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La Tête-Plate

Chapter 22: CHAPITRE XVII
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About This Book

An episodic frontier narrative set along the Columbia River depicts violent clashes between rival Indigenous groups, scenes of capture, ritualized torture, and scalping. A mixed‑heritage leader nicknamed Dompteur‑de‑Buffles, famed for taming a wild bull and wielding authority through strength and superstition, figures prominently. Interwoven chapters follow trappers, buffalo and whale hunts, fort confrontations, daring rescues and escapes, and shifting alliances. The prose alternates vivid action with descriptive portrayals of landscape, customs, and the harsh conditions of life on the Pacific Northwest shores.

CHAPITRE XVI

PAUVRE JACQUES (Suite)

Trois autres coups de fusil suivirent presque simultanément la première détonation. Une balle vint s'enfoncer dans la crosse de la carabine de Nick Whiffles; une autre érafla la poignée du couteau de chasse de Villefranche; la troisième lui coupa une mèche de cheveux au-dessus de l'oreille.

Infortune et Calamité bondirent hors du canot, le poil hérissé, les yeux flamboyants, en poussant des hurlements de fureur.

—En bas de la côte, jetez-vous en bas de la côte, capitaine! cria Nick, ramassant à la hâte, la carabine que la violence du choc avait fait tomber de ses mains, et se retranchant derrière une grosse roche erratique apportée par les eaux sur le rivage.

Il était environ cinq heures du matin.

Les trois aventuriers se trouvaient sur la rive septentrionale de la branche méridionale de la Caoulis vers un de ces endroits appelés cañons ou barranca, par les Espagnols et coulées par les Canadiens-Français. Ils semblait que le lit primitif de la rivière eût été desséché après une révolution terrestre et transporté par cette même révolution à quelques cents mètres au delà. Maintenant, le premier lit formait une vallée étroite dont le fond était tapissé par un riche gazon tout émaillé de petits oeillets roses, d'helianthèmes et de lupin bleu, mais dont la crête, vers le nouveau cours d'eau, était aride, caillouteuse, hérissée de ronces et d'épines.

L'autre bord, au contraire, celui qui regardait la plaine, ondulait doucement en verte prairie, parquetée de fleurs aussi embaumées que brillantes et fuyait, par molles boursouflures, plantées de tulipiers, de tamaracks ou de magnolias, jusqu'aux bornes de l'horizon.

—Ici, mes chiens! allez-vous pas vous faire assassiner comme des brutes par ces carcajoux? Nick, tandis que Villefranche aidait Jacques à s'asseoir à quelques pas du trappeur sur la déclivité de la coulée.

—Ce n'est rien, monsieur, une égratignure disait le vieux domestique.

—Voyons ça, voyons ça, dit Poignet-d'Acier.

—Ça n'en vaut pas la peine, monsieur. La balle n'a fait qu'effleurer la cuisse.

—N'importe. Je veux panser ta blessure.

Et Villefranche, déchira le pantalon de Jacques.

Le plomb, en effet, n'avait pas pénétré à l'intérieur du membre. Il avait labouré horizontalement les chairs, et, quoique le sang coulât assez abondamment, il ne paraissait pas qu'il eût lésé un organe important.

Heureusement nous en serons quittes pour la peur, mon pauvre camarade! dit Poignet-d'Acier après un examen attentif de la plaie.

—Attrape, vermine! s'écria à cet instant Nick du haut de son poste..

En même temps l'on entendit le retentissement de sa longue carabine.

—Les apercevez-vous? demanda Poignet-d'Acier qui avait pris dans son étui et appliquait sur la cuisse de Jacques un bandage enduit d'un baume particulier, pour arrêter l'effusion du sang et cicatriser la blessure.

—Si je les aperçois, capitaine!… C'est-à-dire non, je ne les aperçois plus. Le seul que j'aie aperçu débrouille maintenant ses comptes chef mon parrain[20], oui bien, je le jure, votre serviteur! répliqua Nick Whiffles de son ton goguenard.

[Note 20: On sait que les Anglais appellent souvent le diable old Nick.]

—Ce sont des Peaux-Rouges, n'est-ce pas? continua Villefranche.

—Celui que je viens de dépêcher au diable est un Peau-Rouge. Quant à ses compagnons… Ah! je distingue un blanc. C'est ce scélérat de Joe… Je m'en doutais… Ne bougez pas, capitaine, répliqua Nick faisant, avec, la paume de sa main gauche, signe Poignet-d'Acier de ne pas approcher.

Celui-ci, qui avait achevé son pansement, se préparait à rejoindre le trappeur.

—Où sont-ils donc? interrogea-t-il en s'allongeant sur la pente du canon, son fusil en avant.

—Dans un îlot, à cent verges d'ici. Je ne vois plus Joe à présent; il s'est caché dans une touffe d'oseraie, avec Pad, sans doute. Qu'il montre un peu sa tignasse et Nick Whiffles lui plombera les dents, ô Dieu! oui.

—Comment tu trouves-tu? dit Villefranche à Jacques.

—Assez bien pour vous donner un coup de main, monsieur, répliqua-t-il en se tournant sur le ventre et rampant jusqu'à la hauteur de son maître.

—Penses-tu que tu pourras marcher?

—Que oui, monsieur, que oui; car, à l'exception d'un fourmillement le long de la cuisse, je me sens aussi ingambe qu'avant l'accident.

—Tenez-vous tranquilles! dit Nick qui, après avoir rechargé sa carabine, étendu sur le dos, pour ne pas se découvrir aux ennemis, s'était remis en position et fouillait du regard un massif d'osiers et de saules, bordant une petite île distante d'environ cent pas de la rive.

Pendant cinq minutes il y eut un silence profond, troublé seulement par le frémissement de la brise matinale dans le feuillage et le clapotis des eaux sur la grève.

Tout à coup le cri aigu d'une orfraie déchira l'espace. Il était assez éloigné et semblait partir de l'autre côté de la rivière.

Deux autres cris, semblables au premier, mais plus rapprochés, lui répondirent.

—Les bandits qui s'appellent! exclama Nick. Je ne me suis pas trompé.
C'est Pad et Joe qui sont dans l'île.

Leur bande est encore sur l'autre bord. Nous avons de la chance. Si l'un de ces deux coquins tendait donc le bec! Ça commence à me tarabuster de rester ainsi immobile comme un colimaçon dans sa coquille.

—Combien m'avez-vous dit qu'ils étaient en tout? s'enquit Villefranche.

—Une quinzaine au plus, capitaine.

—Alors nous ne saurions résister. Il vaut mieux, à mon avis, nous glisser tous les trois dans la coulée et filer au plus vite, car les deux bandes vont se rejoindre et elles nous écraseront par le nombre.

—Fuir devant ces reptiles quand nous avons de la poudre et des balles! Je ne vous reconnais plus, capitaine, ô Dieu, non! répliqua Nick surpris. Est-ce que vous ne pourriez pas creuser, avec votre couteau, un trou dans lequel vous et votre engagé vous vous mettriez en embuscade comme moi? A nous trois, nous viendrions facilement à bout de cette clique?

—Et s'ils étaient renforcés par un autre parti de la Compagnie? objecta
Villefranche.

—Je n'y songeais pas, capitaine, et vous pourriez bien avoir raison, répondit le trappeur en hochant la tête.

—Voici mon plan, reprit Villefranche. Tenez-vous toujours au guet. Je descendrai dans le cañon ou je couperai trois branches d'arbres. Nous les planterons derrière votre roche en les surmontant de nos chapeaux. Puis nous détalerons.

—Compris, capitaine, compris; oui bien, je le jure, votre serviteur! Les vermines ont assez peur de nous deux pour tirer pendant une heure sur nos casques avant d'oser aborder.

De nouveau, la plainte lugubre dune orfraie s'éleva par delà l'îlot, et de nouveau il fut répliqué, en écho, du sein des oseraies.

Mais, à ce moment, Nick Whiffles affermit sa carabine contre son épaule, mira une second, pressa la détente et le coup partit.

Un corps humain sauta en l'air et retomba dans la Caoulis.

Deux petits jets de fumée, deux éclairs, une double détonation jaillirent aussitôt et une arête de la roche qui abritait Nick, frappée de deux balles, fut brisée en fragments qui s'éparpillèrent sur sa chemise de chasse.

—Ne dirait-on pas que, pour me punir de leur maladresse, ces chats sauvages ont envie de m'aveugler? s'écria-t-il plaisamment. Il parait, cependant, que Pad et Joe ne sont pas seuls dans l'île, car voici encore un nigaud d'Indien débarrassé des maudites petites difficultés de ce monde.

—Vous n'êtes pas blessé, au moins? lui dit Villefranche.

—Blessé, moi! Qui est-ce qui a jamais blessé, Nick Whiffles?

—Bon, je cours chercher les branchages.

—Allons, dit le trappeur à ses chiens, en leur Indiquant le fond de la coulée, en avant, vous autres!

Infortune et Calamité s'élancèrent à la suite de Villefranche, en se tenant, avec un instinct merveilleux, dans la ligne que couvrait la roche. Poignet-d'Acier revint bientôt avec trois rameaux. Il les tendit à Nick, qui les ficha en terre, derrière son rempart improvisé, et les coiffa de son casque de loutre et des chapeaux de Villefranche et de Jacques, de façon qu'au loin on pouvait s'imaginer que les trois aventuriers étaient couchés derrière la pierre. Ensuite, il gagna le versant de la côte à reculons, et, cinq minutes après, il arpentait à grands pas, la coulée avec, ses deux compagnons.

Plusieurs coups de fusil, tirés successivement au-dessus du cañon, leur apprirent que le stratagème avait réussi.

Quoiqu'il souffrit vivement de sa blessure, Jacques marchait sans se plaindre.

Vers midi, on s'arrêta pour se restaurer. Les débris du cygne que Nick avait emportés dans sa carnassière et quelques gorgées d'eau coupée de tafia composèrent le repas, puis les trois chasseurs se remirent en route.

Poignet-d'Acier remarquait avec satisfaction que la coulée s'enfonçait dans les terres; et, quoique ses bords devinssent de plus en plus escarpés, et fussent formés, le plus souvent, par des rochers à pic infranchissables, il se flattait de trouver, vers la tombée de la nuit, un passage qui le conduirait aisément au sommet, soit à gauche, soit à droite.

Son but était de camper sur une hauteur, derrière des broussailles, afin de pouvoir surveiller les mouvements de leurs ennemis, si, comme il était probable, ils les avaient poursuivis dans le cañon.

Mais la nuit arriva sans qu'il découvrit le passage. La gorge se creusait davantage; ses murailles s'enhaussaient de chaque côté; elles avaient plusieurs centaines de pieds d'élévation. On eût dit tantôt que l'énorme fissure, qui les séparait, avait été tranchée, d'un seul coup, dans le roc vif, et tantôt qu'elle avait été lacérée par la main de quelque sombre génie, dans un moment de fureur. Parfois aussi un torrent fougueux rayait de vif-argent ces falaises noirâtres et tombait dans la barranca avec des rugissements formidables. Le vacarme était tel que les voyageurs n'entendaient plus le son de leurs voix. Parfois encore le précipice se fermait presque par en haut; l'on n'apercevait plus qu'un étroit ruban de ciel bleu, large de quelques pieds à peine, et il fallait avancer dans l'obscurité sous des masses de granit surplombant et dont des quartiers énormes, détachés de la voûte, obstruaient çà et là la voie, comme pour prévenir nos aventuriers que la mort les menaçait à chaque pas.

Ils ne causaient qu'à de rares intervalles. Villefranche était soucieux; il songeait au but de son expédition Jacques était tourmenté par la fièvre. Nick Whiffles lui-même semblait avoir perdu la meilleure partie de sa jovialité habituelle. Il se contentait de siffloter l'air national des Américains: Yankee Doodle sur un ton impossible, et d'interpeller de temps en temps ses chiens.

Vers neuf heures, Poignet-d'Acier renonça à l'espoir de rencontrer l'issue qu'il désirait tant.

Ils étaient parvenus à l'extrémité d'un des souterrains dont je viens de parler, et les ténèbres avaient déjà une intensité qui ne permettait plus de cheminer sans péril, car la route était interceptée, en plusieurs points, par des fondrières d'une profondeur incalculable.

—Nous allons camper ici, dit le capitaine, en désignant une sorte de niche formée par le retrait de la roche. Avec quelques pierres entassées les unes sur les autres, devant nous, les Indiens ne nous découvriront pas, s'ils ont continué leur poursuite jusqu'à cette heure.

—Ma foi, ça m'arrange, capitaine, dit Nick, car mon estomac est ouvert à deux battants, et j'ai là, dans notre sac, ce porc-épic que les chiens ont pris tantôt, qui doit s'ennuyer de n'avoir pas senti encore en air de feu.

—Du feu! y pensez-vous? Un vieux trappeur comme vous ignore-t-il que la moindre clarté…?

—C'est vrai, capitaine. Ours et buffles! je l'avais oublié. C'est bien le cas de dire que la faim, est mauvaise conseillère; ô Dieu, oui! Il faut avouer pourtant que je mangerais volontiers on morceau de cette bête.

—Ce sera pour notre déjeuner, ami Nick. Demain nous trouverons probablement le loisir et le lieu pour la faire cuire. D'ailleurs, dans le jour, un petit feu nous trahira moins que la nuit. Ce soir, nous souperons avec ces cônes d'arbre à pain que j'ai ramassés dans la coulée. Mais toi, mon pauvre Jacques, commet Vas-tu? ajouta-t-il en se tournant vers son domestique.

Le vieillard, surmontant les douleurs qu'il endurait, répondit d'une voix presque assurée:

—Oh! beaucoup mieux; merci, monsieur, vous êtes bien bon de vous occuper de moi.

—Et de qui donc m'occuperais-je, sinon de toi? répondit Villefranche avec un accent de doux reproche.

—Le fait est, capitaine, que vous avez là un digne engagé, et, malgré son âge, plus courageux que ces blancs-becs qui font les fanfarons dans les forts de la Compagnie, observa Nick en tirant de son carnier un porc-épic éventra et dont il distribua les entrailles à ses chiens.

Après ce, le brave trappeur s'assit, déboucha sa gourde, avala philosophiquement une raisonnable quantité de whiskey et tendit le flacon à Jacques.

—Bois une gobe, mon cousin, ça te rafraîchira le sang, lui dit-il.

Mais le domestique refusa.

—Ah! je comprends ce que c'est reprit Nick. Nous avons un peu de fièvre. Une tasse d'eau de source nous irait mieux qu'un coup d'eau de feu. Eh bien! attends un petit brin, mon cousin, je m'en vas t'en alter chercher.

—Non, non, dit Jacques, tu es trop fatigué, mon frère.

—Fatigué! Ah! la bonne histoire! Nick Whiffles fatigué; je défie qui que ce soit de dire qu'il a jamais vu Nick Whiffles fatigué, oui bien, je le jure, votre serviteur! Debout Calamité! nez au vent, Infortune! et déterrez-moi une belle eau fraîche.

Là-dessus, il partit aussi hardiment que si le soleil l'eût éclairé de ses rayons, aussi gaiement que s'il eût fait un bon souper arrosé de liqueurs généreuses.

Jacques suça quelques baies sauvages et s'étendit sur le sol, où il ne tarda pas à s'assoupir. Villefranche, assis contre un quartier de roche, son fusil entre les jambes, monta la garde.

Au bout d'une heure, Nick Whiffles reparut. Malgré son amour pour le whiskey, il avait vidé sa gourde, afin de la remplir d'eau qu'il destinait à Jacques. L'honnête chasseur avait eu mille peines à se procurer cette eau. Mais enfin il s'était, comme il disait, tiré d'un tas de maudites difficultés et avait réussi dans son entreprise. Le vieux serviteur, agité par un violent accès de fièvre, s'éveilla au moment où Nick arrivait. Il but avec avidité et se rendormit. Poignet-d'Acier et Whiffles, après avoir causé un instant, s'étendirent côte de lui, et se livrèrent paisiblement au sommeil, assurés que la vigilance des deux chiens les mettait l'abri de toute surprise.

La nuit se passa sans alerte.

Le lendemain, aux premières lueurs de l'aurore, Poignet-d'Acier leva l'appareil qu'il avait mis sur la blessure de Jacques. En l'étudiant, il remarqua avec inquiétude que les lèvres se gonflaient et prenaient une teinte séreuse, verdâtre. Néanmoins, il dissimula son anxiété; il lava la plaie avec soin et posa un nouveau bandage. Du reste, Jacques se prétendait beaucoup mieux que la veille. On alluma du feu pour cuire le porc-épic, et, le déjeuner terminé, les fugitifs firent disparaître les traces du foyer et reprirent leur marche.

Elle dura jusque dans l'après-midi.

Le cañon offrait les mêmes accidents de terrain que le jour précédent.
Seulement, au lieu de se diriger toujours vers le Nord, il décrivait une
courbe et replongeait vers le Sud, c'est-à-dire du côte de la rivière
Caoulis. D'ailleurs, nulle part, un point où l'escalade fût possible.
Pour sortir de cette affreuse passe, il eût fallu des ailes.

La chaleur, dans le gouffre, était accablante; Jacques, épuisé de souffrances et de fatigues. Plusieurs fois, Villefranche avait voulu faire halte pour qu'il se reposât; mais toujours l'intrépide vieillard s'y était refusé.

Cependant, comme le soleil se penchait à l'horizon, ses forces l'abandonnèrent et il tomba sur le sol.

—Tu ne m'aimes pas, Jacques, lui dit Poignet-d'Acier; sans cela tu m'aurais écouté et nous nous serions arrêtés plus tôt.

—Mais, monsieur, je ne suis pas malade, balbutia le serviteur d'une voix affaiblie; c'est cette vilaine jambe qui boude le service.

—Bois quelques gouttes de ce cordial, reprit Villefranche en lui mettant dans la main une petite fiole qu'il avait extraite de son étui de fer-blanc.

Ensuite il dit à Nick:

—Si les Indiens ne sont pas à nos trousses, nous coucherons ici. Mais il faut en avoir la certitude. Aussi, mon camarade, vous rebrousserez chemin avec vos chiens jusqu'à deux ou trois milles, et moi j'irai en avant, car je présume que le débouché de la coulée n'est pas bien loin d'ici. Jacques sommeillera pendant ce temps-là.

C'était une mesure de prudence trop sage pour que le trappeur s'y opposât. Ils partirent donc, chacun dans un sens différent. Avant la chute du crépuscule, ils étaient de retour; et tous deux rapportaient de mauvaises nouvelles. Nick Whiffles avait aperçu dans le cañon une fumée, indice manifeste de la présence de leurs ennemis, et Poignet-d'Acier n'avait pas été médiocrement contrarié en découvrant, après une demi-heure de marche, que la coulée aboutissait brusquement à la Caoulis, devant un îlet où il avait aussi distingué la fumée de plusieurs feux.

—Quelle est la forme de cet îlet? demanda Nick en recevant la communication.

—Il m'a paru avoir la figure d'un triangle.

—Est-ce que, de chaque côté du cañon, il n'y a pas de grands cèdres rouges?

—Oui, et la roche est bleuâtre.

—C'est cela, c'est cela, pardieu! j'aurais dû m'en douter, s'écria le trappeur en se frappant le front.

—Vous connaissez donc…

—Si je le connais! Y a-t-il dans tout le Nord-Ouest une motte de terre que Nick Whiffles ne connaisse pas? Savez-vous ce que nous avons fait, capitaine? Eh bien! nous avons usé les cailloux pendant deux jours, pour faire dix milles, car nous sommes dix milles à peine de la place on nous étions hier matin. Le maudit cañon m'a blousé par ses diables de tours et détours, ô Dieu, oui!

—En tous cas, nous voici pris entre deux partis de sauvages. La bande s'est divisée pour mieux nous arrêter.

—De vrai, nous sommes dans une damnée petite difficulté, répliqua Nick en mâchonnant laborieusement sa chique, ce qui chez lui dénotait une vive préoccupation. Si nous n'étions que nous deux, et même si notre camarade n'était pas dans ce triste état, ça ne serait pas la mer à boire que de sortir de ce guêpier, marmotta-t-il, avec un regard compatissant à Jacques qui se désespérait du retard que sa blessure apportait leur fuite.

—Sauvez-vous, monsieur, et laissez-moi. Aussi bien, je n'en reviendrai pas! cria-t-il à Villefranche.

—Le plus souvent, qu'on t'abandonnera à ces reptiles venimeux, mon
cousin, intervint brusquement Nick. Mais je suis bête comme un opossum.
Capitaine, est-ce que vous n'avez pas une scie dans votre étui à malice?
Poignet-d'Acier ayant répondu affirmativement.

—Eh bien! reprit Nick, nous allons rire. Vous m'avez dit que l'île était ovale…

—Triangulaire.

—Triangulaire, capitaine; ovale, triangulaire, ne fait rien, au reste. Elle me connaît, cette île. C'est moi qui l'ai descendue, il y a huit jours, avec Jean-le-Bon. Nous revenions de trapper au mont Sainte-Hélène. Nos canots s'étaient perdus. Nous avons remonté l'île qui se promenait sur la rivière, et, ma foi, nous nous en sommes servis comme d'un bateau, jusqu'à la gueule de la coulée. Arrivés là, un peuplier s'est cassé, est tombé à l'eau et a arrêté notre embarcation. Comme la prairie avait l'air d'être giboyeuse, nous avons aussi stopé pour chasser…

—Mais, interrompit. Villefranche, elle doit être à cette heure occupée par des Peaux-Rouges.

—C'est bien ainsi que je l'entends, ô Dieu, oui! Dès qu'il fera noir, je prendrai votre scie, me glisserai dans l'eau et, demain matin, les vermines s'éveilleront à douze ou quinze milles d'ici. Passage gratis, capitaine; j'espère que j'aurai droit à leur reconnaissance, oui bien, je le jure, votre serviteur!

L'explication du trappeur, tout étrange qu'elle puisse paraître, ne surprit pas Villefranche, car il savait que les fleuves de l'Amérique charrient souvent des îles considérables, que le courant pousse ça et là, jusqu'à ce qu'un barrage ou un bas-fond s'oppose à sa marche. Les îles sont formées, tantôt par des arbres que le vent a renversés dans l'eau et qui se sont accumulés les uns contre les autres, puis, en se pourrissant, ont donné naissance à la végétation, et tantôt par des lambeaux de terrains que des inondations ou la violence des torrents ont insensiblement détachés de la terre ferme et finalement emportés aux caprices des flots.

On les nomme, pour cette raison, des flottantes. Il en est qui embrassent un mille et même plus de superficie.

—Est-ce décidé? demanda Nick en voyant que Poignet-d'Acier réfléchissait.

—Oui, et je vous accompagnerai, répondit-il.

—Oh! pour cela, non, non, non! j'ai dit non, capitaine. Il faut que quelqu'un veille ici; ce quelqu'un ce sera vous.

Villefranche essaya de nouvelles objections. Nick Whiffles fit la sourde oreille.

Avec deux pins rabougris, qui avaient crû dans les fissures de la roche, ils dressèrent, à la hâte, une civière, y établirent Jacques et le transportèrent à une lieue environ au delà.

Les ombres de la nuit s'épandaient alors sur le district de la Colombie.

On entendait gronder les eaux de la Caoulis à une faible distance.

Les deux chasseurs déposèrent leur fardeau sur gazon et s'avancèrent en silence vers la rivière. A droite et à gauche, les crêtes du cañon étaient toujours perpendiculaires. Pour sortir du précipice, surtout la nuit, il fallait nécessairement traverser le murs d'eau. Mais une île dont la masse, d'un noir impénétrable, estompait plus vigoureusement les ténèbres, à deux ou trois cents mètres du rivage, barrait le passage.

—Votre scie, capitaine! dit Nick à voix basse, en plaçant sa carabine et ses pistolets sur la berge.

—Soyez prudent, recommanda Poignet-d'Acier, lui remettant une petite scie d'un pied de long qu'il avait dans son étui.

Sans se déshabiller et sans faire le plus léger bruit, le trappeur avait déjà plongé sous l'eau.

Une demi-heure s'écoula, une demi-heure de pénible attente pour Villefranche, qui, accoudé à la roche songeait aux terribles vicissitudes de son existence.

Des bouffées d'air plus vif, en lui cinglant tout à coup le visage, lui firent lever les yeux.

La masse opaque semblait s'être fondue dans la pénombre générale, et le rayon visuel n'était plus borné, en avant, que par le firmament et l'onde.

—Ouf! encore une maudite petite difficulté de moins pour votre serviteur! s'écria allègrement Nick Whiffles en émergeant de la rivière. Ça n'a pas été facile de s'en tirer, ô Dieu non! A bas, Calamité Chut, Infortune! fit-il à ses chiens qui gambadaient et grondaient de plaisir autour de lui. Je vous disais donc, capitaine, que je ne pouvais retrouver mon peuplier. Ils étaient bien une dizaine de Peaux-Rouges dans l'île, couchés comme des veaux sur la litière, ronflant comme des grenouilles dans un marais. Mais votre scie est fameuse, capitaine! En deux tours de mains l'arbre était en deux, et l'île s'en allait bellement à vau l'eau. Vont-ils faire une drôle de mine en s'éveillant demain, les coquins! Je voudrais, ma foi, bien assister à leur petit lever, oui bien, je le jure, votre serviteur!

—Ah! vous êtes un rude compagnon, aussi intelligent que résolu, dit
Villefranche.

Et il lui serra chaleureusement la main.

—Merci du compliment, Poignet-d'Acier, répondit Nick lui rendant son étreinte; d'un homme comme vous il m'honore. Mais nous n'avons pas fini. Avez-vous, une corde?

—J'ai les brides de nos chevaux.

—Bon, alors, très-bon, car je craignais…

—Qu'en voulez-vous faire?

—Vous allez voir, capitaine. La rivière a un demi-mille de large. Il faut, à toute force, la traverser maintenant; et votre domestique…

—Oh! je le porterai sur mon dos, dit Villefranche d'un ton dégagé.

—Vous en seriez capable. Mais j'ai un meilleur moyen. Nous attacherons une bride au corps de Calamité et d'Infortune, en laissant entre eux un intervalle de trois à quatre pieds. Notre blessé se placera milieu en se soutenant au cuir de la bride, et, comme cela, il passera aussi commodément que dans un canot.

—L'idée est ingénieuse; mais vos chiens…

—Mes chiens, capitaine, ils nous charrieraient tous les trois. Une fois, mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale…

—Allons, ami Nick, à l'oeuvre! s'écria Poignet-d'Acier, qui prévoyait une histoire interminable.

La bride fut ajustée comme il avait été dit, sous le poitrail des deux mâtins, puis on les poussa à l'eau. Jacques se suspendit à la courroie entre Infortune et Calamité. Nick et Villefranche se mirent à nager derrière le singulier équipage.

La traversée était hasardeuse, car il faisait une nuit fort obscure et la rivière roulait de grosses vagues; mais, grâce à l'énergie des passagers et à la sagacité des chiens, elle s'effectua heureusement. A l'inverse de la rive septentrionale, la rive sud de la Caoulis est presque plate.

Après avoir abordé, les fugitifs prirent le blessé sur leurs épaules et allèrent camper à un mille à l'intérieur.

Le jour suivant, ils résolurent de remonter la Caoulis jusqu'à un gué, connu de Nick Whiffles, et de la retraverser pour chercher un refuge dans l'une des cavernes qui trouvent, à chaque place, la base du mont Sainte-Hélène, géant isolé derrière deux pitons de moindre hauteur et dont la tête altière étalait superbement, à une courte distance, son panache de neiges éternelles.

Jacques était abattu, dévoré par la fièvre.

En procédant au pansement, Villefranche s'aperçut que la plaie devenait gangréneuse. L'inflammation gagnait déjà l'aine. A cette vue, Nick secoua la tête en marmottant:

—Le compte du pauvre diable est réglé!

Cependant, Poignet-d'Acier conservait encore quelque espoir de le sauver. Qu'il pût arriver à un lieu sûr, avant que le délire ne s'emparât du malade, et peut-être, avec des soins et du repos, parviendrait-on à le guérir. Mais le salut de tous trois exigeait impérieusement qu'ils se remissent en route. On fabriqua un brancard, et Jacques fut porté par ses dévoués compagnons jusqu'à midi. Ils étaient, revenus sur le bord septentrional de la rivière, qu'ils avaient franchie presque à pied sec, et commençaient à gravir les premières rampes de la montagne. Le soleil dardait à plomb ses flèches sur cette contrée basaltique, aride, grisâtre et convulsionnée comme sont les abords d'un cratère.

La petite caravane suivait une ravine profondément encaissée, où se tordait tristement un mince filet d'eau, alimenté par la fonte des neiges supérieures.

Tout à coup Nick s'arrêta.

—Capitaine, dit-il, voyez-vous ces empreintes fraîches, sur la boue près du ruisseau? Les Indiens étaient ici ce matin, et voici deux pieds tournés en dehors. Ce sont ceux d'un blanc… de Joe. Je ne me trompe pas. Déposons notre homme ici, sous une roche. Il faut que je sache ce que cela signifie, car dans cette fondrière, on pourrait nous assommer comme des lapins au gîte.

—Vous avez, raison, répliqua Poignet-d'Acier.

Ils placèrent le blessé dans une sorte de grotte, ombragée par un acacia, tout près du ruisseau; Villefranche s'assit à son côté, et Nick, sa carabine à la main, grimpa lestement le talus du précipice et disparut au sommet.

—Jacques, appela Villefranche en prenant la main de son vieux serviteur.

Mais celui-ci ne l'entendait plus. Une congestion cérébrale s'était emparée de lui. Il parlait de femme séduite et tuée, de petits-enfants de son maître, d'Alfred et de Mariette, d'un scapulaire qu'il leur avait attaché au cou pour qu'un jour ils pussent être reconnus.

—Car, s'écriait-il, il est bon, M. Villefranche,… vous le savez bien, vous… Il retournera vers ces chers enfants de sa fille, et il les aimera comme Jacques les aime. Je vous le garantis… Il veut bien donner une pension à Alfred, pourquoi n'en donnerait-il pas une à Mariette?… Pourquoi? parce qu'elle est fille et qu'il n'aime pas les femmes, depuis la triste affaire de madame et de mademoiselle Adèle… Elle était bien belle, mademoiselle Adèle… Est-ce que vous l'avez vue? C'est comme madame… une brave dame… J'entends sonner des glas… On va l'enterrer… Monsieur l'a tuée. Je vous dis qu'il l'a tuée! Et il a bien fait… n'est-ce pas?… Cet Hermisson avait trompé mademoiselle Adèle…

    A la claire fontaine,
    M'en allant promener,
    Je trouvai l'eau si belle,
    Que…

—Ohé! qui est-ce qui vient ici?… Bonjour, petite Merellum…—Veux-tu un gâteau de maïs, mon enfant?… Les Indiens, monsieur, ils ont décampé… Les voyez-vous?… Je ne suis pas blessé. Non, monsieur… non…

Il continua de divaguer ainsi jusqu'à cinq heures du soir. Puis le râle commença; à six heures, le brave serviteur rendit son âme à Dieu.

Villefranche, qui avait suivi cette agonie avec des angoisses poignantes, quoique son visage demeurât impassible, Villefranche sentit alors une larme sous sa paupière.

—Je n'avais qu'une faiblesse, mon affection pour ce pauvre vieillard; la voilà morte avec lui, murmura-t-il; mais il me reste une grande passion, ma haine pour l'Angleterre; à nous deux maintenant!

Un moment après, il ajouta:

—Je ne veux pourtant pas abandonner son cadavre aux Indiens ou aux bêtes fauves. Je vais l'enterrer.

Il chercha un endroit où le sol fût assez mou pour y creuser une fosse, et, croyant l'avoir trouvé, il se mit à fouiller la terre avec son couteau. Mais, soudain, la lame s'émoussa contre un corps dur. Poignet-d'Acier enfonça sa main dans le trou pour en extraire l'objet qui avait arrêté son instrument. C'était un caillou ovoide, rugueux, tout constellé de paillettes jaunes, qui étincelaient aux rayons du soleil, malgré la fange dont il était souillé. La main frissonnante, le coeur palpitant, le front baigné de sueur, Poignet d'Acier l'approcha de ses yeux grands ouverts.

—De l'or! une mine d'or! Je suis sur une mine d'or! s'écria-t-il avec un accent impossible à traduire, en tressaillant de tous ses membres.

CHAPITRE XVII

LE ROI DES MUSTANGS

Nick Whiffles ne s'était malheureusement pas trompé! Les empreintes qu'il avait observées au bord du ruisseau étaient bien celles de Joe et d'une partie de la bande qui les poursuivait.

Après avoir constaté l'insuccès de leurs tentatives pour brûler Poignet-d'Acier, Pad et son complice crurent d'abord qu'ils étaient tombés ou s'étaient jetés dans la rivière, car la fumée de l'incendie et le crépuscule les avaient empêchés de remarquer la fuite leurs victimes.

Mais, le lendemain matin, l'Irlandais, ayant examiné attentivement les lieux, découvrit les traces qu'ils avaient laissées sur le sentier et les suivit jusqu'au rivage. Il était trop familier avec les habitudes du Nord-Ouest pour ne pas reconnaître les impressions.

—By the Holy Virgin! ce flibustier d'enfer nous a échappé! maugréa-t-il entre ses dents. Mais il n'ira pas loin, ou je veux perdre mon nom.

—Par le tonnerre! il n'était pas seul avec son engagé, ajouta Joe; voici un troisième pas, qui rappelle à s'y méprendre, les larges mocassins de Nick Whiffles.

—Eh! je le vois depuis longtemps! nous ferons d'une pierre deux coups, reprit Pad avec un dépit mal déguisé.

—Mon frère, voici venir des canots à l'ouest, lui cria un des
Peaux-Rouges du haut du cap.

—Des canots à l'ouest! répliqua l'Irlandais étonné.

—Ils sont deux fois cinq, dit l'Indien.

—Alors ce sont des renforts qui nous arrivent du poste; tant mieux, by
Jesus-Christ!

Et il s'empressa de retourner avec Joe sur le promontoire.

C'était effectivement une nouvelle troupe d'employés de la Compagnie de la baie d'Hudson et d'Indiens, que le chef du fort Caoulis avait, en rentrant à la factorerie, dépêchée à la poursuite de Poignet-d'Acier.

Les deux partis furent places sous le commandement de Pad, qui décida qu'un détachement traverserait la Caoulis, et remonterait la rive septentrionale, que l'autre longerait le bord opposé, tandis que Joe, deux Peaux-Rouges et lui exploreraient les îles.

De cette manière, il n'était guère possible que les fugitifs parvinssent à se soustraire longtemps à leurs adversaires. Si les gens qui côtoyaient la partie nord de la rivière n'avaient été arrêtées par un portage [21] de plusieurs milles, le plan de l'Irlandais n'eût que trop bien réussi. Mais, au lieu de se maintenir en ligne avec ceux qui avançaient de l'autre côté ceux-ci restèrent deux heures en retard, et c'est pourquoi Pad et Joe, après avoir surpris Villefranche et blessé Jacques, au moment où Nick Whiffles leur faisait ses adieux, demeurèrent cachés, avec deux Indiens, dans l'île d'où ils avaient tiré.

[Note 21: Voir la Huronne.]

Ils attendaient leurs auxiliaires et leurs auxiliaires ne se montraient pas.

Pad les appela en imitant le cri de l'orfraie, signal convenu. On lui répondit, mais de la rive, méridionale seulement. Or, il y avait au moins un mille de distance entre cette rive et l'îlot, et le courant était si violent que la traversée, en canot, exigeait près d'une demi-heure.

Nos francs trappeurs durent, en partie, leur salut à cette circonstance.

—Ils sont en cage, nous les tenons, by the Holy Virgin! s'écria Pad, lorsqu'après avoir fusillé pendant un quart d'heure et mis en lambeaux leurs coiffures, puis les avoir crus morts, et s'être rendu avec une partie de son monde sur la crête du canon, il découvrit tour que Nick lui avait joué.

—Par le tonnerre! c'est comme tu le dis, appuya Joe. Nous irons avec une dizaine d'hommes les saluer au débouché de la coulée.

—Pas toi, dit l'Irlandais; dès que le reste de nos gens sera arrivé, tu leur feras la chasse dans cette gorge, et moi je monterai vers l'entrée avec trois canots. Nous les prendrons entre deux feux.

Ayant choisi les plus adroits tireurs de sa troupe, Pad s'éloigna. Il gagna promptement l'île flottante, et comme elle lui paraissait aussi bien située pour attaquer ses ennemis que pour ne pas s'exposer aux coups de la redoutable carabine de Poignet-d'Acier, il s'y mit en observation.

Pendant ce temps, Joe pénétrait dans la coulée avec le reste de leurs forces.

Le surlendemain, il arriva au bord de la Caoulis sans avoir pu rattraper les francs-trappeurs. Surpris de n'avoir pas rencontré Pad, il doubla, en canot, le gros cap qui formait un des angles de la rivière et du cañon, tourna à gauche et se porta droit vers le mont Sainte-Hélène, supposant, avec raison, que les fuyards y chercheraient un refuge s'ils réussissaient à tromper la vigilance de Pad.

Dans la nuit précédente, celui-ci avait été éveillé en sursaut par un choc violent.

C'était l'îlot qui, remis en liberté grâce à Nick Whiffles, venait de se heurter à un récif.

L'Irlandais comprit immédiatement qu'il avait manqué son coup, et que Poignet-d'Acier lui damait le pion une fois de plus. Il se leva en jurant, sauta en canot avec ses hommes, passa la rivière et se dirigea aussi vers le mont Sainte-Hélène. Au point du jour, tomba sur la piste des francs-trappeurs. A midi, traversait le gué qu'ils avaient franchi dans la matinée, et, à trois heures, il ralliait Joe, à un mille environ du ravin où le pauvre Jacques terminait douloureusement son existence.

En atteignant le sommet du précipice, Nick Whiffles les aperçut réunis, avec vingt-cinq ou trente hommes, au pied de la montagne.

Il eût été absurde de vouloir lutter contre un pareil bataillon.

—Les vermines ne scalperont pourtant pas l'engagé de Poignet-d'Acier! murmura le bon trappeur. Je m'en vas les éloigner d'ici et leur donner du fil retordre. Et, après avoir longtemps réfléchi, Nick, qui s'était tapi à l'ombre d'un grand cactus, débucha tout à coup avec ses chiens.

Quelques sauvages l'aperçurent et se mirent à pousser de grands cris.

Bientôt une partie de la bande lui donna la chasse. Ce n'était pas là l'affaire du trappeur. Il voulait entraîner la troupe entière sur ses talons. Aussi, opérant un détour derrière quelques tronçons de colonnes basaltiques, il se rapprocha de ceux qui étaient restés en place et paraissaient tenir conseil. Ceux-ci, en le voyant venir, suspendirent leur entretien et lui décochèrent des flèches. Mais ils étaient trop loin pour l'atteindre. Nick alors ajusta un Peau-Rouge et pressa la gâchette de sa carabine. Puis, sûr d'avoir frappé à mort son homme, il partit à toutes jambes en s'éloignant toujours du ravin. Pad soupçonna une ruse, et, laissant aux plus avancés le soin de le poursuivre, commença, avec le gros de son parti, une minutieuse reconnaissance de la contrée.

Nick Whiffles qui grimpait, agile comme une antilope, la croupe du Sainte-Hélène, les vit marcher vers la fissure. C'était ce qu'il redoutait par dessus tout; mais il n'était plus en son pouvoir de les en empêcher. Il n'avait même pas la faculté de prévenir Poignet-d'Acier, car les Indiens le serraient de si près qu'il n'avait pas encore eu le temps de recharger son arme. Une idée traversa son cerveau, et, se tournant dans la direction de la fondrière, il tira ses pistolets en l'air.

Villefranche, qui n'avait pas entendu le premier coup de feu, à cause de l'abaissement du sol, fut frappé par cette double détonation que réverbérèrent, à diverses reprises, les échos de la montagne. En ce moment il tenait à la main la gangue aurifère recueillie dans la fosse destinée à Jacques. Il se hâta de la fourrer dans sa poche, repoussa de la main, dans le trou une portion de la terre amoncelée sur le bord, et saisit son fusil, en embrassant la ravine dans un regard rapide comme l'éclair.

Il ne distingua rien qui pût l'inquiéter; mais des sons de pas nombreux arrivèrent à son oreille.

Aussitôt, il ramassa quelques grosses pierres que trois hommes ordinaires n'auraient pu soulever et les plaça devant la cavité où gisait le cadavre de son compagnon puis il gravit le versant de la fondrière opposé à celui par lequel Nick Whiffles avait passé.

Comme il arrivait à mi-hauteur, un meuglement retentit sur sa tête.

—Oli-Tahara! dit mentalement Villefranche en accélérant sa marche.

Et, presque au même instant, le bruit d'une vive fusillade et cinq on six balles qui ricochèrent à ses côtés lui firent tourner les yeux. Alors il aperçut une troupe d'hommes, peaux-rouges et visages-pâles, qui, échelonnés à deux cents pas au-dessous de lui, de l'autre côté du ravin, le visaient, ceux-ci avec des carabines, ceux-là avec des arcs, tandis que l'un d'eux tombait inanimé dans le précipice.

Poignet-d'Acier redoubla de vitesse.

En quelques secondes il fut au faîte de la crevasse. Une grêle de flèches l'accompagna.

Les sauvages proféraient des hurlements affreux, auxquels se mêlaient, en assourdissante cacophonie, les mugissements d'un taureau.

—Ici, mon frère! ici! cria une voix au capitaine:

C'était Oli-Tahara, monté sur son buffle blanc et déchargeait, pour la deuxième fois, sa carabine sur les agresseurs.

Deux bonds et Villefranche fut près de lui.

—Monte derrière moi, mon frère, lui dit le métis.

Le capitaine y était déjà.

Et Tonnerre partit avec la rapidité du fluide dont on lui avait donné le nom.

Il courut, courut jusqu'à la nuit en contournant les gradins inférieurs du mont Sainte-Hélène et en décrivant une courbe qui de l'est le ramenait insensiblement au nord. Le temps était devenu pesant; l'atmosphère était chargée d'électricité. Des nuages lourds, aux reflets violacés, se traînaient péniblement vers l'occident. Nulle brise ne flottait dans l'air; mais çà et là, des effluves d'une chaleur intolérable semblaient sourdre du sol et chassaient une fine poudre de gypse qui blanchissait tous les objets environnants. La foudre éclata avec tant de violence que les assises de montagne frémirent. Puis, comme la nuit baissait, de grands éclairs déchirèrent le crépuscule ainsi que d'énormes pièces d'artifices, et il s'éleva tout à coup, du sud-est, un vent furieux qui tordit, brisa, avec des accès de rage inouïe, les maigres acacias et les sapins chétifs cramponnés aux fentes des roches.

Cependant il ne tomba aucune goutte de pluie. C'était ce que les
Canadiens-Français appellent une orage sèche.

Depuis leur départ, les deux cavaliers n'avaient pas échangé une parole.

Oli-Tahara s'était contenté de stimuler l'ardeur de son buffle. Poignet-d'Acier était absorbé par la pensée de l'or qu'il avait trouvé. Il eût voulu être seul pour examiner la gangue qu'il serrait convulsivement dans sa poche avec la main gauche, tandis que, de l'autre, il se soutenait au métis qui conduisait leur monture.

Après quatre heures d'une course effrénée, Oli-Tahara suspendit l'allure de Tonnerre. La tempête grondait toujours. Mais elle paraissait s'éloigner à mesure qu'ils se portaient vers le nord.

—Où mon frère veut-il que je le mène? demanda soudain le métis.

—Mon frère sait-il si on peut revenir, par le sud, au point où il m'a pris? fit Poignet-d'Acier.

—On le peut.

—Eh bien! campons ici. Les gens de la Compagnie nous ont perdus de vue.
Demain je retournerai là-bas, rejoindre un compagnon que j'y ai laissé.
Mon frère sera libre d'aller où ses affaires l'appellent. Je le remercie
du service qu'il m'a rendu.

—Mon frère m'avait sauvé la vie, nous sommes quittes, répliqua simplement le Bois-Brûlé en mettant pied à terre.

Villefranche l'imita.

—Voici, ajouta le premier, un sac à médecine que la vierge clallome m'a donné pour lui.

Poignet-d'Acier sourit en recevant l'amulette confiée par Ouaskèma au
Dompteur-de-Buffles.

—La jeune squaw est donc libre? dit-il.

—Oli-Tahara l'a enlevée à ses ennemis les visages-pâles. Et il a tué son ravisseur, repartit fièrement le métis.

—Mon frère a tué ce Chinook?

—Il n'appartenait pas à la vaillante race des Chinouks. C'était un blanc nommé Pad par les Visages-Pâles, Double-Face par les Peaux-Rouges, parce qu'il se déguisait. Je l'ai tué comme il s'apprêtait tirer sur mon frère, ce soir, dans le ravin.

Poignet-d'Acier se souvint alors de l'homme qu'il avait vu rouler dans la fondrière. Il tendit la main au Bois-Brûlé.

Celui-ci refusa ce gage d'amitié.

—Si la langue de mon frère est droite, dit-il, Oli-Tahara pressera sa main. A présent, il ne lui doit plus rien.

—Que mon frère parle, mes oreilles sont ouvertes?

—Le coeur du chef blanc bat-il pour la vierge clallome? interrogea l'autre en essayant, malgré l'obscurité, de lire sur les traits du capitaine.

—Son coeur ne bat point pour elle, répondit Villefranche d'un ton dont la franchise ne pouvait être suspectée.

—Alors, dit le métis, j'accepte la main de mon frère; je partagerai avec lui mon repas et ma couverte.

La paix était conclue. Le Dompteur-de-Buffles mettait sans réserve son dévouement au service de Poignet-d'Acier. Ils mangèrent une tranche de saumon fumé et s'enroulèrent dans une robe de bison pour passer la nuit au lieu où ils avaient fait halte.

Le lendemain, Oli-Tahara dit à Villefranche:

—Mon frère n'a pas de cheval; je lui en donnerai un avant que le soleil se penche du côté du grand lac salé.

Ayant appelé son buffle qui broutait des bourgeons d'arbustes le long d'un petit ruisseau, ils l'enfourchèrent et prirent une direction nord-ouest. De bonne heure ils atteignirent une vallée immense, toute couverte de longues herbes qui ondulaient aux souffles du matin, comme les vagues de l'Océan. La verdure de ces herbes, brillant comme des émeraudes liquides aux rayons du soleil, leur agitation continuelle, produisaient de loin un mirage tel qu'on les eût vraiment prises pour une mer houleuse. C'était ce que les trappeurs canadiens nomment une prairie mouvante. A droite, s'étendait une chaîne de collines ou plutôt de pitons, que dominaient, comme des peupliers dominent une rangée de saules, les monts Sainte-Hélène, Rainier, et, complètement au nord, vis-à-vis du détroit de Puget, le pic Baker, haut de dix mille sept cents pieds anglais. L'espace compris entre les deux premiers s'appelle plaine des Buttes. Il peut avoir deux cents milles de périphérie, dont un tiers au moins occupé par des prairies mouvantes, bornées au nord par la rivière Rockland, au sud par le mont Sainte-Hélène, à l'ouest par les Buttes, et à l'est par les trois branches de la Eyakema.

Sur le bord de cette rivière, panachée de beaux acacias en fleurs, s'étalait un pré, dont le gazon court et touffu regagnait graduellement en élévation, du côté des Buttes, les grandes herbes de la prairie mouvante.

Ce pré était à cinq ou six milles de nos cavaliers. Mais, comme je l'ai déjà dit, l'air a une pureté et une transparence, telles, sur les hauts plateaux de l'Amérique septentrionale, que la vue embrasse un horizon presque double de chez nous.

Aussi, du sommet d'une éminence où ils se trouvaient, les deux hommes distinguèrent-ils parfaitement une troupe d'animaux, paraissant gros comme des chiens, qui jouaient sur le pré.

—Les chevaux sauvages! s'écria Poignet-d'Acier.

—Mon frère a raison, dit Oli-Tahara; ce sont les chevaux sauvages. Que mon frère descende et m'attende ici!

Villefranche obéit. Le métis déboucla la sangle retenait une couverte sur le dos de son buffle, et jeta couverte et sangle sur le gazon. Débarrassant aussi l'animal de la corde de ouatap qui lui servait de bride, il enroula autour de son bras gauche un lasso long de vingt à trente verges, et avec une habileté qui laissait bien loin derrière elle l'adresse de nos Franconi civilisés, il se coucha tout de son long sur le côté droit du buffle. La partie supérieure de son corps était cachée par l'épaisse crinière noire de l'animal, laquelle il se soutenait de la main gauche; la croupe du taureau masquait le reste.

Dans cette position gênante, impossible à conserver par tout autre que par un indien, Oli-Tahara partit au petit trot de Tonnerre.

Le buffle semblait comprendre l'intention de son maître. Il poussa droit à la rivière. Arrivé à un demi-mile du troupeau, il ralentit son allure et se mit à paître nonchalamment, en offrant toujours son flanc gauche aux chevaux et en s'en approchant insensiblement.

La bande se composait d'une centaine d'individus, de petite taille, mais d'une beauté, d'une gracieuseté, d'une harmonie de proportions dont le type arabe peut seul donner l'idée. Ils appartenaient à l'espèce désignée par les Mexicains sous le nom de mustangs, race qui descend, assure-t-on, des chevaux amenés en Amérique par les Espagnols, lors de la découverte de cet hémisphère.

J'avoue que cette affirmation de certains naturalistes n'a pas mon approbation et que la grande quantité de chevaux que l'on rencontre dans le désert du Nouveau-Monde me parait plutôt provenir d'une race indigène, sinon passée d'Asie en Amérique, par le détroit de Behring, que de chevaux importés d'Europe par les Hispano-Américains, et qui se seraient ensuite échappés pour aller vivre dans les solitudes. Quand la différence totale de leur robe, de leurs allures et de leur port d'avec, la race maure, alors en usage chez les Espagnols, ne viendrait pas à l'appui de mon allégation, le genre de vie des mustangs, dont chaque troupe marche disciplinairement,—le fait est avéré,—sous les ordres d'un chef, suffirait, suivant moi, à prouver que les chevaux sauvages du Nouveau-Monde sont d'une espèce particulière, génuine, comme disent les Anglais, ou sui generis.

Quoi qu'il en soit de cette digression, le troupeau près duquel était arrivé Oli-Tahara réunissait des chevaux de tout poil: gris, noirs, pommelés, roux, bais, alezans, aubères, rouans, isabelles, mirouettes, balzans; mais, à leur tête, se faisait surtout remarquer un superbe animal, aussi blanc que la neige qui couvrait le mont Sainte-Hélène. Fièrement campé sur ses jarrets, la tête haute, les oreilles droites, l'oeil rayonnant, les narines fumantes, la crinière flottant en ondes épaisses sur son cou nerveux, hardiment découpé, le poitrail large, le corps souple, la queue longue, bien fournie, tantôt balayant mollement le sol et tantôt se redressant brusquement pour fouetter les mouches sur ses flancs, il était vraiment le roi de cette tribu hippique.

A la vue du buffle, le cheval blanc poussa un hennissement. Tous ses sujets, qui caracolaient çà et là sur le pré, cessèrent leurs ébats et vinrent se ranger en ligne droite devant lui. Après avoir examiné l'alignement avec un air d'orgueilleuse satisfaction, et s'être, en quelques bonds, transporté d'un bout à l'autre de la colonne, il envoya un second hennissement. L'escadron commença alors, avec une précision toute militaire, ce qu'à l'armée on nomme une conversion.

L'aile marchante était dirigée sur le buffle. Oli-Tahara, qui avait deviné ce mouvement, fit un signe à sa monture. Celle-ci saisit le signe et rebroussa chemin vers la rivière.

Aussitôt, le cheval blanc hennit une troisième fois.

Ses subordonnés suspendirent la conversion à moitié du cercle. Il donna, de même un nouveau commandement: l'évolution recommença, mais dans un autre sens, l'aile marchante devenant pivot et réciproquement.

Posté derrière ses soldats, le singulier capitaine avait surveillé la manoeuvre. Dès qu'elle fut terminée, il s'élança vers le cheval de volée qui, ayant mal mesuré la courbe, avait fait fléchir le pivot, et le frappa rudement des pieds de derrière. Le fautif ne chercha pas même à se défendre. Mais, à sa mine basse, confuse, il était facile de voir qu'il était profondément humilié et repentant.

Cependant le double manège avait ramené les mustangs sur le bord de la rivière. Tonnerre n'était plus séparé que de quelques pas de la tête de leur colonne, c'est-à-dire du cheval puni, et ce dernier n'avait même raccourci son cercle que pour ne pas heurter le taureau auquel il ne se souciait probablement pas de se frotter, quoique sa présence seule ne fût pas suffisante pour l'intimider.

La correction administrée, le cheval blanc voulut revenir au front du bataillon.

Pour cela, il lui fallait effleurer presque le buffle du métis. Sans hésiter, la noble créature se mit au galop et s'avança vers lui.

Oli-Tahara, qui s'était glissé jusque sous le ventre du ruminant, attendait avec impatience une occasion favorable. Plus agile qu'une panthère, il remonta subitement sur le dos de Tonnerre, et lança son lasso à l'encolure du mustang.

L'animal, une seconde stupéfait piaffa, fit ensuite un saut en arrière et détala à fond de train, avec des hennissements plaintifs, pendant que sa bande s'éparpillait épouvantée dans la plaine.

Oli-Tahara le suivit, attaché comme un centaure à son buffle, qui, quelle que fût la vélocité du cheval, ne perdait pas un pouce de terrain. Bêtes et cavalier disparurent bientôt derrière un des monticules dont la prairie était parsemée. D'abord, le mustang n'avait pas senti le noeud coulant jeté autour de son cou, Oli-Tahara ayant déployé le lasso dans toute sa longueur. Et c'était un merveilleux spectacle, une sorte de féerie, que de contempler cette course folle des deux monarques du désert, franchissant les espaces avec une éblouissante célérité. Mais quand, par le désaccord du double mouvement, le noeud commença à se serrer, le cheval proféra un cri et se retourna, haletant, furieux. Le noeud se serra davantage; le mustang, éperdu, fit un écart qui augmenta encore l'étreinte et faillit renverser Oli-Tahara. Mais, accroché par sa main droite à la crinière de Tonnerre, et, de sa gauche, tenant à la fois son lasso et le garrot de sa monture, il résista pourtant à la secousse. L'homme et les animaux étaient baignés de sueur. Les narines des deux deniers fumaient comme des fournaises; ils ronflaient comme des soufflets de forge. Toutefois le cheval blanc n'était pas encore rendu. Il reprit sa fuite insensée, effectua un mille en moins de deux minutes, en secouant sa laisse par des saccades si violentes que, pour ne pas en échapper le bout, Oli-Tahara enfonçait ses ongles dans la peau du bison. Enfin coursier broncha et s'abattit sur les genoux. Son agresseur s'élança aussitôt à terre. L'animal, pantelant, frémissant de tous ses membres, s'était redressé sur ses jambes de devant et assis sur son train de derrière. Sans quitter le lasso, Oli-Tahara s'approcha doucement de sa croupe, la caressa, en poussant graduellement ses caresses sous le ventre et arrivant peu à peu au poitrail. Une fois là, il lui entrava les pieds de devant avec des lanières de cuir. Le mustang, épuisé, faisait peu de résistance. Oli-Tahara parvint, en usant toujours d'une patience extrême, et prenant grand soin de ne pas se laisser voir, à passer à la mâchoire inférieure du coursier, une longe munie d'un noeud coulant, après avoir desserré celui du lasso. La plus rude partie de sa besogne était accomplie, car le cheval s'était couché sur le, côté. Pour achever le rompement, il ne restait plus qu'à renouveler les caresses pendant une heure à peu près, en s'appuyant de tout le poids de son corps sur la longe, afin d'empêcher l'animal de ruer et de se blesser en se routant sur le dos. Oli-Tahara se félicitait intérieurement de son triomphe, et lui, surnommé le dompteur de buffles, savourait déjà la gloire d'avoir, le premier, réduit le roi des chevaux sauvages; il étendait ses mains pour lui couvrir les yeux, quand son haleine échauffée, glissant sur la face du mustang, celui-ci sortit tout à coup de sa stupeur, renifla avidement l'air, et fit un bond prodigieux, qui prit Oli-Tahara à l'improviste et l'envoya rouler à dix pas de là.

Cet effort suprême avait été tellement puissant, que la lanière qui enfargeait [22] les jambes du captif en fut brisée.

[Note 22: Synonyme d'entraver, terme usité par les trappeurs canadiens.]

Il se releva, lâcha un hennissement, véritable fanfare de victoire, et fila comme le vent [23].

[Note 23: Le cheval blanc, chef d'une bande de mustangs, n'est point un mythe. Comme une foule d'autres voyageurs, nous l'avons aperçu dans les; prairies de l'Amérique septentrionale; mais il est notoire que jamais ni blanc, ni Indien n'a réussi à capturer ce noble animal.]

CHAPITRE XVIII

L'AMOUR D'UNE CLALLOME

Par une brumeuse matinée du mois de septembre, un homme, vêtu et armé en trappeur du Nord-Ouest, explorait seul la base du mont Sainte-Hélène. Ses recherches avaient sans doute un but fort important pour lui, car il marchait à petits pas, étudiant attentivement tous les plis du terrain, suivant toutes les sentes, sondant toutes les fondrières, allant en avant, à droite, à gauche, et revenant même plusieurs fois sur ses pas, avec la patience et la persistance d'un limier qui quête une piste. Parfois un éclair de joie brillait dans ses yeux sombres; il s'arrêtait brusquement ou courait vers une de ces nombreuses et profondes fissures dont des eaux torrentielles ont labouré les flancs du pic; mais bientôt l'éclair s'éteignait, un nuage de désappointement passait sur le front du chasseur et il frappait, avec colère, le sol de son mocassin.

Après cinq ou six heures de laborieuses et inutiles investigations, il s'arrêta et s'assit au pied d'une aiguille de basalte, en promenant autour de lui un regard plus empreint de fatigue que de découragement.

Bientôt il posa son fusil à son côté droit, croisa les bras sur sa poitrine et se plongea dans une absorbante rêverie.

—Ne trouverai-je donc plus cette ravine? pensait-il, plus de deux jours je fouille la montagne, et rien, rien! je ne puis découvrir la crevasse où j'ai ramassé cette pépite d'or! Encore si un tremblement de terre l'avait fait disparaître. Mais non, non. En revenant des Montagnes Rocheuses j'ai interrogé les voyageurs sur ma route. Aucune secousse ne s'est fait sentir dans ces régions durant mon absence. La crevasse existe toujours quelque part dans les environs, et avec elle la mine d'or; car elle renferme assurément un filon aurifère Le caillou que j'ai recueilli ne pouvait être unique de son espèce. Mes connaissances géologiques me le disent. Où est son gisement? voilà le problème. Quoi! je serais allé chercher et j'aurais même avec moi la plupart de mes hommes depuis le lac Jasper jusqu'à l'embouchure de la Colombie, afin d'exploiter à la hâte cette mine, et elle échapperait à mes perquisitions, et il faudrait abandonner mon projet d'expulser les Anglais du Canada! Oh! non, Dieu ne le permettra pas!… Dieu! quel nom sur mes lèvres altérées de vengeance! car on ne peut pas toujours se mentir à soi-même, et c'est plutôt l'assouvissement d'une vengeance personnelle que l'affranchissement de mon pays que je désire. Mais que ce soit l'un ou l'autre, je satisferai cette passion. Oui, je le jure! Deux Anglais ont flétri mon bonheur, détruit mon Repos; l'un à porté l'adultère dans ma couche, l'autre a suborné ma file; j'ai tué ces deux misérables, et ma femme et ma fille sont mortes dans les affres du désespoir, et j'ai abandonné les enfants de cette dernière; mais la race entière des Anglais paiera pour tous ces crimes qu'elle a provoqués! C'est Villefranche, l'ex-notaire, l'ex-tabellion de Montréal qui le dit, c'est Poignet-d'Acier, l'impitoyable franc-trappeur du Nord-Ouest, qui tiendra cette parole!

Il se leva, les sourcils contractés, les prunelles en feu, et recommença son examen de la localité.

Le succès ne répondit pas davantage à son attente.

—Encore si j'avais avec moi Nick Whiffles ou Oli-Tahara! murmura-t-il. Mais ce qu'est devenu le premier après notre séparation, je l'ignore; quant au second, depuis qu'il s'éloigna pour chasser les chevaux sauvages, je ne l'ai pas revu non plus. Il a fallu que les vils émissaires que cette Compagnie de la baie d'Hudson avait lâchés après moi, à ma sortie du fort.

Caoulis, vinssent me relancer dans l'endroit où j'attendais le Dompteur-de-Buffles! Ce n'était pas assez, probablement, de m'avoir forcé à quitter si brusquement le gisement aurifère dont j'ai oublié de marquer la place! Les Anglais! les infâmes Anglais partout je les rencontre, partout ils me barrent la voie, partout ils resserrent le cercle de fer dans lequel ils voudraient me broyer! Me broyer, moi! Non, non! Ils n'y réussiront pas! Et l'heure n'est pas éloignée où je prendrai une éclatante revanche!

Le temps s'était éclairci, le soleil avait percé les nuages, et ses rayons torréfiant descendaient perpendiculairement sur la contrée. Villefranche se réfugia sous un magnolia pour manger un morceau de pemmican et attendre que la grande chaleur du midi fût passée. Après avoir satisfait son appétit, il jeta un coup scrutateur autour de lui, renouvela l'amorce de ses armes et s'étendit l'ombre du magnolia.

Dans cette position, le sommeil ne tarda guère s'emparer de ses sens.

Poignet-d'Acier était loin de se douter qu'une nombreuse troupe de
Peaux-Rouges avait surveillé ses derniers mouvements.

Quand ils le virent endormi, sur l'ordre d'un chef, quatre Indiens se détachèrent de la bande et se glissèrent, sans plus faire de bruit que des couleuvres, jusqu'à l'arbre sous lequel reposait paisiblement Villefranche. Se jeter sur l'aventurier, lui lier les mains et les pieds, fut ensuite, pour les Peaux-Rouges, l'affaire d'un moment.

En s'éveillant en sursaut, le capitaine se trouva garrotté, au pouvoir de ses assaillants, qui poussèrent un hurlement pour annoncer leur victoire au gros de la troupe.

Poignet-d'Acier avait l'esprit trop fortement trempé pour manifester quelque trouble, même dans une situation aussi critique. Il regarda ses adversaires, et reconnut qu'ils étaient de la famille des Clallomes. Quoique cette découverte le rassurât, il cacha ses nouvelles impressions avec autant de soin qu'il avait dissimulé son émoi, si toutefois il en avait éprouvé, en s'éveillant subitement entre les mains des sauvages.

Le reste du parti était accouru, il l'entourait, en ayant l'air plus curieux qu'hostile.

—Que veulent mes frères, les braves Clallomes, au chef Blanc? demanda-t-il froidement.

—Le Visage-Pâle l'apprendra avant que la lune ait renouvelé sa face, répondit un des Indiens, qu'à ses nombreuses coquilles de aiqua il était facile de reconnaître pour un sagamo ou sachem.

—Mon frère consentirait-il à ouvrir ma tunique? reprit Poignet-d'Acier.
Il trouvera sous ma chemise de chasse un gus-ke-pi-ta-gun [24].

[Note 24: Amulette, sac à médecine secrète.]

Le sachem adhéra à sa prière, et, écartant les vêtements qui couvraient la poitrine de Villefranche, il mit à jour un sachet en peau de requin, grand comme une pièce d'un franc.

—Que mon frère regarde dans ce sac à médecine! continua le capitaine.

L'Indien considéra un instant le sachet avec une attention respectueuse, puis il desserra le cordon qui le fermait comme une bourse de cuir, et en retira une coquille aplatie et ronde, avec étoiles concentriques, alternativement blanches et brunes à la circonférence, blanches et bleues, bleues et rouges au milieu.

C'était l'amulette que Ouaskèma avait envoyée à Villefranche par Oli-Tahara; le sauf-conduit, si je puis me servir de ce terme, sur lequel il comptait pour se faire rendre la liberté.

Un moment il put croire à l'autorité de ce symbole révéré chez les
Clallomes, car à sa vue ils parurent frappés de crainte et reculèrent.

Mais, sans s'émouvoir, le sachem remit la coquille dans le gus-ke-pi-ta-gun, le replaça au cou de Poignet-d'Acier et dit:

—Mon frère le visage-pâle est un grand chef, Hias-soch-a-la-ti-yah le protège. Les braves Clallomes ne lui feront aucun mal. Mais mon frère doit les accompagner.

Cette déclaration surprit Villefranche au plus haut degré, tant elle était en désaccord avec les usages des Clallomes, qui regardent la coquille étoilée comme la marque de l'omnipotence.

Il arrêta un regard inquisiteur sur le visage du sagamo.

—Ouaskèma a commandé à ses guerriers de lui amener le chef blanc, et ils le lui amèneront, répondit-il. Si mon frère leur promet de les suivre, ils couperont ses liens.

Poignet-d'Acier soupçonnait déjà l'Indienne d'avoir ordonné son arrestation. Elle seule pouvait neutraliser la vertu de la coquille étoilée. Et, quoique le motif qui l'avait poussée à cet acte ne lui parût pas bien clair, il se décida aussitôt à obéir, car il se souvenait qu'elle lui avait dit connaître une mine d'or, et il compta sur la passion qu'il lui avait inspirée pour se la faire indiquer.

—Je promets à mes frères de les suivre, répondit-il.

Les cordes qui l'attachaient furent immédiatement tranchées, et
Villefranche, environné des Clallomes se mit en route vers l'Ouest.

Ils descendirent la Caoulis en canots, passèrent devant le fort de ce nom, traversèrent le rio Columbia, près de l'île Walker et abordèrent, le lendemain, sur la rive méridionale, au pied de la roche des Cercueils.