battait le crâne, il se rua brusquement sur Jean.
—Bougre de salop, qui a tué notre bonne amitié! Sans toi, on serait encore en famille, tous collés, tous gentils!
Jean, très raisonnable dans son silence, dut se mettre sur la défensive.
—Touche pas ou je cogne!
Vivement, Françoise et Lise s'étaient levées, se plantant chacune devant son homme, le visage gonflé de leur haine lentement accrue, les ongles enfin dehors, prêtes à s'arracher la peau. Et une bataille générale, que ni la Grande ni Fouan ne semblaient disposés à empêcher, aurait sûrement fait voler les bonnets et les cheveux, si le notaire n'était sorti de son flegme professionnel.
—Mais, nom d'un chien! attendez d'être dans la rue! C'est agaçant, qu'on ne puisse tomber d'accord sans se battre!
Lorsque tous, frémissants, se tinrent tranquilles, il ajouta:
—Vous l'êtes, d'accord, n'est-ce pas?… Eh bien! je vais arrêter les comptes de tutelle, on les signera, puis nous procéderons à la vente de la maison, pour en finir…. Allez-vous-en, et soyez sages, les bêtises coûtent cher, des fois!
Cette parole acheva de les calmer. Mais, comme ils sortaient, Jésus-Christ, qui avait attendu le père, insulta toute la famille, en gueulant que c'était une vraie honte, de fourrer un pauvre vieux dans ces sales histoires, pour le voler bien sûr; et, attendri par l'ivresse, il l'emmena comme il l'avait amené, sur la paille d'une charrette, empruntée à un voisin. Les Buteau filèrent d'un côté, la Grande poussa Jean et Françoise au Bon Laboureur, où elle se fit payer du café noir. Elle rayonnait.
—J'ai tout de même bien ri! conclut-elle, en mettant le reste du sucre dans sa poche.
Ce jour-là encore, la Grande eut une idée. En rentrant à Rognes, elle courut s'entendre avec le père Saucisse, un de ses anciens amoureux, disait-on. Comme les Buteau avaient juré qu'ils pousseraient la maison, contre Françoise, jusqu'à y laisser la peau, elle s'était dit que, si le vieux paysan la poussait de son côté, les autres peut-être ne se méfieraient pas et la lui lâcheraient; car il se trouvait leur voisin, il pouvait avoir l'envie de s'agrandir. Tout de suite, il accepta, moyennant un cadeau. Si bien que, le deuxième dimanche du mois, aux enchères, les choses se passèrent comme elle l'avait prévu. De nouveau, dans l'étude de maître Baillehache, les Buteau étaient d'un côté, Françoise et Jean de l'autre, avec la Grande; et il y avait du monde; quelques paysans, venus avec l'idée vague d'acheter, si c'était pour rien. Mais, en quatre ou cinq enchères, jetées d'une voix brève par Lise et Françoise, la maison monta à trois mille cinq cents francs, ce qu'elle valait. Françoise, à trois mille huit, s'arrêta. Alors, le père Saucisse entra en scène, décrocha les quatre mille, mit encore cinq cents francs. Effarés, les Buteau se regardèrent: ce n'était plus possible, l'idée de tout cet argent les glaçait. Lise, pourtant, se laissa emporter jusqu'à cinq mille. Et elle fut écrasée, lorsque le vieux paysan, d'un seul coup, sauta à cinq mille deux. C'était fini, la maison lui fut adjugée à cinq mille deux cents francs. Les Buteau ricanèrent, cette grosse somme serait bonne à toucher, du moment que Françoise et son vilain bougre, eux aussi, étaient battus.
Cependant, lorsque Lise, de retour à Rognes, rentra dans cette antique demeure, où elle était née, où elle avait vécu, elle se mit à sangloter. Buteau, de même, étranglait, serré à la gorge, au point qu'il finit par se soulager sur elle, en jurant que, lui, aurait donné jusqu'au dernier poil de son corps; mais ces sans-coeurs de femmes, ça ne vous avait la bourse ouverte, comme les cuisses, que pour la godaille. Il mentait, c'était lui qui l'avait arrêtée; et ils se battirent. Ah! la pauvre vieille maison patrimoniale des Fouan, bâtie il y avait trois siècles par un ancêtre, aujourd'hui branlante, lézardée, tassée, raccommodée de toutes parts, le nez tombé en avant sous le souffle des grands vents de la Beauce! Dire que la famille l'habitait depuis trois cents ans, qu'on avait fini par l'aimer et par l'honorer comme une vraie relique, si bien qu'elle comptait lourd dans les héritages! D'une gifle, Buteau renversa Lise, qui se releva et faillit lui casser la jambe d'une ruade.
Le lendemain soir, ce fut autre chose, le coup de tonnerre éclata. Le père Saucisse étant allé, le matin, faire la déclaration de command, Rognes sut, dès midi, qu'il avait acheté la maison pour le compte de Françoise, autorisée par Jean; et non seulement la maison, mais encore les meubles, Gédéon et la Coliche. Chez les Buteau, il y eut un hurlement de douleur et de détresse, comme si la foudre était entrée. L'homme, la femme, tombés à terre, pleuraient, gueulaient, dans le désespoir sauvage de n'être pas les plus forts, d'avoir été joués par cette garce de gamine. Ce qui les affolait, c'était surtout d'entendre qu'on riait d'eux dans tout le village, tant ils avaient peu montré de malignité. Nom de Dieu! s'être fait rouler ainsi, se laisser foutre à la porte de chez soi, en un tour de main! Ah! non, par exemple, on allait voir!
Quand la Grande se présenta, le soir même, au nom de Françoise, pour s'entendre poliment avec Buteau sur le jour où il comptait déménager, il la flanqua dehors, perdant toute prudence, répondant d'un seul mot.
—Merde!
Elle s'en alla très contente, elle lui cria simplement qu'on enverrait l'huissier. Dès le lendemain, en effet, Vimeux, pâle et inquiet, plus minable qu'à l'ordinaire, monta la rue, frappa avec précaution, guetté par les commères des maisons voisines. On ne répondit pas, il dut frapper plus fort, il osa appeler, en expliquant que c'était pour la sommation d'avoir à déguerpir. Alors, la fenêtre du grenier s'ouvrit, une voix gueula le mot, le même, l'unique:
—Merde!
Et un pot plein de la chose fut vidé. Trempé du haut en bas, Vimeux dut remporter la sommation. Rognes s'en tient encore les côtes.
Mais, tout de suite, la Grande avait emmené Jean à Châteaudun, chez l'avoué. Celui-ci leur expliqua qu'il fallait au moins cinq jours, avant d'en arriver à l'expulsion: le référé introduit, l'ordonnance rendue par le président, la levée au greffe de cette ordonnance, enfin l'expulsion, pour laquelle l'huissier se ferait aider des gendarmes, s'il le fallait. La Grande discuta afin de gagner un jour, et lorsqu'elle fut de retour à Rognes, comme on était au mardi, elle annonça partout que, le samedi soir, les Buteau seraient jetés dans la rue à coups de sabre, ainsi que des voleurs, s'ils n'avaient pas d'ici là quitté la maison de bonne grâce.
Quand on répéta la nouvelle à Buteau, il eut un geste de terrible menace. Il criait à qui voulait l'entendre qu'il ne sortirait pas vivant, que les soldats seraient obligés de démolir les murs, avant de l'en arracher. Et, dans le pays, on ne savait s'il faisait le fou, ou s'il l'était réellement devenu, tant sa colère touchait à l'extravagance. Il passait sur les routes, debout à l'avant de sa voiture, au galop de son cheval, sans répondre, sans crier gare; même on l'avait rencontré la nuit, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, revenant on ne savait d'où, du diable bien sûr. Un homme, qui s'était approché, avait reçu un grand coup de fouet. Il semait la terreur, le village fut bientôt en continuelle alerte. On s'aperçut, un matin, qu'il s'était barricadé chez lui; et des cris effroyables s'élevaient derrière les portes closes, des hurlements où l'on croyait reconnaître les voix de Lise et de ses deux enfants. Le voisinage en fut révolutionné, on tint conseil, un vieux paysan finit par se dévouer en appliquant une échelle à une fenêtre, pour monter voir. Mais la fenêtre s'ouvrit, Buteau renversa l'échelle et le vieux, qui faillit avoir les jambes rompues. Est-ce qu'on n'était pas libre chez soi? Il brandissait les poings, il gueulait qu'il aurait leur peau à tous, s'ils le dérangeaient encore. Le pis fut que Lise se montra, elle aussi, avec les deux mioches, lâchant des injures, accusant le monde de mettre le nez où il n'y avait que faire. On n'osa plus s'en mêler. Seulement, les transes grandirent à chaque nouveau vacarme, on venait écouter en frémissant les abominations qu'on entendait de la rue. Les malins croyaient qu'il avait son idée. D'autres juraient qu'il perdait la boule et que ça finirait par un malheur. Jamais on ne sut au juste.
Le vendredi, la veille du jour où l'on attendait l'expulsion, une scène surtout émotionna. Buteau, ayant rencontré son père près de l'église, se mit à pleurer comme un veau et s'agenouilla par terre, devant lui, en demandant pardon, d'avoir fait la mauvaise tête, anciennement. C'était peut-être bien ça qui lui portait malheur. Il le suppliait de revenir loger chez eux, il semblait croire que ce retour seul pouvait y ramener la chance. Fouan, ennuyé de ce qu'il braillait, étonné de son apparent repentir, lui promit d'accepter un jour, quand tous les embêtements de la famille seraient terminés.
Enfin, le samedi arriva. L'agitation de Buteau était allée en croissant, il attelait et dételait du matin au soir, sans raison; et les gens se sauvaient, devant cet enragement de courses en voiture, qui ahurissait par son inutilité. Le samedi, dès huit heures, il attela une fois encore, mais il ne sortit point, il se planta sur sa porte, appelant les voisins qui passaient, ricanant, sanglotant, hurlant son affaire en termes crus. Hein? c'était rigolo tout de même d'être emmerdé par une petite garce qu'on avait eue pour traînée pendant cinq ans! Oui, une putain! et sa femme aussi! deux fières putains, les deux soeurs, qui se battaient à qui y passerait la première! Il revenait à ce mensonge, avec des détails ignobles, pour se venger. Lise étant sortie, une querelle atroce s'engagea, il la rossa devant le monde, la renvoya détendue et soulagée, contenté, lui aussi, d'avoir tapé fort. Et il restait sur la porte à guetter la justice, il goguenardait, l'insultait: est-ce qu'elle se faisait foutre en chemin, la justice? Il ne l'attendait plus, il triomphait.
Ce fut seulement à quatre heures que Vimeux parut avec deux gendarmes. Buteau pâlit, ferma précipitamment la porte de la cour. Peut-être n'avait-il jamais cru qu'on irait jusqu'au bout. La maison tomba à un silence de mort. Insolent cette fois, sous la protection de la force année, Vimeux frappa des deux poings. Rien ne répondait. Les gendarmes durent s'en mêler, ébranlèrent la vieille porte à coup de crosse. Toute une queue d'hommes, de femmes et d'enfants les avaient suivis, Rognes entier était là, dans l'attente du siège annoncé. Et, brusquement, la porte se rouvrit, on aperçut Buteau debout à l'avant de sa voiture, fouettant son cheval, sortant au galop et poussant droit à la foule. Il clamait, au milieu des cris d'effroi:
—Je vas me neyer! je vas me neyer!
C'était foutu, il parlait d'en finir, de se jeter dans l'Aigre, avec sa voiture, son cheval, tout!
—Gare donc! je vas me neyer!
Une épouvante avait dispersé les curieux, devant les coups de fouet et le train emporté de la carriole. Mais, comme il la lançait sur la pente, à fracasser les roues, des hommes coururent pour l'arrêter. Cette sacrée tête de pioche était bien capable de faire le plongeon, histoire d'embêter les autres. On le rattrapa, il fallut batailler, sauter à la tête du cheval, monter dans la voiture. Quand on le ramena, il ne soufflait plus un mot, les dents serrées, tout le corps raidi, laissant s'accomplir le destin, dans la muette protestation de sa rage impuissante.
A ce moment, la Grande amenait Françoise et Jean, pour qu'ils prissent possession de la maison. Et Buteau se contenta de les regarder en face, du regard noir dont il suivait maintenant la fin de son malheur. Mais c'était le tour de Lise à crier, à se débattre, ainsi qu'une folle. Les gendarmes étaient là, qui lui répétaient de faire ses paquets et de filer. Fallait bien obéir, puisque son homme était assez lâche pour ne pas la défendre, en tapant dessus. Les poings aux hanches, elle tombait sur lui.
—Jean-foutre qui nous laisse flanquer à la rue! T'as pas de coeur, dis? que tu ne cognes pas sur ces cochons-la…. Va donc, lâche, lâche! t'es plus un homme!
Comme elle lui criait ça dans la face, exaspérée de son immobilité, il finit par la repousser si rudement, qu'elle en hurla. Mais il ne sortit point de son silence, il n'eut sur elle que son regard noir.
—Allons, la mère, dépêchons, dit Vimeux triomphant. Nous ne partirons que lorsque vous aurez remis les clefs aux nouveaux propriétaires.
Dès lors, Lise commença à déménager, dans un coup de fureur. Depuis trois jours, elle et Buteau avaient déjà porté beaucoup de choses, les outils, les gros ustensiles, chez leur voisine, la Frimat; et l'on comprit qu'ils s'attendaient tout de même à l'expulsion, car ils s'étaient mis d'accord avec la vieille femme, qui, pour leur donner le temps de se retourner, leur louait son chez elle, trop grand, en s'y réservant seulement la chambre de son homme paralytique. Puisque les meubles étaient vendus avec la maison, et les bêtes aussi, il ne restait à Lise qu'à emporter son linge, ses matelas, d'autres menues affaires. Tout dansa par la porte et les fenêtres, jusqu'au milieu de la cour, tandis que ses deux petits pleuraient en croyant leur dernier jour venu, Laure cramponnée à ses jupes, Jules étalé, vautré en plein déballage. Comme Buteau ne l'aidait même pas, les gendarmes, braves gens, se mirent à charger les paquets dans la voiture.
Mais tout se gâta encore, lorsque Lise aperçut Françoise et Jean, qui attendaient, derrière la Grande. Elle se rua, elle lâcha le flot amassé de sa rancune.
—Ah! salope, tu es venue voir avec ton salop…. Eh bien! tu vois notre peine, c'est comme si tu nous buvais le sang…. Voleuse, voleuse, voleuse!
Elle s'étranglait avec ce mot, elle revenait le jeter à sa soeur, chaque fois qu'elle apportait dans la cour un nouvel objet. Celle-ci ne répondait pas, très pâle, les lèvres amincies, les yeux brûlants; et elle affectait d'être toute à une surveillance blessante, suivant des yeux les choses, pour voir si on ne lui emportait rien. Justement, elle reconnut un escabeau de la cuisine, compris dans la vente.
—C'est à moi, ça, dit-elle d'une voix rude.
—A toi? alors, va le chercher! répondit l'autre, qui envoya l'escabeau nager dans la mare.
La maison était libre, Buteau prit le cheval par la bride, Lise ramassa ses deux enfants, ses deux derniers paquets, Jules sur le bras droit, Laure sur le bras gauche; puis, comme elle quittait enfin la vieille demeure, elle s'approcha de Françoise, elle lui cracha au visage.
—Tiens! v'là pour toi!
Sa soeur, tout de suite, cracha aussi.
—V'là pour toi!
Et Lise et Françoise, dans cet adieu de haine empoisonnée, s'essuyèrent lentement sans se quitter du regard, détachées à jamais, n'ayant plus d'autre lien que la révolte ennemie de leur même sang.
Enfin, rouvrant la bouche, Buteau gueula le mot du départ, avec un geste de menace vers la maison.
—A bientôt, nous reviendrons!
La Grande les suivit, pour voir jusqu'au bout, décidée d'ailleurs, maintenant que ceux-là étaient par terre, à se tourner contre les autres, qui la lâchaient si vite et qu'elle trouvait déjà trop heureux. Longtemps, des groupes stationnèrent, causant à demi voix. Françoise et Jean étaient entrés dans la maison vide.
Au moment où les Buteau, de leur côté, déballaient leurs nippes chez la Frimat, ils furent étonnés de voir paraître le père Fouan, qui demanda, suffoqué, effaré, avec un regard en arrière, comme si quelque malfaiteur le poursuivait:
—Y a-t-il un coin pour moi, ici? Je viens coucher.
C'était toute une épouvante qui le faisait galoper, en fuite du Château. Il ne pouvait plus se réveiller la nuit, sans que la Trouille en chemise promenât dans la chambre sa maigre nudité de garçon, à la recherche des papiers, qu'il avait fini par cacher dehors, au fond d'un trou de roche, muré de terre. Jésus-Christ l'envoyait, cette garce, à cause de sa légèreté, de sa souplesse, pieds nus, se coulant partout, entre les chaises, sous le lit, ainsi qu'une couleuvre; et elle se passionnait à cette chasse, persuadée que le vieux reprenait les papiers sur lui en s'habillant, furieuse de ne pas découvrir où il les déposait, avant de se coucher; car il n'y avait certainement rien dans le lit, elle y enfonçait son bras mince, le sondait d'une main adroite, dont le grand-père devinait à peine le frôlement. Mais voilà qu'après le déjeuner, ce jour-là, il avait été pris d'une faiblesse, étourdi, culbuté près de la table. Et, en revenant à lui, si assommé encore qu'il ne rouvrait pas les yeux, il s'était retrouvé par terre, à la même place, il avait eu l'émotion de sentir que Jésus-Christ et la Trouille le déshabillaient. Au lieu de lui porter secours, les bougres n'avaient qu'une idée, profiter vite de l'occasion, le visiter. Elle surtout y mettait une brutalité colère, n'y allant plus doucement, tirant sur la veste, sur la culotte, et aïe donc! regardant jusqu'à la peau, dans tous les trous, afin d'être sûre qu'il n'y avait pas fourré son magot. Des deux poings elle le retournait, lui écartait les membres, le fouillait comme une vieille poche vide. Rien! Où donc avait-il sa cachette? C'était à l'ouvrir pour voir dedans! Une telle terreur d'être assassiné, s'il bougeait, l'avait saisi, qu'il continuait de feindre l'évanouissement, les paupières closes, les jambes et les bras morts. Seulement, lâché enfin, libre, il s'était enfui, bien résolu à ne pas coucher au Château.
—Alors, vous avez un coin pour moi? demanda-t-il encore.
Buteau semblait ragaillardi par ce retour imprévu de son père. C'était de l'argent qui revenait.
—Mais bien sûr, vieux! On se serrera donc! Ça nous portera chance…. Ah! nom de Dieu! je serais riche, s'il ne s'agissait que d'avoir du coeur!
Françoise et Jean étaient entrés lentement dans la maison vide. La nuit tombait, une dernière lueur triste éclairait les pièces silencieuses. Tout cela était très ancien, ce toit patrimonial qui avait abrité le travail et la misère de trois siècles; si bien que quelque chose de grave traînait là, comme dans l'ombre des vieilles églises de village. Les portes étaient restées ouvertes, un coup d'orage semblait avoir soufflé sous les poutres, des chaises gisaient par terre, en déroute, au milieu de la débâcle du déménagement. On aurait dit une maison morte.
Et Françoise, à petits pas, faisait le tour, regardait partout. Des sensations confuses, des souvenirs vagues s'éveillaient en elle. A cette place, elle avait joué enfant. C'était dans la cuisine, près de la table, que son père était mort. Dans la chambre, devant le lit sans paillasse, elle se rappela Lise et Buteau, les soirs où ils se prenaient si rudement, qu'elle les entendait souffler à travers le plafond. Est-ce que, maintenant encore, ils allaient la tourmenter? Elle sentait bien que Buteau était toujours présent. Ici, il l'avait empoignée un soir, et elle l'avait mordu. Là aussi, là aussi. Dans tous les coins, elle retrouvait des idées qui l'emplissaient de trouble.
Puis, comme Françoise se retournait, elle resta surprise d'apercevoir Jean. Que faisait-il donc chez eux, cet étranger? Il avait un air de gêne, il paraissait en visite, n'osant toucher à rien. Une sensation de solitude la désola, elle fut désespérée de ne pas être plus joyeuse de sa victoire. Elle aurait cru entrer là en criant de contentement, en triomphant derrière le dos de sa soeur. Et la maison ne lui faisait pas plaisir, elle avait le coeur barbouillé de malaise. C'était peut-être ce jour si mélancolique qui tombait. Elle et son homme finirent par se trouver dans la nuit noire, rôdant toujours d'une pièce à une autre, sans avoir eu même le courage d'allumer une chandelle.
Mais un bruit les ramena dans la cuisine, et ils s'égayèrent en reconnaissant Gédéon, qui, entré comme à son habitude, fouillait le buffet resté ouvert. La vieille Coliche meuglait, à côté, au fond de l'étable.
Alors, Jean, prenant Françoise entre ses bras, la baisa doucement, comme pour dire qu'on allait tout de même être heureux.
CINQUIÈME PARTIE
I
Avant les labours d'hiver, la Beauce, à perte de vue, se couvrait de fumier, sous les ciels pâlis de septembre. Du matin au soir, un charriage lent s'en allait par les chemins de campagne, des charrettes débordantes de vieille paille consommée, qui fumaient, d'une grosse vapeur, comme si elles eussent porté de la chaleur à la terre. Partout, les pièces se bossuaient de petits tas, la mer houleuse et montante des litières d'étable et d'écurie; tandis que, dans certains champs, on venait d'étendre les tas, dont le flot répandu ombrait au loin le sol d'une salissure noirâtre. C'était la poussée du printemps futur qui coulait avec cette fermentation des purins; la matière décomposée retournait à la matrice commune, la mort allait refaire de la vie; et, d'un bout à l'autre de la plaine immense, une odeur montait, l'odeur puissante de ces fientes, nourrices du pain des hommes.
Une après-midi, Jean conduisit à sa pièce des Cornailles une forte voiture de fumier. Depuis un mois, lui et Françoise étaient installés, et leur existence avait pris le train actif et monotone des campagnes. Comme il arrivait, il aperçut Buteau, dans la pièce voisine, une fourche aux mains, occupé à étaler les tas, déposés là l'autre semaine. Les deux hommes échangèrent un regard oblique. Souvent, ils se rencontraient, ils se trouvaient ainsi forcés de travailler côte à côte, puisqu'ils étaient voisins; et Buteau souffrait surtout, car la part de Françoise, arrachée de ses trois hectares, laissait un tronçon à gauche et un tronçon à droite, ce qui l'obligeait à de continuels détours. Jamais ils ne s'adressaient la parole. Peut-être bien que, le jour où éclaterait une querelle, ils se massacreraient.
Jean, cependant, s'était mis à décharger le fumier de sa voiture. Monté dedans, il la vidait à la fourche, enfoncé jusqu'aux hanches, lorsque, sur la route, Hourdequin passa, en tournée depuis midi. Le fermier avait gardé un bon souvenir de son serviteur. Il s'arrêta, il causa, l'air vieilli, la face ravagée de chagrins, ceux de la ferme et d'autres encore.
—Jean, pourquoi donc n'avez-vous pas essayé des phosphates?
Et, sans attendre la réponse, il continua de parler comme pour s'étourdir, longtemps. Ces fumiers, ces engrais, la vraie question de la bonne culture était là. Lui avait essayé de tout, il venait de traverser cette crise, cette folie des fumiers qui enfièvre parfois les agriculteurs. Ses expériences se succédaient, les herbes, les feuilles, le marc de raisin, les tourteaux de navette et de colza; puis encore, les os concassés, la chair cuite et broyée, le sang desséché, réduit en poussière; et son chagrin était de ne pouvoir tenter du sang liquide, n'ayant point d'abattoir aux environs. Il employait maintenant les raclures de routes, les curures de fossés, les cendres et les escarbilles de fourneaux, surtout les déchets de laine, dont il avait acheté le balayage dans une draperie de Châteaudun. Son principe était que tout ce qui vient de la terre est bon à renvoyer à la terre. Il avait installé de vastes trous à compost derrière sa ferme, il y entassait les ordures du pays entier, ce que la pelle ramassait au petit bonheur, les charognes, les putréfactions des coins de borne et des eaux croupies. C'était de l'or.
—Avec les phosphates, reprit-il, j'ai eu parfois de bons résultats.
—On est si volé! répondit Jean.
—Ah! certainement, si vous achetez aux voyageurs de hasard qui font les petits marchés de campagne…. Sur chaque marché, il faudrait un chimiste expert, chargé d'analyser ces engrais chimiques, qu'il est si difficile d'avoir purs de toute fraude…. L'avenir est là sûrement, mais avant que vienne l'avenir, nous serons tous crevés. On doit avoir le courage de pâtir pour d'autres.
La puanteur du fumier que Jean remuait l'avait un peu ragaillardi. Il l'aimait, la respirait avec une jouissance de bon mâle, comme l'odeur même du coït de la terre.
—Sans doute, continua-t-il après un silence, il n'y a encore rien qui vaille le fumier de ferme. Seulement, on n'en a jamais assez. Et puis, on l'abîme on ne sait ni le préparer, ni l'employer…. Tenez! ça se voit, celui-ci a été brûlé par le soleil. Vous ne le couvrez pas.
Et il s'emporta contre la routine, lorsque Jean lui confessa qu'il avait gardé l'ancien trou des Buteau, devant l'étable. Lui, depuis quelques années, chargeait les diverses couches, dans sa fosse, de lits de terre et de gazon. Il avait, en outre, établi un système de tuyaux pour amener à la purinière les eaux de vaisselle, les urines des bêtes et des gens, tous les égouts de la ferme; et, deux fois par semaine, on arrosait la fumière avec la pompe à purin. Enfin, il en était à utiliser précieusement la vidange des latrines.
—Ma foi, oui! c'est trop bête de perdre le bien du bon Dieu! J'ai longtemps été comme nos paysans, j'avais des idées de délicatesse là-dessus. Mais la mère Caca m'a converti… Vous la connaissez, la mère Caca, votre voisine? Eh bien! elle seule est dans le vrai, le chou au pied duquel elle a vidé son pot, est le roi des choux, et comme grosseur, et comme saveur. Il n'y a pas à dire, tout sort de là.
Jean se mit à rire, en sautant de sa voiture qui était vide et en commençant à diviser son fumier par petits tas. Hourdequin le suivait, au milieu de la buée chaude qui les noyait tous les deux.
—Quand on pense que la vidange seule de Paris pourrait fertiliser trente mille hectares! Le calcul a été fait. Et on la perd, à peine en emploie-t-on une faible partie sous forme de poudrette…. Hein? trente mille hectares! Voyez-vous ça ici, voyez-vous la Beauce couverte et le blé grandir!
D'un geste large, il avait embrassé l'étendue, l'immense Beauce plate. Et lui, dans sa passion, voyait Paris, Paris entier, lâcher la bonde de ses fosses, le fleuve fertilisateur de l'engrais humain. Des rigoles partout s'emplissaient, des nappes s'étalaient dans chaque labour, la mer des excréments montait en plein soleil, sous de larges souffles qui en vivifiaient l'odeur. C'était la grande ville qui rendait aux champs la vie qu'elle en avait reçue. Lentement, le sol buvait cette fécondité, et de la terre gorgée, engraissée, le pain blanc poussait, débordait en moissons géantes.
—Faudrait peut-être bien un bateau, alors! dit Jean, que cette idée nouvelle de la submersion des plaines par les eaux de vidange amusait et dégoûtait.
Mais, à ce moment, une voix lui fit tourner la tète. Il s'étonna de reconnaître Lise debout dans sa carriole, arrêtée au bord de la route, criant à Buteau, de toute sa force:
—Dis donc, je vas à Cloyes chercher monsieur Finet…. Le père est tombé raide dans sa chambre. Je crois qu'il claque…. Rentre un peu voir, toi.
Et, sans même attendre la réponse, elle fouetta le cheval, elle repartit, diminuée et dansante au loin, sur la route toute droite.
Buteau, sans hâte, acheva d'étaler ses derniers las. Il grognait. Le père malade, en voilà un embêtement! Peut-être bien que ce n'était qu'une frime, histoire de se faire dorloter. Puis, l'idée que ça devait être sérieux tout de même, pour que la femme eût pris sur elle la dépense du médecin, le décida à remettre sa veste.
—Celui-là le pèse, son fumier! murmura Hourdequin, intéressé par la fumure de la pièce voisine. A paysan avare, terre avare… Et un vilain bougre, dont vous ferez bien de vous méfier, après vos histoires avec lui…. Comment voulez-vous que ça marche, quand il y a tant de salopes et tant de coquins sur la terre? Elle a assez de nous, parbleu!
Il s'en alla vers la Borderie, repris de tristesse, au moment même où Buteau rentrait à Rognes, de son pas lourd. Et Jean, resté seul, termina sa besogne déposant tous les dix mètres des fourchées de fumier, qui dégageaient un redoublement de vapeurs ammoniacales. D'autres tas fumaient au loin, noyaient l'horizon d'un fin brouillard bleuâtre. Toute la Beauce en restait tiède et odorante, jusqu'aux gelées.
Les Buteau étaient toujours chez la Frimat, où ils occupaient la maison, sauf la pièce du rez-de-chaussée, sur le derrière, qu'elle s'était réservée pour elle et pour son homme paralytique. Ils s'y trouvaient trop à l'étroit, leur regret était surtout de ne plus avoir de potager; car, naturellement, elle gardait le sien, ce coin qui lui suffisait à nourrir et à dorloter l'infirme. Cela les aurait fait déménager, en quête d'une installation plus large, s'ils ne s'étaient aperçus que leur voisinage exaspérait Françoise. Seul, un mur mitoyen séparait les deux héritages. Et ils affectaient de dire très haut, afin d'être entendus, qu'ils campaient là, qu'ils allaient pour sûr rentrer chez eux, à côté, au premier jour. Alors inutile, n'est-ce pas, de se donner le souci d'un nouveau dérangement? Pourquoi, comment rentreraient-ils? ils ne s'expliquaient point; et c'était cet aplomb, cette certitude folle basée sur des choses inconnues, qui jetait Françoise hors d'elle, gâtant sa joie d'être restée maîtresse de la maison; sans compter que sa soeur Lise plantait des fois une échelle contre le mur, pour lui crier de vilaines paroles. Depuis le règlement définitif des comptes, chez M. Baillehache, elle se prétendait volée, elle ne tarissait pas en accusations abominables, lancées d'une cour à l'autre.
Lorsque Buteau arriva enfin, il trouva le père Fouan étalé sur son lit, dans le recoin qu'il occupait derrière la cuisine, sous l'escalier du fenil. Les deux enfants le gardaient, Jules âgé de huit ans déjà, Laure de trois, jouant par terre à faire des ruisseaux, avec la cruche du vieux, qu'ils vidaient.
—Eh bien! quoi donc? demanda Buteau, debout devant le lit.
Fouan avait repris connaissance. Ses yeux grands ouverts se tournèrent avec lenteur, regardèrent fixement; mais il ne remua pas la tête, il semblait pétrifié.
—Dites donc, père, y a trop de besogne, pas de bêtises!… Faut pas vous raidir aujourd'hui.
Et, comme Laure et Jules venaient de casser la cruche, il leur allongea une paire de gifles qui les fit hurler. Le vieux n'avait pas refermé les paupières, regardait toujours, de ses prunelles élargies et fixes. Rien à faire, alors, puisqu'il ne gigotait pas plus que ça. On verrait bien ce que le médecin dirait. Il regretta d'avoir quitté son champ, il se mit à fendre du bois devant la porte, histoire de s'occuper.
Du reste, Lise, presque tout de suite, ramena M. Finet, qui examina longuement le malade, pendant qu'elle et son homme attendaient, d'un air d'inquiétude. La mort du vieux les eût débarrassés, si le mal l'avait tué d'un coup; mais, à cette heure, ça pouvait durer longtemps, ça coûterait gros peut-être; et, s'il claquait avant qu'ils eussent son magot, Fanny et Jésus-Christ viendraient les embêter bien sûr. Le silence du médecin acheva de les troubler. Quand il se fut assis dans la cuisine, pour rédiger une ordonnance, ils se décidèrent à lui poser des questions.
—Alors, c'est donc du sérieux?… Possible que ça dure huit jours, hein?… Mon Dieu! qu'il y en a long! qu'est-ce que vous lui écrivez là-dessus?
M. Finet ne répondait pas, habitué à ces interrogations des paysans que la maladie bouleverse, ayant pris le parti sage de les traiter comme les chevaux, sans entrer en conversation avec eux. Il avait une grande pratique des cas fréquents, il les tirait généralement d'affaire, mieux que ne l'aurait fait un homme de plus de science. Mais la médiocrité où il les accusait de l'avoir réduit, le rendait dur pour eux, ce qui augmentait leur déférence, malgré le continuel doute qu'ils gardaient sur l'efficacité de ses potions. Ça ferait-il autant de bien que ça coûterait d'argent?
—Alors, reprit Buteau, effrayé devant la page d'écriture, vous croyez qu'avec tout ça il ira mieux?
Le médecin se contenta de hausser les épaules. Il était retourné devant le malade, intéressé, surpris de constater un peu de fièvre, après ce cas léger de congestion cérébrale. Les yeux sur sa montre, il recompta les battements du pouls, sans même essayer d'obtenir une indication du vieux, qui le regardait de son air hébété. Et, lorsqu'il s'en alla, il dit simplement:
—C'est une affaire de trois semaines…. Je reviendrai demain. Ne vous étonnez pas s'il bat la campagne cette nuit.
Trois semaines! Les Buteau n'avaient entendu que cela, et ils demeurèrent consternés. Que d'argent, s'il y avait tous les soirs une queue pareille de remèdes! Le pis était que Buteau dut, à son tour, monter dans la carriole, pour courir chez le pharmacien de Cloyes. C'était un samedi; la Frimat, qui revenait de vendre ses légumes, trouva Lise seule, si désolée, qu'elle piétinait, sans rien faire; et la vieille aussi se désespéra, en apprenant l'histoire: elle n'avait jamais eu de chance, elle aurait au moins profité du médecin pour son vieux, par-dessus le marché, si cela était arrivé un autre jour. Déjà, la nouvelle s'était répandue dans Rognes, car l'on vit accourir la Trouille, effrontée; et elle refusa de partir, avant d'avoir touché la main de son grand-père, elle retourna dire à Jésus-Christ qu'il n'était pas mort, sûrement. Tout de suite, derrière cette gourgandine, la Grande parut, envoyée évidemment par Fanny; celle-là se planta devant le lit de son frère, le jugea à la fraîcheur de l'oeil, comme les anguilles de l'Aigre; puis, elle s'en alla, avec un froncement du nez, en ayant l'air de regretter que ce ne fût pas pour ce coup-ci. Dès lors, la famille ne se dérangea plus. Pourquoi faire, puisqu'il y avait gros à parier qu'il en réchapperait?
Jusqu'à minuit, la maison fut en l'air. Buteau était rentré d'une humeur exécrable. Il y avait des sinapismes pour les jambes, une potion à prendre d'heure en heure, une purge, en cas de mieux, le lendemain matin. La Frimat aida volontiers; mais, à dix heures, tombant de sommeil, médiocrement intéressée, elle se coucha. Buteau, qui désirait en faire autant, bousculait Lise. Qu'est-ce qu'ils fichaient là? Bien sûr que de regarder le vieux, ça ne le soulageait point. Il divaguait maintenant, causait tout haut de choses qui n'avaient guère de suite, devait se croire dans les champs, où il travaillait dur, ainsi qu'aux jours lointains de son bel âge. Et Lise, mal à l'aise de ces vieilles histoires bégayées à voix basse, comme si le père fût enterré déjà et qu'il revînt, allait suivre son mari, qui se déshabillait, lorsqu'elle songea à ranger les vêtements du malade, restés sur une chaise. Elle les secoua avec soin, après avoir longuement fouillé les poches, dans lesquelles elle ne découvrit qu'un mauvais couteau et de la ficelle. Ensuite, comme elle les accrochait au fond du placard, elle aperçut en plein milieu d'une planche, lui crevant les yeux, un petit paquet de papiers. Elle en eut une crampe au coeur: le magot! le magot tant guetté depuis un mois, cherché dans des endroits extraordinaires, et qui se présentait là, ouvertement, sous sa main! C'était donc que le vieux voulait le changer de cachette, quand le mal l'avait culbuté?
—Buteau! Buteau! appela-t-elle, si serrée à la gorge, qu'il accourut en chemise, croyant que son père passait.
Lui aussi resta suffoqué d'abord. Puis, une joie folle les emporta tous les deux, ils se prirent par les mains, ils sautèrent l'un devant l'autre comme des chèvres, oubliant le malade qui, les yeux fermés maintenant, la tête clouée dans l'oreiller, dévidait sans fin les bouts de fil rompus de son délire. Il labourait.
—Eh! là, rosse, veux-tu!… Ça n'a pas trempé, c'est du caillou, nom de Dieu!… Les bras s'y cassent, faudra en acheter d'autres…. Dia hue! bougre!
—Chut! murmura Lise, qui se tourna en tressaillant.
—Ah! ouiche! répondit Buteau, est-ce qu'il sait? Tu ne l'entends donc pas dire des bêtises?
Ils s'assirent près du lit, les jambes brisées, tant la secousse de leur joie venait d'être forte.
—D'ailleurs, reprit-elle, on ne pourra pas nous accuser d'avoir fouillé, car Dieu m'est témoin que je n'y songeais guère, à son argent! Il m'a sauté dans la main…. Voyons voir.
Lui, déjà, dépliait les papiers, additionnait à voix, haute.
—Deux cent trente, et soixante-dix, trois cents tout ronds…. C'est bien ça, j'avais calculé juste, à cause du trimestre, des quinze pièces de cent sous, l'autre fois, chez le percepteur…. C'est du cinq pour cent. Hein? est-ce drôle que des petits papiers si vilains, ça soit de l'argent tout de même, aussi solide que le vrai!
Mais Lise, de nouveau, le fit taire, effrayée d'un brusque ricanement du vieux, qui peut-être bien en était à la grande moisson, celle, sous Charles X, qu'on n'avait pu serrer, faute de place.
—Y en a! y en a!… C'en est farce, tant y en a!… Ah! bon sang! quand y en a, y en a!
Et son rire étranglé avait l'air d'un râle, sa joie devait être tout au fond, car rien n'en paraissait sur sa face immobile.
—C'est des idées d'innocent qui lui passent, dit Buteau en haussant les épaules.
Il y eut un silence, tous les deux regardaient les papiers, réfléchissant.
—Alors, quoi? finit par murmurer Lise, faut les remettre, hein? Mais, d'un geste énergique, il refusa.
—Oh! si, si, faut les remettre…. Il les cherchera, il criera, ça nous ferait une belle histoire, avec les autres cochons de la famille.
Elle s'interrompit une troisième fois, saisie d'entendre le père pleurer. C'était une misère, un désespoir immense, des sanglots qui semblaient venir de toute sa vie et sans qu'on sût pourquoi, car il répétait seulement d'une voix de plus en plus creuse:
—C'est foutu… c'est foutu… c'est foutu….
—Et tu crois, reprit violemment Buteau, que je vas laisser ses papiers à ce vieux-là qui perd la boule!… Pour qu'il les déchire ou qu'il les brûle, ah! non, par exemple!
—Ça, c'est bien vrai, murmura-t-elle.
—Alors, en v'là assez, couchons-nous…. S'il les demande, je lui répondrai, j'en fais mon affaire. Et que les autres ne m'embêtent pas!
Ils se couchèrent, après avoir, à leur tour, caché les papiers sous le marbre d'une vieille commode, ce qui leur semblait plus sûr qu'au fond d'un tiroir fermé à clef. Le père, laissé seul, sans chandelle, de crainte du feu, continua a causer et à sangloter toute la nuit, dans son délire.
Le lendemain, M. Finet le trouva plus calme, mieux qu'il ne l'espérait. Ah! ces vieux chevaux de labour, ils ont l'âme chevillée au corps! La fièvre qu'il avait crainte semblait écartée. Il ordonna du fer, du quinquina, des drogues de riche, dont la cherté consterna de nouveau le ménage; et, comme il partait, il eut à se débattre contre la Frimat, qui l'avait guetté.
—Mais, ma brave femme, je vous ai déjà dit que votre homme et cette borne, c'est la même chose…. Je ne peux pas faire grouiller les pierres, que diable!… Vous savez comment ça finira, n'est-ce pas? et le plus vite sera le meilleur, pour lui et pour vous.
Il fouetta son cheval, elle tomba assise sur la borne, en larmes. Sans doute, c'était long déjà, d'avoir soigné son homme depuis douze ans; et ses forces s'en allaient avec l'âge, elle tremblait de ne pouvoir bientôt plus cultiver son coin de terre; mais, n'importe! ça lui retournait le coeur, l'idée de perdre le vieil infirme qui était devenu comme son enfant, qu'elle portait, changeait, gâtait de friandises. Le bon bras dont il se servait encore, s'engourdissait lui aussi, si bien que, maintenant, c'était elle qui devait lui planter la pipe dans la bouche.
Au bout de huit jours, M. Finet fut étonné de voir Fouan debout, mal solide, mais s'obstinant à marcher, parce que, disait-il, ce qui empêche de mourir, c'est de ne pas vouloir. Et Buteau, derrière le médecin, ricanait, car il avait supprimé les ordonnances, dès la seconde, déclarant que le plus sûr était délaisser le mal se manger lui-même. Pourtant, le jour du marché, Lise eut la faiblesse de rapporter une potion ordonnée la veille; et, comme le docteur venait le lundi, pour la dernière fois, Buteau lui conta que le vieux avait failli rechuter.
—Je ne sais pas ce qu'ils ont fichu dans votre bouteille, ça l'a rendu bougrement malade.
Ce fut ce soir-là que Fouan se décida à parler. Depuis qu'il se levait, il piétinait d'un air anxieux dans la maison, la tête vide, ne se rappelant plus où il avait bien pu cacher ses papiers. Il furetait, fouillait partout, faisait des efforts désespérés de mémoire. Puis, un vague souvenir lui revint: peut-être qu'il ne les avait pas cachés, qu'ils étaient restés là, sur la planche. Mais, quoi? s'il se trompait, si personne ne les avait pris, allait-il donc lui-même donner l'éveil, avouer l'existence de cet argent péniblement amassé autrefois, dissimulé ensuite avec tant de soin? Pendant deux jours encore, il lutta, combattu entre la rage de cette brusque disparition et la nécessité où il s'était mis de ne pas en ouvrir la bouche. Les faits pourtant se précisaient, il se souvenait que, le matin de son attaque, il avait posé le paquet à cette place, en attendant de le glisser, au plafond, dans la fente d'une poutre, qu'il venait de découvrir de son lit, les yeux en l'air. Et, dépouillé, torturé, il lâcha tout.
On avait mangé la soupe du soir. Lise rangeait les assiettes, et Buteau, goguenard, qui suivait son père des yeux depuis le jour où il s'était relevé, s'attendait à l'affaire, se balançait sur sa chaise, en se disant que ça y était cette fois, tant il le voyait excité et malheureux. En effet, le vieux, dont les jambes molles chancelaient à battre obstinément la pièce, se planta tout d'un coup devant lui.
—Les papiers? demanda-t-il d'une voix rauque qui s'étranglait.
Buteau cligna les paupières, l'air profondément surpris, comme s'il ne comprenait pas.
—Hein? qu'est-ce que vous dites?… Les papiers, quels papiers?
—Mon argent! gronda le vieux, terrible, la taille redressée, très haute.
—Votre argent, vous avez donc de l'argent, à cette heure?… Vous juriez si fort que nous avions trop coûté, qu'il ne vous restait pas un sou…. Ah! sacré malin, vous avez de l'argent!
Il se balançait toujours, il ricanait, très amusé, triomphant de son flair jadis, car il était le premier qui eût senti le magot.
Fouan tremblait de tous ses membres.
—Rends-le-moi.
—Que je vous le rende? est-ce que je l'ai, est-ce que je sais seulement où il est, votre argent?
—Tu me l'as volé, rends-le-moi, nom de Dieu! ou je vas te le faire cracher de force!
Et, malgré son âge, il le prit aux épaules, le secoua. Mais le fils, alors, se leva, l'empoigna à son tour, sans le bousculer, uniquement pour lui gueuler violemment dans la figure:
—Oui, je l'ai et je le garde…. Je vous le garde, entendez-vous, vieille bête, dont la boule déménage!… Et, vrai! il était temps de vous les prendre, ces papiers que vous alliez déchirer…. N'est-ce pas, Lise, qu'il les déchirait?
—Oh! aussi sûr que j'existe. Quand on ne sait pas ce qu'on fait!
Saisi, Fouan s'effrayait de cette histoire. Est-ce qu'il était fou, pour ne se souvenir de rien? S'il avait voulu détruire les papiers, comme un gamin qui joue avec des images, c'était donc qu'il faisait sous lui et qu'il devenait bon à tuer? La poitrine cassée, il n'avait plus ni courage ni force. Il bégaya, en pleurant:
—Rends-les-moi, dis?
—Non!
—Rends-les-moi, puisque je vas mieux.
—Non! non! Pour que vous vous torchiez avec ou que vous en allumiez votre pipe, merci!
Et, dès lors, les Buteau refusèrent obstinément de se dessaisir des titres. Ils en parlaient ouvertement, d'ailleurs, ils racontaient tout un drame, comment ils étaient arrivés juste pour les retirer des mains du malade, au moment où il les entamait. Un soir, même, ils montrèrent à la Frimat la coche de la déchirure. Qui aurait pu leur en vouloir, d'empêcher un tel malheur, de l'argent mis en miettes, perdu pour tout le monde? On les approuvait à voix haute, bien qu'au fond on les soupçonnât de mentir. Jésus-Christ, surtout, ne dérageait pas: dire que ce magot, introuvable chez lui, avait, du premier coup, été déniché par les autres! et il l'avait tenu un jour dans sa main, il avait eu la bêtise de le respecter! Vrai! ce n'était pas la peine de passer pour une fripouille. Aussi jurait-il d'exiger des comptes de son frère, lorsque le père claquerait. Fanny, également, disait qu'il faudrait compter. Mais les Buteau n'allaient pas à rencontre, à moins, bien entendu, que le vieux ne reprît son argent et n'en disposât.
Fouan, de son côté, en se traînant de porte en porte, conta partout l'affaire. Dès qu'il pouvait arrêter un passant, il se lamentait sur son misérable sort. Et ce fut ainsi qu'un matin il entra dans la cour voisine, chez sa nièce.
Françoise y aidait Jean à charger une voiture de fumier. Tandis que lui, au fond de la fosse, la vidait à la fourche, elle, en haut, recevait les paquets, les tassait des talons, pour qu'il en tînt davantage.
Debout devant eux, le vieux, appuyé sur sa canne, avait commencé sa plainte.
—Hein? est-ce vexant tout de même, de l'argent à moi, qu'ils m'ont pris et qu'ils ne veulent pas me rendre!… Qu'est-ce que vous feriez, vous autres?
Trois fois, Françoise lui laissa répéter la question. Elle était très ennuyée qu'il vînt causer ainsi, elle le recevait froidement, désireuse d'éviter tout sujet de querelle avec les Buteau.
—Vous savez, mon oncle, finit-elle par répondre, ça ne nous regarde pas, nous sommes trop heureux d'en être sortis, de cet enfer!
Et, lui tournant le dos, elle continua de fouler dans la voiture, ayant du fumier jusqu'aux cuisses, submergée presque, quand son homme lui en envoyait des fourchées coup sur coup. Elle disparaissait alors au milieu de la vapeur chaude, à l'aise et le coeur d'aplomb, dans l'asphyxie de cette fosse remuée.
—Car je ne suis pas fou, ça se voit, n'est-ce pas? poursuivit Fouan, sans paraître l'avoir entendue. Ils devraient me le rendre, mon argent…. Vous autres, est-ce que vous me croyez capable de le détruire?
Ni Françoise ni Jean ne soufflèrent mot.
—Faudrait être fou, hein? et je ne suis pas fou…. Vous pourriez en témoigner, vous autres.
Brusquement, elle se redressa, en haut de la voiture chargée; et elle avait l'air très grand, saine et forte, comme si elle eût poussé là, et que cette odeur de fécondité fût sortie d'elle. Les mains sur les hanches, la gorge ronde, elle était maintenant une vraie femme.
—Ah! non, ah! non, mon oncle, en v'là assez! Je vous ai dit de ne pas nous mêler à toutes ces gueuseries…. Et, tenez! puisque nous en sommes là-dessus, vous feriez peut-être bien de ne plus venir nous voir.
—C'est donc que tu me renvoies? demanda le vieux tremblant.
Jean crut devoir intervenir.
—Non, c'est que nous ne voulons pas de dispute. On en aurait pour trois jours à s'empoigner, si l'on vous apercevait ici…. Chacun sa tranquillité, n'est-ce pas?
Fouan restait immobile, à les regarder l'un après l'autre de ses pauvres yeux pâles. Puis, il s'en alla.
—Bon! si j'ai besoin d'un secours, faudra que j'aille autre part que chez vous.
Et ils le laissèrent partir, le coeur mal à l'aise, car ils n'étaient point méchants encore; mais quoi faire? ça ne l'aurait aidé en rien, et eux sûrement y auraient perdu l'appétit et le sommeil. Pendant que son homme allait chercher son fouet, elle, soigneusement, avec une pelle, ramassa les fientes tombées et les rejeta sur la voiture.
Le lendemain, une scène violente éclata entre Fouan et Buteau. Chaque jour, du reste, l'explication recommençait sur les titres, l'un répétant son éternel: Rends-les-moi! avec l'obstination de l'idée fixe, l'autre refusant d'un: Foutez-moi la paix! toujours le même. Mais peu à peu les choses se gâtaient, depuis surtout que le vieux cherchait où son fils avait bien pu cacher le magot. C'était son tour de visiter la maison entière, de sonder les boiseries des armoires, de taper contre les murs, pour entendre s'ils sonnaient le creux. Continuellement, ses regards erraient d'un coin à un autre, dans sa préoccupation unique; et, dès qu'il se trouvait seul, il écartait les enfants, il se remettait à ses fouilles, avec le coup de passion d'un galopin qui saute sur la servante, aussitôt que les parents n'y sont plus. Or, ce jour-là comme Buteau rentrait à l'improviste, il aperçut Fouan par terre, étendu tout de son long sur le ventre, et le nez sous la commode, en train d'étudier s'il n'y avait pas là une cachette. Cela le jeta hors de lui, car le père brûlait: ce qu'il cherchait dessous était dessus, caché et comme scellé par le gros poids du marbre.
—Nom de Dieu de vieux toqué! V'là que vous faites le serpent!…
Voulez-vous bien vous relever!
Il le tira par les jambes, le remit debout d'une bourrade.
—Ah ça! est-ce fini de coller votre oeil à tous les trous? J'en ai assez, de sentir la maison épluchée jusque dans les fentes!
Fouan, vexé d'avoir été surpris, le regarda, répéta en s'enrageant tout d'un coup de colère:
—Rends-les moi!
—Foutez-moi la paix! lui gueula Buteau dans le nez.
—Alors, je souffre trop ici, je m'en vais.
—C'est ça, fichez le camp, bon voyage! et si vous revenez, nom de Dieu! c'est que vous n'avez pas de coeur!
Il l'avait empoigné par le bras, il le flanqua dehors.