IX
Un dimanche après midi, je me promenais sur la grande route à une demi-lieue de notre demeure. L'automne était déjà avancé, et les arbres commençaient à perdre leur feuillage.
Depuis un mois, j'avais le coeur gros comme si je ne devais plus revoir Rose. Mon courage était tombé tout à fait; un voile de tristesse et de chagrin avait assombri mon esprit; je ne pouvais plus étudier, et le maître d'école me reprochait tous les jours mon inexpliquable distraction.
Je ne pensais plus qu'à elle du matin au soir, et, même pendant mon sommeil, je versais souvent des larmes amères. Jusque-là, j'avais écouté les consolations de ma mère; j'avais espéré tant qu'avait duré le bon temps; mais maintenant que les feuilles jaunissaient sur les arbres, que les matinées froides annonçaient l'hiver, une douloureuse incertitude avait étouffé peu à peu ma dernière lueur da confiance. Elle ne viendrait plus cette année à Bodeghem,—et, même, la reverrais-je jamais?
Telles étaient les pensées qui me poursuivaient continuellement; et, quoique je fusse bien convaincu qu'en aucun cas elle ne pouvait revenir avant le printemps suivant, il y avait quelque chose, peut-être une espérance secrète, qui me poussait à aller me promener bien loin sur la grande route, comme si mon âme voulait s'élancer à sa rencontre.
Ce jour-là, j'étais assis au bord de la chaussée, le dos tourné vers une jeune sapinière, et, plongé dans mes tristes réflexions, j'effeuillais machinalement les fleurs jaunes des chrysantèmes, lorsque tout à coup le roulement d'une voiture attira mon attention. Je sautai debout avec un cri de joyeuse surprise. C'était bien la voiture de M. Pavelyn qui arrivait dans le lointain. Mais Rose y était-elle? Pourquoi y serait-elle cette fois-ci, puisque la même voiture était si souvent venue sans elle à Bodeghem?
Tandis que je demeurais immobile, flottant entre l'espoir et le doute, la voiture avait passé. Je n'avais pas vu Rose!... Mais tout à coup la glace de la voiture s'abaissa.
—Léon! Léon! cria sa voix douce.
Et j'aperçus sa figure angélique qui me souriait, et sa main qui me désignait avec des signes de joie.
La voiture s'arrêta; je m'approchai lentement et en chancelant, quoique le cocher me criât de me dépêcher. Je tremblais, mon coeur battait violemment, et tout s'obscurcit devant mes yeux, comme si j'allais succomber à mon émotion; mais le cocher me leva de terre, me posa dans la voiture, et ferma la portière.
Alors je regardai Rose dans les yeux, j'entendis sa voix me dire avec joie:
—Voici ta petite mère de retour!
Et je sentis ses mains presser les miennes....
Malgré tout ce que me dirent d'abord M. et madame Pavelyn pour me calmer, je ne pouvais surmonter mon émotion. Ils savaient bien que c'était le retour de Rose qui m'agitait ainsi, et cette marque de gratitude envers leur fille leur faire plaisir.
Enfin les tendres paroles de Rose me rappelèrent à moi-même, et, à travers mes larmes, un sourire de bonheur rayonna vers mes bienfaiteurs.
—Mais, Léon, écoute donc ce que je te dis, s'écria Rose. Nous venons à Bodeghem pour te chercher.
Je la regardai avec stupeur.
—Oui, oui, pour te chercher: tu vas venir avec nous à Anvers. Tu auras un logement en ville, et tu deviendras sculpteur, artiste!
M. Pavelyn m'expliqua d'un ton plus calme quelle était son intention. Il ne pouvait rester au château avec sa famille que jusqu'au lendemain matin. Il causerait avec mes parents et arrangerait tout pour que je vinsse demeurer en ville avec lui. Les cours d'hiver de l'Académie venaient de s'ouvrir, et j'étais assez âgé pour ne pas perdre une année sans commencer mes études d'artiste. Quant à mes études scolaires, il me fournirait les moyens de les continuer en même temps.
J'allais devenir artiste, sculpteur! j'étais si touché, si ému de cette heureuse certitude, que, dans mon égarement, je saisis les mains de mon bienfaiteur. Je les baisai à différentes reprises, et les arrosai de larmes d'amour et de reconnaissance.
Tandis qu'il me retirait sa main, en me recommandant avec attendrissement d'être studieux et attentif, la voiture s'arrêta devant la grille du château.
Dès que nous fûmes au salon, Rose commença à m'interroger pour savoir jusqu'à quel point j'étais instruit maintenant. Elle fut bien étonnée en reconnaissant que je l'avais dépassée en plusieurs branches; mais elle fut flattée cependant d'être beaucoup plus versée que moi dans la langue française; elle me fit lire et écrire, me reprit ou me loua selon que je subis plus ou moins bien les épreuves. En un mot, elle se fit de nouveau l'angélique protectrice du pauvre fils de paysans, et, moi qui aurais voulu être son esclave toute ma vie pour la voir sans cesse, je me soumis avec autant d'humilité qu'un enfant se soumet à sa mère. Rose me parla du beau pays où fleurissaient les amandiers et les oliviers, de montagnes hautes comme le ciel et de la mer bleue de Marseille. Elle me vanta la riche nature du Midi, so ciel pur et sa température saine et vivifiante. Et, en effet, je remarquai qu'elle n'était plus aussi pâle qu'auparavant. Le hâle d'un brun clair que le soleil du Midi avait répandu sur son visage lui donnait un air de force et de santé.
En causant ainsi de ces choses admirables et de l'avenir qui s'ouvrait devant moi, nous passâmes une soirée si complètement heureuse, du moins pour moi, que j'avais oublié le monde entier pour ne voir que ses doux yeux fixés sur les miens, et pour recueillir chacune de ses paroles, comme les sons d'une musique enchanteresse.
Je fus très-étonné lorsqu'un domestique vint annoncer que neuf heures étaient sonnées au clocher du village, et qu'il était temps d'aller me coucher. Cette demi-journée n'avait pas duré une heure pour moi.
Pendant que je jouais au château avec Rose, oubliant tout, M. et madame Pavelyn étaient allés à la maison, et avaient manifesté à mes parents leur désir de m'emmener avec eux à Anvers le lendemain. Ma mère avait frémi à l'idée que son enfant la plus cher—le petit garçon que chacun admirait à cause de sa jolie figure et de ses grands yeux noirs—allait s'éloigner d'elle, pour toujours; mais les parents de Rose lui avaient fait comprendre qu'un pareil sacrifice de sa part était nécessaire à mon bonheur à venir. D'ailleurs, il fut décidé que, tous les quinze jours au moins, je viendrais à Bodeghem, tant en été qu'en hiver; M. Pavelyn promettait de payer ma place dans la diligence, à moins que, dans la belle saison, il n'eût l'occasion de m'amener dans sa voiture. Mes parents ne devaient s'inquiéter en rien des frais de mon entretien en ville, ni de mes vêtements, ni de mes menus plaisirs: M. Pavelyn pourvoirait à tout cela; et, si je restais bon et honnête, si je voulais étudier avec zèle, il me protégerait et me soutiendrait jusqu'à ce que je fusse en état de me frayer un chemin dans le monde et de me créer une position indépendante.
Le lendemain matin, lorsque ma mère m'eut revêtu de mes plus beaux habits et eut fait un paquet du restant de mes hardes, elle se mit à pleurer en silence et à me serrer sur son coeur avec une tendresse inquiète. Mes soeurs et mes frères pleuraient également, et moi, bien qu'heureux entre tous, je soupirais et je sanglotais sur le sein de ma mère. Des larmes de douleur et d'inquiétude coulaient dans notre demeure, comme si l'adieu que nous allions échanger devait être éternel. Mon père seul résistait à son émotion, et tâchait de nous ramener à une idée plus nette de la réalité. Il n'y voyait qu'une faveur particulière du ciel, le bonheur d'un de ses enfants, et il lui semblait qu'au lieu de pleurer, nous devions être joyeux et remercier Dieu de sa bonté.
Lorsque la voiture de M. Pavelyn s'arrêta devant notre demeure, et que le moment fatal de la séparation fut arrivé, ma mère m'étreignit de nouveau sur son coeur en murmurant à mon oreille:
—Léon, mon cher Léon, aime toujours ta pauvre mère! que l'orgueil ne te fasse jamais oublier que tu n'es qu'un pauvre enfant de paysans; respecte tes bienfaiteurs, aie Dieu devant les yeux....
Elle voulait en dire davantage, mais sa voix s'étouffa dans sa poitrine haletante.
Mes frères et mes soeurs vinrent tour à tour me donner le baiser d'adieu, et enfin mon père fit le signe de la croix sur mon front, et me donna sa bénédiction avec une simplicité solennelle.
Alors les larmes jaillirent en abondance sur mes joues, et j'eus un moment d'hésitation. J'étais prêt à courir vers ma mère, qui pleurait derrière la porte de notre maison, avec son tablier devant sa figure; je lui tendais les bras, et j'allais demander à rester avec elle; mais mon père et le domestique, pour abréger cette scène douloureuse, me portèrent dans la voiture.
Le fouet claqua ... et les chevaux entraînèrent la légère voiture avec tant de rapidité, qu'en un clin d'oeil notre maison et même le village natal avaient disparu à mes regards.
X
M. Pavelyn avait aidé un de ses plus anciens serviteurs, qui avait été le magasinier de son père, à ouvrir une boutique d'épiceries. Cet homme demeurait avec sa femme dans la rue Haute, non loin de la Grand'Place, à Anvers. Comme ils n'avaient pas d'enfants, leur maison était beaucoup trop grande pour eux, et plus d'une chambre restait inoccupée. M. Pavelyn m'avait placé chez ces bonnes gens. J'y avais deux chambres pour mon usage, une chambre à coucher, et une autre pour écrire et dessiner.
Tout ce dont je pouvais avoir besoin, habits, livres, papier, argent, ils étaient chargés de me le donner ou de me le procurer à ma première demande, aussi longtemps qu'ils n'auraient pas reçu d'autres ordres de mon protecteur. Je mangeais à leur table, et, le soir, je m'asseyais avec eux à leur foyer.
Maître Jean et sa femme Pétronille étaient de braves gens qui me témoignaient une bienveillance silencieuse. Ils accomplissaient avec une scrupuleuse exactitude ce qu'ils étaient chargés de faire pour moi; mais ils ne prenaient pas à leur pensionnaire un intérêt particulier.
Dès le second jour de mon arrivée à Anvers, un domestique de M. Pavelyn m'avait conduit à l'Académie, où l'on avait gardé une place pour moi.
J'étais dans la classe des ornements, et je dus commencer par dessiner des feuilles au trait.
Mes journées se divisaient ainsi:
Le matin, après mon déjeuner, j'allais à l'atelier d'un jeune sculpteur, chargé par M. Pavelyn de me donner des leçons, et j'y restais à dessiner des ornements jusqu'à ce que la cloche de midi m'annonçât qu'il était temps d'aller dîner. L'après-midi, j'avais deux heures pour faire mes devoirs d'écriture et pour apprendre mes leçons. Ensuite, j'allais à la maison de M. Pavelyn pour recevoir, en même temps que Rose, les leçons d'un professeur français. Nous passions le reste de la journée, jusqu'à l'heure des cours de l'Académie, à jouer et à causer, et parfois nous nous amusions au piano. Rose, qui savait déjà un peu de musique, essayait de m'apprendre les chansons qu'elle avait retenues. Elle ne chantait pas volontiers, cela lui fatiguait la poitrine; et d'ailleurs sa voix, quoique douce et pure, était très-faible. Moi, au contraire, j'avais une forte voix et des poumons solides. Quoique, par ignorance, je chantasse faux quelquefois, et que je traînasse le son comme les paysans ont coutume de le faite, Rose se plaisait à entendre ma voix sonore.... Ou peut-être ne me faisait-elle chanter si souvent que pour apprendre à son protégé ce qu'elle savait de musique?—Quoi qu'il en soit, notre vie, pour autant que nous pouvions être ensemble, était un paradis de douces jouissances et de bonheur enfantin.
Tous les quinze jours, j'allais à Bodeghem passer le dimanche et une partie du lundi avec mes parents. Ma mère, qui voyait bien que je la chérissais toujours autant, et que j'aimais à me trouver auprès d'elle, se consolait de mon absence et souriait à mon bel avenir.
Les autres dimanches, j'allais dîner chez mes bienfaiteurs, m'asseoir à table à côté de Rose, et jouer avec elle bien tard dans la soirée.
Ce que ma mère me répétait sans cesse était gravé profondément dans mon coeur. Je devais me rappeler toujours quelle distance il y avait entre mes protecteurs et moi.—Je ne l'eusse jamais oublié, car la conscience de ce devoir vivait en moi comme un sentiment pieux.
Mon extrême modestie, mon ardente gratitude, mon humilité vraie, étaient très-agréables à M. Pavelyn, et il ne cessait de me vanter à tout venant comme un enfant doué d'un excellent caractère. Souvent il me présentait à ses amis ou aux personnes qui lui rendaient visite, en leur disant que j'étais l'enfant d'un sabotier et qu'il avait résolu néanmoins de faire de moi un artiste distingué. Il y mettait son orgueil, il avait sous sa protection le fils d'un paysan,—une pauvre créature ignorante,—et il voulait en faire un sculpteur qui honorât sa patrie par des oeuvres sublimes. Il ne laissait échapper aucune occasion de proclamer le but de ses bienfaits et de prôner d'avance la carrière brillante qu'il voulait ouvrir pour moi.
En ce qui concerne madame Pavelyn, elle m'aimait parce que son enfant jouissait de ma présence et en était heureuse.
Pendant cet hiver, la mère de Rose souffrit beaucoup d'un asthme, et elle toussait continuellement. Souvent elle parlait du beau pays près de la mer Bleue, disant que l'air de Marseille seul pouvait la guérir de sa maladie; mais, d'un autre côté, elle ne pouvait consentir à vivre loin de sa fille ou à priver M. Pavelyn de la présence de son enfant.
A mesure que l'hiver avança et que les jours humides arrivèrent, la maladie de madame Pavelyn empira d'une façon inquiétante. Rose, constamment enfermée dans la maison, était redevenue pâle, et elle commençait aussi à tousser de temps en temps....
Alors M. Pavelyn prit un parti extrême. Malgré toutes les objections, il décida que sa femme irait à Marseille avec sa fille, et y resterait auprès de son frère, jusqu'à ce que la bienfaisante influence de l'air du Midi eût guéri la faiblesse de ses poumons. Rose s'y fortifierait également, croyait-il. Et, pour ne pas interrompre son éducation, on la mettrait pendant ce temps dans un des meilleurs pensionnats de Marseille. Une fois que cette décision fut bien arrêtée dans l'esprit de M. Pavelyn, il n'y eut plus à en revenir. Rose et moi, nous pleurâmes beaucoup à l'idée d'une aussi longue séparation; mais c'était pour sa santé et pour la santé de sa mère. D'ailleurs, elle devait revenir en septembre; et, si elle était bien portante, elle ne retournerait plus à Marseille. En tout cas, elle passerait tout un mois à Anvers.
Ce fut le 10 février 1808, à neuf heures du matin, que mes yeux pleins de larmes virent partir la chaise de poste qui m'enlevait de nouveau la lumière de ma vie.
Je levai vers le ciel mes mains suppliantes, et je demandai ardemment à Dieu la santé et la force pour elle.
XI
J'approchais de mes quinze ans. Par suite de ma position particulière dans le monde, j'avais beaucoup réfléchi, et éprouvé des sensations très-vives. Mon esprit et ma sensibilité s'étaient développés plus que mon âge ne le comportait naturellement. Maintenant que Rose n'était plus là, pour oublier un peu de bonheur qui me manquait chaque jour, je passais tout le temps que l'étude des arts me laissait disponible à lire des livres de toute espèce que M. Pavelyn achetait pour moi, ou que me prêtaient mes camarades de l'Académie. Rose, en partant, m'avait instamment recommandé de bien apprendre la langue française, pour que, plus tard, je n'eusse jamais à rougir, dans le monde, de mon ignorance; mais ce n'était pas le seul mobile qui me poussât à orner mon esprit de toutes les connaissances qui se trouvaient à ma portée. J'avais pressenti que Rose, demeurant maintenant dans un pensionnat renommé, reviendrait très-instruite dans toutes les branches dont se compose l'éducation. Faudrait-il qu'elle me considérât comme un garçon ignorant qui n'avait pas su profiter de la généreuse protection de son père pour devenir un homme bien élevé? Peut-être y avait-il au fond du coeur du fils du sabotier un désir secret, de devenir son égal, du moins moralement, et de rester digne de son amitié et de son estime, même lorsque l'âge aurait approfondi l'abîme que la naissance creusait entre elle et lui.
A l'Académie, je faisais de notables progrès. En un an, je passai de la classe des ornements dans celle des figures. Je me dépitais pourtant d'être obligé de rester si longtemps dans les classes de dessin; mais, si je continuais à m'appliquer avec ardeur, j'avais l'espoir de passer, à la rentrée des cours d'hiver, dans la classe de modelage.
Tous les quinze jours, j'allais dîner, comme auparavant, chez M. Pavelyn, et je devais porter avec moi mes dessins achevés, pour donner des preuves de mes progrès. Mon protecteur était content de moi et m'encourageait sans cesse par les témoignages de sa bienveillance et de sa générosité.
Ainsi le mois de septembre approcha insensiblement: Rose allait revenir!
Tous les jours j'allais sonner à la porte de M. Pavelyn pour demander à la femme de chambre s'il n'était pas arrivé de lettre.
Une après-midi, M. Pavelyn m'envoya un domestique à l'atelier de mon maître sculpteur, et me fit dire de passer chez lui.
Lorsque je parus en sa présence, il me montra, avec une tristesse mêlée de regret, une lettre de sa femme, et il m'apprit ce qu'elle contenait. Madame Pavelyn écrivait qu'elle ne se sentait pas encore bien guérie de sa maladie de poitrine, et qu'elle craignait de revenir précisément à l'entrée de l'hiver. Son mal empirerait infailliblement, croyait-elle. Elle suppliait son mari de lui permettre de rester jusqu'au printemps chez son frère, à Marseille. Cela vaudrait mieux aussi pour Rose, puisqu'elle s'instruisait à merveille, qu'elle se trouvait heureuse, et devenait chaque jour plus forte et mieux portante. Si cette longue absence faisait trop de peine à M. Pavelyn, et qu'il désirât vivement de revoir sa fille cette année, elle le priait de faire le voyage de Marseille pour se distraire et pour les venir voir. Ce serait pour tontes deux un bonheur dont, elles lui seraient reconnaissantes toute leur vie.
M. Pavelyn était fort affligé du contenu de cette lettre; mais enfin il se soumit à la nécessité: il résolut d'écrire à sa femme que son commerce ne lui permettait pas de quitter Anvers en ce moment, mais qu'il irait à Marseille au commencement du mois de mai pour chercher Rose et sa mère.
Je quittai la maison de mon protecteur le coeur plein de tristesse; ainsi, sept à huit mois devaient encore s'écouler avant qu'il me fût donné de revoir Rose! un siècle de vains désirs et de muets découragements!
Il n'y avait rien à faire, qu'à me résigner à la volonté du ciel. Ce qui contribuait un peu à rasséréner mon esprit et à distraire mes pensées, c'est que j'avais passé dans la classe de modelage, et que je commençais à façonner des formes humaines avec de l'argile. J'étais donc entré dans la carrière de la sculpture. Non-seulement j'éprouvais un grand plaisir à satisfaire ainsi mon penchant naturel, mais, dans cette classe, je travaillais au milieu d'artistes de tout âge dont le langage spirituel et la gaieté me faisaient parfois oublier la plaie de mon coeur.
A la fin du mois d'avril, M. Pavelyn partit pour Marseille. Je comptai avec une exactitude impatiente les jours et les heures de son voyage. Dans ma pensée, je le vis arriver à Marseille; une larme me tomba des yeux quand je me figurai les transports de Rose sautant au cou de son père; je l'entendais demander:
Madame Pavelyn était décidément guérie; sa fille était devenue forte et vermeille.... Elles ne devraient donc plus retourner à Marseille!
Mais de quelle douleur et de quel désenchantement je fus frappé lorsque M. Pavelyn revint enfin! J'étais sur le seuil de leur maison au moment même où la chaise de poste s'arrêta devant la porte. Mon coeur battait violemment; j'étais pâle et tremblant d'émotion; mes yeux avides tâchaient de voir à travers les parois de la voiture. M. et madame Pavelyn descendirent.... Ils étaient seuls!
J'entrai derrière mes bienfaiteurs sans trouver une parole pour leur souhaiter la bienvenue. Madame Pavelyn, voyant mon trouble et ma pâleur, m'expliqua que Rose était restée à Marseille pour y terminer son éducation. Le séjour de cette belle contrée devait probablement améliorer et fortifier sa santé. D'ailleurs, elle était fille unique de parents très-riches, et destinée par conséquent à voir la haute société. Nulle part mieux que là où elle était maintenant, elle ne pouvait se préparer, par une éducation brillante, à faire son entrée dans le monde.
Pour me consoler, madame Pavelyn me dit que Rose avait désiré vivement la suivre à Anvers, ne fût-ce que pour me voir une fois, mais qu'on n'avait pu accéder à ce désir, parce que son père ou sa mère eût été obligé de recommencer un long voyage pour la reconduire à Marseille. M. Pavelyn irait la chercher au mois de septembre, et elle passerait six semaines de vacances dans sa ville natale.
Ces explications me furent données à la hâte, car mes protecteurs étaient fatigués, du long trajet qu'ils venaient de faire en chaise de poste, et ils montèrent immédiatement dans leur appartement pour se débarrasser de leurs habits de voyage.
Je m'enfuis chez moi, et je m'enfermai dans ma chambre. La nuit me surprit la tête couchée sur ma table, abîmé dans la douleur, et maudissant la cruauté du sort.
Pendant plusieurs jours, j'eus le coeur gros et l'esprit assombri; mais peu à peu je me laissai consoler par les bonnes paroles de M. Pavelyn, et je concentrai toutes mes forces sur mes études. J'étais déjà dans la classe des antiques; pas assez avancé toutefois pour travailler d'après ma propre inspiration; mais le langage enthousiaste et plein de foi de mes camarades m'avait rempli d'ardeur et de confiance en l'avenir. Je comprenais maintenant que l'art est un moyen d'acquérir de la gloire et de la réputation dans le monde. Je tremblais d'émotion à l'idée que, si Dieu et la nature avaient réellement fait de moi un sculpteur, je pourrais devenir presque l'égal de Rose.... Une pareille pensée me pénétrait d'une joie inexprimable, mais elle me faisait aussi trembler et pâlir, par la crainte qu'un semblable espoir ne fût l'inspiration d'un coupable orgueil.
Dans l'été de cette année, une maladie contagieuse désola certains quartiers d'Anvers. Une petite vérole d'une malignité extrême avait enlevé un grand nombre d'enfants, et même quelques hommes faits.
A la fin du mois d'août, lorsque M. Pavelyn s'apprêtait à aller chercher sa fille à Marseille, une de ses servantes fut atteinte de la petite vérole. On se hâta d'écrire à Rose qu'elle ne pouvait pas revenir cette année-là, parce qu'une maladie contagieuse sévissait à Anvers, et même dans la maison de son père. Madame Pavelyn, par un préjugé qui était encore assez répandu à cette époque, avait toujours refusé de laisser vacciner sa fille. Par conséquent, Rose était plus que les autres exposée au danger d'être atteinte du fléau.
Certes, je souffris cruellement d'être trompé de nouveau dans mon espoir, et de ne pouvoir revoir celle dont la charmante image et le sourire amical étaient toujours devant mes yeux. Mais, moi-même, j'avais eu peur en songeant qu'elle allait revenir en un moment si dangereux, et la résolution de ses parents m'avait réjoui. D'ailleurs, j'avais seize ans. J'avais donc atteint l'âge où l'esprit prend déjà quelque chose de la gravité de l'homme. La fréquentation d'artistes, souvent beaucoup plus âgés que moi, avait également contribué, pour une large part, à transformer ma naïveté d'enfant en une connaissance plus exacte et plus juste de la vie.
Comme l'absence prolongée de Rose m'avait fait faire de sérieuses réflexions sur ma position dans le monde, je compris enfin parfaitement que, dans son enfance, elle avait pu donner son amitié au fils d'un pauvre paysan, jouer familièrement avec lui, et même l'aimer comme un frère; mais que, dans un âge plus avancé, une pareille familiarité blesserait les convenances du monde et nuirait peut-être à sa considération. La seule chose que je pusse espérer, c'est qu'elle prendrait plaisir aux progrès de son protégé, et, peut-être, qu'elle aimerait encore à se rappeler les beaux moments que nous avions passés ensemble dans notre heureuse enfance.
Voilà ce que me disait ma raison, quoique mon coeur se refusât à renoncer au rêve resplendissant qui était la lumière de mon âme. Rose était toujours présente à ma pensée; non pas Rose telle qu'elle devait être aujourd'hui, mais la jolie petite demoiselle avec sa figure pâle et délicate, avec ses yeux bleus et ses petites lèvres rouges sur lesquelles était empreint un sourire d'amitié pour moi.
Ce souvenir m'était si cher, qu'à force d'y penser je tombai dans une sorte de fol égarement, et que je craignais parfois le retour de Rose. Telle qu'elle était à présent, elle ne pouvait plus, comme autrefois, accorder sa confiance et son amitié à l'humble fils de paysans, dont l'entretien et l'éducation étaient payés par son père.... Et la Rose de la réalité ne tuerait-elle pas en moi le doux souvenir de jours plus heureux? Ces souvenirs, qui vivent aujourd'hui dans tous les battements de mon coeur, ne perdraient-ils pas leur enchantement et leur charme?
Cependant je m'effrayai et m'affligeai extrêmement, lorsque je remarquai, vers la fin de l'été, que la respiration de madame Pavelyn devenait oppressée, et qu'elle toussait quelquefois.... Ma crainte se réalisa. Madame Pavelyn allait retourner à Marseille, chez son frère, pour y passer l'hiver. Donc, Rose ne reviendrait pas à la maison non plus; mais, l'automne suivant, on pourrait regarder son éducation comme tout à fait terminée, et alors elle reviendrait pour tout de bon à Anvers. Si la maladie de poitrine de madame Pavelyn n'était pas entièrement guérie alors, ce serait un signe que l'air du Midi n'y faisait pas grand'chose, et alors elle essayerait, à Anvers même, des remèdes plus efficaces.
Je me consolai de nouveau, autant que possible, du moins, et je m'efforçai d'oublier, ou plutôt d'adoucir mon chagrin par l'étude de l'art et la lecture de bons ouvrages.
A l'Académie, je modelais avec autant d'ardeur que de courage, d'après les belles statues que l'antiquité grecque a léguées à notre admiration. Dans l'atelier de mon maître, je m'exerçais à sculpter le bois et la pierre, et j'étais devenu fort habile dans cette branche.
Je n'abusais pas de la générosité de mes bienfaiteurs quoiqu'ils m'exhortassent à ne pas être trop économe, et à m'amuser parfois aussi avec mes camarades, comme le comporte la vie d'artiste, je modérais mes dépenses, et j'évitais de recourir à l'aide de mes protecteurs, comme si l'argent de ma mère suffisait à mon entretien.
M. Pavelyn avait une antipathie personnelle contre les artistes qui, par leur mise négligée, semblent attester leur manque de soin et leur ignorance des convenances sociales. Lorsqu'aux dimanches convenus, j'étais assis à table auprès de lui et qu'il remarquait dans mon costume quelque chose qui n'était pas convenable ou qui commençait à s'user, il le faisait immédiatement remplacer. Ajoutez à cela la régularité de mes traits, et vous comprendrez que je ressemblais plutôt à un fils de bonne famille qu'à un enfant de paysans, qui ne possédait rien au monde que la générosité de ses protecteurs.
XII
Depuis six mois j'avais passé de la classe des antiques dans la classe d'après nature, qui était alors le plus haut degré de l'enseignement à l'Académie d'Anvers. Encore une année, et mes études artistiques allaient être terminées.
Peu à peu s'éleva en moi un désir impérieux d'essayer dans la solitude de ma chambre ma force créatrice. Cent fois déjà j'avais ébauché en terre glaise les inspirations de ma fantaisie; mais ce n'était qu'un travail futile, destiné à être pétri de nouveau pour le modelage d'autres figures.
Cette fois, je voulais faire une oeuvre consciencieuse, lentement, en y appliquant toutes les forces de mon intelligence, et avec la perfection que mon savoir me permettait d'y donner.
Rose avait accepté jadis avec amour l'ouvrage informe d'un pauvre enfant, et allumé ainsi dans son coeur le feu sacré de l'amour des arts.
Maintenant, l'enfant était devenu un sculpteur, et il était assez confiant dans sa force pour mettre la main à une création spontanée.
A qui la première oeuvre de l'artiste pouvait-elle être destinée, sinon à celle qui était la cause unique et la source de son existence intellectuelle, de son génie et de son espoir?
Comme cette pensée me soumit! Elle m'aveuglait à ce point que, quoique mes études fussent encore incomplètes, je ne doutais pas que je ne parvinsse à produira un chef-d'oeuvre, et ce chef-d'oeuvre dont les formes n'étaient que confusément dessinées dans mon cerveau, je l'admirais et je l'aimais d'avance avec une passion extraordinaire et une foi profonde.
Rose devait revenir dans deux mois; je ne pouvais avoir achevé mon oeuvre en si peu de temps; mais l'anniversaire de sa naissance tombait à la fin du mois de janvier.
C'était une occasion pour lui faire cadeau du premier fruit de mes travaux, et ainsi j'aurais assez de temps pour réaliser mon projet avec le soin le plus minutieux. Je n'en dirais rien à personne, pas même à M. Pavelyn. La joie de mes bienfaiteurs serait d'autant plus grande si je pouvais les surprendre à l'improviste par une belle oeuvre d'art bien réussie.
Après avoir longtemps rêvé et réfléchi, après avoir examiné cinquante sujets, et en avoir ébauché presque autant en terre glaise, je me décidai enfin pour un groupe qui devait représenter la Protection, et je parvins, non sans une longue étude! à arrêter une composition définitive.
Sur un socle figurant un gazon était un enfant, un petit garçon, agenouillé, la tête courbée, et dans la posture d'une créature humble et qui a besoin de secours. Son bras s'appuyait sur le dos d'un agneau endormi, et sa houlette était à ses pieds.
A côté du berger, dans une attitude grave, se tenait un autre enfant,—une petite fille,—dont la main droite était posée en signe de protection sur la tête du petit garçon, tandis que sa main gauche s'étendait dans l'espace, comme si elle voulait dire:
—Prends courage! là-bas resplendit l'étoile de ton avenir.
J'étais dominé par les souvenirs de mon enfance et par des images qui vivaient dans mes yeux. Cela m'empêcha, quelque peine que je me donnasse, de suivre les règles classiques de l'école.
Mes figures n'étaient ni assez pleines, ni assez rondes. Il y avait dans leurs proportions une maigreur, une sorte de réalisme de formes qui s'écartait de la beauté grecque, mais qui se rapprochait des formes plus immatérielles et plus poétiques du vieil art chrétien, auquel on donne à tort l'épithète d'art gothique.
A mesure que mon oeuvre avançait et que les têtes des statues que j'achevai d'abord prirent leur expression véritable, je commençai à sentir tant d'amour pour ma création, que je restais parfois des heures entières dans ma petite chambre solitaire, immobile, l'ébauchoir à la main, et tenant avec ravissement mes yeux fixés sur le visage de la jeune protectrice.
Il me semblait que ma statue vivait, qu'elle me parlait, et qu'elle avait une âme qui était en communication avec la mienne.
Une pareille folie vous fait hocher la tête? En effet, monsieur, vous devez savoir par expérience que l'esprit de l'artiste s'envole parfois si loin, qu'il franchit les limites de la réalité et se perd dans les ténèbres de l'aberration. Mais vous comprendrez aisément ce qui m'enchantait ainsi dans mon propre ouvrage.
Il y avait, dans le sourire qui rayonnait du visage de la petite fille sur le pauvre petit garçon, quelque chose de si touchant et si profondément sympathique, que je tremblais chaque fois que je regardais le sourire de ma statue.
Ce n'était pas étonnant, n'est-ce pas? Ce sourire avait la même expression qui avait illuminé le visage de Rose lorsqu'elle serra pour la première fois la main du pauvre muet dans l'humble maison de paysans.
Et faut-il ajouter que les traits du visage de ma statue n'étaient autres que ceux de l'angélique et délicate figure qui s'était gravée éternellement dans mon coeur? Oh! les années avaient sans doute bien changé Rose! je ne la reverrais plus jamais telle qu'elle était sans cesse présente à mon esprit; mais ma statue, du moins, ma chère création, la faisait revivre devant mes yeux, naïve, délicate, douce et charmante comme la caressante amie du pauvre petit Léon.
XIII
Le 3 septembre 1811, vers quatre heures de l'après-midi, je travaillais avec ardeur à ma statue, lorsqu'on frappa à la porte de ma chambre. Un domestique m'apportait la nouvelle inattendue du retour de mademoiselle Pavelyn, et il ajouta qu'elle avait manifesté le désir de me voir sans retard.
Je contins mon émotion en présence du domestique; mais, dès qu'il eut descendu les premières marches de l'escalier, je me mis à bondir dans ma chambre, en levant les mains en l'air, et à danser et à chanter de joie, comme un enfant. Rose était donc revenue! Après une si longue absence, j'allais la revoir, enfin! Encore quelques minutes, et je serais devant elle! Cette fois, ce n'était point un vain espoir, une illusion: c'était l'heureuse réalité!
Je revêtis à la hâte mes meilleurs habits, et je m'arrangeai avec soin. Il n'eût pas été poli de faire attendre Rose et de paraître indifférent. Cependant, je mis assez de temps à ma toilette. Je désirais me faire aussi beau que possible. Ce désir se justifiait suffisamment à mes propres yeux parce que c'était un jour solennel, et que M. Pavelyn serait froissé si je me présentais chez lui en costume négligé; mais le principal motif de ma coquetterie était l'impérieux besoin d'obtenir l'approbation de Rose par quelque mérite que ce fût.
Lorsqu'au bout d'un bon quart d'heure, je traversai les rues de la ville en grande toilette pour me rendre chez M. Pavelyn, mon impatience me poussait en avant, et j'avais envie de courir à toutes jambes; mais je me contins, et me forçai au contraire à marcher très-lentement.
Le sentiment des convenances s'était élevé en moi et me mettait en garde contre ma propre agitation. Il me disait que ce n'était pas la petite Rose, mais la fille de mes bienfaiteurs, mademoiselle Pavelyn, que j'allais rencontrer; il me rappelait à la réserve, au respect et à la conscience exacte de mon humble position. Je me souvins des conseils de ma mère, je résolus de modérer ma joie, et d'aborder Rose avec une politesse calme, jusqu'à ce qu'elle-même, par l'amabilité de son accueil, me donnât le droit d'épancher librement la joie que son heureux retour faisait déborder en mon coeur.
Lorsque j'approchai de la maison de M. Pavelyn, mon coeur battait violemment, et l'impatience et l'incertitude faisaient perler la sueur sur mon front.
Un domestique attendait sur le seuil de la porte. Il m'introduisit au salon ... et, là, je me trouvai tout à coup en présence de Rose, qui fit un pas vers moi, s'arrêta toute surprise, et me dit en guise de salut:
—Monsieur Léon, que vous êtes devenu grand! Je ne vous reconnais plus, maintenant.
—Mademoiselle, balbutiai-je d'une voix à peine intelligible, je remercie Dieu du fond du coeur de ce qu'il vous permet de rentrer saine et sauve dans votre patrie.
Nous étions en face l'un de l'autre à nous regarder, moi, avec des joues pâles et des yeux hagards; elle, avec une remarquable liberté d'esprit, et sans autre signe d'émotion qu'un léger sourire qui n'exprimait qu'un certain étonnement causé par le changement de ma taille et de mes traits.
Etait-ce là Rose, cette angélique enfant, dont la douce amitié avait jadis versé la lumière de l'espérance et du bonheur dans les ténèbres de mon mutisme; dont je sentais encore les tendres serrements de main, dont la petite voix argentine chantait encore à mon oreille, dont les yeux bleus rayonnaient à mon approche du doux éclat d'une fraternelle affection?—cette demoiselle, déjà aussi grande que sa mère, vêtue avec luxe, d'un port si majestueux et d'une beauté si frappante, qu'après un premier coup d'oeil, je n'osais plus lever le regard sur elle?
A mon trouble se mêlait aussi un sentiment de regret et d'amertume. En effet, je ne m'étais pas trompé: la Rose dont l'image avait vécu jusque-là dans mes rêves n'existait plus; la douce illusion de mon âme s'était évanouie pour jamais.
M. et madame Pavelyn, qui croyaient que j'étais frappé du changement survenu dans la taille de leur fille, s'amusaient de mon embarras, et m'adressèrent quelques plaisanteries amicales.
—Mais, monsieur Léon, s'écria Rose, je puis à peine maîtriser mon étonnement. Quand je quittai Anvers la dernière fois, vous étiez encore un petit garçon; vous êtes un homme maintenant!... Venez, asseyons-nous. Racontez-moi quelque chose de votre vie durant mon absence. Vous êtes content, n'est-ce pas? Vous allez toujours bien?
J'acceptai le siège qu'elle m'offrait. Sa voix était toujours aussi douce qu'auparavant; mais il y avait dans son langage un ton de légèreté, d'autorité et de protection qui, en présence de ma profonde émotion, me parut une marque d'indifférence. Cette froideur me rappela à la conscience de ma situation. Je répondis à ses questions avec réserve et avec respect; parfois aussi avec une chaleur mal contenue, surtout lorsque je trouvais l'occasion de lui exprimer ma reconnaissance, et de lui rappeler que je lui devais le bonheur de ma vie;—que si jamais je pouvais obtenir quelques succès dans la carrière des arts, acquérir quelque renommée et honorer ma patrie, je n'oublierais point que sa généreuse bonté avait décidé de mon sort en ce monde.
Mademoiselle Pavelyn paraissait écouter avec plaisir, non-seulement les témoignages de ma gratitude, mais encore tout ce que je disais. Il me fallut lui parler de mes études à l'Académie, des livres que j'avais lus, et des connaissances dont j'avais acquis par moi-même les principes.
Elle se montra franchement satisfaite des progrès de mon instruction, et me félicita de la pureté et de l'élégance de mon élocution. D'après son opinion, je pouvais me présenter maintenant dans la meilleure compagnie, avec l'assurance de n'y être jamais déplacé pour tout ce qui concernait l'esprit et les usages.
Sa voix et ses paroles avaient toujours le même ton protecteur qui me faisait sentir clairement quelle large distance le temps avait creusée entre elle et moi. Elle, qui me parlait et m'interrogeait, c'était mademoiselle Pavelyn, l'héritière d'un des plus riches négociants d'Anvers; moi, qui lui répondais humblement, j'étais le pauvre fils de paysans à qui la générosité de ses parents avait donné un peu d'éducation et quelques chances de succès dans l'avenir. Il ne pouvait pas, il ne devait pas en être autrement, je le savais bien. Néanmoins cela m'arrachait ma plus chère illusion, et ce brusque désenchantement avait fait dans mon coeur une blessure saignante. Aussi tout ce que je disais était empreint d'une tristesse résignée; il y avait dans toutes mes paroles une sorte de mélancolie douloureuse qui provoqua plus d'une remarque de la part de mademoiselle Pavelyn, mais qui résista cependant à ses encouragements.
Enfin elle cessa son interrogatoire, et commença à son tour à me faire le récit de son séjour dans le beau pays des oliviers. Elle me décrivit cette contrée avec tant d'admiration, et me parla avec tant de sentiment de la merveilleuse nature du Midi, qu'elle me fit vivre pour ainsi dire avec elle sur les côtes de la mer bleue.
Alors j'oubliai un peu mon chagrin pour écouter ses paroles enchanteresses. J'éprouvai une joie extrême, lorsque, par bonté sans doute, elle me rappela les amusements de notre naïve enfance, le beau jardin, les papillons, le pont sur l'étang, et même les petites figurines de bois qu'elle avait reçues de moi avec tant de plaisir. Je m'abîmais avec un oubli complet du présent dans le souvenir de ces temps bénis, et il me paraissait que le visage angélique de la petite Rose me souriait encore sous les traits plus sérieux de mademoiselle Pavelyn. C'était bien encore la même voix argentine, avec plus de sonorité et une plus grande richesse d'accent, toutefois; mais toujours tendre et amicale, me semblait-il. Un nouvel espoir commença à briller dans mon coeur. Peut-être m'étais-je trompé! peut-être la petite Rose, ce rêve de mon âme, n'était-elle que voilée sous une forme plus parfaite!
Mais cette pensée consolante fut bientôt étouffée en moi par l'arrivée de deux dames—une mère et sa fille qui avaient appris le retour de mademoiselle Pavelyn, et n'avaient pas pu attendre plus longtemps pour lui présenter leurs souhaits de bonheur.
Je m'étais levé, et, par respect, j'avais fait un pas en arrière. Après avoir échangé un premier salut avec Rose et sa-mère, les deux dames me saluèrent également avec une amabilité toute particulière. Il y avait tant de cordialité dans leur sourire, qu'elles se trompaient évidemment sur ma personne et mes relations avec M. Pavelyn. Pendant que Rose parlait de son séjour à Marseille, pour satisfaire la curiosité de ces dames, celles-ci me considéraient avec un visible intérêt. La plus âgée surtout me quittait à peine des yeux, et m'adressait de temps en temps la parole pour me demander mon sentiment sur ce qui se disait. Elle paraissait éprouver pour moi de la sympathie et même un certain respect, car le moindre mot qui tombait de mes lèvres lui faisait incliner la tête avec une vive approbation.
Enfin elle manifesta ouvertement le désir de me connaître.
—Monsieur Wolvenaer est statuaire, dit Rose.
—Amateur? demanda la dame.
—Non, un véritable artiste qui a donné pour but à sa vie de travailler pour la gloire de sa patrie.
La vieille dame haussa les épaules, et répondit avec un étonnement mêlé de regret:
—Je me suis trompée; je croyais que monsieur était un cousin à vous.
Sa fille s'écria avec un sourire légèrement railleur:
—Ah! monsieur est artiste? On ne le dirait pas. Combien il y a d'artistes à Anvers aujourd'hui! Avant-hier, à la soirée de M. Decock, il y en avait bien cinq ou six!
Mademoiselle Pavelyn s'aperçut certainement, à l'expression de mon visage, que les paroles des deux dames ne m'étaient pas agréables, car elle répondit avec intention:
—Cela prouve que le bon goût et l'amour des arts se répandent de plus en plus dans les hautes classes de la société anversoise. Il n'y a rien qui ennoblisse autant le commerce que la protection qu'il prête aux arts.
—Excusez-nous, ma chère demoiselle Pavelyn, répliqua la dame; vous vous méprenez sur la portée de notre observation. Ce que ma fille voulait dire était tout à fait à la louange de monsieur. En effet, si tous les artistes étaient distingués et de bonne famille, comme monsieur, leur présence serait désirable partout; mais, vous savez....
Ces derniers mots parurent affecter désagréablement M. Pavelyn, car il interrompit la dame et se mit à démontrer, avec une chaleur à peine contenue, qu'il était honorable au plus haut point pour un homme de s'élever dans le monde par ses propres forces; et il termina, comme d'habitude, en se vantant qu'il ferait de moi un artiste remarquable, quoique je fusse le fils d'un de ses fermiers, d'un pauvre sabotier.
Le rouge de la honte couvrit mon front; je serrai les dents par un mouvement nerveux; je me sentais blessé et humilié.
Cent fois, M. Pavelyn avait rappelé, en présence de ses connaissances, que mon père était un sabotier. Il le faisait dans une bonne intention, et ne manquait jamais l'occasion de montrer qu'il mettait son amour-propre à faire du fils d'un paysan un homme bien élevé et un artiste distingué.
Pourquoi donc mon coeur saignait-il maintenant à la révélation de la profession de mon père? C'était la première fois que je ressentais cette sensation. Aussi fus-je vivement choqué en découvrant en moi un pareil amour-propre, et je fis un effort violent pour surmonter mon dépit.
Les paroles de M. Pavelyn ne firent point sur l'esprit des deux dames l'effet qu'il en attendait. Dès qu'elles surent que je n'étais que son protégé, leur visage exprima soudain l'indifférence, ou quelque chose de plus désobligeant encore, et elles s'empressèrent de porter la conversation sur un autre sujet, sans me regarder davantage, absolument comme si je n'avais pas été présent.
Mon sang bouillait dans mon cerveau, et je faillis me trouver mal de chagrin et d'humiliation. Que n'eussé-je pas donné pour être en ce moment à cent lieues de Rose! Je luttais désespérément en moi-même contre les révoltes de mon orgueil blessé, qui s'indignait contre mes bienfaiteurs mêmes; mais je restai maître de mon émotion, et je ne trahis rien de ce qui se passait en moi.
Au bout d'un instant, deux messieurs entrèrent dans le salon, et les mêmes cérémonies recommencèrent. L'idée que j'allais subir une seconde fois la même humiliation me fit trembler. Sous prétexte que je dérangeais mes bienfaiteurs en ce moment, et que j'étais attendu ailleurs, je demandai à M. Pavelyn la permission de me retirer, lui promettant de renouveler ma visite dès le lendemain, dans la matinée.
La permission me fut accordée immédiatement, car j'étais de trop, en effet; mais Rose même me dit de ne pas venir le lendemain, parce qu'elle devait sortir toute la journée avec sa mère pour faire visite à des amis et à des connaissances.
Je pris mon chapeau et sortis du salon après avoir salué tout le monde.
Mademoiselle Pavelyn seule m'accompagna jusqu'à la porte. Sans doute, j'aurais dû lui savoir bon gré de cette bienveillante attention; mais la politesse de Rose était si cérémonieuse, et son salut: «Au revoir, monsieur Wolvenaer!» sonna si froidement à mon oreille, que je sortis de la maison, le cerveau étourdi et le coeur brisé.
Un flot de pensées me traversa le cerveau; je sentis l'impérieuse nécessité d'être seul pour me recueillir et débrouiller mes idées. Ma douleur faillit même déborder en pleine rue; j'avais peine à comprimer les larmes qui gonflaient mon coeur oppressé, et je n'eus pas plus tôt ouvert la porte de ma chambre, que je me laissai tomber sur une chaise et me pris à pleurer à chaudes larmes.
Je demeurai longtemps immobile, écrasé sous le poids de pénibles réflexions. Enfin, l'épanchement de la douleur rendit un peu de lucidité à mon esprit. Je commençai à m'élever contre mon inexplicable égarement et à m'accuser moi-même de folie.
Qu'avais-je espéré? qu'osais-je prétendre? Rose n'avait-elle pas été aimable avec moi? Quel droit avais-je d'exiger ou de souhaiter davantage? La profession de mon père m'avait fait rougir comme un affront! mon coeur s'était révolté contre mes bienfaiteurs! C'était donc mon orgueil qui avait été déçu! un amour-propre coupable avait donc chassé de mon coeur la reconnaissance! les exhortations de ma mère n'avaient donc point été sans cause! Ces conseils salutaires, je les avais oubliés; j'avais honte de mon humble naissance, et j'avais osé croire que l'égalité et la familiarité continueraient à exister entre le pauvre protégé et la fille de ses riches protecteurs. Insensé que j'étais! je ne le comprenais que trop maintenant: entre elle et moi, il n'y avait pas seulement la naissance, il y avait aussi le bienfait, tout un monde de distance!
Sous le poids de ces tristes pensées, je me levai brusquement et me mis à arpenter ma chambre de long en large; j'avais peur de moi-même, et je me frappais le front avec amertume. L'orgueilleuse présomption que je croyais avoir découverte en moi me semblait horrible; et si des larmes jaillissaient encore de mes yeux, elles prenaient leur source dans une sorte de rage aveugle contre moi-même.
Cette agitation finit par se calmer aussi. Alors, je me demandai ce que j'avais fait pour être jugé si sévèrement. N'avais-je pas le plus profond respect et la plus sincère reconnaissance pour mes bienfaiteurs? Me sentais-je capable de manquer jamais par un mot, ou seulement par une pensée, à ce que je leur devais? Et alors je m'écriai triomphant, avec une entière conviction:
—Non, non, plutôt mourir que de méconnaître jamais, par orgueil ou par ingratitude, les bienfaits reçus. Jamais, jamais!...
Vous souriez, monsieur. Je devine votre pensée. Vous vous dites que mon émotion pouvait bien avoir une autre cause; qu'un sentiment plus égoïste que la gratitude m'avait rendu si sensible en présence de Rose, et m'avait fait désirer si vivement son estime et son amitié. En un mot, vous supposez que j'aimais Rose, non pas seulement parce qu'elle était femme et belle. Vous vous trompez. Si le germe d'un pareil sentiment était caché dans un des replis les plus secrets de mon coeur, comme les événements futurs le démontreront, à cette époque, il y dormait encore ignoré de moi-même, et son existence influait si peu sur mes idées, que, durant ce douloureux examen de mon coeur où j'avais essayé de sonder tous les secrets de mon émotion, je n'avais ni soupçonné ni redouté la présence d'un semblable sentiment.
Enfin, j'envisageai ma position avec plus de calme, et je finis par me moquer de moi-même, comme d'un esprit simple et naïf qui s'était créé un monde d'après ses souvenirs, et qui prolongeait indéfiniment son heureuse enfance, sans voir que le temps avait, de tous côtés, fait surgir la réalité pour dissiper en lui les illusions de ce rêve obstiné.
Il était donc naturel que ce désenchantement soudain m'eût fait du mal; mais le coup ne pouvait se répéter: le bandeau était tombé maintenant, et désormais, j'envisagerais les choses sous leur jour véritable, d'un regard assuré, ainsi que le devoir et la raison l'exigeaient d'un adolescent qui allait devenir un homme.
A la suite de ces réflexions, je résolus, avec une remarquable tranquillité d'esprit, de me conduire envers mes bienfaiteurs, comme s'il n'y avait entre eux et moi d'autre lien que leur bienfait, et d'accepter mon sort tel que me l'avaient fait la bonté de Dieu et leur générosité.
XIV
Après ce jour, Rose resta également bienveillante pour moi, et j'avais lieu d'être content de l'affection qu'elle me témoignait; mais, malgré la résolution que j'avais prise de chasser de vains rêves, quelque chose manquait à mon bonheur. Une inquiétude secrète descendait comme un brouillard dans mon esprit. Le sentiment du devoir me donnait la force de cacher aux yeux de Rose et de ses parents cette mélancolie qui m'envahissait, mais non point de la surmonter entièrement.
L'amitié que Rose me témoignait et nos conversations les plus intimes ne s'écartaient jamais des règles de la plus stricte convenance, et jamais elle ne prononçait mon nom sans y ajouter le mot cérémonieux de monsieur. Son langage, toujours affable, était entouré d'une politesse trop étudiée pour être jamais familière et confiante.
Quant à moi, qui m'étais condamné au respect et à la déférence, et m'étais fait une loi de ne pas aller au delà, il est facile de comprendre que son exemple m'imposait une réserve plus grande encore.
La conséquence de notre position respective fut que je ne me sentais plus tenté d'aller chez mes bienfaiteurs qu'autant que le devoir me le commandait. En revanche, je m'occupai davantage de ma statue, qui me représentait la vraie, la simple, la douce Rose, et qui me rendait ma soeur d'autrefois, ma chère petite mère! Le plus souvent, il se passait une quinzaine de jours entre chacune de mes visites à la maison de M. Pavelyn; car, autant que possible, je ne m'y montrais que le dimanche, jour qui, depuis des années, était celui où je ne manquais point de dîner chez mes bienfaiteurs.
Après trois mois de cette réserve, un changement radical se fit peu à peu et presque insensiblement dans la manière d'être de Rose à mon égard. Il y avait plus de sensibilité dans ses paroles, plus de cordialité dans son sourire; elle commençait, me semblait-il, à désirer ma présence, et paraissait contente chaque fois qu'elle me voyait venir chez son père. Elle insinua même à ses parents de m'imposer comme un devoir une visite tous les huit jours.
Il lui vint une envie singulière de chanter au piano avec moi, et elle m'apprit les plus beaux airs qui étaient en vogue alors. Ma voix, disait-elle, avait quelque chose d'expressif, de sympathique, de pénétrant, qui lui plaisait. Souvent mon nom lui échappait sans qu'il fût précédé du mot monsieur; mais, chaque fois, comme si elle était confuse de son oubli, elle se reprenait immédiatement, et répétait mon nom accompagné du mot voulu par la stricte politesse.
Il arrivait aussi que je voyais ses yeux fixés sur moi avec un regard étrange, dont la profondeur et la fermeté me faisaient frissonner sans que je comprisse pourquoi. J'essayais d'expliquer cette impression par la raison que ces regards étaient les mêmes que ceux qui brillaient dans les yeux de Rose lorsque nous étions enfants. Ce n'était donc qu'un souvenir qui me troublait....
Si Rose était toujours gaie et enjouée en ma présence, elle tombait par moments dans une inexplicable tristesse, et, au milieu de nos entretiens, elle s'absorbait dans d'étranges rêveries. Ses parents l'accusaient, en riant, de bizarrerie, et disaient que souvent elle se laissait aller à des songeries silencieuses pendant de longues heures, puis qu'elle s'abandonnait à des transports de joie tout à fait singuliers pour retomber immédiatement dans une mélancolie tout aussi inexpliquée. Ils croyaient que leur fille regrettait le beau climat et le ciel bleu de Marseille; mais Rose, sans repousser absolument cette supposition, affirmait cependant qu'elle n'avait pas la moindre envie de quitter de nouveau sa ville natale.
Ainsi se rapprocha le mois qui amenait le jour anniversaire de la naissance de Rose. Ma statue était entièrement achevée, et j'avais déjà fait les préparatifs nécessaires pour la mouler en plâtre.
Lorsque mon travail fut avancé à ce point que je commençai à enlever au ciseau et à l'ébauchoir les lignes saillantes produites par les jointures du moule, ma chambre et l'escalier de la maison où j'étais logé furent tellement remplis de plâtre, que maître Jean en parla à M. Pavelyn, et lui dit que, depuis plusieurs mois, j'avais travaillé, pour ainsi dire sans boire ni manger, à une double statue, et qu'en ce moment je salissais sa maison autant que si dix maçons y travaillaient.
La description que maître Jean, mon hôte, fit de mes statues et de ce qu'elles représentaient, piqua tellement la curiosité de M. Pavelyn, qu'il voulut apprendre de moi-même à quoi j'avais travaillé si longtemps en secret.
Je lui avouai la chose telle qu'elle était, en ajoutant que je voulais offrir à Rose ma première oeuvre d'art, et que je lui avais caché ce projet pour la surprendre plus agréablement en lui donnant ma composition tout achevée, si mon oeuvre obtenait son approbation, comme je l'espérais.
Mon protecteur fut charmé d'apprendre que j'avais assez de confiance en mes forces pour exécuter seul une création à moi, sans consulter mes maîtres ni mes amis, et sans invoquer leur secours. Il parut très-impatient de juger par ses propres yeux du succès de mes efforts; il prenait tant d'intérêt à ce premier essai, il attachait tant de prix à ce premier produit de mon art, qu'il n'y eu pas mis plus d'amour-propre s'il l'avait entrepris avec moi, et s'il y avait travaillé de ses mains.
Je dus lui promettre de le mener à mon atelier aussitôt que mes statues seraient tout à fait sorties du moule, et que j'y aurais mis la dernière main.
Quelques jours plus tard, je conduisis M. Pavelyn dans ma chambre, et je lui montrai mon groupe achevé, placé sur un piédestal de bois, et éclairé en plein par le jour de ma fenêtre.
Il regarda mon oeuvre pendant quelques minutes, sans rien dire. Mon coeur commençait déjà à se serrer à la pensée que ce silence était peut-être un signe de désapprobation,—lorsque tout à coup M. Pavelyn me prit la main, la pressa avec force, et me dit avec l'accent d'une émotion sincère:
—Léon, tu n'as pas seulement créé une belle oeuvre d'art, mais, ce qui vaut mieux, tu es un bon et brave garçon. Ah! je ne me trompe pas sur le sens de ta composition. L'ange de la protection qui s'élève au-dessus du groupe, c'est ma fille, n'est-ce pas? Par un sentiment de délicatesse, tu as reproduit les traits de son visage tels qu'ils étaient à l'époque où nous avons acheté le château de Bodeghem. Elle est parfaitement ressemblante; il me semble que toute cette, époque revit sous mes yeux. Et ce petit garçon qui courbe la tête, qui est-il? Léon, tu as trop d'humilité; mais avoir fait de ta première création une marque de reconnaissance, c'est un acte qui t'honore. Léon, je suis content de toi.
Alors il se mit à énumérer en détail les mérites qu'il croyait découvrir dans mon oeuvre; son affection pour moi lui faisait assurément exagérer ses éloges; car d'après lui, j'avais produit un chef-d'oeuvre.
Je l'écoutais avec un joyeux battement de coeur et des larmes de bonheur dans les yeux. Elle est si douce et si séduisante la première approbation qu'un artiste reçoit comme le gage d'une future renommée! Mon bienfaiteur admirait l'ouvrage de mes mains.
J'étais donc bien véritablement un artiste, peut-être encore hésitant et inhabile, mais un artiste cependant!
M. Pavelyn prétendait que ma composition était assez remarquable pour mériter d'être exposée publiquement, et il regrettait que, dans le cours de cette année, il n'y eût point d'exposition. Au milieu de ses réflexions, il se frappa le front tout à coup, et s'écria avec joie:
—Ah! l'heureuse idée! J'y suis, écoute.... J'ai l'intention de donner cet hiver une grande soirée pour fêter le retour de ma fille, ou plutôt pour la produire dans le monde. Pourquoi ne la fixerais-je pas au jour anniversaire de la naissance de Rose? L'après-dînée, tu lui feras présent de ton groupe. Je ferai préparer par les tapissiers, au fond de notre grand salon, une niche où l'on pourra placer ton oeuvre. Le soir, elle sera le plus bel ornement de ma fête, et tous mes amis et connaissances, l'élite du commerce anversois, apprécieront et admireront ton talent.
Je hasardai quelques objections, et je tâchai de faire comprendre à mon protecteur que j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour me soumettre déjà au jugement du public; mais la chose était arrêtée dans son esprit, et son idée lui souriait trop pour qu'il y renonçât.
Avant de me quitter, il prit toutes les dispositions relatives à l'exposition de ma statue, et lorsqu'il descendit l'escalier, il m'envoya encore des félicitations et des paroles d'encouragement.
Lorsque je rentrai dans ma chambre, je levai les mains et les yeux au ciel, en remerciant Dieu de cette faveur inespérée.
Je restai longtemps en contemplation devant ma statue: je m'en rapprochais, je m'en éloignais; je tournais à l'entour, je bégayais des mots sans suite, je riais, je dansais.... Dans mon ravissement je croyais en effet découvrir dans mon oeuvre une foule de beautés qui m'avaient échappé d'abord, et je n'étais pas loin d'éprouver la même admiration que M. Pavelyn.
Enfin ma chambre devint trop étroite pour me permettre de donner carrière aux élans de la joie qui débordait de mon coeur.
Je descendis l'escalier quatre à quatre, et je m'élançai dans la rue. Ma poitrine était gonflée; je marchais la tête levée et l'éclat de la fierté dans les yeux. Il me semblait que tous les passants devaient savoir qu'ils rencontraient un artiste. Dans mon agitation presque enfantine j'étais étonné de voir la plupart d'entre eux passer leur chemin sans même jeter un regard sur moi. Quoi qu'il en fût, je ressentais un bonheur ineffable, et je continuais à me promener avec ivresse, jusqu'au moment où l'heure de la classe du soir m'appela à l'Académie.
Mes camarades me trouvèrent maussade et ennuyeux, parce que je ne faisais pas attention à ce qui se disait autour de moi, et que je ne répondais point à leurs questions.
J'étais trop profondément plongé dans mes douces rêveries. Ce qui me troublait, c'était un heureux secret que je ne pouvais point profaner en le révélant à qui que ce fût.
XV
Le jour si ardemment désiré était enfin venu; encore quelques heures, et la brillante soirée allait commencer.
Mon groupe avait été transporté dans la maison de mon protecteur, et deux ouvriers étaient occupés à le placer sur un beau piédestal, d'après mes indications.
M. Pavelyn, qui était présent à ce travail, se frottait les mains de joie, et montrait une extrême impatience, parce que je l'empêchais d'aller chercher tout de suite sa fille et sa femme, sous prétexte que j'avais ça et là quelques corrections à faire à ma statue.
J'étais en proie à des transes mortelles; tout semblait trembler en moi; j'avais peine à reprendre haleine; ma gorge était sèche, et quoique je sentisse l'émotion me brûler les joues, une sueur froide mouillait mon front.
Moment solennel! Celle qui m'avait fait artiste allait jeter les yeux sur ma création.
Elle qui était et avait toujours été le but unique de toutes mes pensées, de mon espoir et de mon orgueil, elle allait me juger!
Son arrêt étoufferait-il la foi dans mon coeur, ou me donnerait-il des forces et un courage surnaturels?
Que ma statue était belle et saisissante dans la niche somptueuse où elle s'élevait maintenant au fond du salon! Comme elle ressortait bien sur la tenture de velours d'un rouge brun devant laquelle elle était placée! Comme elle éclipsait, par son éclatante blancheur, la splendeur des riches ornements d'or qui l'entouraient de tous côtés!
En vérité, baignées ainsi dans une vive lumière, et caressées par le reflet vermeil de la tenture de velours, mes figures paraissaient animées; on eût dit que le sang circulait dans leurs veines et qu'une vapeur éthérée, un fluide mystérieux, quelque chose d'impalpable et de transparent les entourait. Le regard des spectateurs devait être surpris et charmé au premier coup d'oeil.
J'avais donc cent chances contre une que la première impression de mon oeuvre sur l'esprit de Rose serait favorable. Quelle récompense! quel gage d'un glorieux avenir!
Tandis que je m'oubliais dans l'admiration naïve de mes statues, M. Pavelyn fit sortir du salon les ouvriers, et il les suivit en me criant qu'il allait chercher sa femme et sa fille.
Je me pris à trembler comme un coupable qui attend son juge. L'arrêt qui allait être prononcé ne devait-il pas décider de ma vie? Pouvais-je avoir foi en moi-même, lors même que le monde entier m'eût applaudi, si l'approbation de Rose manquait à mon talent?
J'étais tellement ému en la voyant paraître dans le salon, que je sentis tout mon sang refluer violemment vers mon coeur, et que, le visage pâle comme un linge, je fus obligé de m'appuyer contre un meuble, pour ne point succomber à mon inexprimable émotion.
Rose s'approcha de ma statue et la contempla longtemps sans rien dire, tandis que M. Pavelyn lui expliquait que c'était un présent que je lui offrais, et faisait remarquer à sa femme et à sa fille que les traits de l'ange de la protection, comme il l'appelait, n'étaient autre que ceux d'une petite fille dont la pitié avait doté le pays d'un artiste distingué.
Rose n'entendait probablement pas les paroles de son père. Elle regardait mon oeuvre avec ses grands yeux bleus tout ouverts.
Je voyais sa poitrine s'élever et descendre; je voyais l'émotion monter à ses joues en nuages roses....
—Eh bien, que penses-tu de ce chef-d'oeuvre, Rose? On dirait qu'il te frappe de mutisme. C'est bien, n'est-ce pas?
Rose me jeta un long regard, un regard si profond, que les battements de mon coeur s'arrêtèrent. Elle paraissait me demander quelque chose ... mais quoi?
—Ne sais-tu donc plus parler du tout? lui dit son père en riant. Voyons, dis-nous ce que tu penses du premier ouvrage de Léon.
—Ah! c'est trop beau, beaucoup trop beau! balbutia-t-elle.
Une rougeur plus vive colora son front, et, toute confuse de son émotion, elle se détourna de moi en appuyant ses mains sur ses yeux.
Dire ce que j'éprouvais est impossible.
J'étais étourdi; tout se confondait dans mon esprit; mon coeur débordait de bonheur, et je voyais devant mes yeux troublés toute une moisson de lauriers et de palmes qui s'étendait vers moi.
Je voyais l'avenir s'ouvrir et la foule enthousiaste applaudir de ses mille mains l'artiste que le suffrage de Rose, comme une parole magique, avait rendu capable d'enfanter des merveilles.
Enfin notre émotion se calma un peu, grâce aux observations plaisantes de M. et madame Pavelyn.
Alors on parla avec plus de détails de ma composition, et, pour surcroît de bonheur, j'entendis deux ou trois fois encore sortir de la bouche de Rose le témoignage de son admiration.
Elle ne me parlait guère cependant, et paraissait en proie à des pensées absorbantes; mais ses yeux brillaient d'un éclat singulier, et, chaque fois que son regard s'arrêtait sur moi, j'étais remué jusqu'au fond de l'âme par une sensation inconnue.
Le temps se passa avec la rapidité de l'éclair; nous n'avions même pas remarqué que la lumière du jour diminuait, et que le crépuscule commençait à tomber.
M. Pavelyn était joyeux et fier de mon ouvrage. Il parlait tout seul et esquissait avec complaisance l'avenir que sa protection m'avait préparé. Il ne m'abandonnerait pas avant que j'eusse acquis la fortune et la renommée; beaucoup de jeunes artistes se voyaient arrêtés dans leur carrière par la nécessité de travailler de trop bonne heure pour gagner de l'argent; mais il débarrasserait mon chemin de cette barrière, et me fournirait les moyens de ne m'occuper que de véritables oeuvres d'art.
L'arrivée des ouvriers et des domestiques qui venaient éclairer les salons avertit M. Pavelyn qu'il était temps pour lui et ces dames d'aller achever leur toilette; et il m'engagea à rentrer chez moi sur-le-champ, afin de m'apprêter également pour la soirée.