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La tombe de fer

Chapter 37: XXVIII
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About This Book

The narrative begins with children at a village cemetery who notice an unusually tended grave enclosed by iron and guarded by local superstition, an image that prompts curiosity and gossip. A travelling narrator and episodic chapters weave together pastoral description, personal recollection, and village anecdote to uncover the tomb's human backstory. Themes of death, childhood innocence, faith, and the persistence of memory recur amid careful depictions of rural life. The plot unfolds gradually through scenes and reflections that balance mystery and moral observation, culminating in a revealed connection between the guarded grave and lives shaped by loss and devotion.

D'après lui, ce moyen, c'était de la marier.


XXVI

Jusqu'alors, j'avais maîtrisé mon inquiétude, et pour ainsi dire retenu mon haleine; mais alors ma poitrine s'abaissa en laissant échapper un long soupir.

—Je comprends, dit mon protecteur, que de pareilles choses t'affectent péniblement, Léon; mais laisse-moi continuer, tu verras que j'ai des raisons pour me croire doublement malheureux. Le docteur m'avait dit que le mariage, en plaçant ma fille dans d'autres conditions et dans un autre milieu, en la chargeant des soins d'un ménage, lui donnerait l'occupation et les distractions nécessaires pour la fortifier et pour calmer ses nerfs. Je devais donc chercher un époux. La tâche était difficile, parce qu'elle devait être accomplie tout de suite. Dès l'enfance de Rose, le rêve de sa mère et le mien avaient été de lui donner la position la plus brillante par un beau mariage. Sa fortune, comme notre seule héritière, et son éducation distinguée, sinon la beauté de son visage, nous donnaient le droit de nourrir une semblable ambition pour notre unique enfant. Mais comment trouver en peu de temps un époux qui réalisât notre rêve, au moins en partie? Je m'étais torturé l'esprit pendant plusieurs semaines, et je commençais à désespérer. Il y avait cependant un jeune homme que j'eusse accepté avec joie pour mon gendre; mais la fortune de ses parents était au moins quatre fois aussi grande que la mienne, et je prévoyais un refus. Je fus au comble de la joie lorsque le père du jeune homme, sur un mot vague de ma part, déclara qu'un mariage entre son fils et ma fille lui serais très-agréable, et qu'il donnait d'avance son consentement si les jeunes gens se convenaient. Le même jour son fils avait accepté la proposition avec une joie extraordinaire. Pour moi, j'étais au comble de mes voeux. Un pareil mariage! C'était une brillante alliance qui devait mêler le sang des Pavelyn au noble sang des Somerghem.—C'est du jeune M. de Somerghem que je parle; tu l'as vu lorsque tu es venu nous annoncer ton départ pour Bodeghem; tu l'as vu à notre soirée. Il n'a pas quitté Rose un seul instant.—C'est un jeune homme élégant et distingué. Haute noblesse, fortune colossale, éducation brillante, beauté de visage, il a tout pour lui. En bien, Léon, nous avons parlé à Rose de ce mariage; nous lui avons fait comprendre qu'il était nécessaire pour la sauver d'une maladie de langueur; nous l'avons suppliée de consentir en lui disant qu'elle nous donnerait une grande preuve d'amour.—Elle refuse! M. Pavelyn se tut et attendit une réponse. Pendant qu'il parlait, j'étais si profondément plongé dans mes douloureuses réflexions; la révélation de l'état menaçant de Rose m'avait porté un coup si cruel que, pour toute réponse, je répétai les derniers mots de mon interlocuteur, et murmurai d'une voix à peine intelligible:

—Elle refuse!

—Oui, Léon, reprit M. Pavelyn, elle refuse! Rien ne peut la faire changer de résolution. Je ne sais pas comment cela se fait; mais ce mariage semble lui faire horreur. Comprends-tu ce qui m'afflige si profondément? Non-seulement je ne puis pas sauver ma fille, mais ce projet de mariage est connu de toute la ville. Que penseraient les Somerghem d'un refus si offensant? Ah!... comme père, je suis menacé d'un chagrin éternel, et, comme homme, d'un insupportable affront! Toi seul, mon bon Léon, tu peux peut-être détourner de moi ce terrible malheur. Rose a pour toi une amitié sincère; tu es jeune comme elle, tu es éloquent; ta parole, pleine de sentiment, trouvera le chemin de son coeur. Fais-lui comprendre et démontre-lui qu'elle doit accepter ce mariage; c'est un service inappréciable que je te prie de me rendre. Oh! puisses-tu réussir, et je m'estimerais payé cent fois de tout ce que j'ai fait pour toi! N'est-ce pas, Léon, tu rassembleras toutes tes forces pour obtenir de Rose son consentement à ce mariage.

Depuis quelques minutes, j'avais prévu ce que M. Pavelyn allait me dire. Moi, moi-même! je devais supplier Rose d'épouser Conrad de Somerghem.... Au premier abord, cette pensée m'avait fait frissonner; mais tout à coup un retour s'était fait dans mes réflexions. Ce mariage était peut-être, en effet, le seul moyen de sauver Rose d'une consomption mortelle. L'homme dont j'avais reçu les bienfaits implorait cet effort de ma reconnaissance. Oh! il n'y avait pas à hésiter; si je ne voulais pas passer à mes propres yeux pour un être lâche, égoïste et méprisable, il fallait accomplir le sacrifice franchement et résolument. Aussi répartis-je que j'étais prêt à partir avec lui pour Anvers, afin de conseiller à Rose d'épouser M. de Somerghem.

—Mais tu feras des efforts, beaucoup d'efforts, tu puiseras dans son amitié pour toi et dans notre amour pour elle tous les arguments possibles?

—Avant de partir, je prierai Dieu pour qu'il donne du pouvoir à ma parole, répondis-je. Fiez-vous à ma gratitude et à mon ardent désir de faire tout ce qui peut vous être agréable. Vous dites que ce mariage peut sauver Rose, monsieur! pourrais-je hésiter?

—C'est une tâche difficile que je t'impose, soupira mon bienfaiteur. Tu ne connais pas Rose comme nous. C'est une fille douce et tranquille, jamais égoïste ni volontaire dans les choses ordinaires; mais, quand une fois elle a fermement décidé quelque chose, on s'aperçoit alors qu'elle est douée d'une singulière force de volonté. Souvent je m'en suis secrètement réjoui, car j'y voyais le signe d'un caractère noble et fort; mais, maintenant, nous avons malheureusement à craindre que nous ne soyons, nous et elle-même, les victimes de cette force de volonté!

M, Pavelyn s'était levé et marchait lentement dans l'avenue des hêtres. Croyant qu'il voulait me mener immédiatement à Anvers, je lui demandai un quart d'heure pour retourner dans la maison de mon père et m'habiller convenablement; mais il me dit que je devais rester à Bodeghem au moins jusqu'au lendemain; s'il me ramenait dans sa voiture, Rose soupçonnerait que son père m'avait imposé cette mission, et mes conseils perdraient beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un prétexte pour faire tomber la conversation sur le mariage.

Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire sentir quel prix il attachait à ma réussite, et il me conjura de ne rien épargner pour atteindre mon but. Dès que nous approchâmes du château, il appela ses gens et leur donna l'ordre d'atteler sans retard.

Pendant qu'on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s'était allégé par l'espoir que je détournerais de lui et de son enfant le mal qu'il redoutait. Mes paroles lui avaient inspiré cette espérance. Comme je supposais que Rose avait refusé le mariage parce qu'elle m'aimait, je ne doutais pas que, d'après mes conseils, elle ne se soumit à la nécessité reconnue, quel que pût être le sacrifice. J'avais exprimé plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m'en était sincèrement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra encore les deux mains et me dit avec un regard où brillait de nouveau la confiance:

—À demain donc, mon bon Léon; Dieu te donnera la force de remplir heureusement ta noble mission.

Je suivis des yeux la voiture, jusqu'à ce qu'elle eût tout à fait disparu à mes regards; puis je quittai le château et pris un sentier solitaire. En présence de M. Pavelyn, je n'avais pas pu réfléchir avec toute la lucidité voulue à la position nouvelle où sa démarche inattendue m'avait placé; mais, quand je fus seul et que je n'eus plus besoin de surmonter mon émotion, mon coeur se mit à battre violemment, je me sentis pâlir et mes jambes se dérober sous moi. Mon âme voulait se révolter contre le sacrifice de sa dernière espérance, mais cette lutte contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bientôt j'envisageai sous un tout autre point de vue la tâche qui m'était imposée. J'aimais la fille de mes bienfaiteurs; peut-être n'avais-je pas fait ce que j'eusse dû faire pour combattre et pour étouffer cette inclination; peut-être étais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers Dieu. J'avais bien cherché dans ma conscience toute sorte de raisons pour excuser ma faiblesse; mais, maintenant, l'heure était venue de prouver que mon amour était assez pur et assez noble pour s'immoler au bonheur de celle qui en était l'objet. Certes, c'était une mission pénible que j'avais acceptée, et je prévoyais que bien des fois encore son coeur se serrerait d'angoisse et de douleur avant que le sacrifice fût consommé, mais j'offrirais mes souffrances à Dieu comme une punition de mon égarement, et, si j'étais coupable, il m'accorderait peut-être, avec son pardon, la paix du coeur que j'avais perdu.

Ainsi rêvant et fermement résolu à chasser toutes pensées autres que celles qui pouvaient m'encourager à accomplir franchement ma terrible tâche, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents.


XXVII

Le lendemain, lorsque je descendis de la diligence à la porte de la ville et que j'entrai dans la rue qui devait me conduire immédiatement à la maison de M. Pavelyn, il me fallut rassembler toute mon énergie pour ne point défaillir au moment d'accomplir ma tâche. Jusqu'alors, j'étais parvenu à combattre mon hésitation et ma crainte; mais, maintenant que chaque pas me rapprochait du moment fatal, je sentais ma force m'abandonner. Mon coeur battait violemment, et de temps en temps un frisson glacial parcourait mes membres. Ce n'est pas que j'hésitasse dans ma résolution, ni que j'eusse quelque regret d'avoir accepté la douloureuse mission; mais il y avait en moi une puissance secrète qui luttait contre ma volonté, et dont les efforts tumultueux augmentaient à chaque instant ma frayeur et mes souffrances.

Après m'être arrêté deux ou trois fois en chemin pour maîtriser mon agitation, je crus avoir repris un peu de calme, et je sonnai hardiment à la porte de M. Pavelyn.

Comme je me présentai à l'heure convenue, M. Pavelyn épiait mon arrivée. Il vint à ma rencontre dans le vestibule, me serra la main avec joie, et m'introduisit sur-le-champ dans la chambre où sa fille était assise auprès d'une table, tenant une broderie à la main.

—Vois, Rose! s'écria-t-il gaiement, voici Léon qui vient nous voir.

Elle leva la tête de dessus son ouvrage. Son visage s'illumina de l'éclat d'une joie indescriptible, ses yeux firent rayonner vers moi un regard plein d'amour et de reconnaissance. Ma présence seule la rendait heureuse.... Pauvre victime d'un penchant défendu!

L'effet que cette démonstration, dont le sens ne pouvait m'échapper, produisit sur moi fut si profond, que je dus faire un effort pour retenir les larmes qui montaient à mes yeux. Mais Rose, que mon arrivée inattendue avait surprise, se rendit immédiatement maîtresse de son émotion. Après avoir balbutié un aimable salut, elle avait repris tout son calme, et, dans ses réponses à ce que son père ou moi lui disions, il n'y avait plus rien qui pût faire soupçonner une profonde émotion.

Nous causâmes pendant quelque temps de choses presque indifférentes; puis M. Pavelyn porta la conversation sur le mariage. Il fit comme si je ne savais rien de Rose, énuméra brièvement toutes les raison qui devaient décider sa fille à accepter cette brillante alliance, et me demanda ensuite directement quelle était mon opinion sur cette affaire.

—Il ne peut y avoir de doute, affirmai-je: mademoiselle Rose doit donner son consentement; car un pareil mariage....

Un coup d'oeil de Rose fit expirer la parole sur mes lèvres. Elle me considérait avec étonnement, avec reproche et avec effroi; un pénible sourire errait sur ses lèvres, sourire presque imperceptible, mais convulsif comme celui d'une personne qui a reçu une blessure mortelles et qui ne veut pas se plaindre.

M. Pavelyn, remarquant mon hésitation, vint à mon secours et dit quelques mots pour m'encourager à continuer ma tâche.

Je recommençai avec douceur, mais avec résolution, à lui conseiller de se marier. Elle avait baissé la tête et paraissait m'écouter avec patience, sinon avec indifférence.

D'abord je fis valoir ta grande fortune de Conrad da Somerghem, sa haute noblesse et l'excellence de ses qualités. J'allais invoquer la raison principale et parler à Rose de sa maladie et du chagrin de ses parents, lorsque M. Pavelyn sortit de la chambre. La pauvre enfant suivi son père des yeux et me considéra avec un regard qui me fit frémir et me frappa de stupeur. Comme le langage de l'âme est admirablement clair!

Rose n'avait point parlé, et cependant j'avais compris mot pour mot ce qu'elle m'avait dit. Hélas! elle m'accusait d'avoir conspiré avec son père pour faire violence à ses sentiments. Elle me reprochait cette ruse cruelle et la blessure dont je venais volontairement de déchirer son coeur. J'étais extrêmement ému, et je bégayais quelques mots d'excuse; mais elle, avec un calme qui me dominait, me dit doucement:

—C'est bien, Léon, continuez. Accomplissez sans hésiter votre mission; je vous écouterai jusqu'au bout.

Je sentais des larmes prêtes à jaillir de mes yeux; mon coeur était serré, la pâleur de l'angoisse décolorait mon visage. Alors, la crainte me fit résister violemment à mon émotion. J'appelai à mon secours la conscience du devoir et toute l'énergie de ma volonté. Je repris d'une voix tremblante:

—Rose, vous êtes malade. Vos parents redoutent un affreux malheur! Ah! délivrez-les de l'angoisse qui abrégerait leurs jours. Ils vous ont donné la vie; toutes leurs espérances sont concentrées sur vous. Si la consomption devait leur enlever leur enfant, leur fille unique, ils mourraient de désespoir. Si c'est un sacrifice, un pénible sacrifice même que l'on exige de vous, acceptez-le, je vous en supplie, par pitié, par amour pour votre bon père, pour votre tendre mère!

Je croyais avoir fait quelque impression sur l'esprit de Rose; mais, voyant que je m'étais trompé, je m'interrompis.

—Malheureux Léon! dit-elle en soupirant, pourquoi retourner ainsi le poignard dans votre coeur et dans le mien? La consomption, dites-vous? Mais, pour accepter ce mariage, il me faudrait tuer dans mon coeur un sentiment qui est devenu ma vie même. J'aime mieux mourir de consomption! Alors, du moins, je ne profanerai pas le sentiment qui s'est emparé de mon âme; alors, du moins, je l'emporterai avec moi dans la tombe sans l'avoir souillé par une promesse parjure!

Je fus si profondément ému à cette révélation du secret de son coeur; ces affreuses paroles: consomption, mort, tombe, m'inspirèrent une telle frayeur et une si vive pitié, qu'un torrent de larmes ruissela sur mes joues. Je voulus parler, la voix s'arrêta dans mon gosier.

—Ne pleurez pas, Léon, dit Rose; la fatalité cruelle qui pèse sur nous ne peut se fléchir par des larmes. Dieu nous a refusé le bonheur sur la terre, courbons la tête avec résignation et sans nous plaindre. J'en mourrai peut-être; mais pourquoi croire qu'il ne reste plus d'espoir après la mort? N'y a-t-il donc pas une seconde vie?

Égaré, hors de moi, succombant presque à ma douleur, je m'écriai d'une voix entrecoupée par les sanglots:

—Non, non, vous ne pouvez pas mourir, Rose! Oh! Rose, écoutez-moi! Ce mariage doit briser un coeur dont chaque battement était un soupir pour vous; il doit empoisonner une vie qui ne consistait qu'à vous aimer, il doit tuer une âme qui vous adorait comme la Divinité; mais il doit aussi vous sauver de la mort qui vous menace, il doit épargner à vos parents, à mes bienfaiteurs, le plus affreux désespoir; il doit excuser notre égarement devant Dieu!... Oh! Rose, par les souvenirs de notre enfance, par tout ce que j'ai espéré et souffert, par mon amour insensé, mais sans bornes, pour celle qui m'a fait artiste, oh! je vous en conjure, laissez-vous fléchir! Accordez-moi un seul moyen de reconnaître les bienfaits de votre père, et ne m'ôtez pas l'espérance que vous resterez sur la terre pour lui fermer les yeux. Ah! voyez, Rose! voyez, je vous en supplie à genoux.... Écoutez, exaucez ma prière!

Je me laissai tomber à genoux en versant d'abondantes larmes et en tendant vers elle des mains suppliantes. Quelque chose qui me frappa de stupeur s'était passé en elle: une joie excessive brillait sur sa physionomie. Les bienheureux qui voient s'entrouvrir le ciel n'ont pas un sourire plus céleste. Pendant que je répétais ma prière avec plus d'ardeur, elle me tendit la main et me dit:

—Ah! j'en étais sûre, et cependant, je n'osais pas y croire tout à fait; maintenant, le doute est loin de moi. Merci, merci, Léon! Si Dieu a décidé de ma vie, maintenant je puis mourir!

Tout à coup je fus saisi d'une émotion terrible, je sautai debout en tremblant, et je courbai la tête en poussant un cri étouffé. Une porte s'était ouverte, et M. Pavelyn m'avait vu agenouillé aux pieds de sa fille! Cependant ce n'était pas cela qui m'agitait; car j'aurais facilement pu lui expliquer cette attitude suppliante; mais, dans le regard qu'il fixait sur moi, il y avait tant d'amertume et un courroux si sombre, quoiqu'il fût contenu, que je ne pus douter qu'il n'eût surpris le secret de mon amour pour sa fille.

Sans rien dire, M. Pavelyn tira le cordon d'une sonnette et attendit l'arrivée d'un domestique. Ce fut un moment anxieux; un silence de mort régnait dans le salon; Rose tenait ses yeux baissés; j'étais plus mort que vif, et je dus m'appuyer au marbre de la cheminée pour ne pas plier sur mes jambes chancelantes.

Une servante parut.

—Allez, dit M. Pavelyn, avertissez madame Pavelyn que Rose la prie de venir auprès d'elle sur-le-champ.

Dès que la servante eut disparu, mon protecteur, irrité, me dit d'une voix dont l'altération glaça mon sang dans mes veines:

—Venez, suivez-moi; je dois être seul avec vous.

Comme dans mon trouble et ma défaillance je ne m'empressais pas de lui obéir, il me saisit par la main et m'entraîna hors du salon. Près de la porte, je retournai la tête, dans un mouvement involontaire: c'était mon âme qui, par un dernier regard, voulait dire un éternel adieu à l'âme qu'elle aimait. Je vis Rose, debout, le doigt levé vers le ciel, comme une prophétesse; ses traits étaient illuminés; l'espérance et la foi rayonnaient dans ses yeux. Elle me montra le ciel, et je compris qu'elle me disait adieu jusque dans le sein de Dieu.

M. Pavelyn paraissait péniblement affecté de l'attitude de sa fille, car il me serrait le poignet et m'entraîna à grands pas dans une chambre retirée dont il ferma la porte derrière lui.

Je demeurai immobile à la place même où mon bienfaiteur m'avait conduit. Il croisa les bras sur sa poitrine et me regarda silencieusement; je ne pus supporter ce regard, et je me laissai tomber sur une chaise en cachant dans mes mains ma figure et mes larmes.

—Ainsi, voilà ma récompense! s'écria M. Pavelyn d'une voix altérée. Cet enfant que j'ai tiré de la pauvreté, que j'ai aimé comme un fils, que j'ai comblé de bienfaits, cet enfant était un serpent qui s'est glissé dans ma famille pour empoisonner ma vie! Le fils du sabotier, non content d'oser lever les yeux sur l'héritière de ma fortune et de mon nom, voudrait entraîner ma fille unique à partager son coupable amour! Insensé! La reconnaissance n'avait-elle donc pas assez de puissance dans votre coeur pour étouffer une pareille inclination? Ne prévoyiez-vous pas que vous alliez commettre une lâcheté et un crime! Qu'avez-vous osé croire? qu'avez-vous osé espérer? Ah! c'est une malédiction de Dieu.

J'étais pâle comme la mort; je tremblais; je me tordais les mains de désespoir; je tendais les bras vers M. Pavelyn en bégayant des paroles confuses. Mon émotion extraordinaire, mon angoisse mortelle et mon désespoir sans bornes éveillèrent quelque compassion dans le coeur de mon bienfaiteur; car ce fut avec moins de colère qu'il reprit:

—Non, ne répétez pas l'aveu de votre coupable égarement; j'ai tout entendu. Hélas! puisse le ciel vous le pardonner! Tandis que je vous prodiguais mon amitié, et que je songeais nuit et jour à votre avenir, vous parliez à mon enfant d'un amour qui devait abréger notre vie à tous, et couvrir notre tombe d'une honte ineffaçable.

La blessure sanglante que me fit cette accusation me rendit la parole; j'essayai, à travers mes sanglots, de faire comprendre à M. Pavelyn que je n'avais jamais, avant cette journée fatale, trahi par un mot ni par un signe la malheureuse passion que j'avais pour Rose. Je lui dis combien j'avais lutté et souffert; comment j'étais retourné à Bodeghem avec l'intention de ne plus fouler le pavé de la ville d'Anvers, et comment mon amaigrissement et ma fièvre n'étaient que la conséquence du combat désespéré que j'avais livré contre moi-même.—Enfin, je me jetai aux pieds de mon bienfaiteur, et, les arrosant de mes larmes, j'implorai sa pitié et son pardon. Je lui dis que je voulais fuir, fût-ce au bout de la terre; mais je le conjurai de ne pas me charger du poids de sa malédiction. Il me releva d'un geste bref et répondit:

—Malheureux, je vous ai tant aimé, que, maintenant encore, je puis croire à votre innocence! Je ne vous ferai donc plus de reproches inutiles. Personne au monde, dites-vous, ne sait rien de votre fol amour pour Rose, ni de sa faiblesse.... C'est un grand bonheur, oui, oui; car, si quelqu'un avait surpris ce terrible secret, où irais-je cacher ma honte? Comment ma femme supporterait-elle le poids de son malheur? Et Conrad de Somerghem qui se saurait repoussé pour un.... Non, je surmonte ma colère, mon indignation; c'est une consolation pour moi que, maintenant du moins, vous sentiez ce qu'un devoir inexorable exige de vous. C'est assez. Le silence, l'éternel oubli doit ensevelir ce secret; vous comprendrez, je l'espère, que vous devez quitter immédiatement cette maison. Partez, allez loin, très-loin; que personne de nous n'entende plus parler de vous. Que mon enfant surtout puisse oublier jusqu'à votre existence. Je vous en prie, je vous en supplie, Léon, si vous êtes reconnaissant de mes bienfaits, soumettez-vous de bonne volonté et avec conscience à cette nécessité.... On a besoin d'argent pour voyager; je ne veux pas que vous manquiez de rien.

À ces mots, il posa une bourse à côté de moi sur la table; mais, moi, anéanti par tant de bonté, je m'élançai vers lui, et lui pris les mains que j'arrosai de mes larmes en m'écriant:

—Oh! merci, merci! je prierai Dieu sans cesse pour qu'il vous accorde ses bénédictions! Adieu! ayez pitié de l'infortuné dont le dernier soupir sera un cri de reconnaissance pour vous. Oh! mon Dieu.... Adieu, noble coeur, généreux protecteur, adieu!

En achevant ces mots, je m'enfuis. Je me précipitai dans la rue comme un aveugle, et, poursuivi par l'angoisse et le désespoir, je courus droit devant moi, sans savoir ce que je faisais. Je sortis de la ville par la première porte qui se présenta devant moi, et lorsque j'arrivai au bout du faubourg et que je vis le monde ouvert devant moi je poussai un cri de joie, et je redoublai de vitesse, comme si chaque pas qui m'éloignait de la demeure de mon bienfaiteur devait diminuer le poids de ma honte et l'horreur de mon crime.


XXVIII

Le premier jour de ma fuite, je tombai d'épuisement près d'un village non loin de Bruxelles. Quoique j'eusse refusé le secours que m'avait offert mon protecteur, je n'étais pas sans argent. Je possédais trois napoléons d'or et quatre ou cinq francs en menue monnaie. Après quelques moments de repos, j'entrai dans le village et je cherchai une auberge. Le lendemain, au point du jour, je repris mon voyage dans la direction de la France, car je croyais que, dans ce grand pays dont je connaissais bien la langue, je trouverais mieux qu'ailleurs les moyens de me cacher et de soutenir ma vie amère sans qu'on en apprît jamais rien à Anvers.

Après avoir marché pendant quatre jours sans discontinuer, je me trouvai enfin assez loin sur la terre de France, dans un petit village aux environs de Compiègne. Maintenant qu'il y avait entre Rose et moi une distance de cinquante à soixante lieues, maintenant que je me savais éloigné de toutes les grandes routes et que je n'avais plus à craindre que l'on pût découvrir les traces de ma fuite, je ne sentais plus la nécessité de continuer mon voyage. Les gens chez qui j'étais logé ne m'inquiétaient pas par des questions indiscrètes et ne s'étonnaient pas de ma singulière taciturnité.

Il y avait autour du village beaucoup de petits vallons où l'on pouvait rêver tout à son aise, et à peu de distance s'étendait la forêt impériale de Compiègne, où les malheureux peuvent s'égarer dans la plus complète solitude avec leurs tristes pensées.

C'était le plus souvent dans les endroits les plus sombres de cette forêt que je passais mes journées, immobile pendant des heures entières, les yeux fixés sur un même point et les bras croisés sur ma poitrine; ou bien allant et venant, riant et soupirant, répandant sur le gazon la rosée de mes larmes jusqu'à ce que la cloche de midi ou l'obscurité du soir me rappelât au village.

Je pensais à ma mère, à M. Pavelyn et à mon avenir perdu: je sentais les remords de ma conscience; je voyais pleurer mes bienfaiteurs à la vue du dépérissement de leur enfant; j'entendais une malédiction sortir de leur bouche contre l'ingrat dont l'orgueil insensé était la cause du malheur de leur vie; mais, si affreux que fussent les souvenirs et les visions qui passaient devant mes yeux, je trouvai dans mon âme malade assez de force pour les chasser, et pour évoquer à leur place une autre image, une resplendissante et admirable apparition. Alors Rose s'élevait à mes yeux, des brouillards de la forêt, avec le sourire de l'espérance aux lèvres, le feu de l'enthousiasme dans le regard et me montrant du doigt le ciel, comme elle m'était apparue lors de notre fatal et éternel adieu. D'autres fois, j'écoutais une voix plaintive et je voyais à travers le feuillage l'ombre vaporeuse d'une vierge angélique. C'était l'âme de Rose qui venait me répéter l'aveu de son amour. «Plutôt mourir! plutôt mourir!» murmurait-elle à mon oreille d'une voix solennelle et touchante. Et alors, en extase et dans un oubli complet du monde, je me sentais heureux par-dessus tous les hommes, et je riais au fond de la forêt solitaire, comme un pauvre fou qui a perdu la conscience de lui-même.

Malgré le dérangement maladif de mon esprit, je songeais à ma mère avec une profonde inquiétude. Elle ne s'étonnerait pas pendant la première semaine de mon départ combien je resterais de jours à Anvers; mais enfin elle s'informerait de moi, et alors de quel coup terrible ne serait-elle point frappée en apprenant que j'avais disparu sans laisser aucune trace derrière moi! Je devais et je voulais lui écrire. Mais que lui dirais-je dans cette lettre? Je ne pouvais pas lui révéler la vérité; car je voulais accomplir avec une religieuse fidélité la promesse que j'avais faite à mon bienfaiteur. Vingt fois je me penchai sur mon papier pour commencer une lettre mensongère; mais le mensonge ne voulait pas sortir de ma plume.

Après une lutte qui dura quatre jours, je cédai enfin à l'impérieuse nécessité, et j'écrivis à ma mère. Je lui dis avec mille protestations d'amour, et en implorant son pardon, que je voulais entreprendre un voyage en France, en Allemagne et en Italie, pour compléter mon éducation d'artiste. Que j'étais parti sans lui dire adieu, de crainte que mes parents ou M. Pavelyn ne me détournassent de l'exécution d'un projet qui me poursuivait depuis plus d'une année et qui m'avait rendu malade. J'ajoutai qu'elle ne devait pas être inquiète de moi, que je lui donnerais souvent de mes nouvelles, que je penserais toujours à elle avec amour et que je reviendrais le plus tôt possible, avec la ferme volonté d'embellir ses vieux jours et de la rendre heureuse.

Pour ne pas laisser deviner à mes parents le lieu de mon séjour ou le lieu de ma fuite, je pris la voiture de poste qui passait sur la chaussée voisine, et je me fis conduire jusqu'à Reims, où je jetai ma lettre à la poste. Le soir, j'étais revenu dans le village.

Cette lettre à ma mère m'avait coûté bien des efforts incroyables; mais, maintenant qu'elle était partie et que je pouvais espérer que mes parents seraient du moins rassurés sur mon existence, je sentais mon coeur déchargé d'un poids étouffant, et mon esprit tout à fait libre de se livrer, dans un oubli complet, à ses continuelles rêveries.

Je n'aurais point, de longtemps, songé à quitter mon village, solitaire, car j'aimais la forêt de Compiègne et ses sentiers ombreux; mais je m'aperçus bientôt que mes finances étaient presque épuisées. D'ailleurs, mes singulières allures commençaient à être remarquées dans le village, et l'on me faisait des questions indiscrètes qui me déplaisaient. Il fallait donc prendre un parti et m'en aller. Paris était le seul endroit où je pusse me rendre avec l'espoir de rester inconnu et caché dans la foule, et de trouver de l'ouvrage comme sculpteur, afin d'échapper à la misère qui me menaçait.

Deux jours après, j'entrais, le bâton de voyage à la main, dans la capitale de la France. Pendant une semaine, je logeai dans un petit hôtel garni; mais alors, rappelé à l'économie par la vue de ma dernière pièce de cinq francs, je cherchai un logement moins coûteux. Je pris possession d'une petite chambre sous les combles d'une haute maison dans la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, derrière le Panthéon. De là, mes yeux embrassaient tout le panorama de l'immense cité, et mon regard pouvait se perdre pendant des heures dans l'horizon brumeux, comme dans l'infini. À mes pieds grondait le roulement de milliers de voitures; au-dessus de ma tête bruissait le mouvement d'un million d'habitants; j'entendais même, dans la maison qui me servait d'asile, le chant de gens joyeux, le cri des enfants, et les appels des personnes qui montaient et descendaient l'escalier; mais tous ces bruits m'étaient étrangers, et, au milieu de Paris et de son innombrable population, je me sentais plus loin du monde et plus isolé que dans le petit village perdu près de Compiègne.

Dès la première heure de mon séjour dans cette petite chambre, elle me devint chère. Quelle autre patrie était mieux faite pour mon âme attristée, que cet étroit réduit, perdu sous le toit d'une maison qui était elle-même un petit monde, mais avec un horizon sans limites, où mes pensées pouvaient s'égarer en toute liberté?

Si la nécessité n'avait pas interrompu mes rêves, il me semble que j'aurais passé toute ma vie la tête penchée hors de ma petite fenêtre. Mais il n'y avait pas moyen d'oublier que la pauvreté se tenait à mes côtés. Je m'arrachai donc de ce lieu enchanteur, et je descendis dans la rue, pour aller demander de l'ouvrage chez les maîtres statuaires, comme je l'avais déjà fait infructueusement depuis plusieurs jours.

Ce jour-là, je devais être plus heureux. Je m'adressai à un sculpteur très-estimé, qui demeurait dans une maison de la rue de Seine, en lui disant que j'étais un jeune artiste, un premier prix de l'Académie d'Anvers, qui avait entrepris le voyage de Paris pour se perfectionner dans ses études; mais que, me trouvant sans argent, j'étais obligé de chercher de l'ouvrage pour vivre. L'humilité de mon langage lui inspira sans doute de la confiance; car il ne m'en demanda pas davantage, et me conduisit sur-le-champ dans un grand atelier où beaucoup de jeunes gens et même d'hommes faits étaient occupés à tailler dans le bois et dans la pierre différentes statues, et des ornements de toute espèce.—Il appela le chef de l'atelier, lui dit quelques mots à voix basse; puis, se tournant vers moi:

—On va vous mettre à l'épreuve, mon garçon, dit-il. Ce soir, je verrai ce que vous savez. Si je suis content, je vous donnerai de l'ouvrage. À l'oeuvre donc, et bon courage!

On m'apporta une petite ébauche en plâtre représentant un archange, et un bloc de bois de tilleul, où je devais tailler la tête de l'ange jusqu'au cou, grande quatre fois comme le modèle. On me procura en même temps tout ce qu'il me fallait: un établi, des outils, et même une blouse grise, pour ne pas souiller mes habits.

Vers le soir, j'avais presque entièrement terminé la tête d'ange. J'étais content de moi-même, car j'avais la conviction que mon essai était parfaitement réussi. Aussi, je travaillais avec tant d'ardeur, que je ne remarquai pas que depuis quelques instants le sculpteur était derrière moi, et regardait ce que je faisais.

Il me tapa sur l'épaule, et me dit avec un sourire aimable:

—Oh! oh! mon gaillard, vous osez corriger le modèle! C'est égal, j'aime cela, quand la hardiesse marche de pair avec le talent. Je suis satisfait; vous travaillerez pour moi; et, pour vous faire voir que je veux du bien à de jeunes artistes comme vous, je vous donnerai le salaire d'un premier ouvrier.

Depuis ce jour, je travaillai dans le grand atelier au milieu de nombreux compagnons. Il y avait à exécuter, pour une église de la ville de Bordeaux, un grand autel avec toutes ses statues et tous ses ornements. L'ouvrage se trouvait en retard et était pressé. C'est à cette circonstance que je devais mon admission immédiate.

Dès le premier jour de mon entrée à l'atelier, mes camarades avaient tâché de savoir qui j'étais. Au commencement, ils excusèrent ma discrétion et ma réserve; mais bientôt mon continuel silence les aigrit, et je devins de plus en plus l'objet de leurs railleries, sinon de leur haine.—Cette disposition hostile de mes camarades m'affligea; je fis tous mes efforts pour être un peu plus communicatif, et pour leur être agréable; mais j'eus beau me faire violence, je ne parvins pas à chasser les images qui, même pendant que je travaillais avec ardeur, étaient sans cesse présentes à mon esprit, et l'emportaient dans le monde des idées tristes.... Rose, toujours Rose! qui me montrait le ciel comme la patrie des pauvres bannis du bonheur, et murmurait à mon oreille: «Plutôt mourir! plutôt mourir!»

Lorsque la fin des heures de travail me rendait ma liberté, je prenais mon vol, comme un oiseau échappé de sa cage, vers la montagne Sainte-Geneviève, et je m'asseyais sur une chaise devant ma petite fenêtre, et je regardais d'un oeil vague les reflets dorés du soir, et je rêvais d'elle, de son sourire et de son aveu; ou bien je pensais à sa maladie, au chagrin de ma pauvre mère, et je pleurais, et je suppliais Dieu, les mains levées vers lui, de la protéger et de me pardonner, dans sa miséricorde infinie. Et je ne quittais ma place favorite que quand la fatigue m'obligeait à me mettre au lit pour réparer mes forces.


XXIX

Il y avait deux mois que je travaillais avec mes camarades à l'achèvement du grand autel.

Un jour, le sculpteur me fit appeler dans son atelier particulier. Il me montra un modèle de plâtre—qu'à son ancre symbolique on pouvait reconnaître pour une personnification de l'Espérance,—et me dit de l'examiner avec attention, parce qu'il désirait avoir mon avis.

—Eh bien, demanda-t-il après quelques instants, que pensez-vous de cette statue?

—Telle qu'elle est comprise, je la trouve extrêmement belle, répondis-je d'un ton craintif.

—Telle qu'elle est comprise? répéta-t-il. Il y a donc une restriction? Voyons, parlez franchement; je ne vous ai pas appelé ici pour recevoir vos éloges, il manque quelque chose à cette ébauche. Si vous pouvez trouver ce que c'est, vous me rendrez service; car cela commence à m'ennuyer terriblement.

—Mon talent est trop borné, murmurai-je, pour que j'ose critiquer une si belle oeuvre; cependant je reconnais que, si j'avais dû l'entreprendre moi-même, mon imagination me l'eût fait concevoir moins bien sans doute, mais autrement.

—Mais comment l'auriez-vous conçue? C'est précisément là ce que je veux savoir, s'écria mon maître avec impatience.

Je lui expliquai que, d'après moi, la beauté corporelle que les Grecs ont recherchée, répondait sans doute à leurs moeurs et à leur religion; que le christianisme, regardant le corps comme poussière, avait plutôt pour but, dans l'art, de traduire les émotions de l'âme immortelle. L'ébauche de la statue de l'Espérance, si elle était mon ouvrage, ne ressemblerait donc pas tant à une divinité grecque; je la ferais plus humaine, trop humaine probablement.

Mon maître paraissait écouter mes paroles avec plaisir Il m'arracha encore une remarque sur l'expression du visage de sa statue. D'abord, je tâchai de lui faire comprendre, avec la plus grande réserve, que je trouvais l'expression trop calme, trop froide, et manquant d'élan vers celui qui est la source de toute espérance. Insensiblement je me laissai entraîner par mon sentiment; on avait touché une des cordes de mon coeur, qui n'en demandait pas tant pour vibrer avec violence. Je représentai l'espérance comme l'unique source de toute foi, de toute religion, de toute joie;—car, si le Créateur n'avait pas mis au coeur de l'homme l'étincelle lumineuse de l'espérance, où celui-ci trouverait-il la raison et la force de supporter les sacrifices, les douleurs et la travail de la vie, s'il ne savait pas qu'un être suprême lui tiendra compte de ses labeurs et de ses souffrances?

Mon maître fut vivement touché de mon langage enthousiaste, et, tout en me disant que je me laissais peut-être exalter jusqu'à l'exagération, il me serra la main avec une satisfaction sincère.

Il m'expliqua pourquoi cette ébauche l'ennuyait, comme il me l'avait dit. Un banquier excessivement riche, possesseur d'un magnifique cabinet d'objets d'art, lui avait commandé la statue de marbre de l'Espérance, pour être placée au milieu de plusieurs chefs-d'oeuvre de sculpture. Ce banquier, originaire d'Allemagne, était un homme très-religieux. Il avait sur l'art d'autres idées que celles qui sont reçues en France. Plusieurs fois déjà, il était venu voir le modèle ébauché, et, chaque fois, il s'en était montré mécontent, malgré les nombreuses modifications que mon maître y avait faites. Le banquier avait à peu près les mêmes idées que moi sur les exigences de ce que nous appelons l'art chrétien, et cela étonnait grandement mon maître. Quoiqu'il en soit, mon maître tenait beaucoup à satisfaire le riche amateur, et il me pria instamment de lui dire d'une façon plus précise et plus détaillée comment je croyais que la pose, l'expression et les formes de sa statue devaient être pour répondre au voeu du banquier.

Je parlai si longtemps et je conseillai tant de changements, qu'à la fin aucune des parties de sa composition n'avait échappé à mes critiques, cependant comme je parlais avec beaucoup de respect, ma franchise ne blessa pas le sculpteur. Il secoua la tête d'un air pensif, et dit:

—Vous autres, hommes du Nord, vous comprenez l'art autrement que nous le comprenons en France aujourd'hui. Qui a tort? Qui a raison? Nous laisserons la question pendante. En tous cas, je me fais vieux, et ce n'est pas à mon âge que l'on change son esprit et ses yeux. Il m'est impossible de satisfaire le banquier; et cependant je serais profondément désolé si je devais perdre quelque chose de son estime et de sa haute protection.

Il y eut un moment de silence.

—Mais, mon brave garçon, demanda tout à coup mon maître, si je vous priais de faire une maquette d'après vos idées, y mettriez-vous le cachet de vos sentiments sur l'art chrétien?

—J'ose l'espérer, quant à l'idée du moins, répondis-je. Quant aux formes et aux proportions des différentes parties, votre main de maître devrait les corriger; car, en ce point, je suis encore novice et inexpérimenté.

—Ah! c'est naturellement ainsi que je l'entends, s'écria le sculpteur. Demain je pars pour Bordeaux avec toutes les pièces de l'autel achevé. Pour le placer dans l'église, je serai au moins huit jours absent. Il y a là-haut, au troisième étage, une petite chambre où je travaille quelquefois. J'y ferai monter de la terre glaise. C'est là que vous ferez votre ébauche. Il y a une sonnette; l'apprenti viendra à votre appel pour recevoir vos ordres. Vous garderez sur vous la clef de cette chambre. Je défendrai que personne vienne vous déranger. Vous profiterez de votre temps, et vous avancerez votre maquette autant que vous pourrez. Je suis curieux de voir de quoi vous êtes capable.... Ainsi c'est dit, n'est-ce pas, demain vous vous mettrez à l'oeuvre? Et vous me ferez une Espérance chrétienne.

Je promis de faire de mon mieux pour mériter son approbation.

Le lendemain, je pétrissais l'argile avec passion, car j'étais si exalté, et je voyais mon idéal si net et si vivant devant mes yeux que je jugeai inutile de modeler une ébauche en petit pour me guider dans mon travail.

Quelle serait ma statue? Où trouverais-je mon inspiration? Mais qui, sur la terre, avait, comme moi, vu l'Espérance incarnée en une créature humaine? Rose! Rose avec son doigt tendu vers le ciel, avec toute son âme dans ses yeux, avec son visage rayonnant et illuminé par la foi en une vie meilleure, levé vers Dieu, la source de toute espérance!—Oh! j'étais encore artiste! Toute la vivacité de mon esprit m'était revenue; je ne pensais plus qu'à ma création, et je me sentis si heureux et si grand, que, sans m'en apercevoir, je mouillai de larmes de joie l'argile que je pétrissais sous mes doigts fiévreux. Et, comment en eût-il été autrement? Ce que je faisais c'était l'incarnation de mon amour, de ma croyance, de mon espoir! Rose était là, devant moi; comme l'ange inspirateur de l'artiste! Et moi, en travaillant, je me sentais plus près d'elle, et en communication plus intime avec son âme que dans mes rêves les plus trompeurs. Aussi l'argile se façonnait comme par enchantement entre mes mains. J'aurais eu vingt bras, que je n'eusse pas pu travailler plus vite!

Cependant, lorsque j'eus entièrement modelé ma statue avec son caractère propre, mais encore grossièrement ébauché, une difficulté que j'avais vainement essayé d'écarter m'effraya. Non-seulement ma statue avait l'attitude solennelle et l'expression enthousiaste de Rose au moment où elle m'avait dit adieu jusque dans le ciel; mais c'était si exactement sa figure, que ma main avait involontairement imprimé, sur ses traits et dans ses membres amaigris, le sceau de la langueur. Ma statue était donc trop grêle de formes et trop maigre.

Je luttai longtemps pour corriger ce défaut; enfin je réussis en partie, et mon ébauche acquit une certaine rondeur, suffisante du moins pour lui ôter son apparence maladive.

Alors je me mis à travailler avec plus de confiance et plus d'ardeur, et je poussai si vivement l'exécution, que je passai presque tout le huitième jour à contempler mon oeuvre avec ravissement, ne voyant plus aucune correction à y faire.

Mon maître était revenu dans l'après-midi. Je reconnus sa voix dans l'escalier, et j'attendis, coeur palpitant, qu'il ouvrit la porte de ma chambre. Quel serait son jugement?

Enfin il parut, et s'écria aussitôt qu'il me vit:

—Eh bien, mon garçon, a-t-on réussi? a-t-on bien travaillé? Voyons comment vous comprenez l'Espérance chrétienne.

A ces mots, il s'approcha de ma statue; mais il recula, frappé d'un sentiment dont je ne pus me rendre compte, et la considéra un instant en se parlant à lui-même.—Puis il s'élança vers moi, me prit la main, la serra avec force, et dit d'une voix émue:

—Mais vous êtes un artiste, vous! un grand artiste! Les formes sont un peu grêles; mais cela ne fait rien, je les corrigerai. Vous avez trop d'inspiration et trop de talent pour ne pas acquérir, avec le temps, une grande célébrité. Pauvre garçon! vous perdez votre temps ici, à tailler le bois et la pierre pour gagner un morceau de pain! Cela n'est pas juste; à chacun selon son mérite; je vous procurerai les moyens de vous faire connaître.... Et, en attendant, je double dès aujourd'hui votre salaire. Tant que vous resterez ici, vous ne serez pas mon ouvrier, vous serez mon ami; nous causerons de l'art ensemble; j'apporterai mon expérience, et vous, l'enthousiasme de votre coeur jeune et chaud. Nous y gagnerons tous les deux.

Je remerciai mon généreux maître, les larmes aux yeux; mais il ne me laissa pas le temps d'exprimer ce que je sentais.

—Je cours chez le banquier, s'écria-t-il. Il faut qu'il vienne, qu'il vienne à l'instant. Il serait bien difficile s'il n'était pas content, cette fois. S'il est chez lui, je le ramène avec moi. Jetez ces morceaux d'argile, et laissez descendre un peu le rideau; votre statue ne reçoit pas assez de lumière.

À ces mots, il descendit l'escalier quatre à quatre, me laissant en proie à une émotion d'orgueil et de joie.

Après une demi-heure d'attente, j'entendis un bruit de pas qui montaient à l'étage où se trouvait mon atelier. Je me retirai dans un coin de la chambre pour ne gêner personne, et je m'assis devant une table en faisant semblant de dessiner.

J'entendis un cri d'admiration poussé par le banquier, qui dit à mon maître:

—C'est superbe! je vous félicite. Vous avez enfin compris mieux que moi ce que je désirais. Recevez mes sincères remerciements. Oh! la nature vit! Et quelle expression, quel élan vers Dieu! Oui, oui! c'est ainsi qu'il faut représenter l'Espérance des chrétiens....

—Et si je vous disais que je ne suis pas l'auteur de cette statue? répliqua mon maître.

—Que voulez-vous dire? demanda le banquier surpris.

—J'y changerai bien quelque chose, répondit le sculpteur. Elle est trop maigre, et il y a, çà et là, de petits détails qui doivent être corrigés; mais je ne veux pas m'attribuer le mérite d'autrui. L'auteur de la statue que vous admirez est le jeune homme que vous voyez dessiner à cette table.

Et, se tournant vers moi, il me cria:

—Venez ici, mon ami, et recevez vous-même les éloges qui vous appartiennent légitimement.

J'obéis. Le banquier s'avança vers moi et se mit à me louer chaleureusement et à vanter mon oeuvre. Ému et confus, je tenais les yeux baissés; mais mon maître me frappa vivement sur l'épaule, et s'écria:

—Ah! monsieur Léon, vous êtes là comme une timide jeune fille. Levez la tête et regardez hardiment devant vous, comme un artiste tel que vous a le droit de le faire.

Le banquier se gratta le front en murmurant:

—Monsieur Léon? Ce serait étrange! qui sait? En effet; maître, je connais tous vos élèves, mais ce jeune homme, je ne l'ai pas encore vu ici.—Vous vous nommez donc Léon? demanda-t-il en s'adressant à moi. Excusez mon indiscrétion, je vous prie. Quelle est votre patrie? quelle ville habitent vos parents? quel est votre nom de famille?

Je répondis à ses questions avec franchise.

C'est merveilleux! dit-il. Sans cette statue, je ne vous aurais peut-être jamais trouvé. Cependant il y a quinze jours que je vous fais chercher dans tous les ateliers et les musées de Paris. Mais qui se fût imaginé que je vous trouverais dans une maison où je connais tout le monde? J'ai une lettre pour vous, une lettre très-pressée. Elle est d'un riche négociant d'Anvers. Mais vous devez le connaître: M. Pavelyn est son nom. Je ne sais ce qu'il vous veut, mais il me supplie de ne pas perdre un instant pour vous remettre sa lettre, si je vous découvre. Je lui ai promis de ne rien négliger pour satisfaire son ardent désir. Je vais envoyer immédiatement mon domestique, qui m'attend en bas, demander la lettre à mon premier commis. Il ira en voiture, et sera de retour en un instant.

Il descendit pour donner ses ordres, puis remonta sur-le-champ dans l'atelier. Il regarda encore ma statue, loua en particulier chacun des mérites qu'il croyait y découvrir, causa avec moi de l'art païen, de l'art gothique et de l'art moderne, et me promit sa puissante protection.

Il fut interrompu par l'arrivée de son valet, qui lui présenta une lettre cachetée, qu'il me remit immédiatement.

C'était bien M. Pavelyn qui avait écrit mon nom sur l'enveloppe. J'étais tremblant et pâle d'une curiosité inquiète en ouvrant la lettre.... Mais, dès que j'en eus parcouru les deux premières lignes, un voile descendit devant mes yeux; je poussai un cri déchirant; mes jambes se dérobèrent sous moi, et je m'affaissai au pied de ma statue.

Mon maître me prit dans ses bras; le valet qui avait apporté la lettre prit de l'eau dans un vase, et se disposait à mouiller mon front. Mais je n'étais pas tout à fait évanoui, et je fis signe qu'on me laissât respirer un peu. Je ne pouvais croire l'écrit qui gisait tout ouvert à mes pieds, et mon premier mouvement fut de le reprendre et d'y porter les yeux de nouveau. Je lus à voix haute les affreuses paroles qui m'avaient fait succomber à ma douleur et à mon épouvante:

«Venez, venez vite, Léon! hélas! elle marche d'un pas rapide vers la mort. Un seul espoir nous reste: votre présence peut encore, peut-être, lui sauver la vie. Venez! ma pauvre Rose vous appelle jour et nuit!»

Je n'en lus pas davantage. Avec un nouveau cri, j'arrachai ma blouse grise, et je saisis mes vêtements.

—Mais qu'avez-vous? que voulez-vous faire? s'écria mon maître, effrayé de la violence de mes mouvements.

—Partir, je dois partir! m'écriai-je. Elle meurt! elle m'appelle! Adieu!

—Elle meurt? Qui? demanda-t-on.

—Là-bas! elle! l'Espérance ... ma statue! hurlai-je comme un fou.

Mon maître se plaça devant la porte et me barra le passage.

—Pauvre garçon! dit-il; je ne puis vous laisser partir ainsi; votre cerveau est dérangé.

Je lui dis d'un ton suppliant et les mains jointes:

—Oh! non, non, vous vous trompez: je ne suis pas fou. Jugez, jugez vous-même! J'étais un pauvre enfant muet; un autre enfant, la fille de gens riches, m'a tiré de la misère, m'a instruit, et a fait de moi un artiste. Devenue femme, elle a aimé son protégé avec tant de passion, qu'elle paie de sa vie ce malheureux amour! Peut-être en ce moment est-elle étendue sur son lit de mort, elle m'appelle pour la sauver, pour lui fermer les yeux.... Et je ne volerais pas à son appel de détresse? Ah! je vous en prie, je vous en conjure, laissez-moi partir!

—Je comprends, répondit mon maître, les yeux mouillés de larmes; mais vous ne retournerez pas du moins à Anvers à pied; avez-vous de l'argent?

—De l'argent? balbutiai-je frappé de cette question. De l'argent? Dans ma chambre ... trop peu, peut-être.

Le généreux artiste tira quelques napoléons de sa poche, me les glissa dans la main et dit:

—Tenez, que Dieu vous protège pendant le voyage. Partez le plus vite possible; nous compterons après.

À peine vis-je la porte ouverte devant moi, que je me précipitai dans l'escalier en poussant un cri de joie, et je m'élançai dans la rue....

Deux heures après, j'étais dans la chaise de poste qui devait me ramener en Belgique.


XXX

Après un voyage rapide, quoique terriblement lent au gré de ma fiévreuse impatience, j'arrivai à Anvers dans l'après-midi. Je m'élançai hors de la chaise de poste avant qu'elle fût complètement arrêtée, et courus tout d'une haleine jusqu'à la maison de M. Pavelyn; mais là, j'appris par un domestique que, depuis une dizaine de jours, toute la famille s'était rendue au château de Bodeghem, dans l'espoir que l'air de la campagne fortifierait un peu la malade.

Sans perdre un instant, je courus chez un loueur de voitures et fis atteler deux bons chevaux à une légère calèche; je lui promis double salaire ... et, un quart d'heure après, nous brûlions le pavé de la grande route de Bodeghem avec la rapidité du vent.

Je fis arrêter la voiture devant la grille du château, je jetai une pièce d'or au cocher, et je sautai dans le jardin. À la porte du château, un domestique me salua avec un cri de joie: il me conduisit dans le vestibule en toute hâte, et, sans dire un mot, ouvrit la porte d'une chambre et s'écria:

—Voici M. Léon!

Trois ou quatre voix répondirent par un cri de joie à cette annonce. Je vis Rose se lever en sursaut de son fauteuil de malade tout chargé de coussins; je vis ma mère qui tenait une des mains de la pauvre malade; je vis M. et madame Pavelyn dont le visage s'illuminait de joie à mon apparition.... Mais Rose! hélas! comme la maladie l'avait changée! Ces joues creuses, ces yeux vitreux, ces lèvres bleues! Il était donc vrai que la mort avait marqué sa victime; je n'étais venu que pour la voir mourir!

À cette affreuse pensée, je fus frappé d'un désespoir immense; je sentis mes jambes se dérober sons moi; j'essayai de parler; mais on eût dit que j'étais redevenu muet.

Je remuais vainement les lèvres; aucun son ne sortait de ma bouche.... Un torrent de larmes s'échappa de mes yeux, et je me laissai tomber sur une chaise, anéanti et sans force, la tête cachée dans mes mains appuyées sur le bord de la table.

J'entendais la douce et faible voix de Rose m'adresser des paroles consolatrices; je sentais les bras de ma mère qui s'efforçaient de me faire lever la tête pour un tendre baiser. M. Pavelyn me serrait la main et tâchait de me tirer de la douleur où j'étais plongé par les témoignages de la plus vive affection; mais je restai insensible à tout, et ne répondis que par des sanglots, jusqu'au moment où Rose murmura à mon oreille avec l'accent de la plus ardente prière:

—Léon, merci pour vos larmes; mais ayez du moins pitié de ma pauvre mère. Vous lui déchirez cruellement le coeur! Pour l'amour de moi, montrez-vous courageux et rassuré sur mon sort!

Ces paroles ma rappelèrent un peu à moi-même; je fis un effort pour surmonter ma douleur, et je levai la tête. Tandis que des larmes silencieuses coulaient encore de mes yeux, j'essayai d'expliquer ma vive émotion par le sentiment de bonheur ineffable dont la vue de mes bienfaiteurs et de ma mère avait agité mon âme....

Mais Rose interrompit cette explication embarrassée, et dit en me montrant une chaise à côté d'elle:

—Venez, Léon, asseyez-vous à côté de moi. Je ne puis pas causer avec vous de si loin, cela me fatigue la poitrine.

Quand je lui eus obéi, elle me regarda avec un sourire radieux, et plongea dans mes yeux un regard d'une singulière profondeur. L'amour et le bonheur éclairaient son pâle visage; mais cette quiétude, cette joie, sur ses traits flétris, me frappèrent d'une angoisse nouvelle, et je penchai la tête sur ma poitrine.

—Cela vous fait beaucoup de peine de me voir malade, me dit-elle d'une voix calme et gaie. Ah! si vous n'étiez pas venu, je n'aurais peut-être pas eu la force ni le courage d'espérer une vie plus longue; mais, maintenant que vous voilà, je me sens déjà beaucoup mieux. Mon coeur bat plus librement; il y a quelque chose, un sentiment secret du retour de mes forces, qui me donne la certitude que j'échapperai à la consomption. Vous verrez: dès demain, je veux me promener au jardin avec vous et avec ma bonne mère; nous parlerons de notre enfance; nous évoquerons nos plus doux souvenirs; nous jouirons du beau temps, et nous admirerons la beauté de la bienfaisante nature. Ainsi j'oublierai ma maladie, je reprendrai des forces, et je reviendrai insensiblement à la santé. Oui, oui, Léon, j'en suis sûre; le bon Dieu vous a destiné à me rendre deux fois la vie. Votre vue seule suffit pour me guérir. Prenez donc courage, vous tous qui m'aimez si tendrement; car la lumière de la délivrance a lui pour moi.

Ces paroles, dites avec l'accent d'une ferme conviction, firent une profonde impression sur moi et sur ses parents. Je commençai à chanceler dans ma terrible croyance; le joyeux sourire qui éclaira mon visage trahit le doux espoir qui était descendu dans mon coeur.

Rose parla encore pendant quelque temps avec la même confiance exaltée, jusqu'à ce qu'elle ne vît plus de larmes dans les yeux de sa mère et qu'elle crût avoir effacé l'impression de mon désespoir. Alors elle se mit à m'interroger sur mon voyage, et voulut savoir avec les moindres détails, comment j'avais vécu pendant ma longue absence, et ce qui m'était arrivé.

Pour m'engager à en faire le récit circonstancié, elle prétendit qu'il n'y avait pas de meilleur moyen, pour guérir un malade, que de lui faire oublier sa maladie. Pendant que je parlais, elle m'interrompit souvent par de joyeuses observations et de fines reparties, et se montra si gaie, que je finis par croire que je m'étais effrayé à tort, et qu'il n'y avait aucune raison de désespérer d'une prompte guérison.

M. et madame Pavelyn écoutaient, les yeux brillants de bonheur; et il était visible qu'ils s'abandonnaient plus encore que moi à cette douce espérance.

Mon bienfaiteur prit part à la conversation; il fut extrêmement affectueux et me montra à différentes reprises que, malgré son chagrin, il n'avait cessé de m'aimer.

Comme j'étais arrivé à Bodeghem très-tard dans l'après-midi, le crépuscule du soir commençait déjà à obscurcir la clarté du jour, pendant que nous oubliions nos peines et nos inquiétudes dans une conversation pleine de charme et de consolation. Rose nous étonnait par sa vivacité, son courage et sa gaieté. Ses lèvres avaient repris leurs fraîches couleurs par la circulation d'un sang plus chaud; ses yeux brillaient de joie; il y avait dans ses paroles et dans ses gestes tant de liberté d'esprit et tant de force, qu'il ne restait plus en elle d'autres symptômes de maladie que l'extrême maigreur de ses joues et de ses membres.

En ce moment survint le docteur, qui venait faire sa visite habituelle. Lui aussi parut stupéfait du changement favorable qu'il remarqua sur la physionomie de Rose, et il secoua la tête en souriant.

Après m'avoir cordialement souhaité la bienvenue, comme à une vieille connaissance, il s'approcha de la malade et lui tâta le pouls pendant quelques minutes.

Puis il dit d'une voix qui trahissait une certaine inquiétude:

—Quelle agitation dans le sang! Cette force nouvelle est étonnante. Espérons; une réaction favorable va peut-être se déclarer; mais, si nous ne faisions pas cesser cette émotion trop vive, maintenant qu'il en est temps encore, elle pourrait devenir funeste. Mademoiselle Rose est très-fatiguée, quoiqu'elle n'en ait pas l'air. Il faut qu'elle prenne du repos. Ainsi, monsieur Léon, vous qui avez plus de force sur vous-même, quittez-la maintenant. Et vous, mademoiselle, remettez à demain le plaisir de causer avec lui. Alors vous serez probablement assez forte pour reprendre, sans vous fatiguer outre mesure, l'entretien que mon devoir m'oblige à faire cesser.

Nous avions tous la conviction que le docteur nous donnait un conseil très-sage; car, maintenant que notre attention était éveillée, nous ne pouvions méconnaître que Rose fût dans un état d'agitation extrême.

Ma mère prit pour prétexte que mon père, qui était allé dans un village voisin pour acheter du bois, serait probablement de retour à la maison, et que je ne pouvais lui laisser ignorer plus longtemps mon retour.

Rose me supplia à mains jointes de revenir la voir le lendemain de très-bonne heure. Ses yeux bleus faisaient rayonner sur moi un sourire d'une douceur céleste. M. Pavelyn me serra encore la main. Je marchai consolé et presque heureux, à côté de ma mère, vers notre demeure.


XXXI

Le lendemain, après une nuit agitée par des rêves pleins d'espoir et d'inquiétude, je me levai aux premières lueurs du matin; mais, si vif que fût mon désir d'être auprès de Rose, je restai avec mes parents pour leur parler de ma fuite et de ma position.

Je sentais, et ma mère me l'avait bien fait comprendre, que Rose avait été très-fatiguée, et que je ne pouvais pas la priver d'un repos si nécessaire par une visite trop matinale.

Neuf heures sonnaient au clocher du village quand j'osai me diriger vers le château.

En entrant dans le jardin, je vis de loin Rose assise avec sa mère sous l'ombrage d'un tilleul touffu. Cette preuve que les émotions de la veille ne lui avaient pas été fatales me rendit si joyeux, que je poussai un cri de triomphe.

Tandis que j'exprimais ma joie et mon espoir, Rose me fit signe de m'asseoir à côte d'elle.

Madame Pavelyn, après avoir échangé quelques paroles avec nous, se leva et s'éloigna sous prétexte d'aller chercher quelque chose dans la maison.

Dès qu'elle eut disparu, Rose me dit:

—Léon, j'ai prié ma mère de me laisser seule avec vous. Hier, je n'ai pas pu causer librement avec vous; parlons un peu à coeur ouvert. Dites-moi, pendant cette triste absence, avez-vous pensé à moi, beaucoup pensé à moi?

—Ô Rose, soupirai-je, en quoi peut consister ma vie, sinon à penser à vous, à vous seule, jour et nuit? Votre doute me fait peine....

—Non, non, soyez tranquille, Léon, répliqua-t-elle en souriant. J'ai tort de vous demander cela; car je sais ce que vous avez souffert, et à quelles pensées votre esprit a été en proie. Mon âme vous a accompagné dans votre voyage; j'ai vu couler vos larmes dans la solitude; j'ai entendu vos lèvres murmurer mon nom; je vous ai vu sourire à mon image qui se plaçait devant vos yeux. Ne vous étonnez pas de cela, Léon. Pour compter les battements de votre coeur, si loin, que vous fussiez, je n'avais qu'à poser la main sur mon propre coeur, et je suis certaine que ses moindres pulsations avaient un écho dans le vôtre. Nos deux existences n'en font qu'une.

Tremblant d'émotion, je joignis les mains et balbutiai des paroles d'ardente reconnaissance.

La voix de Rose était si douce, le contentement illuminait sa pâle figure d'un éclat si charmant, que ses paroles tombaient sur mon coeur palpitant comme les gouttes d'une bienfaisante rosée.

Il devait y avoir dans l'esprit de Rose des idées qu'elle ne disait pas; au lieu de répondre à ce que je lui disais, elle me demanda tout à coup:

—Et si la maladie m'avait emportée avant votre retour, Léon, vous auriez toujours pensé à votre pauvre amie d'enfance, n'est-ce pas? et vous auriez attendu avec impatience que Dieu vous rappelât à lui, pour pouvoir reposer à côté d'elle dans le cimetière?

—Oh! ne dites pas de si horribles choses, m'écriai-je. Vous êtes déjà beaucoup mieux aujourd'hui, vous guérirez, n'en doutez pas; mais vous devez faire un peu d'efforts, Rose, pour chasser de votre esprit cette crainte sans fondement. Faites-le du moins par pitié pour moi.

—J'ai eu dernièrement un rêve étrange, dit-elle, un rêve qui n'a pas duré plus de la moitié de la nuit, et qui, cependant, m'a fait vivre vingt ans et plus dans l'avenir. J'étais morte.... Non, ne vous agitez pas, Léon: ce n'était qu'une vision dans mon sommeil.... Moi aussi, j'avais pleuré, j'avais frémi à l'idée de la mort, parce que je croyais qu'elle allait me séparer pour toujours de tout ce qui m'est cher sur la terre. Comme je m'étais trompée! Du sein de Dieu, le regard de mon âme s'étendait jusqu'aux dernières limites de l'univers. Mon existence était devenue si puissante, si perfectionnée et si multiple, que mon âme, sans quitter le ciel, pouvait vivre au milieu de mes parents et de mes amis désolés. C'était ici, dans ce petit coin du monde où se trouve mon cher Bodeghem, que mon âme avait jeté les yeux. Ma tombe était derrière la petite église. J'y voyais quelqu'un, quelqu'un que j'avais peut-être trop aimé sur la terre, semer les fleurs du souvenir sur mes restes mortels, et je le voyais ainsi tous les jours pendant plusieurs années. Souvent je me tenais à côté de lui; je n'entendais pas seulement ce qu'il disait, mais je percevais les moindres émotions de son coeur aussi distinctement que s'il me les eût clairement décrites. Lui aussi avait conscience de ma présence, car ses yeux me suivaient pendant qu'il souriait à mon ombre invisible, et, quand je me sentais envie de le consoler, de lui donner confiance dans la réunion éternelle de nos deux âmes, il répondait à mon inspiration secrète comme si des lèvres matérielles eussent parlé à son entendement. La mort n'avait pas séparé l'âme déjà bienheureuse de l'âme encore souffrante!

J'étais pâle et frémissant en écoutant les paroles de Rose. Je sentais les larmes monter de mon coeur serré à mes yeux; mais sa voix était d'un calme si solennel et si émouvant, que je surmontai ma douleur, et fixai un regard plein d'un respect mêlé d'effroi sur ses yeux étincelants. Il était évident qu'elle ne me disait point sans intention des choses si tristes et si étonnantes, et je prévoyais avec anxiété une révélation affreuse.

—Léon, dit-elle, hier vous avez frémi d'effroi au premier aspect de mon visage amaigri. Vous avez vu l'image de la mort à mes côtés, n'est-ce pas? Pourquoi craignez-vous la mort? Vous croyez à une vie meilleure, n'est-ce pas? Que le corps des hommes retourne dans le sein de la terre, les âmes qui craignent Dieu ne se reverront-elles pas dans la patrie éternelle?

Elle se tut, et parut attendre une réponse affirmative; mais je ne me sentais pas la force de parler, et, la tête penchée sur ma poitrine, je me mis à pleurer en silence.

—Pardonnez-moi, Léon, dit-elle. Si je remplis votre coeur de tristesse, c'est pour vous épargner de plus grandes souffrances au moment où mon enveloppe mortelle ne sera plus sur la terre pour vous consoler; car, Léon, quand vous dites que je guérirai, vous exprimez votre espoir, n'est-ce pas, et non votre conviction? vous me croyez cruelle et impitoyable! Si ce n'était point par compassion pour vous, ce serait par égoïsme que je parlerais ainsi. J'accepte le faible espoir de guérison que l'on s'efforce d'inspirer à la pauvre malade; mais je veux s'il plaît à Dieu de me rappeler à lui, fermer les yeux sans chanceler dans ma foi, joyeuse et triomphante dans l'impuissante mort! Vous pleurez de tristesse sur le sort qui me menace, Léon! Ah! dites-moi que, si votre crainte devait se réaliser, mon rêve deviendrait une vérité; promettez-moi de veiller sur ma tombe, de conserver vivant le souvenir de Rose jusqu'à la fin de vos jours. Laissez mon âme emporter l'espoir que le cruel oubli ne brisera jamais le lien qui l'attachait à votre âme. Dites-moi que ma mort, si je devais succomber, ne vous affligera pas; que la foi, l'inébranlable foi en une éternité de bonheur vous donnera la force de me dire adieu, au moment solennel, avec un sourire sur les lèvres, comme on prend congé d'un ami qui vous précède dans un beau voyage.

J'étais écrasé sous le poids de ma douleur; et je luttais avec désespoir contre l'idée que Rose voulait me faire admettre; et pourtant je sentais que, malgré moi, l'idée de la mort pénétrait victorieusement dans mon âme et se rendait maîtresse de mon esprit. La crainte que m'inspirait cette affreuse conviction me faisait trembler; je n'osais point parler.

Rose implora d'une voix douce et plaintive un mot d'assentiment, et me dit qu'elle n'exigeait d'autre prix pour ses longues souffrances, pour sa lutte mortelle contre son amour, pour son dépérissement, que la promesse qu'elle me resterait chère après sa mort.

Supplié avec cette insistance, je lui fis la promesse qu'elle souhaitait, et, poussé par mon exaltation croissante, j'affirmai que je ne pourrais vivre autrement que par son souvenir. Je parlai avec tant de chaleur, que je la persuadai que mon dernier soupir serait encore un élan vers elle.

Elle me prit la main et dit avec une joie extrême:

—Croyons maintenant que je puis encore guérir. Je serai tranquille, et j'aurai la force d'espérer. Quoi que Dieu décide de moi, je puis mourir: la mort ne nous séparera pas.

Dès ce moment, Rose prêta l'oreille, avec une attention surprenante, à tout ce que je lui disais pour l'encourager et pour chasser de son esprit l'idée de sa fin prochaine. Nous causâmes longtemps de notre heureuse enfance et de tout ce qui nous avait souri dans le cours de notre vie.

—Lorsque madame Pavelyn revint auprès de nous pour nous faire remarquer que le soleil était déjà très-haut et que la chaleur pourrait être nuisible à Rose, la trace de mes larmes avait disparu de mes joues, et j'avais l'esprit assez libre pour rassurer la mère de Rose, par des paroles où respirait une confiance profondément sentie.

Nous rentrâmes dans la maison.

Je restai toute la journée au château à causer avec Rose et avec ses parents de toutes les choses qui pouvaient avoir quelque intérêt pour eux, et diminuer ou dissiper leurs craintes.

Deux fois encore le hasard me laissa seul avec Rose. Chaque fois, elle s'efforça d'affermir en mon coeur sa foi illimitée dans l'impuissance de la mort. Elle devait exercer sur moi une bien grande influence, car, lorsque le soir fut venu et que Rose, qui se sentait très-fatiguée, alla se reposer, je quittai le château le sourire aux lèvres, et ce sourire n'était autre chose qu'un défi triomphant que je jetais à la mort.