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La Tête-Plate

Chapter 15: CHAPITRE X
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About This Book

An episodic frontier narrative set along the Columbia River depicts violent clashes between rival Indigenous groups, scenes of capture, ritualized torture, and scalping. A mixed‑heritage leader nicknamed Dompteur‑de‑Buffles, famed for taming a wild bull and wielding authority through strength and superstition, figures prominently. Interwoven chapters follow trappers, buffalo and whale hunts, fort confrontations, daring rescues and escapes, and shifting alliances. The prose alternates vivid action with descriptive portrayals of landscape, customs, and the harsh conditions of life on the Pacific Northwest shores.

CHAPITRE X

COMBAT

Une lumière, Jacques! Eh! que diable veux-tu qu'une lumière fasse sur la grève à pareille heure?

—Je l'ai vue, monsieur, comme je vous vois. Elle montait de ce côté.

—Tu auras vu une mouche-à-feu, mon camarade.

—Une mouche-à-feu!… Pensez-vous, monsieur, que je ne sache pas reconnaître une torche d'une mouche-à-feu?

—Mais il fait un vent à ne pas tenir debout; comment veux-tu qu'une torche reste allumée à l'air?

L'observation parut décontenancer le vieux domestique.

—Monsieur peut bien avoir raison, dit-il d'un ton soumis. Cependant, à moins que mes yeux ne faiblissent, il m'a semblé aussi apercevoir un homme qui portait la torche.

—Comme il t'avait aussi semblé apercevoir un canot marchant derrière nous!

—Pourtant, objecta encore Jacques, mais avec déférence, si je ne m'étais pas trompé et si c'étaient les gens de ce canot qui sont descendus à terre… Monsieur permet-il que j'aille m'en assurer?

Cette réflexion ébranla l'incrédulité de Poignet-d'Acier.

—Que tes oreilles, mon frère, lui dit Ouaskèma, soient ouvertes au discours de ton esclave. Les Chinouks rodent dans ces parages. Il y a même des visages pâles, tes ennemis. Défie-toi d'eux!

—Oui, tu as raison, ma soeur, répliqua le capitaine. Je vais aller reconnaître le terrain. Ne bouge pas d'ici pendant que je serai absent.

—Ouaskèma attendra le grand chef Mane, répondit l'Indienne.

—Change l'amorce de tes armes, Jacques, dit Villefranche à son serviteur, tout en procédant lui-même à cette opération.

Ils sortirent avec précaution de la caverne. Poignet-d'Acier s'avança sur une saillie masquée par des arbustes et plongea ses regards au pied de la Roche-Rouge.

Le bruit impétueux des flots qui déferlaient sur la plage était parfaitement distinct. Il se mêlait aux sifflements stridents de la bise, rabrouait les vagues du fleuve et tordait les pins au sommet de la côte. Mais la nuit était noire, d'un noir presque impénétrable. Seulement, à quelques rares déchirures des nuages amoncelés à la voûte céleste, se montrait çà et là une éclaircie bleuâtre que réfléchissaient les eaux de la Colombie et qui trouait les ténèbres par des lueurs miroitantes, indécises.

—Ta lumière, mon pauvre Jacques, est comme ton canot; elle relève de l'empire des illusions, dit Villefranche en riant après avoir promené autour de lui un regard perçant.

—Je suis pourtant bien convaincu de ce que j'ai déclaré. Elle était là, monsieur, à gauche, derrière une pointe que la noirceur vous dérobe à présent.

—Soit! admit Villefranche pour ne pas blesser la susceptibilité du vieillard. Mais elle n'y est plus. Nous sommes en sûreté dans la grotte. J'ai faim et froid, rentrons.

—Ah! la voyez-vous maintenant, monsieur? s'écria Jacques, arrêtant son maître par le bras.

—Où ça?

—Là, sur votre droite. Elle a changé de direction?

—En effet, dit Poignet-d'Acier surpris. En effet je distingue une lumière qu'on dirait venir d'une lanterne. Elle est à un quart de mille d'ici au plus. Il faut savoir ce que c'est. Tu resteras à cette place et j'irai à la découverte.

—Oh! monsieur, je vous accompagnerai, dit Jacques d'un ton suppliant.

—Mais qui gardera la caverne?

—Nous en boucherons l'ouverture.

—C'est juste; car Ouaskèma n'a pas intérêt à nous quitter, et puis deux vaudront mieux qu'un dans la recherche qu'il est urgent de faire.

Après avoir murmuré ces mots, Poignet-d'Acier s'arcbouta contre un bloc de granit posé près de l'orifice du souterrain, et, aidé de Jacques, le roula contre l'issue, de façon à la fermer complètement.

Ce n'est pas cinq hommes qui parviendraient remuer cette masse, dit le domestique avec un sentiment d'orgueil.

—En marche! en marche! et fais attention aux cailloux qui jonchent le sentier!

—Oh! j'ai le pied solide, monsieur.

La pente était raboteuse, semée, comme l'avait dit Villefranche, de gravois et de pierrailles qui se détachaient sous le pas et le rendaient pénible, incertain. Mais peu à peu les trappeurs s'habituèrent à l'obscurité. Ils franchirent assez aisément les passages dangereux et atteignirent la base de la Roche-Rouge.

La lumière était devenue invisible.

—Voilà qui frise le mystère, dit Villefranche en faisant une halte sur la grève. Cette clarté était celle d'une lanterne, évidemment, car elle ne vacillait pas comme celle d'une torche, et, d'ailleurs, quelle torche aurait résisté à ce vent furieux! Donc, ce ne sont pas des sauvages qui l'avaient aux mains. Il n'y a que des blancs… Les gens de la Compagnie de la baie d'Hudson! ajouta-t-il avec mépris. Ils veulent ma vie, ceux-là et ils n'osent la prendre… Nos prétendus trésors aussi leur font envie! Que résoudre? J'ai peut-être des ennemis cachés dans ces rochers, et qui n'attendent qu'un moment favorable pour m'assassiner…

—Monsieur, fit Jacques qui furetait sur la grève une corne à poudre!

—Une corne à poudre! Ou l'as-tu trouvée?

—Ici, dans le sable. Elle n'y est pas depuis bien longtemps, car le dessus est encore sec, la marée ne l'a pas couverte.

—Donne.

Le domestique passa la corne à son maître, qui, ne pouvant l'examiner, la palpa entre ses doigts.

—Oh! dit Jacques, elle appartient à un homme de la Compagnie de la baie d'Hudson. J'ai senti les petits clous de cuivre qui composent sa marque.

—Je m'en doutais! les misérables!… proféra Poignet-d'Acier avec colère. Allume ta lanterne, Jacques; puisque nous avons affaire à ces coquins, la ruse est inutile. Mais malheur à celui que je trouverai au bout de ma carabine!

Le vieillard s'était muni d'une lanterne avant de partir pour faire sa provision d'huîtres.

Il s'empressa d'obéir à l'injonction de Villefranche.

—Il doit y avoir des empreintes à l'endroit où était la corne à poudre; essaye de les suivre, tandis que je veillerai sur nous deux, dit ce dernier.

—Oui, voici des traces de mocassins.

—Par conséquent, elles appartiennent à des blancs, ainsi que cette corne à poudre. Combien y en a-t-il?

—Quatre, monsieur, quatre!

Jacques allait, le corps courbé, sa lanterne rasant le sable, qu'elle couronnait de nimbes d'or fuyants, et Poignet-d'Acier, la taille droite, l'oeil et l'oreille au guet, le doigt sur la détente de sa carabine, fouillait les ombres épaissies, à quelques pieds autour d'eux.

—Il est étrange qu'on ne voie pas de canot, dit-il.

—C'est qu'ils ont piétiné sur la battue avant qu'elle ne fût recouverte par les eaux. Je gagerais que leur canot est amarré à quelque rocher près de la rive.

—Cela est bien possible. Mais es-tu toujours sur la piste?

—Oui, monsieur, les impressions sont profondes.

Les deux hommes devaient être pesamment chargés. Voici qu'elles tournent. Ah! je ne les vois plus.

—Parbleu! nous sommes sur la roche, dit Villefranche avec humour.

Ils continuèrent leur exploration pendant plus d'une heure, mais inutilement.

Les empreintes de mocassins se présentaient dans les parties humides; elles disparaissaient dans les parties sèches. Parfois cites se divisaient pour se rejoindre un peu plus loin, se diviser de nouveau et se rejoindre encore. Et toujours elles montaient vers la grotte. Il était clair que la perquisition l'avait pour but, quels qu'en fussent, au reste, les auteurs. A une projection de rocher, les traces cessèrent tout à fait.

—J'ai entendu un son de voix, dit Jacques en collant son oreille contre le roc.

Une minute après il se releva et dit:

—C'est une erreur, je crois.

—Oui, rentrons, dit Villefranche d'un ton brusque. Demain matin, nous aurons le mot de cette énigme.

Quoiqu'ils fussent assez près de la caverne, en passant par dessus le rocher qui barrait le chemin, paraissait si peu probable qu'un être humain pût l'escalader, que Poignet-d'Acier ne songea même pas à en faire l'essai. Il reprit, pensif et soucieux, la piste qu'il venait de parcourir.

On peut juger de sa stupéfaction quand, en arrivant l'entrée de la galerie souterraine, il vit que la pierre dont il l'avait close était dérangée.

Jacques était consterné.

Poignet-d'Acier se précipita à la chambre où il avait laissé Ouaskèma. L'Indienne n'y était plus; un grand désordre régnait dans cette pièce; le lit était défait, la table renversée, des lambeaux de vêtements épars. Quelques gouttes de sang maculaient même la roche.

Le chasseur courut à sa chambre particulière, fermée au moyen d'un secret que lui seul connaissait. Personne n'y avait mis le pied depuis son départ.

—Jacques, dit-il d'une voix sourde, il faudra faire sentinelle cette nuit; tu m'entends.

—Monsieur sera obéi, répondit le vieillard en saluant profondément son maître.

Sans dire un seul mot de plus, de crainte d'exciter les terribles passions qui fermentaient à ce moment dans le coeur de Villefranche, il se retira discrètement sur la pointe du pied et alla se poster à l'ouverture de la caverne.

Il mangea une tranche de pemmican, but une gorgée de rhum, s'enveloppa dans une peau de buffle et s'abandonna à cette somnolence-veille (si je puis m'exprimer ainsi) qui est particulière aux trappeurs, et qui, tout en reposant leurs membres et leur esprit, laisse deux de leurs sens au moins—l'ouïe et la vue—toute leur acuité.

Poignet-d'Acier passa le reste de la nuit à transporter, de la salle que nous avons décrite, divers objets dans une autre chambre souterraine, à plus d'un mille de la première.

Une demi-heure avant l'aurore, il se rendit près de Jacques.

—Rien de nouveau? lui demanda-t-il.

—Rien, monsieur.

—Déjeunons vite et nous monterons sur le plateau.

Le repas se fit en silence et ils quittèrent la caverne.

Une fois au sommet de la Roche-Rouge, Villefranche nettoya les verres d'un petit télescope qu'il avait dans son étui de fer blanc et se mit à regarder du côté du fort Astoria.

Le jour n'était point encore venu, mais déjà une bande blanchâtre qui se dégradait insensiblement dans le bleu du ciel maintenant libre de nuages, s'étendait vers les montagnes Rocheuses. L'air était vif; il ventait violemment de l'est. Tourmentées par les souffles de l'atmosphère et refoulées par le flux de la mer, les eaux de la Colombie, bouillonnant, écumant, se heurtaient, s'écrasaient avec des hurlements indescriptibles.

—Un mauvais temps, monsieur, hasarda Jacques.

Poignet-d'Acier ne répondit pas.

Il cherchait à percer la brume follette qui voltigeait au-dessus du fleuve et à travers laquelle il entrevoyait, dans le lointain, des formes tangibles qui se mouvaient dans tous les sens.

La zone blanche à l'horizon augmenta en largeur, en transparence; elle envahit l'éther. Une teinte rose la nuança bientôt aux limites de l'horizon; cette teinte se fonça, se rougit, un cercle plus vif parut au milieu, il grandit, s'accentua davantage, s'empourpra, et puis ses bords s'irisèrent, s'allumèrent d'une flamme éblouissante; le cercle entier s'embrasa comme une fournaise et se fondit en lumineux rayons qui ruisselèrent obliquement sur le Nouveau Monde.

Le soleil était levé, dispersant devant lui les grises vapeurs dont le rio Columbia était vêtu comme d'un léger peignoir du matin.

Alors, Villefranche fit un mouvement de surprise, en essuyant encore le verre de sa lunette, de l'air d'un homme qui n'est pas certain de la réalité de ce qu'il a aperçu.

—Que diable cela veut-il dire? murmura-t-il entre ses dents après avoir de nouveau braqué le télescope sur le fort Astoria.

Jacques brûlait de l'interroger, mais il n'osait.

—Mes gens avec les Peaux-Rouges! cela me dépasse! Regarde toi-même,
Jacques.

Il lui tendit son instrument.

Le vieux serviteur y appliqua son oeil et découvrit, sur la rive méridionale, une escadrille de quinze à vingt canots, remplis de Clallomes, parmi lesquels, leur costume, il n'était pas difficile de reconnaître cinq trappeurs.

—Je crois bien que c'est Baptiste, Jean et les autres, dit-il en se tournant vers son maître.

—Eh! sans doute ce sont eux. Mais que peuvent-ils faire avec les
Chinouks, nos ennemis jurés? Je n'en reviens pas.

—Oh! ce ne sont pas des Chinouks, monsieur, dit Jacques. Les Chinouks ont leur bouclier rond et ceux-ci l'ont ovale. Les premiers ont généralement aussi le nez percé et traversé par des morceaux de nyaquau, vous savez?

—Je n'avais pas fait cette remarque. Laisse-moi voir!

Reprenant la lunette, Villefranche recommença son examen.

—C'est vrai, dit-il au bout d'un instant. C'est un parti de Clallomes qui se dispose à marcher au combat. Mais ou vont-ils, et comment se fait-il que nos Canadiens les accompagnent?

—Si monsieur m'y autorisait…

—Parle, Jacques, et pas de ces vaines et ridicule formules entre nous.
Que diable! nous sommes deux camarades, pas plus l'un que l'autre.

Le vieillard allait protester contre cette maxime égalitaire,
Poignet-d'Acier l'en empêcha brusquement par cette question:

—Que supposes-tu que fassent nos gens avec ces vermines?

—M'est avis, monsieur, qu'ayant appris d'une manière ou d'une autre l'attaque dont nous menaçaient les Chinouks, ils seront allés chercher du secours chez les Clallomes, au nom de la squaw que vous avez arrachée aux griffes des premiers.

—Tu as pardieu raison! et je, suis bien simple de n'avoir pas deviné cela tout de suite. Voici effectivement une flotte de bateaux Chinouks qui débouche des îles voisines. Ils vont à la rencontre des Clallomes. Ce sera une rude bataille.

—Nous irons aussi, monsieur?

—Par malheur, non, Jacques. A moins que tu ne puisses nous trouver un canot, car le courant à entraîné le nôtre hier soir.

—Notre canot est perdu!

—Oui.

—Mais j'en construirai un avec des joncs, comme l'autre jour. Ce sera l'affaire d'une heure.

—Impossible; aujourd'hui le fleuve est trop gros. Nous sommes forcés de rester spectateurs de cette lutte. A présent, on peut presque voir à l'oeil nu. Monte sur cette éminence, tu seras aux premières places.

Les deux troupes hostiles s'avançaient rapidement l'une contre l'autre, malgré la tourmente. Dirigés avec cette habileté extraordinaire qui caractérise les sauvages du littoral du Pacifique, les canots rasaient la cime des vagues avec une célérité inouïe. Tantôt, ils apparaissaient à la crête d'une montagne d'eau, tantôt au fond d'une gorge étroite que surplombaient, en grondant, des lames hautes de vingt à trente pieds.

Chaque embarcation était généralement montée par douze hommes; quatre la manoeuvraient; le reste, armé d'arcs, de flèches et d'épieux, de haches et de tomahawks, se tenait prêt au combat. De part et d'autre, dans un canot orné de peintures singulières, portant, celui des Chinouks une tête de loup à sa proue, celui des Clallomes une tête d'épervier, était dressé une perche avec le totem ou blason de la tribu. L'élite des guerriers entourait les emblèmes sacrés.

Une grêle de flèches et de traits couvrit bientôt le fleuve. Les deux escadres se rapprochèrent bord à bord, se mêlèrent. Les esquifs furent choqués les uns contre les autres, pendant que les hommes se frappaient à coup de massue, se saisissaient à bras le corps, de bateau à bateau, se lacéraient avec les ongles, avec les dents, et périssaient souvent, vainqueurs et vaincus, au milieu des eaux ou ils étaient tombés. La scène était horriblement lugubre. Des cadavres, des débris de canots, d'armes, flottaient pêle-mêle sur le rio Columbia, que circonvenaient déjà, dans leurs spirales concentriques, les vautours, les aigles à tête chauve et toute la bande ailée des hérauts des grandes tueries.

Longtemps le sort de la journée demeura en suspens.

De fréquentes détonations d'armes à feu annonçaient au commencement que les cinq trappeurs faisaient bravement leur devoir. Mais, au bout d'une heure, les détonations devinrent plus rares, et Villefranche dit tristement à Jacques:

—Je crains que nos pauvres amis ne succombent dans ce conflit, car les
Chinouks sont bien plus nombreux que les Clallomes.

—Est-ce que vous ne voyez plus Baptiste et les autres, monsieur?

—Plus depuis quelques minutes, ils ont été poussés par la marée sur une île là-bas. Le feuillage me les cache; mais on ne les entend plus tirer. C'est mauvais signe.

—Peut-être leur provision de poudre est-elle épuisée ou mouillée, monsieur.

—Dieu le veuille, Jacques! car se sont de braves trappeurs. Il n'en existe pas dix comme eux dans tout le Nord-Ouest. Mais qu'y a-t-il? Les Chinouks se sont emparés du totem des Clallomes. C'en est fait de ceux-ci. Leurs ennemis les poursuivent. Ils viennent de ce côté. Ah si nous étions seulement tous les sept, je ne lâcherais pas pied ainsi. Il faut partir Jacques, et changer de campement.

—Où allons-nous, monsieur?

—A notre établissement de la roche du Pilier que nous brûlerons comme celle du fort Astoria, et après…

Il se frappa le front sans achever d'énoncer sa pensée.

Mais d'abord, reprit-il d'un ton bref, tu détruiras l'entrée de la caverne, et, en passant, tu mettras le feu à la mine.

Jacques répondit par un mouvement de tête affirmatif.

Il redescendit au souterrain, en sortit presque aussitôt, et
Poignet-d'Acier et lui s'éloignèrent à grands pas en remontant la
Colombie.

Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que la terre tremblait ébranlée par une explosion formidable avec grand fracas de rochers s'écroulant les uns sur autres.

CHAPITRE XI

LE FORT

Chère Petite-Hirondelle, Ouaskèma est bien heureuse de te revoir! Assieds-toi, sur ses genoux, qu'elle t'embrasse! Il y a si longtemps qu'elle ne t'a embrassée!

—Oh! tante, Merellum t'aime aussi! répliqua l'enfant en se pendant au cou de l'Indienne qu'elle couvrit de caresses. Mais ces méchants qui ont lié tes mains! Je vais les défaire, tes liens!

—Tu n'y parviendrais pas, Merellum. Et puis cela serait inutile; nous sommes enfermées, gardées. Dis plutôt à Ouaskèma comment tu as été amenée ici.

—Moi, je les déferai, je les casserai, ces vilaines cordes! s'écria
Merellum d'un ton chagrin et colère.

Ses faibles doigts essayèrent de dénouer le nerf de buffle avec lequel on avait garrotté les poignets de Ouaskèma. Vains efforts! Elle se prit à pleurer en frappant du pied avec impatience.

—Non, ma Petite-Hirondelle, tu ne réussirais pas, dit la Tête-Plate souriant tristement. Laisse, et raconte-moi ce qui s'est passé depuis notre séparation.

—Les visages-pâles sont des cruels; Merellum aime mieux les visages-rouges! répétait l'enfant tout en larmes.

—Pas tous, Merellum; le grand chef blanc est bon, dit doucement la
Clallome.

—Mais pourquoi fait-on du mal à tante? repartit la petite trépignant et cachant sa tête dans le sein de l'Indienne.

—Le grand chef blanc n'a pas fait de mal à Ouaskèma ni à Merellum.

—Oh! non, il est gentil, lui, pour Merellum et pour tante.

—N'est-ce pas? fit la tête-plate d'un ton enivré.

L'enfant répondit en la baisant avec effusion.

—Tu ne me dis toujours pas qui t'a conduite ici? reprit la première après un moment de silence.

—Un grand trappeur bien laid, bien laid, tante, répliqua vivement Merellum en jetant de côté et d'autre des regards effarés, comme si elle eût craint d'être entendue. Il me battait, tante… Ce n'est pas comme oncle blanc.

—Mais où ce trappeur a-t-il pris ma Petite-Hirondelle?

L'enfant alors, d'une voix entrecoupée, rapporta l'histoire de sa fuite, à partir du moment où les Chinouks avaient surpris Ouaskèma, jusqu'à l'heure où elle était arrivée, avec les trappeurs et les Clallomes, devant les ruines fumantes de l'établissement de Poignet-d'Acier.

—Alors, dit-elle, tes frères, tante, furent irrités. Ils dirent que les trappeurs les avaient trompés, qu'ils avaient la langue croche. Ils voulaient les scalper, parce qu'ils ne te trouvaient pas. Mais un autre parti de Clallomes nous rejoignit en bateau. Ils avaient vu des Chinouks dans les îles voisines, et ils croyaient qu'ils t'avaient tuée avec oncle. Tes guerriers dirent qu'ils les poursuivraient. Ils montèrent dans les canots amenés par les autres, eux et les trappeurs, et on me laissa près du fort Astoria avec un chef qui était malade. Le chef me dit d'aller lui chercher des coquilles pour manger. Pendant que j'en ramassais, un grand visage-pâle vint près de moi. Je voulus me sauver, car il n'était pas beau comme oncle; il me faisait peur! Mais il me prit dans ses bras, me porta dans un canot et me mena ici. Je suis bien contente de t'avoir retrouvée, tante! Laisse-moi t'embrasser… encore… encore!

—Mais le chef blanc qu'est-il devenu? demanda l'Indienne rendant avec usure à l'enfant ses marques de tendresse.

—Oncle Poignet-d'Acier?… je ne sais pas, répondit Merellum, ouvrant de toute leur largeur ses yeux bruns et regardant Ouaskèma d'un air surpris.

—On ne l'a donc pas vu?

Merellum secoua la tête en signe de négation.

—Tu n'en as pas entendu parler?

—Non… si… Attends, tante, que je me rappelle. Le visage-pâle qui m'a traînée ici disait quelquefois que Poignet-d'Acier était mort.

—Mort! exclama l'Indienne avec angoisses.

Un instant après, elle reprit d'un accent plus calme.

—Non, Merellum, non, le chef blanc n'est pas mort. Le Grand Esprit ne l'aurait pas voulu.

—Il disait encore, continua l'enfant, que si Poignet-d'Acier n'était pas mort, il n'échapperait pas!

—Lui, il est plus fort qu'eux tous! murmura Ouaskèma.

—Mais, s'écria soudain la Petite-Hirondelle, changeant d'idée avec cette légèreté qui est le propre du jeune âge, mais dis donc, tante, pourquoi es-tu ici, avec tes pieds et tes mains entravés?

—Les blancs ne sont pas tous bons, vois-tu! et, pourtant, je voudrais être blanche, blanche comme toi, avoir le front rond et droit comme le tien! Il m'aimerait alors, lui!

Ouaskèma prononça ces mots avec une chaleur et un geste passionné qui effrayèrent Merellum.

Elle se glissa aux genoux de l'Indienne, et, ses petites mains ramenées sur sa poitrine, la contempla avec stupeur.

—Oh! être blanche! être blanche! Pourquoi Hias-soch-a-la-ti-yah ne m'a-t-il pas faite blanche! poursuivait la Tête-Plate de plus en plus exaltée; il ne me repousserait pas alors, lui! Il répondrait à ma voix, il sourirait à ma vue! il aurait des soupirs et des baisers pour la vierge clallome!

—Tante, dit l'enfant, mais oncle t'aime bien. Il l'a dit à Merellum!

—Il t'a dit qu'il m'aimait! Il te l'a dit! Oh! viens, viens ici, que je t'embrasse!

—Tu ne me feras pas mal! objecta la petite à demi terrifiée par les explosions de cette crise nerveuse.

—Non, chérie, dit Ouaskèma en appuyant mollement sa tête sur l'épaule de Merellum, qui, remontée sur ses genoux jouait avec la magnifique chevelure de l'Indienne, masquant et montrant tour à tour son visage espiègle entre deux touffes épaisses qu'elle avait peine à tenir à pleines mains.

Tout à coup elle sauta à terre, en criant: «Ah! ah!» et avant que la Tête-Plate lui eût demandé le motif de cette joyeuse exclamation, elle avait tiré un petit couteau de sa poche et tranché les liens de sa mère adoptive.

Cette scène avait lieu dans une chambre du fort Caoulis, à l'embouchure de la rivière du même nom avec le rio Columbia, et à une vingtaine de lieues en amont de ce dernier.

Le fort Caoulis appartenait à la Compagnie de la baie d'Hudson. C'était un de ses meilleurs comptoirs dans le Nord-Ouest, antérieurement à la construction du fort Columbia, fondé quelques années plus tard, en 1824, par le docteur Mac Loughlin, à dix lieues au sur la rive opposée, et qui est devenu l'entrepôt général de la traite des pelleteries pour tout le district de la Colombie.

Le fort Caoulis comprenait une enceinte palissadée avec d'épaisses planches de cèdre, hautes de vingt pieds, dans l'intérieur de laquelle s'élevaient deux ou trois bâtiments affectés aux logements des commis, des trappeurs de passage, aux magasins de provisions et de pelleteries.

Une cinquantaine d'hommes s'y trouvaient ordinairement réunis.

Ouaskèma et Merellum avaient été enfermées dans une pièce basse, à côté de la grande salle où on s'assemblait après le repas du soir, pour boire du tafia et fumer, à défaut de tabac, des feuilles de sac-à-commis.

La première de ces chambres, qui n'avait qu'une fenêtre solidement grillée servait de prison.

Le chef facteur, ou commandant du comptoir, avait la clef de la porte et ne la livrait que rarement à un de ses subordonnés quand elle contenait des détenus.

Le soir du jour où Ouaskèma eut avec Merellum la conversation que nous venons d'écouter, une foule de trappeurs, d'Indiens et de Bois-Brûlés se pressait dans la grande salle du fort Caoulis. Quoique le printemps fût déjà avancé, il faisait froid et on avait allumé du feu dans la vaste cheminée qui occupait tout un côté de l'appartement.

Deux pins énormes flambaient en craquant bruyamment dans l'âtre, et, malgré les nuages de fumée qui s'élevaient des pipes, les lueurs éclatantes de la flamme donnaient au tableau une physionomie fort accentuée. Ces sauvages aux visages peinturés, omnicolores, aux corps ou tout nus ou enveloppés dans des peaux de bêtes fauves; ces blancs couverts d'accoutrements étranges, dont les couleurs les plus audacieuses hurlaient de se rencontrer; et ces femmes, les unes rouges, les autres jaunes, celles-ci jeunes, celles-là vieilles, les narines, les lèvres et les oreilles chargées d'ornements en os, nyaquau, ou en coquilles, aïqua, la plupart dans la simple toilette de notre mère Ève avant sa faute, le petit nombre en jupon d'écorce de six pouces de long, toutes se disputant le prix de la hideur; une douzaine de marmots, sortes de momies assujetties sur le dos de leurs mères à la planchette qui constitue leur berceau et, on peut le dire, leur demeure fixe du jour de leur naissance jusqu'à l'âge de deux ou trois ans; des chiens, décharnés comme des loups, plantés sur leur train de derrière et se chauffant gravement, ou étendus, la tête dans leurs pattes de devant, ou grondant, aboyant entre les jambes des assistants; tout cela, laid au physique, pas très-beau au moral, debout, assis, accroupi, armé de tous les instruments de mort imaginables, pérorant, criant, gesticulant, formait une de ces peintures originales et caractéristiques qu'on ne trouve que dans le désert américain et que la plume est malheureusement impuissante à reproduire.

Le whiskey, le tafia, l'eau-de-feu en un mot, circulait libéralement dans des outres de peaux de loups marins, en l'honneur de la fête du sous-chef facteur. Je vous laisse h penser si la société (pardonnez-moi le barbarisme, mon Dieu!) était joyeuse et exprimait hautement, éloquemment sa gaîté.

Les toasts se succédaient sans interruption, et les speechs, il fallait les entendre! les comprendre était, il est vrai, autre affaire. Je doute fort que les orateurs eux-mêmes se comprissent; mais que leur importait, pourvu qu'ils parlassent!

—A ta santé, Nick Whiffles [17], dit un trappeur tout bariolé de plumes et de rubans.

[Note 17: Voir les Pieds-Noirs et la Huronne.]

—A la tienne, Louis-le-Bon, et à celle de tes femmes, oui Bien, je le jure, votre serviteur!—Merci, ami Nick!

—A propos, comment vont-elles, tes femmes? Tu en traînes toujours une douzaine à tes trousses, toi, Louis-le-Bon. C'est comme mon oncle, le grand voyageur qui a parcouru l'Afrique centrale, tu sais. Figure-toi qu'il avait comme ça cinq ou six mille femmes qui l'accompagnaient partout dans ses excursions. Ça lui coûtait cher, ses huit ou dix mille fortunes.

—Cinq mille, ami Nick, tu as dit cinq mille.

—Cinq mille, six mille, vingt mille, qu'est-ce que ça fait? Il en avait peut-être bien trente mille des femmes, mon grand-père, ô Dieu, oui!

Et Nick souffla voluptueusement une bouffée de tabac vers le plafond de la salle.

—Mais, dit Louis-le-Bon en riant, il s'agissait de ton oncle et pas de ton grand-père.

—Possible! fit le trappeur avec une flegme philosophique, possible!
Buvons un coup!

—Mais dis-moi donc, reprit son interlocuteur, on dit que M. Mac-Kay est revenu?

—M. Mac-Kay, l'armateur du Tonquin!

—Lui-même.

—Peuh! fit Nick en retroussant sa longue moustache rousse, il est enterré dans le ventre des requins, oui bien, je le jure, votre serviteur!…

—Ma foi, on assurait que Poignet-d'Acier…

—C'était M. Mac-Kay. Pas plus lui que toi et moi, Louis-le-Bon. Poignet-d'Acier est lui, comprends-tu? Quant à M. Mac-Kay, voilà son histoire, comme je m'appelle Nick Whiffles.

Malgré les bourdes dont il assaisonnait ses récits quand il s'agissait de sa personne, le trappeur était un conteur assez véridique lorsqu'il était question de son prochain, ainsi qu'il disait.

Les blancs firent cercle autour de lui, et, à une intimation de
Louis-le-Bon, suspendirent leur tapageuse cacophonie.

—Vous vous souvenez, dit Nick en renouvelant sa chique, que M. Astor, de New-York, avait établi un fort près de la mer. On le nomma Astoria. Or, le Tonquin devait ravitailler le fort. Il partait chaque année de New-York avec des provisions qu'il changeait contre des pelleteries. C'était un beau temps, ô Dieu, oui. La martre, le castor, la loutre et l'hermine abondaient comme des brins d'herbe. C'était en 1809; mais voilà que, trois ans après, en 1811, le 5 juillet, par un soleil superbe, s'il vous plaît, le Tonquin nous quitte pour s'en alter vendre des lots de fourrure en Chine, oui bien, je le jure, votre serviteur! On se donne une poignée de main, les camarades qui restaient au fort et ceux qui partaient, puis largue l'amarre! le navire déploie ses voiles. M. Mac-Kay, un brave homme, était comme qui dirait le bourgeois à bord. Il avait pris pour interprète un Peau-Rouge, né au port de Gray, pas loin d'ici. En passant devant l'île de Noutkalà, en haut sur la côte de l'Océan, l'interprète conseilla à M. Mac-Kay de faire des échanges avec des démons d'Indiens qui sont noirs comme le charbon et plus dégoûtants que cette bande de maudits qui m'écoutent sans savoir ce que je dis, ô' Dieu, oui Pour lors, pendant deux jours, le commerce avec les vermines à l'air de marcher. M. Mac-Kay est content; ses hommes ne disaient pas non, car il y avait des venimeuses de sauvagesses qui les entortillaient, en veux-tu, en voilà! C'était des mamours par-ci, des mamours par-là. Ça allait très-bien, oui bien, je le jure, votre serviteur!

—Sont-elles accortes, les squaws de ce pays-la? demanda un des auditeurs.

—Jolies comme toi, Nez-Coupé! répliqua Nick en éjectant du jus de tabac.

La répartie souleva un accès

Ensuite le trappeur continua:

—Qu'on ne m'interrompe plus, ou motus, silence, je me tais.

—Poursuivez, Nick! poursuivez! nous serons muets comme des esturgeons.

—Ça roulait donc comme sur des roulettes, quand une de ces vermines, un chef, ils n'en font pas d'autres, s'avise de voler un fusil sur le navire. Le capitaine l'apprend, fait venir le voleur et lui allonge un coup de garcette que l'autre en vit trente-six chandelles, Dieu, oui! Ce n'était pas le compte du Peau-Rouge. Il rassemble sa troupe de brigands et décide d'attaquer le Tonquin. Le lendemain ils couvrent le pont du vaisseau comme des fourmis. Le capitaine Thorn leur ordonna de se retirer. Va-t'en voir s'ils viennent! Les Indiens étaient armés, l'un d'eux se précipita sur M. Mac-Kay et lui perça le coeur d'une flèche, après ça, je vous demande un peu si on se battit. Ah ça été une chaude affaire, ours et buffles! J'aurais voulu y être. Les coups pleuvaient drus comme grêle. Le pauvre capitaine Thorn eût le crâne fracassé par une massue. Le sang coulait gros comme la Colombie, quoi.

Des cris d'horreur éclatèrent dans l'assemblée.

—Oui, appuya Nick, enchanté de l'effet qu'il produisait, gros comme la Colombie, quand elle est bien en fureur encore. Mais attendez, mes cousins, de bons trappeurs ne se laissent pas lâchement assassiner par des crapauds de sauvages sans se venger!

—Ah! ah! fit-on en se serrant autour du conteur.

—Faut vous dire qu'il y avait sur le bâtiment trois gaillards qui n'avaient pas froid aux yeux. Je les ai connus, moi qui vous parle. C'était John Anderson, John et Stephen Wickes. Mes lurons, voyant leurs gens assommés, s'enferment dans une cabine, et font signe aux Peaux-Rouges qu'ils vont se rendre. Les autres, bêtes comme, des brutes qu'ils sont, accourent pour se disputer le magot, ô Dieu, oui! Quand le vaisseau en est chargé au point qu'il enfonçait, mon John Anderson allume une mèche qui communiquait à la soute aux poudres, puis il descend avec les deux autres dans un canot, par une écoutille, et vogue la galère! Dix minutes après, cinq ou six cents sauvages exécutaient leur dernière cabriole en l'air. Ça devait être beau; j'aurais voulu voir ça! oui, bien, je le jure, votre serviteur!

—Et les matelots? dit une voix.

—Pas de chance, les pauvres diables! repartit Nick en hochant tristement la tête. Ils méritaient mieux que ca.

—Que leur est-il arrivé?

—Ce qui vous arrivera peut-être demain, si ce n'est peut-être ce soir, à vous ou à moi, car dans cette damnée contrée on n'est jamais sûr de la minute qui vient.

—La fin de l'histoire! crièrent plusieurs curieux. Qu'on me passe la gourde d'abord, dit Nick; j'ai le coeur tendre quand j'y pense.

Il but une copieuse gorgée, et ajouta:

—Figurez-vous, mes cousins, que les Indiens crurent d'abord que ce qui leur advenait était une punition du Maître de vie; mais après ils donnèrent la chasse à Anderson et à ses deux compagnons. Ceux-ci s'étaient réfugiés dans une caverne. Ils y furent surpris par leurs ennemis qui les égorgèrent; et ainsi périt le Tonquin, son équipage et la société établie par M. Astor pour la traite des fourrures dans la Colombie, oui bien, je le jure, votre serviteur [18].

[Note 18: Historique.]

Comme Nick achevait, deux hommes entrèrent dans la salle. L'un avait l'apparence d'un Indien chinouk, et l'autre d'un trappeur. On se rangea avec une sorte de déférence sur leur passage, pour les laisser approcher du feu.

—Cette vermine de Langue-de-Vipère avec ce gueux de Joe, dit Nick assez haut pour qu'ils l'entendissent.

—Tu es trop heureux qu'on te donne l'hospitalité! répliqua aigrement
Pad.

—Je voudrais voir qu'on me la refuse, riposta Whiffles d'un ton narquois.

—La Compagnie est bien bonne d'abriter des fainéants de trappeurs libres comme vous, intervint Joe.

—Des fainéants qui t'en revendraient, mauvais Anglais!

—En tous cas, nous avons débarrassé la prairie de son plus dangereux carcajou.

—De qui veux-tu parler?

—De Poignet-d'Acier, by the Holy Virgin! s'écria Langue-de-Vipère, les yeux étincelants d'or.

—Toi, tu as tué Poignet-d'Acier! fit Nick avec un sourire ironique.

—Je te dis qu'il est mort et enterré, sous cent pieds de roche encore, le gibier de potence.

Nick Whiffles, tout en haussant les épaules, allait répondre, quand la porte s'ouvrit. Un nom résonna dans la salle:

—Poignet-d'Acier!

Et le capitaine, suivi de son fidèle Jacques, s'avança vers la cheminée.

A sa vue, Langue-de-Vipère et Joe échangèrent un regard de stupéfaction, et lui, en apercevant le premier, parut à la fois surpris et satisfait.

CHAPITRE XII

TRAPPEURS LIBRES ET EMPLOYÉS DE LA COMPAGNIE DE LA BAIE D'HUDSON

L'hospitalité entière, sans restriction, est pratiquée dans le désert américain. Du moment où vous êtes sous le wigwam de l'Indien, il oublie qu'il a été votre ennemi mortel, ne pense pas qu'il pourra l'être aussitôt que vous l'aurez quitté, mais il met tout ce qu'il possède, souvent même ses femmes ou ses filles, à votre disposition; il vous défendra contre vos agresseurs, si vous en avez, et se passera de manger, s'il n'a des provisions que pour vous seul. Enfin, traite son hôte comme les patriarches israélites traitaient les leurs, et ici, on me permettra d'ajouter qu'il existe entre les moeurs des Peaux-Rouges du Nouveau-Monde et celles des anciens Hébreux des analogies frappantes. Leurs traditions religieuses elles-mêmes ont vraiment de la ressemblance. Plusieurs fois, dans le tours de mes voyages et de mes études en Amérique, j'ai retrouvé, au sein des tribus sauvages, l'idée confuse d'une défense faite par le Grand Esprit aux premières créatures humaines et enfreinte par elles, l'infraction étant immédiatement suivie d'un châtiment. Il se peut que ces notions, mieux définies chez les Indiens cantonnés autour des grands lacs du Canada, que plus avant dans l'intérieur, soient des souvenirs vagues et altérés des instructions que quelques un de leurs aïeux ont reçues des missionnaires qui parcoururent ces contrées au XVIIe siècle; mais il se peut aussi qu'elles soient particulières aux aborigènes et remontent une date perdue dans la nuit des temps. Quant à leurs coutumes, elles se rapprochent de celles des Juifs, surtout en ce qui concerne les rapports de l'homme avec la femme. Celle-ci est généralement serve, considérée comme bête de somme, estimée si elle met au monde des mâles, méprisée si elle n'engendre que des filles. Durant ses ordinaires, elle passe pour impure chez toutes les tribus sans exception, et, chez plusieurs, il lui est interdit de s'occuper à la préparation des aliments ou à quoi: que ce soit. Il est même quelques peuplades qui lui ordonnent de se cacher pendant cette période.

Les ablutions fréquentes, les jeûnes, la divination, la croyance aux songes et plusieurs rites et usages en honneur chez les sectateurs de Moïse fleurissent encore actuellement parmi les races incivilisées qui vivent sur le territoire de la baie d'Hudson.

Pour en revenir à l'hospitalité, les blancs épars sur cette vaste étendue de terrain l'exercent naturellement comme les Peaux-Rouges. Je doute, toutefois, qu'ils en remplissent aussi fidèlement les devoirs que ces derniers, et que l'hôte soit toujours en sûreté dans la cabane de son adversaire.

Quoi qu'il en soit, grâce à cette habitude, les trappeurs libres peuvent aller frapper à la porte des forts de la Compagnie de la baie d'Hudson, quand le besoin les presse. On ne les aime pas, on les déteste, on les voudrait voir pendus, mais on les accueille; on leur donne le gîte, la nourriture, des vivres, quand ils partent, mais ni armes, ni poudre, ni plomb.

Il n'est donc pas étonnant de rencontrer, à la factorerie Caoulis, Nick Whiffles, Louis-le-Bon et d'autres trappeurs libres, francs trappeurs, comme ils s'intitulent fièrement. Néanmoins, la venue de Poignet-d'Acier pouvait y causer quelque surprise, car Poignet-d'Acier était à la tête d'une bande d'hommes déterminés, qu'on disait considérable. Ils avaient eu maints conflits sanglants avec les gens de la Compagnie de la baie d'Hudson, et la tête du fameux capitaine était mise à prix.

Déclaré «pillard, meurtrier, traître et félon, suivant les termes de la proclamation qui le condamnait, son audace pouvait lui coûter cher.

Pourtant, seul avec son domestique au milieu de ses ennemis, il était calme, superbe.

Les commis et les engagés du fort le regardaient avec une terreur pleine d'animosité, les Indiens avec une admiration naïve; la plupart des francs trappeurs ne savaient trop quelle réception lui faire.

Nick Whiffles alla bravement à lui, ôta respectueusement son vieux casque de loup marin, témoignage de déférence dont il n'était guère prodigue, et lui adressant la parole:

—Bonsoir, capitaine, je suis bien aise de vous voir, et si vous avez besoin d'un bon coup de main, comptez sur Nick Whiffles, il est là pour vous le donner, oui bien, je le jure, votre serviteur!

C'était une sorte de provocation jetée aux employés de la Compagnie, qui se mirent à causer bas.

Profitant du trouble occasionné par l'arrivée du chasseur, Pad et Joe s'étaient esquivés.

—Bonsoir, ami Nick, et merci cordialement de votre offre, répliqua Poignet-d'Acier en tendant au vieux trappeur une main que celui-ci serra avec force.

—On parlait justement de vous, comme vous êtes entré, capitaine.

—Ah!

—O Dieu, oui; n'est-ce pas, Louis-le-Bon? L'interpellé baissa la tête en signe d'assentiment.

—Et que disait-on de moi, mon brave Nick?

—Oh! des choses fabuleuses! Deux vermines, Langue-de-Vipère et Joe, assuraient que vous étiez mort. Mais où sont-ils donc?

—Mort! répéta Villefranche en souriant.

—Ma foi, ils le disaient, oui je le jure, votre serviteur Ils prétendaient même qu'ils n'étaient pas étrangers…

—A mon décès?

—Oui, capitaine, des bêtises, quoi! Voulez-vous prendre, une gobe?

—Merci, Nick, je n'ai pas soif.

—Bah! un petit coup, ça ne fait jamais de mal. Mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale…

—Savez-vous, interrompit Poignet-d'Acier, qui connaissait les manies du trappeur et ses ébouriffantes histoires, savez-vous si le chef facteur est ici?

—Il est parti ce matin pour l'île Kallamet et ne rentrera que demain matin, répliqua un des commis.

Cette réponse parut contrarier Villefranche. Il adressa un coup d'oeil à
Jacques et promena ensuite des regards inquisiteurs sur la réunion.

Les hommes avaient repris leurs entretiens; mais il était facile de remarquer, à leur attitude, que la conversation roulait sur le nouveau venu. Les femmes le guignaient en silence, d'un air curieux et craintif. C'est que Poignet-d'Acier s'était acquis une réputation rare dans la Columbia depuis quelques années qu'il l'habitait. On racontait de lui des prouesses inouïes, des traits de hardiesse qui laissaient loin derrière eux les actes des plus vaillants sagamos. Son courage, son habileté, sa pénétration étaient proverbiales. Mais ce qui l'avait surtout mis en renom, c'était la sûreté de son tir et sa force incomparable. Nick Whiffles l'estimait comme son supérieur, et cependant Nick Whiffles, à cent mètres de distance, chassait, avec sa carabine, un clou planté dans une planche de sapin; le docteur Mac-Loughlin, le fameux agent de la Compagnie de la baie d'Hudson, soulevait, à la force du poignet, un poids de deux cents livres, et cependant il se reconnaissait inférieur à l'aventurier, qui tordait sur son genou un canon de fusil double et brisait entre ses doigts une corne de buffle. On l'avait vu traverser à la nage la Colombie, à son embouchure, trois lieues de large, par une mer grosse à ne pas s'y exposer sur un canot, puis monter à cheval et fournir une traite de soixante milles sans s'arrêter pour souffler. Que ne rapportait-on pas de lui encore! et chaque fait embelli, exagéré par cet amour du merveilleux qui embrase l'esprit humain plus encore dans les régions incultes que dans les pays policés! car là rien ne semble improbable, impossible, parce que rien n'est arrêté par les conventions des hommes, parce que l'Être Suprême, le Tout-Puissant, le dispensateur absolu, a seul le contrôle de toutes choses.

—Nous passerons la nuit Jacques, dit. Villefranche à son domestique, quand il eut terminé son examen.

—Voulez-vous partager mon souper, capitaine? demanda Nick.

—Ce n'est pas de refus, mon brave, car nous sommes un peu à court en ce moment.

—Eh bien, si c'était un effet de votre bonté, vous viendriez m'aider à dépecer une bête que j'ai abattue ce matin, continua le trappeur d'un ton négligent, mais avec un clignement d'yeux expressif.

Poignet-d'Acier comprit ce mouvement.

—Volontiers, Nick, où est votre gibier?

—A deux pas d'ici. Je l'ai laissé en dehors des piquets.—Louis-le-Bon, prépare de la braise.

—Et toi, Jacques, achète-nous une bouteille de bon rhum. Tu diras au sous-chef facteur que c'est pour moi Poignet-d'Acier; j'espère bien qu'il ne te la refusera pas. Tu ajouteras que je demande l'hospitalité pour la nuit; n'est-ce pas, mon vieux camarade?

Après ces mots, il sortit avec Nick.

Dès que la porte se fut refermée sur eux, les langues longtemps contenues par la présence de l'étranger se hâtèrent de rattraper les minutes perdues.

—Il a tout de même de l'audace s'écria un commis. Venir nous narguer jusqu'ici!

—Quelle impudence!

—Chut! l'oiseau s'est fourré dans la cage, bien malin s'il s'échappe!

—Ça n'empêche que c'est un terrible homme!

—Psit! on l'a fait plus grand qu'il n'est réellement

—Le docteur Mac-Loughlin lui rendrait des points.

—Nous allons assister à un drôle de spectacle, car enfin on ne le laissera pas partir comme ça; c'est impossible.

—Voulez-vous bien fermer vos becs, tas de commichons! vous n'êtes bons qu'à jaser par derrière, s'écria tout à coup Louis-le-Bon en se retournant, rouge de colère, vers le groupe d'employés qui discutait ainsi de Villefranche.

—Mais où diable me conduisez-vous donc? disait, pendant ce temps, Poignet-d'Acier à Nick, en descendant sur le rivage de la Colombia après avoir quitté le fort.

—N'ayez pas peur, capitaine, je vous conduis en bon chemin, oui, bien, je le jure, votre serviteur!

—On n'y voit goutte, ma parole! savez-vous que votre gibier est passablement exposé?

—Comprends pas, dit Nick.

—J'entends que des voleurs, et il n'en manque pas à la factorerie…

—Des voleurs! pouh! ils n'auraient garde de s'y frotter; là Infortune et Calamité,—mes chiens, capitaine, sauf votre respect,—qui ne laisseraient pas approcher le bon Dieu en personne s'il s'avisait de vouloir me prendre, mon butin, à plus forte raison le diable, ô Dieu, non! Tenez, les entendez-vous? Ah! nous avons eu bien des maudites petites difficultés ensemble! A bas, Calamité! la paix, Infortune! Dans l'ombre gambadaient, en grondant, deux grands quadrupèdes velus comme des ours, efflanqués comme des coyotes. Plus loin se tenaient paisiblement deux autres animaux de haute taille, qui hennirent l'arrivée des chasseurs.

—C'est mon cheval Trompe-le-Vent, et celui de Louis-le-Bon, je ne sais pas son nom, mais deux fins coureurs; ils font quinze milles l'heure, je vous le garantis, capitaine.

—Nous sommes seuls ici, n'est-ce pas? dit Poignet-d'Acier.

—Seuls, je crois bien. Calamité et Infortune font sentinelle, il n'y a pas de danger que…

—Vous aviez à me parler… en particulier, ami Nick?

—C'est-à-dire, attendez, oui et non. Il m'a semblé, j'ai présumé… C'est difficile à trouver. D'abord, dans notre famille, chez les Whiffles, capitaine, on n'a jamais eu la bosse de l'éloquence, si ce n'est, pourtant, le petit cousin de la marraine de la soeur de mon oncle, le grand voyageur qui…

—Soit! mais revenons à nos affaires, dit vivement Villefranche. Qu'est-ce que cet Indien qui s'est sauvé avec un Anglais quand j'ai mis le pied dans la Salle?

—Lui, un Indien, comme vous et moi, capitaine. C'est un Irlandais qui se peint le visage, voilà tout. Les Chinouks l'ont élevé après la mort de son père et de sa mère; c'est pourquoi il a la boule aplatie comme une poire tapée.

—En êtes-vous sûr, Nick?

—Tout autant que de mon existence, et c'est justement de lui que je voulais causer avec vous, ô Dieu oui! Il a été aposté par la Compagnie pour vous épier et faire pis peut-être. Ce matin, il est revenu en amenant une Indienne, votre maîtresse, excusez capitaine, à ce qu'il prétend. Il vous l'aurait volée avec un coquin de sa trempe, dans une caverne d'en-bas de la Colombie, et le chef facteur veut s'en servir comme d'un otage pour obliger les Clallomes à vous expulser du territoire; j'ai entendu tout ça de mes propres oreilles, oui bien, je le jure, votre serviteur!

—Ouaskèma serait ici! s'écria Villefranche.

—Ouaskèma! connais pas, dit tranquillement Nick.

—Mais cette Indienne, l'avez-vous vue?

—Comme je vous vois, capitaine. Elle est fichûment appétissante quoiqu'elle souffre de l'épaule. Il y a aussi une petite fille blanche qu'ils ont logée, avec elle, dans la prison. Celle-là c'est une prise de Joe, le bras droit de Pad.

—Merellum! murmura Poignet-d'Acier.

—Tout juste, capitaine; on l'appelle comme ça.

—Que diable en veulent-ils faire?

—Je vous l'ai dit, des otages. On les aurait peut-être relâchées parce qu'on vous croyait mort, mais maintenant que vous êtes en vie! C'est comme mon grand-père, quand…

—Il faut les tirer de là, Nick, dit brusquement Poignet-d'Acier.

—Avec plaisir, capitaine, mais ça n'est pas facile.

—Je sommerai le chef facteur de les remettre en liberté.

—Mauvais moyen, mauvais moyen! On vous coffrera avec elles. D'ailleurs, le chef facteur est absent.

—J'attendrai.

—Dieu bénisse votre simplicité! Ce serait votre ruine, capitaine.
Suivez plutôt mon conseil.

—Voyons?

—Vous connaissez Pad?

—Pad! qu'est-ce que c'est que ca?

—Eh! mais le Chinouk en question.

—Oui, je le connais. Il m'a vendu une pépite d'or, en me disant qu'il avait découvert une mine, qu'il m'y conduirait… Depuis je ne l'ai pas revu.

—C'est un piège, pas autre chose. En fait de mines d'or, Pad n'a découvert que la caisse de la Compagnie.

—Vous parliez d'un plan, Nick?

—Oui, capitaine. Le voici. Rentrez à la factorerie. Vous irez trouver Pad, et, faisant semblant de ne rien savoir, vous lui offrirez une grosse somme pour vous mener à la mine d'or. Il acceptera, pour le certain. Ajoutez que vous désireriez vous mettre en route le plus tôt possible, cette nuit même, et être escorté d'un bon voyageur qu'il choisirait. Il vous demandera si vous avez des chevaux…

—Mais je n'en ai pas?

—C'est précisément le point capital. Comme vous n'avez pas de chevaux, vous le prierez d'en acheter quatre au sous-chef.

—Cela coûtera cher…

—Laissez, capitaine; il n'exigera pas d'argent comptant, espérant que votre assassinat lui sera payé en belles et bonnes livres par la Compagnie. Il n'y a pas de chevaux disponibles au fort. Il sera nécessaire qu'il en aille chercher à la fumerie du Samson, de l'autre côté de la rivière Caoulis et à dix milles d'ici. Joe le suivra probablement pour l'aider à ramener les chevaux, et pendant ce temps…

—Pendant ce temps, Nick?

—Je cherche capitaine, je cherche, répondit le trappeur du ton traînard et impatienté d'un homme qui court après le fil de ses idées. Ah! c'est ça, je reprends la piste, ô Dieu oui! D'abord, je ferai griller une tranche de venaison. Vous inviterez Pad à en manger un morceau.

—Cet homme… commença Poignet-d'Acier avec dégoût.

—Il refusera, capitaine, il refusera. Il n'aime pas assez Nick Whiffles pour oser dévorer à la barbe de Nick Whiffles le gibier de Nick Whiffles. Le voilà parti avec Joe. On mange, on boit, on conte des histoires; vous dites bonsoir à la société, comme si vous étiez fatigué, et vous vous coulez derrière la grande salle. La, vous remarquez une petite fenêtre avec une grille de fer. La grille est solide, mais vous avez un poignet, un poignet capitaine…

—Si j'arrache la grille, on m'entendra, Nick.

—Non, car nous ferons un bruit d'enfer dans la salle. Je tâcherai même de soulever une querelle. Infortune et Calamite vont rentrer dans la cour avec nous. Je leur dirai un mot. Ils aboieront comme des tonnerres, mais ne vous mordront pas, tout en empêchant celui-ci ou celui-là de vous déranger dans votre petite besogne. Après avoir, durant le vacarme, enlevé un barreau ou deux, vous lèverez le pied avec votre engagé. Je me charge du reste.

—On nous poursuivra.

—Sans doute. Aussi prendrez-vous mon cheval et celui de Louis-le-Bon.

—Et vous, Nick?

—Ne vous occupez pas de nous. Nous irons avec ces deux filles visiter les Clallomes; du reste, pour tout dire, la grande m'accommoderait assez; c'est une fantaisie que j'ai depuis bien des années, oui bien, je le jure, votre serviteur.

Poignet-d'Acier prit une bourse et la tendit au trappeur.

—Ah! capitaine, s'écria celui-ci d'un ton facile, est-ce que vous voulez que nous nous brouillions?

—N'en parlons plus, et à charge de revanche, ami Nick.

—Trop heureux de vous être agréable une fois dans ma vie, capitaine.

—Mais, objecta Villefranche, la porte du fort sera fermée.

—Vous direz au trappeur de garde que vous voulez aller au-devant des chevaux. Une gorgée de rhum, et vous ouvrira.

—Et vous?

—Soyez donc sans inquiétude, puisque je prends tout sur moi. Qui est-ce qui a jamais vu Nick Whiffles rester dans une maudite petite difficulté? Au surplus, nous sommes ici une douzaine de francs trappeurs, et si vous y consentiez, capitaine…

—Non, non, pas de violence, Nick.

—Tenez, prenez ce cuissot de daim, moi je prends l'autre, et rentrons.

Les choses marchèrent au gré de leurs désirs. Pad et Joe tombèrent dans le piège. Ils partirent pour la fumerie. Une bruyante dispute survint entre deux trappeurs. Elle détermina une rixe générale; et, tandis qu'on se battait dans la salle, et que les chiens de Nick hurlaient dans la cour, Poignet-d'Acier descellait, en un tour de sa puissante main, la grille de la croisée de la pièce où étaient recluses Ouaskèma et Merellum.

Ensuite il se glissa près du trappeur qui gardait l'entrée du fort. Celui-ci, faisant des difficultés pour livrer le passage, Villefranche lui offrit une goutte de spiritueux. La sentinelle refusa. Le capitaine, qui s'était préparé à une résistance, lui appliqua lestement un bâillon sur la bouche, ouvrit la porte sans quitter le malheureux factionnaire, l'entraîna au dehors, l'attacha à un arbre à quelques centaines de pas de la factorerie, et, sautant sur le cheval de Nick, pendant que Jacques enfourchait celui de Louis-le-Bon, remonta, bride abattue, le cours de la rivière Caoulis.