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La Tête-Plate

Chapter 14: CHAPITRE IX
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About This Book

An episodic frontier narrative set along the Columbia River depicts violent clashes between rival Indigenous groups, scenes of capture, ritualized torture, and scalping. A mixed‑heritage leader nicknamed Dompteur‑de‑Buffles, famed for taming a wild bull and wielding authority through strength and superstition, figures prominently. Interwoven chapters follow trappers, buffalo and whale hunts, fort confrontations, daring rescues and escapes, and shifting alliances. The prose alternates vivid action with descriptive portrayals of landscape, customs, and the harsh conditions of life on the Pacific Northwest shores.

CHAPITRE VII

OUASKÈMA

Blanchi par les mates clartés de la lune, le rio Columbia semblait rouler des flots de vif-argent.

—A vos avirons! cria Poignet-d'Acier en sautant dans le bateau.

Il s'assit à l'arriére et prit le gouvernail en main. On gagna le large.

—Comme le capitaine a l'air soucieux! Qu'est-ce que vous avez donc trouvé là-haut? demanda, d'un ton bas, Baptiste à Jean.

—Le brigand de Bois-Brûlé, qu'ils appellent le Dompteur-de-Buffles. Un Chinouk lui avait dardé une flèche dans le flanc, à cause de cette créature que nous avons là dans le canot. La flèche était envenimée, et le bourgeois a eu la bonté de sucer la plaie de cette vermine de métis, qui le paiera sans doute en monnaie de singe!

—C'est donc pour cela que vous avez été si longtemps sur la côte?

—Pas pour autre chose.

Mais qu'est devenu l'homme?

—L'homme! une fois ressuscité, il a enfourché son grand buffle blanc et ils sont allés au diable vert.

—Le demi-sang n'est pas mort? demanda Ouaskèma, qui comprenait un peu le français et avait entendu cette conversation, car elle tournait le dos aux deux trappeurs et faisait face au capitaine.

—Non, répondit-il simplement.

—Mon frère lui a aussi sauvé la vie? Poignet-d'Acier ne répliqua pas et l'Indienne poursuivit:

—Mon frère s'en repentira; les Bois-Brûlés sont des ingrats. Dompteur-de-Buffles voulait faire de Ouaskèma son esclave, et Chinamus voulait la brûler. Ouaskèma aimait mieux être brûlée. Mais mon frère le chef blanc est un grand coeur.

Comme elle disait ces mots, Jacques, qui se tenait en avant de l'esquif, poussa un cri.

—Qu'y a-t-il? interrogea Poignet-d'Acier.

—A gauche, monsieur! manoeuvrez à gauche, pour l'amour du ciel, ou nous sommes perdus!

—Mais enfin qu'est-ce? que vois-tu? dit Villefranche en exécutant le mouvement, tandis que les rameurs regardaient de côté et d'autre pour découvrir ce qui effrayait le vieux domestique.

A l'exception d'une forte oscillation des vagues en avant de la ligne que venait de quitter l'embarcation et qu'on pouvait attribuer à la marée, on ne distinguait rien qui parût justifier l'exclamation de Jacques.

Mais comme Villefranche allait lui faire de nouvelles questions, le fleuve se couvrit à cette place d'écume, de gros bouillons, et une gerbe liquide, haute de vingt pieds, jaillit tout à coup de son sein.

Ces signes indiquaient clairement la nature et la proximité du danger; aussi les cinq hommes prononcèrent-ils en même temps ce mot:

—Une baleine!

—A vos avirons! tonna la voix de Poignet-d'Acier.

Les trappeurs avaient perdu une demi-minute, ils voulurent la réparer. Mais il était trop tard. Les eaux s'élevèrent en montagne, se creusèrent en abîme, avec de sourds clapotements. Un corps long, noir, luisant, se montra à la surface. Le canot pirouettait comme une toupie au milieu de ces remuements en sens contraires. Villefranche essaya cependant de lui imprimer une direction; la barre du gouvernail cassa dans sa main. Alors les rameurs s'efforcèrent de tenir l'embarcation en équilibre. Leurs avirons se brisèrent.

Poignet-d'Acier souriait de ce sourire amer que l'on remarque parfois sur les lèvres des hommes qui, dégoûtés de la vie, ne trouvent plus de plaisir que dans ses drames les plus poignants.

Ouaskèma tout entière au bonheur de le sentir près d'elle, de le contempler, ne songeait pas au péril.

Jacques, le vieux domestique, regardait tristement son maître.

Les trois autres Canadiens marmottaient des lambeaux de prières.

Le monstre rentra dans son humide demeure, les ondes s'abaissèrent, revinrent sur elles-mêmes. Il y eut un moment de calme lugubre.

—Vos carabines sur vos épaules, cria Poignet-d'Acier.

Pendant que les trappeurs ramassaient leurs armes au fond du bateau, il dit à Ouaskèma:

—Ma soeur, passe cette ceinture autour de ton corps et je te soutiendrai.

—Non, dit l'Indienne, Ouaskèma aime le grand chef Blanc, elle l'a vu, il a été bon pour elle, il l'a serrée dans ses bras; Ouaskèma ne craint pas la mort.

Mais, sans répliquer, Poignet-d'Acier la souleva, lui attacha sa ceinture autour de la taille, et, l'asseyant l'arrière du bateau, il attendit.

Le fleuve recommençait à monter, à moutonner, autour de l'esquif, un deuxième, puis un troisième jet d'eau en sortirent, plus rapprochés que le premier. Les cinq hommes étaient debout. Poignet-d'Acier examinait; ses gens regardaient tour à tour leur chef et les flots qui grossissaient toujours avec des convulsions effroyables.

—Tout le monde à la mer! commanda Villefranche. Direction sud-est.
J'aperçois une île à un demi-mille environ d'ici.

Il enleva Ouaskèma.

—Lâche-moi et sauve-toi, mon frère, lui dit-elle.

A cet instant, un tourbillon d'eau enveloppa le bateau et ceux qu'il contenait.

De l'extrémité de sa queue, la baleine venait d'atteindre la frêle embarcation.

Poignet-d'Acier ne quitta point le bout de la ceinture dont il avait entouré la jeune Indienne. Après avoir plongé, ils reparurent tous deux à la surface du fleuve et se mirent à nager vers une île qu'on distinguait dans le lointain.

Malgré sa blessure, Ouaskèma, aidée de l'aventurier, se maintenait assez bien au-dessus de l'eau, avec le secours de son bras droit.

Les quatre autres acteurs de cette scène étaient dispersés à quelque distance; le canot avait été submergé.

—Avancez vite, car si la baleine se retournait, nous n'échapperions pas, cria Poignet-d'Acier.

—Abandonnez la squaw, bourgeois; c'est un fardeau inutile, dit Baptiste qui se trouvait le plus près de lui.

—Abandonner un être en danger! Tu mériterais d'être puni de ton mauvais coeur, répliqua-t-il sévèrement.

—Mais, si vous le permettez, je l'assisterai aussi bien que vous, monsieur, insinua Jacques.

—Non, mon pauvre vieux camarade, tu aurais plutôt besoin de secours toi-même, car tu es bien âgé pour faire un demi-mille à la nage.

—Oh! monsieur, je suis aussi robuste que si j'avais vingt ans!

—Tant mieux, tant mieux, dit Villefranche. Allons, obliquons un peu à gauche. La baleine a l'air de descendre. Encore quelques brasses, et nous n'aurons plus rien à craindre de ses ébats.

Moins d'un quart d'heure après leur accident, les six naufragés abordèrent sans encombre à une île plate couverte de roseaux. Ouaskèma était fatiguée et souffrait vivement de son épaule. Mais elle ne se plaignait pas. On fabriqua à la hâte une cabane avec des roseaux; elle y fut déposée; puis Poignet-d'Acier tira de son étui de fer-blanc de l'amadou et un briquet, et alluma du feu. L'humidité avait pénétré les cornets à poudre. Aussi, quoique l'île abondât en canards sauvages, il fallut se contenter pour souper de racines de kamassas cuites sous la cendre et de quelques coquilles recueillies sur la grève. L'Indienne avait la fièvre. Elle refusa de manger. Une soif brûlante la consumait. Mais il n'y avait point d'eau fraîche dans l'île. Les trappeurs lui apportèrent des joncs couverts d'aiguail qui calmèrent le feu dont elle était dévorée, s'ils ne l'éteignirent pas complètement.

Pour eux, ils se passèrent de boire, et, après s'être séchés au feu, ils se couchèrent et s'endormirent promptement autour de la butte.

Le lendemain matin, Poignet-d'Acier fut le premier sur pied. L'aurore se levait derrière un voile épais de brouillards.

L'aventurier jeta un coup d'oeil dans la cabane. Ouaskèma reposait après une nuit d'insomnie et d'agitation.

Il éveilla ses compagnons, en leur recommandant de ne point parler haut, et, s'étant éloignés de la cabane, ils tinrent conseil. Ils se trouvaient à plus d'une lieue de la côte sur une île à peu près stérile qui ne produisait que quelques arbres nains insuffisants pour construire même un radeau.

Baptiste proposait de passer le fleuve à la nage, et d'aller chercher une embarcation. C'était le parti le plus acceptable, et à peu près le seul qu'il y eût à prendre. Cependant il répugnait au capitaine; car, près de son embouchure, la Colombie, est traversée par des courants dangereux et jonchés de bancs de sable mouvants, inexorables tombeaux pour les êtres ou les choses qu'ils saisissent dans leurs rapides et incessantes évolutions.

Poignet-d'Acier réfléchissait encore, lorsque, s'entendant appeler, il courut à la butte où Ouaskèma était.

—Mon frère ne sait comment passer la Grande-Rivière, lui dit-elle. Que mon frère fasse comme les visages-rouges, construise un canot de roseaux.

—Tu as raison, ma soeur, je n'y avais pas songé. Veux-tu que je panse ta blessure?

La jeune Indienne ne répondit pas.

Villefranche, prenant son silence pour un acte d'adhésion, s'approcha d'elle et leva l'appareil qu'il avait posé le jour précédent. Une ecchymose assez grave s'était formée sur l'épaule, et Ouaskèma ne pouvait plus faire usage de son bras. Cependant, sa fièvre s'était calmée; il y avait du mieux dans son état.

Poignet-d'Acier baigna la partie affectée avec des feuilles couvertes de rosée, puis il y appliqua quelques plantes adoucissantes, et revint près de ses gens.

—Nous allons faire un canot avec des joncs, leur dit-il.

Ils eurent bientôt coupé une douzaine de bottes de roseaux qu'ils réunirent en liant les uns avec les autres leurs petits bouts. Autour de cet assemblage, quelques nouveaux paquets de ces plantes furent attaches pour figurer les préceintes, et enfin ils tressèrent une grande natte de joncs, laquelle, fixée à deux baguettes de fusil, que tiendraient deux des trappeurs, devait former voile.

Les naufragés réussirent au gré de leur désir.

On plaça Ouaskèma au fond du canot qui n'avait pas moins de dix pieds de long; les trappeurs s'embarquèrent, et, grâce à une bonne brise nord-ouest, ils doublèrent vers midi la pointe Georges, derrière laquelle, à côté des ruines de l'ancien fort Astoria, s'élevait, on le sait, la cabane de Poignet-d'Acier.

Après le débarquement et l'installation de Ouaskèma sur le lit du capitaine, on s'occupa du déjeuner. Du poisson rôti et du pain de racines de kamassas firent les frais de ce repas. La Clallome se contenta d'un peu de bouillon d'esturgeon.

—Jacques, dit Villefranche quand ils eurent satisfait leur appétit, Jacques, tu vas aller à la batture de Clarke, dans la baie d'Young; j'y ai remarqué une troupe de cygnes; facile de faire bonne chasse, car nous commençons à être à court de gibier.

—Oui, monsieur.

—Tu rapporteras aussi de la sauge et des racines de guimauve. Il y en a dans le petit Bois à côté du fleuve. Reviens, s'il est possible, avant le coucher du soleil.

—Soyez tranquille, on sera de retour, monsieur.

Poignet-d'Acier eut une violente quinte de toux qui rappela au vieux serviteur son oubli.

—Quant à vous autres, reprit l'aventurier en cessant de tousser, et en s'adressant aux trappeurs, vous retournerez à la fumerie et, demain matin, vous amènerez ici Merellum.

—Merellum! exclama Ouaskèma.

—Oui, ma soeur; c'est elle qui m'a appris que tu étais tombée entre les mains des Chinouks, et, avant d'aller à ton secours, je l'ai envoyée à ma fumerie, où deux de nos hommes en ont soin.

—Mon frère est bon comme Hias-soch-a-la-ti-yah! Ouaskèma aime son frère le grand chef blanc, répliqua-t-elle avec un regard de reconnaissance.

Jacques, et les trappeurs sortirent, et Villefranche resta seul avec
Ouaskèma dans la cabane.

Le chasseur s'assit sur un lot de pelleterie près de l'Indienne.

Le coeur de celle-ci battait fort et soulevait par mouvements saccadés la couverte de peaux de loups marins sous laquelle elle était étendue.

Son teint était animé, ses yeux humides et brillants comme une fleur sous la rosée aux premiers baisers du soleil.

Poignet-d'Acier se mit à l'examiner attentivement.

Au point de vue de notre sentiment du beau, Ouaskèma, la vierge était affreusement laide, car elle avait la marque typique de sa race, le crâne aplati et le front fuyant obliquement en arrière. Ses longs et magnifiques cheveux noirs faisaient ressortir davantage la hideur de cette dépression, regardée cependant comme un signe caractéristique de noblesse par ses congénères; car les Clallomes n'aplatissent pas la tête de leurs esclaves. Mais, en faisant, s'il est possible, abstraction de cette difformité, monstrueuse pour nous (quoique certaines de nos prétendues élégances comme la réduction de la taille par le corset, ne soient guère plus naturelles et guère plus admissibles), on découvrait dans le reste des traits de la jeune fille des charmes séduisants. Ses yeux étaient grands, d'un ovale parfait, frangés par de longues paupières, sous lesquelles roulaient des prunelles noires comme le jais, pleines de feu. Elle avait le nez long, busqué, hardiment dessiné, peut-être un peu dur; la bouche bien coupée, les lèvres roses et les dents blanches. Son teint était brun, agréablement carminé sur les pommettes saillantes de ses joues légèrement creuses. L'ensemble de sa physionomie parlait d'intelligence et d'exaltation. Si vous supprimiez le front, comme je l'ai souvent fait en contemplant son portrait [15], et en plaçant la main sur cette partie de la tête, vous aviez une ressemblance étonnante, étrange avec les Bourbons. Le bistre de sa carnation et ses pendants d'oreilles en coquilles bleues de tiacomoshak seuls alors trahissaient son origine sauvage.

[Note 15: A la bibliothèque du parlement canadien.]

Ouaskèma vingt ans. Son corps harmonieusement proportionné et dans la plénitude du développement, possédait des trésors de force, de souplesse et de gracieuseté.

Elle se laissait voluptueusement considérer et ses regards enflammés mendiaient un regard d'amour. Mais Poignet-d'Acier était froid paraissait ignorer la passion qu'il avait allumée dans le coeur de l'Indienne.

—Ma soeur est puissante chez les Clallomes? dit-il tout à coup.

—Oui, Ouaskèma est puissante chez les valeureux Clallomes, répondit-elle avec fierté.

—C'est ma soeur qui a arrêté leurs bras quand ils allaient me frapper.

—Ouaskèma aime le grand chef blanc. Elle est heureuse de lui avoir été utile. Elle voudrait préparer chaque jour la sagamité pour lui. Poignet-d'Acier tressaillit.

—Ma soeur, dit-il, est belle et bonne.

La jeune fille se sentit frissonner en entendant cet éloge.

—Les plus illustres des guerriers clallomes désirent avoir Ouaskèma pour femme, dit-elle; mais le coeur de Ouaskèma ne bat pas pour eux. Il ne se soulève que pour le chasseur blanc.

—Et celui du chasseur blanc est mort à tout jamais, répliqua
Villefranche en secouant la tête.

—Que mon frère écoute la parole de Ouaskèma et la parole de Ouaskèma le ranimera, car elle est inspirée par le Grand Esprit.

—Pauvre enfant, si elle savait! murmura l'aventurier en se levant et se promenant à grands pas dans la hutte.

Après un moment, il revint s'asseoir près de l'Indienne et lui dit anxieusement:

—On assure, ma soeur, que tu sais ou il y a des cailloux jaunes, qui étincellent au soleil.

—Ouaskèma le sait!

—Vrai! tu le saurais?

—Ouaskèma à la langue droite. Quand elle sera guérie, elle conduira son frère le chasseur blanc à un endroit ou il y a des cailloux jaunes qui étincellent au soleil.

—Oh! si tu faisais cela, je te donnerais…

—Ouaskèma ne demande rien à son frère.

—Mais ne pourrais-tu m'indiquer le lieu?

La Tête-Plate pâlit et poussa un soupir.

—Mon frère, dit-elle d'une voix altérée, aime mieux les cailloux jaunes qui étincellent au soleil que Ouaskèma; Ouaskèma le mènera, mais elle ne lui dira pas la place, Hias-soch-a-la-ti-yah l'a défendu.

Poignet-d'Acier comprit que son impatience lui avait fait commettre une faute. Il saisit la main de la Clallome, la pressa doucement dans la sienne et dit:

—Ma soeur est une grande jeesukaine. On rapporte que l'Esprit Suprême l'a visitée.

—Oui, repartit Ouaskèma, croyant que Villefranche subissait l'influence de ses attraits, oui Hias-soch-a-la-ti-yah m'a visitée quand j'étais toute petite et il m'a révélé des secrets.

—Ma soeur consentirait-elle à me raconter cette entrevue? demanda Poignet-d'Acier qui espérait par ce moyen arriver à la découverte de la mine d'or vers laquelle étaient tournées toutes ses aspirations.

Heureuse de captiver l'attention de celui qu'elle aimait, l'Indienne répondit:

Si les oreilles du chasseur blanc sont ouvertes, Ouaskèma parlera.

—Ma soeur veut-elle boire auparavant?

—Non, dit-elle vivement; reste: le contact de ta main est une médecine qui rafraîchit les lèvres de Ouaskèma et guérit sa blessure.

Après ces mots prononcés d'une voix émue, elle reprit:

—J'avais douze ou treize ans; ma mère me dit de bien observer ce que je verrais, car il m'arriverait quelque chose d'extraordinaire. Je regardai donc, et un matin, pendant un grand froid de l'hiver, je vis un signe que je n'avais jamais vu. Alors je me pris courir, à courir, tant que je pus. A bout de forces, je m'arrêtai et demeurai là, jusqu'à ce que ma mère vint m'y trouver. Elle savait ce que voulait dire ma fuite, me ramena près de la loge de la famille et m'ordonna de l'aider à faire une petite cabane de bouleau. Elle me dit d'y rester, d'éviter la présence de tout le monde, et, pour me distraire, de couper du bois. Elle ajouta qu'elle m'apporterait des fibres d'écorce de cèdre pour tresser des vases, qu'elle me reverrait dans deux jours, et que, durant ce temps, je ne devais rien mettre dans ma bouche, pas même de la neige.

Je fis comme elle m'avait dit. Au bout de deux jours, elle vint me voir. Je pensais qu'elle m'apporterait quelque chose à manger; mais, à mon grand désappointement, elle ne m'apporta rien. Je souffrais plus de la soif que de la faim, quoique je sentisse que mon estomac criait. Ma mère s'assit tranquillement près de moi, après s'être assurée que je n'avais rien pris, comme elle me l'avait commandé, et me dit:

—Ma fille, tu es la plus jeune de tes soeurs, et de mes garçons et enfants il ne me reste plus que vous quatre, elle faisait allusion mes deux soeurs aînées, à moi et à un petit frère, mort aujourd'hui. Qui, continua-t-elle, prendra soin de nous, pauvres femmes? Ma fille, écoute-moi et tâche de m'obéir. Noircis ta face et jeune vraiment pour que le Maître de la vie ait pitié de moi et de vous et de nous tous. Ne manque pas une minute à mes conseils, et, dans deux jours, je reviendrai à toi. Le Grand-Esprit t'aidera si tu es disposée à faire ce qui est droit. Alors je saurai si tu es ou non favorisée par lui. Si Les visions ne sont pas bonnes, rejette-les. Reste toujours fidèle à mes instructions, je reviendrai.

Ayant dit, elle partit.

Je pris ma petite hache et coupai beaucoup de bois et tissai la corde dont je devais me servir pour coudre des paillassons à l'usage de la famille. Peu à peu je commençai à sentir moins d'appétit, mais ma soif augmentait. Je n'osais toucher à la neige pour l'étancher, parce que ma mère m'avait dit que si je le faisais, même secrètement, le Grand-Esprit me verrait et les esprits inférieurs aussi et que mon jeûne ne me serait d'aucune utilité. Ainsi je continuai de jeûner jusqu'au quatrième jour. Alors ma mère parut portant un petit plat d'étain, et le remplissant de neige, elle arriva à ma loge et fut bien aise de voir que je n'avais rien pris. Elle fit fondre la neige et me dit de la boire. Je le fis et me sentis rafraîchie; mais j'aurais désiré en boire davantage. Elle me dit qu'elle ne voulait pas me satisfaire, et je me contentai de ce qu'elle m'avait donné. Elle me dit encore de rester et d'attendre une vision qui m'arriverait assurément et nous ferait du bien, non-seulement à nous, mais à tous les hommes. Elle me quitta alors, et pendant deux jours elle ne revint pas, je ne vis aucun être vivant et restai plongée dans mes réflexions. La nuit du sixième jour j'entendis une voix qui m'appelait et me disait:

—Pauvre petite, j'ai pitié de ton état; viens de ce côté, je t'y invite.

Il me sembla que la voix partait d'une certaine distance de la loge. Je lui obéis, et allant à l'endroit d'où partait la voix, je trouvai un petit sentier luisant comme une corde d'argent. Il était tout droit et paraissait monter. Après l'avoir suivi un peu, je m'arrêtai et vis à ma main droite la nouvelle lune avec une flamme qui brûlait au sommet comme une torche et répandait une grande lumière. A ma main gauche, apparaissait le soleil sur le point de se coucher. Je poursuivis ma route, et bientôt j'aperçus Kan-ge-bequa, la Femme Immortelle, qui me dit son nom et ajouta:

—Je te donne mon nom et tu pourras le donner à un autre. Je te donne aussi ce que j'ai, la vie immortelle. Je te donne longue vie sur la terre et le pouvoir de sauver la vie des autres. Va, tu es appelée à une haute destinée!

Je repris mon chemin, et vis un homme avec un gros corps rond et sur sa tête des rayons de feu semblables à des cornes.

Il me dit:

—Ne crains pas; mon nom est Monido-Winins, ou le Petit-Homme-Esprit. Je donne ce nom à ton premier fils, qui naîtra d'un blanc…

En disant cela, Ouaskèma balbutia, rougit et baissa les yeux; mais Poignet-d'Acier ne remarqua point ses impressions, et bientôt l'Indienne continua:

C'est ma vie que je te donne ainsi. Va où l'on t'attend.

Je gravis donc le petit sentier jusqu'à ce que je m'aperçus qu'il finissait à une ouverture dans le ciel. Là, une voix se fit entendre; je m'arrêtai, et vis, près du sentier, un homme, la tête environnée de lumière et la poitrine couverte de plaques.

Il me dit:

—Regarde-moi; mon nom est O-shan-wan-eguy-kaik, ou le
Brillant-Soleil-Bleu. Je suis le voile qui cache l'entrée du ciel.
Écoute-moi et ne sois pas effrayée. Je vais te douer des dons de vie et
te donner le pouvoir de résister et de souffrir.

Aussitôt je fus percée de pointes lumineuses qui étaient fixées à moi comme des piquants de porc-épic, mais ne me causaient aucun mal. Les pointes tombèrent à mes pieds, puis se rattachèrent à mon corps et tombèrent de nouveau, et cela fut répété plusieurs fois.

L'Esprit me dit:

—Attends, et ne crains pas, jusqu'à ce que j'aie fait et dit tout ce que je dois dire et faire.

Je sentis alors comme des flèches et des dards qui entraient dans mes chairs, mais sans me faire souffrir, et qui, comme les pointes lumineuses, tombèrent bientôt à mes pieds.

Il dit alors:

—C'est bien; tu verras de longs jours. Avance un peu.

Je fis comme il m'avait dit et arrivai à l'ouverture du ciel.

—Tu es, me dit-il, parvenue à une limite que tu ne peux franchir. Je te donne mon nom, tu pourras le donner à un autre. Retourne-toi maintenant, et regarde. Il y a un serpent ailé qui te ramènera. N'aie pas peur de monter sur son dos, et quand tu seras rentrée dans ta loge, prends ce qui est nécessaire pour soutenir le corps.

—Je me retournai et vis une sorte de serpent qui volait dans l'air; je montai dessus. Il partit comme l'éclair, et, comme je rentrais dans ma loge, ma vision cessa.

—Mais, dit à cet instant Poignet-d'Acier, cela n'explique pas ta puissance sur les Clallomes.

—Ne sois pas pressé, mon frère, répondit Ouaskèma, je vais te le dire, ainsi que la vision qui m'a appris à lire dans l'avenir et à voir, plus loin que tes yeux et ceux des hommes ne peuvent porter, ces cailloux jaunes qui étincellent au soleil.

—Tu dis, ma soeur?… s'écria brusquement le chasseur.

—Écoute.

—Le septième jour, j'étais encore dans ma loge. Alors, je vis descendre du ciel un objet qui ressemblait à une pierre ronde et qui pénétra dans ma loge. En approchant, je vis que cet objet avait de petits pieds et de petites mains comme un corps d'homme. Il me dit:

—Je t'accorde le don de voir dans le futur, afin que tu puisses en faire usage pour ton bénéfice, celui des Indiens et d'un chasseur blanc que tu rencontreras après quelques hivers, sur les bords de la Grande-Rivière, et que tu épouseras.

Cette déclaration naïve, faite avec une franchise passionnée, amena un sourire aux lèvres de Poignet-d'Acier.

—Et c'est ce petit homme qui t'a montré l'endroit où sont les cailloux jaunes, ma soeur? interrogea-t-il d'un air incrédule.

Ouaskèma allait répondre; mais, à ce moment, on heurta violemment à la porte de la hutte.

—Qui est là? exclama Villefranche en sautant sur sa carabine.

CHAPITRE VIII

MERELLUM

La disparition de Pad passa d'abord inaperçue des trappeurs. Leurs chiens aboyaient à pleins gosiers, et les gens de Poignet-d'Acier étaient trop bons chasseurs pour songer à autre chose qu'au gibier quand ils avaient mis le pied sur une piste.

—Ça doit être un grosses-cornes, dit Pierre en s'arrêtant pour écouter.

—Que non! que non! mon cousin, fit Baptiste. C'est un ours, mais pas une femelle, comme l'a prétends cet imbécile d'Irlandais. Et encore cet ours est seul.

—Mais comme les chiens font du tapage! reprit Pierre.

—C'est que la bête est remisée, répliqua Jean. Pour ce qui est d'être un ours, Baptiste a raison. C'en est un. Regardez-moi ces traces sur le bord du marécage.

Elles ont au moins six pouces de long sur cinq de large, non compris le talon. Ça doit être un fameux animal! Mais on dirait que nos chiens sont tombés en défaut. Baptême! qu'est-ce que ça signifie?

L'ours va peut-être faire tête aux chiens! fit Joseph.

—Pas plus que toi, mon cousin, répliqua Baptiste en secouant la tête.
Je crois savoir ce que c'est. Doublons le pas.

Les cris des chiens recommencèrent bientôt, et si près des chasseurs qu'on entendait les premiers sauter et trépigner sur les branches mortes qui se cassaient avec un bruit sec.

—Coulons-nous sous le bois, dit Baptiste.

Tous les cinq alors se mirent à genoux et rampèrent silencieusement vers une éclaircie que le soleil couchant empourprait de ses derniers rayons.

Les aboiements discords et forcenés de la meute couvraient les harmonieux murmures de la forêt, à cette heure solennelle où la nature se recueille ordinairement et envoie, avant de s'endormir, un hymne de reconnaissance à l'Éternel.

Au bout de quelques minutes, les trappeurs arrivèrent à la clairière, au milieu de laquelle se dressait un énorme chêne plusieurs fois centenaire, et dont les rameaux noueux s'entrelaçaient trente pieds du sol pour former un dais ombreux de verdure.

Autour des racines de l'arbre, qui sortaient de terre en affectant mille formes bizarres, les chiens de la fumerie gambadaient, se bousculaient, bondissaient et jappaient à qui plus haut, la tête levée en l'air, la gueule ouverte, la langue pantelante et les yeux injectés de sang.

Nul fauve ne se montrait cependant dans la clairière ou sur les branches du chêne. Mais de sa cime jaillissaient des essaims compactes d'abeilles qui l'enveloppaient en bourdonnant comme d'une gaze grisâtre.

La petite république ailée était en grand émoi; l'irritation la possédait, on le voyait facilement; mais sa colère n'avait pas les chiens pour objet. Leur présence et leur vacarme ne paraissaient même pas l'inquiéter.

—Que diable est-ce que cela veut dire? demanda Pierre à mi-voix.

—Cela, mon cousin, lui répondit Baptiste, veut dire que nous avons une chance rare.

—Oui, ajouta Jean; si je ne me trompe, nous ferons ce soir régal de viande d'ours et de miel. Je ne comprends pas.

—Tu comprendras tout à l'heure. En attendant, va couper des branches de sapin et ramasse une botte de fougères que tu tremperas dans la mare près de laquelle nous sommes passés. Dépêche-toi.

Pierre partit sans trop savoir à quoi servirait ce qu'on lui commandait.

—Toi, l'Enrhumé, et toi, le Bossu, continua Baptiste qui avait parlé, vous couplerez les chiens; moi et Jean nous arrangerons le bûcher.

Le chêne était creux, et, à la base de son tronc, se montrait une cavité ayant plus de quatre pieds de diamètre. Les deux trappeurs, tout en tenant leur carabine d'une main et leur couteau de chasse dans les dents, remplirent cette cavité de branchages secs, de feuillée, de brindilles de sapin et de fougères mouillées que leur apporta Pierre. Cela fait, les chiens furent attachés à quelque distance dans le bois, puis Jean alluma le bûcher et Baptiste ordonna aux trois autres de se tenir devant le trou du chêne et de faire feu au premier signal. Lui-même et Jean prirent une position semblable.

—Est-ce que vous pensez qu'il y a un ours là dedans? interrogea Pierre en pointant le chêne d'un air incrédule.

—Tu verras, mon garçon.

Une fumée épaisse et âcre se dégageait lentement du foyer et voilait le tronc de l'arbre sous ses lourdes spirales d'un gris-bleu terne.

Les bourdonnements et le désordre des abeilles augmentaient. Elles tombaient par centaines étourdies, asphyxiées, et mouchetaient le vert gazon autour des trappeurs.

Tout à coup on entendit un grondement sourd et prolongé. Il semblait venir de dessous terre.

—Attention! dit Baptiste.

Ses compagnons appuyèrent sur la gâchette de leur carabine.

La fumée devenait moins intense, mais le chêne s'était enflammé.

Un nouveau grondement retentit.

—Bon! dit Jean en riant, voilà Sa Majesté Martin qui annonce qu'elle va sortir. Soldats, apprêtez… armes!

—Tais-toi donc, maudit bavasseur, tu nous feras manquer notre coup! maugréa Baptiste en lui allongeant son coude dans la poitrine.

Le soleil était couché et la nuit descendait brusquement, comme il arrive en Amérique; mais les lueurs qui s'irradiaient du chêne, comme d'un gigantesque candélabre, illuminaient mieux la clairière que le grand jour, en émaillant d'or fluide les hautes plaques de vert sombre qui l'encadraient.

—Diable! marmotta Jean, cet ours-là pourrait bien être un canard, comme dit la gazette de Montréal.

Mais au moment où il faisait cette réflexion, qui pouvait lui attirer une vive gourmade de Baptiste, un bruit singulier parut sortir des profondeurs de l'arbre.

Ce bruit fut immédiatement suivi de la chute d'un poids lourd et d'un tourbillon de cendres et d'étincelles qui s'élevèrent du foyer et dérobèrent les objets.

—Feu! cria Baptiste.

Quatre détonations résonnèrent à la fois.

Et l'on vit alors un corps énorme, couvert de flammes crépitantes, s'élancer en hurlant de la cavité du chêne.

Baptiste qui, par prudence, avait gardé son coup, le tira; l'animal, frappé au coeur, expira sur le champ.

—Baptême! éteignons le feu qui gâte sa belle robe des dimanches, dit
Jean d'un ton goguenard.

—Bah! dit l'Enrhumé, pourquoi ne pas le griller comme un habillé de soie?

—Parce que, nigaud, sa peau vaut au moins une cinquantaine de piastres, répliqua l'autre, en couvrant l'ours de mottes de gazon enlevées avec son couteau.

—Ce coquin-là pèse bien cinq cents livres, dit Jean, qui considérait le carnassier avec une stupeur mêlée de contentement.

—Oui, dit Baptiste; mais ce n'est ni l'heure ni le lieu de jaboter comme des pies. Jean fera la curée, et nous, nous arrêterons le feu qui dévore ce chêne pour avoir le miel qu'il renferme.

—Du miel! fit Pierre, comment ça, mon cousin?

—Eh! niais que tu es, est-ce que tu ne sais pas que les ours mangent le miel, et que celui-ci ne s'était réfugié dans cet arbre que pour y dévorer les rayons fabriqués en haut par un essaim d'abeilles?

—Ah dame! bourgeois, il n'y a pas aussi longtemps que vous que je suis dans ce pays, qui est bien drôle tout de même.

—Allons, à l'oeuvre, mes gars! dit Baptiste apprêtant sa hache pour mettre un terme au progrès des flammes.

—Mais, s'écria Jean en regardant autour de lui, où diable est passé l'Irlandais?

—C'est ma foi vrai!

—On ne le voit nulle part!

—A moins que les chiens ne l'aient avalé.

—Vous m'y faites penser, mes enfants, dit Baptiste soucieux. Où cet Irlandais de l'enfer peut-il être? Il a disparu en entrant au bois. Si c'était un piège que…

—Nous avons eu tort de laisser la fumerie seule, interrompit Jean.

—Tu as raison, mon frère, reprit Baptiste. Et la Petite-Hirondelle, cette pauvre créature que nous aimons tant! Ah! ç'a été une imprudence de l'abandonner. L'Irlandais vous la dévisageait… Je me souviens maintenant. Partez, vous autres, courez à la fumerie, je vous attendrai ici avec Jean; emmenez les chiens et revenez avec la carriole et Merellum, s'il n'y a rien de nouveau. Dans une heure au plus vous pouvez être de retour.

Quand les trois trappeurs se furent éloignés:

—Tu ne sais pas, mon cousin, dit Jean à Baptiste, je me suis toujours défié de cet Irlandais. Il est au service de la Compagnie de la baie d'Hudson, et m'est avis qu'il en veut au capitaine.

—Peuh! le capitaine se moque pas mal de lui et des vermines de son espèce.

—Ça ne fait rien. Le scorpion n'est pas difficile écraser, mais il vous pique quand on y pense le moins.

—Où veux-tu en venir, Jean?

—J'en veux venir que Pad a pour associé un nommé Joe qui rode depuis quelque temps avec lui autour de notre établissement, et que je les lesterai d'un lingot de plomb si je les rencontre encore sur mon chemin.

—Baptême! tu ne feras pas cela, Jean.

—Comme je te le dis, Baptiste.

—Le capitaine ne te pardonnerait pas. Il nous a défendu d'attaquer les gens de la Compagnie de la baie d'Hudson, quoiqu'il ne les aime guère, pour le certain, car s'ils pouvaient le pendre, je crois qu'ils n'hésiteraient pas. Mais il est si brave et si fort, Poignet-d'Acier! Dire qu'à la dernière grande chasse il a saisi avec, la main et arrêté un jeune taureau par la patte; quel luron, hein?

—Et ce sauvage dont il a défoncé le crâne d'un coup de poing!

—Oui, c'est un fier homme, aussi bon que brave, ça n'empêche qu'il a des chagrins!

—On m'a rapporté, de l'autre côté des montagnes, qu'il avait été notaire à Montréal, que sa femme l'avait trompé, et qu'il l'avait fait mourir.

—On t'a rapporte ça, Baptiste!

—Et puis que sa fille, une jolie créature, dit-on, avait été débauchée par un Anglais qui s'appelait Hermisson, je crois.

—Hermisson, est-ce que ce n'était pas le secrétaire du gouverneur général?

—Je ne peux pas te dire; mais Poignet-d'Acier s'est battu en duel avec lui et l'a tué dans une des îles de Boucherville.

—Qui est-ce qui t'a raconté ça, Baptiste? s'écria Jean, laissant tomber le couteau avec lequel il dépouillait l'ours.

—Pour ça, ah! mon cousin, j'en suis sûr.

—Tu en es sûr?

Cessant de s'occuper à l'extinction du feu qui consumait le chêne,
Baptiste se rapprocha de son interlocuteur et lui dit à voix basse:

—J'y étais.

—Tu y…

Jean ne put achever; dix doigts nerveux s'étaient noués autour de son cou et ses lèvres n'articulèrent qu'un son rauque, strangulé. Le trappeur se débattit en vain. En moins d'une minute son camarade et lui, surpris à l'improviste par une bande de Peaux-Rouges, étaient garrottés et attachés à deux arbres voisins. Les Peaux-Rouges, au nombre d'une vingtaine, appartenaient à la tribu des Clallomes. Ils étaient entièrement nus, bariolés de peintures hideuses et armés en guerre: le tomahawk, le couteau d'obsidiane, les flèches, le carquois ouvert sur le côté, les lances terminées par des arêtes de poisson et le grand bouclier de peau de buffle, rien ne manquait.

Contrairement à leurs habitudes, ils effectuèrent leur capture sans proférer un cri.

Les deux blancs, mis en sûreté, ils s'assemblèrent autour du chêne qui flambait toujours avec d'effroyables craquements, et tinrent conseil.

—Eh bien, père Baptiste, voilà un ours qui va nous coûter au moins les yeux de la tête, dit Jean à son compagnon d'infortune.

—Dis plutôt, mon garçon, qu'il nous coûtera la peau de la tête, car les reptiles nous scalperont immanquablement, répliqua philosophiquement.

—Et c'est ce maudit Pad qui en est cause!

—Tu pourrais avoir raison, Jean. Lui ou un autre, après tout, qu'est-ce que ça fait? Ce qui me gêne, vois-tu, c'est de m'être laissé prendre comme une dinde par des renards. Pourvu encore que les autres ne reviennent pas!

—Je croyais pourtant que les Clallomes étaient alliés au capitaine. C'était, ma foi, bien la peine de sauver, hier soir, leur satanée sorcière.

—Ouaskèma! Poignet-d'Acier a ses vues sur elle. Mais à quoi bon pleurer? Il faut nous préparer à mourir en braves trappeurs. J'espère que tu ne faibliras pas, Jean. Un peu plus tôt, un peu plus tard, chacun de nous doit en arriver là. Et celui qui n'a pas fait le mal pour le plaisir de faire le mal n'a point peur de la mort. Pour moi, vois-tu, mon garçon, je crois au bon Dieu. Je sais qu'il ne punit point ceux qui l'aiment et rendent service à leurs semblables quand ils en trouvent l'occasion; aussi mon paquet est-il fait, et quoique je n'aie pas jeûné tel ou tel jour, débité telle ou telle prière en une langue que je ne comprends pas, à telle ou telle heure, j'ai l'assurance que notre Créateur souverain me traitera aussi bien là-haut que ceux qui ont passé une vie inutile, agenouillés sur le pavé des églises ou dans les cellules des couvents.

Ces paroles furent prononcées simplement, sans ostentation, comme elles étaient pensées, et avec un accent naturel qui impressionna fortement Jean.

—Votre morale est saine, père Baptiste, lui dit-il; mais j'ai sur la conscience un poids dont j'aimerais à me débarrasser avant de quitter ce monde. Voulez-vous écouter ma confession?

—Volontiers, mon garçon; seulement laisse-moi d'abord holer, afin que nos gens soient avertis qu'il y a du danger ici.

Il éleva la voix, mais alors un incident appela son attention vers le groupe des Clallomes qui délibéraient près du chêne.

L'arbre, miné à son pied par le feu, oscillait en éclatant bruyamment, il penchait de l'autre côté des trappeurs; il allait s'abattre, et les Indiens se retiraient avec précipitation, quand une enfant apparut soudain sur le lieu même qui devait être le théâtre de sa chute.

La mort de l'enfant eût été inévitable si un chef des Peaux-Rouges ne se fût élancé pour la saisir dans ses bras et la transporter loin du colosse des forêts, qui tomba aussitôt avec un fracas épouvantable.

—Merellum! s'écria Jean. La pauvre petite! Que vient-elle faire ici?
Elle est perdue!

—Je crois plutôt que c'est la Providence qui l'envoie, répliqua
Baptiste.

—Tu badines, mon cousin.

—Regarde et demeure tranquille.

La Petite-Hirondelle parlait avec vivacité au sachem, qui l'écoutait avec une déférence que n'ont point ordinairement les Indiens pour les enfants, surtout pour les blancs. Mais Merellum était la favorite de Ouaskèma, la jeesukaine du parti de Clallomes qui s'était emparé de Baptiste et de Jean. La tribu tout entière craignait Ouaskèma autant qu'elle la révérait, et Merellum avait part à la considération dont jouissait sa protectrice. Après avoir narré l'attaque de Ouaskèma par les Chinouks et sa délivrance par Poignet-d'Acier et ses gens, elle demanda la liberté des deux captifs.

Les Clallomes, s'étant consultés, se rendirent à son désir.

Merellum trancha elle-même les liens des trappeurs qui, on le concevra aisément, la comblèrent de caresses.

—Mes frères les visages-pâles viendront avec nous chercher la vierge clallome dans le wigwam des chefs blancs, leur dit le sachem. Mais, avant de partir, partageront avec nous la chair de l'ours qu'ils ont tué et le sucre des mouches du Grand-Esprit.

Tandis que quelques-uns des sauvages dépeçaient la venaison et que d'autres coupaient le chêne pour en extraire le miel qu'y avaient déposé les abeilles, Merellum conta aux trappeurs son enlèvement de la fumerie, puis la manière dont elle avait échappé aux violences de l'Irlandais.

—Je me suis jetée à l'eau, dit-elle en terminant; j'ai traversé le fleuve à la nage et je suis rentrée à la loge au moment où Jean y arrivait avec les deux autres. Ils ont été joliment contents de me revoir.

—Mais o? sont-ils donc? demanda Baptiste.

—Là, dans le fourré. En revenant près de vous, j'ai aperçu les Clallomes à la chute du feu. Alors j'ai dit à vos frères de se tenir cachés pendant que j'irais toute seule parler au chef qui m'aime bien, parce qu'il aime ma bonne tante Ouaskèma.

—Chère petite créature! s'écria Baptiste en lui rougissant les joues sous deux gros baisers.

Le repas fut bientôt prêt. Il était composé de graisse d'ours, dont les Indiens sont très-friands, et qu'ils boivent liquide avec des tranches du même animal qu'ils mangent aux trois quarts crues, et de miel leur régal par excellence.

En vrais trappeurs, Baptiste et Jean firent libéralement honneur à ce festin, auquel prirent aussi part leurs trois camarades, que Merellum avait appelés. Ensuite toute la bande de Peaux-Rouges et de blancs, suivis de la Petite-Hirondelle, se mit en marche pour l'établissement de Poignet-d'Acier, au fort Astoria.

Ils l'atteignirent une heure avant le lever de l'aurore; mais, hélas! la cabane et ses dépendances ne présentaient plus qu'un monceau de décombres fumants.

CHAPITRE IX

LA CAVERNE DE LA ROCHE-ROUGE

Voici ce qui s'était passé.

Dans l'après-midi du jour précédent, quand on frappa rudement à la porte de sa cabane, Poignet-d'Acier saisit sa carabine et demanda:

—Qui est là?

—C'est moi, Jacques, votre serviteur, répliqua-t-on du dehors.

—Ah! c'est toi. Eh! que diable y a-t-il pour que tu heurtes si fort? repartit Villefranche, contrarié d'avoir été dérangé au moment même où Ouaskèma allait peut-être lui faire connaître l'emplacement de cette mine d'or dont il avait déjà entendu parler, et qu'il convoitait de toutes les ardeurs de sa nature passionnée.

—Les Chinooks! répondit Jacques d'une voix essoufflée.

—Les Chinouks! fit le capitaine en refermant la porte qu'il venait d'ouvrir à son domestique.

—Oui, monsieur! les Chinouks! ils arrivent sur une vingtaine de grands canots au moins, pour nous attaquer, j'en suis sûr.

—Le grand chef blanc n'aurait pas dû secourir le Dompteur-de-Buffles; les demi-sangs rendent le mal pour le bien, dit la jeune Indienne d'un ton sentencieux.

—Mais où et comment as-tu appris cela, Jacques? s'enquit
Poignet-d'Acier en inspectant ses armes.

—Monsieur m'avait ordonné d'aller à la batture Lewis, afin de chasser le cygne et de rapporter des racines de guimauve pour la squaw malade, et monsieur m'avait commandé d'être de retour de bonne heure…

—Oui, abrège! s'écria Villefranche avec impatience.

—J'ai donc pris un cheval à l'étable, continua Jacques, et j'ai couru exécuter les ordres de monsieur. Mais, en longeant la pointe de la baie d'Young, j'ai aperçu les embarcations des Peaux-Rouges.

—Et tu es revenu à toute bride?

—Oh! que non pas, monsieur Ville…

—Jacques! proféra Poignet-d'Acier en accompagnant ce nom d'un coup d'oeil sévère.

—Oui, monsieur, dit humblement le vieillard. Pour finir mon histoire, en voyant les canots des Chinouks, j'ai voulu savoir ou ils se dirigeraient, et je suis descendu de mon cheval, que j'ai caché dans les broussailles.

—Une imprudence à ton âge!

—Non, monsieur, c'était sage, car j'avais distingué sur la rive deux de ces brigands qui faisaient cuire un poisson, et, comme je connais assez de leur barbare idiome pour le comprendre, je me suis dit que si je parvenais à m'approcher des deux sauvages, ils me révéleraient probablement et sans s'en douter le but de leur expédition.

—C'était justement pensé, mon brave Jacques.

—Ils étaient, par bonheur, en bas d'une falaise peu élevée et dont le sommet était garni de buissons. Je me faufilai entre les épines, et arrivai à portée de leurs voix. J'appris qu'ils avaient déterré la hache de guerre pour venger la mort de leur devin Chinamus et de leur sagamo Oli-Tahara.

—C'est le nom indien du Dompteur-de-Buffles, dit Poignet-d'Acier au domestique qui s'était arrêté comme pour l'interroger.

—Je ne savais pas, et je vous remercie, monsieur, fit ce dernier en se découvrant respectueusement.

—Poursuis, Jacques, poursuis. Je suis content que ces misérables croyaient encore à la mort du métis. Cela prouve qu'il est étranger à leurs dispositions hostiles. Et rien ne m'est plus odieux que l'ingratitude, la chose du monde pourtant la plus commune parmi les hommes, ajouta-t-il en manière de réflexion.

—J'ai terminé, monsieur, car n'ayant plus rien à apprendre, je suis remonté à cheval.

—A combien de milles d'ici pouvaient être les Chinouks?

—Cinq ou six milles au plus.

—Et ils louvoyaient de notre côté?

—Oui, monsieur.

—Diable! nous n'avons pas de temps à perdre. Il faut choisir un parti.

—Que mon frère blanc prenne la fuite et qu'il laisse ici Ouaskèma, dit l'Indienne. Mon frère ira trouver les Clallomes, mes frères rouges, il leur dira ce qu'il a fait pour une fille noble de leur tribu, et ils se joindront à lui pour chasser les lâches Chinouks.

Le plan souriait médiocrement à Poignet-d'Acier, qui avait toujours répugné à immiscer les sauvages dans ses intérêts.

Il secoua la tête et dit à Jacques:

—Voyons, as-tu un moyen à me proposer?

—Celui de cette squaw me paraît, monsieur…

—Impraticable, répliqua sèchement Villefranche. Et il souffla, d'un ton imperceptible pour l'Indienne, quelques mots à l'oreille de son domestique.

—Je crois, dit celui-ci, que j'ai trouvé un expédient. La nuit est proche. Dans une heure, il ne fera plus jour. Les Chinouks ne peuvent doubler la pointe Adams avant ce temps. Profitons de l'heure qui nous reste pour embarquer dans le grand canot nos effets les plus précieux, et puis nous sellerons nos deux chevaux qui sont à l'étable; nous fixerons sur leur dos les bonshommes de paille que j'avais faits, l'année dernière, pour épouvanter les oiseaux qui s'abattaient sur notre champ de maïs…

—Et après?

—Après, monsieur; vous savez qu'entre la côte et la plaine, au bout de la pointe Adams, il y a un sentier creux: eh bien! je conduirai les chevaux dans ce sentier, puis, sous la queue de chacun d'eux, j'attacherai, quelques branches de houx. Gravissant alors la falaise, je déchargerai mes armes sur les Indiens qui rangent la rive sud du fleuve; je redescendrai ensuite et frapperai les chevaux. Ils partiront au galop en montant vers la plaine…

—Bien, bien, Jacques, et les Chinouks prendront pour nous les bonshommes de paille. Ton idée est excellente. Mais nos gens de la fumerie?

—J'y ai songé, monsieur. La cabane ici ne vaut pas grand'chose. Nous y mettrons le feu. Ce signal leur en dira assez.

—Mon bon Jacques, tu as plus d'esprit dans ta vieille cervelle que dix chefs facteurs de la Compagnie de la baie d'Hudson! s'écria Poignet-d'Acier en lui serrant affectueusement la main. En avant donc, et tâche que les scélérats ne te découvrent pas!

—N'en ayez souci, monsieur; Jacques est plus fin qu'eux. Ce serait, ma foi, bien la peine d'être né blanc si on ne pouvait faire la nique à des Peaux-Rouges.

Et le vieillard sortit en riant de sa plaisanterie Dès qu'il fut parti,
Ouaskèma dit à Poignet-d'Acier:

—Mon frère ne veut pas aller chez les Clallomes?

—C'est impossible.

—Alors que mon frère agisse à sa volonté, reprit-elle d'un ton triste mais résigné. Villefranche, qui faisait rapidement quelques paquets, lui dit:

—Je ne puis te laisser ici; cependant tu n'es pas en état de retourner à ta tribu. As-tu un projet?

—Que mon frère abandonne Ouaskèma s'il ne peut l'emmener!

—T'emmener avec moi! dit le chasseur en réfléchissant. Et si je le fais, me conduiras-tu à l'endroit où sont les cailloux qui brillent au soleil?

—Ouaskèma est l'esclave du chef blanc. Elle fera ce qu'il voudra.

—Promets-moi de ne jamais faire connaître à d'autres ce que tu vas voir ici, et le lieu où je te cacherai.

—Ouaskèma ne trahira jamais le secret de celui qu'elle aime. Que mon frère ait confiance en elle. Ouaskèma l'aime. Elle lui sera fidèle.

Pendant qu'elle parlait, Poignet-d'Acier, qui s'était armé d'une pioche fouillait activement le sol de la cabane. Il eut bien vite découvert une grosse dalle dans laquelle était pris un anneau de fer. De sa puissante main, il souleva cette dalle dont le poids eût défié trois hommes de force ordinaire. Un large caveau s'offrait au-dessous. Il était rempli de fourrures, d'armes, de selles, brides, instruments de tout genre et de provisions.

Le capitaine lança dans le souterrain les paquets qu'il avait faits, puis il s'y glissa lui-même avec sa pioche, creusa l'argile qui en formait le fond, mit à jour une cassette de fer qu'il ouvrit à moitié pour y introduire, un portefeuille et quelques petits sacs de cuir gonflés qui rendirent, en tombant à l'intérieur, un son métallique.

Cela fait, Poignet-d'Acier referma la caisse, la recouvrit d'une couche de glaise qui la dissimulait entièrement, remonta dans la cabane, scella de nouveau la dalle et entassa de la terre au-dessus, jusqu'à ce que le sol eût repris l'apparence quil avait avant l'opération.

Ouaskèma s'était levée, le bras dans une écharpe de cuir de daim.

Elle était prête à partir.

Poignet-d'Acier saisit ses armes, un taureau [16] de pemmican et quelques tranches de saumon fumé, et porta le tout dans un bateau amarré au pied du cap.

[Note 16: Voir la Huronne.]

Jacques arrivait à ce moment.

—C'est fait, monsieur! s'écria-t-il, et le stratagème a merveilleusement réussi. Quand j'ai eu tiré mes trois coups de feu et dépêché au diable deux ou trois des leurs, les Peaux-Rouges ont débarqué en masse sur la grève et se sont mis à courir comme des démons après nos pauvres chevaux qui, aiguillonnés par les épines, filaient, ma foi, avec leurs bonshommes, aussi vite que des antilopes effarouchées.

—Bon, Jacques, bon. A présent le feu à l'établissement.

Ouaskèma marcha au bateau, appuyée au bras de Villefranche, pendant que le domestique incendiait la butte qui, durant bien des années déjà, leur avait servi de résidence principale.

En accomplissant cet acte nécessaire, Jacques avait le coeur gros, car non-seulement il nous en coûte toujours de détruire l'oeuvre de nos mains ou de notre intelligence, mais nous nous sentons péniblement affectés quand il faut quitter à tout jamais le toit qui nous a abrités même pendant les années difficiles. L'homme, et surtout l'homme âgé, s'attache souvent plus aux choses qu'aux êtres. Il semble qu'elles fassent partie de lui-même, et peut-être sont-elles en effet indispensables à sa santé, à sa vie.

Quoi qu'il en soit, le sacrifice fut consommé, car bientôt la conflagration teignit en rouge les eaux du rio Columbia, et ce fut à ses lueurs éclatantes que les trois fugitifs quittèrent ces rivages que l'un d'eux ne devait plus revoir.

Il était nuit; de grands nuages, noirs comme l'encre à leur centre, cuivrés à leurs franges, roulaient péniblement d'orient en occident.

—Il y aura de la tempête ce soir, monsieur, dit Jacques, empoignant un aviron.

—Je le crains, murmura Villefranche en étudiant le ciel.

—Si mon frère le permet, Ouaskèma se mettra au gouvernail, insinua l'Indienne.

—Ta blessure t'empêcherait de manoeuvrer, ma soeur, lui répliqua le capitaine qui sentait néanmoins que le concours de deux hommes robustes serait à peine suffisant pour traverser le fleuve, dont les flots glapissaient déjà tumultueusement sur les battures.

—Non, mon frère, ma blessure ne m'empêchera pas de manoeuvrer, repartit la pauvre fille en s'asseyant à la Barre.

—Le cap sur la Roche-Rouge, dit alors Poignet-d'Acier. Il saisit une paire de rames et, se plaçant sur un banc derrière Jacques, il se mit à nager vigoureusement.

Les clartés de l'incendie se rétrécirent peu à peu dans l'obscurité, à mesure que le bateau gagnait le large. Elles n'apparurent bientôt plus que comme, le cercle lumineux projeté par la lentille d'un phare, mais assez sensible pour aider les bateliers à se guider travers les îlots et les môles de sable qui encombrent la Colombie.

La Roche-Rouge se trouve presque en ligne directe avec l'ancien fort Astoria. Malgré l'épaisseur des ténèbres et la violence des eaux, on espérait gagner sans accident l'autre rive. Jacques et son maître n'avaient pas encore échangé une parole, quand le premier dit tout à coup:

—Il me semble, monsieur, que j'entends derrière nous le bruit d'une embarcation.

—Non, répond il Villefranche, c'est le mugissement des lames contre un récif.

Je crois même, insista Jacques, avoir entrevu un canot à la cime d'une vague.

Est-ce que, par hasard, la peur te troublerait l'esprit, mon vieux camarade? répliqua le capitaine en souriant.

Et, s'adressant à l'Indienne, il ajouta:

—La barre à droite, ma soeur; la barre à droite, nous touchons au port.

L'esquif ne tarda pas à grincer sur le sable.

On était arrivé à la Roche-Rouge, masse de porphyre considérable, à quinze ou vingt milles de l'embouchure de la Colombie, sur la rive septentrionale.

—Jacques, dit Villefranche, descends le premier avec Ouaskèma; tu la conduiras à la caverne, où je vous rejoindrai dès que j'aurai amarré le bateau.

Le domestique obéit, et, soutenant l'Indienne par le bras droit, il commença à monter avec elle la falaise qui est escarpée et d'une ascension difficultueuse, surtout dans l'obscurité.

Il faisait froid et le vent soufflait âprement.

Poignet-d'Acier, qui avait sauté sur la berge, tirait à lui le canot, par une corde de ouatap, pour l'attacher à une saillie du roc, dans une petite anse où il serait à l'abri de la tempête. Mais tout d'un coup le cordage cassa et le canot, entraîné par un paquet d'eau que poussait une rafale, disparut au milieu des ombres.

L'aventurier lâcha une exclamation de désappointement.

Il était, toutefois, trop rompu aux vicissitudes du genre d'existence qu'il avait adopté pour se laisser décourager par une semblable perte.

—Avec un tronc d'arbre nous en referons un autre, pensa-t-il.

Et, à son tour, il gravit la Roche-Rouge.

A mi-hauteur, derrière un massif d'arbousiers et de plantes saxifrages, la nature a pratiqué une étroite ouverture par laquelle on pénètre dans une enfilade de galeries souterraines aussi curieuses par leur étendue que par la variété des formes qu'elles affectent.

Ces cryptes, inconnues à cette époque des habitants du rio Columbia, avaient été découvertes par Poignet-d'Acier, qui les avait explorées en partie, y emmagasinait des lots de pelleterie et s'y réfugiait aux heures de péril. Il les eût vraisemblablement toujours habitées sans leur insalubrité.

En atteignant l'orifice, le capitaine trouva Jacques qui l'attendait presque cérémonieusement, une torche à la main.

Ils traversèrent un couloir resserré et entrèrent dans une salle carrée, où les rayons de la torche firent flamboyer de mille reflets les murailles chargées de concrétions cristallines et la voûte, d'où pendaient, titanesques girandoles, des stalactites façonnées en figures étonnantes par leur dessin et leurs nuances, qu'on dit échappées d'un monstrueux écrin de pierreries.

C'était plus resplendissant qu'une illumination à giorno, merveilleux comme une féerie des Mille et une Nuits.

Une table et des bancs recouverts de peau d'élan, au milieu un lit garni d'une robe d'ours, en un coin des armes, des instruments de chasse et de pêche disposés çà et là constituaient l'ameublement.

—Ou as-tu placé l'Indienne? demanda Villefranche, pendant que Jacques, après avoir allumé une lampe de fer battu, préparait du feu dans une petite cheminée qui occupait un des angles de la chambre.

—Dans le compartiment aux Coquilles.

—Bon; et tu ne lui as pas montré cette salle, car j'avais oublié de te dire que je ne voulais pas qu'elle la connût.

—Monsieur sait bien que je devine ses intentions, répondit Jacques avec un air de respectueux reproche.

—Mais elle doit avoir faim. Tu lui feras du bouillon de pemmican.

—Elle m'a dit qu'elle désirerait parler à monsieur avant de se coucher.

—Je vais y aller; éclaire-moi. Tu nous laisseras seuls et tu apporteras le souper.

—Si monsieur voulait, dit le vieux domestique avec timidité, je lui arrangerais une de ces soupes aux huîtres qu'il aime tant?

—Ce serait avec plaisir, mon bon Jacques, répliqua Villefranche en souriant; mais pour faire une soupe aux huîtres, il faut au moins des huîtres, et nous n'en avons pas ici, que je sache?

—Il y en a en quantité au bas de la Roche-Rouge; en voici deux que j'ai ramassées en chemin.

—Excellent serviteur! il pense toujours à moi! Cependant je ne profiterai pas de ton obligeance, car il est tard et la nuit est trop noire pour que tu sortes à présent.

—Ce serait moi que monsieur obligerait en me permettant d'en aller chercher, car je ne les déteste pas non plus.

—Tu as réponse à tout. Fais donc comme tu voudras, dit Villefranche en lui frappant amicalement sur l'épaule.

Après l'avoir éclairé dans le compartiment aux Coquilles, ainsi désigné à cause des innombrables petits testacés qui tapissaient ses parois, Jacques se retira.

Ouaskèma était assise sur un lit de pelleteries. Elle se leva, prit la main de Poignet-d'Acier, l'appuya contre son coeur et dit:

—O mon frère! le plus vaillant, le plus noble des chefs blancs, comment la vierge clallome pourra-t-elle jamais te rendre tout ce que tu as fait pour elle? Tu m'aimes donc? parle!

—En me menant au lieu où sont les cailloux jaunes qui scintillent au soleil, tu feras plus pour moi que je n'ai fait pour toi, repartit Villefranche.

Ces paroles sèches, jetées comme une onde glaciale sur les bouillonnements de son amour, firent frissonner l'Indienne. Elle pâlit, chancela, et serait tombée, à terre si le capitaine ne l'eût retenue dans ses bras.

A ce moment, Jacques rentra en criant:

—Monsieur, monsieur, je viens de voir une lumière au pied de la
Roche-Rouge!