Le jour avait grandi, un vent glacé poussait dans le ciel pâle des vols continus de gros nuages; et la Beauce, flagellée, s'étendait, d'une tristesse morne. Aucun d'eux, du reste, ne semblait sentir ce souffle du large, gonflant les blouses, menaçant d'emporter les chapeaux. Les cinq, endimanchés pour la gravité de la circonstance, ne parlaient plus. Au bord de ce champ, au milieu de l'étendue sans bornes, ils avaient la face rêveuse et figée, la songerie des matelots, qui vivent seuls, par les grands espaces. Cette Beauce plate, fertile, d'une culture aisée, mais demandant un effort continu, a fait le Beauceron froid et réfléchi, n'ayant d'autre passion que la terre.
—Faut tout partager en trois, finit par dire Buteau.
Grosbois hocha la tête, et une discussion s'engagea. Lui, acquis au progrès par ses rapports avec les grandes fermes, se permettait parfois de contrecarrer ses clients de la petite propriété, en se déclarant contre le morcellement à outrance. Est-ce que les déplacements et les charrois ne devenaient pas ruineux, avec des lopins larges comme des mouchoirs? est-ce que c'était une culture, ces jardinets où l'on ne pouvait améliorer les assolements, ni employer les machines? Non, la seule chose raisonnable était de s'entendre, de ne pas découper un champ ainsi qu'une galette, un vrai meurtre! Si l'un se contentait des terres de labour, l'autre s'arrangeait des prairies: enfin, on arrivait à égaliser les lots, et le sort décidait.
Buteau, dont la jeunesse riait volontiers encore, le prit sur un ton de farce.
—Et si je n'ai que du pré, moi, qu'est-ce que je mangerai? de l'herbe alors!… Non, non, je veux de tout, du foin pour la vache et le cheval, du blé et de la vigne pour moi.
Fouan qui écoutait approuva d'un signe. De père en fils, on avait partagé ainsi; et les acquisitions, les mariages venaient ensuite arrondir de nouveau les pièces.
Riche de ses vingt-cinq hectares, Delhomme avait des idées plus larges; mais il se montrait conciliant, il n'était venu, au nom de sa femme, que pour n'être pas volé sur les mesures. Et, quant à Jésus-Christ, il avait lâché les autres, à la poursuite d'un vol d'alouettes, des cailloux plein les mains. Lorsqu'une d'elles, contrariée par le vent, restait deux secondes en l'air, immobile, les ailes frémissantes, il l'abattait avec une adresse de sauvage. Trois tombèrent, il les mit saignantes dans sa poche.
—Allons, assez causé, coupe-nous ça en trois! dit gaiement Buteau, tutoyant l'arpenteur; et pas en six, car tu m'as l'air, ce matin, de voir à la fois Chartres et Orléans!
Grosbois, vexé, se redressa, très digne.
—Mon petit, tâche d'être aussi soûl que moi et d'ouvrir l'oeil… Quel est le malin qui veut prendre ma place à l'équerre?
Personne n'osant relever le défi, il triompha, il appela rudement le gamin que la chasse au caillou de Jésus-Christ stupéfiait d'admiration; et l'équerre était déjà installée sur son pied, on plantait des jalons, lorsque la façon de diviser la pièce souleva une nouvelle dispute. L'arpenteur, appuyé par Fouan et Delhomme, voulait la partager en trois bandes parallèles au vallon de l'Aigre; tandis que Buteau exigeait que les bandes fussent prises perpendiculairement à ce vallon, sous le prétexte que la couche arable s'amincissait de plus en plus, en allant vers la pente. De cette manière, chacun aurait sa part du mauvais bout; au lieu que, dans l'autre cas, le troisième lot serait tout entier de qualité inférieure. Mais Fouan se fâchait, jurait que le fond était partout le même, rappelait que l'ancien partage entre lui, Mouche et la Grande, avait eu lieu dans le sens qu'il indiquait; et la preuve, c'était que les deux hectares de Mouche borderaient ce troisième lot. Delhomme, de son côté, fit une remarque décisive: en admettant même que le lot fût moins bon, le propriétaire en serait avantagé, le jour où l'on ouvrirait le chemin qui devait longer le champ, à cet endroit.
—Ah! oui, cria Buteau, le fameux chemin direct de Rognes à Châteaudun, par la Borderie! En voilà un que vous attendrez longtemps!
Puis, comme, malgré son insistance, on passait outre, il protesta, les dents serrées.
Jésus-Christ lui-même s'était rapproché, tous s'absorbèrent, à regarder Grosbois tracer les lignes de partage; et ils le surveillaient d'un oeil aigu, comme s'ils l'avaient soupçonné de vouloir tricher d'un centimètre, en faveur d'une des parts. Trois fois, Delhomme vint mettre son oeil à la fente de l'équerre, pour être bien sûr que le fil coupait nettement le jalon. Jésus-Christ jurait contre le sacré galopin, parce qu'il tendait mal la chaîne. Mais Buteau surtout suivait l'opération pas à pas, comptant les mètres, refaisant les calculs, à sa manière, les lèvres tremblantes. Et, dans ce désir de la possession, dans la joie qu'il éprouvait de mordre enfin à la terre, grandissaient l'amertume, la sourde rage de ne pas tout garder. C'était si beau, cette pièce, ces deux hectares d'un seul tenant! Il avait exigé la division, pour que personne ne l'eût, puisqu'il ne pouvait l'avoir, lui; et ce massacre, maintenant, le désespérait.
Fouan, les bras ballants, avait regardé dépecer son bien, sans une parole.
—C'est fait, dit Grosbois. Allez, celle-ci ou celles-là, on n'y trouverait pas une livre de plus!
Il y avait encore, sur le plateau, quatre hectares de terre de labour, mais divisés en une dizaine de pièces, ayant chacune moins d'un arpent; même une parcelle ne comptait que douze ares, et l'arpenteur ayant demandé en ricanant s'il fallait aussi la détailler, la discussion recommença.
Buteau avait eu son geste instinctif, se baissant, prenant une poignée de terre, qu'il approchait de son visage, comme pour la goûter. Puis, d'un froncement béat du nez, il sembla la déclarer la meilleure de toutes; et, l'ayant laissé couler doucement de ses doigts, il dit que c'était bien, si on lui abandonnait la parcelle; autrement, il exigeait la division. Delhomme et Jésus-Christ, agacés, refusèrent, voulurent également leur part. Oui, oui! quatre ares à chacun, il n'y avait que ça de juste. Et l'on partagea toutes les pièces, ils furent certains de la sorte qu'un des trois ne pouvait avoir de quelque chose dont les deux autres n'avaient point.
—Allons à la vigne, dit Fouan.
Mais, comme on revenait vers l'église, il jeta un dernier regard vers la plaine immense, il s'arrêta un instant aux bâtiments lointains de la Borderie. Puis, dans un cri de regret inconsolable, faisant allusion à l'occasion manquée des biens nationaux, autrefois:
—Ah! si le père avait voulu, c'est tout ça, Grosbois, que vous auriez à mesurer!
Les deux fils et le gendre se retournèrent d'un mouvement brusque, et il y eut une nouvelle halte, un lent coup d'oeil sur les deux cents hectares de la ferme, épars devant eux.
—Bah! grogna sourdement Buteau, en se remettant à marcher, ça nous fait une belle jambe, cette histoire! Est-ce qu'il ne faut pas que les bourgeois nous mangent toujours!
Dix heures sonnaient. Ils pressèrent le pas, car le vent avait faibli, un gros nuage noir venait de lâcher une première averse. Les quelques vignes de Rognes se trouvaient au delà de l'église, sur le coteau qui descendait jusqu'à l'Aigre. Jadis, le château se dressait à cette place, avec son parc; et il n'y avait guère plus d'un demi-siècle que les paysans, encouragés par le succès des vignobles de Montigny, près de Cloyes, s'étaient avisés de planter en vignes ce coteau, que son exposition au midi et sa pente raide désignaient. Le vin en fut pauvre, mais d'une aigreur agréable, rappelant les petits vins de l'Orléanais. Du reste, chaque habitant en récoltait à peine quelques pièces; le plus riche, Delhomme, possédait six arpents de vignes; et la culture du pays était toute aux céréales et aux plantes fourragères.
Ils tournèrent derrière l'église, filèrent le long de l'ancien presbytère; puis, ils descendirent parmi les plants étroits, découpés en damier. Comme ils traversaient un terrain rocheux, couvert d'arbustes, une voix aiguë, montant d'un trou, cria:
—Père, v'là la pluie, je sors mes oies!
C'était la Trouille, la fille à Jésus-Christ, une gamine de douze ans, maigre et nerveuse comme une branche de houx, aux cheveux blonds embroussaillés. Sa bouche grande se tordait à gauche, ses yeux verts avaient une fixité hardie, si bien qu'on l'aurait prise pour un garçon, vêtue, en guise de robe, d'une vieille blouse à son père, serrée autour de la taille par une ficelle. Et, si tout le monde l'appelait la Trouille, quoiqu'elle portât le beau nom d'Olympe, cela venait de ce que Jésus-Christ, qui gueulait contre elle du matin au soir, ne pouvait lui adresser la parole, sans ajouter: «Attends, attends! je vas te régaler, sale trouille!»
Il avait eu ce sauvageon d'une rouleuse de routes, ramassée sur le revers d'un fossé, à la suite d'une foire, et qu'il avait installée dans son trou, au grand scandale de Rognes. Pendant près de trois ans, le ménage s'était massacré; puis, un soir de moisson, la gueuse s'en était allée comme elle était venue, emmenée par un autre homme. L'enfant, à peine sevrée, avait poussé dru, en mauvaise herbe; et, depuis qu'elle marchait, elle faisait la soupe à son père, qu'elle redoutait et adorait. Mais sa passion était ses oies. D'abord, elle n'en avait eu que deux, un mâle et une femelle, volés tout petits, derrière la haie d'une ferme. Puis, grâce à des soins maternels, le troupeau s'était multiplié, et elle possédait vingt bêtes à cette heure, qu'elle nourrissait de maraude.
Quand la Trouille parut, avec son museau effronté de chèvre, chassant devant elle les oies à coup de baguette, Jésus-Christ s'emporta.
—Tu sais, rentre pour la soupe, ou gare!… Et puis, sale trouille, veux-tu bien fermer la maison, à cause des voleurs!
Buteau ricana, Delhomme et les autres ne purent également s'empêcher de rire, tant cette idée de Jésus-Christ volé leur sembla drôle. Il fallait voir la maison, une ancienne cave, trois murs retrouvés en terre, un vrai terrier à renard, entre des écroulements de cailloux, sous un bouquet de vieux tilleuls. C'était tout ce qu'il restait du château; et, quand le braconnier, à la suite d'une querelle avec son père, s'était réfugié dans ce coin rocheux qui appartenait à la commune, il avait dû construire en pierres sèches, pour fermer la cave, une quatrième muraille, où il avait laissé deux ouvertures, une fenêtre et la porte. Des ronces retombaient, un grand églantier masquait la fenêtre. Dans le pays, on appelait ça le Château.
Une nouvelle ondée creva. Heureusement, l'arpent de vignes se trouvait voisin, et la division en trois lots fut rondement menée, sans provoquer de contestation. Il n'y avait plus à partager que trois hectares de pré, en bas, au bord de l'Aigre; mais, à ce moment, la pluie devint si forte, un tel déluge tomba, que l'arpenteur, en passant devant la grille d'une propriété, proposa d'entrer.
—Hein! si l'on s'abritait une minute chez M. Charles?
Fouan s'était arrêté, hésitant, plein de respect pour son beau-frère et sa soeur, qui, après fortune faite, vivaient retirés, dans cette propriété de bourgeois.
—Non, non, murmura-t-il, ils déjeunent à midi, ça les dérangerait. Mais M. Charles apparut en haut du perron, sous la marquise, intéressé par l'averse; et, les ayant reconnus, il les appela.
—Entrez, entrez donc!
Puis, comme tous ruisselaient, il leur cria de faire le tour et d'aller dans la cuisine, où il les rejoignit. C'était un bel homme de soixante-cinq ans, rasé, aux lourdes paupières sur des yeux éteints, à la face digne et jaune de magistrat retiré. Vêtu de molleton gros bleu, il avait des chaussons fourrés et une calotte ecclésiastique, qu'il portait dignement, en gaillard dont la vie s'était passée dans des fonctions délicates, remplies avec autorité.
Lorsque Laure Fouan, alors couturière à Châteaudun, avait épousé Charles Badeuil, celui-ci tenait un petit café rue d'Angoulême. De là, le jeune ménage, ambitieux, travaillé d'un désir de fortune prompte, était parti pour Chartres. Mais, d'abord, rien ne leur y avait réussi, tout périclitait entre leurs mains; ils tentèrent vainement d'un autre cabaret, d'un restaurant, même d'un commerce de poissons salés; et ils désespéraient d'avoir jamais deux sous à eux, lorsque M. Charles, de caractère très entreprenant, eut l'idée d'acheter une des maisons publiques de la rue aux Juifs, tombée en déconfiture, par suite de personnel défectueux et de saleté notoire. D'un coup d'oeil, il avait jugé la situation, les besoins de Chartres, la lacune à combler dans un chef-lieu qui manquait d'un établissement honorable, où la sécurité et le confort fussent à la hauteur du progrès moderne. Dès la seconde année, en effet, le 19, restauré, orné de rideau et de glaces, pourvu d'un personnel choisi avec goût, se fit si avantageusement connaître, qu'il fallut porter à six le nombre des femmes. Messieurs les officiers, messieurs les fonctionnaires, enfin toute la société n'alla plus autre part. Et ce succès se maintint, grâce au bras d'acier de M. Charles, à son administration paternelle et forte; tandis que Mme Charles se montrait d'une activité extraordinaire, l'oeil ouvert partout, ne laissant rien se perdre, tout en sachant tolérer, quand il le fallait, les petits vols des clients riches.
En moins de vingt-cinq années, les Badeuil économisèrent trois cent mille francs; et ils songèrent alors à contenter le rêve de leur vie, une vieillesse idyllique en pleine nature, avec des arbres, des fleurs, des oiseaux. Mais ce qui les retint deux ans encore, ce fut de ne pas trouver d'acheteur pour le 19, au prix élevé qu'ils l'estimaient. N'était-ce pas à déchirer le coeur, un établissement fait du meilleur d'eux-mêmes, qui rapportait plus gros qu'une ferme, et qu'il fallait abandonner entre des mains inconnues, où il dégénérerait peut-être? Dès son arrivée à Chartres, M. Charles avait eu une fille, Estelle, qu'il mit chez les soeurs de la Visitation, à Châteaudun, lorsqu'il s'installa rue aux Juifs. C'était un pensionnat dévot, d'une moralité rigide, dans lequel il laissa la jeune fille jusqu'à dix-huit ans, pour raffiner sur son innocence, l'envoyant passer ses vacances au loin, ignorante du métier qui l'enrichissait. Et il ne l'en retira que le jour où il la maria à un jeune employé de l'octroi, Hector Vaucogne, un joli garçon qui gâtait de belles qualités par une extraordinaire paresse. Et elle touchait à la trentaine déjà, elle avait une fillette de sept ans, Élodie, lorsque, instruite à la fin, en apprenant que son père voulait céder son commerce, elle vint d'elle-même lui demander la préférence. Pourquoi l'affaire serait-elle sortie de la famille, puisqu'elle était si sûre et si belle? Tout fut réglé, les Vaucogne reprirent l'établissement, et les Badeuil, dès le premier mois, eurent la satisfaction attendrie de constater que leur fille, élevée pourtant dans d'autres idées, se révélait comme une maîtresse de maison supérieure, ce qui compensait heureusement la mollesse de leur gendre, dépourvue de sens administratif. Eux s'étaient retirés depuis cinq ans à Rognes, d'où ils veillaient sur leur petite-fille Élodie, qu'on avait mise à son tour au pensionnat de Châteaudun, chez les soeurs de la Visitation, pour y être élevée religieusement, selon les principes les plus stricts de la morale.
Lorsque M. Charles entra dans la cuisine, où une jeune bonne battait une omelette, en surveillant une poêlée d'alouettes sautées au beurre, tous, même le vieux Fouan et Delhomme, se découvrirent et parurent extrêmement flattés de serrer la main qu'il leur tendait.
—Ah! bon sang! dit Grosbois pour lui être agréable, quelle charmante propriété vous avez là, monsieur Charles!… Et quand on pense que vous avez payé ça rien du tout! Oui, oui, vous êtes un malin, un vrai!
L'autre se rengorgea.
—Une occasion, une trouvaille, ça nous a plu, et puis Mme Charles tenait absolument à finir ses jours dans son pays natal… Moi, devant les choses du coeur, je me suis toujours incliné.
Roseblanche, comme on nommait la propriété, était la folie d'un bourgeois de Cloyes, qui venait d'y dépenser près de cinquante mille francs, lorsqu'une apoplexie l'y avait foudroyé, avant que les peintures fussent sèches. La maison, très coquette, posée à mi-côte, était entourée d'un jardin de trois hectares, qui descendait jusqu'à l'Aigre. Au fond de ce trou perdu, à la lisière de la triste Beauce, pas un acheteur ne s'était présenté, et M. Charles l'avait eue pour vingt mille francs. Il y contentait béatement tous ses goûts, des truites et des anguilles superbes, pêchées dans la rivière, des collections de rosiers et d'oeillets cultivées avec amour, des oiseaux enfin, une grande volière pleine des espèces chanteuses de nos bois, que personne autre que lui ne soignait. Le ménage, vieilli et tendre, mangeait là ses douze mille francs de rente, dans un bonheur absolu, qu'il regardait comme la récompense légitime de ses trente années de travail.
—N'est-ce pas? ajouta M. Charles, on sait au moins qui nous sommes, ici.
—Sans doute, on vous connaît, répondit l'arpenteur. Votre argent parle pour vous.
Et tous les autres approuvèrent.
—Bien sûr, bien sûr.
Alors, M. Charles dit à la servante de donner des verres. Il descendit lui-même chercher deux bouteilles de vin à la cave. Tous, le nez tourné vers la poêle où se rissolaient les alouettes, flairaient la bonne odeur. Et ils burent gravement, se gargarisèrent.
—Ah! fichtre! il n'est pas du pays, celui-là!… Fameux!
—Encore un coup… A votre santé!
—A votre santé!
Comme ils reposaient leurs verres, Mme. Charles parut, une dame de soixante-deux ans, à l'air respectable, aux bandeaux d'un blanc de neige, qui avait le masque épais et à gros nez des Fouan, mais d'une pâleur rosée, d'une paix et d'une douceur de cloître, une chair de vieille religieuse ayant vécu à l'ombre. Et, se serrant contre elle, sa petite-fille Élodie, en vacance à Rognes pour deux jours, la suivait, dans son effarement de timidité gauche. Mangée de chlorose, trop grande pour ses douze ans, elle avait la laideur molle et bouffie, les cheveux rares et décolorés de son sang pauvre, si comprimée, d'ailleurs, par son éducation de vierge innocente, qu'elle en était imbécile.
—Tiens! vous êtes là? dit Mme. Charles en serrant les mains de son frère et de ses neveux, d'une main lente et digne, pour marquer les distances.
Et, se retournant, sans plus s'occuper de ces hommes:
—Entrez, entrez, monsieur Patoir… La bête est ici.
C'était le vétérinaire de Cloyes, un petit gros, sanguin, violet, avec une tête de troupier et des moustaches fortes. Il venait d'arriver dans son cabriolet boueux, sous l'averse battante.
—Ce pauvre mignon, continuait-elle, en tirant du four tiède une corbeille où agonisait un vieux chat, ce pauvre mignon a été pris hier d'un tremblement, et c'est alors que je vous ai écrit… Ah! il n'est pas jeune, il a près de quinze ans… Oui, nous l'avons eu dix ans, à Chartres; et, l'année dernière, ma fille a dû s'en débarrasser, je l'ai amené ici, parce qu'il s'oubliait dans tous les coins de la boutique.
La boutique, c'était pour Élodie, à laquelle on racontait que ses parents tenaient un commerce de confiserie, si bousculés d'affaires qu'ils ne pouvaient l'y recevoir. Du reste, les paysans ne sourirent même pas, car le mot courait à Rognes, on y disait que «la ferme aux Hourdequin, ça ne valait pas la boutique à M. Charles». Et, les yeux ronds, ils regardaient le vieux chat jaune, maigri, pelé, lamentable, le vieux chat qui avait ronronné dans tous les lits de la rue aux Juifs, le chat caressé, chatouillé par les mains grasses de cinq ou six générations de femmes. Pendant si longtemps, il s'était dorloté en chat favori, familier du salon et des chambres closes, léchant les restes de pommade, buvant l'eau des verres de toilette, assistant aux choses en muet rêveur, voyant tout de ses prunelles amincies dans leurs cercles d'or!
—Monsieur Patoir, je vous en prie, conclut Mme Charles, guérissez-le.
Le vétérinaire écarquillait les yeux, avec un froncement du nez et de la bouche, tout un remuement de son museau de dogue bonhomme et brutal. Et il cria:
—Comment! c'est pour ça que vous m'avez dérangé?… Bien sur que je vas vous le guérir! Attachez-lui une pierre au cou et foutez-le à l'eau!
Élodie éclata en larmes, Mme Charles suffoquait d'indignation.
—Mais il pue, votre minet! Est-ce qu'on garde une pareille horreur pour donner le choléra à une maison?… Foutez-le à l'eau!
Pourtant, devant la colère de la vieille dame, il finit par s'asseoir à la table, où il rédigea une ordonnance en grognant.
—Ça, c'est vrai, si ça vous amuse d'être empestée… Moi, pourvu qu'on me paye, qu'est-ce que ça me fiche?… Tenez! vous lui introduirez ça dans la gueule par cuillerées, d'heure en heure, et voilà une drogue pour deux lavements, l'un ce soir, l'autre demain.
Depuis un instant, M. Charles s'impatientait, désolé de voir les alouettes noircir, tandis que la bonne, lasse de battre l'omelette, attendait, les bras ballants. Aussi donna-t-il vivement à Patoir les six francs de la consultation, en poussant les autres à vider leurs verres.
—Il faut déjeuner… Hein? au plaisir de vous revoir! La pluie ne tombe plus.
Ils sortirent d'un air de regret, et le vétérinaire, qui montait dans sa vieille guimbarde disloquée, répéta:
—Un chat qui ne vaut pas la corde pour le foutre à l'eau!… Enfin, quand on est riche!
—De l'argent à putains, ça se dépense comme ça se gagne, ricana
Jésus-Christ.
Mais tous, même Buteau qu'une envie sourde avait pâli, protestèrent d'un branle de la tête; et Delhomme, l'homme sage, déclara:
—N'empêche qu'on n'est ni un feignant, ni une bête, lorsqu'on a su mettre de côté douze mille livres de rente.
Le vétérinaire avait fouetté son cheval, les autres descendirent vers l'Aigre, par les sentiers changés en torrents. Ils arrivaient aux trois hectares de prés qu'il s'agissait de partager, quand la pluie recommença, d'une violence de déluge. Mais, cette fois, ils s'entêtèrent, mourant de faim, voulant en finir. Une seule contestation les attarda, à propos du troisième lot, qui manquait d'arbres, tandis qu'un petit bois se trouvait divisé entre les deux autres. Tout, cependant, parut réglé et accepté. L'arpenteur leur promit de remettre des notes au notaire, pour qu'il pût dresser l'acte; et l'on convint de renvoyer au dimanche suivant le tirage des lots, qui aurait lieu chez le père, à dix heures.
Comme on rentrait dans Rognes, Jésus-Christ jura brusquement.
—Attends! attends! sale trouille, je vas te régaler!
Au bord du chemin herbu, la Trouille, sans hâte, promenait ses oies, sous le roulement de l'averse. En tête du troupeau trempé et ravi, le jars marchait; et, lorsqu'il tournait à droite son grand bec jaune, tous les grands becs jaunes allaient à droite. Mais la gamine s'effraya, monta en galopant pour la soupe, suivie par la bande des longs cous, qui se tendaient derrière le cou tendu du jars.
IV
Justement, le dimanche suivant tombait le premier novembre, jour de la Toussaint; et neuf heures allaient sonner, lorsque l'abbé Godard, le curé de Bazoches-le-Doyen, chargé de desservir l'ancienne paroisse de Rognes, déboucha en haut de la pente qui descendait au petit pont de l'Aigre. Rognes, plus important autrefois, réduit à une population de trois cents habitants à peine, n'avait pas de curé depuis des années et ne paraissait pas se soucier d'en avoir un, au point que le conseil municipal avait logé le garde champêtre dans la cure, à moitié détruite.
Chaque dimanche, l'abbé Godard faisait donc à pied les trois kilomètres qui séparaient Bazoches-le-Doyen de Rognes. Gros et court, la nuque rouge, le cou si enflé que la tête s'en trouvait rejetée en arrière, il se forçait à cet exercice, par hygiène. Mais, ce dimanche-là, comme il se sentait en retard, il soufflait terriblement, la bouche grande ouverte dans sa face apoplectique, où la graisse avait noyé le petit nez camard et les petits yeux gris; et, sous le ciel livide chargé de neige, malgré le froid précoce qui succédait aux averses de la semaine, il balançait son tricorne, la tête nue, embroussaillée d'épais cheveux roux grisonnants.
La route dévalait à pic, et la rive gauche de l'Aigre, avant le pont de pierre, n'était bâtie que de quelques maisons, une sorte de faubourg que l'abbé traversa de son allure de tempête. Il n'eut pas même un regard, ni en amont, ni en aval, pour la rivière lente et limpide, dont les courbes se déroulaient parmi les prairies, au milieu des bouquets de saules et de peupliers. Mais, sur la rive droite, commençait le village, une double file de façades bordant la route, tandis que d'autres escaladaient le coteau, plantées au hasard; et, tout de suite après le pont, se trouvaient la mairie et l'école, une ancienne grange surélevée d'un étage, badigeonnée à la chaux. Un instant, l'abbé hésita, allongea la tête dans le vestibule vide. Puis, il se tourna, il parut fouiller d'un coup d'oeil deux cabarets, en face: l'un, avec une devanture propre, garnie de bocaux, surmontée d'une petite enseigne de bois jaune, où se lisait en lettres vertes: Macqueron, épicier; l'autre, à la porte simplement ornée d'une branche de houx, étalant en noir, sur le mur grossièrement crépi, ces mots: Tabac, chez Lengaigne. Et, entre les deux, il se décidait à prendre une ruelle escarpée, un raidillon qui menait droit devant l'église, lorsque la vue d'un vieux paysan l'arrêta.
—Ah! c'est vous, père Fouan… Je suis pressé, je désirais aller vous voir… Que faisons-nous, dites? Il n'est pas possible que votre fils Buteau laisse Lise dans sa position, avec ce ventre qui grossit et qui crève les yeux… Elle est fille de la Vierge, c'est une honte, une honte!
Le vieux l'écoutait, d'un air de déférence polie.
—Dame! monsieur le curé, que voulez-vous que j'y fasse, si Buteau s'obstine?… Et puis, le garçon a tout de même de la raison, ce n'est guère à son âge qu'on se marie, avec rien.
—Mais il y a un enfant!
—Bien sûr… Seulement, il n'est pas encore fait, cet enfant. Est-ce qu'on sait?… Tout juste, c'est ça qui n'encourage guère, un enfant, quand on n'a pas de quoi lui coller une chemise sur le corps!
Il disait ces choses sagement, en vieillard qui connaît la vie. Puis, de la même voix mesurée, il ajouta:
—D'ailleurs, ça va s'arranger peut-être… Oui, je partage mon bien, on tirera les lots tout à l'heure, après la messe… Alors, quand il aura sa part, Buteau verra, j'espère, à épouser sa cousine.
—Bon! dit le prêtre. Ça suffit, je compte sur vous, père Fouan.
Mais une volée de cloche lui coupa la parole, et il demanda, effaré:
—C'est le second coup, n'est-ce pas?
—Non, monsieur le curé, c'est le troisième.
—Ah! bon sang! voilà encore cet animal de Bécu qui sonne sans m'attendre!
Il jurait, il monta violemment le sentier. En haut, il faillit avoir une attaque, la gorge grondante comme un soufflet de forge.
La cloche continuait, tandis que les corbeaux qu'elle avait dérangés volaient en croassant à la pointe du clocher, une flèche du XVe siècle, qui attestait l'ancienne importance de Rognes. Devant la porte grande ouverte, un groupe de paysans attendaient, parmi lesquels le cabaretier Lengaigne, libre penseur, fumait sa pipe; et plus loin, contre le mur du cimetière, le maire, le fermier Hourdequin, un bel homme, de traits énergiques, causait avec son adjoint, l'épicier Macqueron. Lorsque le prêtre eut passé, saluant, tous le suivirent, sauf Lengaigne, qui affecta de tourner le dos, en suçant sa pipe.
Dans l'église, à droite du porche, un homme, pendu à une corde, tirait toujours.
—Assez, Bécu! dit l'abbé Godard, hors de lui. Je vous ai ordonné vingt fois de m'attendre, avant de sonner le troisième.
Le garde champêtre, qui était sonneur, retomba sur les pieds, effaré d'avoir désobéi. C'était un petit homme de cinquante ans, une tête carrée et tannée de vieux militaire, à moustaches et à barbiche grises, le cou raidi, comme étranglé continuellement par des cols trop étroits. Très ivre déjà, il resta au port d'arme, sans se permettre une excuse.
D'ailleurs, le prêtre traversait la nef, en jetant un coup d'oeil sur les bancs. Il y avait peu de monde. A gauche, il ne vit encore que Delhomme, venu comme conseiller municipal. A droite, du côté des femmes, elles étaient au plus une douzaine: il reconnut Coelina Macqueron, sèche, nerveuse et insolente; Flore Lengaigne, une grosse mère, geignarde, molle et douce; la Bécu, longue, noiraude, très sale. Mais ce qui acheva de le courroucer, ce fut la tenue des filles de la Vierge, au premier banc. Françoise était là, entre deux de ses amies, la fille aux Macqueron, Berthe, une jolie brune, élevée en demoiselle à Cloyes, et la fille aux Lengaigne, Suzanne, une blonde, laide, effrontée, que ses parents allaient mettre en apprentissage chez une couturière de Châteaudun. Toutes trois riaient d'une façon inconvenante. Et, à côté, la pauvre Lise, grasse et ronde, la mine gaie, étalait le scandale de son ventre, en face de l'autel.
Enfin, l'abbé Godard entrait dans la sacristie, lorsqu'il tomba sur Delphin et sur Nénesse, qui jouaient à se pousser, en préparant les burettes.
Le premier, le fils à Bécu, âgé de onze ans, était un gaillard hâlé et solide déjà, aimant la terre, lâchant l'école pour le labour; tandis qu'Ernest, l'aîné des Delhomme, un blond mince et fainéant, du même âge, avait toujours un miroir au fond de sa poche.
—Eh bien, polissons! cria le prêtre. Est-ce que vous vous croyez dans une étable?
Et, se tournant vers un grand jeune homme maigre, dont la face blême se hérissait de quelques poils jaunes, et qui rangeait des livres sur la planche d'une armoire:
—Vraiment, monsieur Lequeu, vous pourriez les faire tenir tranquilles, quand je ne suis pas là!
C'était le maître d'école, un fils de paysan, qui avait sucé la haine de sa classe avec l'instruction. Il violentait ses élèves, les traitait de brutes et cachait des idées avancées, sous sa raideur correcte à l'égard du curé et du maire. Il chantait bien au lutrin, il prenait même soin des livres sacrés; mais il avait formellement refusé de sonner la cloche, malgré l'usage, une telle besogne étant indigne d'un homme libre.
—Je n'ai pas la police de l'église, répondit-il sèchement. Ah! chez moi, ce que je les giflerais!
Et, comme, sans répondre, l'abbé passait précipitamment l'aube et l'étole, il continua:
—Une messe basse, n'est-ce pas?
—Sans doute, et vite!… Il faut que je sois à Bazoches avant dix heures et demie, pour la grand'messe.
Lequeu, qui avait pris un vieux missel dans l'armoire, la referma et alla poser le livre sur l'autel.
—Dépêchons, dépêchons, répétait le curé, en pressant Delphin et Nénesse.
Suant et soufflant, le calice en main, il rentra dans l'église, il commença la messe, que les deux gamins servaient, avec des regards en dessous de sournois farceurs. C'était une église d'une seule nef, à voûte ronde, lambrissée de chêne, qui tombait en ruines, par suite de l'entêtement du conseil municipal à refuser tout crédit: les eaux de pluie filtraient au travers des ardoises cassées de la toiture, on voyait de grandes taches indiquant la pourriture avancée du bois; et, dans le choeur, fermé d'une grille, une couleur verdâtre, en l'air, salissait la fresque de l'abside, coupait en deux la figure d'un Père Éternel, que des Anges adoraient.
Lorsque le prêtre se tourna vers les fidèles, les bras ouverts, il s'apaisa un peu, en voyant que du monde était venu, le maire, l'adjoint, des conseillers municipaux, le vieux Fouan, Clou, le maréchal ferrant qui jouait du trombone aux messes chantées. L'air digne, Lequeu était resté au premier rang. Bécu, soûl à tomber, gardait dans le fond une raideur de pieu. Et, du côté des femmes surtout, les bancs se garnissaient, Fanny, Rose, la Grande, d'autres encore; si bien que les filles de la Vierge avaient dû se serrer, exemplaires maintenant, le nez dans leurs paroissiens. Mais ce qui flatta le curé, ce fut d'apercevoir M. et Mme Charles avec leur petite-fille Élodie, monsieur en redingote de drap noir, madame en robe de soie verte, tous les deux graves et cossus, donnant le bon exemple.
Cependant, il dépêchait sa messe, mangeait le latin, bousculait le rite. Au prône, sans monter en chaire, assis sur une chaise, au milieu du choeur, il ânonna, se perdit, renonça à se retrouver: l'éloquence était son côté faible, les mots ne venaient pas, il poussait des heu! heu! sans jamais pouvoir finir ses phrases; ce qui expliquait pourquoi monseigneur l'oubliait depuis vingt-cinq ans, dans la petite cure de Bazoches-le-Doyen. Et le reste fut bâclé, les sonneries de l'élévation tintèrent comme des signaux électriques pris de folie, il renvoya son monde d'un «Ite, missa est» en coup de fouet.
L'église s'était à peine vidée, que l'abbé Godard reparaissait, le tricorne posé de travers, dans sa hâte. Devant la porte, un groupe de femmes stationnait, Coelina, Flore, la Bécu, très blessées d'avoir été ainsi menées au galop. Il les méprisait donc, qu'il ne leur en donnait pas davantage, un jour de grande fête?
—Dites, monsieur le curé, demanda Coelina de sa voix aigre, en l'arrêtant, vous nous en voulez, que vous nous expédiez comme un vrai paquet de guenilles?
—Ah! dame! répondit-il, les miens m'attendent… Je ne puis pas être à Bazoches et à Rognes… Ayez un curé à vous, si vous désirez des grand'messes.
C'était l'éternelle querelle entre Rognes et l'abbé, les habitants exigeant des égards, lui s'en tenant à son devoir strict, pour une commune qui refusait de réparer l'église, et où, d'ailleurs, de perpétuels scandales le décourageaient. Il continua, en désignant les filles de la Vierge, qui partaient ensemble:
—Et puis, est-ce que c'est propre, des cérémonies avec des jeunesses sans aucun respect pour les commandements de Dieu?
—Vous ne dites pas ça pour ma fille, j'espère? demanda Coelina, les dents serrées.
—Ni pour la mienne, bien sûr? ajouta Flore.
Alors, il s'emporta, excédé.
—Je le dis pour qui je dois le dire… Ça crève les yeux. Voyez-vous ça avec des robes blanches! Je n'ai pas une procession ici, sans qu'il y en ait une d'enceinte… Non, non, vous lasseriez le bon Dieu lui-même!
Il les quitta, et la Bécu, restée muette, dut mettre la paix entre les deux mères, qui, excitées, se jetaient leurs filles à la tête; mais elle la mettait avec des insinuations si fielleuses, que la querelle s'aggrava. Berthe, ah! oui, on verrait comment elle tournerait, avec ses corsages de velours et son piano! Et Suzanne, fameuse idée de l'envoyer chez la couturière de Châteaudun, pour qu'elle fît la culbute?
L'abbé Godard, libre enfin, s'élançait, lorsqu'il se trouva en face des Charles. Son visage s'épanouit d'un large sourire aimable, il lança un grand coup de tricorne. Monsieur, majestueux salua, madame fit sa belle révérence. Mais il était dit que le curé ne partirait point, car il n'était pas au bout de la place, qu'une nouvelle rencontre l'arrêta. C'était une grande femme d'une trentaine d'années, qui en paraissait bien cinquante, les cheveux rares, la face plate, molle, jaune de son; et, cassée, épuisée par des travaux trop rudes, elle chancelait sous un fagot de menu bois.
—Palmyre, demanda-t-il, pourquoi n'êtes-vous pas venue à la messe, un jour de Toussaint? C'est très mal.
Elle eut un gémissement.
—Sans doute, monsieur le curé, mais comment faire?… Mon frère a froid, nous gelons chez nous. Alors, je suis allée ramasser ça, le long des haies.
—La Grande est donc toujours aussi dure?
—Ah bien! elle crèverait plutôt que de nous jeter un pain ou une bûche.
Et, de sa voix dolente, elle répéta leur histoire, comment leur grand'mère les chassait, comment elle avait dû se loger avec son frère dans une ancienne écurie abandonnée. Ce pauvre Hilarion, bancal, la bouche tordue par un bec-de-lièvre, était sans malice, malgré ses vingt-quatre ans, si bête, que personne ne voulait le faire travailler. Elle travaillait donc pour lui, à se tuer, elle avait pour cet infirme des soins passionnés, une tendresse vaillante de mère.
En l'écoutant, la face épaisse et suante de l'abbé Godard se transfigurait d'une bonté exquise, ses petits yeux colères s'embellissaient de charité, sa bouche grande prenait une grâce douloureuse. Le terrible grognon, toujours emporté dans un vent de violence, avait la passion des misérables, leur donnait tout, son argent, son linge, ses habits, à ce point qu'on aurait pas trouvé, en Beauce, un prêtre ayant une soutane plus rouge et plus reprisée.
Il se fouilla d'un air inquiet, il glissa à Palmyre une pièce de cent sous.
—Tenez! cachez ça, je n'en ai pas pour les autres… Et il faudra que je parle encore à la Grande, puisqu'elle est si mauvaise.
Cette fois, il se sauva. Heureusement, comme il suffoquait, en remontant la côte, de l'autre côté de l'Aigre, le boucher de Bazoches-le-Doyen, qui rentrait, le prit dans sa carriole; et il disparut au ras de la plaine, secoué, avec la silhouette dansante de son tricorne, sur le ciel livide.
Pendant ce temps, la place de l'Église s'était vidée, Fouan et Rose venaient de redescendre chez eux, où Grosbois se trouvait déjà. Un peu avant dix heures, Delhomme et Jésus-Christ arrivèrent à leur tour; mais on attendit en vain Buteau jusqu'à midi, jamais ce sacré original ne pouvait être exact. Sans doute il s'était arrêté en chemin, à déjeuner quelque part. On voulut passer outre; puis, la sourde peur qu'il inspirait, avec sa mauvaise tête, fit décider qu'on tirerait les lots après le déjeuner, vers deux heures seulement. Grosbois, qui accepta des Fouan un morceau de lard et un verre de vin, acheva la bouteille, en entama une autre, retombé dans son état d'ivresse habituel.
A deux heures, toujours pas de Buteau. Alors, Jésus-Christ, dans le besoin de godaille qui alanguissait le village, par ce dimanche de fête, vint passer devant chez Macqueron, en allongeant le cou; et cela réussit, la porte fut brusquement ouverte, Bécu se montra et cria:
—Arrive, mauvaise troupe, que je te paye un canon!
Il s'était raidi encore, de plus en plus digne à mesure qu'il se grisait. Une fraternité d'ancien militaire ivrogne, une tendresse secrète le portait vers le braconnier; mais il évitait de le reconnaître quand il était en fonction, sa plaque au bras, toujours sur le point de le prendre en flagrant délit, combattu entre son devoir et son coeur. Au cabaret, dès qu'il était soûl, il le régalait en frère.
—Un écarté, hein, veux-tu? Et, nom de Dieu? si les Bédouins nous embêtent, nous leur couperons les oreilles!
Ils s'installèrent à une table, jouèrent aux cartes en criant fort, tandis que les litres, un à un, se succédaient.
Macqueron, dans un coin, tassé, avec sa grosse face moustachue, tournait ses pouces. Depuis qu'il avait gagné des rentes, en spéculant sur les petits vins de Montigny, il était tombé à la paresse, chassant, péchant, faisant le bourgeois; et il restait très sale, vêtu de loques, pendant que sa fille Berthe trimballait autour de lui des robes de soie. Si sa femme l'avait écouté, ils auraient fermé boutique, et l'épicerie, et le cabaret, car il devenait vaniteux, avec de sourdes ambitions, inconscientes encore; mais elle était d'une âpreté féroce au lucre, et lui-même, tout en ne s'occupant de rien, la laissait continuer à verser des canons, pour ennuyer son voisin Lengaigne, qui tenait le bureau de tabac et donnait aussi à boire. C'était une rivalité ancienne, jamais éteinte, toujours près de flamber.
Cependant, il y avait des semaines où l'on vivait en paix; et, justement, Lengaigne entra avec son fils Victor, un grand garçon gauche, qui devait bientôt tirer au sort. Lui, très long, l'air figé, ayant une petite tête de chouette sur de larges épaules osseuses, cultivait ses terres, pendant que sa femme pesait le tabac et descendait à la cave. Ce qui lui donnait une importance, c'était qu'il rasait le village et coupait les cheveux, un métier rapporté du régiment, qu'il exerçait chez lui, au milieu des consommateurs, ou encore à domicile, à la volonté des clients.
—Eh bien! cette barbe, est-ce pour aujourd'hui, compère? demanda-t-il, dès la porte.
—Tiens, c'est vrai, je t'ai dit de venir, s'écria Macqueron. Ma foi, tout de suite, si ça te plaît.
Il décrocha un vieux plat à barbe, prit un savon et de l'eau tiède, pendant que l'autre tirait de sa poche un rasoir grand comme un coutelas, qu'il se mit à repasser sur un cuir fixé à l'étui. Mais une voix glapissante vint de l'épicerie voisine.
—Dites donc, criait Coelina, est-ce que vous allez faire vos saletés sur les tables?… Ah! non, je ne veux pas, chez moi, qu'on trouve du poil dans les verres!
C'était une attaque à la propreté du cabaret voisin, où l'on mangeait plus de cheveux qu'on ne buvait de vrai vin, disait-elle.
—Vends ton sel et ton poivre, et fiche-nous la paix, répondit Macqueron, vexé de cette algarade devant le monde.
Jésus-Christ et Bécu ricanèrent. Mouchée, la bourgeoise! Et ils lui commandèrent un nouveau litre, qu'elle apporta, furieuse, sans une parole. Ils battaient les cartes, ils les jetaient sur la table violemment, comme pour s'assommer. Atout, atout et atout!
Lengaigne avait déjà frotté son client de savon, et le tenait par le nez, lorsque Lequeu, le maître d'école, poussa la porte.
—Bonsoir, la compagnie!
Il resta debout et muet devant le poêle, à se chauffer les reins, pendant que le jeune Victor, derrière les joueurs, s'absorbait dans la vue de leur jeu.
—A propos, reprit Macqueron, en profitant d'une minute où Lengaigne lui essuyait sur l'épaule les baves de son rasoir, M. Hourdequin, tout à l'heure, avant la messe, m'a encore parlé du chemin… Faudrait se décider pourtant.
Il s'agissait du fameux chemin direct de Rognes à Châteaudun, qui devait raccourcir la distance d'environ deux lieues, car les voitures étaient forcées de passer par Cloyes. Naturellement, la ferme avait grand intérêt à cette voie nouvelle, et le maire, pour entraîner le conseil municipal, comptait beaucoup sur son adjoint, intéressé lui aussi à une prompte solution. Il était, en effet, question de relier le chemin à la route du bas, ce qui faciliterait aux voitures l'accès de l'église, où l'on ne grimpait que par des sentiers de chèvre. Or, le tracé projeté suivait simplement la ruelle étranglée entre les deux cabarets, l'élargissait en ménageant la pente; et les terrains de l'épicier, dès lors en bordure, ayant un accès facile, allaient décupler de valeur.
—Oui, continua-t-il, il paraît que le gouvernement, pour nous aider, attend que nous votions quelque chose… N'est-ce pas, tu en es?
Lengaigne, qui était conseiller municipal, mais qui n'avait pas même un bout de jardin derrière sa maison, répondit:
—Moi, je m'en fous! Qu'est-ce que ça me fiche, ton chemin?
Et, en s'attaquant à l'autre joue, dont il grattait le cuir comme avec une râpe, il tomba sur la ferme. Ah! ces bourgeois d'aujourd'hui, c'était pis encore que les seigneurs d'autrefois: oui, ils avaient tout gardé, dans le partage, et ils ne faisaient des lois que pour eux, ils ne vivaient que de la misère du pauvre monde! Les autres l'écoutaient, gênés et heureux au fond de ce qu'il osait dire, la haine séculaire, indomptable, du paysan contre les possesseurs du sol.
—Ça va bien qu'on est entre soi, murmura Macqueron, en lançant un regard inquiet vers le maître d'école. Moi, je suis pour le gouvernement… Ainsi, notre député, M. de Chédeville, qui est, dit-on, l'ami de l'empereur…
Du coup, Lengaigne agita furieusement son rasoir.
—Encore un joli bougre, celui-là!… Est-ce qu'un richard comme lui, qui possède plus de cinq cents hectares du côté d'Orgères, ne devrait pas vous en faire cadeau, de votre chemin, au lieu de vouloir tirer des sous à la commune?… Salle rosse!
Mais l'épicier, terrifié cette fois, protesta.
—Non, non, il est bien honnête et pas fier… Sans lui, tu n'aurais pas eu ton bureau de tabac. Qu'est-ce que tu dirais, s'il te le reprenait?
Brusquement calmé, Lengaigne se remit à lui gratter le menton. Il était allé trop loin, il enrageait: sa femme avait raison de dire que ses idées lui joueraient un vilain tour. Et l'on entendit alors une querelle qui éclatait entre Bécu et Jésus-Christ. Le premier avait l'ivresse mauvaise, batailleuse, tandis que l'autre, au contraire, de terrible chenapan qu'il était à jeun, s'attendrissait davantage à chaque verre de vin, devenait d'une douceur et d'une bonhomie d'apôtre soûlard. A cela, il fallait ajouter leur différence radicale d'opinions: le braconnier, républicain, un rouge comme on disait, qui se vantait d'avoir, à Cloyes, en 48, fait danser le rigodon aux bourgeoises; le garde champêtre, d'un bonapartisme farouche, adorant l'empereur, qu'il prétendait connaître.
—Je te jure que si! Nous avions mangé ensemble une salade de harengs salés. Et alors il m'a dit: Pas un mot, je suis l'empereur… Je l'ai bien reconnu, à cause de son portrait sur les pièces de cent sous.
—Possible! Une canaille tout de même, qui bat sa femme et qui n'a jamais aimé sa mère!
—Tais-toi, nom de Dieu! ou je te casse la gueule!
Il fallut enlever des mains de Bécu le litre qu'il brandissait, tandis que Jésus-Christ, les yeux mouillés, attendait le coup, dans une résignation souriante. Et ils se remirent à jouer, fraternellement. Atout, atout et atout!
Macqueron, que l'indifférence affectée du maître d'école troublait, finit par lui demander:
—Et vous, monsieur Lequeu, qu'est-ce que vous en dites?
Lequeu, qui chauffait ses longues mains blêmes contre le tuyau du poêle, eut un sourire aigre d'homme supérieur que sa position force au silence.
—Moi, je n'en dis rien, ça ne me regarde pas.
Alors, Macqueron alla plonger sa face dans une terrine d'eau, et tout en reniflant, en s'essuyant:
—Eh bien? écoutez ça, je veux faire quelque chose… Oui, nom de Dieu! si l'on vote la route, je donne mon terrain pour rien.
Cette déclaration stupéfia les autres. Jésus-Christ et Bécu eux-mêmes, malgré leur ivresse, levèrent la tête. Il y eut un silence, on le regardait comme s'il fut devenu brusquement fou; et lui, fouetté par l'effet produit, les mains tremblantes pourtant de l'engagement qu'il prenait, ajouta:
—Il y en aura bien un demi-arpent… Cochon qui s'en dédit! C'est juré!
Lengaigne s'en alla avec son fils Victor, exaspéré et malade de cette largesse du voisin: la terre ne lui coûtait guère, il avait assez volé le monde! Macqueron, malgré le froid, décrocha son fusil, sortit voir s'il rencontrerait un lapin, aperçu la veille au bout de sa vigne. Il ne resta que Lequeu, qui passait là ses dimanches, sans rien boire, et que les deux joueurs, acharnés, le nez dans les cartes. Des heures s'écoulèrent, d'autres paysans vinrent et repartirent.
Vers cinq heures, une main brutale poussa la porte, et Buteau parut, suivi de Jean. Dès qu'il aperçut Jésus-Christ, il cria:
—J'aurais parié vingt sous. Est-ce que tu te fous du peuple? Nous t'attendons.
Mais l'ivrogne, bavant et s'égayant, répondit:
—Eh! sacré farceur, c'est moi qui t'attends… Depuis ce matin, tu nous fais droguer.
Buteau s'était arrêté à la Borderie, où Jacqueline, que dès quinze ans il culbutait sur le foin, l'avait retenu à manger des rôties avec Jean. Le fermier Hourdequin étant allé déjeuner à Cloyes, au sortir de la messe, on avait nocé très tard, et les deux garçons arrivaient seulement, ne se quittant plus.
Cependant, Bécu gueulait qu'il payait les cinq litres, mais que c'était une partie à continuer; tandis que Jésus-Christ, après s'être décollé péniblement de sa chaise, suivait son frère, les yeux noyés de douceur.
—Attends là, dit Buteau à Jean, et dans une demi-heure, viens me rejoindre… Tu sais que tu dînes avec moi chez le père.
Chez les Fouan, lorsque les deux frères furent entrés dans la salle, on se trouva au grand complet. Le père debout, baissait le nez. La mère, assise près de la table qui occupait le milieu, tricotait de ses mains machinales. En face d'elle, Grosbois avait tant bu et mangé, qu'il s'était assoupi, les yeux à demi ouverts; tandis que, plus loin, sur deux chaises basses, Fanny et Delhomme attendaient patiemment. Et, choses rares dans cette pièce enfumée, aux vieux meubles pauvres, aux quelques ustensiles mangés par les nettoyages, une feuille de papier blanc, un encrier et une plume étaient posés sur la table, à côté du chapeau de l'arpenteur, un chapeau noir tourné au roux, monumental, qu'il trimballait depuis dix ans, sous la pluie et le soleil. La nuit tombait, l'étroite fenêtre donnait une dernière lueur boueuse, dans laquelle le chapeau prenait une importance extraordinaire, avec ses bords plats et sa forme d'urne.
Mais Grosbois, toujours à son affaire, malgré son ivresse, se réveilla, bégayant:
—Nous y sommes… Je vous disais que l'acte est prêt. J'ai passé hier chez M. Baillehache, il me l'a fait voir. Seulement, les numéros des lots sent restés en blanc, à la suite de vos noms… Nous allons donc tirer ça, et le notaire n'aura plus qu'à les inscrire, pour que vous puissiez, samedi, signer l'acte chez lui.
Il se secoua, haussa la voix.
—Voyons, je vas préparer les billets.
D'un mouvement brusque, les enfants se rapprochèrent, sans chercher à cacher leur défiance. Ils le surveillaient, étudiaient ses moindres gestes, comme ceux d'un faiseur de tours, capable d'escamoter les parts. D'abord, de ses gros doigts tremblants d'alcoolique, il avait coupé la feuille de papier en trois; puis, maintenant, sur chaque morceau, il écrivait un chiffre, 1, 2, 3, très appuyé, énorme; et, par-dessus ses épaules, tous suivaient la plume, le père et la mère eux-mêmes hochaient la tête, satisfaits de constater qu'il n'y avait pas de tricherie possible. Les billets furent pliés lentement et jetés dans le chapeau.
Un silence régna, solennel.
Au bout de deux grandes minutes, Grosbois dit:
—Faut vous décider pourtant… Qui est-ce qui commence?
Personne ne bougea. La nuit augmentait, le chapeau semblait grandir dans cette ombre.
—Par rang d'âges, voulez-vous? proposa l'arpenteur. A toi, Jésus-Christ, qui est l'aîné.
Jésus-Christ, bon enfant, s'avança; mais il perdit l'équilibre, faillit s'étaler. Il avait enfoncé le poing dans le chapeau, d'un effort violent, comme pour en retirer un quartier de roche. Lorsqu'il tint le billet, il dut s'approcher de la fenêtre.
—Deux! cria-t-il, en trouvant sans doute ce chiffre particulièrement drôle, car il suffoqua de rire.
—A toi, Fanny! appela Grosbois.
Quand Fanny eut la main au fond, elle ne se pressa point. Elle fouillait, remuait les billets, les pesait l'un après l'autre.
—C'est défendu de choisir, dit rageusement Buteau, que la passion étranglait, et qui avait blêmi au numéro tiré par son frère.
—Tiens! pourquoi donc? répondit-elle. Je ne regarde pas, je peux bien tâter.
—Va, murmura le père, ça se vaut, il n'y en a pas plus lourd dans l'un que dans l'autre.
Elle se décida enfin, courut devant la fenêtre.
—Un!
—Eh bien! c'est Buteau qui a le trois, repris Fouan. Tire-le, mon garçon.
Dans la nuit croissante, on n'avait pu voir se décomposer le visage du cadet. Sa voix éclata de colère.
—Jamais de la vie!
—Comment?
—Si vous croyez que j'accepte, ah! non!… Le troisième lot, n'est-ce pas? le mauvais! Je vous l'ai assez dit, que je voulais partager autrement. Non! non! vous vous foutriez de moi!… Et puis, est-ce que je ne vois pas clair dans vos manigances? est-ce que ce n'était pas au plus jeune à tirer le premier?… Non! non! je ne tire pas, puisqu'on triche!
Le père et la mère le regardaient se démener, taper des pieds et des poings.
—Mon pauvre enfant, tu deviens fou, dit Rose.
—Oh! maman, je sais bien que vous ne m'avez jamais aimé. Vous me décolleriez la peau du corps pour la donner à mon frère… A vous tous, vous me mangeriez…
Fouan l'interrompit durement.
—Assez de bêtises, hein!… Veux-tu tirer?
—Je veux qu'on recommence.
Mais il y eut une protestation générale. Jésus-Christ et Fanny serraient leurs billets, comme si l'on tentait de les leur arracher. Delhomme déclarait que le tirage avait eu lieu honnêtement, et Grosbois, très blessé, parlait de s'en aller, si l'on suspectait sa bonne foi.
—Alors, je veux que papa ajoute à ma part mille francs sur l'argent de sa cachette.
Le vieux, un moment étourdi, bégaya. Puis, il se redressa, s'avança, terrible.
—Qu'est-ce que tu dis? Tu y tiens donc à me faire assassiner, mauvais bougre! On démolirait la maison, qu'on ne trouverait pas un liard… Prends le billet, nom de Dieu! ou tu n'auras rien!
Buteau, le front dur d'obstination, ne recula pas devant le poing levé de son père.
—Non!
Le silence retomba, embarrassé. Maintenant, l'énorme chapeau gênait, barrant les choses, avec cet unique billet au fond, que personne ne voulait toucher. L'arpenteur, pour en finir, conseilla au vieux de le tirer lui-même. Et le vieux, gravement, le tira, alla le lire devant la fenêtre, comme s'il ne l'eût pas connu.
—Trois!… Tu as le troisième lot, entends-tu? L'acte est prêt, bien sûr que M. Baillehache n'y changera rien, car ce qui est fait n'est pas à refaire… Et, puisque tu couches ici, je te donne la nuit pour réfléchir… Allons, c'est fini, n'en causons plus.
Buteau, noyé de ténèbres, ne répondit pas. Les autres approuvèrent bruyamment, tandis que la mère se décidait à allumer une chandelle, pour mettre le couvert.
Et, à cette minute, Jean qui venait rejoindre son camarade, aperçut deux ombres enlacées, guettant de la route, déserte et noire, ce qu'on faisait chez les Fouan. Dans le ciel d'ardoise, des flocons de neige commençaient à voler, d'une légèreté de plume.
—Oh! monsieur Jean, dit une voix douce, vous nous avez fait peur!
Alors, il reconnut Françoise, encapuchonnée, avec sa face longue, aux lèvres fortes. Elle se serrait contre sa soeur Lise, la tenait d'un bras à la taille. Les deux soeurs s'adoraient, on les rencontrait toujours de la sorte, au cou l'une de l'autre. Lise, plus grande, l'air agréable, malgré ses gros traits et la bouffissure commençante de toute sa ronde personne, restait réjouie dans son malheur.
—Vous espionnez donc? demanda-t-il gaiement.
—Dame! répondit-elle, ça m'intéresse, ce qui se passe là-dedans… Savoir si ça va décider Buteau!
Françoise, d'un geste de caresse, avait emprisonné de son autre bras le ventre enflé de sa soeur.
—S'il est permis, le cochon!… Quand il aura la terre, peut-être qu'il voudra une fille plus riche.
Mais Jean leur donna bon espoir: le partage devait être terminé, on arrangerait le reste. Puis, lorsqu'il leur apprit qu'il mangeait chez les vieux. Françoise dit encore:
—Ah bien! nous vous reverrons tout à l'heure, nous irons à la veillée.
Il les regarda se perdre dans la nuit. La neige tombait plus épaisse, leurs vêtements confondus se liséraient d'un fin duvet blanc.
V
Dès sept heures, après le dîner, les Fouan, Buteau et Jean étaient allés, dans l'étable, rejoindre les deux vaches, que Rose devait vendre. Ces bêtes, attachées au fond, devant l'auge, chauffaient la pièce de l'exhalaison forte de leur corps et de leur litière; tandis que la cuisine, avec les trois maigres tisons du dîner, se trouvait déjà glacée par les gelées précoces de novembre. Aussi, l'hiver, veillait-on là, sur la terre battue, bien à l'aise, au chaud, sans autre dérangement que d'y transporter une petite table ronde et une douzaine de vieilles chaises. Chaque voisin apportait la chandelle à son tour; de grandes ombres dansaient le long des murailles nues, noires de poussière, jusqu'aux toiles d'araignée des charpentes; et l'on avait dans le dos les souffles tièdes des vaches, qui, couchées, ruminaient.
La Grande arriva la première, avec un tricot. Elle n'apportait jamais de chandelle, abusant de son grand âge, si redoutée, que son frère n'osait la rappeler aux usages. Tout de suite, elle prit la bonne place, attira le chandelier, le garda pour elle seule, à cause de ses mauvais yeux. Elle avait posé contre sa chaise la canne qui ne la quittait jamais. Des parcelles scintillantes de neige fondaient sur les poils rudes qui hérissaient sa tête d'oiseau décharné.
—Ça tombe? demanda Rose.
—Ça tombe, répondit-elle de sa voix brève.
Et elle se mit à son tricot, elle serra ses lèvres minces, avare de paroles, après avoir jeté sur Jean et sur Buteau un regard perçant.
Les autres, derrière elle, parurent: d'abord, Fanny qui s'était fait accompagner par son fils Nénesse, Delhomme ne venant jamais aux veillées; et, presque aussitôt, Lise et Françoise, qui secouèrent en riant la neige dont elles étaient couvertes. Mais la vue de Buteau fit rougir légèrement la première. Lui, tranquillement, la regardait.
—Ça va bien, Lise, depuis qu'on ne s'est vu?
—Pas mal, merci.
—Allons, tant mieux!
Palmyre, pendant ce temps, s'était furtivement glissée par la porte entr'ouverte; et elle s'amincissait, elle se plaçait le plus loin possible de sa grand'mère, la terrible Grande, lorsqu'un tapage, sur la route, la fit se redresser. C'étaient des bégaiements de fureur, des larmes, des rires et des huées.
—Ah! les gredins d'enfants, ils sont encore après lui! cria-t-elle.
D'un bond, elle avait rouvert la porte; et brusquement hardie, avec des grondements de lionne, elle délivra son frère Hilarion des farces de la Trouille, de Delphin de Nénesse. Ce dernier venait de rejoindre les deux autres qui hurlaient aux trousses de l'infirme. Essoufflé, ahuri, Hilarion entra en se déhanchant sur ses jambes torses. Son bec-de-lièvre le faisait saliver, il bégayait sans pouvoir expliquer les choses, l'air caduc pour ses vingt-quatre ans, d'une hideur bestiale de crétin. Il était devenu très méchant, enragé de ce qu'il ne pouvait attraper à la course et calotter les gamins qui le poursuivaient. Cette fois encore, c'était lui qui avait reçu une volée de boules de neige.
—Oh! est-il menteur! dit la Trouille, d'un grand air innocent. Il m'a mordue au pouce, tenez!
Du coup, Hilarion, les mots en travers de la gorge, faillit s'étrangler; tandis que Palmyre le calmait, lui essuyait le visage avec son mouchoir, en l'appelant son mignon.
—En voilà assez, hein! finit par dire Fouan. Toi, tu devrais bien l'empêcher de te suivre. Assois-le au moins, qu'il se tienne tranquille!… Et vous, marmaille, silence! On va vous prendre par les oreilles et vous reconduire chez vos parents.
Mais, comme l'infirme continuait à bégayer, voulant avoir raison, la Grande, dont les yeux flambèrent, saisit sa canne et en asséna un coup si rude sur la table, que tous le monde sauta. Palmyre et Hilarion, saisis de terreur, s'affaissèrent, ne bougèrent plus.
Et la veillée commença. Les femmes, autour de l'unique chandelle, tricotaient, filaient, travaillaient à des ouvrages, qu'elles ne regardaient même pas. Les hommes, en arrière, fumaient lentement avec de rares paroles, pendant que, dans un coin, les enfants se poussaient et se pinçaient en étouffant leurs rires.
Parfois, on disait des contes: celui du Cochon noir, qui gardait un trésor, une clef rouge à la gueule; ou encore celui de la bête d'Orléans, qui avait la face d'un homme, des ailes de chauve-souris, des cheveux jusqu'à terre, deux cornes, deux queues, l'une pour prendre, l'autre pour tuer; et ce monstre avait mangé un voyageur rouennais, dont il n'était resté que le chapeau et les bottes. D'autres fois, on entamait les histoires sans fin sur les loups, les loups voraces, qui, pendant des siècles, ont dévasté la Beauce. Anciennement, lorsque la Beauce, aujourd'hui, nue et pelée, gardait de ses forêts premières quelques bouquets d'arbres, des bandes innombrables de loups, poussées par la faim, sortaient l'hiver pour se jeter sur les troupeaux. Des femmes, des enfants étaient dévorés. Et les vieux du pays se rappelaient que, pendant les grandes neiges, les loups venaient dans les villes: à Cloyes, on les entendait hurler sur la place Saint-Georges; à Rognes, ils soufflaient sous les portes mal closes des étables et des bergeries. Puis, les mêmes anecdotes se succédaient; le meunier, surpris par cinq grands loups, qui les mit en fuite en enflammant une allumette; la petite fille qu'une louve accompagna au galop pendant deux lieues, et qui fut mangée seulement à sa porte, lorsqu'elle tomba; d'autres, d'autres encore, des légendes de loups-garous, d'hommes changés en bêtes, sautant sur les épaules des passants attardés, les forçant à courir, jusqu'à la mort.
Mais, autour de la maigre chandelle, ce qui glaçait les filles de la veillée, ce qui, à la sortie, les faisait se sauver, éperdues, fouillant l'ombre, c'étaient les crimes des Chauffeurs, de la fameuse bande d'Orgères, dont après soixante ans la contrée frissonnait. Ils étaient des centaines, tous rouleurs de routes, mendiants, déserteurs, faux colporteurs, des hommes, des enfants, des femmes, qui vivaient de vols, de meurtres et de débauches. Ils descendaient des troupes armées et disciplinées de l'ancien brigandage, mettant à profit les troubles de la Révolution, faisant en règle le siège des maisons isolées, où ils entraient «à la bombe», en enfonçant les portes à l'aide de béliers. Dès la nuit venue, comme les loups, ils sortaient de la forêt de Dourdan, des broussailles de la Conie, des repaires boisés où ils se cachaient; et la terreur tombait avec l'ombre, sur les fermes de la Beauce, d'Étampes à Châteaudun, de Chartres à Orléans. Parmi leurs atrocités légendaires, celle qui revenait le plus souvent à Rognes, était le pillage de la ferme de Millouard, distante de quelques lieues seulement, dans le canton d'Orgères. Le Beau-François, le chef célèbre, le successeur de Fleur-d'Épine, cette nuit-là, avait avec lui le Rouge-d'Auneau, son lieutenant, le Grand-Dragon, Breton-le-cul-sec, Lonjumeau, Sans-Pouce, cinquante autres, tous le visage noirci. D'abord, ils jetèrent dans la cave les gens de la ferme, les servantes, les charretiers, le berger, à coups de baïonnette; ensuite, ils «chauffèrent» le fermier, le père Fousset, qu'ils avaient gardé seul. Quand ils lui eurent allongé les pieds au-dessus des braises de la cheminée, ils allumèrent avec des brandes de paille sa barbe et tout le poil de son corps; puis, ils revinrent aux pieds, qu'ils tailladèrent de la pointe d'un couteau, pour que la flamme pénétrât mieux. Enfin, le vieux s'étant décidé à dire où était son argent ils le lâchèrent, ils emportèrent un butin considérable. Fousset, qui avait eu la force de se traîner jusqu'à une maison voisine, ne mourut que plus tard. Et, invariablement, le récit se terminait par le procès et l'exécution, à Chartres, de la bande des Chauffeurs, que le Borgne-de-Jouy avait vendue: un procès monstre, dont l'instruction demanda dix-huit mois, et pendant lequel soixante-quatre des prévenus moururent en prison d'une peste déterminée par leur ordure; un procès qui déféra à la cour d'assises cent quinze accusés dont trente-trois contumaces, qui fit poser au jury sept mille huit cents questions, qui aboutit à vingt-trois condamnations à mort. La nuit de l'exécution, en se partageant les dépouilles des suppliciés, sous l'échafaud rouge de sang, les bourreaux de Chartres et de Dreux se battirent.
Fouan, à propos d'un assassinat qui s'était commis du côté de Janville, raconta donc une fois de plus les abominations de la ferme de Millouard; et il en était à la complainte composée en prison par le Rouge-d'Auneau lui-même, lorsque des bruits étranges sur la route, des pas, des poussées, des jurons, épouvantèrent les femmes. Pâlissantes, elles tendaient l'oreille, avec la terreur de voir un flot d'hommes noirs entrer «à la bombe». Bravement, Buteau alla ouvrir la porte.
—Qui va là?
Et l'on aperçut Bécu et Jésus-Christ, qui, à la suite d'une querelle avec Macqueron, venaient de quitter le cabaret, en emportant les cartes et une chandelle, pour aller finir la partie ailleurs. Ils étaient si soûls, et l'on avait eu si peur, qu'on se mit à rire.
—Entrez tout de même, et soyez sages, dit Rose en souriant à son grand chenapan de fils. Vos enfants sont ici, vous les emmènerez.
Jésus-Christ et Bécu s'assirent par terre, près des vaches, mirent la chandelle entre eux, et continuèrent: atout, atout, et atout! Mais la conversation avait tourné, on parlait des garçons du pays qui devaient tirer au sort, Victor Lengaigne et trois autres. Les femmes étaient devenues graves, une tristesse ralentissait les paroles.
—Ce n'est pas drôle, reprit Rose, non, non, pas drôle, pour personne!
—Ah! la guerre, murmura Fouan, elle en fait, du mal! C'est la mort de la culture… Oui, quand les garçons partent, les meilleurs bras s'en vont, on le voit bien à la besogne; et, quand ils reviennent, dame? ils sont changés, ils n'ont plus le coeur à la charrue… Vaudrait mieux le choléra que la guerre!
Fanny s'arrêta de tricoter.
—Moi, déclara-t-elle, je ne veux pas que Nénesse parte… M. Baillehache nous a expliqué une machine, comme qui dirait une loterie: on se réunit à plusieurs, chacun verse entre ses mains une somme, et ceux qui tombent au sort sont rachetés.