VI
Fouan descendit la côte. Sa colère s'était brusquement calmée, il s'arrêta, en bas, sur la route, hébété de se trouver dehors, sans savoir où aller. Trois heures sonnèrent à l'église, un vent humide glaçait cette grise après-midi d'automne; et il grelottait, car il n'avait pas même ramassé son chapeau, tant la chose s'était vite faite. Heureusement, il avait sa canne. Un instant, il remonta vers Cloyes; puis, il se demanda où il allait de ce côté, il rentra dans Rognes, du pas dont il s'y traînait d'habitude. Devant chez Macqueron, l'idée lui vint de boire un verre; mais il se fouillait, il n'avait pas un sou, la honte le prit de se montrer, dans la peur qu'on ne connût déjà l'histoire. Justement, il lui sembla que Lengaigne, debout sur sa porte, le regardait de biais, comme on regarde les va-nu-pieds des grands chemins. Lequeu, derrière les vitres d'une des fenêtres de l'école, ne le salua pas. Ça se comprenait, il retombait dans le mépris de tous, maintenant qu'il n'avait plus rien, dépouillé de nouveau, et cette fois jusqu'à la peau de son corps.
Quand il fut arrivé à l'Aigre, Fouan s'adossa un moment contre le parapet du pont. La pensée de la nuit qui se ferait bientôt, le tracassait. Où coucher? Pas même un toit. Le chien des Bécu qu'il vit passer, lui fit envie, car cette bête-là, au moins, savait le trou de paille où elle dormirait. Lui, cherchait confusément, ensommeillé dans la détente de sa colère. Ses paupières s'étaient closes, il tâchait de se rappeler les coins abrités, protégés du froid. Cela tournait au cauchemar, tout le pays défilait, nu, balayé de coups de vent. Mais il se secoua, se réveilla, en un sursaut d'énergie. Fallait point se désespérer de la sorte. On ne laisserait pas crever dehors un homme de son âge.
Machinalement, il traversa le pont et se trouva devant la petite ferme des Delhomme. Tout de suite, quand il s'en aperçut, il obliqua, tourna derrière la maison, pour qu'on ne le vît point. Là, il fit une nouvelle pause, collé contre le mur de l'étable, dans laquelle il entendait causer Fanny, sa fille. Était-ce dont qu'il avait songé à se remettre chez elle? lui-même n'aurait pu le dire, ses pieds seuls l'avaient conduit. Il revoyait l'intérieur du logis, comme s'il y était rentré, la cuisine à gauche, sa chambre au premier, au bout du fenil. Un attendrissement lui coupait les jambes, il aurait défailli, si le mur ne l'avait soutenu. Longtemps, il resta immobile, sa vieille échine calée contre cette maison. Fanny parlait toujours dans l'étable, sans qu'il pût distinguer les mots: c'était peut-être ce gros bruit étouffé qui lui remuait le coeur. Mais elle devait quereller une servante, sa voix se haussa, il l'entendit, sèche et dure, sans paroles grossières, dire des choses si blessantes à cette malheureuse, qu'elle en sanglotait. Et il en souffrait lui aussi, son émotion s'en était allée, il se raidissait, à la certitude que, s'il avait poussé la porte, sa fille l'aurait accueilli de cette voix mauvaise. Il s'imagina qu'elle répétait: «Papa, il viendra nous demander à genoux de le reprendre!» la phrase qui avait coupé tous liens entre eux, à jamais, comme d'un coup de hache. Non, non! plutôt mourir de faim, plutôt coucher derrière une haie, que de la voir triompher, de son air fier de femme sans reproche! Il décolla son dos de la muraille, il s'éloigna péniblement.
Pour ne pas reprendre la route, Fouan qui se croyait guetté par tout le monde, remonta la rive droite de l'Aigre, après le pont, et se trouva bientôt au milieu des vignes. Son idée devait être de gagner ainsi la plaine, en évitant le village. Seulement, il arriva qu'il dut passer à côté du Château, où ses jambes semblaient aussi l'avoir ramené, dans cet instinct des vieilles bêtes de somme qui retournent aux écuries où elles ont eu leur avoine. La montée l'étouffait, il s'assit à l'écart, soufflant, réfléchissant. Sûrement que, s'il avait dit à Jésus-Christ: «Je vas me plaindre en justice, aide-moi contre Buteau», le bougre l'aurait reçu à à cul ouvert; et l'on aurait fait une sacrée noce, le soir. Du coin où il était, il flairait justement une ripaille, quelque soûlerie qui durait depuis le matin. Attiré, le ventre creux, il s'approcha, il reconnut la voix de Canon, sentit l'odeur des haricots rouges à l'étuvée, que la Trouille cuisinait si bien, quand son père voulait fêter une apparition du camarade. Pourquoi ne serait-il pas entré godailler entre les deux chenapans, qu'il écoutait brailler dans la fumée des pipes, bien au chaud, tellement soûls, qu'il les jalousait? Une brusque détonation de Jésus-Christ lui alla au coeur, il avançait la main vers la porte, lorsque le rire aigu de la Trouille le paralysa. C'était la Trouille maintenant qui l'épouvantait, il la revoyait toujours, maigre, en chemise, se jetant sur lui avec sa nudité de couleuvre, le fouillant, le mangeant. Et, alors, à quoi bon, si le père l'aidait à ravoir ses papiers? la fille serait là pour les lui reprendre sous la peau. Tout d'un coup, la porte s'ouvrit, la gueuse venait jeter un regard dehors, ayant flairé quelqu'un. Il n'avait eu que le temps de se jeter derrière les buissons, il se sauva, en distinguant, dans la nuit tombante, ses yeux verts qui luisaient.
Lorsque Fouan fut en plaine, sur le plateau, il éprouva une sorte de soulagement, sauvé des autres, heureux d'être seul et d'en crever. Longtemps, il rôda au hasard. La nuit s'était faite, le vent glacé le flagellait. Parfois, à certains grands souffles, il devait tourner le dos, l'haleine coupée, sa tête nue hérissée de ses rares cheveux blancs. Six heures sonnèrent, tout le monde mangeait dans Rognes; et il avait une faiblesse des membres, qui ralentissait sa marche. Entre deux bourrasques, une averse tomba, drue, cinglante. Il fut trempé, marcha encore, en reçut deux autres. Et, sans savoir comment, il se trouva sur la place de l'Église, devant l'antique maison patrimoniale des Fouan, celle que Françoise et Jean occupaient à cette heure. Non! il ne pouvait s'y réfugier, on l'avait aussi chassé de là. La pluie redoublait, si rude, qu'une lâcheté l'envahit. Il s'était approché de la porte des Buteau, à côté, guettant la cuisine, d'où sortait une odeur de soupe aux choux. Tout son pauvre corps y revenait se soumettre, un besoin physique de manger, d'avoir chaud, l'y poussait. Mais, dans le bruit des mâchoires, des mots échangés l'arrêtèrent.
—Et le père, s'il ne rentrait point?
—Laisse donc! il est trop sur sa gueule, pour ne pas rentrer quand il aura faim!
Fouan s'écarta, avec la crainte qu'on ne l'aperçût à cette porte, comme un chien battu qui retourne à sa pâtée. Il était suffoqué de honte, une résolution farouche le prenait de se laisser mourir dans un coin. On verrait bien s'il était sur sa gueule! Il redescendit la côte, il s'affaissa au bout d'une poutre, devant la maréchalerie de Clou. Ses jambes ne pouvaient plus le porter, il s'abandonnait, dans le noir, et le désert de la route, car les veillées étaient commencées, le mauvais temps avait fait clore les maisons, pas une âme n'y semblait vivre. Maintenant, les averses calmaient le vent, la pluie ruisselait droite, continue, d'une violence de déluge. Il ne se sentait pas la force de se relever et de chercher un abri. Sa canne entre les genoux, son crâne lavé par l'eau, il demeurait immobile, stupide de tant de misère. Même il ne réfléchissait point, c'était comme ça: quand on n'avait ni enfants, ni maison, ni rien, on se serrait le ventre, on couchait dehors. Neuf heures sonnèrent, puis dix. La pluie continuait, fondait ses vieux os. Mais des lanternes parurent, filèrent rapidement: c'était la sortie des veillées, et il eut un réveil encore, en reconnaissant la Grande qui revenait de chez les Delhomme, où elle économisait sa chandelle. Il se leva d'un effort dont ses membres craquèrent, il la suivit de loin, n'arriva pas assez vite pour entrer en même temps qu'elle. Devant la porte refermée, il hésitait, le coeur défaillant. Enfin, il frappa, il était trop malheureux.
Il faut dire qu'il tombait mal, car la Grande était d'une humeur féroce, à la suite de toute une histoire malheureuse qui l'avait dérangée, l'autre semaine. Un soir qu'elle se trouvait seule avec son petit fils Hilarion, elle avait eu l'idée de lui faire fendre du bois, pour tirer encore de lui ce travail, avant de l'envoyer à la paille; et, comme il besognait mollement, elle restait là, au fond du bûcher, à le couvrir d'injures. Jusqu'à cette heure, dans son aplatissement d'épouvanté, cette brute stupide et contrefaite, aux muscles de taureau, avait laissé sa grand'mère abuser de ses forces, sans même oser lever les yeux sur elle. Depuis quelques jours pourtant, elle aurait dû se méfier, car il frémissait sous les corvées trop rudes, des chaleurs de sang raidissaient ses membres. Elle eut le tort, pour l'exciter, de le frapper à la nuque, du bout de sa canne. Il lâcha la cognée, il la regarda, irritée de cette révolte, elle le cinglait aux flancs, aux cuisses, partout, lorsque, brusquement, il se rua sur elle. Alors elle se crut renversée, piétinée, étranglée; mais, non, il avait trop jeûné depuis la mort de sa soeur Palmyre, sa colère se tournait en une rage de mâle, n'ayant conscience ni de la parenté ni de l'âge, à peine du sexe. La brute la violait, cette aïeule de quatre-vingt-neuf ans, au corps de bâton séché, où seule demeurait la carcasse fendue de la femelle. Et, solide encore, inexpugnable, la vieille ne le laissa pas faire, put saisir la cognée, lui ouvrit le crâne, d'un coup. A ses cris, des voisins accouraient, elle raconta l'histoire, donna des détails: un rien de plus, et elle y passait, le bougre était au bord. Hilarion ne mourut que le lendemain. Le juge était venu; puis, il y avait eu l'enterrement; enfin toutes sortes d'ennuis, dont elle se trouvait heureusement remise, très calme, mais ulcérée de l'ingratitude du monde et bien résolue à ne plus jamais rendre un service à ceux de sa famille.
Fouan dut frapper trois fois, si peureusement, que la Grande n'entendait point. Enfin, elle revint, elle se décida à demander:
—Qui est là?
—Moi.
—Qui, toi?
—Moi, ton frère.
Sans doute, elle avait reconnu la voix tout de suite, et elle ne se pressait pas, pour le plaisir de le forcer à causer. Un silence s'était fait, elle demanda de nouveau:
—Qu'est-ce que tu veux?
Il tremblait, il n'osait répondre. Alors, brutalement, elle rouvrit; mais, comme il entrait, elle barra la porte de ses bras maigres, elle le laissa dans la rue sous la pluie battante, dont le ruissellement triste n'avait pas cessé.
—Je le sais, ce que tu veux. On est venu me dire ça, à la veillée…. Oui, tu as eu la bêtise de te faire manger encore, tu n'as pas même su garder l'argent de ta cachette, et tu veux que je te ramasse, hein?
Puis, voyant qu'il s'excusait, bégayait des explications, elle s'emporta.
—Si je ne t'avais pas averti! Mais te l'ai-je assez répété qu'il fallait être bête et lâche pour renoncer à sa terre!… Tant mieux, si te voilà tel que je le disais, chassé par tes gueux d'enfants, courant la nuit comme un mendiant qui n'a pas même une pierre à lui pour dormir!
Les mains tendues, il pleura, il essaya de l'écarter. Elle tenait bon, elle achevait de se vider le coeur.
—Non, non! va demander un lit à ceux qui t'ont volé. Moi, je ne te dois rien. La famille m'accuserait encore de me mêler de ses affaires…. D'ailleurs, ce n'est point tout ça, tu as donné ton bien, jamais je ne pardonnerai….
Et, redressée, avec son cou flétri et ses yeux ronds d'oiseau de proie, elle lui jeta la porte sur la face, violemment.
—C'est bien fait, crève dehors!
Fouan resta là, raidi, immobile, devant cette porte impitoyable, pendant que derrière lui, la pluie continuait avec son roulement monotone. Enfin, il se retourna, il se renfonça dans la nuit d'encre, que noyait cette chute lente et glacée du ciel.
Où alla-t-il? Il ne se le rappela jamais bien. Ses pieds glissaient dans les flaques, ses mains tâtonnaient pour ne pas se heurter contre les murs et les arbres. Il ne pensait plus, ne savait plus, ce coin de village dont il connaissait chaque pierre, était comme un lieu lointain, inconnu, terrible, où il se sentait étranger et perdu, incapable de se conduire. Il obliqua à gauche, craignit des trous, revint à droite, s'arrêta frissonnant, menacé de toutes parts. Et, ayant rencontré une palissade, il la suivit jusqu'à une petite porte, qui céda. Le sol se dérobait, il roula dans un trou. Là, on était bien, la pluie ne pénétrait pas, il faisait chaud; mais un grognement l'avait averti, il était avec un cochon, qui, dérangé, croyant à de la nourriture, lui poussait déjà son groin dans les côtes. Une lutte s'engagea, il était si faible, que la peur d'être dévoré le fit sortir. Alors, ne pouvant aller plus loin, il se coucha contre la porte, ramassé, roulé en boule, pour que l'avancement du toit le protégeât de l'eau. Des gouttes quand même continuèrent à lui tremper les jambes, des souffles lui glaçaient sur le corps ses vêtements mouillés. Il enviait le cochon, il serait retourné avec lui, s'il ne l'avait pas entendu, derrière son dos, manger la porte, avec des reniflements voraces.
Au petit jour, Fouan sortit de la somnolence douloureuse où il s'était anéanti. Une honte le reprenait, la honte de se dire que son histoire courait le pays, que tous le savaient par les routes, comme un pauvre. Quand on n'a plus rien, il n'y a pas de justice, il n'y a pas de pitié à attendre. Il fila le long des haies, avec l'inquiétude de voir une fenêtre s'ouvrir, quelque femme matinale le reconnaître. La pluie tombait toujours, il gagna la plaine, se cacha au fond d'une meule. Et la journée entière se passa pour lui à fuir de la sorte, d'abri en abri, dans un tel effarement, qu'au bout de deux heures, il se croyait découvert et changeait de trou. L'unique idée, maintenant, qui lui battait le crâne, était de savoir si ce serait bien long de mourir. Il souffrait moins du froid, la faim surtout le torturait, il allait pour sûr mourir de faim. Encore une nuit, encore un jour, peut-être. Tant qu'il fit clair, il ne faiblit pas, il aimait mieux finir ainsi que de retourner chez les Buteau. Mais une angoisse affreuse l'envahit avec le crépuscule qui tombait, une terreur de recommencer l'autre nuit, sous ce déluge entêté. Le froid le reprenait jusque dans les os, la faim lui rongeait la poitrine, intolérable. Lorsque le ciel fut noir, il se sentit comme noyé, emporté par ces ténèbres ruisselantes; sa tête ne commandait plus, ses jambes marchaient toutes seules, la bête l'emmenait; et ce fut alors que, sans l'avoir voulu, il se retrouva dans la cuisine des Buteau, dont il venait de pousser la porte.
Justement, Buteau et Lise achevaient la soupe aux choux de la veille. Lui, au bruit, avait tourné la tête, et il regardait Fouan, silencieux, fumant dans ses vêtements trempés. Un long temps se passa, il finit par dire avec un ricanement:
—Je savais bien que vous n'auriez pas de coeur.
Le vieux, fermé, figé, n'ouvrit pas les lèvres, ne prononça pas un mot.
—Allons, la femme, donne-lui tout de même la pâtée, puisque la faim le ramène.
Déjà, Lise s'était levée et avait apporté une écuellée de soupe. Mais Fouan reprit l'écuelle, alla s'asseoir à l'écart, sur un tabouret, comme s'il avait refusé de se mettre à la table, avec ses enfants; et, goulûment, par grosses cuillerées, il avala. Tout son corps tremblait, dans la violence de sa faim. Buteau, lui, achevait de dîner sans hâte, se balançant sur sa chaise, piquant de loin des morceaux de fromage, qu'il mangeait au bout de son couteau. La gloutonnerie du vieillard l'occupait, il suivait la cuillère des yeux, il goguenarda.
—Dites donc, ça parait vous avoir ouvert l'appétit, cette promenade au frais. Mais faudrait pas se payer ça tous les jours, vous coûteriez trop à nourrir.
Le père avalait, avalait, avec un bruit rauque du gosier, sans une parole.
Et le fils continua.
—Ah! ce bougre de farceur qui découche! Il est peut-être allé voir les garces…. C'est donc ça qui vous a creusé, hein?
Pas de réponse encore, le même entêtement de silence, rien que la déglutition violente des cuillerées qu'il engouffrait.
—Eh! je vous parle, cria Buteau irrité, vous pourriez bien me faire la politesse de répondre.
Fouan ne leva même pas de la soupe ses yeux fixes et troubles. Il ne semblait ni entendre ni voir, isolé, à des lieues, comme s'il avait voulu dire qu'il était revenu manger, que son ventre était là, mais que son coeur n'y était plus. Maintenant il raclait le fond de l'écuelle avec la cuillère, rudement, pour ne rien perdre de sa portion.
Lise, remuée par cette grosse faim, se permit d'intervenir.
—Lâche-le, puisqu'il veut faire le mort.
—C'est qu'il ne va pas recommencer à se foutre de moi! reprit rageusement Buteau. Une fois, ça passe. Mais vous entendez, sacré têtu? que l'histoire d'aujourd'hui vous serve de leçon! Si vous m'embêtez encore, je vous laisse crever de faim sur la route!
Fouan, ayant fini, quitta péniblement sa chaise; et, toujours muet, de ce silence de tombe qui paraissait grandir, il tourna le dos, il se traîna sous l'escalier, jusqu'à son lit, où il se jeta tout vêtu. Le sommeil l'y foudroya, il dormit à l'instant, sans un souffle, sous un écrasement de plomb. Lise, qui vint le voir, retourna dire à son homme qu'il était peut-être bien mort. Mais Buteau, s'étant dérangé, haussa les épaules. Ah! ouiche, mort! est-ce que ça mourait comme ça? Fallait seulement qu'il eût tout de même roulé, pour être dans un état pareil. Le lendemain enfin lorsqu'ils entrèrent jeter un coup d'oeil, le vieux n'avait pas bougé; et il dormait encore le soir, et il ne se réveilla qu'au matin de la seconde nuit, après trente-six heures d'anéantissement.
—Tiens! vous rev'là! dit Buteau en ricanant. Moi qui croyais que ça continuerait, que vous ne mangeriez plus de pain!
Le vieux ne le regarda pas, ne répondit pas, et sortit s'asseoir sur la route, pour prendre l'air.
Alors, Fouan s'obstina. Il semblait avoir oublié les titres qu'on refusait de lui rendre; du moins, il n'en causait plus, il ne les cherchait plus, indifférent peut-être, en tous cas résigné; mais sa rupture était complète avec les Buteau, il restait dans son silence, comme séparé et enseveli. Jamais, dans aucune circonstance, pour aucune nécessité, il ne leur adressait la parole. La vie demeurait commune, il couchait là, mangeait là, il les voyait, les coudoyait du matin au soir; et pas un regard, pas un mot, l'air d'un aveugle et d'un muet, la promenade traînante d'une ombre, au milieu de vivants. Lorsqu'on se fut lassé de s'occuper de lui, sans en tirer un souffle, on le laissa à son obstination. Buteau, Lise elle-même, cessèrent également de lui parler, le tolérant autour d'eux comme un meuble qui aurait changé de place, finissant par perdre la conscience nette de sa présence. Le cheval et les deux vaches comptaient davantage.
De toute la maison, Fouan n'eut plus qu'un ami, le petit Jules, qui achevait sa neuvième année. Tandis que Laure, âgée de quatre ans, le regardait avec les yeux durs de la famille, se dégageait de ses bras, sournoise, rancunière, comme si elle eût déjà condamné cette bouche inutile, Jules se plaisait dans les jambes du vieux. Et il demeurait le dernier lien, qui le rattachait à la vie des autres, il servait de messager, quand la nécessité d'un oui ou d'un non devenait absolue. Sa mère l'envoyait, et il rapportait la réponse, car le grand-père, pour lui seul, sortait de son silence. Dans l'abandon où il tombait, l'enfant en outre, ainsi qu'une petite ménagère, l'aidait à faire son lit le matin, se chargeait de lui donner sa portion de soupe, qu'il mangeait près de la fenêtre, sur ses genoux, n'ayant jamais voulu reprendre sa place, à la table. Puis, ils jouaient ensemble. Le bonheur de Fouan était d'emmener Jules par la main, de marcher longtemps, droit devant eux; et, ces jours-là, il se soulageait de ce qu'il renfonçait en lui, il en disait, il en disait, à étourdir son compagnon, ne parlant déjà plus qu'avec difficulté, perdant l'usage de sa langue, depuis qu'il cessait de s'en servir. Mais le vieillard qui bégayait, le gamin qui n'avait d'autres idées que les nids et les mûres sauvages, se comprenaient très bien à causer, durant des heures. Il lui enseigna à poser des gluaux, il lui fabriqua une petite cage, pour y enfermer des grillons. Cette frêle main d'enfant dans la sienne, par les chemins vides de ce pays où il n'avait plus ni terres ni famille, c'était tout ce qui le soutenait, le faisait se plaire à vivre encore un peu.
Du reste, Fouan était comme rayé du nombre des vivants, Buteau agissait en son lieu et place, touchait et signait, sous le prétexte que le bonhomme perdait la tête. La rente de cent cinquante francs, provenant de la vente de la maison, lui était payée directement par M. Baillehache. Il n'avait eu qu'un ennui avec Delhomme, qui s'était refusé à verser les deux cents francs de la pension, entre des mains autres que celles de son père; et Delhomme exigeait donc la présence de celui-ci; mais il n'avait pas le dos tourné, que Buteau raflait la monnaie. Cela faisait trois cent cinquante francs, auxquels, disait-il d'une voix geignarde, il devait en ajouter autant et davantage, sans arriver à nourrir le vieux. Jamais il ne reparlait des titres; ça dormait-là, on verrait plus tard. Quant aux intérêts, ils passaient toujours, selon lui, à tenir l'engagement avec le père Saucisse, quinze sous chaque matin, pour l'achat à viager d'un arpent de terre. Il criait qu'on ne pouvait pas lâcher ce contrat, qu'il y avait trop d'argent engagé. Pourtant, le bruit courait que le père Saucisse, terrorisé, menacé d'un mauvais coup, avait consenti à le rompre, en lui rendant la moitié des sommes touchées, mille francs sur deux mille; et, si ce vieux filou se taisait, c'était par une vanité de gueux qui ne voulait point avoir été roulé à son tour. Le flair de Buteau l'avertissait que le père Fouan mourrait le premier: une supposition qu'on lui aurait donné une chiquenaude, à coup sûr, il ne se serait pas relevé.
Une année s'écoula, et Fouan, tout en déclinant chaque jour, durait quand même. Ce n'était plus le vieux paysan propret, avec son cuir bien rasé, ses pattes de lièvre correctes, portant des blouses neuves et des pantalons noirs. Dans sa face amincie, décharnée, il ne restait que son grand nez osseux qui s'allongeait vers la terre. Un peu chaque année, il s'était courbé davantage, et maintenant il allait, les reins cassés, n'ayant bientôt qu'à faire la culbute finale, pour tomber dans la fosse. Il se traînait sur deux bâtons, envahi d'une barbe blanche, longue et sale, usant les vêtements troués de son fils, si mal tenu, qu'il en était répugnant au soleil, ainsi que ces vieux rôdeurs de route en haillons, dont on s'écarte. Et, au fond de cette déchéance, la bête seule persistait, l'animal humain, tout entier à l'instinct de vivre. Une voracité le faisait se jeter sur sa soupe, jamais contenté, volant jusqu'aux tartines de Jules, si le petit ne les défendait pas. Aussi le réduisait-on, même on en profitait pour ne plus le nourrir assez, sous le prétexte qu'il en crèverait. Buteau l'accusait de s'être perdu, au Château, dans la compagnie de Jésus-Christ, ce qui était vrai; car cet ancien paysan sobre, dur à son corps, vivant de pain et d'eau, avait pris là des habitudes de godaille, le goût de la viande et de l'eau-de-vie, tellement les vices se gagnent vite, lors même que c'est un fils qui débauche son père. Lise avait dû enfermer le vin en le voyant disparaître. Les jours où l'on mettait un pot-au-feu, la petite Laure restait en faction autour. Depuis que le vieux avait fait la dette d'une tasse de café chez Lengaigne, celui-ci et Macqueron étaient prévenus qu'on ne les payerait pas, s'ils lui servaient des consommations à crédit. Il gardait toujours son grand silence tragique, mais parfois, lorsque son écuelle n'était pas pleine, lorsqu'on enlevait le vin sans lui donner sa part, il fixait longuement sur Buteau des yeux irrités, dans la rage impuissante de son appétit.
—Oui, oui, regardez-moi disait Buteau, si vous croyez que je nourris les bêtes à ne rien foutre! Quand on aime la viande, on la gagne, bougre de goinfre!… Hein? n'avez-vous pas honte d'être tombé dans la débauche à votre âge!
Fouan, qui n'était pas retourné chez les Delhomme par un entêtement d'orgueil, ulcéré du mot que sa fille avait dit, en arriva à tout endurer des Buteau, les mauvaises paroles, même les bourrades. Il ne songeait plus à ses autres enfants; il s'abandonnait là, dans une telle lassitude, que l'idée de s'en tirer ne lui venait point: ça ne marcherait pas mieux ailleurs, à quoi bon? Fanny, lorsqu'elle le rencontrait, passait raide, ayant juré de ne jamais lui reparler la première. Jésus-Christ, meilleur enfant, après lui avoir gardé rancune de la sale façon dont il avait quitté le Château, s'était amusé un soir à le griser abominablement chez Lengaigne puis à le ramener ainsi devant sa porte: une histoire terrible, la maison en l'air, Lise obligée de laver la cuisine, Buteau jurant qu'une autre fois il le ferait coucher sur le fumier; de sorte que le vieux, craintif, se méfiait maintenant de son aîné, au point d'avoir le courage de refuser les rafraîchissements. Souvent aussi, il voyait la Trouille avec ses oies, quand il s'asseyait dehors, au bord d'un chemin. Elle s'arrêtait, le fouillait de ses yeux minces, causait un instant, tandis que ses bêtes, derrière elle, l'attendaient debout sur une patte, le cou en arrêt. Mais, un matin, il constata qu'elle lui avait volé son mouchoir; et, dès lors, du plus loin qu'il l'aperçut, il agita ses bâtons pour la chasser. Elle rigolait, s'amusait à lancer ses oies sur lui, ne se sauvait que lorsqu'un passant menaçait de la gifler, si elle ne laissait pas son grand-père tranquille.
Cependant, jusque-là, Fouan avait pu marcher, et c'était une consolation, car il s'intéressait encore à la terre, il montait toujours revoir ses anciennes pièces, dans cette manie des vieux passionnés que hantent leurs anciennes maîtresses d'autrefois. Il errait lentement par les routes, de sa marche blessée de vieil homme; il s'arrêtait au bord d'un champ, demeurait des heures planté sur ses cannes; puis, il se traînait devant un autre, s'y oubliait de nouveau, immobile, pareil à un arbre poussé là, desséché de vieillesse. Ses yeux vides ne distinguaient plus nettement ni le blé, ni l'avoine, ni le seigle. Tout se brouillait, et c'étaient des souvenirs confus qui se levaient du passé: cette pièce, en telle année, avait rapporté tant d'hectolitres. Même les dates, les chiffres finissaient par se confondre. Il ne lui restait qu'une sensation vive, persistante: la terre, la terre qu'il avait tant désirée, tant possédée, la terre à qui pendant soixante ans, il avait tout donné, ses membres, son coeur, sa vie, la terre ingrate, passée aux bras d'un autre mâle, et qui continuait de produire sans lui réserver sa part! Une grande tristesse le poignait, à cette idée qu'elle ne le connaissait plus, qu'il n'avait rien gardé d'elle ni un sou ni une bouchée de pain, qu'il lui fallait mourir, pourrir en elle, l'indifférente qui, de ses vieux os, allait se refaire de la jeunesse. Vrai! pour en arriver là, nu et infirme, ça ne valait guère la peine de s'être tué au travail! Quand il avait rôdé ainsi autour de ses anciennes pièces, il se laissait tomber sur son lit, dans une telle lassitude, qu'on ne l'entendait même plus souffler.
Mais ce dernier intérêt qu'il prenait à vivre, s'en allait avec ses jambes. Bientôt, il lui devint si pénible de marcher, qu'il ne s'écarta guère du village. Par les beaux jours, il avait trois ou quatre stations préférées: les poutres devant la maréchalerie de Clou, le pont de l'Aigre, un banc de pierre près de l'école; et il voyageait lentement de l'une à l'autre, mettant une heure pour faire deux cents mètres, tirant sur ses sabots comme sur des voitures lourdes, débauché, déjeté, dans le roulis cassé de ses reins. Souvent, il s'oubliait l'après-midi entière au bout d'une poutre, accroupi, à boire le soleil. Une hébétude l'immobilisait, les yeux ouverts. Des gens passaient qui ne le saluaient plus, car il devenait une chose. Sa pipe même lui était une fatigue, il cessait de fumer, tant elle pesait à ses gencives, sans compter que le gros travail de la bourrer et de l'allumer, l'épuisait. Il avait l'unique désir de ne pas bouger de place, glacé, grelottant, dès qu'il remuait, sous l'ardent soleil de midi. C'était, après la volonté et l'autorité mortes, la déchéance dernière, une vieille bête souffrant, dans son abandon, la misère d'avoir vécu une existence d'homme. D'ailleurs, il ne se plaignait point, fait à cette idée du cheval fourbu, qui a servi et qu'on abat, quand il mange inutilement son avoine. Un vieux, ça ne sert à rien et ça coûte. Lui-même avait souhaité la fin de son père. Si, à leur tour, ses enfants désiraient la sienne, il n'en ressentait ni étonnement ni chagrin. Ça devait être.
Lorsqu'un voisin lui demandait:
—Eh bien! père Fouan, vous allez donc toujours!
—Ah! grognait-il, c'est bougrement long de crever, et ce n'est pourtant pas la bonne volonté qui manque!
Et il disait vrai, dans son stoïcisme de paysan qui accepte la mort, qui la souhaite, dès qu'il redevient nu et que la terre le reprend.
Une souffrance encore l'attendait. Jules se dégoûta de lui, détourné par la petite Laure. Celle-ci, lorsqu'elle le voyait avec le grand-père, semblait jalouse. Il les embêtait, ce vieux! c'était plus amusant de jouer ensemble. Et, si son frère ne la suivait pas, elle se pendait à ses épaules, l'emmenait. Ensuite, elle se faisait si gentille, qu'il en oubliait son service de ménagère complaisante. Peu à peu, elle se l'attacha complètement, en vraie femme déjà qui s'était donné la tâche de cette conquête.
Un soir, Fouan, était allé attendre Jules devant l'école, si las, qu'il avait songé à lui, pour remonter la côte. Mais Laure sortit avec son frère; et, comme le vieux, de sa main tremblante, cherchait la main du petit, elle eut un rire méchant.
—Le v'là encore qui t'embête, lâche-le donc!
Puis, se retournant vers les autres galopins:
—Hein? est-il couenne de se laisser embêter!
Alors, Jules, au milieu des huées, rougit, voulut faire l'homme, s'échappa d'un saut, en criant le mot de sa soeur à son vieux compagnon de promenades:
—Tu m'embêtes!
Effaré, les yeux obscurcis de larmes, Fouan trébucha, comme si la terre lui manquait, avec cette petite main qui se retirait de lui. Les rires augmentaient, et Laure força Jules à danser autour du vieillard, à chanter sur un air de ronde enfantine:
—Tombera, tombera pas… son pain sec mangera, qui le ramassera….
Fouan, défaillant, mit près de deux heures à rentrer seul, tant il traînait les pieds, sans force. Et ce fut la fin, l'enfant cessa de lui apporter sa soupe et de faire son lit, dont la paillasse n'était pas retournée une fois par mois. Il n'eut même plus ce gamin à qui causer, il s'enfonça dans l'absolu silence, sa solitude se trouva élargie et complète. Jamais un mot, sur rien, à personne.
III
Les labours d'hiver tiraient à leur fin, et par cette après-midi de février, sombre et froide, Jean, avec sa charrue, venait d'arriver à sa grande pièce des Cornailles, où il lui restait à faire deux bonnes heures de besogne. C'était un bout de la pièce qu'il voulait semer de blé, une variété écossaise de poulard, une tentative que lui avait conseillée son ancien maître Hourdequin en mettant même à sa disposition quelques hectolitres de semence.
Tout de suite, Jean enraya, à la place où il avait dérayé la veille; et, faisant mordre le soc, les mains aux mancherons de la charrue, il jeta à son cheval le cri rauque dont il l'excitait.
—Dia hue! hep!
Des pluies battantes, après de grands soleils, avaient durci l'argile du sol, si profondément, que le soc et le coutre détachaient avec peine la bande qu'ils tranchaient, dans ce labour à plein fer. On entendait la motte épaisse grincer contre le versoir qui la retournait enfouissant au fond le fumier, dont une couche étalée couvrait le champ. Parfois, un obstacle, une pierre, donnait une secousse.
—Dia hue! hep!
Et Jean, de ses bras tendus veillait à la rectitude parfaite du sillon, si droit, qu'on l'aurait dit tracé au cordeau; tandis que son cheval, la tête basse, les pieds enfoncés dans la raie, tirait d'un train uniforme et continu. Lorsque la charrue s'empâtait, il en détachait la boue et les herbes, d'un branle de ses deux poings; puis elle glissait de nouveau en laissant derrière elle la terre mouvante et comme vivante, soulevée, grasse, à nu jusqu'aux entrailles.
Quand il fut au bout du sillon, il tourna, en commença un autre. Bientôt, une sorte de griserie lui vint de toute cette terre remuée, qui exhalait une odeur forte, l'odeur des coins humides où fermentent les germes. Sa marche lourde, la fixité de son regard, achevaient de l'étourdir. Jamais il ne devait devenir un vrai paysan. Il n'était pas né dans ce sol, il restait l'ancien ouvrier des villes, le troupier qui avait fait la campagne d'Italie; et ce que les paysans ne voient pas, ne sentent pas, lui le voyait, le sentait, la grande paix triste de la plaine, le souffle puissant de la terre, sous le soleil et sous la pluie. Toujours il avait eu des idées de retraite à la campagne. Mais quelle sottise de s'être imaginé que, le jour où il lâcherait le fusil et le rabot, la charrue contenterait son goût de la tranquillité! Si la terre était calme, bonne à ceux qui l'aiment, les villages collés sur elle comme des nids de vermine, les insectes humains vivant de sa chair, suffisaient à le déshonorer et à en empoisonner l'approche. Il ne se souvenait pas d'avoir souffert autant que depuis son arrivée, déjà lointaine, à la Borderie.
Jean dut soulever un peu les mancherons, pour donner de l'aisance. Une légère déviation du sillon lui causa de l'humeur. Il tourna, s'appliqua davantage, en poussant son cheval.
—Dia hue! hep!
—Oui, que de misères, en ces dix années! D'abord, sa longue attente de Françoise; ensuite, la guerre avec les Buteau. Pas un jour ne s'était passé sans vilaines choses. Et, à cette heure qu'il avait Françoise, depuis deux ans qu'ils étaient mariés, pouvait-il se dire heureux? S'il l'aimait toujours, lui, il avait bien deviné qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle ne l'aimerait jamais, comme il aurait désiré l'être, à pleins bras, à pleine bouche. Tous deux vivaient en bon accord, le ménage prospérait, travaillait, économisait. Mais ce n'était point ça, il la sentait loin, froide, occupée d'une autre idée, au lit, quand il la tenait. Elle se trouvait enceinte de cinq mois, un de ces enfants faits sans plaisir, qui ne donnent que du mal à leur mère. Cette grossesse ne les avait même pas rapprochés. Il souffrait surtout d'un sentiment de plus en plus net, éprouvé le soir de leur entrée dans la maison, le sentiment qu'il demeurait un étranger pour sa femme; un homme d'un autre pays, poussé ailleurs, on ne savait où, un homme qui ne pensait pas comme ceux de Rognes, qui lui paraissait bâti différemment, sans lien possible avec elle, bien qu'il l'eût rendue grosse. Après le mariage, exaspérée contre les Buteau, elle avait, un samedi, rapporté de Cloyes une feuille de papier timbré, afin de tout laisser par testament à son mari, car elle s'était fait expliquer comment la maison et la terre retourneraient à sa soeur si elle mourait avant d'avoir un enfant, l'argent et les meubles entrant seuls dans la communauté; puis, sans lui donner aucune explication à ce sujet, elle semblait s'être ravisée, la feuille était encore dans la commode, toute blanche; et il en avait ressenti un grand chagrin secret, non qu'il fût intéressé, mais il voyait là un manque d'affection. D'ailleurs, aujourd'hui que le petit allait naître, à quoi bon un testament? Il n'en avait pas moins le coeur gros, chaque fois qu'il ouvrait la commode et qu'il apercevait le papier timbré, devenu inutile.
Jean s'arrêta, laissa souffler son cheval. Lui-même secouait son étourdissement, dans l'air glacé. D'un lent regard, il regarda l'horizon vide, la plaine immense, où d'autres attelages, très loin, se noyaient sous le gris du ciel. Il fut surpris de reconnaître le père Fouan, qui revenait de Rognes par le chemin neuf, cédant encore à quelque souvenir, à un besoin de revoir un coin de champ. Puis, il baissa la tête, il s'absorba une minute dans la vue du sillon ouvert, de la terre éventrée à ses pieds: elle était jaune et forte au fond, la motte retournée avait apporté à la lumière comme une chair rajeunie, tandis que, dessous, le fumier s'enterrait en un lit de fécondation grasse; et ses réflexions devenaient confuses, la drôle d'idée qu'on avait eue de fouiller ainsi le sol pour manger du pain, l'ennui où il était de ne pas se sentir aimé de Françoise, d'autres choses plus vagues, sur ce qui poussait là, sur son petit qui naîtrait bientôt, sur tout le travail qu'on faisait, sans en être souvent plus heureux. Il reprit les mancherons, il jeta son cri guttural.
—Dia hue! hep!
Jean achevait son labour, lorsque Delhomme, qui revenait à pied d'une ferme voisine, s'arrêta au bord du champ.
—Dites donc, Caporal, vous savez la nouvelle…. Paraît qu'on va avoir la guerre.
Il lâcha la charrue, il se releva, saisi, étonné du coup qu'il recevait au coeur.
—La guerre, comment ça?
Mais avec les Prussiens, à ce qu'on m'a dit…. C'est dans les journaux.
Les yeux fixes, Jean revoyait l'Italie, les batailles de là-bas, ce massacre dont il avait été si heureux de se tirer, sans une blessure. A cette époque, de quelle ardeur il aspirait à vivre tranquille, dans son coin! et voilà que cette parole, criée d'une route par un passant, cette idée de la guerre lui allumait tout le sang du corps!
—Dame! si les Prussiens nous emmerdent…. On ne peut pas les laisser se foutre de nous.
Delhomme n'était pas de cet avis. Il hocha la tête, il déclara que ce serait la fin des campagnes, si l'on y revoyait les Cosaques comme après Napoléon. Ça ne rapportait rien de se cogner; valait mieux s'entendre.
—Ce que j'en dis, c'est pour les autres…. J'ai mis de l'argent, chez monsieur Baillehache. Quoi qu'il arrive, Nénesse, qui tire demain, ne partira pas.
—Bien sûr, conclut Jean, calmé. C'est comme moi, qui ne leur dois plus rien et qui suis marié à cette heure, je m'en fiche qu'ils se battent!… Ah! c'est avec les Prussiens! Eh bien! on leur allongera une raclée, voilà tout!
—Bonsoir, Caporal!
—Bonsoir!
Delhomme repartit, s'arrêta plus loin pour crier de nouveau la nouvelle, la cria plus loin une troisième fois; et la menace de la guerre prochaine vola par la Beauce, dans la grande tristesse du ciel de cendre.
Jean, ayant terminé, eut l'idée d'aller tout de suite à la Borderie chercher la semence promise. Il détela, laissa la charrue au bout du champ, sauta sur son cheval. Comme il s'éloignait, la pensée de Fouan lui revint, il le chercha et ne le trouva plus. Sans doute, le vieux s'était mis à l'abri du froid, derrière une meule de paille, restée dans la pièce aux Buteau.
A la Borderie, après avoir attaché sa bête, Jean appela inutilement; tout le monde devait être en besogne dehors; et il était entré dans la cuisine vide, il tapait du poing sur la table, lorsqu'il entendit enfin la voix de Jacqueline monter de la cave, où se trouvait la laiterie. On y descendait par une trappe, qui s'ouvrait au pied même de l'escalier, si mal placée, qu'on redoutait toujours des accidents.
—Hein? qui est-ce?
Il s'était accroupi sur la première marche du petit escalier raide, et elle le reconnut d'en bas.
Tiens, Caporal!
Lui aussi la voyait, dans le demi-jour de la laiterie, éclairée par un soupirail. Elle travaillait là, au milieu des jattes, des crémoirs, d'où le petit-lait s'en allait goutte à goutte, dans une auge de pierre; et elle avait les manches retroussées jusqu'aux aisselles, ses bras nus étaient blancs de crème.
—Descends donc…. Est-ce que je te fais peur?
Elle le tutoyait comme autrefois, elle riait de son air de fille engageante. Mais lui, gêné, ne bougeait pas.
—C'est pour la semence que le maître m'a promise.
—Ah! oui, je sais…. Attends, je monte.
Et, quand elle fut au grand jour, il la trouva toute fraîche, sentant bon le lait, avec ses bras nus et blancs. Elle le regardait de ses jolis yeux pervers, elle finit par demander d'un air de plaisanterie:
—Alors, tu ne m'embrasses pas?… Ce n'est pas parce qu'on est marié qu'on doit être mal poli.
Il l'embrassa, en affectant de faire claquer fortement les deux baisers sur les joues, pour dire que c'était simplement de bonne amitié. Mais elle le troublait, des souvenirs lui remontaient de tout le corps, dans un petit frisson. Jamais avec sa femme, qu'il aimait tant, il n'avait éprouvé ça.
—Allons, viens, reprit Jacqueline. Je vas te montrer la semence….
Imagine-toi que la servante elle-même est au marché.
Elle traversa la cour, entra dans la grange au blé, tourna derrière une pile de sac; et c'était là, contre le mur, en un tas que des planches maintenaient. Il l'avait suivie, il étouffa un peu de se trouver ainsi seul avec elle, au fond de ce coin perdu. Tout de suite, il affecta s'intéresser à la semence, une belle variété écossaise de poulard.
—Oh! qu'il est gros!
Mais elle eut son roucoulement de gorge, elle le ramena vite au sujet qui l'intéressait.
—Ta femme est enceinte, vous vous en donnez, hein?… Dis donc, est-ce que ça va avec elle? est-ce que c'est aussi gentil qu'avec moi?
Il devint très rouge, elle s'en amusa, enchantée de le bouleverser de la sorte. Puis, elle parut s'assombrir, sous une pensée brusque.
—Tu sais, moi, j'ai eu bien des ennuis. Heureusement que c'est passé et que j'en suis sortie à mon avantage.
En effet, un soir, Hourdequin avait vu tomber à la Borderie son fils Léon, le capitaine, qui ne s'y était pas montré depuis des années; et, dès le premier jour, ce dernier, venu pour savoir, fut renseigné, lorsqu'il eut constaté que Jacqueline occupait la chambre de sa mère. Un instant, elle trembla, car l'ambition l'avait prise de se faire épouser et d'hériter de la ferme. Mais le capitaine commit la faute de jouer le vieux jeux: il voulut débarrasser son père en se faisant surprendre par lui, couché avec elle. C'était trop simple. Elle étala une vertu farouche, elle poussa des cris, versa des larmes, déclara à Hourdequin qu'elle s'en allait, puisqu'elle n'était plus respectée dans sa maison. Il y eut une scène atroce entre les deux hommes, le fils essaya d'ouvrir les yeux du père, ce qui acheva de gâter les choses. Deux heures plus tard, il repartit, il cria sur le seuil qu'il aimait mieux tout perdre, et que, s'il rentrait jamais, ce serait pour faire sortir cette catin à coups de botte.
L'erreur de Jacqueline, dans son triomphe, fut alors de croire qu'elle pouvait tout risquer. Elle signifia à Hourdequin qu'après des vexations pareilles, dont le pays clabaudait, elle se devait de le quitter, s'il ne l'épousait pas. Même elle commença à faire sa malle. Mais le fermier, encore bouleversé de sa rupture avec son fils, d'autant plus furieux qu'il se donnait secrètement tort et que son coeur saignait, faillit l'assommer d'une paire de gifles; et elle ne parla plus de partir, elle comprit qu'elle s'était trop pressée. Maintenant, du reste, elle était la maîtresse absolue, couchant ouvertement dans la chambre conjugale, mangeant à part avec le maître, commandant, réglant les comptes, ayant les clefs de la caisse, si despotique, qu'il la consultait sur les décisions à prendre. Il déclinait, très vieilli, elle espérait bien vaincre ses révoltes dernières, l'amener au mariage, quand elle aurait achevé de l'user. En attendant, comme il avait juré de déshériter son fils, dans le coup de sa colère, elle travaillait pour le décider à un testament en sa faveur; et elle se croyait déjà propriétaire de la ferme, car elle lui en avait arraché la promesse, un soir, au lit.
—Depuis des années que je m'esquinte à l'amuser, conclut-elle, tu comprends que ce n'est pas pour ses beaux yeux.
Jean ne put s'empêcher de rire. Tout en parlant d'un geste machinal, elle avait enfoncé ses bras nus dans le blé; et elle les en retirait, les y replongeait, poudrant sa peau d'une poudre fine et douce. Il regardait ce jeu, il fit à voix haute une réflexion qu'il regretta ensuite.
—Et, avec Tron, ça va toujours?
Elle ne parut pas blessée, elle parla librement comme à un vieil ami.
—Ah! je l'aime bien, cette grande bête, mais il n'est guère raisonnable, vrai!… Est-ce qu'il n'est pas jaloux! Oui, il me fait des scènes, il ne me passe que le maître, et encore! Je crois qu'il vient écouter la nuit si nous dormons.
De nouveau, Jean s'égayait. Mais elle ne riait pas, elle, ayant une peur secrète de ce colosse, qu'elle disait sournois et faux, ainsi, que tous les Porcherons. Il l'avait menacée de l'étrangler, si elle le trompait. Aussi n'allait-elle plus avec lui qu'en tremblant, malgré le goût qu'elle gardait pour ses gros membres, elle toute fluette qu'il aurait écrasée entre son pouce et ses quatre doigts.
Puis, elle eut un joli haussement d'épaules, comme pour dire qu'elle en avait mangé d'autres. Et elle reprit, souriante:
—Dis, Caporal, ça marchait mieux avec toi, nous étions si d'accord!
Sans le quitter de ses yeux plaisants, elle s'était remise à brasser le blé. Lui, se trouvait reconquis, oubliait son départ de la ferme, son mariage, l'enfant qui allait naître. Il lui saisit les poignets, au fond de la semence; il remonta le long de ses bras, veloutés de farine, jusqu'à sa gorge d'enfant, que l'abus de l'homme semblait durcir; et c'était ce qu'elle voulait, depuis qu'elle l'avait aperçu, en haut de la trappe, un regain de sa tendresse d'autrefois, le mauvais plaisir aussi de le reprendre à une autre femme, une femme légitime. Déjà, il l'empoignait, il la renversait sur le tas de blé, pâmée, roucoulante, lorsqu'une haute et maigre figure, celle du berger Soulas, apparut derrière les sacs, toussant violemment et crachant. D'un bond, Jacqueline s'était relevée, tandis que Jean, essoufflé, bégayait:
—Eh bien! c'est ça, je reviendrai en chercher cinq hectolitres…. Oh! est-il gros! est-il gros!
Elle, rageuse, regardant le dos du berger qui ne s'en allait pas, murmura, les dents serrées:
—C'est trop à la fin! Même quand je me crois seule, il est là qui m'embête. Ce que je vais te le faire flanquer dehors!
Jean, refroidi, se hâta de quitter la grange et détacha son cheval dans la cour, malgré les signes de Jacqueline, qui l'aurait caché au fond de la chambre conjugale, plutôt que de renoncer à son envie. Mais, désireux de s'échapper, il répéta qu'il reviendrait le lendemain. Il partit à pied, tenant sa bête par la bride, quand Soulas, sorti pour l'attendre, lui dit à la porte:
—C'est donc la fin de l'honnêteté, que toi aussi, tu y retournes?… Rends-lui le service, alors, de la prévenir qu'elle ferme son bec, si elle ne veut pas que j'ouvre le mien. Ah! il y en aura, du grabuge, tu verras!
Mais Jean passa outre, avec un geste brutal, refusant de s'en mêler davantage. Il était plein de honte, irrité de ce qu'il avait manqué faire. Lui qui croyait bien aimer Françoise, il n'avait plus jamais près d'elle de ces coups bêtes de désir. Était-ce donc qu'il aimait mieux Jacqueline? cette garce lui avait-elle laissé du feu sous la peau? Tout le passé se réveillait, sa colère s'accrut, lorsqu'il sentit qu'il retournerait la voir, malgré sa révolte. Et frémissant, il sauta sur son cheval, il galopa, afin de rentrer plus vite à Rognes.
—Justement, cette après-midi-là, Françoise eut l'idée d'aller faucher un paquet de luzerne pour ses vaches. C'était elle d'habitude qui faisait ce travail, et elle se décidait en songeant qu'elle trouverait là-haut son homme, au labour; car elle n'aimait guère s'y hasarder seule, dans la crainte de s'y coudoyer avec les Buteau, qui, enragés de ne plus avoir toute la pièce à eux, cherchaient continuellement de mauvaises querelles. Elle prit une faux, le cheval rapporterait le paquet d'herbe. Mais, comme elle arrivait aux Cornailles, elle eut la surprise de ne point apercevoir Jean, qu'elle n'avait pas averti du reste: la charrue était là, où pouvait-il bien être, lui? Et ce qui acheva de l'émotionner fortement, ce fut de reconnaître Buteau et Lise, debout devant le champ, agitant les bras, l'air furieux. Sans doute ils venaient de s'arrêter, au retour de quelque village voisin, endimanchés, les mains libres. Un instant, elle fut sur le point de tourner les talons. Puis, elle s'indigna de cette peur, elle était bien la maîtresse d'aller à sa terre; et elle continua de s'approcher, la faux sur l'épaule.
La vérité était que, lorsque Françoise rencontrait ainsi Buteau, surtout seul, elle en demeurait bouleversée. Depuis deux ans, elle ne lui adressait plus la parole. Mais elle ne pouvait le voir, sans éprouver un élancement dans tout son corps. C'était peut-être bien de la colère, peut-être bien autre chose aussi. A plusieurs reprises, sur ce même chemin, comme elle se rendait à sa luzernière, elle l'avait de la sorte aperçu devant elle. Il tournait la tête, deux, trois fois, pour la regarder de son oeil gris, taché de jaune. Un frisson la prenait, elle hâtait le pas malgré son effort, tandis qu'il ralentissait le sien; et elle passait à son côté, leurs yeux se fouillaient une seconde. Puis, elle avait le trouble de le sentir derrière son dos, elle se raidissait, ne savait plus marcher. Lors de leur dernière rencontre, elle s'était effarée au point de s'étaler tout de son long, embarrassée par son ventre de femme grosse, en voulant sauter de la route dans sa luzerne. Lui, avait éclaté de rire.
Le soir, lorsque Buteau raconta méchamment à Lise la culbute de sa soeur, tous les deux eurent un regard où luisait la même pensée: si la gueuse s'était tuée avec son enfant, le mari n'avait rien, la terre et la maison leur faisaient retour. Ils savaient, par la Grande, l'aventure du testament différé, devenu inutile depuis la grossesse. Mais eux n'avaient jamais eu de chance, pas de danger que le sort les débarrassât de la mère et du petit! Et ils y revinrent en se couchant, histoire simplement d'en causer, car ça ne tue pas les gens, de parler de leur mort. Une supposition que Françoise fût morte sans héritier, comme tout s'arrangeait, quel coup de justice du bon Dieu! Lise, empoisonnée de sa haine, finit par jurer que sa soeur n'était plus sa soeur, qu'elle lui tiendrait la tête sur le billot, s'il ne s'agissait que de ça pour rentrer dans leur chez-eux, d'où la salope les avait si dégoûtamment chassés. Buteau, lui, ne se montrait pas gourmand, déclarait que ce serait déjà gentil de voir le petit claquer avant de naître. Cette grossesse surtout l'avait irrité: un enfant, c'était la fin de son espoir têtu, la perte définitive du bien. Alors, comme ils se mettaient au lit tous deux, et qu'elle soufflait la chandelle, elle eut un rire singulier, elle dit que tant que les mioches ne sont pas venus, ils peuvent ne pas venir. Un silence régna dans l'obscurité, puis il demanda pourquoi elle lui disait ça. Collée contre lui, la bouche à son oreille elle lui fit un aveu: le mois dernier, elle avait eu l'embêtement de s'apercevoir qu'elle se trouvait de nouveau pincée; si bien que, sans le prévenir, elle avait filé chez la Sapin, une vieille de Magnolles qui était sorcière. Encore enceinte, merci! il l'aurait bien reçue! La Sapin, avec une aiguille, tout simplement, l'avait débarrassée. Il l'écoulait, sans approuver, sans désapprouver, et son contentement ne perça que dans la façon goguenarde dont il exprima l'idée qu'elle aurait dû se procurer l'aiguille pour Françoise. Elle s'égaya aussi, le saisit à pleins bras, lui souffla que la Sapin enseignait une autre manière, oh! une manière si drôle! Hein? laquelle donc? Eh bien! un homme pouvait défaire ce qu'un homme avait fait: il n'avait qu'à prendre la femme en lui traçant trois signes de croix sur le ventre et en récitant un Ave à l'envers. Le petit, s'il y en avait un, s'en allait comme un vent. Buteau s'arrêta de rire, ils affectèrent de douter, mais l'antique crédulité passée dans les os de leur race, les secouait d'un frisson, car personne n'ignorait que la vieille de Magnolles avait changé une vache en belette et ressuscité un mort. Ça devait être, puisqu'elle l'affirmait. Enfin, Lise désira, très câline, qu'il essayât sur elle l'Ave, à l'envers et les trois signes de croix, voulant se rendre compte si elle ne sentirait rien. Non, rien! C'était que l'aiguille avait suffi. Sur Françoise, ça en aurait fait, du ravage? Il rigola, est-ce qu'il pouvait? Tiens! pourquoi pas, puisqu'il l'avait déjà eue? Jamais! Il s'en défendait maintenant, tandis que sa femme lui enfonçait les doigts dans la chair, devenue jalouse. Ils s'endormirent aux bras l'un de l'autre.
Depuis ce temps, l'idée de cet enfant qui poussait, qui allait leur prendre pour toujours la maison et la terre, les hanta; et ils ne rencontraient plus la jeune soeur, sans que leur regard, tout de suite, se portât sur son ventre. Quand ils la virent arriver par le chemin, ils la mesurèrent d'un coup d'oeil, saisis de constater que la grossesse avançait et que bientôt il ne serait plus temps.
—Non de Dieu! gueula Buteau, en revenant au labour qu'il examinait, le voleur a bien mordu sur nous d'un bon pied…. Y a pas à dire, v'là la borne!
Françoise avait continué de s'approcher, du même pas tranquille, en cachant sa crainte. Elle comprit alors la cause de leurs gestes furieux, la charrue de Jean devait avoir entamé leur parcelle. Il y avait là de continuels sujets de dispute; pas un mois ne se passait sans qu'une question de mitoyenneté les jetât les uns sur les autres. Ça ne pouvait finir que par des coups et des procès.
—Tu entends, continua-il en élevant la voix, vous êtes chez nous, je vas vous faire marcher!
Mais la jeune femme, sans même tourner la tête, était entrée dans sa luzernière.
—On te parle, cria Lise hors d'elle. Viens voir la borne, si tu crois que nous mentons…. Faut se rendre compte du dommage.
Et, devant le silence, le dédain affecté de sa soeur, elle perdit toute mesure, s'avança sur elle, les poing fermés.
—Dis donc, est-ce que tu te fous de nous? Je suis ton aînée, tu me dois le respect. Je saurai bien te faire demander pardon de toutes les cochonneries que tu m'as faites.
Elle était devant elle, enragée de rancune, aveuglée de sang.
—A genoux, à genoux, garce!
Toujours muette, Françoise, comme le soir de l'expulsion, lui cracha au visage. Et Lise hurlait, lorsque Buteau intervint, en l'écartant violemment.
—Laisse, c'est mon affaire.
Ah! oui, elle le laissait! Il pouvait bien la tordre et lui casser l'échine, ainsi qu'un mauvais arbre; il pouvait bien en faire de la pâtée pour les chiens, s'en servir comme d'une traînée: ce n'était pas elle qui l'empêcherait elle l'aiderait plutôt! Et, à partir de ce moment, toute droite, elle guetta, veillant à ce qu'on ne le dérangeât point. Autour d'eux, sous le ciel morne, la pleine immense et grise s'étendait, sans une âme.
—Vas-y donc, il n'y a personne!
Buteau marchait sur Françoise, et celle-ci, à le voir, la face dure, les bras raidis, crut qu'il venait la battre. Elle n'avait pas lâché sa faux, mais elle tremblait; déjà, d'ailleurs, il en tenait le manche; il la lui arracha, la jeta dans la luzerne. Pour lui échapper, elle n'eut plus qu'à s'en aller à reculons, elle passa ainsi dans le champ voisin, se dirigea vers la meule qui s'y trouvait, comme si elle eût espéré s'en faire un rempart. Lui, ne se hâtait point, semblait également la pousser là, les bras peu à peu ouverts, la face détendue par un rire silencieux qui découvrait ses gencives. Et, tout d'un coup, elle comprit qu'il ne voulait pas la battre. Non il voulait autre chose, la chose qu'elle lui avait refusée si longtemps. Alors, elle trembla davantage, quand elle sentit sa force l'abandonner, elle vaillante, qui tapait dur autrefois, en jurant que jamais il n'y arriverait. Pourtant, elle n'était plus une gamine, elle avait eu vingt-trois ans à la Saint-Martin, une vraie femme à cette heure, la bouche rouge encore et les yeux larges, pareils à des écus. C'était en elle une sensation si tiède et si molle, que ses membres lui semblaient s'en engourdir.
Buteau, la forçant toujours à reculer, parla enfin, d'une voix basse et ardente:
—Tu sais bien que ce n'est pas fini entre nous, que je te veux, que je t'aurai!
Il avait réussi à l'acculer contre la meule, il la saisit aux épaules, la renversa. Mais, à ce moment, elle se débattit, éperdue, dans l'habitude de sa longue résistance. Lui, la maintenait, en évitant les coups de pied.
—Puisque t'es grosse à présent, foutue bête! qu'est-ce que tu risques?…
Je n'en ajouterai pas un autre, va, pour sûr!
Elle éclata en larmes, elle eut comme une crise, ne se défendant plus, les bras tordus, les jambes agitées de secousses nerveuses; et il ne pouvait la prendre, il était jeté de côté, à chaque nouvelle tentative. Une colère le rendit brutal, il se tourna vers sa femme.
—Nom de Dieu de feignante! quand tu nous regarderas!… Aide-moi donc, tiens-lui les jambes, si tu veux que ça se fasse!
Lise était restée droite, immobile, plantée à dix mètres, fouillant de ses yeux les lointains de l'horizon, puis les ramenant sur les deux autres, sans qu'un pli de sa face remuât. A l'appel de son homme, elle n'eut pas une hésitation, s'avança, empoigna la jambe gauche de sa soeur, l'écarta, s'assit dessus, comme si elle avait voulu la broyer. Françoise, clouée au sol, s'abandonna, les nerfs rompus, les paupières closes. Pourtant, elle avait sa connaissance, et quand Buteau l'eut possédée, elle fut emportée à son tour dans un spasme de bonheur si aigu, qu'elle le serra de ses deux bras à l'étouffer, en poussant un long cri. Des corbeaux passaient, qui s'en effrayèrent. Derrière la meule, apparut la tête blême du vieux Fouan, abrité là contre le froid. Il avait tout vu, il eut peur sans doute, car il se renfonça dans la paille.
Buteau s'était relevé, et Lise le regardait fixement. Elle n'avait eu qu'une préoccupation, s'assurer s'il faisait bien les choses; et, dans le coeur qu'il y mettait, il venait d'oublier tout, les signes de croix, l'Ave à l'envers. Elle en restait saisie, hors d'elle. C'était donc pour le plaisir qu'il avait fait ça?
Mais Françoise ne lui laissa pas le temps de s'expliquer. Un moment, elle était demeurée par terre, comme succombant sous la violence de cette joie d'amour, qu'elle ignorait. Brusquement, la vérité s'était faite: elle aimait Buteau, elle n'en avait jamais aimé, elle n'en aimerait jamais un autre. Cette découverte l'emplit de honte, l'enragea contre elle-même, dans la révolte de toutes ses idées de justice. Un homme qui n'était pas à elle, l'homme à cette soeur qu'elle détestait, le seul homme qu'elle ne pouvait avoir sans être une coquine! Et elle venait de le laisser aller jusqu'au bout, et elle l'avait serré si fort, qu'il la savait à lui!
D'un bond, elle se leva, égarée, défaite, crachant toute sa peine en mots entrecoupés.
—Cochons! salops!… Oui, tous les deux, des salops, des cochons!… Vous m'avez abîmée. Y en a qu'on guillotine, et qui en ont moins fait…. Je le dirai à Jean, sales cochons! C'est lui qui réglera votre compte.
Buteau haussait les épaules, goguenard, content d'y être arrivé enfin.
—Laisse donc! tu en mourais d'envie, je t'ai bien sentie gigoter…. Nous recommencerons ça.
Cette rigolade acheva d'exaspérer Lise, et toute la colère qui montait en elle contre son mari, creva sur sa cadette.
—C'est vrai, putain! je t'ai vue. Tu l'as empoigné, tu l'as forcé…. Quand je disais que tout mon malheur venait de toi! Ose répéter à présent que tu ne m'as pas débauché mon homme, oui! tout de suite au lendemain du mariage, lorsque je te mouchais encore!
Sa jalousie éclatait, singulière après ses complaisances, une jalousie qui portait moins sur l'acte que sur la moitié de ce que sa soeur lui avait pris dans l'existence. Si cette fille de son sang n'était pas née, est-ce qu'il lui aurait fallu partager tout? Elle l'exécrait d'être plus jeune, plus fraîche, plus désirée.
—Tu mens! criait Françoise. Tu sais bien que tu mens!
—Ah! je mens! Ce n'est peut-être pas toi qui voulais de lui, qui le poursuivais jusque dans la cave.
—Moi! moi! et, tout à l'heure, est-ce moi encore?… Vache qui m'as tenue! Oui, tu m'aurais cassé la jambe! Et ça, vois-tu, je ne comprends pas, faut que tu sois dégoûtante, ou faut que tu aies voulu m'assassiner, gueuse!
Lise, à la volée, répondit par une gifle. Cette brutalité affola Françoise qui se rua sur elle. Les mains au fond des poches, Buteau ricanait, sans intervenir, en coq vaniteux pour lequel deux poules se battent. Et la bataille continua, enragée, scélérate, les bonnets arrachés, les chairs meurtries, chacune fouillant des doigts où elle pourrait atteindre la vie de l'autre. Toutes deux s'étaient bousculées, étaient revenues dans la luzerne. Mais Lise poussa un hurlement. Françoise lui enfonçait les ongles dans le cou; et, alors, elle vit rouge, elle eut la pensée nette, aiguë, de tuer sa soeur. A gauche de celle-ci, elle avait aperçu la faux, tombée le manche en travers d'une touffe de chardons, la pointe haute. Ce fut comme dans un éclair. Elle culbuta Françoise, de toute la force de ses poignets. Trébuchante, la malheureuse tourna, s'abattit à gauche, en jetant un cri terrible. La faux lui entrait dans le flanc.
—Nom de Dieu! nom de Dieu! bégaya Buteau.
Et ce fut tout. Une seconde avait suffi, l'irréparable était fait. Lise, béante de voir se réaliser si vite ce qu'elle avait voulu, regardait la robe coupée se tacher d'un flot de sang. Était-ce donc que le fer avait pénétré jusqu'au petit, pour que ça coulât si fort? Derrière la meule, la face pâle du vieux Fouan s'allongeait de nouveau. Il avait vu le coup; ses yeux troubles clignotaient.
Françoise ne bougeait plus, et Buteau, qui s'approchait, n'osa la toucher. Un souffle de vent passa, le glaça jusqu'aux os, lui hérissa le poil, dans un frisson d'épouvante.
—Elle est morte, filons, nom de Dieu!
Il avait saisi la main de Lise; ils furent comme emportés, le long de la route déserte. Le ciel bas et sombre semblait leur tomber sur le crâne; leur galop faisait derrière eux un bruit de foule, lancée à leur poursuite; et ils couraient par la plaine vide et rase, lui ballonné dans sa blouse, elle échevelée, son bonnet au poing, tous les deux répétant les mêmes mots, grondant comme des bêtes traquées:
—Elle est morte, nom de Dieu!… Filons, nom de Dieu!
Leurs enjambées s'allongeaient, ils n'articulaient plus, grognaient des sons involontaires, qui cadençaient leur fuite, un reniflement où l'on aurait distingué encore:
—Morte, nom de Dieu!… Morte, nom de Dieu!… Morte, nom de Dieu!
Ils disparurent.
Quelques minutes plus tard, lorsque Jean revint, au trop de son cheval, ce fut une grande douleur.
—Quoi donc? qu'est-il arrivé?
—Françoise, qui avait rouvert les paupières, ne remuait toujours pas. Elle le regardait longuement, de ses grands yeux douloureux; et elle ne répondait point, comme très loin de lui déjà, songeant à des choses.
—Tu es blessée, tu as du sang, réponds, je t'en prie!
Il se tourna vers le père Fouan, qui s'approchait.
—Vous étiez là, que s'est-il passé?
Alors, Françoise parla, d'une voix lente.
—J'étais venue à l'herbe… je suis tombée sur ma faux…. Ah! c'est fini!
Son regard avait cherché celui de Fouan, elle lui disait, à lui, les autres choses, les choses que la famille seule devait savoir. Le vieux, dans son hébétement, parut comprendre, répéta:
—C'est bien vrai; elle est tombée, elle s'est blessée…. J'étais là, je l'ai vue.
Il fallut courir à Rognes pour avoir une civière. En route, elle s'évanouit de nouveau. On crut bien qu'on ne la rapporterait pas vivante.