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La tombe de fer

Chapter 29: XX
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About This Book

The narrative begins with children at a village cemetery who notice an unusually tended grave enclosed by iron and guarded by local superstition, an image that prompts curiosity and gossip. A travelling narrator and episodic chapters weave together pastoral description, personal recollection, and village anecdote to uncover the tomb's human backstory. Themes of death, childhood innocence, faith, and the persistence of memory recur amid careful depictions of rural life. The plot unfolds gradually through scenes and reflections that balance mystery and moral observation, culminating in a revealed connection between the guarded grave and lives shaped by loss and devotion.

XVI

Lorsque je revins dans la maison de mon protecteur, un grand nombre d'invités étaient déjà arrivés. A mon entrée, je fus ébloui par la richesse de la toilette des dames: tout ce que je voyais était soie, dentelles, or et pierreries.

J'aurais certainement hésité à me mêler à des personnes que leur fortune plaçait si fort au-dessus de moi; mais M. Pavelyn me prit par la main, et, tout en me présentant à la société comme l'auteur de sa belle statue, il m'amena devant mon oeuvre, qui était entourée d'un cercle de spectateurs.

Chacun m'adressa des paroles d'encouragement; quelques personnes m'exprimèrent plus chaudement que les antres leur admiration pour ce premier début; toutes me félicitèrent et me prédirent une carrière brillante. Pendant assez longtemps, je fus l'objet de l'attention générale.

Rose s'était aussi approchée de ma statue. Elle paraissait recueillir avec plus de satisfaction que moi-même les louanges qui tombaient des lèvres des assistants, et chaque fois que l'un d'eux s'écriait: «C'est magnifique! c'est parfait!» la joie éclatait dans ses yeux, et un doux sourire illuminait son visage.

Que Rose était belle ce jour-là! Dans la couronne de ses boucles blondes s'épanouissaient des roses blanches dans le calice desquelles resplendissaient des étincelles de diamants. Autour de son cou serpentait un collier de perles d'Orient aux reflets nacrés; une robe de satin semé d'argent dessinait sa taille svelte, et flottait derrière elle en plis onduleux. Un flot de dentelles transparentes l'enveloppait comme d'une vapeur de neige; mais ce qu'il y avait de plus séduisant et de plus beau en elle, c'étaient ses grands yeux bleus, l'aimable sourire qui entr'ouvrait ses lèvres, la distinction de ses traits délicats, et l'élégance de sa taille de reine.

Chaque fois que je la regardais, un frisson d'admiration et de respect parcourait mes veines. Elle faisait sur mon esprit le même effet qu'une créature surnaturelle, éblouissante de beauté et de majesté, qui serait apparue à mes yeux. Aussi, j'osais à peine jeter sur elle un regard furtif, même pendant qu'elle prenait une part, si sincère à mon bonheur, en causant de ma statue avec les invités.

La plupart des personnes présentes m'avaient déjà vu dans la maison de M. Pavelyn, et savaient que j'étais son protégé.

Je ne souffrais donc pas de le voir raconter et répéter avec mille détails, à tous ceux qui voulaient l'entendre, comment il avait découvert en moi d'heureuses dispositions; et comment, grâce à sa seule perspicacité, la Belgique compterait bientôt un éminent sculpteur de plus.

Près de mon oeuvre, je me sentais assez grand pour ne pas désirer une plus noble origine; et même, quand M. Pavelyn, dans l'enthousiasme de son récit, déclara que j'étais le fils d'un sabotier, cette révélation ne me blessa point.

Elle fit cependant une impression pénible sur Rose, car elle frémit en entendant prononcer le mot fatal, et la rougeur du dépit ou de la honte colora son front.

L'effet ne fut pas moins défavorable sur la société, car un silence embarrassant succéda à l'animation de la conversation. Bien des lèvres se pincèrent dédaigneusement, et j'entendis derrière moi la voix d'une demoiselle qui murmurait à l'oreille de son voisin:

—Un sabotier? un jeune homme si habile? C'est vraiment dommage.

Insensiblement, l'attention des invités se détourna de ma statue, et l'on commença à se répandre dans les salons.

Les dames quittèrent les premières le cercle des curieux, et prirent place sur des sièges rangés le long des murs.

Deux ou trois messieurs seulement restèrent à causer avec moi de mon oeuvre et de l'art en général. L'un d'eux, était un homme d'un goût délicat et d'une science profonde; il ne faisait pas comme les deux autres, qui me louaient sans savoir pourquoi, et me froissaient par leur insupportable ton de protection; au contraire, il analysa ma composition sous mes yeux, devina mes intentions, et pénétra, à mon grand étonnement, les raisons des formes particulières que j'avais trouvées à mes figures. L'éloge, dans sa bouche, me remplit d'orgueil, parce que j'avais la conviction que son sentiment était fondé sur une véritable connaissance. Lorsqu'il critiqua quelques parties de mon groupe, il le fit avec tant de délicatesse, que sa critique m'éleva à mes propres yeux, parce qu'elle me prouva qu'il me jugeait assez artiste pour être en garde contre la prétention d'une perfection impossible.

Ma conversation avec le vieux monsieur dura longtemps, mais pas assez longtemps pour moi, cependant, car elle me devenait une source inépuisable d'encouragement et de foi, en même temps qu'elle augmentait mon amour de l'art.

Aussi, c'est avec regret que je vis cet entretien instructif interrompu par l'approche de trois ou quatre personnes qui vinrent chercher le vieux monsieur et l'emmenèrent vers une vieille dame, à côté de laquelle il s'assit sans s'inquiéter de moi davantage.

Alors, me trouvant tout à fait seul à côté d'un groupe de messieurs qui causaient, je laissai mes yeux errer dans le vaste salon. Quels flots de soie et de dentelles, quel étincellement de diamants, d'or et de pierreries que toutes ces dames rangées le long du mur! Qu'elles étaient charmantes, les figures de ces jeunes femmes épanouies comme de fraîches fleurs au printemps de la vie! Mais pourtant aucune n'était aussi belle que Rose Pavelyn.

D'autres que moi devaient être pénétrés de de cette idée; car, tandis qu'auprès des autres dames se trouvaient à peine un ou deux messieurs pour leur présenter leurs devoirs de politesse, autour de Rose se formait tout un cercle de charmants cavaliers dont l'empressement était un hommage rendu à sa beauté.

Entre tous, je distinguai un jeune homme remarquable par la distinction de ses traits, par l'élégance de ses vêtements, et par la grâce de ses manières, qui, plus que les autres, s'efforçait de captiver l'attention de Rose.

Un frisson glacial parcourut mes membres, comme si la vue de ce beau jeune homme m'avait effrayé. Une tristesse morne assombrit mon esprit. Mon coeur s'élança vers Rose avec violence: j'aurais voulu me trouver parmi les jeunes gens qui lui adressaient leurs galanteries; il me semblait que j'avais bien quelque droit de prendre ma part de l'éclat qui rayonnait dans ses yeux, du joyeux sourire qui se jouait sur ses lèvres, des paroles aimables avec lesquelles elle remerciait ses adorateurs charmés.

Mais tous ces jeune gens étaient les fils des plus riches maisons d'Anvers, et aucun d'eux peut-être ne possédait pas moins d'un million. Qu'étais-je, au contraire, moi? Un pauvre garçon, le fils d'un sabotier,—M. Pavelyn venait de le dire,—et, pour toute fortune, je ne possédais qu'un coeur sensible, une foi profonde dans l'art, et quelque espérance d'un avenir glorieux.

Je reconnus clairement que, pour ce monde de la richesse matérielle, qui m'avait admis dans son sein comme son protégé, avec une sorte de pitié, je n'étais qu'une créature humble et inférieure, et que mon devoir me défendait sévèrement de m'y donner la moindre importance.

Aussi, j'étais bien fermement décidé à me tenir autant que possible éloigné de Rose, pour ne blesser qui que ce fût et ne courir dans le chemin de personne. Néanmoins, le sentiment de mon infériorité m'était pénible, et plus d'une fois je me mordis les lèvres lorsqu'un mouvement autour de Rose ou les gestes de ses adorateurs me faisaient croire qu'ils étaient transportés par un mot spirituel, ou par le charme de sa conversation.

Je n'osais toujours point tourner les yeux vers l'endroit où elle se trouvait; peut-être eut-on pu lire sur mon visage altéré ce qui se passait en moi; et cette attention de ma part n'eût-elle point semblé une injure pour la fille de mes bienfaiteurs?

Cette crainte fit que je me tournai tout à fait d'un autre côté, et que je résolus de diriger mes regards vers une autre partie de la salle. Mais bientôt je succombai à l'attraction puissante qu'elle exerçait sur mon âme, et mes yeux se portèrent de nouveau vers l'endroit où elle était assise.

Il se fit par hasard une ouverture dans le cercle de jeunes gens qui se pressaient autour d'elle. Elle me vit; nos yeux se rencontrèrent. Un sourire d'une douceur ineffable, une expression de joie et d'amitié rayonna vers moi; elle me fit de la main un signe si amical et si charmant, que tous les jeunes gens me regardèrent avec étonnement. Le cercle se referma.

Il se passa en moi quelque chose d'étrange; je levai la tête avec fierté, et il me sembla que j'avais grandi; je respirai à longs traits, et, pendant que la joie inondait mon coeur, je promenai mes yeux avec assurance sur la foule des invités, comme si ce simple sourire de Rose m'avait fait plus noble et plus riche qu'eux tous.

Alors aussi je trouvai assez de force sur moi-même pour accomplir ce que je croyais mon devoir: je détournai mes yeux de Rose et résolus de ne plus l'exposer au danger d'éveiller, d'une façon défavorable peut-être, l'attention de la société par les témoignages de son amitié pour moi. C'était assez de son sourire pour que je n'eusse plus à désirer d'autres encouragements. Mon embarras avait disparu, et je me sentais tout à fait libre et léger d'esprit.

Alors je m'aperçus que je n'avais pas encore quitté ma première place, et que j'étais resté debout près de ma statue, immobile comme une sentinelle. J'imitai la plupart des assistants, je me promenai lentement à travers le salon, sans vanité, mais aussi sans trop d'humilité.

Dans un coin était assise, au milieu de plusieurs autres personnes, une vieille dame qui m'adressa la parole, et qui, après quelques compliments échangés, m'offrit un siège à côté d'elle, pour causer un peu de mon art et de ma statue, comme elle disait.

Je fus enchanté de trouver un prétexte pour m'asseoir, car je commençais à me fatiguer d'être debout.

La vieille dame était une femme d'esprit qui avait beaucoup voyagé et beaucoup lu; elle me montra un grand amour de l'art, et me parla avec une vive admiration des magnifiques sculptures de l'Italie, des chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de Canova. Elle m'indiqua aussi, avec une sagacité qui attestait une science véritable, les plus belles parties de ma statue, et exprima, la conviction que j'étais appelé à un brillant avenir. Une jolie demoiselle, qui était assise à côté d'elle, se mêla à notre conversation, et me charma par la poésie de son langage et par la séduisante douceur de sa voix. C'était la fille cadette de la vieille dame, et celle-ci me la présenta comme une excellente musicienne.

J'étais heureux pendant cet entretien avec les deux dames, et j'oubliai, de même qu'elles, sans doute, la distance qu'il y avait entre nos positions respectives dans le monde.

Je causais ainsi depuis une demi-heure à peu près, sans songer à autre chose, lorsque, par hasard, je tournai la tête vers Rose. Le cercle des jeunes gens qui l'entouraient s'était éclairci, et je pouvais maintenant la voir sans obstacle. Ses yeux étaient fixés sur moi; mais il y avait, me semblait-il, quelque chose de triste et de douloureux dans son regard. Nul sourire ne vint, cette fois, éclairer son visage; au contraire, ses lèvres se serrèrent, comme si elle voulait m'adresser un reproche; mais elle détourna les yeux sur-le-champ.

Je me trompais probablement quant à l'expression que je croyais avoir lue sur les traits de Rose. Pourquoi eût-elle été triste au milieu de cette fête joyeuse? Peut-être était-elle sous l'influence d'un de ces accès de mélancolie auxquels elle était sujette. Quoi qu'il en soit, je n'eus pas le temps d'y songer plus longuement en cet instant, car les sons du piano se firent entendre, et peu après la voix sonore d'une jeune chanteuse retentit dans le salon, et captiva irrésistiblement mon attention par son expression pleine de sentiment et sa délicieuse harmonie.

Un jeune homme succéda à la chanteuse, et mérita également les suffrages de la compagnie.

Tandis que je causais musique et chant avec les dames, je remarquai que beaucoup de personnes, et même M. Pavelyn, engageaient Rose à se laisser conduire au piano. Elle paraissait refuser. Son père vint à moi et me pria de joindre mes efforts aux siens pour décider Rose à chanter. Il croyait que, si je voulais consentir à exécuter le grand duo que nous étions habitués à chanter ensemble, elle ne résisterait pas plus longtemps au désir général.

Je suivis mon protecteur, et je proposai à Rose d'aller ensemble au piano et de chanter avec moi son duo préféré. Le beau jeune homme, qui n'avait pas cessé de se tenir à ses côtés, joignit ses instances aux miennes. Rose répondit qu'elle ne se sentait pas bien, que la chaleur du salon l'incommodait, qu'elle n'était pas disposée à chanter, et qu'elle saurait gré à la compagnie de vouloir bien l'excuser.

Je voyais sur son visage une tristesse profonde, quelque chose d'amer et de découragé qui me fit croire à la sincérité de ses paroles. Néanmoins, j'insistai encore, croyant que le chant dissiperait peut-être sa mélancolie.

Mais alors Rose me dit avec l'accent d'une souffrance plus vive:

—C'est cruel de me tourmenter ainsi, monsieur. Mademoiselle Pauline Vanden Berge est une excellente musicienne. Ne le savez-vous pas! Elle a une plus belle voix que moi, et elle sait bien le duo. Pourquoi ne lui demandez-vous pas de chanter avec vous?... Mais, par pitié, laissez-moi en paix.

Je fus péniblement affecté du ton douloureux des paroles de Rose; mais M. Pavelyn ne me laissa pas le temps d'exprimer mes regrets; contrarié du refus de Rose, il me conduisit directement vers la demoiselle à côté de laquelle j'avais été si longtemps assis, et la supplia de vouloir bien chanter avec moi le duo désigné.

J'essayai de m'excuser et je fis quelque résistance; car je n'avais qu'une connaissance très-superficielle de la musique, et je courais risque de me rendre ridicule en trahissant mon ignorance; mais mademoiselle Vanden Berge se montra si empressée, et M. Pavelyn m'engagea si instamment, que, presque sans le savoir, je me trouvai devant le piano, à côté de la jolie chanteuse. À mon grand étonnement, le duo alla passablement bien, et, après les premières notes, je me sentis stimulé par l'aisance et la sonorité de ma voix. Quand le morceau fut achevé, l'auditoire nous applaudit avec une satisfaction visible, et chacun, y compris mademoiselle Vanden Berge, me félicita de l'expression et de la pureté de ma voix.

Lorsque j'eus ramené ma partenaire à sa place, je m'approchai de Rose. Elle aussi me dit que j'avais chanté d'une façon remarquable, et mieux que jamais; mais aussi, ajouta-t-elle, la voix de mademoiselle Vanden Berge se mariait si bien à la mienne!

Comme la même tristesse se peignait toujours sur son visage, je m'efforçai de la consoler et de lui rendre courage en lui disant que son indisposition ne tarderait pas à se passer.

J'appelai un valet pour lui faire offrir un rafraîchissement, et je lui conseillai de sortir quelques instants du salon pour prendre l'air. Elle refusa tout avec une sorte de langueur, et ne me cacha pas que le plus grand plaisir que je pusse lui faire serait de ne plus lui parler de cela et ne pas l'importuner davantage.

Dans l'intervalle, le piano avait fait entendre les premières mesures d'une valse, et déjà quelques couples, invités par ce prélude, s'apprêtaient à danser. Beaucoup de jeunes gens accoururent vers Rose, et se disputèrent l'honneur de danser la première valse avec elle.

Je fus repoussé, et je reculai à pas lents et tout pensif jusqu'au fond de la salle, pour ne pas gêner les danseurs.

Une grande tristesse descendit peu à peu dans mon esprit.

Je ne m'affligeais pas seulement de savoir Rose indisposée et obligée de se priver du plaisir de prendre part à la danse, mais il y avait dans le ton des paroles qu'elle m'avait adressées quelque chose dont je cherchais vainement à pénétrer la signification.

Je restai longtemps plongé dans mes réflexions, et j'avais presque oublié toute cette jeunesse qui s'amusait sous mes yeux. Les valses et les quadrilles se succédaient sans relâche sans que j'eusse pu dire combien de fois le piano avait interrompu ses joyeux accords.

La vieille madame Vanden Berge s'approcha de moi avec sa fille, et toutes deux se mirent à me plaisanter sur ma sombre rêverie. Elles m'assurèrent qu'elles s'étaient engagées à me faire danser bon gré mal gré. Ces coeurs généreux s'imaginaient que mon humilité m'empêchait d'inviter aucune des dames présentes, et que mon isolement, au milieu de cette nombreuse compagnie, devait m'embarrasser et me chagriner. C'était par bonté d'âme qu'elles étaient venues à moi pour me tirer de cet embarras.

J'eus beau m'en défendre, il n'y avait pas moyens de refuser. Il fallut faire danser la jolie mademoiselle Vanden Berge: elle-même me le demandait et il eût été impoli de décliner une si flatteuse invitation. D'ailleurs, quelques jeunes gens qui m'entouraient avaient l'air de rire de ce qu'ils appelaient ma sauvagerie ou mon manque d'usage.

Je conduisis donc mademoiselle Vanden Berge à la danse. De la place où je me trouvais, dans la rangée des danseurs, je ne pouvais pas voir Rose sans tourner la tête avec affectation.

J'avais le coeur gros, et, loin de trouver du plaisir dans l'aimable conversation de ma danseuse, je m'ennuyais horriblement. Néanmoins, par politesse, je fis de mon mieux pour cacher cette fâcheuse disposition de mon esprit et je dansai, du moins en apparence, aussi gaiement que les autres.

Poussé par une irrésistible curiosité à connaître quel était le jeune homme qui, sans le savoir, m'avait fait au coeur une blessure profonde, je demandai à ma danseuse qui il était. Elle me dit qu'il se nommait Conrad de Somerghem, et qu'il était le fils d'un riche banquier de la rue de l'Empereur. Ces détails augmentèrent mon inquiétude, et me firent redouter je ne sais quel danger.

Aussitôt que la dernière note du piano m'eut rendu ma liberté, et que j'eus remercié mademoiselle Vanden Berge de l'honneur qu'elle m'avait accordé, je fis quelques pas dans le salon pour me rapprocher de Rose. La chaise où elle avait été assise était vide, et, lorsque, après avoir enfin regardé autour de moi, je demandai à M. Pavelyn où était Rose, il me répondit avec un léger mécontentement:

—Elle s'est retirée dans sa chambre. Je ne sais pas ce qu'elle a; c'est encore un caprice, un accès de mélancolie. Demain ce sera fini. Fais comme si tu n'avais pas remarqué la disparition de ma fille, sinon son absence nuirait à l'entrain de la fête.

J'errai encore quelque temps d'un bout à l'autre de la salle, plein de tristesse et en proie à une certaine inquiétude, comme si j'eusse été assailli par la crainte vague d'un malheur imminent.

Enfin mon coeur se serra si fort au milieu de la gaieté générale, que j'insistai à diverses reprises auprès de M. Pavelyn pour qu'il me permît de partir, ce qu'il finit par m'accorder.

Lorsque je passai le seuil de la porte, et que je mis le pied dans la rue, un long soupir souleva ma poitrine, et je pressai le pas dans la nuit pour m'éloigner du bruit de la fête et pour être seul avec mes douloureuses pensées.


XVII

Lorsque je me présentai le lendemain chez mon bienfaiteur pour m'informer de la santé de sa fille, je rencontrai M. Pavelyn sur le seuil de sa porte, prêt à sortir.

Il me dit que l'indisposition de sa fille n'avait pas eu de suites, comme il l'avait prévu d'ailleurs. Rose semblait un peu triste et fatiguée; mais elle n'était pas réellement malade, ainsi que je pouvais m'en convaincre en la voyant à son piano.

En achevant ces mots, il sortit.

J'ouvris la porte et je me trouvai dans un salon contigu à la pièce où Rose et ses parents avaient l'habitude de se tenir. Les sons du piano frappèrent mon oreille, et me firent une impression si profonde, que je m'arrêtai pour écouter, immobile....

Ce que Rose jouait sur le clavier n'était autre chose que la mélodie du grand duo que nous avions chanté si souvent ensemble. C'était une mélodie vive et gaie, qui réjouissait l'esprit et chassait la mélancolie. En ce moment, au contraire, elle ressemblait à la plainte d'une âme désolée. La mesure était lente et traînante; les notes, frappées sans force, chantaient plaintivement, comme si la main d'un artiste plongé dans une tristesse profonde eût parcouru lentement et distraitement le clavier.

Cette musique étrange me fit frissonner. Quel chagrin inconnu y avait-il dans le coeur de Rose, pour qu'un chant joyeux se transformât sous ses doigts en une plainte touchante?

J'ouvris la porte, et j'entrai. Rose était toute seule.

Mon apparition lui causa une émotion visible; son front se couvrit d'une vive rougeur, à laquelle succéda une pâleur extrême.

Mon entrée lui avait fait peur. Il y avait un secret entre elle et moi. Probablement j'avais surpris dans cette mélodie plaintive une émotion qu'elle voulait tenir cachée.

Maîtrisant avec peine mes impressions, je lui parlai de son indisposition de la veille, et lui exprimai ma joie de la trouver tout à fait rétablie. Elle parut très-embarrassée, et ne répondît que par des paroles confuses; mais tout à coup elle se leva, et me priant de l'excuser, parce qu'elle avait quelque chose à dire à la bonne, elle tira la cordon de la sonnette.

Je ne pus entendre l'ordre qu'elle donna tout bas à la servante; mais un instant après madame Pavelyn entra dans la chambre et demanda avec une visible inquiétude:

—Tu me fais appeler, Rose? n'es-tu pas bien portante?

—C'est que, maman, je ne sais pas.... J'ai un violent mal de tête, je me sens indisposée, répondit Rose.

—Va dans ta chambre, mon enfant: le repos te remettra, dit madame Pavelyn.

—Non, non, mère, ce n'est pas si grave, dit Rose; mais je t'en prie, reste auprès de moi!

Madame Pavelyn, moitié triste et moitié souriante, prit un siège et se mit à parler de l'indisposition de sa fille, à l'encourager et à la consoler, en lui disant que c'était une chose très-ordinaire et qui ne pouvait être considérée comme menaçant sérieusement sa santé. Puis l'entretien tomba sur la soirée. Rose avait, en présence de sa mère, repris un peu d'assurance et un peu de liberté d'esprit. Elle prononça quelque mots d'un ton que je n'avais jamais découvert dans sa voix. Elle montra une indifférence presque complète lorsque sa mère parla de ma statue, et, quand elle en trouvait l'occasion, elle me témoignait une politesse si cérémonieuse, que la tournure de ses phrases semblait me faire comprendre avec une sorte d'affectation qu'elle était aigrie contre moi. L'amertume étrange de sa voix, chaque fois qu'elle m'appelait «monsieur Wolvenaer», eût même pu faire croire qu'elle voulait m'humilier ou me blesser.

Pour moi, je souffrais si cruellement; et j'eusse versé des pleurs, si un profond dépit, une amertume secrète ne m'avaient donné la force de me contenir. Le respect et la conscience de ma véritable position à l'égard de mes bienfaiteurs me firent supporter cette douloureuse épreuve sans donner aucun signe de mécontentement ou de fierté blessée.

Je cherchai même un prétexte pour m'en aller, et j'abrégeai ma visite autant que les convenances le permettaient.

Au moment où je prenais mon chapeau pour sortir, Rose me salua en s'inclinant profondément, et, tandis que les mots cérémonieux, de «monsieur Wolvenaer» tombaient de ses lèvres, elle me lança un regard perçant, si plein de reproches, qu'on eût dit qu'elle me jurait une haine éternelle.

Une fois dans la rue, je marchai la tête basse, sans avoir conscience de ce qui se passait autour de moi, et tout étourdi par les pensées qui envahissaient mon cerveau.

Il y avait déjà longtemps que j'étais seul dans ma chambre, et les ténèbres régnaient toujours dans mon esprit. Peut-être repoussais-je la clarté qui, pareille à un fugitif éclair, se faisait parfois dans mes idées. En effet, un abîme de malheurs était béant devant mes pieds, et j'avais peur de la lumière qui pouvait m'en faire sonder la profondeur.

J'avais devant les yeux l'image du jeune homme qui n'avait pas quitté Rose pendant toute la durée de la fête.

Je lisais sur ses traits le désir de plaire, et dans les yeux et sur les lèvres de Rose, la flamme et le sourire qui attestaient qu'elle acceptait ses hommages avec un bonheur extrême.

Rose aimait! Ses bizarreries inexplicables, sa mélancolie, sa sensibilité nerveuse n'avaient d'autre cause que le trouble de son coeur, qui s'était ouvert à une passion envahissante, et luttait vainement contre l'ardeur d'un premier amour....

C'était donc vrai! un homme avait touché le coeur de Rose, et ce penchant pour cet homme était si puissant et y avait pris tant de place, qu'il en avait chassé le sentiment de l'amitié. L'amour d'un autre homme s'était donc élevé, comme une barrière infranchissable, entre elle et son malheureux protégé. Et, quoique les souvenirs de notre passé parussent me donner quelque droit à partager son affection avec le nouvel élu de son coeur, elle me refusait cette part pour donner son âme tout entière à celui qu'elle préférait. Oui, elle me haïrait, elle devait me haïr, elle me haïssait déjà. Ses yeux ne m'avaient-ils pas lancé un sanglant reproche, comme une déclaration d'inimitié éternelle?

Que la vie de l'homme est pleine de vicissitudes et dominée par la plus cruelle fatalité!

Cette soirée, où j'avais exposé ma première oeuvre d'art; où j'avais, en présence de Rose, recueilli les éloges les plus flatteurs; qui devait être pour moi le point de départ de ma réputation future,—cette soirée allait, au contraire, être la cause du malheur de ma vie; elle allait m'ôter tout mon courage et toute ma foi, faire peser sur moi la haine de Rose comme une malédiction, étouffer tous mes souvenirs, et séparer violemment et pour toujours mon passé de mon avenir.

C'est avec de pareilles réflexions que je croyais me tromper moi-même sur la véritable nature de mes sentiments et de mon émotion extraordinaire.

Je croyais n'être que triste et découragé; mes yeux étaient restés secs.

Je sentais sur mon front le froid d'une pâleur mortelle; mes dents étaient serrées convulsivement, et parfois, sans le savoir, je fermais les poings par une contraction si nerveuse, que je faisais craquer les phalanges de mes doigts.

Si j'avais pu repousser plus longtemps la clarté qui descendait peu à peu dans mon esprit, et qui finit par dissiper entièrement les ténèbres de ma pensée! Mais non! ma raison, comme un accusateur impitoyable, m'arrachait le bandeau et me forçait de regarder au fond de mon propre coeur....

Un cri d'horreur et de désespoir sortit de ma poitrine; je cachai mon visage dans mes mains, et un torrent de larmes brûlantes ruissela à travers mes doigts. Il n'y avait plus d'illusion, de doute possible.

J'aimais la fille de mes bienfaiteurs!

Je l'aimais depuis longtemps avec toute la force et toute l'ardeur d'un amour sans bornes. Cet amour, né dans mon enfance, avait vécu et grandi avec moi. Il avait été la cause de mon goût pour les arts, de mon ambition, de ma foi dans l'avenir.... Ma pauvre mère! elle, avait prévu que son fils se rendrait coupable et malheureux par son orgueil insensé! Quelle ingratitude! Un enfant de paysans, le fils d'un sabotier, est tiré de la misère par la générosité de personnes riches; on lui donne des moyens de développer son intelligence et de se distinguer dans le monde comme artiste.... Et lui, pour récompense d'une pareille bonté, il outrage ses bienfaiteurs, il ose lever les yeux jusque sur leur fille jusque sur leur unique enfant!

Ces pensées me firent frémir et m'arrachèrent d'abondantes larmes. Une fois même, je levai les mains au ciel en priant Dieu de me pardonner ma coupable passion et de me donner le courage de résister à ma faiblesse.

Quel était mon devoir en cette conjoncture? Que devais-je faire? Aller finir ma vie dans une ville lointaine, dans un pays étranger? Mais comment expliquer cette disparition à mes parents et à M. Pavelyn? Fallait-il me rendre coupable aux yeux de mes bienfaiteurs, d'une lâche ingratitude, et emporter leur malédiction? D'ailleurs, les concours de l'Académie allaient bientôt commencer: M. Pavelyn, mes parents, mes condisciples mêmes ne doutaient pas que je n'obtinsse les premiers prix. Cette victoire devait décider de mon avenir, et écarter beaucoup d'obstacles de mon chemin.

Je ne pouvais renoncer à la chance de remporter le prix d'honneur à l'Académie; car, si j'étais en proie à un sentiment qui me dominait complètement et me faisait cruellement souffrir, l'amour de l'art et le désir de me distinguer par là dans le monde étaient néanmoins assez vivaces en moi pour n'être point étouffés par la crainte d'un malheur imminent.

Je parvins enfin à envisager ma position arec plus de calme.

J'aimais Rose, il est vrai, et je sentais que cet amour durerait aussi longtemps que les battements de mon coeur; mais je pouvais le tenir caché dans mon sein comme un secret dont aucun signe, aucun mot ne laisserait soupçonner l'existence. Il n'y aurait donc alors ni ingratitude, ni injure dans mon amour pour Rose, puisque personne au monde, excepté moi, ne saurait quel sentiment avait pris possession de mon âme. Je frémissais bien à l'idée qu'en présence de Rose je ne resterais pas maître de moi, et que je trahirais peut-être involontairement les mouvements de mon coeur. Mais alors je me disais que Rose me haïssait; et je me réjouissais en songeant que cette disposition hostile me donnerait la force de conserver mon secret avec un soin pieux; je me cuirasserais d'un respect inébranlable, je serais réservé, prudent et simplement poli, et j'éviterais ainsi toutes les occasions d'éveiller le plus léger soupçon dans l'esprit de Rose ou de n'importe qui.

Si je pouvais accomplir fidèlement cette résolution, il n'y avait pas grand danger dans le sentiment qui s'était révélé en moi.... Et peut-être puiserais-je dans l'énergie de ma volonté et dans son aversion pour moi la force nécessaire pour triompher de mon fol amour.

Pendant quelques instants je souris à cette idée, à demi consolé; mais insensiblement je retombai dans une douleur muette et sans bornes. Le voile magique qui, depuis mon enfance avait entouré ma vie, était déchiré en lambeaux! Rose me haïssait!


XVIII

Il se passa douze jours avant que j'osasse risquer de me présenter dans la maison de M. Pavelyn. Dans l'intervalle, mon hôte m'avait dit plus d'une fois que Rose n'était pas malade.

Je ne pouvais donc pas retarder plus longtemps ma visite sans m'exposer au danger d'expliquer mon absence, puisque le dimanche où je devais aller dîner chez mes protecteurs était arrivé.

Je me présentai avec préméditation chez M. Pavelyn à l'heure où l'on avait coutume de se mettre à table.

Je trouvai par conséquent toute la famille réunie. Rose était très-mélancolique; cependant je ne remarquai pas en elle d'autres signes d'aigreur qu'une froideur extrême, et une certaine affectation à ne pas m'adresser directement la parole. Elle évitait ostensiblement de causer avec moi, et tenait le plus souvent les yeux baissés ou fixés sur sa mère. À part cela, elle ne paraissait nullement embarrassée, et causait avec une entière liberté d'esprit. Elle ne prononça qu'une seule fois mon nom; mais la formule cérémonieuse de «monsieur Wolvenaer» ne sonna pas avec la même amertume que la dernière fois que je l'avais entendu sortir de sa bouche.

Il va de soi que je ne pouvais rien faire pour relever la conversation tombée, ni pour l'égayer par des plaisanteries ou des traits d'esprit. Je fis bien tous mes efforts pour paraître gai; mais chaque fois, mes pensées m'emportaient bien loin, et je retombais dans une insurmontable mélancolie.

M. Pavelyn se plaignit de nous deux. Pour ce qui regardait Rose, il pouvait l'excuser, parce qu'elle n'était pas tout à fait bien portante, comme l'indiquait sa visible pâleur; mais moi qui n'avais aucune raison d'être triste, ou maussade, je faisais mal, disait-il, d'augmenter par mon silence la tristesse de sa fille, au lieu de la consoler par une conversation animée.

Dès que le dîner fut fini, M. Pavelyn voulut me faire chanter avec Rose sous prétexte que rien n'égaye l'esprit comme le chant. Mais Rose refusa de se mettre au piano; elle paraissait même craindre la musique; car lorsque, pour complaire à M. Pavelyn, je me disposai à chanter—bien à contre-coeur,—Rose déclara qu'elle se sentait incapable de supporter les accents de ma voix et les sons du piano. Elle avait mal à la tête, disait-elle, et ses nerfs agités étaient d'une sensibilité extrême.

Après s'être donné beaucoup de peine pour rendre à Rose sa bonne humeur, M. Pavelyn vit que ses efforts resteraient infructueux. Il appela la servante avec une impatience mal déguisée, et lui ordonna d'avancer la table à jeu en me priant de faire avec lui une partie d'échecs, comme nous avions l'habitude de le faire tous les dimanches, mais seulement assez tard dans la soirée.

À peine avions-nous commencé à jouer, que madame Pavelyn nous annonça qu'à la prière de sa fille, elle et Rose allaient se promener un peu, pour prendre l'air. En passant elles iraient peut-être faire une visite chez le banquier de la rue de l'Empereur, pour permettre à Rose de souhaiter le bonjour à son amie Émilie. Il était donc bien possible qu'elles y fussent retenues. Elles priaient M. Pavelyn, si elles restaient un peu tard, de vouloir bien faire atteler la voiture et les envoyer chercher.

Pendant que j'étais assis devant l'échiquier, calculant en apparence les chances du jeu, je songeais au départ de Rose. Elle allait dans la rue de l'Empereur, dans la maison même où demeurait le jeune homme qui m'avait ravi son affection pour toujours! Elle allait passer une partie de la journée en compagnie de Conrad de Somerghem! L'idée que son départ n'avait d'autre but que de m'humilier, me blessa profondément. Elle allait se promener par un temps froid et désagréable, parce qu'elle ne voulait pas rester où j'étais! Elle avait conçu tant d'aversion pour moi qu'elle ne pouvait plus supporter ma présence! On ne pouvait pas témoigner plus clairement sa haine!...

Distrait par ces pensées, je jouais comme un enfant ignorant. D'abord, M. Pavelyn rit de ma distraction; mais à la seconde bévue que je commis, il s'impatienta, et me reprocha mon inattention avec une sévérité qui me rappela au sentiment du devoir, et dès lors je fis un effort surhumain pour concentrer toute mon attention sur le jeu.

Par bonheur, je gagnai la première partie; mais je perdis la deuxième et la troisième.

Nous cessâmes de jouer; la brièveté des journées d'hiver faisait tomber la nuit de bonne heure, et l'obscurité commençait à se faire dans la chambre.

M. Pavelyn approcha son fauteuil du feu et se mit à causer avec moi de choses et d'autres.

Il me parla du prochain concours de l'Académie, et m'engagea à réunir tous mes efforts pour obtenir la médaille d'or. D'après lui, le prix d'honneur pouvait difficilement m'échapper; néanmoins, il croyait que je ne devais pas avoir une confiance trop aveugle en mon succès. Il me conjura donc de ne rien négliger pour sortir victorieux de la lutte; il me pria de lui procurer cette satisfaction comme une marque de ma reconnaissance, et comme une récompense de tout ce qu'il avait fait pour moi depuis mon enfance.

Je fus profondément touché du bienveillant intérêt que me témoignait mon bienfaiteur, et je promis de lui apporter la palme qu'il désirait, dussé-je pour cela tenter l'impossible.

Nous parlâmes aussi de Rose. Il se plaignit de l'inexplicable mélancolie qui, depuis quelque temps, avait assombri son esprit, et menaçait même de miner sa santé. Quatre fois depuis huit jours, sa mère l'avait surprise, dans la solitude de sa chambre, avec les yeux pleins de larmes; elle était toujours de mauvaise humeur, et quoique douce et calme, maussade et désagréable pour tout le monde. On avait insisté pour savoir si elle désirait ou souhaitait quelque chose; mais elle prétendait n'avoir aucun désir, et croyait qu'une indisposition nerveuse était la seule cause de son malaise et de sa mélancolie obstinée.

M. Pavelyn n'était pas sans crainte; il savait que, dans son adolescence, sa fille avait eu une santé très-délicate, et que, même à présent, elle n'avait pas de forces à perdre. Il me dit qu'à la première occasion, il irait à Bruxelles consulter un médecin célèbre sur l'état de Rose; mais il ne voulait rien en dire à celle-ci, ni amener chez lui des médecins de la ville, de crainte de l'effrayer, elle et sa mère.

Quand mon entretien fut épuisé sur ce sujet, je demandai à mon protecteur la permission de le quitter. Il m'avait dit d'ailleurs qu'il avait l'intention d'aller rejoindre sa femme et sa fille, si elles n'étaient pas rentrées à la nuit tombante. Il me serra la main, et, en guise de salut, m'adressa encore quelques paroles d'encouragement afin de me recommander de faire tout mon possible pour réussir dans le prochain concours de l'Académie.


XIX

Depuis lors, la manière d'être de Rose envers moi ne changea plus; elle demeura également froide, et saisit tontes les occasions de s'éloigner lorsque je me trouvais chez ses parents. Cependant elle n'oubliait jamais les règles de la politesse, et semblait prendre peu à peu la force de cacher le sentiment de haine qui l'animait contre moi, de sorte que, quand elle devait m'adresser la parole, elle le faisait avec une amabilité toute particulière; néanmoins, ce n'était que de la politesse; je ne pouvais me tromper sur le sentiment désagréable qu'elle avait conçu contre moi.

Elle était habituellement fort pâle et maigrissait visiblement. Ses parents qui l'avaient toujours sous leurs yeux, ne remarquaient peut-être pas que ses joues commençaient à perdre de leur rondeur; mais moi qui ne rendais visite à son père qu'une fois tous les quinze jours, j'observai facilement les effets de l'amour qui était né dans son coeur le jour de cette fatale soirée, et qui avait empoisonné ma vie à venir.

Non, le sort n'est pas juste, et il n'y a pas, comme on le dit, une compensation à toutes les contrariétés dans l'existence humaine. Qu'il était heureux et grand, celui dont l'image régnait ainsi dans l'âme de Rose! qu'il devait être heureux, l'homme choisi par elle, l'objet de son chaste mais ardent amour! Pour être à sa place, j'aurais je crois, renoncé à ce que j'avais de plus cher au monde, à toute autre espérance, même à mon art! Non seulement j'étais écrasé sous le poids de sa haine, non-seulement je la voyais dépérir d'amour pour un autre, mais, moi, humble créature que j'étais, je ne pouvais pas même élever les yeux jusqu'à elle du fond de mon infériorité! La jalousie qui me consumait était une passion coupable, et, quoique je fusse résolu à garder mon secret jusque dans la tombe, quoique personne sur la terre ne connût la cruelle blessure qui saignait dans mon coeur, quoique sa haine m'interdît toute espérance, cependant, dans le plus profond de mon âme, je ne pouvais étouffer l'amour dont je conservais l'impénétrable secret, et que les lois du monde, la reconnaissance et les bienfaits reçus me commandaient d'arracher de mon coeur. Ma vie était devenue un affreux combat une lutte acharnée contre des pensées ennemies.

Je tombai bientôt dans une sombre incertitude; il me semblait que je me détestais moi-même; et, souvent lorsque j'étais seul, songeant à mon impuissance et à ma lâcheté, je me frappais rudement le front comme pour exercer une juste vengeance.

Ah! j'étais malheureux, malheureux plus qu'on ne pourrait le concevoir. Rose avait été le but unique de ma vie. Perdre son affection, pour moi, c'était mourir. Je croyais toutefois que je finirais par triompher de ma faiblesse, ou que le temps fermerait la blessure de mon coeur. La lutte vaine épuisait mes forces: je maigrissais, et j'avais le pressentiment d'une maladie prochaine.

Chez mes protecteurs, j'expliquais ma pâleur par la fatigue de mes études constantes pour me préparer au au concours de l'académie et je disais vrai en partie.

M. Pavelyn me conseilla de modérer un peu cet enthousiasme, et Rose elle-même, peut-être par un reste de pitié, essaya aussi de me faire comprendre que je ne pouvais pas compromettre ma santé.

Enfin les concours l'Académie s'ouvrirent; d'abord les concours inférieurs, tels que la composition, l'expression, la perspective et l'anatomie, auxquels je ne devais plus prendre part, parce que, l'année précédente, j'avais obtenu la première ou la seconde place dans ces différentes branches. La médaille d'or, la couronne d'honneur dans la classe de la sculpture étaient le prix du concours de modelage d'après nature, qui était le dernier et devait durer six jours.

L'approche de cette lutte décisive, l'incertitude du succès de mes ardents efforts, le chagrin qui me rongeait le coeur comme un ver mortel, tout cela brisait mes forces et me faisait défaillir.

C'était le matin du jour fixé pour le commencement du concours de modelage d'après nature; ce concours devait s'ouvrir à six heures du soir; les concurrents devaient consacrer six soirées de deux heures chacune à la reproduction de chaque modèle. Il y avait donc dix-huit ou vingt jours pour les trois épreuves prescrites.

Dans mon empressement à ne rien négliger et à appeler à mon aide toutes les chances de succès, j'étais assis de très-bonne heure dans ma chambre, et j'étudiais, d'après une petite figure anatomique, la musculature du corps humain. Insensiblement une étrange sensation de froid se répandit dans tous mes membres; je sentis un violent mal de tête, et des frissons nerveux m'agitèrent de la tête aux pieds. D'abord, je ne savais pas ce qui m'arrivait; j'eus peur de voir se réaliser mon pressentiment d'une longue et dangereuse maladie qui me tiendrait peut-être longtemps sur mon lit.

Je ne pourrais donc pas prendre part au concours, et je verrais m'échapper la médaille d'or. Bientôt je fus pris d'un tremblement général; mes mains et mes jambes s'agitaient avec tant de force, que tout ce que je touchais pour m'y appuyer tremblait visiblement.

Je compris que je souffrais de la fièvre, qui régnait alors assez fréquemment à Anvers. Ce n'était que la fièvre! Peut-être cette indisposition ne m'empêcherait-elle pas de concourir pour le grand prix. Cette idée calma mon inquiétude, et je me mis au lit à moitié consolé.

La fièvre suivit son cours habituel. Après une bonne heure de frissons glacés, la chaleur de la réaction fit bouillir mon sang et mon cerveau, jusqu'au moment où je tombai enfin dans le repos de l'épuisement, et sentis que l'accès était passé.

En ce moment, la voix de mon hôtesse vint m'avertir que le dîner était servi.

Je répondis que je n'avais pas envie de manger; qu'elle me rendrait un service en me faisant un peu de thé et en conservant mon dîner sur le feu.

Je parvins à lui faire croire que mon indisposition n'avait rien de grave. Elle m'apporta le breuvage rafraîchissant, en ajoutant que le dîner serait prêt à l'heure qui me conviendrait, puis elle me laissa en paix.

Quelle que fût ma fatigue, et bien que résistant à peine à mon envie de dormir, je me levai et je m'habillai. À mesure que la journée s'avançait, je sentais mes forces revenir, et, à la tombée du soir, je me rendis à l'Académie, où je commençai, avec beaucoup de courage, et presque avec gaieté, mon modelage d'après un modèle vivant. Il me semblait bien que mes yeux n'étaient pas très-clairs et que la fièvre avait laissé un peu d'étourdissement dans mon cerveau; mais je surmontai cette gêne à force de volonté, et lorsque les deux heures furent écoulées, je rentrai chez moi tout à fait content de mon ouvrage.

La fièvre me laissa tranquille toute une journée, puis elle revint presque à la même heure.

Je cachai autant que possible la gravité de ma maladie à maître Jean et à sa femme, et les priai de n'en rien dire à mes protecteurs, afin de ne pas les inquiéter inutilement.

J'espérais toujours que la fièvre cesserait après quelques accès, et je craignais d'ailleurs que M. Pavelyn, s'il me savait malade, ne n'empêchât de prendre part au concours de l'Académie.

Lorsque j'eus souffert ainsi cinq ou six accès, et que je fus sensiblement amaigri, tant par la maladie, que par mon travail, maître Jean me déclara qu'il ne pouvait pas cacher plus longtemps mon état à M. Pavelyn.

Je le tranquillisai en lui promettant d'aller le lendemain chez mes bienfaiteurs et de les informer moi-même de mon indisposition.

Le lendemain, je me présentai en effet dans la maison M. Pavelyn. Il poussa un cri d'étonnement dès qu'il aperçut mon visage pâle et mes joues creuses; Rose me considéra d'abord avec un regard singulier, triste et amer comme un reproche; puis elle baissa subitement la tête, et, si je n'avais été certain de son aversion pour moi, j'aurais pu croire que les traces de la maladie sur mon visage l'avaient frappée d'une profonde émotion.

J'expliquai la cause de mon amaigrissement, et je parlai de la fièvre comme d'un mal sans importance et qui se passerait bien tout seul, aussitôt que la fin du concours m'accorderait le repos nécessaire. M. Pavelyn me plaignait avec une sympathie véritable; il me loua de mon grand courage, mais il tenait trop à mon triomphe probable pour m'engager à me retirer du concours.

L'attitude de Rose en ce moment m'étonna. Elle essaya de me faire comprendre que j'avais grand tort de sacrifier ainsi ma santé à l'espoir incertain d'une victoire dont je pouvais me passer facilement.

J'étais, croyait-elle, un artiste assez puissant pour m'ouvrir une carrière brillante sans le secours de ce succès. Et, comme son père, et moi surtout, nous nous efforcions de combattre ses raisons, elle se fâcha très-fort; une amertume et un dépit croissants se montrèrent! dans ses paroles, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant plus résister à l'agitation de ses nerfs elle sortit de la salle, la figure cachée dans ses mains, pour aller s'enfermer dans sa chambre. Sa mère la suivit en silence.

J'étais tout à fait abattu et ne savais plus que décider.

Quoique Rose me donnât des signes d'aversion et ne pût décidément plus rien souffrir de moi, je fus péniblement frappé au coeur en reconnaissant que son système nerveux était atteint d'une sensibilité maladive.

J'avais surpris dans sa voix un accent inexplicable de douloureuse impatience, quelque chose de plaintif et de désespéré qui m'avait effrayé.

M. Pavelyn essaya de me rassurer en me disant que l'emportement et l'humeur de Rose ne devaient pas m'étonner; ce n'était autre chose que la suite de l'agitation de ses nerfs. Demain, elle en demanderait pardon comme d'habitude et reconnaîtrait son tort.

D'après mon protecteur, je ne devais pas me retirer du concours à moins que je ne reconnusse moi-même mon impuissance. Il me laissait donc tout à fait libre. Mais, comme, malgré la fièvre, j'avais déjà concouru pendant dix jours, il n'y avait nulle raison de croire que je ne pourrais pas aller jusqu'au bout.

M. Pavelyn promit en outre de m'envoyer un excellent médecin, qui déciderait, dans tous les cas, si ma participation au concours pouvait en effet m'être fatale.

Je retournai chez moi la tête remplie de pensés tristes, mais fermement résolu à subir jusqu'au bout les épreuves du concours, le docteur lui-même dût-il me le défendre. Mon triomphe devait être pour mon protecteur une récompense de ses bienfaits; quand mon nom serait proclamé par toute la ville comme celui d'un artiste auquel un glorieux avenir était promis, alors le fils du sabotier pourrait peut-être sortir un peu de son humble infériorité. Folle pensée qui me troublait! Mais il était riche et considéré dans le monde, celui qui m'avait ravi la lumière de ma vie.


XX

Je n'étais pas depuis plus d'une heure dans ma chambre, lorsque le docteur se présenta.

Après quelques questions sur la durée de mon mal, il me dit qu'il y avait beaucoup de fièvres malignes à Anvers, quoique ce ne fût pas la saison des fièvres. Néanmoins, il crut pouvoir me prédire que mon indisposition aurait disparu dans une dizaine de jours. Il me prescrivit un mélange de quinquina et de racines amères, qu'il me vanta comme presque infaillible contre la fièvre des polders anversois. Il me promit de revenir, quoiqu'il le jugeât inutile; mais c'était le désir de M. Pavelyn, qui l'avait chargé de ma guérison.

Le lendemain était mon jour de fièvre. Dès le matin de bonne heure, la femme de maître Jean monta et descendit l'escalier sous toute sorte de prétextes. Elle apporta auprès de mon lit des confitures et des sirops, me demanda avec une tendre pitié si je me sentais bien, et me témoigna tant d'intérêt, que je ne pus comprendre comment cette vieille femme, si indifférente d'ordinaire, était devenue tout à coup aussi sensible à mes souffrances qu'une mère qui veille au chevet de son fils malade.

Durant quatre jours, mon étonnement alla croissant; car les soins dont m'entourait dame Pétronille étaient vraiment extraordinaires. Rien ne semblait assez bon pour moi; le parquet que je foulais était trop rude pour mes pieds, la brave femme avait, contre mon gré, couvert le plancher de mon atelier de tous les morceaux de tapis qu'elle avait pu rassembler. Pendant toute la journée, elle venait voir si j'entretenais bien soigneusement le feu dans le poêle, et si elle voyait la moindre petite fente dans la porte ou dans la fenêtre, elle la bouchait hermétiquement, pour me préserver des courants d'air.

À force d'insister pour connaître les raisons de cette sollicitude peu commune, je finis par décider Pétronille à parler.

Rose, Rose l'avait priée, les larmes aux yeux, d'avoir soin de moi et de me surveiller comme une mère surveille son enfant! Ainsi, malgré son amour pour un autre, son coeur avait gardé une place à la pitié pour les souffrances de son ami d'enfance!

Cette pensée me combla de joie et me fit sourire pendant toute une demi-journée; mais insensiblement je me roidis contre l'espérance insensée qui m'agitait, et je me persuadai que le rêve bienheureux où s'égarait mon âme n'était qu'une vaine illusion.

Que Rose eût pitié de ma maladie, cela n'était-il pas tout naturel? Avais-je jamais douté de sa bonté innée et de la générosité de son coeur? Mais pouvais-je espérer qu'il lui fût possible de me rendre son affection, maintenant qu'un autre, un autre qu'elle aimait, était venu se placer entre elle et moi? Quoi qu'il en soit, malgré mes efforts pour me désenchanter moi-même, et bien que le nom de Conrad de Somerghem bourdonnât sans cesse à mes oreilles, la confidence de la vieille femme me laissa une douce incertitude et une grande consolation.

Les remèdes que le docteur m'avait prescrits n'arrêtèrent pas la fièvre. Au contraire, la maladie parut redoubler de violence par l'effet des médicaments, et cependant le médecin me prédisait une guérison prochaine, parce que les derniers accès de fièvre s'étaient déclarés plus tard que d'habitude et avaient duré près de deux heures de moins.

J'allais tous les jours à l'Académie, et j'y travaillais avec une ardeur et une passion qui contribuaient probablement beaucoup à aggraver ma maladie et à épuiser mes forces. Heureusement, jusqu'alors les accès de la fièvre avaient commencé assez tôt dans la journée pour me laisser un peu de repos et de présence d'esprit vers l'heure où je devais aller à l'Académie. A la fin, mon épuisement était si grand et la maigreur de mes joues si frappante, que je reculais avec frayeur chaque fois que je me regardais dans un miroir.

Je n'osais pas cacher plus longtemps mon indisposition à mes parents, et d'ailleurs j'éprouvais un désir ardent de voir ma mère.

Je lui écrivis, en des termes très-rassurants, que j'avais un peu de fièvre et que je ne pourrais pas aller le dimanche suivant à Bodeghem comme je l'avais promis: non pas tant à cause de mon indisposition, que parce que le concours de l'Académie me fatiguait extrêmement; je la tranquillisai autant que possible, tout en la suppliant de venir me voir le dimanche à Anvers, et en ajoutant que je lui serais très-reconnaissant de cette marque d'amour.

J'écrivis cette lettre le vendredi; elle devait donc la recevoir le lendemain à midi, et, par conséquent, assez à temps pour se préparer à venir en ville le dimanche.

Le samedi, la troisième épreuve du concours devait être terminée. À cause de l'affaiblissement de mes forces, j'étais resté un peu en retard, et il me fallait, pendant ces deux dernières heures, travailler sans relâche pour achever une troisième composition.

C'était mon jour de fièvre; cela m'inquiétait, car je savais par expérience qu'après un accès du mal, je n'avais pas la conception aussi nette ni l'esprit aussi clair que d'habitude.

À mon grand étonnement, je ne sentis pas de fièvre de toute la journée, et, quand vint le soir, comme je m'apprêtais à aller à l'Académie, je sautai de joie, dans la conviction que je pourrais mettre la dernière main à mon travail avec toute la plénitude de mes moyens....

Mais à peine avais-je ôté mon habit de travail, pour me laver les mains et le visage, que je fus pris d'un frisson qui me parcourut l'épine dorsale comme un filet d'eau glacée.

Je compris! La fièvre était là. En ce moment!

Aggravé par ma frayeur, l'accès de fièvre se manifesta immédiatement dans toute sa force.

Je sentais déjà trembler mes lèvres.—Me laisserais-je abattre par la maladie, et renoncerais-je au triomphe si ardemment désiré? Succomberais-je au moment même où ma main semblait près de toucher la couronne de laurier? Oh! non, non; il fallait continuer la lutte, dût la mort même se trouver sur mon chemin pour me retenir!

Agité comme un insensé, je m'habillai tant bien que mal, je descendis l'escalier en courant et je m'élançai dans la rue. Il faisait presque noir, heureusement!

Je pouvais donc échapper à l'attention des passants. Comme ils eussent été étonnés si, en plein jour, ils avaient vu un jeune homme, la pâleur de la mort sur les joues, claquant des dents, chancelant sur ses jambes comme un homme ivre, se cramponnant avec ses mains tremblantes aux barreaux des fenêtres, et se traînant le long des maisons, comme s'il allait tomber dans une faiblesse mortelle.

Je parvins cependant à l'Académie au moment où mes concurrents prenaient place autour du modèle vivant. Mon état leur inspira une profonde compassion. Tous m'entourèrent et m'engagèrent vivement à retourner chez moi; ils voulaient même, disaient-ils, signer tous ensemble une supplique afin de prier les juges du concours de juger mon oeuvre inachevée comme si elle était tout à fait terminée.

Je fus extrêmement reconnaissant de cette marque de générosité et d'affection vraie; mais je repoussai tous ces conseils, même ceux des professeurs, et je me mis à ma place pour commencer mon travail, quoique mes mains eussent peine à tenir l'ébauchoir.

La volonté de l'homme est une puissance sans bornes; je fis tant d'efforts sur moi-même, que je domptai les frissons de la fièvre, et, malgré mon étourdissement et la confusion de mon esprit, mon travail avança si bien qu'il était achevé au moment où la cloche de l'Académie, sonnant huit heures, vint annoncer que le concours était clos. Mais alors mes nerfs se détendirent et la fièvre me reprit avec violence inouïe. Tout devint obscur devant mes yeux; je m'appuyai sur un banc et je faillis tomber par terre, sans force.

Deux de mes camarades me prirent sous les bras; et, suivis de cinq ou six autres, qui me plaignaient avec une tendre compassion ils me conduisirent dans ma demeure et ne me quittèrent que lorsque je fus couché.


XXI

Dame Pétronille veilla auprès de mon lit jusqu'à ce que l'accès fût tout à fait passé; alors, après l'avoir rassurée sur mon état, j'exigeai qu'elle allât prendre son repos. Sa chambre n'était séparée de la mienne que par une mince cloison: si j'avais besoin de quelque chose, je frapperais pour l'avertir.

À peine était-elle partie, que je tombai dans un profond sommeil qui fut troublé toute la nuit par mille rêves effrayants.

Je me vis d'abord dans un temple magnifique retentissant du chant des prêtres et des accords de la plus douce musique; des nuages d'encens remplissaient le saint lieu.

Je souffrais un cruel martyre, et je pleurais à chaudes larmes; car devant l'autel était agenouillée une jeune femme dont la tête était ceinte de la couronne de mariage, et, à côté d'elle, un jeune homme en habit de marié.

Comme mon coeur se glaça de désespoir et d'épouvante lorsque le oui fatal tomba des lèvres de Rose, et que la bénédiction du prêtre l'enchaîna pour toujours à l'ennemi.

Cependant, lorsqu'elle quitta l'autel et passa devant moi au bras de son époux, je levai sur elle des regards plaintifs: mon âme implora un peu de pitié pour ma souffrance mortelle; mais Rose me jeta un coup d'oeil plein de haine, et son mari un regard plein d'un mépris triomphant.

Un cri d'angoisse s'échappa de ma poitrine et retentit dans le temple... et je m'éveillai, le front trempé d'une sueur froide.

Lorsque je m'assoupis de nouveau et que mes yeux se fermèrent, je me trouvai dans la maison de M. Pavelyn. C'était le jour où les juges du concours devaient s'assembler, et nous attendions leur sentence avec confiance. Tout à coup l'appariteur de l'Académie se présente; de joyeuses acclamations le saluent et devancent l'annonce de mon triomphe; mais il fait connaître qu'un autre concurrent a mérité la palme, et que je n'ai obtenu que la dixième place.

Mon bienfaiteur m'accuse de négligence et de présomption; il me retire sa protection. Rose déclare qu'il ne peut plus y avoir rien de commun entre elle et un homme qui n'a ni assez de courage ni assez de génie pour s'élever jusqu'à elle par son art. La tête basse, le coeur brisé, et mourant de honte, je quitte la maison de ceux qui furent mes bienfaiteurs. Ils me chassent! Leur arrêt: «Vous n'êtes pas un artiste!» retentit derrière moi comme une malédiction....

Il me fallut plus d'une heure pour surmonter l'impression pénible que cette vision m'avait causée. Cependant je finis par m'endormir de nouveau; alors mon imagination me transporta dans mon village natal. Comment mes parents avaient-ils pénétré le secret de mon coeur, je n'en sais rien; mais je voyais le regard de mon père enflammé de colère et le visage de ma mère mouillé de larmes. Tous deux me reprochaient le fol orgueil qui m'avait conduit jusqu'à la plus lâche ingratitude.

J'avais osé lever les yeux sur la fille de mes protecteurs, j'avais dissipé toutes les forces de mon âme à caresser ce sentiment coupable et manqué ainsi le but des bienfaits reçus.... Dieu m'avait puni en me ravissant la lumière de l'esprit et le feu du génie. Ma mère se plaignait d'un ton plein d'amertume de ce que je l'eusse rendue malheureuse, et mon père, emporté par une colère furieuse, me frappait de sa malédiction....

Quelle nuit, hélas! remplie de visions épouvantables et me présageant des malheurs dont la seule possibilité me faisait trembler en plein jour.

Je craignais le sommeil, qui, chaque fois, me replongeait dans ces rêves, et je faisais de pénibles efforts pour tenir mes yeux ouverts; mais, après une longue lutte, je sentis défaillir mes forces: je succombai de nouveau, et, vaincu, je laissai tomber ma tête alourdie sur l'oreiller.

Sans doute, mon imagination avait épuisé la série des spectres qui pouvaient m'effrayer; car, dès ce moment, mon sommeil ne fut plus troublé ni interrompu par des songes; et, lorsque je fus éveillé, très-tard dans la matinée, par le bruit que dame Pétronille faisait dans ma chambre, je ne me sentais pas bien malade; mais j'étais extrêmement fatigué, et mon esprit restait assombri d'une grande tristesse.

Après avoir bu une couple de tasses de thé et apaisé les plaintes de mon estomac en mangeant quelques tranches de pain, j'essayai de nouveau de m'endormir; mais en ce moment la porte s'ouvrit, et ma mère, qui avait quitté son village à la pointe du jour, entra dans ma chambre.

Les larmes jaillirent de ses yeux; elle me serra dans ses bras avec un cri d'inquiétude et de compassion, n'interrompant ses baisers que pour me reprocher de ne pas lui avoir donné plus tôt connaissance de ma maladie. Ma maigreur et la pâleur de mes joues l'épouvantaient et la faisaient pleurer abondamment, chaque fois qu'elle levait la tête pour me regarder.

Je l'embrassai avec une reconnaissance infinie, et je tâchai de lui faire comprendre que je n'avais pas autre chose que la fièvre; que cette fièvre, tout en faisant maigrir le malade en peu de temps, n'était ni dangereuse ni difficile à guérir; que je serais même rétabli, depuis longtemps, si le concours de l'Académie ne m'avait agité et fatigué outre mesure. Pour dissiper ses craintes et pour la consoler, je feignis d'être gai, j'affectai de rire et de plaisanter, afin de lui faire croire qu'elle avait tort de s'inquiéter de mon état.

Ma mère résista d'abord à tous mes efforts; mais peu à peu elle se rassura, et ses larmes cessèrent de couler. Nous nous mîmes alors à causer plus librement de différentes choses; de l'espérance que j'avais de sortir triomphant de la lutte, de mon père, de mes soeurs, de M. Pavelyn et de Rose.

À mesure que se dissipait la tristesse de ma mère, ma mélancolie augmentait; je n'éprouvais plus le besoin de paraître gai; et d'ailleurs la conversation, en roulant sur Rose, rouvrit la plaie de mon coeur et frappa mon esprit d'un insurmontable abattement. Ma mère conclut, de mes plaintes vagues et des réticences de mes paroles, que je voulais lui cacher quelque chose d'important.

Je ne sus pas résister plus longtemps à ses tendres instances, et je finis par lui avouer la véritable cause de mon chagrin et probablement aussi de ma maladie; je lui dis que depuis quelque temps Rose me portait une haine inexplicable et fuyait ma présence, qu'elle ne me parlait qu'avec amertume et que souvent elle m'humiliait avec intention.

Je n'osai pas lui avouer que mon coeur était dévoré d'un amour secret; car j'avais honte de cette passion coupable, et je savais que le moindre soupçon d'un pareil égarement eût désespéré ma mère;—mais je lui rappelai en termes chaleureux que Rose avait abrité mon enfance sous l'ombrage protecteur de son amitié, et qu'elle était la seule cause de tous les événements qui avaient changé ma vie. Que sa haine me rendit malheureux, c'était une chose dont ma mère ne pouvait pas douter, à ce que je croyais, et il n'était pas étonnant que cette haine, jointe à d'autres causes d'inquiétude, m'eût troublé l'esprit et m'eût rendu malade.

Ma bonne mère secoua la tête avec incrédulité, et sourit même en entendant mon explication; elle traita ma douleur de rêve absurde et sans fondement; peut-être, sans le savoir, avais-je donné à Rose quelques raisons d'un dépit passager, mais ma mère prétendait avoir des preuves incontestables que mademoiselle Pavelyn me portait toujours la même affection qu'auparavant. Il n'y avait pas cinq semaines que Rose, par un jour de clair soleil, était allée à Bodeghem avec sa mère.

Je savais cela; j'avais vu avec beaucoup de peine que mademoiselle Pavelyn ne m'avait rien dit de ce voyage, et que madame Pavelyn seule m'avait apporté les bons souhaits de mes parents.

Ma mère me raconta avec une sorte de joyeux enthousiasme que Rose, au lieu de profiter du beau temps, avait passé toute cette journée auprès d'elle, et lui avait témoigné plus d'amitié et d'affection que jamais; que cent fois elle avait recommencé à parler de moi, de la noblesse de mon caractère, du brillant avenir qui m'attendait, et du bonheur qu'elle éprouvait à songer qu'elle avait contribué en quelque chose à m'assurer un sort heureux en ce monde. Oui, Rose avait avoué que tous les soirs elle adressait au ciel une ardente prière pour qu'il m'accordât la palme dans le concours de l'Académie.

J'écoutais avec étonnement. La voix de ma mère me semblait douce comme une musique enchanteresse, et mon coeur battait avec force en entendant son récit;—mais ce n'était qu'une illusion passagère; car, dès qu'elle cessait de parler, l'image d'un fier et beau jeune homme se dressait devant mes yeux, et la fatale réalité m'apparaissait de nouveau.

Je confiai à ma mère que, depuis peu de temps, une vive inclination s'était déclarée dans le coeur de Rose pour un jeune homme d'une haute naissance et d'une grande fortune, que l'amour avait étouffé en elle l'amitié, et que, sans que je susse pourquoi, elle avait commencé à me haïr depuis le moment où un autre sentiment plus vif et plus puissant s'était emparé de son coeur. Pour confirmer ma confidence, je racontai tout ce qui m'était arrivé depuis lors; comment, en toute circonstance, Rose me parlait avec aigreur et dépit, comment elle me blessait avec intention et saisissait tous les prétextes pour sortir de chez elle chaque fois que je m'y trouvais.

Je racontai tout cela d'un ton si désolé et en insistant si fort sur les détails qui prouvaient l'aversion de Rose pour moi, que ma mère en vint à douter de ce qu'elle devait croire. Elle supposa même que ma crainte pouvait être fondée, et me consola de son mieux en me faisant espérer que l'état maladif de Rose était peut-être la seule cause du peu d'amitié qu'elle me témoignait, chose qui lui paraissait à peu près certaine, puisque, d'après mon explication, M. et madame Pavelyn se plaignaient également de la mélancolie de leur fille; en outre, elle me rappela que j'étais devenu un homme, et qu'il ne pouvait plus y avoir entre mademoiselle Pavelyn et moi la même confiance que lorsque nous étions tous les deux de candides enfants.

Après que ma mère eut passé quelques heures auprès de mon lit, elle se leva et me dit qu'elle ne pouvait pas retourner à Bodeghem avant d'avoir été rendre ses devoirs à M. et madame Pavelyn. Elle pouvait rester encore une partie de la matinée avec moi; mais elle espérait que, si elle pouvait voir Rose et lui parler, elle apprendrait d'elle que les torts dont je me plaignais étaient purement imaginaires, sinon pour le tout, du moins en partie; s'il en était ainsi, elle m'apporterait cette consolation avec une grande joie, et, en tout cas, elle reviendrait encore causer quelque temps avec moi.

Dès que ma mère fat partie, des idées étranges s'emparèrent de mon esprit. Rose, lors de sa dernière visite à Bodeghem, avait comblé ma mère de marques d'affection et d'un amour presque filial; elle avait parlé avec enthousiasme de mon avenir, de la noblesse de mon caractère, et ajouté que tous les soirs elle priait Dieu pour qu'il me fit sortir vainqueur du concours.

Je ne me rappelais plus vers quelle époque Rose était allée à Bodeghem, aussi longtemps que ma mère était restée près de moi, je m'étais efforcé de lui prouver que j'avais des raisons de croire à la haine de Rose contre moi; mais maintenant, resté seul, je me mis à interroger ma mémoire, et je supputai si exactement les jours et les événements, que j'arrivai à une conclusion imprévue qui fit que je me dressai dans mon lit avec un cri de joyeuse incertitude. Ne m'étais-je pas trompé? Cela était-il possible? Mais comment résister à l'évidente vérité? Au moment où Rose, en présence de ma mère, montrait pour moi une si vive affection et un intérêt si grand, il y avait neuf jours déjà que la fatale soirée était passée! Que fallait-il croire? L'amour avait-il laissé dans son coeur une large place à l'amitié? Mon chagrin n'était-il réellement qu'un mauvais rêve? Mais alors comment expliquer sa conduite envers moi? Oh! non, non, je ne pouvais pas ouvrir mon coeur à cet espoir décevant; N'avais-je pas vu plus d'une fois les yeux de Rose s'animer contre moi du feu de la haine! Sa voix, lorsqu'elle s'adressait à moi, ne trahissait-elle pas l'amertume, le dépit, et peut-être même le dédain? et cependant pourquoi, elle, la franchise et la bonté même, eût-elle été tromper inutilement ma pauvre mère?

Longtemps mon esprit craintif flotta entre la joie et l'inquiétude, entre la douleur et l'espérance, jusqu'au moment où je reconnus de nouveau le pas de ma mère qui montait l'escalier.

Elle ouvrit la porte et entra doucement, croyant sans doute que j'étais assoupi. Un voile de tristesse couvrait son visage, et je vis à son regard morne qu'elle était profondément affligée.

—N'est-ce pas, ma mère, demandai-je avec une amère ironie, n'est-ce pas, je ne me suis pas trompé? Vous aussi, vous êtes convaincue que Rose me hait.

Elle secoua négativement la tête et poussa un douloureux soupir.

Je lui pris la main, et je tâchai de dissiper sa tristesse, en l'exhortant à prendre patience; la perte de l'affection de celle qui avait été jusqu'alors la providence de ma vie pouvait bien me désoler pendant quelque temps; mais, à la fin, l'homme s'habitue à son sort, quelque pénible qu'il soit; et moi aussi, je finirais par me consoler peu à peu.

Ma mère, sans me répondre, se mit à pleurer abondamment; ses larmes roulaient silencieusement sur ses joues, pareilles à des perles humides.

—C'est pis encore que je ne l'avais cru, n'est-ce pas? dis-je. Peut-être votre amour pour moi exagère-t-il le mal que vous avez découvert; mais ne pleurez pas, ma mère, je trouverai la force de surmonter mon chagrin. Nous avons du moins cette consolation que je n'ai rien fait pour mériter la haine de mademoiselle Pavelyn.