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La Tête-Plate

Chapter 10: CHAPITRE V
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About This Book

An episodic frontier narrative set along the Columbia River depicts violent clashes between rival Indigenous groups, scenes of capture, ritualized torture, and scalping. A mixed‑heritage leader nicknamed Dompteur‑de‑Buffles, famed for taming a wild bull and wielding authority through strength and superstition, figures prominently. Interwoven chapters follow trappers, buffalo and whale hunts, fort confrontations, daring rescues and escapes, and shifting alliances. The prose alternates vivid action with descriptive portrayals of landscape, customs, and the harsh conditions of life on the Pacific Northwest shores.

CHAPITRE IV

PAD

Les scènes précédentes avaient eu un témoin qui n'appartenait ni aux tribus de Peaux-Rouges, ni à la bande de trappeurs compagnons de Poignet-d'Acier. Tapi dans un massif de jeunes merisiers, cet homme, qui, par la figure et l'accoutrement, avait l'air d'un indien tête-plate, n'eut pas plutôt vu frapper Ouaskèma et tomber Chinamus, qu'il sortit sans bruit de sa cachette et se glissa lestement au bas du cap Désappointement, en prenant grand soin de ne pas être observé. Dans les joncs, sur le bord du fleuve, il trouva un canot, sauta dedans, fit force de pagaie et aborda au bout de trois heures à une île vis-à-vis de la pointe de la Langue.

En débarquant, il fut reçu par un trappeur blanc qui lui dit:

—Eh bien, Pad, as-tu de bonnes nouvelles?

—Excellentes, excellentes, camarade, répondit l'autre en anglais.

—Par le tonnerre! voyons, reprit le premier dans cet idiome, voyons, tirons le canot sur la grève pour que la marée ne l'entraîne pas; ensuite tu me conteras ça en mangeant un morceau d'esturgeon.

L'embarcation fut traînée sur le sable un quart de mille environ du rivage, et les deux hommes entrèrent dans une cabane fabriquée avec des lianes et des joncs, dans un petit bois, au milieu de l'île.

—Je meurs de soif, by the Holy Virgin [11], dit Pad en se laissant tomber sur une botte de fougères qui servait de lit. As-tu une goutte de whiskey à me donner?

[Note 11: Par la Sainte Vierge!]

Le trappeur blanc lui passa une outre, dont l'Indien avala deux ou trois copieuses gorgées, en faisant claquer voluptueusement sa longue contre son palais.

—J'avais besoin de ça pour me remettre, dit-il en rendant la gourde à son hôte; les dames Chinouks n'en finissaient pas. J'ai même vu le moment où j'en serais pour mes frais de course et d'attente. Fichu métier que le nôtre!

—Tu disais que la journée avait été bonne, Pad?

—Bonne, oui, by Jesus-Christ! très-bonne, Joe, très-bonne. Si on nous payait en raison de ce que rapportera aux autres, encore!

—Tu dois avoir faim?

—Une faim de coyote en plein hiver, Joe. Tu m'as parlé d'un morceau d'esturgeon?

—Oui, que j'ai accommodé avec des kamassas. Le voici. Régale-toi.

Le blanc, appelé Joe, avait ranimé le feu en y jetant des branches de sapin, car la nuit était venue depuis longtemps déjà. Il servit à Pad une tranche de poisson sur un plat d'écorce de cèdre.

Quand celui-ci eut satisfait son appétit avec une voracité bestiale, il lui demanda:

—Et ton histoire maintenant?

—J'allume le tabac, je bois un coup, et je te réponds, dit. Pad.

Joe se plaça sur les fougères à côté de l'Indien, qui fumait lentement, en homme bien repu, sachant apprécier la valeur d'une pipe après un copieux repas.

Mais il ne se pressait pas de parler.

—Par le tonnerre! tu vas commencer? dit le trappeur blanc que son silence impatientait.

—Tout de suite. Mais, d'abord, tu connais le Dompteur-de-Buffles.

—Ce chien, de métis?

—Lui-même, que les Chinooks avaient pris pour chef.

—Je ne le connais que trop, car il m'a presque assommé dans notre dernière rencontre avec les Peaux-Rouges.

—S'il a failli t'assommer, il ne le fera plus, mon camarade. Tu es vengé. Le Dompteur-de-Buffles chasse maintenant chez le diable.

—Tu dis?

—Je dis que ce crapaud de métis est mort, et pas enterré, ajouta Pad en riant d'un gros rire niais.

—Comment ça? fit Joe surpris.

—Un tour à moi, voilà tout, by the Holy Virgin! On n'est pas Irlandais pour rien. Ce Bois-Brûlé donnait sur les nerfs. Je l'ai fait tuer par une vermine de son espèce, Chinamus, ou sorcier des Clallomes, tu sais?

—Tu m'étonnes; ils étaient amis.

—Oui, ainsi que chien et chat, comme on dit dans vos vieux pays. Mais ce qu'il y a de mieux, c'est que Chinamus a aussi rendu l'âme, s'il avait une âme, car ça ne doit pas avoir d'âme, ces brutes-là!

Là-dessus, il aspira une longue bouffée qu'il souffla, petit à petit, entre ses lèvres pincées, et en regardant philosophiquement le nuage bleuâtre monter vers le plafond de la cabane.

—Par le tonnerre! poursuis donc, lui cria Joe.

—Oui, dit tranquillement Pad, Chinamus n'est plus qu'une carcasse que les corbeaux font présentement servir à leur souper. On ne dira pas qu'il n'était pas bons quelque chose, au moins!

—De quelle manière cela s'est-il passé?

—Patience, patience, mon camarade. D'abord je te dirai que Ouaskèma…

—Ah! cette sauvagesse qui s'est amourachée de Poignet-d'Acier?

—Tout juste.

—Alors, Ouaskèma…

—Est aussi, à cette heure, dans le monde des esprits.

—Je ne te comprends pas bien, repartit Joe en toisant l'Indien avec, une expression de doute.

—Ah! tu ne me comprends pas! tu ne me comprends pas! Mon langage est pourtant bien facile à comprendre. Ouaskèma est morte! Chinamus est mort, Dompteur-de-Buffles est mort, Queue-de-Serpent est mort, beaucoup d'autres Indiens sont morts, et beaucoup plus d'autres mourront d'ici à demain soir; est-ce que tu comprends ça, là?

—Enfin, explique-toi.

—Ce matin, en rôdant près de l'île de Sable, j'ai vu arriver Ouaskèma, Queue-de-Serpent et deux ou trois Clallomes. Ils se sont mis à arracher des: racines de ouappatou. Je savais qu'un parti de Chinouks était campé dans l'île voisine. Dompteur-de-Buffles les commandait. Comme il est épris de Ouaskèma qui, par contre, le déteste de tout son coeur, j'étais sûr d'être le bien venu en lui annonçant qu'il pouvait aisément s'emparer d'elle.

—Sans compter que tu servais les intérêts de la Compagnie de la baie d'Hudson, car plus les tribus seront divisées et meilleur marché nous en aurons.

—A qui le dis-tu, Joe! Mais ce n'était que la moitié de mon plan. Je ne fais pas les choses à demi, moi! Ces imbéciles d'Indiens me croient un grand jeesukaïn, à cause de ma double couleur. Alors, après avoir causé avec Dompteur-de-Buffles, j'ai pris Chinamus à l'écart et lui ai dit que j'avais en une vision où un de leurs dieux, Scoucoumé, m'avait révélé que le jeesukaïn qui lui immolerait Ouaskèma acquerrait une puissance absolue sur tous les Peaux-Rouges la Colombie.

—Alors, tu as opposé l'amour du métis au fanatisme du sorcier; c'est très-adroit, dit Joe.

—Est-ce que mon père n'était pas Irlandais, la nation la plus fine de la terre? s'écria Pad avec orgueil.

—Par le tonnerre! la plus fourbe et la plus hypocrite! murmura le trappeur blanc.

—Tu dis? fit Pad se dressant et portant la main à son couteau.

—Moi! répondit Joe, feignant de n'avoir pas remarqué cette disposition hostile; moi, je dis que les Irlandais sont braves, courageux et très-malins.

—Je croyais avoir entendu autre chose, grommela son interlocuteur.

—Tu avais mal entendu, c'est là tout ce que je disais; mais continue donc, mon diable de Pad! La flatterie radoucit ce dernier, qui reprit:

—Par l'enfer! où en étais-je?

—Tu disais que tu avais engagé Chinamus à sacrifier Ouaskèma.

—Oui, c'est ça. Mes trappes dressées, je traversai l'eau et montai sur le cap Désappointement pour assister au spectacle. Ça ne fut pas long. Dompteur-de-Buffles tomba sur les Clallomes et fit prisonnier. Queue-de-Serpent, tandis que Chinamus, plus subtil, s'emparait de Ouaskèma. Trois autres furent tués sur place. Après leur victoire, les Chinouks passèrent aussi le fleuve, et, comme je m'y attendais, gravirent la falaise, sur le plateau de laquelle ils aiment à faire leurs petites cérémonies religieuses. Je me blottis dans un hallier, d'où je les vis torturer ce pauvre Queue-de-Serpent, qui mourut comme un brave, by Jesus-Christ! Puis Chinamus voulut brûler Ouaskèma. Dompteur-de-Buffles s'y opposa. Ça ne faisait pas son affaire, tu conçois, Joe. Après une dispute, le sorcier proposa au métis de la jouer au beullum contre le Tonnerre, son fameux bison apprivoisé. Ils se mirent à la partie. Chinamus perdit, mais il tenait à son enjeu. C'est pourquoi, au lieu de payer sa dette, il saisit une flèche et la planta dans la poitrine du Bois-Brûlé. Je comptais bien un peu sur cette conclusion, mais il y en avait une autre que je ne prévoyais pas. Figure-toi qu'au moment où le devin allait mettre le feu au bûcher, voilà Poignet-d'Acier qui arrive avec sa bande.

—Poignet-d'Acier!

—En personne.

—Par le tonnerre! on le trouvera donc partout, ce maudit! s'écria Joe en frappant avec fureur son poing sur la muraille.

—Bon, bon, ne te fâche pas. Tant pis pour lui d'être venu se mêler de ce qui ne le regardait pas, car cette fois-ci nous le tenons. Ah! si la Compagnie m'avait laissé faire, il y a beau jour…

—Oui, dit Joe en voyant lorgnait sa carabine; oui, ce n'était pas difficile de s'en débarrasser. Mais les chefs ont leurs projets, que veux-tu! Ils ne permettent pas qu'on le tue. C'est bête, ça! Finis ton histoire.

—Encore deux mots et j'aurai fait. Poignet-d'Acier et ses gens abattent quatre Chinouks. Chinamus est blessé. Le reste des Peaux-Rouges se sauve, et je m'imaginais que ça allait se terminer par la délivrance d'Ouaskèma. Pas du tout.

—Qu'advint-il?

—Donne-moi d'abord la gourde, car je suis altéré comme un banc de sable.

Ayant bu une nouvelle gorgée de whiskey, Pad s'écria:

—Tu ne te douterais jamais de ce qui se passa alors! non, by the Holy
Virgin!

—Dis.

—Eh Bien! le vieux Chinamus, tout blessé qu'il était, prit son tomahawk et, paf! vous le planta sur la tête de Ouaskèma!

Le trappeur Blanc fit un geste d'horreur.

—C'est comme j'ai l'avantage de te l'assurer, dit Pad en riant. Maintenant, sais-tu mon idée? Je m'en vas trouver les Clallomes postés sur l'autre rive de la Colombie, je leur dis que Poignet-d'Acier a assassiné Ouaskèma, et le voilà pris entre deux feux: les Chinouks qui ne manqueront pas de revenir en nombre pour venger leur sorcier, et les Clallomes qui lui demanderont compte de Ouaskèma et de Queue-de-Serpent. Que penses-tu de cette trame? Est-elle un peu bien tissée, hein l'ami Joe?

En terminant Pad se frotta bruyamment les mains.

—Tout cela est bel et bien pour la Compagnie, dit son compagnon après un moment de silence; mais ça ne fait pas nos affaires!

—Nous recevrons des marchandises pour au moins deux cents piastres.

—Peuh! qu'est-ce que, deux cents piastres, comparé à ce que nous aurions en découvrant la cache où Poignet-d'Acier enfouit ses pelleteries et son or!

—C'est vrai, dit Pad en réfléchissant.

—Alors, reprit Joe, nous serions riches, plus riches que des chefs de comptoirs. Tu pourrais faire ce voyage dans les vieux pays…

—Je le désire depuis bien des années!

—Tu aurais des palais, des domestiques pour te servir, des femmes blanches autant que tu en voudrais…

—Ne me parle pas de ça, tu me fais tourner la tête, s'écria Pad dont le sang s'échauffait à ces enivrantes visions, car si la vie d'aventure dans les pays sauvages séduit les Européens, l'existence douce et paisible que nous menons séduit davantage encore les trappeurs du désert américain.

Joe se leva pour attiser le feu, et dit négligemment:

—Il ne faudrait pourtant que faire jaser Merellum.

—Cette orpheline que Ouaskèma avait adoptée. Est-ce qu'elle sait quelque chose?

—C'est mon opinion. Poignet-d'Acier l'adore. S'il était depuis plus longtemps ici, j'affirmerais en est le père. En tous cas, il n'a pas de secrets pour elle.

—Cela se peut, répliqua Pad en bâillant; mais j'ai fait une rude journée. Le sommeil me gagne. Demain matin j'irai au camp des Clallomes. En rentrant, nous reparlerons de ça… oui, tu dois avoir raison, cette petite… Il ne sera guère malaisé de la prendre, à présent… bonsoir, Joe!

L'Irlandais s'endormit, roulé dans une couverte de peau de buffle, et son camarade ne tarda pas à en faire autant.

Avant que l'aurore parut, tous deux se levèrent, déjeunèrent solidement d'un morceau de venaison et transportèrent leur canot de l'autre côté de l'île.

Pad s'embarqua seul, en disant à Joe:

—Tu m'attendras ici; je reviendrai probablement ce soir.

—Oui; mais souviens-toi de ce que je t'ai dit propos de Merellum. Par le tonnerre! si tu réussis à t'en emparer, conduis-la à la caverne du Chêne-Vert. Sois tranquille, je saurai bien la confesser.

Pad s'éloigna du rivage. Le temps était beau; la marée le favorisait: en une demi-heure, il atteignit la Pointe de la Langue, où il mit pied à terre après avoir amarré son canot à une roche.

Le soleil sortait des brumes du matin et plaquait d'or les vastes plaines de la Colombie; l'Indien s'achemina, la carabine sur l'épaule, vers une fumerie établie à une centaine de mètres du rivage.

Des rets en fil d'écorce, des lignes faites avec des algues marines, qui poussent en abondance à l'embouchure du rio Columbia, et dont quelques-unes ont jusqu'à cent cinquante pieds de long, des hameçons en racine de pin ou en corne de mouton des montagnes, des tridents et des fouènes d'une espèce toute particulière étaient pendus autour de la fumerie.

Ces fouènes méritent une description.

La tête ou le piquant est en os, de deux à deux pieds et demi de long, en forme de large fer de lance. On y adapte une petite ligne près du milieu. Cette ligne se rattache à un manche, à deux pieds environ du bout, qui est enfoncé dans un trou, situé près de la pointe de la tête. Quoique assez solidement maintenu dans l'oeillet de l'instrument, le manche n'y est pas demeure fixe; de sorte que, quand un poisson a été dardé, la tête de la fouène se détache par le retrait du bois, et reste dans le corps de la victime, qu'à du manche et de la corde le harponneur ramène doucement à lui. Si le poisson est trop gros et menace, par ses efforts, de faire chavirer le canot, on abandonne le banche, qui fait alors l'office de bouée, et sert à reconnaître l'endroit où s'est arrêté la proie, lorsqu'elle est morte ou fatiguée de la lutte.

Pad allait passer devant la fumerie sans s'arrêter, car, comme elle appartenait à Poignet-d'Acier, il ne se souciait pas de rencontrer ses gens; mais alors qu'il tournait près de la cour où séchaient d'énormes quantités de saumons et d'esturgeons partagés en deux et étendus au soleil sur des claies d'osier, il entendit de joyeux et frais éclats de rire.

—C'est drôle, pensa-t-il, ça ressemble à une voix de femme et même à une voix d'enfant.

Il prêta l'oreille.

Les rires retentissaient toujours sonores et perlés comme les ricochets d'une cascatelle.

—By the Holy Virgin! se dit-il, il y a une créature dans la fumerie. Il faut que je voie qui ça peut être.

S'approchant avec précaution d'une fente que la négligence avait laissée entre les nattes de joncs qui composaient la muraille, Pad plongea ses regards à l'intérieur.

D'abord, l'épaisse vapeur qui s'échappait lourdement en nuages compactes d'un feu de sapinage, au dessus duquel boucanaient des poissons de toute sorte, de toute grosseur, ne lui permit pas de distinguer les objets. Il fut même obligé de se retirer pour reprendre haleine, car la fumée l'étouffait; mais peu à peu ses yeux s'habituèrent à l'obscurité, et il aperçut une petite fille que deux vigoureux trappeurs faisaient sauter sur leurs genoux.

—Merellum! s'écria-t-il, by Jesus-Christ! la chance me favorise! A ce soir!

Il reprit le sentier, un instant abandonné, et remonta d'un pas rapide le cours de la Colombie.

La distance qui le séparait de l'i-e-nush ou cantonnement des Clallomes n'était pas considérable. Pad l'eut bientôt franchie.

Une animation inusitée se faisait remarquer dans village quand il y entra, les Indiens étant sur le point de partir pour une chasse à l'orignal. Les hommes, entièrement nus, fabriquaient ou réparaient leurs armes. Celui-ci aiguisait des têtes de flèches en obsidiane, celui-là les empennait avec des piquants de porc-épic, un troisième épissait, avec de la colle d'esturgeon, les deux parties d'un arc en corne de bélier; un quatrième faisait chauffer des cornes pour leur donner la convexité voulue; un autre les raclait avec des cailloux de silex, afin de les rendre élastiques; quelques-uns polissaient avec du sable des traits en bois de buisson-graisse, sorte de groseillier sauvage, tandis que les femmes, sans autre vêtement que le kalaquarté ou jupon d'écorce, préparaient en boulettes le frai de hareng, qu'elles avaient recueilli sur des branches de sapin, ou, plongées dans l'eau jusqu'à la ceinture, arrachaient avec leurs pieds les racines de kamassas pour les piler et en faire des galettes. La plupart étaient affreusement laides, avec leurs crânes déprimés et leurs mamelles pendantes jusque sur l'abdomen.

Mais toutes étaient actives et besogneuses. Des nuées d'enfants sales et de chiens décharnés, grouillant pêle-mêle sur le gazon, complétaient le tableau.

Pad s'approcha de deux jeunes filles qui tressaient un vase en racines de cèdre, s'assit sur un quartier de roche, bourra son calumet avec des feuilles de sac-à-commis [12], et se mit à fumer sans mot dire.

[Note 12: Feuilles d'un arbuste dont le fruit est estimé des Indiens. Les Canadiens appellent ces feuilles sac-à-commis parce que les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui s'en servent pour fumer, en guise de tabac, les portent habituellement dans un petit sac.]

Les jeunes filles ne lui adressèrent point la parole. Elles travaillaient en silence à leur vaisseau. Ces vaisseaux se font ainsi: on prend de grandes racines flexibles ou des filaments d'écorce. On les contourne autour d'un centre, en réduisant insensiblement la circonférence des plis intérieurs, de façon à former comme une ruche retournée. Les plis sont retenus ensemble par une petite racine très-souple, passée à travers un espace pratiqué en introduisant un poinçon, en os ou en épine, entre les deux deniers, puis en tournant la racine sous le dernier et sur celui qu'on doit ajouter en avançant dans la confection du vase. Entre les deux derniers plis, on glisse assez de ces racines, semblables à des fils, pour le rendre étanche.

Les Peaux-Rouges se servent de ces vaisseaux pour boire, aussi bien que pour faire bouillir de l'eau et cuire les aliments avec les cailloux rougis au feu que l'on y plonge.

Ils tiennent encore lieu de coiffure aux squaws quand elles changent de campement.

Après avoir pétuné gravement pendant une heure, Pad se leva et marcha droit à un Clallome qui, accroupi devant la porte d'une cabane, contemplait le soleil.

Un sac à médecine, en peau de castor, zébré d'hiéroglyphes rouges et noirs, indiquait qu'il occupait dans la tribu le poste de jeesukaïn.

—Mon frère connaît Langue-de-Vipère? lui dit-il dans le dialecte indien.

—Langue-de-Vipère est connu, répliqua laconiquement le devin.

—Langue-de-Vipère veut faire entendre sa parole au conseil des vaillants chefs clallomes.

—Quelles paroles mon frère veut-il faire entendre au conseil des vaillants chefs clallomes?

—Langue-de-Vipère le dira à leurs oreilles dans la loge du conseil.

—Si les paroles de mon frère sont des paroles de vérité, il sera le bien venu, si ses paroles sont des paroles de mensonge, que mon frère reprenne le chemin de son wigwam.

—Les paroles de Langue-de-Vipère sont des paroles de vérité, repartit
Pad sans s'irriter du soupçon dont il était l'objet.

—Quand le soleil tombera droit sur la tête de mon frère, le conseil des
Clallomes sera assemblé. Mon frère y assistera.

Cela dit, le jeesukaïn tourna le dos à l'étranger et reprit sa contemplation.

CHAPITRE V

L'ENLÈVEMENT

A l'heure où le soleil touche son méridien, Pad fut introduit dans une loge en écorce, couverte de joncs et qui ne différait des autres huttes du village que par sa rotondité.

Cinq chefs étaient assis en cercle sur des peaux d'antilope. Des colliers de griffes d'ours ou de panthère, de longs pendants d'oreilles en aïqua et des plumes d'aigle plantées droites dans leurs cheveux étaient les symboles de leur puissance.

Lorsque Pad entra dans la case, un guerrier se leva et arrangea un petit feu au centre du conseil. C'était le feu magique.

Le guerrier ordonna de tirer les pipes, puis il alluma la sienne au foyer, fit quelques pas en arrière, et dit:

—Mes frères les intrépides Clallomes se sont assemblés pour chanter le chant de la chasse aux moz [13]; mais, avant, ils entendront la parole d'un étranger.

[Note 13: Caribou]

—Ils l'entendront, répondirent les Clallomes.

Le guerrier fit alors signe à Pad de venir prendre place dans le cercle. Ensuite, du bout de son calumet, il indiqua les quatre points cardinaux, en commençant par l'est et finissant par le nord. Cela fait, il présenta trois fois la pipe à Pad, et trois fois la retira, montra le ciel, le feu, tira trois bouffées, les exhala vers le levant et offrit définitivement la pipe à son hôte, qui, après avoir fumé un peu, la passa aux autres assistants. Cette cérémonie terminée, le guerrier reprit:

—Les oreilles des chefs clallomes sont ouvertes aux paroles de leur frère Langue-de-Vipère.

L'irlandais éleva la voix.

—Le sang des nobles Clallomes s'échauffera, leur coeur se gonflera d'une juste colère quand ils auront entendu mon discours, car les ossements de leurs pères crient vengeance, et la mort de Ouaskèma ne peut rester impunie.

Un murmure de surprise et d'indignation accueilli ce début. Pad, content de l'effet qu'avait produit son exorde, continua:

—Poignet-d'Acier et sa bande ont tué la vierge clallome et le parti qui l'accompagnait.

—Comment mon frère l'a-t-il appris? demanda un chef.

—Langue-de-Vipère a vu, répliqua Pad.

Et il raconta que les trappeurs, commandés par Poignet-d'Acier s'étaient joints aux Chinouks pour attaquer et mettre à mort Ouaskèma, avec la petite troupe qui l'aidait à faire une provision de ouappatous dans l'île de Sable.

Ce mensonge fut débité avec une impudence dont les Indiens furent dupes. L'absence prolongée de la jeune Tête-Plate donnait au surplus du poids aux assertions de Pad. On le questionna. Il répondit sans hésiter, fournissant des détails sur cette affaire, indiquant le lieu de l'engagement et proposant aux Peaux-Rouges de les y conduire. Mais ceux-ci craignirent un piège et déclinèrent sa proposition.

Un des chefs prit la parole:

—Mes frères Clallomes ont eu tort de faire alliance avec les visages-pâles. Le courroux de Scoucoumé s'appesantit sur la valeureuse tribu des Clallomes. Il faut l'apaiser. Pour l'apaiser, mes frères doivent déterrer la hache de guerre, et ne rentrer dans leurs loges que quand ils auront la chevelure du dernier des blancs qui trappent sur la Grande-Rivière. J'ai dit.

—Mon frère le Petit-Nuage a sagement parlé, fit un autre. J'ai dit.

—Que la hache de guerre soit donc immédiatement déterrée, ajouta le troisième. J'ai dit.

—Nous livrerons Poignet-d'Acier à nos squaws pour qu'elles le brûlent lentement avec des tisons ardents. J'ai dit.

—Et nos esclaves mangeront sa chair. J'ai dit.

Les cinq chefs poussèrent un hurlement affreux, après quoi, le premier reprit:

«Il y a dix hivers, alors que la première corne de la septième lune pendait sur les vertex forêts des montagnes Bleues, moi et cinq autres nous avons élevé une loge pour Hias-soch-a-la-ti-yah, sur les neiges de la butte Blanche [14], et nous y avons porté nos aïquas, nos peaux de loutre et le cuir d'un buffle blanc.

[Note 14: Le mont Sainte-Hélène, non loin du rio Columbia.]

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Nous les avons portés dans la loge de Hias-soch-a-la-ti-yah, et nous nous sommes assis en silence jusqu'à ce que la lune ait descendu derrière les montagnes de l'est, et nous avons songé au sang de nos pères que les visages-pâles ont tués quand la lune était ronde et penchée sur les plaines de l'ouest.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Mon père fut tué et les pères des cinq autres furent tués, et leurs coeurs saignants furent dévorés par le loup.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Nous ne pouvions vivre, tandis que les loges de nos pères étaient vides, et que les scalpes de leurs meurtriers n'étaient pas dans les loges de nos mères.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Nos coeurs nous ont dit de faire des présents à Hias-soch-a-la-ti-yah qui les a nourris sur les montagnes, et quand la lune fut basse, et quand les ombres de la butte Blanche furent aussi sombres que le pelage d'un ours, nous dîmes à Hias-soch-a-la-ti-yah: Nul homme ne peut faire la guerre avec les flèches du carquois de tes tempêtes; nulle parole d'homme ne peut être entendue quand ta voix parle dans les nuages; nulle main d'homme n'est forte quand ta main déchaîne les vents. Le loup a mangé la tête de nos pères et les scalpes des meurtriers ne pendent point dans les loges de nos mères.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Hias-soch-a-la-ti-yah, ne lâche pas ta colère, tiens dans ta main les vents; que ta grande voix n'étouffe pas le hurlement des morts quand nous chassons les meurtriers de nos pères.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Moi et les cinq autres nous établîmes alors dans la loge un feu, et, par sa lumière brillante, vit les aïquas et la peau du buffle.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Cinq jours et cinq nuits, moi et les cinq autres nous avons dansé et fumé, la médecine, et battu le sol avec des bâtons, et charmé le pouvoir de Scoucoumé, afin qu'il ne soit pas mauvais pour nous, et ne nous envoie pas la maladie dans nos os.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Alors, quand les étoiles furent brillantes dans le ciel clair, nous avons juré, (je ne dois pas dire quoi car nos paroles sont allées dans l'oreille de Hias-soch-a-la-ti-yah), et nous sommes partis de la loge avec nos poitrines grosses de ressentiment contre les meurtriers de nos pères dont les os étaient dans les griffes du loup.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Nous sommes allés chercher leurs scalpes pour les pendre dans les loges de nos mères.

«Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Voyez-moi frapper ce poteau, encore, encore et encore, deux fois six.

«Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Deux fois six j'ai frappé; autant de visages-pâles j'ai tué, les meurtriers de notre père! avant que la lune fût de nouveau ronde et penchât sur la plaine occidentale.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.»

En récitant cette mélopée, du ton traînard et nasal particulier aux Indiens, le chef s'accompagnait tambourin en peau d'elk, sur lequel il frappait avec un petit bâton. A chaque strophe, il se livrait à des contorsions frénétiques, que les autres imitaient en poussant des cris assourdissants; à la dernière, les cris et les contorsions redoublèrent pendant une demi-heure, puis ils cessèrent tout d'un coup, chaque guerrier prit un tison dans le feu et sortit de la hutte en se dirigeant vers un grand poteau dressé au milieu du village. Au pied du poteau, le jeesukaïn qui avait reçu Pad se tenait agenouillé, réduisant en poudre fine des écorces sèches dont il entourait le piquet.

L'un après l'autre, les chefs déposèrent leur tison sur cette poussière et le sorcier souffla sur les charbons. La poussière s'étant enflammée, celui-ci se releva et se joignit aux guerriers qui dansaient et vociféraient autour du poteau, lequel bientôt prit feu, craqua et s'abattit au milieu des hurlements de la foule attirée par ce spectacle.

Comme, dans sa chute, l'arbre n'avait atteint personne, les Clallomes en conclurent que leur expédition contre les visages-pâles serait favorable.

Le poteau à bas, les guerriers se jetèrent à l'envi sur les charbons, qui, dans leurs croyances, devaient les rendre invincibles.

Tandis qu'ils se disputaient ces amulettes, leur jeesukaïn, déchaussant avec un couteau sacré le tronçon du poteau resté dans le sol, enlevait ce tronçon et retirait de dessous une hache en pierre.

Cette hache était la hache de guerre.

Il la remit au sachem principal des Clallomes, et ceux-ci se préparèrent aussitôt à entrer en campagne.

Pad avait profité de la confusion qui accompagna l'exhumation de la hache de guerre pour s'esquiver, et sortir de l'i-e-nush.

Son plan réussissait à souhait, aussi s'applaudissait-il de l'avoir mis à exécution.

—Que je tire maintenant le secret de Merellum, et me voici riche, murmurait-il en marchant à grands pas sur le bord de la Colombie. Et cet imbécile de Joe qui s'imagine que, quand je connaîtrai le trésor, je viendrai le chercher pour partager! Le plus souvent, by Jesus-Christ! Pad n'est pas assez nigaud pour donner ce qu'il a gagné. L'affaire, faite, je m'embarque et m'en vas dans les vieux pays, où les femmes sont belles comme les anges du paradis dont me parlait mon père quand j'étais petit. Seulement il y a une chose qui me contrarie, c'est cette poire qui me sert de tête, non qu'elle ait moins d'esprit qu'une autre, Pad n'est pas un sot; mais enfin ce n'est pas beau une boule aplatie comme la mienne. Si je tenais cette sorcière de squaw qui m'a élevé et rendu le mauvais service de me presser le crâne entre deux planches, je lui ferais payer cher ses soins de nourrice! Mais bast! avec de la fortune, avec de l'or, on se fait aisément pardonner les infirmités de la nature ou autres; mon père me l'a dit. Tâchons seulement d'enlever la petite. Voyons… voyons… ça n'est pas facile… Ah! j'y suis… Oui, c'est cela. J'ai une cache près d'ici. Changeons de figure.

Le sentier que suivait Pad serpentait sur des rochers à pic, dominant le fleuve d'une hauteur de vingt mètres au moins. Ces rochers étaient tourmentés, coupés çà et là par d'effrayantes déchirures, des abîmes insondables, dans lesquels les eaux de la Colombie se ruaient, tournoyaient, et écumaient avec fracas.

Le faux Indien détacha une corde roulée sous son jupon autour de ses reins, en fixa solidement un bout à une racine, au-dessus d'une fondrière, et s'affala le long de la corde.

Parvenu à l'autre extrémité du câble, il mit le pied sur une saillie de la roche et disparut dans un enfoncement.

Un quart d'heure après, il ressortait du gouffre, mais complètement transformé. Il avait le visage et les mains blanches comme un Européen, et un costume de trappeur dont le chapeau dissimulait parfaitement la difformité de sa tête.

Seulement ce costume était lacéré en plusieurs places et ses doigts ensanglantés portaient les traces de nombreuses éraflures.

—Voilà! dit-il en se remettant en marche. Du diable si les gens de Poignet-d'Acier se doutent de mon stratagème! Heureusement que j'ai comme ça, de côté et d'autre, des caches pour serrer mes petites affaires! Si la fillette m'échappe, ce ne sera pas faute d'avoir fait toilette et peau neuve pour la séduire.

Et il se prit à rire.

Un moment après il s'arrêta et se frappa le front.

—Bêta! j'oubliais l'essentiel.

Puis il déchargea sa carabine; la recharges, la déchargea encore, enfouit dans une poche sa corne à poudre et se mit courir de toutes ses forces.

Une heure avant le soleil couchant il arriva à la fumerie de la pointe de la Langue.

Pad était essoufflé, trempé de sueur.

Il frappa résolument à la porte de la loge.

—Entrez! cria une voix forte de l'intérieur.

Pad entra et se trouva devant cinq trappeurs canadiens vigoureux et de bonne mine, qui jouaient avec Merellum.

—Sois le bien venu, mon cousin, dit un des trappeurs à l'Irlandais.
Est-ce toi qui as tiré tout à l'heure? As-tu fait chasse?

—Non, répliqua Pad en mauvais français. J'ai rencontré, à deux milles d'ici, une ourse avec ses oursons. Je l'ai blessée deux fois, mais la poudre m'a manqué, et un peu plus l'ourse ne m'aurait pas manqué, elle!

Ce disant il montra ses mains saignantes.

—Combien d'oursons? dit le trappeur.

—Deux.

—Est-elle grosse?

—Elle pèse bien cinq cents livres, et les petits cent à cent cinquante.

—Baptême! ce serait un joli coup de fusil. Elle est à deux milles d'ici, dis-tu, mon cousin?

—Un peu plus, un peu moins. Ah! si j'avais eu de la poudre!

—Ma foi, ça vaut la peine de se déranger. Qu'en pensez-vous, mes frères?

—Bateau! faut y aller, répondit-on unanimement.

—Mais Merellum?…

—Oh! dit l'enfant, je resterai bien toute seule, je n'ai pas peur. Pendant que vous serez là-bas je préparerai le souper, à une condition, père Baptiste.

—Quoi donc?

—Vous me donnerez la peau de l'ourse pour m'en faire une couverte, comme celle de ma bonne tante Ouaskèma.

—On te la donnera, chère, répliqua Baptiste en lui tapotant amicalement la joue.

Et s'adressant aux autres:

—Allons! en route!

Ils quittèrent la fumerie en emmenant quatre chiens énormes.

Pad allait en tête.

Ils firent deux milles sans rien découvrir. Le crépuscule s'épaississait. Mais tout à coup, par un de ces hasards communs dans la vie, les chiens tombèrent sur une piste et s'élancèrent en aboyant furieusement dans un fourré de mesquites.

—Ils ont flairé mon ourse, s'écria l'Irlandais en se précipitant après eux.

Les trappeurs l'eurent bientôt perdu de vue. Pad alors opéra une contre-marche et revint toutes jambes à la fumerie.

La porte était close.

—Ouvre! cria-t-il à Merellum.

—Que voulez-vous? demanda la petite fille.

—Un fusil Baptiste en a besoin. Il a cassé la crosse du sien.

L'enfant hésitait.

—Mais dépêche donc! lui cria Pad. Dépêche, si tu ne veux pas que l'ourse dévore Baptiste.

L'imprudente ouvrit malgré les recommandations que lui avaient faites les trappeurs en partant.

A peine la porte fut-elle entre-bâillée, que Pad se jeta dans la fumerie, saisit brutalement Merellum, lui appliqua un morceau de couverte sur la bouche pour l'empêcher de crier, et, l'enlevant comme une plume dans ses bras, la transporta dans son canot, au fond duquel il la déposa, avec cette menace:

—Si tu fais un mouvement, je te tue!

La pauvre petite, épouvantée, demeura immobile. L'irlandais s'éloigna de la grève avec la plus grande célérité.

La nuit était venue, noire et sans souffle. On n'entendait que le son lointain et assourdi des vagues de la Colombie sur la barre et les ruissellements de la marée, semblables à des explosions de fusée.

Sans mot dire, Pad conduisit d'abord sa proie sur une île où il la débarqua, après lui avoir ôté son bâillon.

—Maintenant, lui cria-t-il d'une voix tonnante, tu vas desserrer les dents, la belle. Où est la cache de Poignet-d'Acier?

Merellum, toute glacée de frayeur, ne répliqua pas.

—Parleras-tu, petite louve? ajouta rudement l'Irlandais en la secouant par le bras.

Et comme elle se taisait toujours:

—Si tu ne parles pas, je te brûle toute vive!

—Je ne sais pas où est la cache, balbutia la Petite-Hirondelle.

—Tu ne sais pas, tu ne sais pas! riposta Pad avec fureur. Ah! tu ne sais pas! je t'apprendrai à ne pas savoir!

Il la souffleta violemment.

Merellum poussa un cri.

—Par le tonnerre! qui peut piailler comme ça? dit soudain quelqu'un dans l'obscurité.

—By the Holy Virgin! marmotta l'Irlandais, ce que je redoutais arrive.
Joe a entendu cette poison. Il faudra partager!

—Est-ce toi, Pad?

—Oui, c'est moi, répondit celui-ci d'un accent dépité.

—Par le tonnerre! où es-tu? Je t'attends depuis trois heures au moins sur la berge… Et les affaires?

—Elles vont bien, repartit sèchement Pad.

—Ah! tu es un fin matois! fit Joe en apparaissant dans l'ombre.

—Plus fin que toi, car j'ai, du même coup, lancé les Clallomes sur la piste de Poignet-d'Acier et enlevé la petite.

—Merellum?

—Oui, by Jesus-Christ!

—Tu l'as amenée avec toi?

—Est-ce que tu ne la vois pas?

—Par le tonnerre, non!

—Tu as la berlue, dit dédaigneusement Pad en haussant les épaules.

Il se retourna pour montrer l'enfant qui était restée derrière lui. Mais elle s'était éclipsée.

Au même instant, le bruit d'un corps qui tombe à l'eau troubla le calme de la nuit.

CHAPITRE VI

LE TONNERRE

Au moment où il saisit son tomahawk pour en frapper Ouaskèma, Chinamus, déjà blessé par la balle d'un des assaillants, n'avait plus l'oeil juste ni la main sûre.

Le coup destiné à fracasser le crâne atteignit l'épaule gauche.

La jeune Indienne frissonna sous l'étreinte de la douleur; son visage pâlit, ses traits s'altérèrent, deux larmes jaillirent de ses yeux démesurément tendus. Puis sa tête s'affaissa sur sa poitrine; mais elle ne laissa échapper aucun gémissement.

Poignet-d'Acier s'élança vers elle, trancha d'un coup de hache les liens qui l'attachaient au poteau et la reçut insensible dans ses bras.

Il la déposa doucement sur le gazon en criant

—De l'eau! qu'on m'en aille chercher, tout de suite!

Un des trappeurs descendit vivement le cap, tandis que Villefranche versait quelques gouttes de spiritueux sur la paume de sa main pour en fruiter les tempes de Ouaskèma.

Avant le retour du trappeur elle avait repris connaissance.

A la vue de Poignet-d'Acier penché sur elle et la soignant avec une sollicitude paternelle, la jeune Clallome eut un éclair de joie indicible.

—Le chef blanc, est un grand chef; Ouaskèma l'aime! dit-elle. Elle voulut faire un mouvement pour se lever, mais la souffrance l'en empêcha. Sa main droite se porta instinctivement à son épaule gauche, celle qui avait été frappée par la massue du sorcier.

Contrairement aux usages de sa tribu, Ouaskèma, fille d'un grand chef et jouissant elle-même du privilège rare de présider le conseil des sachems Ouaskèma portait une tunique de peau qui couvrait sa gorge et descendait jusqu'à ses genoux. Elle avait aussi les mitas et les mocassins des Indiens de l'autre côté des montagnes Rocheuses.

—Tu as bien mal à ton épaule, ma soeur? lui dit Poignet-d'Acier avec un accent sympathique.

La jeune Clallome ne répondit pas. Elle le regardait attentivement.

—Veux-tu que je panse ta blessure? reprit-il sans remarquer la fixité avec laquelle la Tête-Plate le considérait.

—Ouaskèma veut tout ce que veut son frère blanc, répondit-elle dolemment.

A cet instant le trappeur parti pour puiser de l'eau au fleuve revint avec son casque de pelleterie plein jusqu'au bord.

—Diablesse de route pour monter de l'eau! fit-il. J'ai manqué de tout renverser…

—Donne, donne, bavard de Baptiste! tu causeras demain, lui dit
Poignet-d'Acier.

—Voilà, bourgeois, dit celui-ci en déposant le vase improvisé près de la patiente.

L'aventurier coupa la tunique de Ouaskèma, et, découvrant une épaule d'un galbe parfait, séduisante au possible, malgré sa couleur rougeâtre. Il examina la blessure.

L'inflammation commençait et envahissait déjà toute la jointure supérieure du bras à l'omoplate. Une luxation ou tout au moins un déboîtement des parties était à craindre.

Poignet-d'Acier avait certaines notions chirurgicales, comme tout homme qui a passé plusieurs années de sa vie dans le désert. Il palpa les chairs, et, après une étude de quelques minutes, il reconnut avec plaisir que le coup n'avait heureusement produit qu'une contusion assez forte et froissé les muscles.

Il se contenta donc de baigner d'eau de mer les meurtrissures et d'y appliquer une compresse qu'il lia avec des racines de ouatap.

—Ah! tu me soulages, mon frère! dit Ouaskèma se sentant mieux.

—Baptême! dit un des trappeurs, poussant du pied le corps du Dompteur-de-Buffles, une de ces vermines qui grouille encore! je m'en vais l'achever.

—Achever qui? répliqua Baptiste; il est plus mort que ton dernier grand-père, Jean. Laisse-le donc. Tu vois bien qu'il ne remue pas plus qu'une pierre.

—Allez préparer le bateau, cria Poignet-d'Acier. Il est temps de démarrer Voici la nuit qui tombe et les Chinouks pourraient bien arriver avec elle.

—Oh les maudits, on ne les craint pas, nous autres, dit Baptiste.

—Va toujours, et dépêche-toi, répliqua l'aventurier.

—C'est bon, capitaine; nous y sommes.

—Toi, reprit-il en s'adressant à Jacques, tu m'aideras à transporter cette jeune fille.

—Oui, monsieur Ville…

—Chut!

Pour se punir de son oubli, le vieux serviteur se donna un grand coup de poing dans la poitrine.

—Ma soeur veut-elle venir avec moi dans ma cabane? demanda Poignet-d'Acier à l'Indienne. Ouaskèma ira où son frère désire la conduire!

—Nous allons te transporter au canot.

—Non, non, mon bon frère, Ouaskèma est forte. Elle peut marcher.

Elle fit un effort pour se dresser, mais ses membres étaient rigides, et elle retomba.

Alors Villefranche, la prenant dans ses bras, l'enleva de terre, comme il eût fait d'un enfant, et la descendit dans l'embarcation.

Jacques le suivit par derrière, en portant sa carabine.

Pendant le trajet, le coeur de la jeune fille battait si vivement, son haleine exhalait des souffles si brûlants au visage de Poignet-d'Acier, qu'il s'imagina que sa blessure était plus grave qu'il ne l'avait jugée d'abord.

—Tu souffres donc beaucoup, ma soeur? dit-il avec intérêt.

—Oh! non, je suis bien, je voudrais rester toujours ainsi, répliqua-t-elle languissamment. Le capitaine attribua cette réponse au délire.

—Tu dois avoir soif? dit-il en tâchant de découvrir une source.

—Ouaskèma aime le grand chef blanc, repartit-elle.

Il ne prêta point d'attention à ces paroles, lesquelles, du reste, pouvaient n'être qu'un témoignage de reconnaissance conforme aux habitudes des Têtes-Plates, qui n'ont pas de mot propre pour exprimer un remercîment.

Jacques avait deviné l'intention de Villefranche.

Il s'écarta un peu et revint avec de l'eau fraîche qu'il présenta à
Ouaskèma qui but avidement et dit:

—Le serviteur du brave chef blanc est bon.

Ils étaient arrivés sur la grève, près du canot, que les trappeurs poussaient au large.

La nuit drapait ses ombres sur la campagne. Mais le ciel avait une pureté transparente et de nombreuses étoiles scintillaient déjà à son dôme.

Le rio Columbia était calme, uni comme une glace, et, malgré le vacarme assourdissant que faisaient les vagues sur la barre, à une lieue de là, on pouvait espérer une traversée facile jusqu'à l'autre rive du fleuve.

Ouaskèma fut placée sur une couche de joncs, dans le canot.

Poignet-d'Acier allait s'embarquer, quand un puissant mugissement, longuement réverbéré par les échos de la côte, retentit en haut du cap Désappointement.

Les trappeurs venaient de s'asseoir à leurs bancs pour ramer; ils se levèrent surpris.

—Le taureau du Dompteur-de-Buffles, ce sont les Chinouks, filons vite! dit le capitaine.

—Mon frère se trompe; le Bois-Brûlé est mort; il voulait m'avoir, et
Chinamus l'a percé d'une flèche, dit l'Indienne.

—Mais ça ne peut être que son taureau, car les buffles ne s'avancent pas si près du littoral de la mer, reprit Villefranche un pied sur le bord du canot, l'autre encore à terre.

—Part-on, bourgeois? demanda Baptiste.

—Attendez un peu. Jacques, mon fusil à deux coups.

—Quoi! monsieur…

—Pas de réflexion. Je le répète, c'est sans doute le taureau du métis.
Si ce dernier est mort, je ne vois pas pourquoi je laisserais aux
Chinouks la magnifique bête qu'il a domestiquée. Il y a longtemps que
j'en ai envie, au surplus. Donnez-moi aussi un lasso.

—Mon frère, ne retourne pas sur la montagne! fit Ouaskèma d'un ton suppliant.

—Jean, s'écria Poignet-d'Acier, tu es leste, prends ta carabine et viens avec moi. Vivant ou mort, nous aurons l'animal.

—Mon frère!… reprit l'Indienne avec un redoublement d'instances.

Mais Poignet-d'Acier ne l'entendait plus. Ses instincts de chasseur, une fois éveillés, le dominaient despotiquement. Il était déjà à moitié de la falaise qu'il gravissait avec la rapidité d'un daim, et Jean, malgré sa réputation d'agilité, avait bien de la peine ne pas se laisser distancer.

—Le grand chef blanc est intrépide, mais il est imprudent, murmura Ouaskèma en se soulevant sur son coude droit, afin de le suivre des yeux.

La lune se montra, pleine, radieuse, dissipant les molles brumes que le crépuscule avait épanchées sur la Colombie. Poignet-d'Acier mettait le pied sur le sommet du cap Désappointement. Un second mugissement, plus formidable que le premier, salua son apparition.

Et alors, au milieu des cadavres des Chinouks, l'aventurier aperçut un buffle énorme, au dos blanc comme la neige, mais à la crinière épaisse aussi noire que l'ébène, qui, les cornes droites, la tête relevée, les pattes de devant tendues roides, le regardait fixement de son grand oeil largement dilaté.

Ses beuglements redoublèrent à l'approche du chasseur. Leur intonation avait quelque chose de triste, de désespéré, qui frappa Poignet-d'Acier.

Jean arrivait sur le plateau.

—Glisse-toi derrière le buffle, lui dit le capitaine, mais ne tire que si, par hasard, ma vie était en danger.

—On vous entend, bourgeois, répliqua le trappeur en se faufilant dans les buissons.

Poignet-d'Acier apprêta son lasso et se dirigea vers l'animal, qui, après avoir frappé du pied et creusé le sol de son sabot, s'était retourné et mis à lécher activement le corps d'un Chinouk, en agitant sa longue queue.

Il semblait indifférent à la présence des deux hommes.

—Excellente bête! murmura Poignet-d'Acier, je parie qu'elle est venue ici pour son maître!

Le taureau, comme s'il eût compris ces paroles, redressa son muffle et mugit de nouveau.

Le chasseur crut remarquer, à ce moment, que le cadavre près duquel trépignait l'animal faisait un mouvement.

Cette découverte changea ses projets.

—Est-ce que le Dompteur-de-Buffles vivrait encore pensa-t-il.

Et, laissant de côté son lasso, il s'avança vers le corps.

Loin de s'opposer à ce dessein, le bison se retira, comme pour lui faire place.

Poignet-d'Acier s'agenouilla devant la victime de Chinamus et lui mit la main sur le coeur. Il battait encore, quoique faiblement.

—Jean! appela l'aventurier.

Son compagnon accourut, tout intrigué de ce qui se passait.

—Jean, fais une torche et allume-la.

Le trappeur coupa une branche de pin, la fendit à une extrémité, en sept ou huit fractions, y mit le feu et revint aussitôt près de Poignet-d'Acier qui déshabillait le corps du métis en disant:

—Je gagerais à présent que le, sorcier des Chinooks l'a frappé d'une flèche empoisonnée. Baisse un peu plus la torche, Jean. Oui, c'est cela, ajouta-t-il en apercevant une légère piqûre que le Dompteur-de-Buffles avait au-dessous des côtes. C'est cela même, voilà bien les marques de l'empoisonnement avec cette terrible substance minérale que les Têtes-Plates tirent des montagnes Rocheuses, et qui, en refroidissant le sang, abat un homme comme la foudre. Oh! je ne me trompe pas. Les chairs autour de la plaie sont verdâtres, tuméfiées. Mais peut-être n'est-il pas trop tard pour sauver cet individu, car la vie n'est pas encore éteinte chez lui. Ce n'est pas tout à fait un sauvage, et on dit qu'il a de grandes qualités. Jean, descends vite jusqu'à mi-côte; sur la droite, près d'un bouleau, tu trouveras une source, apporte-moi de l'eau, le plus que tu pourras. Hâte-toi!

Pendant que le trappeur s'empressait d'exécuter cet ordre, Poignet-d'Acier tirait de son étui de fer-blanc un petit tube en corne qu'il appliqua sur la piqûre, en l'appuyant de façon à la boucher hermétiquement. Ce tube avait exactement la forme de l'instrument dont se servent les médecins pour ausculter, à cette différence près, que le bout était plus effilé et l'orifice excessivement étroit.

Dès que l'eau eut été déposée à côté de lui, Poignet-d'Acier se mit à aspirer fortement la plaie par l'embouchure de son tube, puis il cracha, se rinça la bouche, et recommença sans s'arrêter cette triple opération durant un quart d'heure.

Jean l'éclairait sans mot dire.

Le taureau avait suspendu ses mugissements et contemplait cette scène d'un air ahuri. L'iris noir de ses grandes prunelles blanches s'illuminait de lueurs profondes aux rayons rougeâtres de la torche.

Peu à peu les membres du Dompteur-de-Buffles s'amollirent, s'échauffèrent, frémirent. Alors Poignet-d'Acier replaça le tube dans son étui de fer-blanc d'où il sortit un onguent dont il frotta la plaie. Puis il dit au trappeur:

—Et maintenant, à nous deux, mon camarade!

Jean savait ce que cela signifiait, car aussitôt il déchira en morceaux son capot de couverte, déboucha sa gourde, versa du rhum sur un des morceaux, le donna au capitaine, en humecta un autre, et tous deux frictionnèrent rudement les membres et le corps du métis.

La coagulation du sang ne tarda pas à se dissiper. Les battements du coeur augmentèrent. La chaleur rayonna du centre à la périphérie; la souplesse, l'élasticité revinrent aux nerfs, la vie enfin circula à grands courants dans ce corps naguère presque inerte.

Le Dompteur-de-Buffles étira ses bras, puis ses jambes, puis il secoua la tête, puis il ouvrit les yeux.

—Verse-lui quelques gouttes de tafia sur les lèvres, Jean; ça achèvera de le ranimer, dit le capitaine.

Jean obéit, et le métis se souleva aussitôt et se mit sur son séant.

Le taureau bondit et mugit tour à tour.

D'abord le Bois-Brûlé promena devant lui des regards effarés, comme une personne brusquement arrachée au sommeil. Mais la mémoire lui revint bien vite.

Il reconnut le capitaine, qu'il avait plus d'une fois rencontré dans ses excursions.

—Si je ne me trompe, tu m'as tiré d'un mauvais pas, Poignet-d'Acier, lui dit-il.

—Baptême! ça me fait cet effet, s'écria Jean.

—Oui, reprit le Dompteur-de-Buffles, je me souviens à présent. Le coquin de Chinamus m'avait planté une flèche empoisonnée dans le côté. Mais qu'est-il devenu? Où est la Belle-aux-cheveux-noirs?

—Chinamus est mort, répondit Poignet-d'Acier. C'est moi qui l'ai tué.

—Le scélérat n'avait pas volé la punition, dit le métis.

—Mes gens, continua le capitaine, ont aussi tué quatre de tes hommes et il est assez probable que tu aurais partagé leur sort si tu avais été debout. Mais je ne frappe jamais un ennemi à terre.

—Merci, Poignet-d'Acier, je te revaudrai ça. Donne-moi ta main. La mienne, je le dis avec orgueil, est celle d'un brave qui n'a jamais versé le sang sans y être forcé par la nécessité.

—Je le sais et voilà pourquoi je t'ai sauvé, répliqua le capitaine en acceptant la main que lui tendait le métis et la serrant dans la sienne.

—Tu as sucé le venin de ma blessure, je ne l'oublierai jamais, fit ce dernier. Mais peux-tu me dire où est Ouaskèma?

—Dans mon canot, répondit Villefranche.

—Dans ton canot? répéta le Dompteur-de-Buffles en tressaillant.

—Oui, dit froidement le capitaine à qui ce mouvement n'avait pas échappé. Elle a été blessée par ton jeesukaïn; je vais la reconduire à sa tribu.

Tu ne l'emmènes pas chez toi? demanda l'autre sans chercher à déguiser la satisfaction que lui causaient les dernières paroles de Poignet-d'Acier.

—A moins qu'elle ne veuille s'y arrêter! Le front du métis se plissa.

Il y eut un moment de silence, qui fut rompu par un mugissement du buffle.

—Tonnerre ici s'écria le Bois-Brûlé.

—Oui, c'est à ton taureau que tu dois la vie. Je te pensais mort et j'allais partir, quand un beuglement de cet animal me ramena sur le cap.

—Ah! c'est une fine bête, dit le métis en s'approchant du buffle et le caressant de la main. Je l'avais laissé au pied de la côte pour aller pêcher avec les Chinouks dans une île… Mais j'y songe… ils vont revenir en nombre et t'attaquer, Poignet-d'Acier.

—S'ils m'attaquent, ils trouveront à qui parler, répliqua le capitaine en frappant des doigts le canon de son fusil.

—On est cinq, ajouta Jean, et, bateau! on vaut cinq fois cinq de ces vermines; fourre-toi ça dans la boule, mon cousin!

—N'importe! dit le Bois-Brûlé avec emphase, je suis leur chef, comme je suis ton obligé, Poignet-d'Acier, et tant que je les commanderai, je ne souffrirai pas qu'ils te traitent en ennemi. Encore une fois merci, et au revoir! Après ces mots, le métis sauta sur son buffle qui frémit d'aise, et s'élança vers le nord avec la célérité d'une antilope.