CHAPITRE XIII
LA FUITE
Après deux heures d'une course effrénée, ils ralentirent l'allure de leurs chevaux, pour les laisser souffler.
La nuit était froide, mais sereine, resplendissante de clarté. Au firmament, des milliers de mondes étoilés scintillaient, fixes à leur poste, ou glissaient dans l'espace, en marquant l'azur céleste d'un sillon lacté, aussitôt évanoui que tracé. L'air avait une sonorité qui redisait tous les sons à plusieurs milles à la ronde. C'était la trompette du ouaouaron, la grosse grenouille américaine; le frétillement des ondes de la Caoulis sur ses larges battures; plus loin, le bramement des daims conviant leurs femelles à d'amoureux ébats; et, de temps en temps, le meuglement d'un taureau sauvage, ou le bêlement d'un grosses-cornes apportaient des notes, ou puissantes ou plaintives, au nocturne concert auquel se mêlaient encore le gloussement de la poule des prairies, le glougloutement de la dinde, et, parfois, sinistre déchirement, effroyable cacophonie, le cri de fausset aigu, strident du carcajou, le tigre du désert américain.
La plaine, à perte de vue, semblait poudrée de poussière de diamant, tant sa flottante mantille était constellée de lucioles. Venues sur les ailes de la brise septentrionale, des senteurs pénétrantes de foin en fleur et de résine saisissaient l'odorat.
Il y avait dans ces solitudes, dans ces bruits, dans ces parfums, une forte poésie qui captivait le coeur, le remuait profondément et lui rappelait, avec un empire irrésistible, qu'il est un Dieu père et souverain maître de la création entière.
—Ce que j'éprouve est singulier, murmura Villefranche, s'accoudant sur le pommeau de sa selle, tandis que sa monture, le cou allongé vers le gazon, allait d'un pas nonchalant et reniflait les fraîches exhalaisons du sol ou émondait, çà et là, quelque jeune pousse d'arbousier.
Jacques chevauchait derrière, d'un air attristé aussi.
—Il me semble, continua le premier, que ma vie n'a pas été tout à fait ce qu'elle aurait dû être. Cette femme, après tout, avait été plus malheureuse que coupable. Qui n'a pas des faiblesses, des égarements, ici-bas? N'en ai-je pas eu, moi? Quel droit avais-je donc de la faire mourir, froidement, lentement, à petit feu, en humant les acres odeurs de ma vengeance! Et ma fille, pauvre enfant innocente, ma victime, encore! Et mes petits-enfants…
—Ah! si monsieur voulait? hasarda Jacques qui avait entendu ce monologue et doucement poussé son cheval côté à côte avec celui de Poignet-d'Acier.
—Eh Bien! quoi? plutôt pour chercher une diversion à ses poignantes réflexions que pour entendre un avis.
—Je voulais dire à monsieur que nous retournerions au Canada, dit
Jacques intimidé par la sécheresse de la réponse.
—Au Canada! Oui, nous y retournerons, Jacques, mais quand j'aurai de l'or! quand j'aurai les moyens de l'arracher aux Anglais, ces misérables qui nous ont tout volé, notre sol, nos richesses, nos emplois, tout, jusqu'à notre honneur!
Il prononça ces paroles avec un accent de haine et d'amertume indicibles.
—Alors, jamais Jacques ne reverra sa patrie! dit le vieux serviteur en hochant mélancoliquement la tête.
—Et pourquoi pas?
—Non, monsieur, non. Il y a quelque chose en moi qui me dit que ma dernière heure ne tardera pas à sonner.
—Bah! des fantômes; tu es encore vert et vigoureux comme à vingt-cinq ans!
—Ça ne fait rien, monsieur, je sens ça là! dit Jacques en frappant sur son coeur. Et puis j'ai en un rêve, la nuit dernière; j'ai vu…
—Chimère! chimère Tu serais destiné à vivre comme Mathusalem que tu ne te porterais pas mieux. Allons, buvons un coup de tafia, ça chassera ces diables bleus de ton cerveau, mon camarade. Moi aussi, j'ai besoin de réchauffant, car je me sens tout sens dessus dessous ce soir.
Et, après avoir avalé quelques gouttes de rhum, il reprit:
—Ah! ça, dis-moi, comment trouves-tu le tour que j'ai joué aux commichons de la Compagnie de la baie d'Hudson? Leur ai-je un peu bien rendu ce qu'ils m'avaient prêté? Les vaniteux! s'imaginer qu'ils en peuvent remontrer à Poignet-d'Acier!
—Vous avez eu, monsieur, en entrant au fort, une hardiesse…
—La hardiesse, Jacques, sois-en persuadé, allât-elle jusqu'à l'imprudence, est, au milieu des civilisés tout aussi bien que des sauvages, cent fois préférable à la timidité. Un homme hardi, même quand on le taxe d'effronterie, finit toujours par arriver à son but; un poltron, un homme scrupuleux, ne réussit jamais.
—Mais, monsieur, je ne vois pas quel besoin vous aviez d'entrer à la factorerie Caoulis.
—Au contraire, Jacques; nos intérêts me commandaient de m'y arrêter. Ne te souviens-tu pas que les empreintes laissées au bas de notre caverne étaient celles de deux blancs, qui nous enlevèrent Ouaskèma pendant que nous cherchions à découvrir ou ils étaient?
—Sûrement, monsieur, sûrement, je m'en souviens.
—Alors qui pouvaient être ces gens, sinon des employés de la Compagnie?
—Tout juste, monsieur.
—Quand je me suis aperçu que, non contents de nous ravir l'Indienne, ils nous avaient volé nos chevaux, j'ai résolu d'aller droit chez eux pour avoir raison de leur insolence. Oh! je me doutais bien que le coup partait du fort Caoulis.
—Vous avez donc retrouvé…
—Ouaskèma et Merellum, que les coquins avaient prises pour en faire des otages. Ils les avaient, ma foi, mises en prison! Mais j'espère qu'à l'heure qu'il est toutes deux ont pris la clef des champs, car j'ai brisé la grille de leur cachot; Nick Whiffles s'est chargé de les reconduire chez les Clallomes, et Nick Whiffles n'est pas homme à manquer à sa parole.
—Pour cela, non, monsieur. Mais…
—Oh! elles sont en sûreté! dit Villefranche en rassemblant les rênes de son poney.
—Oserais-je, monsieur…, commença Jacques.—Ose, parbleu!
—Vous demander où nous dirigeons nos pas à présent?
—C'est plus que je ne pourrais te dire. Mais nous abandonnons, pour quelque temps au moins, la Colombie. J'ai serré partie dans la cache de notre cabane incendiée, partie dans les profondeurs de la caverne et près d'une issue secrète qui débouche à un mille du fleuve, les valeurs que j'ai gagnées depuis six ans que nous faisons la traite des pelleteries, ainsi que certains objets et papiers précieux; maintenant nous monterons vers le détroit de Juan-de-Fuca, entre la terre-ferme et l'île Vancouver. De ce côté, m'ont dit des sauvages et des voyageurs, surtout le long de la rivière Frazer, au 490 de latitude environ, on a trouvé de l'or. Et avec de l'or, vois-tu, Jacques, on fait des hommes ce qu'on veut, des rois ou des esclaves, on renouvelle la face, la forme des nations; on change le vice en vertu et réciproquement; nous délivrerons le Canada du joug anglais, et si nous ne créons pas une république, nous replanterons chez nous le glorieux drapeau de la France!
—Ah! monsieur, ce serait bien beau! Je voudrais bien vivre assez d'années pour voir ça dit le vieillard avec, enthousiasme. Pas de république, mais le gouvernement de la France, notre mère-patrie, que nous chérissons toujours, et tous les enfants du Canada vous béniront, monsieur!
—Tu n'es pas fatigué? dit brusquement Villefranche, qui peut-être se reprochait déjà ce moment d'expansion.
—Non, monsieur.
—Bon, nous ferons encore une couple de lieues et mettrons pied à terre pour passer la unit, car il ne faut pas éreinter nos chevaux, qui auront probablement une rude traite à fournir demain. On nous donnera la chasse.
Ils piquèrent leurs montures, et, après une heure de marche rapide, firent halte, dans un vallon ombragé par de grands chênes et arrosé par un ruisseau. Ils dessellèrent et débridèrent les ponies, et les ayant entravés, de pour qu'ils ne s'égarassent, ils se couchèrent, après avoir soupé avec des shanatanques, sorte de chardon dont la racine, très-farineuse, a le goût du sucre.
Jacques aurait désiré allumer du feu, autant pour cuire les shanatanques que pour tenir à distance les loups et les animaux dangereux; mais Poignet-d'Acier s'y opposa en objectant que la flamme ou même la fumée pourrait révéler leur présence à l'ennemi, si, comme c'était présumable, les gens de la Compagnie de la baie d'Hudson étaient déjà à leur poursuite.
Villefranche avait résolu de faire sentinelle, mais la lassitude l'emporta sur sa résolution et il s'endormit d'un sommeil lourd et agité. Des hennissements de terreur et des jappements redoublés, suivis d'un coup de feu, l'éveillèrent. Il se leva en sursaut. La lune argentait le vallon. Jacques était debout; il rechargeait sa carabine.
—Malheureux! qu'as-tu fait? s'écria l'aventurier.
—Monsieur, ce sont les coyotes!
—Et quand ce seraient les coyotes?
—Ne les voyez-vous donc pas qui dévorent nos pauvres chevaux?
—Jacques, tu as commis une grande imprudence, dit Villefranche avec plus de calme; si les commis de la Compagnie rôdent, par hasard, dans les environs, nous sommes perdus. Ton coup de fusil les attirera sur nous.
—Mais nos chevaux, monsieur! nos chevaux!
—Il n'y faut plus penser; cette bande de loups affamés qui s'est jetée sur eux ne leur fera pas de quartier et ce serait folie de songer à les secourir. Les coyotes sont trop nombreux. D'ailleurs, ils ont déjà presque achevé nos bêtes.
En effet, les ponies, attaqués par une légion de loups blancs, n'avaient pu fuir à cause de leurs entraves, et, après une courte résistance, ils tombaient sous les dents des terribles carnassiers, dont les aboiements précipités couvraient leur râle d'agonie.
—Qu'allons-nous faire, monsieur? demanda Jacques.
—Serrer les selles dans quelque trou de rocher sur le lord de la rivière, prendre les brides avec nous, elles peuvent nous servir, et décamper au plus vite.
—Si j' écorchais le coyote que j'ai tué; en mettant les brides dans sa peau, que je porterais comme une besace derrière mon dos, ça nous embarrasserait moins.
L'animal dépouillé et sa robe arrangée en sac, où Jacques plaça les brides, les fugitifs logèrent les deux selles dans une grotte, autour de laquelle ils cassèrent quelques épines pour la reconnaître, et continuèrent leur route vers le nord-est.
L'aurore commençait à poindre. Le repos qu'avaient pris Villefranche et Jacques, joint à cette vigueur nouvelle que donne au corps les arômes du matin, achevèrent de les réconforter. Les douces heures du matin! il n'y a rien de comparable, comme l'a dit un poète anglais. C'est la jeunesse du jour et l'enfance de toutes les choses qui sont belles. La fraîcheur, la fraîcheur immaculée du premier âge colore la nature au moment où l'aube paraît; l'air semble souffler l'innocence et la vérité; la lumière elle-même parle d'espérance, de bonheur pur. Où est-il celui qui, amant de la beauté, de l'éclat, ne jouit pas des premières heures du matin?
Poignet-d'Acier était presque gai et Jacques moins sombre que la veille. Ils marchaient l'un et l'autre d'un pas relevé en foulant aux pieds les opulents gazons qui ourlent les bords de la Caoulis.
Le temps ne laissait rien à désirer, le gibier de plume et de poil ne manquait pas. La journée se passa joyeusement.
Le lendemain, ils arrivèrent à un embranchement de la rivière qui descendait du mont Sainte-Hélène, dont le pic altier, éternellement couronné de neige, se dressait superbement à quelques lieues sur leur gauche.
Depuis plusieurs années Poignet-d'Acier se proposait d'explorer les cours d'eau qui serpentent à sa base. Il pensait avec raison que le terrain renfermait des strates ou des gangues aurifères. Mais le désir de bien assurer auparavant sa position dans la Colombia lui avait fait ajourner jusque-là la réalisation de ce projet. Car ce n'était pas tout que de découvrir une mine d'or; sur le territoire de la Compagnie de la baie d'Hudson, et au milieu de bataillons des trappeurs libres qui sillonnaient incessamment ces contrées, fallait, pour exploiter la découverte, un nombre d'hommes considérable, dévoués jusqu'à la mort et prêts à résister à toute espèce d'agression. Poignet-d'Acier, alors seulement, possédait une bande assez forte, répandue, par petits postes de quatre ou cinq sur le littoral du Rio Columbia, pour tenter, avec quelque chance de succès, une pareille entreprise. Canadiens la plupart, ces gens, sans être initiés à ses secrets, savaient qu'il travaillait à chasser du pays leurs ennemis jurés, les Anglais, et il n'est pas un d'eux qui ne se fût laissé torturer plutôt que de le trahir.
Au point de jonction des deux cours d'eau, la Caoulis a environ un mille de large. Elle est extrêmement rapide, peu profonde en certaines places, creusée en gouffres insondables dans d'autres, caillouteuse le plus souvent et jalonnée de roches aiguës sur toute sa largeur.
A son aspect, on conçoit qu'elle est le produit d'une révolution souterraine, et qu'on entre dans une région volcanique dont le mont Sainte-Hélène est l'Etna.
—Nous allons traverser ici, dit Villefranche en indiquant du doigt la bifurcation.
—Traverser ici, monsieur! répondit Jacques en regardant son maître avec un étonnement inexprimable.
—Est-ce que tu aurais peur?
—Mais… Oh! non, monsieur; mais ça ne me parait guère possible.
—Il n'y a rien d'impossible à un trappeur Jacques.
—Je sais bien que monsieur peut tout ce qu'il veut.
—D'abord, écoute-moi; il n'est pas malaisé d'aborder à cet îlot que tu vois au milieu de la rivière. On distingue le fond, il y a de l'eau jusqu'aux aisselles au plus, et, quoique le courant soit impétueux, en nous soutenant l'un l'autre, nous y arriverons sans encombre.
—Mais au delà, monsieur, ça ne parait plus guéable?
—Tu as raison, Jacques. Nous nous mettrons à la nage.
—A la nage, monsieur! les flots nous entraîneront sur cette chute que nous avons côtoyée il y a cinq minutes?
—Sois sans crainte, j'ai un moyen. As-tu les brides?
—Oui, monsieur, dans le sac.
—Bon; place ta carabine sur ton épaule gauche pour qu'elle ne se mouille pas, et, avec ton bras droit, appuie-toi fermement à mon bras gauche. Tu y es? Bien; comme cela, avançons d'un même pas; nos deux corps en ligne offriront une double résistance à la vague. Gare à ta corne à poudre, qu'elle ne trempe pas!
—Ça va tout seul, murmurait Jacques en marchant dans le lit du fleuve, serré contre Villefranche, qui, assurant chacun de ses pas, étançonnait, si je puis m'exprimer ainsi, son compagnon et le remettait en équilibre toutes les fois que le courant le faisait chanceler ou que son pied posait à faux sur un caillou glissant.
L'îlot atteint, ils se trouvèrent devant un de ces trous, véritables abîmes dont j'ai parlé tout à l'heure. Les eaux s'y engouffraient en tourbillonnant avec un bruit infernal.
—Qu'est-ce que je vous disais, monsieur? Nous ne pourrons pas franchir cet entonnoir-la? fit Jacques d'un air désolé.
Villefranche sourit.
—Tu vas voir que si, répliqua-t-il. Donne-moi ton sac.
De l'autre côté de la fosse, à vingt pieds de distance, s'élevait un rocher effilé, avec des dents aiguës comme des crochets.
Le capitaine prit les deux brides dans le sac, les attacha solidement ensemble, fit un noeud coulant à l'une des extrémités, roula l'autre autour de son poignet gauche, plia le tout en bandes de deux à trois pieds de long, et, saisissant légèrement le noeud coulant entre le ponce et l'index de la main droite, lança ce lasso improvisé dans l'espace. Le noeud coulant vola par-dessus le gouffre, tomba sur le rocher et s'accrocha à l'une des arêtes.
—Maintenant, dit Villefranche à son domestique, jette-toi à la nage; en t'aidant de cette longe, dont je tiens un bout, tu n'auras pas de peine à gagner le chicot, où tu m'attendras.
—Mais vous, monsieur?
—Sois donc tranquille; je t'aurai rejoint avant cinq minutes.
Moitié en nageant, moitié en se cramponnant à la corde, Jacques parvint, quoique avec de grandes difficultés, à franchir la fosse. Poignet-d'Acier alors assujettit la lanière à une racine de pin, puis il traversa par le même moyen et avec autant de bonheur que son domestique.
—Mais à présent comment allons-nous faire, car voici au delà de ce bas-fond un autre entonnoir non moins dangereux que le premier? dit Jacques.
—Attends, dit Villefranche.
Il arma sa carabine, ajusta le bout du lasso fixe à la racine du sapin, le coup partit et la corde, coupée, flotta au cours de l'eau.
Il avait accompli cet acte en quelques secondes.
—Maintenant, dit-il, retire la bride. S'il nous reste des endroits périlleux tu sauras en faire usage.
Une heure après, ils étaient sur la rive méridionale de la branche sud de la Caoulis.
Cette rive, formée de roches noirâtres de schiste bitumineux, n'avait ni le gazon vert, serré, plantureux, ni les bouquets d'arbres feuillus qui émaillaient et panachaient la contrée qu'ils venaient de parcourir. Quelques pins rabougris, jaunis par le soleil, étalaient çà et là leurs rameaux squelettiques sur de grandes touffes d'herbes desséchées ou des rizières sauvages, déjà brûlées jusqu'à leurs racines. Des collines abruptes, dominées par le mont Sainte-Hélène et entrecoupées par des plaines de sable, que marquetaient de larges stratifications de hornblende et d'ardoises talqueuses, fermaient l'horizon. Un ciel, d'un rouge pâle, terne et inflexible comme le métal, complétait la désolation de cette scène dont le tableau serrait le coeur.
—Fais du feu, Jacques, dit Villefranche en abordant. Pendant ce temps, j'abattrai quelques pièces de gibier.
Il descendit la rivière et revint bientôt.
—Qu'y a-t-il, monsieur? s'enquit le domestique.
—J'ai aperçu deux bisons dans une coulée; donne-moi la peau du coyote.
L'ayant reçue, il s'en revêtit et reprit le chemin qu'il avait précédemment suivi.
A cinq ou six cents mètres du lieu où ils étaient campés se déroulait une gorge étroite, humide, tapissée de plantes fourragères. Là, paissaient indolemment deux buffles, mâle et femelle. Villefranche, déguisé dans sa peau, se traîna doucement sur les pieds et sur les mains vers les ruminants, que la vue d'un loup isolé ne pouvait effaroucher. Ils se contentèrent de le regarder avec leur grand oeil placide et se remirent à tondre l'herbe.
Poignet-d'Acier attendit un moment favorable et fit coup double. Les animaux, atteints au coeur, tombèrent presque en même temps.
Le chasseur courut aussitôt à eux pour les saigner; mais, en marchant dans la coulée, il remarqua avec autant de surprise que de chagrin des empreintes récentes de sabots de chevaux, mêlées à celles des bisons.
—Les employés de la Compagnie ont passé ici aujourd'hui, murmura-t-il.
Néanmoins, il résolut de garder cette observation pour lui seul et d'établir son camp sur un rocher fort élevé d'où l'on commandait une vaste étendue de pays.
Les buffles furent dépouillés, les meilleurs morceaux de leur chair coupés en tranches minces, qu'on enterra dans le sable afin de les conserver fraîches jusqu'au lendemain, où on espérait les fumer et les enfouir dans une cache pour les besoins à venir, et les deux trappeurs, après un bon régal de bosse et de fatigue, gravirent le rocher afin d'y passer la nuit.
C'était une sorte de promontoire, taillé à pic du côté de la rivière, couvert d'herbes et de broussailles du côté de la terre.
Avec sa lunette, Poignet-d'Acier examina le paysage, mais il ne découvrit rien qui put l'inquiéter.
Assis avec Jacques à la pointe du rocher, ils regardaient soucieusement couler l'eau à leurs pieds, quand un pétillement sec et continu les fit retourner tout à coup.
—La prairie en feu! s'écria le domestique terrifié en contemplant un immense incendie qui s'était soudainement, comme par magie, déployé derrière eux et volait sur le promontoire avec la rapidité de la foudre.
D'un coup d'oeil Villefranche embrassa l'imminence du péril.
A traverser les flammes il ne fallait pas songer; sauter dans la rivière, pas plus; allumer un contre-incendie, comme cela se pratique souvent, encore moins.
Le vent soufflait violemment droit à leur face.
—Jacques, s'écria le capitaine, accroche ta carabine et ta poudrière à cette saillie, au-dessous de nous; puis, prends une de ces peaux; place-toi aussi au Nord de la roche que tu le pourras, là où elle est presque nue, et couvre-toi de la peau, le poil en dedans.
C'est notre chance unique de salut.
La conflagration les enveloppait déjà.
CHAPITRE XIV
NICK WHIFFLES ET LE DOMPTEUR-DE-BUFFLES
Merellum était remontée sur les genoux de Ouaskèma et s'y était endormie.
Longtemps l'Indienne contempla l'enfant qui, le bras droit arrondi autour de son cou, la main gauche encore engagée dans son épaisse chevelure, avait été surprise par le sommeil, au milieu de ses ébats.
Et, en voyant ce visage frais, blanc et rose, ce visage qui lui plaisait à la passion, qu'elle mangeait de baisers, Ouaskèma, la vierge clallome, sentait d'étranges émotions soulever son sein. Elle adorait Merellum. Oh! c'était bien sûr; elle l'avait reçue de sa mère mourante, une pauvre Canadienne, veuve d'un trappeur; elle l'avait adoptée, elle la faisait respecter des siens comme elle-même. Pourquoi donc Ouaskèma éprouvait-elle alors ces impressions qui agitaient fiévreusement ses serfs, allumait, par moments, la colère dans ses yeux, lui crispait les doigts si fort, que les ongles s'enfonçaient dans la chair de sa main, et lui faisait lever parfois son poing fermé sur la Petite-Hirondelle?
C'est que la jalousie était entrée dans le coeur de Ouaskèma, la vierge clallome, et qu'elle la brûlait comme un fer rouge. Oui, Ouaskèma était jalouse d'une enfant, de sa fille, de ce qu'elle aimait le mieux au monde, après lui cependant!
Elle en était jalouse! Jalousie sombre, désespérante, implacable. Implacable, d'autant plus qu'elle avait pour aliment un don physique, un hasard de la nature. Et pourtant, je répète, Ouaskèma chérissait Merellum avec une tendresse maternelle. Mais n'avez-vous jamais rencontré des mères jalouses de filles qu'elles idolâtraient? Merellum était blanche comme le lait, Ouaskèma était rouge comme l'acajou. Merellum avait le front bombé, en ligne droite avec la face, Ouaskèma l'avait renversé en arrière, à angle obtus avec le visage, et voilà le secret de cette jalousie qui la poignait en regardant dormir la petite fille.
Si j'étais comme elle, il m'aimerait!
Que de réflexions voluptueuses ou déchirantes; que d'angoisses et de félicités; que de cris étouffés derrière ce conditionnel!
La nuit vint. Nuit froide et sombre, comme je l'ai dit précédemment.
L'Indienne, chassant les mauvaises idées qui l'oppressaient ainsi qu'un cauchemar, déposa doucement la Petite-Hirondelle sur un lit de sapinage, recouvert d'une peau de buffle, et se coucha près d'elle, après l'avoir baisée au front.
Ouaskèma souffrait beaucoup moins de sa blessure. Elle ne tarda pas à s'endormir aussi à côté de Merellum.
Un violent tumulte dans la pièce voisine l'éveilla. Ouaskèma se mit sur son séant, prêta l'oreille. On se disputait, on se battait.
C'était chose trop ordinaire dans un fort de la Compagnie de la baie d'Hudson, pour que l'Indienne y attachât grande importance. Elle allait laisser retomber sa tête sur le lit, quand un bruit d'une autre espèce réexcita son attention.
La fenêtre de sa prison, dont les carreaux étaient en cuir d'elk séchés au soleil et aminci à la pierre-ponce, fut enfoncée et deux barreaux de fer qui composaient la grille, furent arrachés presque au même instant.
Ouaskèma sauta à bas de sa couche. Elle était surprise, mais non effrayée.
Quel était ce mystère? qu'allait-il en surgir?
Le fracas redoublait dans la grande salle. Au dehors, comme au dedans, des chiens aboyaient avec fureur.
L'Indienne s'approcha de Merellum, et la secoua par l'épaule.
—Debout, petite, lui dit-elle, et silence!
—Mais, tante, on ne voit pas encore clair, balbutia l'enfant en se frottant les yeux.
Ouaskèma l'enleva sur son bras droit et se plaça avec elle en face de la fenêtre, par laquelle on découvrait un pan du ciel bleu qui commençait à s'étoiler.
—Tante, tante, où allons-nous? demandait Merellum, baillant et étirant ses membres engourdis.
—Tais-toi! tais-toi!
Une tête humaine s'encadra dans la baie de la fenêtre et une voix dit en indien:
—Ohé! ma soeur!
—Que veut le visage-pâle? répliqua Ouaskèma d'un ton ferme.
—Eh! te sauver!
Pourquoi le visage-pâle veut-il me sauver?
—Parce que Poignet-d'Acier, qui a brisé cette grille, le lui a commandé, oui bien, je le…
Nick Whiffles s'arrêta court au beau milieu de sa locution favorite.
—Allons! ma soeur, reprit-il d'un ton bas et rapide, dépêchons-nous. Tu as une enfant avec toi. Donne-la-moi d'abord, que je la passe à mon cousin Louis-le-Bon, qui attend de l'autre bord. Ensuite je t'aiderai à sortir.
Ouaskèma, ne sachant trop si c'était un piège que lui tendaient ses ennemis, demeurait indécise. Le nom de Poignet-d'Acier ne suffisait pas même à la convaincre que c'était un ami qui lui parlait.
Merellum mit fin à son irrésolution.
—Nick Whiffles! Je le reconnais; n'aie pas peur, tante, s'écria-t-elle en battant des mains.
—Nick Whiffles, oui bien, je le jure, votre serviteur! fit alors, de sa bonne grosse voix, le trappeur tout joyeux de s'entendre nommer.
Cette imprudence faillit tout perdre.
Un commis, qui furetait dans la tour, saisit l'exclamation au vol. Il courut vers l'endroit d'où elle partait. Heureusement, Calamité, et Infortune faisaient une garde vigilante. Ils se jetèrent, en hurlant, sur l'employé, qui tourna lestement les talons et appela du secours.
Mais la rixe était trop chaude, trop enivrante dans la grande salle pour qu'on l'écoutât. Le sous-chef facteur, descendu de sa chambre afin de rétablir l'ordre, voyait son autorité méconnue; ses prières et ses menaces restaient sans effet; lui-même pressé, foulé, entre les turbulents, songeait plutôt à se tirer sain et sauf de la mêlée qu'à défendre les intérêts de la Compagnie, lorsqu'un des trappeurs libres s'avisa d'entonner la Marseillaise.
Quel avait été le motif et le début de la querelle?
Nul sans doute, sauf Nick, qui ne s'en souciait guère en cet instant, n'eût pu le dire. Mais, dès que ce cri:
Allons, enfants de la patrie…
eut été lancé, deux camps se formèrent comme par enchantement: les Canadiens d'un côté avec la plupart des Indiens, de l'autre, les Anglais, recrutés de quelques sauvages.
C'est que notre hymne national est encore le chant patriotique de tout ce qui parle français dans l'Amérique septentrionale entière, qu'on s'éveille, qu'on s'anime, qu'on s'enflamme à ses brûlants appels et que le jour où le Canada secouera le joug de la Grande-Bretagne, cc sera en faisant retentir les échos du Saint-Laurent des notes vibrantes de la Marseillaise.
La porte de la grande salle fut aussitôt défoncée avec une partie de la cloison. Les femmes se ruèrent effarées dans la cour du fort. Les chiens, foulés aux pieds, hurlaient, mordaient à belles dents Anglais, Peaux-Rouges et Canadiens. Les hommes vociféraient et apprêtaient leurs armes.
Pendant ce temps, Nick saisissait Merellum dans ses bras; puis, grimpant sur la ridelle d'un fourgon, adossé à la palissade, il la tendait à Louis-le-Bon, assis à califourchon entre deux piquets.
Détale vite avec elle; il y a des bateaux sur la grève. Nous nous rejoindrons à l'île Walker, lui dit Whiffles.
Louis-le-Bon attacha une lanière de cuir sous les aisselles de l'enfant et la descendit à terre. Ensuite sauta hors de l'enceinte, prit Merellum par la main, l'entraîna au bord du rio Columbia, monta avec elle dans un canot et s'éloigna à force de rames.
En une minute il avait eu fini.
—Encore une maudite petite difficulté de moins sur les épaules! marmottait Nick Whiffles, retournant à la fenêtre.
Ouaskèma l'avait franchie. Elle se tenait tapie dans l'ombre d'une encoignure. Infortune et Calamité rivalisaient d'aboiements devant elle. La cour de la factorerie était pleine de cris et de confusion.
Un coup de feu retentit.
—Castors et loutres! ça va chauffer plus dur que je ne le supposais, ajouta Nick entre ses dents. Sus aux Anglais, mes chiens! sus!
S'adressant à Ouaskèma.
—A nous deux maintenant, la belle! C'est un fameux service que Nick Whiffles va te rendre là; j'espère bien que tu l'en récompenseras, ô Dieu oui! Mais, j'y pense, impossible que tu puisses escalader ces pieux, avec ton bras blessé. Diable! c'est un inconvénient. Ah! la porte du fort est ouverte. Suis-moi de près. Les chiens nous défendront par derrière. Il faut faire une trouée au milieu de ces tapageurs. Par bonheur, on n'y voit goutte. Tu ne sera pas reconnue. Ici, Calamité! Ici, Infortune! et, si on nous touche, jouez des mâchoires, mes gaillards! Allons! vermines, rangez-vous, ou je vous assomme, c'est Nick Whiffles qui vous parle, oui bien, je le jure, votre serviteur!
Tout en monologuant à son habitude, le brave trappeur écartait avec la crosse de sa carabine les gens, hommes et femmes, Visages-Pâles ou Peaux-Rouges, Canadiens ou Anglais, qui obstruaient la cour.
Il n'était plus qu'à dix pas de l'entrée. Encore quelques efforts, et le succès couronnait son entreprise.
Mais là un obstacle imprévu l'attendait.
Un meuglement prolongé se fit subitement entendre.
—Oli-Tahara! le Dompteur-de-Buffles! les Chinouks! les Chinouks! clamèrent plusieurs voix dans la foule.
—Barricadez la porte, cria le sous-chef facteur.
Aussitôt toute dissension cessa. Chacun redoutait les Chinouks. C'était l'ennemi commun. Il fallait se réunir pour lui faire face. On obéit à l'ordre du sous-chef et la porte fut fermée.
—Tonnerre! maugréa Nick, me voilà pris entre deux feux. Mais il ne sera pas dit que je moisirai dans cette double maudite petite difficulté!
Refendant alors la foule accompagné de Ouaskèma et de ses chiens, il se faufila dans une partie de la cour où il n'y avait personne et commença un examen attentif de la palissade.
Il espérait découvrir une échelle, quelque chose qui permit à l'indienne d'atteindre le faîte. Ses perquisitions n'aboutirent à rien. Il se grattait le front, ce qui était chez lui d'une profonde contrariété, quand les deux mâtins se précipitèrent, museau bas, au pied d'un piquet et se mirent à gratter le sol.
Une faible lueur filtrait sous ce piquet et s'étalait, en forme d'éventail, sur le gazon de la cour.
Un conduit! s'écria Nick avec joie; ah! je savais bien que nous finirions par sortir de cette double maudite petite difficulté!
Effectivement, c'était un ancien conduit pour les eaux d'un évier abandonné. L'herbe avait poussé dans le ruisseau. Elle masquait à demi l'ouverture qui débouchait hors du fort.
Du courage, Calamité de l'action, Infortune! Fouillez, fouillez, mes bons toutous disait le trappeur stimulant les chiens du geste et de la voix. Lui-même s'agenouilla près d'eux, tira son couteau, et en quelques instants il eut pratiqué sous les piquets une ouverture d'un pied et demi de profondeur sur deux de large environ.
—Passe, ma soeur, dit-il à Ouaskèma en lui montrant l'orifice, tu fileras vers la berge et là tu m'attendras. Le trou n'est pas encore assez grand pour moi. Une seconde seulement et je te rattraperai.
L'Indienne ne se le fit pas répéter.
Les chiens hurlaient avec rage et voulaient s'élancer derrière elle.
Nick Whiffles les retint.
—Les chères bêtes! marmottait-il en continuant sa besogne; on dirait qu'elles flairent quelque chose.
Un second mugissement s'éleva, comme par exprès, pour lui répondre.
—Le buffle au Bois-Brûlé! dit le trappeur. Pourvu qu'il n'ait pas aperçu la squaw! Je l'aurais délivrée de la corde pour la jeter au bûcher, sans compter les maux que je me suis donné pour elle! Ça ne ferait pas du tout mon compte, ô Dieu non!
Un cri déchirant, auquel succéda un hourvari assourdissant, lui fit suspendre son travail.
Les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson, munis de torches, s'élançaient en masse hors de la factorerie.
Mais le premier cri avait été poussé par une femme. Nick Whiffles l'avait parfaitement reconnue: c'était Ouaskèma. En sortant du conduit, elle avait été saisie par deux mains vigoureuses. On l'avait brutalement assise sur le dos d'un taureau, que son ravisseur avait aussitôt enfourché en poussant l'animal vers le fleuve.
Sans hésiter, le taureau se jeta à l'eau et se mit nager.
Nulle parole n'avait été échangée entre les deux acteurs de cette scène.
Vingt éclairs, vingt coups de feu, accompagnèrent leur fuite.
—Que ma soeur n'ait aucune crainte, je ne lui veux pas de mal, dit l'homme à l'Indienne.
Elle ne répliqua point.
—Oli-Tahara, avait appris qu'elle était captive chez les Visages-Pâles. Il était venu pour la sauver. Il remercie le Grand Esprit de l'avoir assisté dans l'accomplissement de son projet.
Même silence.
Talonnant son buffle, qui ne cessait de couper l'eau en ligne directe et avec rapidité, comme s'il n'eût pas senti le fardeau qu'il portait, le métis reprit:
—Je conduirai ma soeur où elle voudra.
—Ouaskèma, répliqua froidement l'Indienne, peut elle se fier à la parole d'un demi-sang?
—Que ma soeur ordonne, elle verra si Oli-Tahara la langue croche.
—Que mon frère, alors, conduise Ouaskèma au village des Clallomes.
—Oli-Tahara obéira, répondit le Dompteur-de-Buffles d'un ton soumis.
Le silence recommença. Ils entendaient les balles siffler et ricocher dans l'eau, mais ils étaient hors de leur atteinte.
Devant le fort Caoulis, la Colombie n'a guère qu'un mille de largeur. La traversée fut courte. En abordant l'autre rive, le Bois-Brûlé arrêta son taureau et dit l'Indienne:
—Ma soeur consent-elle à ce que Oli-Tahara lui ouvre son coeur?
—Ouaskèma consent.
—J'aime ma soeur.
—Ouaskèma le sait, dit simplement la Clallome en sautant à bas du buffle.
—Ma soeur le sait et elle ne m'aime pas? Ouaskèma ne t'aime pas.
Le métis réprima un mouvement d'irritation.
—Elle en aime un autre! dit-il avec amertume. Oui, elle en aime un autre.
—Et qui ne l'aime pas! repartit-il d'un ton ironique.
—S'il ne l'aime pas, il l'aimera; Hias-soch-a-la-ti-yah l'a révélé à la vierge.
—Mais, s'écria le Bois-Brûlé mettant aussi pied à terre, si moi j'aimais ma soeur comme elle veut être aimée; si je lui donnais tous les présents qu'elle désire. Si je lui assurais l'alliance des vaillants Chinouks; si je promettais de n'avoir jamais d'autre femme qu'elle; si je lui offrais ce bison blanc, la terreur et la convoitise de tous ceux qui—Visages-Pâles et. Peaux-Rouges—habitent les bords de la Grande-Rivière?
—Ouaskèma ne t'aimerait pas, dit paisiblement la jeune file.
Et d'un ton prophétique:
—Elle en aime un autre! Elle doit être à lui s'il vit. Le Grand Esprit le lui a prédit. Elle ne fermera pas son oreille au discours du Grand Esprit.
Le Dompteur-de-Buffles était superstitieux comme tous les Bois-Brûlés.
Sa fureur tomba devant le maintien calme et imposant de la jeesukaine.
—Mais s'il mourait? hasarda-t-il.
—S'il mourait de main humaine, Ouaskèma le vengerait Hias-soch-a-la-ti-yah le lui a annoncé! repartit l'Indienne sans abandonner sa pose et son accentuation solennelle.
Le métis refoula encore son ressentiment, et dit:
—Ma soeur gardera-t-elle la mémoire de ce je lui ai fait?
—Ouaskèma oublie toujours le mal pour se rappeler le bien.
—Mais si, par accident, Poignet-d'Acier venait perdre la vie?
Elle secoua la tête.
—Que ferait ma soeur? insista le demi-sang, ne remarquant pas ce geste.
—Elle attendrait les ordres du Grand Esprit.
—Et elle ne se donnerait pas à un autre avant d'avoir revu son frère
Pas avant que le Grand Esprit lui eût parlé. Mais si mon frère veut être agréable à Ouaskèma, qu'il reprenne la direction du soleil levant et qu'il porte au chasseur blanc cette médecine que Ouaskèma à préparée pour lui.
Il hésitait.
—Mon frère refuse! s'écria l'Indienne avec mépris; mon frère est un coeur mou; il n'aime pas la vierge clallome.
—Je l'aime, et je le prouverai à Ouaskèma! répondit vivement le Dompteur-de-Buffles, saisissant un petit sac de peau qu'elle tenait à la main et le serrant dans sa poche. Avant trois nuits; Poignet-d'Acier aura la médecine.
—L'Esprit Suprême te protégera! répliqua la Clallome en disparaissant dans les profondeurs de la nuit.
Le Bois-Brûlé remonta d'un bond sur son buffle, qui exhala un long mugissement et se plongea dans le fleuve.
CHAPITRE XV
PAUVRE JACQUES
Cependant Nick Whiffles était sorti du fort par l'ouverture qu'il avait pratiquée sous la palissade. A travers l'obscurité, il aperçut le buffle blanc du métis qui s'éloignait rapidement du rivage. L'animal était encore à la portée de la carabine du trappeur. Un instant, ce dernier le coucha en joue; il allait tirer, quand une réflexion l'arrêta. Malgré toute son adresse, il pouvait manquer la bête et atteindre Ouaskèma. Si courte qu'eût été cette réflexion, elle suffit pour faire disparaître dans les ténèbres le ravisseur et sa proie.
Les gens de la factorerie avaient rouvert la porte d'entrée et se répandaient aux alentours du poste. Nick eut une idée. Il déchargea son arme en l'air en criant:
—Hola! Hé! arrivez donc, fainéants! On enlève vos prisonnières. Cette vermine de Bois-Brûlé qui commande les Chinouks! Tenez, le voyez-vous, qui se sauve avec son maudit buffle d'enfer; ô Dieu, oui! Feu dessus! Allons donc! Dépêchez!
C'est alors que retentirent les coups de fusil dont nous avons précédemment parlé.
Quand l'émoi des employés de la Compagnie se fut un peu calmé, le sous-chef facteur ordonna à quelques-uns de ses hommes de monter dans les canots et de poursuivre les fugitifs; puis s'adressant à Nick:
—Mais êtes-vous bien sûr que ce soit nos prisonnières?
—Si j'en suis sûr! comme je vous vois, bourgeois, répondit le malin trappeur, riant sous cape.
Le sous-chef hocha la tête d'un air à demi incrédule, en murmurant:
—Comment cela se pourrait-il?
—Je vais vous le dire, répliqua Nick. Calamité, Infortune et moi…
—Qu'est-ce que cela, Calamité… Infortune?…
—Mes chiens, deux bonnes bêtes, pas à votre service, bourgeois, riposta
Nick d'un ton sec.
—Alors, vos chiens et vous?
—Nous avions été éveillés par le bruit et nous étions descendus dans la cour, quand… Mais venez.
—Où?
—A deux pas, bourgeois, à deux pas.
Nick le conduisit près du trou qu'il avait creusé sous la clôture.
—Regardez-moi ça, dit-il en indiquant le passage.
—Qui a fait cette, effraction I s'écria le sous-chef, après avoir examine l'excavation à l'aide d'une torche.
—Qui a fait ça? pas Nick Whiffles, assurément, repartit le trappeur avec un accent de bonhomie qui détruisait jusqu'à l'ombre du soupçon.
—Mais enfin! commença le sous-chef en frappant impatiemment du pied.
—Vous ne me laissez pas parler, aussi, reprit l'autre.
—Alors, soyez bref.
—Je vous disais, reprit Nick que mes chiens se sont mis à flairer quelque chose dans la cour, et alors je me suis dit: Ils flairent drôlement ce soir, mes chiens. Qu'est-ce ça peut être? Un Indien, pour le certain, et un Indien qui fait un mauvais coup, encore, je les suivis, et tout à coup ils se mirent à courir et à donner de la voix comme des possédés. Donc ils avaient senti un Peau-Rouge. J'armai ma carabine, trop tard, hélas! ô Dieu, oui! car j'aperçus une squaw qui glissait comme une vipère par ce trou. Je passai aussi après elle. Et qu'est-ce que j'aperçus encore? Oli-Tahara qui emportait Ouaskèma, avec une petite fille, sur sa peste de buffle, oui bien, je le jure, votre serviteur!
—Mais comment les avez-vous reconnus au milieu de la noirceur? demanda le sous-chef, que cette version satisfaisait pas complètement.
—Reconnus! reconnus! Comment je les ai reconnus? répliqua le trappeur avec un aplomb imperturbable, est-ce que vous ne savez pas, bourgeois, que Nick Whiffles voit aussi clair la nuit que le jour?
—Alors vous les avez maladroitement manqués, car ils n'étaient qu'à quelques verges de votre carabine, dit le sous-chef, qui n'était pas fâché d'humilier devant les employés de la Compagnie un franc trappeur, réputé un des premiers tireurs du territoire de la baie d'Hudson.
—Manqués! fit Nick avec indignation et sans perdre son sang-froid, manqués! allons donc! Quand j'ai miré un objet, est-ce que je le manque jamais? Regardez-moi un peu ces marques, et dites-moi si c'est du sang d'homme ou de bête.
Du bout du pied, il indiquait quelques larges taches de sang provenant du daim qu'il avait écorché deux ou trois heures auparavant avec Poignet-d'Acier.
Cette dernière explication parut d'autant plus plausible au sous-chef facteur, que les assistants se rangeaient du côté de Nick Whiffles, les uns par affection pour lui, les autres par la malveillance ordinaire des subordonnés envers leurs supérieurs. On allait rentrer au fort, car un commis, dépêché exprès, venait de rapporter l'évasion des deux captives, quand des employés amenèrent la sentinelle que Villefranche avait, on s'en souvient, bâillonnée et attachée à un arbre, hors de l'enceinte.
—Comment! ce flibustier s'est aussi échappé? s'écria le sous-chef avec colère.
—C'est tel que je vous le dis, bourgeois, répondit la sentinelle effrayée.
—Eh bien, tu paieras pour tous! reprit le premier tout courroucé. Tu seras pendu, et pas plus tard que demain.
Les employés se regardèrent pleins de terreur.
—Excusez, bourgeois, dit Nick Whiffles, que les airs hautains n'intimidaient pas plus que, les menaces; excusez, mais si vous aviez été à la place de ce pauvre diable, je voudrais bien savoir ce que vous auriez fait contre Poignet-d'Acier, ô Dieu, oui.
—C'est vrai, ça. Il a raison, dirent quelques-uns des auditeurs.
—Taisez-vous et remontez à la factorerie! tonna le sous-chef.
—Taisez-vous! taisez-vous! on dit ça à des esclaves, mais pas à des francs trappeurs, répliqua hardiment Nick.
—Vous, si vous dites encore un mot…
—Voyons, bourgeois, ne vous faites pas plus méchant que vous n'êtes; on vous connaît, nous autres, interrompit Whiffles en lui tapant familièrement sur l'épaule. Bonsoir, les camarades; je m'en vas retourner vers les montagnes Rocheuses, oui bien, je le jure, votre serviteur!
Il siffla ses chiens et s'éloigna du côté de la Caoulis, sans que le sous-chef cherchât s'opposer à son départ.
Ce dernier revint au fort avec sa bande. Il était dévoré d'inquiétude, car à son retour de l'île Kallamet, le facteur en chef ne manquerait pas, le lendemain, de lui demander compte des prisonniers et de punir sévèrement sa négligence.
Pad et Joe arrivèrent à une heure du matin, ils amenaient quatre chevaux. On peut juger de leur déception en apprenant la fuite de Poignet-d'Acier et de Ouaskèma. Pad, dans sa fureur, accusa le sous-chef de complicité avec les fugitifs et jura de dénoncer sa conduite aux directeurs de la Compagnie. Joe, moins irritable et par conséquent meilleur conseiller, proposa de donner aussitôt la chasse à Poignet-d'Acier. Quelques renseignements fournis par la sentinelle les engagèrent à suivre le bord de la Caoulis. Ils se mirent en route, accompagnés d'une douzaine d'Indiens que leur prêta volontiers le sous-chef, pour témoigner de sa bonne volonté à les aider dans leurs recherches.
Supposant assez naturellement que le capitaine avait traversé la Caoulis en quittant le fort, Pad, qui commandait l'expédition, franchit la rivière avec sa troupe et longea la rive méridionale. Il était à cheval avec Joe et deux chefs peaux-rouges; le reste allait à pied. Leurs premières explorations furent vaines, puisque Villefranche et Jacques avaient d'abord suivi le bord septentrional du cours d'eau.
Au bout de quelques jours, les poursuivants commençaient à se dépiter et à perde patience, quand une après-midi, comme ils étaient campés dans un bouquet de mesquites, deux coups de feu successifs attirèrent l'attention de Pad.
—Sommes-nous tous ici? demanda-t-il en jetant un coup d'oeil autour de lui.
—Tous, répondit Joe.
—By the Holy Virgin, reprit l'Irlandais avec une joie sauvage; c'est alors Poignet-d'Acier qui vient de tirer. Ne bougez pas et laissez-moi faire.
Il se faufila hors des arbustes, fit un quart de mille environ en rampant sur les pieds et les mains et découvrit Villefranche en train de dépouiller les deux buffles qu'il avait abattus. Le capitaine était trop loin pour que Pad put songer à lui envoyer une balle, et le vallon était trop uni, à partir de l'endroit ou il se tenait tapi, pour qu'il put s'approcher davantage sans être remarqué. L'Irlandais ne comptait pas d'ailleurs la bravoure au nombre de ses très-rares qualités, et, savait bien que s'il manquait son ennemi, celui-ci ne le manquerait pas. Attendre et le surprendre à l'improviste lui sembla le meilleur plan. Il resta donc en observation jusqu'au moment où il vit Villefranche et Jacques monter sur le promontoire et prendre leurs dispositions pour y passer la nuit. Alors Pad retourna vers sa troupe et on tint conseil. L'effroi qu'inspirait Poignet-d'Acier était tel, que ces quatorze hommes hésitaient, sans se l'avouer, à l'attaquer de front. Les Indiens, au surplus, l'admiraient franchement et se sentaient peut-être intérieurement pour lui plus de sympathie que pour ceux qui les conduisaient, car l'intrépidité et l'audace les attirent toujours. D'un autre côté si Pad briguait l'honneur de débarrasser lui-même la Compagnie du terrible aventurier, Joe ambitionnait secrètement cet honneur. Aussi discutèrent-ils longuement et sans arriver à aucun résultat. On parla de s'emparer de lui pendant son sommeil; mais ce n'était pas facile. Poignet-d'Acier ne dormait jamais que d'un oeil. Il fut question de l'assaillir en masse; mais le capitaine avait un fusil double qui jamais ne perdait son coup de poudre, et Jacques lui-même possédait une carabine fameuse dans le Nord-Ouest. En outre, du haut de leur rocher, ils pouvaient, en s'abritant derrière quelques cailloux, tenir tête à une quinzaine d'individus, la plupart mal armés.
Enfin, Pad, qui se tourmentait le cerveau, s'écria soudainement:
—J'ai notre affaire.
—Comment cela? fit Joe.
—Oui, by Jesus-Christ, nous brûlerons vif le brigand et son engagé [19].
[Note 19: J'ai déjà dit que sur le territoire de la baie d'Hudson, comme au Canada, tous les domestiques sont désignés sous le nom d'engagés.]
—Les brûler!
—Oui, by the Holy Virgin, nous mettrons le feu à la prairie. Le rocher sur lequel ils se trouvent est inaccessible, sauf du côté de la terre; le vent souffle devant eux; ils n'échapperont pas, à moins de faire un plongeon dans la rivière, ajouta-t-il en ricanant.
—Mais qui allumera l'incendie? s'enquit encore Joe.
—Moi! Vous, vous les regarderez rôtir, ce sera drôle!
—Et s'ils sautent dans la Caoulis
—Imbécile! il n'en sera ni plus ni moins. Nous les repêcherons, voilà tout.
Ce dialogue, qui avait eu lieu en brogue (patois) irlandais, ne fut pas compris des Indiens qui pétunaient gravement, accroupis en cercle autour des deux interlocuteurs.
—Dès que tu verras les flammes environner ces deux bandits, tu viendras avec les Peaux-Rouges me rejoindre, continua Pad en se coulant comme un serpent à travers les hautes touffes d'herbes qui les séparaient du promontoire, au sommet duquel on distinguait parfaitement Villefranche et Jacques assis, le visage tourné vers la rivière.
Un quart d'heure ne s'était pas écoulé, lorsque des lueurs sinistres envahirent la prairie.
C'est alors que Poignet-d'Acier, brusquement arraché à sa méditation, et se voyant entouré par un de ces incendies qui enveloppent parfois les Plaines du Nord-Ouest avec la célérité de l'éclair, ordonna à Jacques de pendre sa poudrière et sa carabine à une saillie inférieure de la roche que le feu ne pourrait atteindre et de se coucher à terre, en se couvrant avec une peau des buffles qu'il avait tués quelques heures auparavant. C'était leur seule chance de salut, car la conflagration qui ratissait et nivelait impitoyablement le sol, ne pouvait mordre le cuir encore saignant des animaux. Villefranche lui-même l'utilisa. Etendus, l'un et l'autre au bord de l'abîme, là où la roche était presque nue, la face projetée sur le vide, afin de pouvoir respirer, ils attendirent dans un silence lugubre, troublé par le crépitement des flammes et les hurlements des sauvages, que le fléau eût passé sur leurs corps.
Au contact de cet embrasement aussi ardent que rapide, les peaux grésillèrent comme l'huile dans une poêle à frire, et se recroquevillèrent. Mais sauf une chaleur épouvantable, qui leur causa des éblouissements aux yeux, des bourdonnements dans les oreilles, et sauf quelques légères brûlures aux doigts, les deux hommes se levèrent, au bout d'une minute à peine, sans aucun mal sérieux.
Une épaisse fumée planait sur le cap. Elle était produite par les herbes vertes et les racines qui achevaient de se consumer sur la roche noircie. Au delà de ce rideau opaque, qui montait lentement vers le ciel déjà voilà par les demi-teintes du crépuscule, les Indiens poussaient des vociférations stridentes.
—Vite à nos armes! cria Villefranche en décrochant son fusil. Nous tombons d'un péril dans un autre. Allons, Jacques, du courage et de la promptitude, il faut profiter de cette fumée pour passer au milieu de nos ennemis!
—Un moment, un moment, Poignet-d'Acier, dit subitement une voix bien connue; je suis arrivé à temps, oui bien, je le jure, votre serviteur!
Et Nick Whiffles apparut au milieu des vapeurs qui tourbillonnaient sur le rocher.
—Quoi! c'est vous! répliqua Villefranche déjà sur ses gardes et prêt à faire feu.
—O Dieu oui, en chair et en os, et surtout en os, capitaine! Mais ce n'est pas l'heure de jaser comme des pies amoureuses; suivez-moi, je connais un sentier… A gauche, par ici, capitaine, par ici. Ah! c'était une maudite petite difficulté que la vôtre. Attention à cette pierre, elle n'est pas solide. Soutenez-vous à ces seines. La descente n'est pas tout à fait commode, n'est-ce pas? mais nous y arriverons Mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale, en a vu bien d'autres. Un jour… Diable, j'ai failli faire la culbute. Je vous disais donc, capitaine… Eh! veillez sûr votre engagé. Il n'a pas le pied sûr, votre engagé! C'est qu'aussi le chemin n'est pas celui du paradis. Ah! les vermines seront fièrement attrapées quand elles s'apercevront que les oiseaux ont déniché. Tenez capitaine il y a un mauvais pas. Encore un petit brin de patience et nous y serons.
Tout en causant à son habitude, le brave trappeur conduisait Villefranche et Jacques le long d'une piste étroite qui serpentait abruptement le long du pic et aboutissait au bord de la Caoulis. Cette piste sillait une pente tellement roide, qu'elle ne devait ordinairement être pratiquée que par les chèvres des montagnes et les grosses-cornes. Mais si difficultueux que fût le passage, il n'était pas impraticable pour des gens aussi brisés aux exercices du corps que l'étaient nos aventuriers.
Quand ils atteignirent le pied du cap, la nuit était venue.
Au-dessus de leurs têtes, ils entendaient les clameurs des Peaux-Rouges et la voix de Pad, qui exprimait en termes plus qu'énergiques le désappointement qu'il éprouvait de la disparition de ses victimes.
—Maintenant, capitaine, où voulez-vous aller? demanda Nick en mettant le pied dans un canot amarré à la base du rocher.
Et comme ses chiens couchés au fond de l'embarcation, grondaient sourdement:
—Silence, Calamité! silence, Infortune! ajouta-t-il d'un ton bas.
—Mon intention, répondit Poignet-d'Acier, serait de remonter la rivière mais je ne la connais guère et les ténèbres sont bien profondes. Demain, sinon ce soir, nous serons poursuivis. Il vaudrait peut-être mieux passer à l'autre rive.
—Non, dit Nick. Ils croiront que vous vous êtes jetés à!'eau. Mon opinion est qu'il faut refouler le courant sans bruit et gagner une île, où j'ai déjà campé plus d'une fois, à huit ou dix mille d'ici. Demain nous aviserons. Cela vous va-t-il, capitaine?
—Je me confie à vous, mon brave trappeur. Mais par quel hasard…
—Plus tard, capitaine, plus tard, je vous conterai ça. Embarquez.
Jacques et Villefranche s'assirent dans le canot, lequel, habilement manoeuvré par les trois chasseurs, fut bientôt hors de la portée de Pad et de sa bande.
—Et maintenant, dit alors Poignet-d'Acier, je vous écoute Nick
Whiffles. Mais, avant, laissez-moi vous remercier du service…
—Service, capitaine! Voilà un mot qui sonne toujours mal à mes oreilles. Si vous voulez que nous restions amis, ne parlez jamais de service à Nick Whiffles, oui bien, je le jure, votre serviteur! Vous savez qui vous a joué le tour de ce soir? C'est ce chien de Pad avec cette vermine de Joe et une douzaine de Peaux-Rouges. Après votre départ, ils se sont lancés sur votre piste. Je m'en doutais, j'ai surveillé leurs mouvements. J'ignorais où vous étiez et je me tenais caché derrière le gros cap, quand la clarté de l'incendie m'a mis sur votre voie. C'est simple comme vous voyez, capitaine.
—Merci, néanmoins, ami Nick, merci de tout mon coeur. Mais l'Indienne
Ouaskèma, qu'est-elle devenue?
—Oh! elle, c'est une autre histoire, répondit le trappeur d'un ton contrarié.. Je n'ai pu tout à fait la tirer de la maudite petite difficulté où vous l'aviez laissée. C'est ma faute, je suis une mule, ô Dieu, oui!
Il rapporta, non sans s'adresser force reproches, l'enlèvement de
Ouaskèma par le Dompteur-de-Buffles.
Nul obstacle nouveau ne gêna leur marche jusqu'à l'île où ils devaient passer la nuit.
Le lendemain matin, après un substantiel déjeuner dont un cygne-trompette fit les frais, ils allèrent attérir sur la rive septentrionale de la Caoulis.
Villefranche, à qui le caractère de Nick Whiffles plaisait proposa de l'associer à ses projets. Mais le trappeur était trop indépendant, trop amoureux de son libre arbitre pour se lier à une entreprise dont le résultat ne lui paraissait pas valoir les peines que coûterait l'exécution. Poignet-d'Acier fit miroiter sous ses yeux; l'or, les richesses, les plaisirs de la vie civilisée, entretenue par une grande fortune. A toutes ses tentatives pour le séduire, Nick répliqua par son son sourire moitié narquois, moitié sérieux et en disant:
—Non, non, capitaine, je ne suis pas fait pour ces sortes de jouissances. Je m'ennuierais dans les établissements comme une carpe sur le sable, ô Dieu, oui! Fournissez-moi du gibier abondant, des pêches copieuses; quelques vermines d'indiens ou d'Indiennes, de temps en temps, pour me distraire; le gazon pour matelas, le ciel pur pour édredon, et je suis l'homme le plus heureux du monde. Mais vos villes, vos règlements, vos conventions, toute la kyrielle de vos préjugés, je n'en veux pas plus que d'une carcasse de bison. Nick Whiffles a été créé pour le désert, il y demeurera jusqu'à ce que le Grand Esprit daigne l'appeler sur ses territoires de chasse, oui bien, je le jure, votre serviteur!
—Votre philosophie est peut-être la plus saine, dit Villefranche d'un ton soucieux.
—Bah! à chacun sa piste ici-bas, capitaine reprit gaîment le trappeur.
Donnez-moi la main; je vais aller voir ce que font nos Peaux-Rouges.
Ils échangèrent une poignée de main.
—Et toi, mon camarade? continua Nick en s'adressant à Jacques.
—Avec plaisir, mon cousin, répondit le vieux serviteur en serrant cordialement les doigts du trappeur dons les siens.
—Si vous aviez besoin du canot? s'enquit encore ce dernier.
—Non, mon ami, non. Il vous sera plus utile qu'à nous, répondit
Villefranche.
—Ça m'afflige pourtant, capitaine, de vous quitter comme ça, dit Nick avec un accent ému. Je vous connaissais plutôt par entendre dire que par moi-même, et, sur ma parole, j'aimerais à voyager un peu avec vous.
—Vous êtes un honnête homme, Nick, répliqua gravement Poignet-d'Acier. Moi aussi je serais content de vous compter parmi les miens. Mais, je vous l'ai dit, je ne m'appartiens pas; j'appartiens à l'idée dont je poursuis la réalisation, l'affranchissement de mon pays, et tous ceux qui m'entourent sont tenus de m'obéir aveuglement. Ils l'ont juré sur les Saints Évangiles!
—Et voilà justement où est la petite difficulté, s'écria Nick. Si ce n'était pas cela, j'irais avec vous tant que ça vous conviendrait; puis, une fois que vous me trouveriez nécessaire, comme une cinquième roue à une charrette, je vous ôterais mon casque en vous disant: «Bonsoir, capitaine!» O Dieu, oui! Mais un serment, non, ça ne me va pas, ça ne peut pas m'aller. Bah! nous nous reverrons, n'est-ce pas, capitaine? En tout cas, si vous étiez dans une diablesse de difficulté, n'oubliez pas que Nick Whiffles…
La détonation d'une arme à feu lui coupa la parole.
—Malédiction! Jacques est blessé! s'écria Villefranche en se précipitant vers son domestique qui pâlissait et portait convulsivement la main à sa cuisse.