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La tombe de fer

Chapter 43: CONCLUSION
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About This Book

The narrative begins with children at a village cemetery who notice an unusually tended grave enclosed by iron and guarded by local superstition, an image that prompts curiosity and gossip. A travelling narrator and episodic chapters weave together pastoral description, personal recollection, and village anecdote to uncover the tomb's human backstory. Themes of death, childhood innocence, faith, and the persistence of memory recur amid careful depictions of rural life. The plot unfolds gradually through scenes and reflections that balance mystery and moral observation, culminating in a revealed connection between the guarded grave and lives shaped by loss and devotion.

XXXII

Pendant quelques jours, Rose recouvra peu à peu plus de force et de gaieté, à mesure qu'elle réussissait, à force d'assauts répétés, à me communiquer son étrange amour de la mort.

Et, en effet, quoique je conservasse encore l'espoir de la voir guérir, l'idée qu'elle pouvait mourir ne m'épouvantait pas toujours. Il y avait même des moments où, de même que Rose, je ne considérais la mort que comme un événement qui, sans interrompre la vie, affranchit l'âme de ses liens matériels et la met en possession de la puissance infinie qu'elle doit à son essence divine.

Ainsi, si Rose devait quitter la terre, elle me verrait néanmoins, elle m'entendrait, elle connaîtrait les pensées de mon coeur, elle serait avec moi, et ne me quitterait pas jusqu'au moment où je pourrais à mon tour m'endormir de l'éternel sommeil du corps.

Qu'était-ce pour moi que quelques années d'attente, si ces années restaient éclairées par la lumière du souvenir? Si j'étais soutenu dans ce court exil par la certitude de sa présence? Et combien plus grande serait notre joie, là-haut dans le ciel, en nous réunissant pour l'éternité! De semblables pensées s'élevaient sans cesse dans mon esprit. Il est bien vrai que souvent la crainte de la mort me faisait frissonner; et que, lorsque j'étais seul, des larmes jaillissaient de mes yeux; mais ce n'était que la dernière lutte de ma nature terrestre contre la crainte innée de son anéantissement.

Enfin, sous l'influence des paroles exaltées de Rose, j'allai si loin dans cette manière d'envisager la mort et l'avenir, que je savais parler pendant des heures entières avec un calme parfait, et même avec une sorte d'heureuse quiétude, de choses qui font trembler les hommes et qui autrefois m'eussent fait défaillir d'épouvante et de douleur.

Peut-être y avait-il alors quelque chose d'outré dans cette superstition; peut-être semble-t-il inexplicable qu'en si peu de temps j'aie pu élever mon esprit à une notion surnaturelle de l'éternité; mais lors même que Rose se fût trompée, sa puissance sur moi était si absolue, qu'elle aurait pu m'inspirer une foi aveugle en des choses qui ne peuveut exister. Et quel art, quelle éloquence irrésistible n'employait-elle pas pour étouffer tous les doutes qui s'élevaient en moi! Je n'avais pas besoin de parler; elle lisait ma pensée dans mes yeux; elle pressentait mes émotions et entendait les battements de mon coeur; car elle répondait à toutes mes hésitations, combattait mon incertitude et dissipait mes doutes avant que j'eusse pu soupçonner moi-même quelles pensées allaient s'éveiller dans mon esprit.

Depuis que nos âmes étaient parvenues à un accord aussi parfait, jamais la moindre tristesse ne venait assombrir nos esprits. Il y avait dans nos entretiens quelque chose de divin, de surnaturel, qui souvent nous emportait si loin, que nous parlions comme si nos âmes étaient déjà indissolublement unies dans la patrie éternelle.

Un jour, cependant, Rose parut rêveuse et taciturne.

Quand je parvenais à faire éclore un sourire sur ses lèvres, ce signe de gaieté disparaissait immédiatement de son visage; elle semblait distraite, et il était facile de voir qu'elle n'était pas aussi bien que la veille.

Ses parents commençaient à craindre que le mieux qui s'était déclaré dans son état ne continuât point. La noble fille faisait de grands efforts sur elle-même pour affecter la gaieté et la confiance, afin de consoler sa mère. Je lus dans ses yeux qu'une pensée importune la poursuivait, et je tâchai de savoir ce qui l'inquiétait ainsi. Mais elle évita, non sans être embarrassée, de répondre à mes questions, et résista pendant deux jours à mes instances, en essayant de me faire croire que sa mélancolie était la suite d'une agitation nerveuse et maladive.

Dans la matinée du troisième jour, je la trouvai assise dans son fauteuil de malade, sous l'ombre du tilleul. Elle était seule. Je lui demandai comment elle se trouvait, et si elle avait eu un bon repos la nuit. Nous parlâmes ainsi pendant quelques instants de sa maladie; mais je m'aperçus bientôt que ses idées étaient ailleurs, et qu'elle m'écoutait avec distraction.

—Rose, soupirai-je avec un accent de triste reproche, vous avez donc des secrets pour moi? Il y a quelque chose qui vous afflige, et vous me refusez ma part de votre douleur?

—Non, Léon, répondit-elle, je n'ai pas de secrets pour vous, et j'ai voulu être seule pour vous confier les inquiétudes qui m'ont ravi la paix du coeur. Elle est bien terrible, la crainte qui depuis deux jours s'est élevée, en moi, et qui s'est changée en une terreur insurmontable. J'ai une prière à vous faire, un grand sacrifice à vous demander; vous me l'accorderez, n'est-ce pas, Léon?

Je l'assurai que rien ne me coûterait pour satisfaire ses moindres souhaits, et j'attendis avec une certaine anxiété la confidence annoncée.

—Léon, dit-elle, depuis trois jours et trois nuits une affreuse pensée se dresse comme un fantôme devant mes yeux. Notre inclination l'un pour l'autre est née dans notre coeur à notre insu. Nous l'avons combattue, nous avons lutté sans pouvoir la vaincre; nous le croyons, au moins. Mais, dans ce combat, avons-nous bien usé toutes nos forces, jusqu'à la dernière? Et s'il était vrai que, tout en luttant, nous eussions pourtant nourri et caressé en nous-même ce sentiment d'amour, nous serions coupables; le lien qui unit nos âmes ne serait qu'une faiblesse indigne, un fol égarement. Ô Léon, je vais bientôt paraître devant Dieu!

J'essayai de la tranquilliser en lui montrant la chasteté et la pureté de notre amour. Je lui prouvai avec une conviction complète qu'un pareil sentiment, dégagé de tous les désirs terrestres, ne pouvait pas être coupable, et que, si réellement nous n'avions pas lutté jusqu'au bout contre le voeu de notre coeur, Dieu, dans sa souveraine justice, ne ferait pas un crime à de pauvres créatures de leur faiblesse.

Sans me répondre, elle reprit le fil de ses pensées.

—Il y a autre chose qui m'inquiète: vous m'avez promis, Léon, de ne jamais cesser de penser à moi après ma mort;—mais, si les nécessités matérielles de la vie vous forcent à travailler, si vous devez chercher loin d'ici vos moyens d'existence, que notre humble Bodeghem ne peut pas vous offrir, comment pourrez-vous rester fidèle à mon souvenir? comment veillerez-vous sur ma tombe? Et mon âme, du haut du ciel, ne vous verra-t-elle pas errer sur la terre avec un coeur refroidi, d'où les soins de la vie auront effacé le souvenir?

Il n'était pas facile de trouver des paroles persuasives pour combattre victorieusement ces doutes.

Je renouvelai ma promesse, et lui jurai que chaque battement de mon coeur raviverait en moi son souvenir et l'espoir d'être bientôt réuni à elle dans le sein de Dieu.

Elle parut sortir d'un rêve, et s'écria:

—Léon, avant de mourir, je voudrais être votre femme....

Ces mots me firent frissonner et pâlir. Était-ce la surprise, la crainte ou la joie?

Je ne sais, mais j'étais extrêmement ému, et je m'écriai en levant les bras au ciel:

—Dieu! Rose, que dites-vous? Ma femme, vous! sur la terre?...

—Voyez-vous, Léon, reprit-elle avec un calme solennel, si la loi nous avait unis, et que la bénédiction du prêtre eût sanctifié notre amour, notre affection ne serait pas seulement légitimée aux yeux du monde, mais aussi devant Dieu, au nom duquel nous serions indissolublement unis. Alors je pourrais paraître sans crainte devant son tribunal redoutable, je pourrais vous aimer dans la patrie des âmes; et vous, vous pourriez garder ma mémoire ici-bas avec une pieuse fidélité; car je veillerais sur mon époux, et vous penseriez à l'hymen que le ciel même aurait béni.

Mon coeur battait d'enthousiasme et d'admiration. Rose serait ma femme! nos âmes recevraient le sceau ineffaçable de l'union des âmes!

—Et d'ailleurs, poursuivit Rose, ce mariage me permettrait de préserver ma mémoire de toute faiblesse dans votre coeur; car, Léon, je veux vivre dans vos pensées, sans avoir à lutter en vous contre des soins matériels. Si je devenais votre femme, vous consentiriez, n'est-ce pas, à recevoir de mes mains la dot qui vous donnerait les moyens d'être toujours fidèle à ma mémoire jusqu'au jour où sonnera l'heure de votre délivrance?

Je balbutiai quelques mots de gratitude et de bonheur; mais je lui objectai que ses parents s'accueilleraient pas avec plaisir cet étrange et triste désir.

Elle me répondit qu'elle en avait déjà parlé à sa mère, et qu'elle était convaincue que son père y consentirait avec joie. Elle ne voulait pas me forcer, cependant, et essaya de me démontrer que c'était un grand sacrifice qu'elle exigeait de moi; que, si mon esprit avait la moindre hésitation ou entrevoyait la plus légère objection, je ne devais point accepter sa proposition, m'enchaîner pour jamais à une femme qui reposerait peut-être bientôt sous la froide terre du cimetière; mais que, si ma tendresse était assez profonde et assez dévouée pour consacrer ma vie à une morte, elle me demandait mon consentement comme la plus grande preuve d'amour que je pusse lui donner.

Ému jusqu'aux larmes, je l'assurai que je n'avais jamais osé espérer tant de bonheur, et que la bénédiction du prêtre, en sanctifiant notre amour, m'apporterait une félicité inexprimable.

Elle me regarda jusqu'au fond des yeux avec l'éclat de l'exaltation sur le visage, et reprit:

—Maintenant, Léon, vous ne verrez plus sur mon visage aucune trace de chagrin. J'attendrai avec une joyeuse espérance le moment solennel de notre mariage; et si Dieu me laisse vivre jusque-là, vienne alors l'impuissante mort! Elle ne pourra ni m'effrayer ni m'attrister, car elle ne brisera rien, elle n'affaiblira rien, elle ne séparera rien.... Venez Léon, rentrons maintenant. Après le dîner, quand vous serez parti, je parlerai à mon père de notre union prochaine. Ciel! quel bonheur, quelle joie! Marcher ainsi au bras de mon fiancé, me sentir soutenue car celui qui sera mon époux avant peu!...

Nous rentrâmes. M. et madame Pavelyn virent avec étonnement le changement qui s'était opéré en Rose. Elle ne cessait pas de sourire, et se réjouissait avec ivresse, comme si la santé lui était revenue subitement.

À midi, lorsque je quittai le château pour rentrer chez mes parents, Rose m'adressa encore un clin d'oeil pour me promettre que son voeu s'accomplirait infailliblement.


XXXIII

Rose avait, le jour même, parlé à ses parents de son désir d'être unie à moi par les liens du mariage. Son père, qui eût fait volontiers les plus grands sacrifices pour lui épargner le moindre chagrin, lui avait accordé sans aucune objection tout ce qu'elle désirait, et m'avait même supplié de ne pas refuser cette satisfaction à sa pauvre fille. Il espérait que la joie de voir s'accomplir ainsi son voeu le plus cher donnerait à Rose un nouveau courage et de nouvelles forces pour lutter victorieusement contre sa cruelle maladie.

Chose étrange, pourtant! Dès le lendemain matin, nous remarquâmes que l'état de Rose avait sensiblement empiré. Ses yeux avaient perdu leur éclat; ses lèvres étaient décolorées, et il y avait dans son regard vitreux quelque chose d'humide qui attestait un affaiblissement des forces vitales.

C'était donc vrai, ce que Rose m'avait dit plus d'une fois! L'amélioration que nous avions cru remarquer en elle n'était qu'une apparence trompeuse. Par un incroyable effort sur elle-même, elle avait rassemblé toutes les forces de son âme pour me rendre douce et familière l'idée de sa mort, et ce qu'il lui restait de cette force mourante, elle l'avait employé à nous faire consentir, ses parents et moi à son mariage.

Maintenant que ce but suprême était atteint, elle défaillait, et en une seule nuit la maladie avait repris toute se violence et se développait avec une rapidité nouvelle.

Rose, cependant, souriait et parlait gaiement. Aucune pensée triste ne jetait une ombre sur son visage; et, quoique son corps fût de plus en plus consumé par la maladie, son esprit restait calme, tranquille, et d'une étonnante vivacité.

Assurément, la certitude que Rose allait mourir ne m'effrayait plus, et je pouvais causer tranquillement avec elle, pendant des journées entières, de son départ pour une autre patrie; mais il arrivait cependant que la vue de sa pâleur cadavérique et sa toux douloureuse me faisaient frissonner malgré moi, et éveillaient en moi un sentiment de pénible compassion. Elle lisait au fond de mon coeur. Dès qu'une vague pensée d'angoisse ou de tristesse se glissait dans mon esprit, elle fixait ses yeux sur les miens avec une expression de doux reproche, et me rappelait au mépris de la mort corporelle, et à la foi la plus vive en la vie éternelle de l'âme.

M. et madame Pavelyn reconnaissaient avec la plus profonde douleur qu'ils s'étaient laissé abuser par une vaine espérance. Chaque fois qu'ils regardaient leur enfant et qu'ils voyaient, pour ainsi dire heure par heure, les progrès de la maladie, leurs larmes coulaient en abondance. Mais ils subirent insensiblement l'irrésistible influence de la confiance sans bornes de Rose et de l'inexplicable lucidité de son esprit; ils parurent enfin attendre avec une sorte de résignation la séparation fatale, et cessèrent de pleurer si amèrement.

Dans l'intervalle, les préparatifs de notre mariage furent achevés en grande hâte.

M. Pavelyn fit tout ce qui était en son pouvoir pour abréger autant que possible les formalités légales et religieuses; car, quoique Rose nous assurât qu'elle vivrait au moins assez longtemps pour atteindre le jour solennel, nous commencions à craindre que la mort ne vînt la frapper à l'improviste, avant que son dernier voeu fut rempli.

Rose voulait être belle ce jour-là, belle et gaie comme il convient à une épousée. Avec quelle joie enfantine elle nous parlait de la toilette que l'on était en train de lui faire à Anvers, des bijoux qui devaient parer ses bras et sa poitrine, et de la couronne de fleurs d'oranger qui ornerait sa tête.

Pauvre vierge, elle était comme un squelette vivant; elle ne pouvait plus se lever sans aide de son fauteuil; elle haletait péniblement pour aspirer dans ses poumons rétrécis un peu d'air frais; souvent une toux sifflante, un vrai râle menaçait de l'étouffer! il était visible que son corps souffrait d'atroces tortures ... et cependant elle parlait avec une exaltation naïve de sa belle robe de noces et de sa blanche couronne de mariée!

Son mal s'aggrava si rapidement pendant les derniers jours qui devaient précéder notre mariage, que, ses parents et moi, nous étions convaincus, hélas! qu'elle n'atteindrait pas le moment souhaité!

En effet, depuis près d'une semaine, elle n'avait pu quitter son lit; son estomac refusait toute nourriture; elle gémissait péniblement, comme si sa dernière lutte contre la mort victorieuse avait commencé, et son sommeil était sans cessé troublé par une sueur nocturne, ce terrible signe que l'âme est en travail pour se dégager des liens du corps!

Qu'elle fut affreuse pour moi, la nuit qui devait faire place au jour solennel!

Rose mourrait-elle sans voir notre amour légitimé et sanctifié par la bénédiction du prêtre?

Devait-elle entreprendre l'éternel voyage accablée de tristesse et de crainte?

Ah! si le ciel en avait décidé ainsi, que son agonie serait terrible!—Car l'imperturbable quiétude et l'admirable courage qu'elle avait montrés n'avaient leur source que dans l'espoir que Dieu pardonnerait à l'épouse légitime la faiblesse de la pauvre jeune fille. Elle exhalait son dernier souffle, son coeur ne battait pour ainsi dire plus, la main de la mort s'étendait pesante sur sa poitrine....

Ces pensées, cette angoisse, ce désespoir passaient comme des spectres, devant mes yeux terrifiés, tandis que, dans ma cruelle insomnie, j'étais assis à côté de mon lit, arrosant de mes larmes le plancher de ma chambre. Le moindre bruit me faisait frissonner et me causait une terreur inexprimable. À chaque instant, je croyais entendre les pas d'un messager qui viendrait me dire:

—Elle est morte!

Enfin, quand le ciel s'éclaira des premières lueurs du matin, un domestique arriva.

J'épiais en tremblant les paroles sur ses lèvres, car je ne doutais pas qu'il ne vînt me broyer le coeur par l'affreuse nouvelle; mais, au contraire, je poussai un cri de joie insensé.... Rose vivait encore; elle allait mieux, même! Dieu, dans sa miséricorde, avait permis que le soleil qui devait éclairer notre hymen se levât encore pour elle!

Je m'apprêtai à la hâte pour la solennité avec un nouveau courage et une foi raffermie. Moi aussi, je devais être beau et paré comme un heureux époux. Rose l'avait voulu ainsi.

Il fallait me hâter; car, maintenant que le jour était venu, il n'y avait plus d'obstacle, et nous ne pouvions pas perdre un seul instant.

Peu après, j'étais en route pour le château, suivi de mes parents, et je montais dans la chambre de la malade, où notre union devait être célébrée.

Il y avait déjà beaucoup de personnes présentes; le maire et son secrétaire, le prêtre et son servant, les témoins et les amis.

Rose était assise dans un fauteuil à coussins. À mon apparition, elle me sourit avec une expression de béatitude céleste, en remerciant Dieu de lui avoir fait la grâce de triompher de la mort jusqu'à ce jour;—mais, moi, quoiqu'elle voulût m'arracher des paroles de joie, je ne pouvais parler, et je tenais mon regard fixé sur elle, avec une admiration stupide....

Je ne sais pas ce qui se passa en moi. Cette robe de noces, d'une blancheur immaculée, emblème de l'absence du corps matériel; cette couronne de mariée, blanche comme la neige, que mon imagination nimbait de rayons comme la couronne lumineuse d'une sainte; ces yeux, si vagues et si profonds, qu'ils semblaient me regarder du fond de l'éternité; la beauté mystique et surnaturelle de Rose en ce moment, égaraient mes sens. Ce n'était pas le corps de Rose qui était là, devant moi dans ce fauteuil; non, elle n'avait plus rien de terrestre: c'était son âme, son âme bienheureuse, qui était descendue du sein de Dieu pour remplir une promesse chère!

Quel devait être l'étonnement des assistants! Rose pénétra le trouble de mes sens, et se réjouit de me voir si plein d'espoir et de foi. Tandis que chacun se faisait violence pour ne pas pleurer, et que quelques-uns se détournaient pour cacher une larme furtive, nous nous souriions l'un à l'autre, comme si le ciel s'ouvrait à nos yeux, où brillaient le bonheur et le ravissement....

La voix du maire, qui s'était approché, tenant un écrit à la main, pour nous lire le texte de la loi, m'arracha violemment à ma douce extase. Rose, à qui mon exaltation avait prêté des forces suprêmes, se coucha sur ses coussins et écouta, la poitrine haletante et les yeux presque éteints, la voix du maire....

Enfin, lorsqu'on lui demanda si elle consentait à être ma femme, le oui fatal sortit encore clair et distinct de ses lèvres.... Mais alors elle ferma les yeux, et sa tête glissa, défaillante, sur l'appui du fauteuil....

Des cris de douleur et de pitié retentirent dans la chambre, des larmes jaillirent de tous les yeux? et chacun se précipita au secours de la mourante.

La garde-malade la prit dans ses bras et la coucha dans son lit.... J'attendais en tremblant l'annonce de sa mort. Hélas! nous étions bien mariés légitimement devant le monde; mais Dieu refuserait—il sa bénédiction à notre amour? La pauvre Rose devait-elle descendre dans la tombe sans cette dernière et suprême satisfaction?...

Mon épouvante m'avait trompé: la position horizontale qu'on venait de lui donner fit refluer vers le coeur de la malade le peu de sang qui circulait encore dans ses veines. Elle ouvrit bientôt les yeux, et dit au prêtre, par un signe, qu'elle était prête à faire entre ses mains le serment solennel.

Sans perdre de temps, le ministre du Seigneur commença à réciter sur nous les prières de l'Église. Il unit nos mains, nous fit jurer une fidélité éternelle; puis, d'un ton émouvant, qui résonna dans mon coeur comme une voix des cieux:

—Soyez bénis, dit-il: Dieu vous a inséparablement unis!

Un cri de triomphe souleva le sein de Rose. Elle m'attira vers elle, me pressa dans ses bras, et me dit dans ce premier et dernier embrassement:

—Mon noble ami, mon cher époux, maintenant j'ai vécu assez sur la terre. Je vais partir: la voix de Dieu m'appelle. Je suis heureuse. Adieu! pensez à moi, tenez votre promesse. Que l'espoir reste, la lumière de votre vie. Jusqu'à ce que l'époux et l'épouse puissent boire ensemble à la source de l'amour éternel.... Léon, Léon, adieu!

Elle parut prise d'une convulsion; je reculai, non pas de crainte, mais de respect pour le solennel mystère de la délivrance de l'âme qui allait s'accomplir.

Rose fit encore un mouvement; elle prit le crucifix placé sur son coeur, le porta à ses lèvres, leva au ciel ses yeux mourants, et demeura ainsi immobile....

Tandis que le prêtre murmurait les prières de l'Église sur la mourante, je tenais les yeux fixés sur elle comme en extase.

Ah! comme elle était belle, ce doux ange qui avait pour auréole une couronne de mariée! comme la béatitude, rayonnait sur ses traits souriants! Quel espoir, quelle foi, quelle élévation vers Dieu dans son regard immobile!

Je joignis les mains en frémissant de respect et d'admiration: la voix du prêtre résonnait dans le silence de la chambre.

—Priez, dit-il tristement, priez mes enfants; son âme est montée au ciel!

Tous tombèrent à genoux; je tombai devant le lit en levant les bras vers le souverain arbitre des destinées humaines, pour le remercier de sa bonté infinie.


CONCLUSION

J'étais resté deux jours et deux nuits dans la demeure du vieux sculpteur. Son long et triste récit avait plus d'une fois fait couler mes larmes; et avant même d'avoir entendu la fin de l'histoire de sa vie, une si profonde admiration s'était élevée en moi, que je ne pouvais plus le regarder sans être ému de vénération et de respect.

Au moment où j'allais partir, je serrai une dernière fois, avec une ardeur fébrile, les mains du vieillard, qui était pour moi la personnification vivante de l'espérance et de l'amour, et qui m'avait fait comprendre l'étonnante puissance du souvenir.

Mon chemin me conduisit à travers le cimetière: je m'arrêtai près de la tombe de fer, et je contemplai longtemps, oublieux de moi-même comme dans un rêve, ces fleurs aussi vivaces et aussi fraîches encore après quarante ans que la mémoire de celle dont elles ombrageaient les cendres....

Peu à peu, ma tête pencha plus profondément sur ma poitrine, et je répandis des larmes silencieuses sur la tombe de la douce Rose, la victime d'un amour chaste et infini....

Et, continuant ma route, je remerciai Dieu d'avoir donné à sa faible créature l'espérance qui ne meurt jamais, comme un ange gardien, et le souvenir toujours renaissant, comme une source intarissable de consolation et de force!


F. AUREAU.—IMPRIMERIE DE LAGNY.