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La Tosca: Drame en cinq actes cover

La Tosca: Drame en cinq actes

Chapter 19: Scène IV
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About This Book

Set in Rome amid political turmoil, the drama follows a passionate attachment between a celebrated singer and a devoted painter that becomes entangled with a fugitive's concealment and factional conflict. A ruthless official uses authority and calculated manipulation to exploit jealousy and extract obedience, triggering betrayals, coercive bargains, and ethical unraveling. Scenes shift between public ritual and private desperation, highlighting themes of power, loyalty, and sacrifice as personal devotion collides with state violence. The action accelerates toward irreversible tragedy for those caught between love and oppressive justice.

Scène VIII

GENNARINO

Ils entrent par la droite, sur les chants très étouffés qui s'interrompent et reprennent par intervalles pendant la scène.

Scarpia, après être entré, en silence, et avoir jeté un coup d'œil, à mi-voix.—Gardez toutes les portes! Visitez l'église et faites votre besogne, sans trop éveiller l'attention. (Quatre agents remontent lentement et disparaissent par les deux côtés du fond. Au sacristain qui descend et le reconnaissant salue jusqu'à terre.) Viens ça, bonhomme. Tu es le sacristain?

Eusèbe, tremblant.—Oui, Excellence.

Scarpia.—Un criminel, évadé du château Saint-Ange, a passé la nuit dans cette église; il peut y être encore.

Eusèbe, tremblant.—Ah! mon Dieu! Ici!

Scarpia.—Où est la chapelle des Angelotti?

Eusèbe.—De ce côté, Excellence. La voici.

Scarpia, à Schiarrone.—Voyez... (Schiarrone et un agent entrent dans la chapelle. Murmures de prières au fond. Schiarrone reparaît.) Eh bien?...

Schiarrone.—Personne, Excellence. La chapelle est vide.

Scarpia.—Trop tard. L'homme s'est enfui au coup de canon. Aucune trace de son passage?

Schiarrone, montrant dans les mains de l'autre agent les objets désignés.—Pardon, Excellence. Divers objets de toilette. Un miroir, des ciseaux, des rasoirs... et des cheveux à terre.

Scarpia.—Est-ce tout?

Schiarrone.—Oui, Excellence. (L'autre agent reparaît avec un éventail.) Oh! non... Un éventail.

Scarpia.—Donnez. Ceci faisait partie de la toilette. (Il ouvre l'éventail.) Une couronne de marquise. C'est bien cela... l'éventail de l'Attavanti qu'il aura oublié dans sa hâte, ou jugé superflu... Rien autre de tel?... Aucun ajustement de femme?

Schiarrone.—Aucun, Excellence.

Scarpia.—C'est donc bien sous ce déguisement qu'il s'est enfui. Mais où?... Qui peut lui venir en aide?... (A Eusèbe.) Bonhomme! Tu n'as rien remarqué de particulier autour de cette chapelle?

Eusèbe.—Rien, Excellence... Ni avant, ni après l'ouverture des portes.

Scarpia.—Ah! tu as fermé l'église?

Eusèbe.—Comme à l'ordinaire.

Scarpia.—A clefs, bien entendu?

Eusèbe.—Sauf cette porte, quelqu'un restant à l'intérieur.

Scarpia..—Et qui donc?

Eusèbe.—Le peintre qui travaille à ce tableau.

Scarpia,—Et ce peintre s'appelle?

Eusèbe.—Cavaradossi.

Scarpia.—Allons donc!... Nous brûlons... Ah! le chevalier Cavaradossi!... Un libéral, comme monsieur son père... (En ce moment Gennarino, qui, depuis son retour, a tout rangé sur l'échafaudage, traverse avec le panier pour sortir.) Que porte cet enfant?...

Gennarino.—Excellence, c'est le panier où je mets tous les jours le goûter de mon maître.

Scarpia.—Il est vide.

Gennarino.—Comme Votre Excellence peut voir.

Scarpia.—Ton maître fait si grand honneur à tes provisions?

Gennarino.—Oh! Jamais, Excellence... C'est bien la première fois. Le vin, c'est toujours père Eusèbe qui le boit.

Eusèbe, protestant.—Si l'on peut!...

Scarpia.—Silence. (Il fait signe au petit de s'éloigner.) Cela suffit et me paraît fort clair!... (A Eusèbe.) Le chevalier était ici à ton retour?

Eusèbe.—Oui, Excellence, il part à l'instant!

Scarpia.—Tu l'as vu seul?

Eusèbe.—Comme toujours, quand il travaille, sauf visites de certaine dame.

Scarpia.—La Tosca?

Eusèbe.—Et, sans doute, elle est venue tantôt, si j'en crois ces fleurs qui n'étaient pas là à mon départ.

Scarpia.—Oui, la Tosca est fidèle à l'Eglise et au roi. Ce n'est pas elle qui trahirait!... Toutefois, nous la surveillerons. (Les agents reparaissent. Prélude des orgues qui ne cesse plus.) Eh bien, Calometti?

L'Agent.—Rien, Excellence.

Scarpia.—Aucune personne suspecte?

L'Agent.—Aucune.

Scarpia.—Nous l'avons manqué de quelques minutes!... C'est assez, pour l'instant!... Messieurs, allons rendre grâce au dieu des armées qui nous a donné la victoire!... Et prions la sainte Madone... (Il se courbe devant elle.) de bénir nos efforts dans cette autre guerre que nous faisons à l'impiété!...

Il met un genou à terre. Tous font comme lui. Le chant des orgues éclate avec toutes les voix chantant le Te Deum.

RIDEAU


ACTE II

Une grande salle au palais Farnèse. Au fond, trois fenêtres sur balcon, dominant la place illuminée. A gauche et à droite, troisième plan, portes latérales, deuxième plan à droite, estrade des musiciens, à gauche, glace, et, en avant, estrade et siège pour la reine. Premier plan, à droite et à gauche, portes. A droite, canapé. Toute la scène est occupée par des tables de jeux, avec joueurs des deux sexes. Invités debout, allant et venant, au fond.

TREVILHAC, CAPREOLA, LE MARQUIS.

Scène première

ATTAVANTI, TRIVULCE

Dès le lever, menuet, musique d'orchestre, dans les salons lointains. Attavanti et Trivulce sont en vue, à une table de jeu. Trévilhac et Capréola entrent par la gauche premier plan, et, causant, viennent s'asseoir à gauche sur le fauteuil et la chaise gauche premier plan: pendant toute la scène, mouvement des joueurs, rires étouffés, bruits de jetons, etc. Les joueurs se déplacent, se remplacent. De nouveaux venus entrent, saluant, vont et viennent; agitation constante et bourdonnement de voix.

Capréola, entrant avec des programmes de satin à la main et continuant une conversation commencée dans la coulisse.—Et alors, monsieur?...

Trévilhac.—Et alors, monsieur, mon père, qui ne se faisait pas illusion sur la capacité du feu roi Louis XVI, me dit, un jour: «Cela se gâte...» mon ami, allons-nous-en!...

Capréola, après lui avoir fait signe de s'asseoir sur le fauteuil, à gauche.—Et Votre Excellence a émigré?...

Trévilhac, s'assied. Capréola, après lui, s'assied sur la chaise.—Et mon Excellence a émigré, et, depuis dix ans, nous errons de ville en ville, Pétersbourg, Londres ou Vienne; mais tout cela ne fait pas oublier la France, et mon cher Paris me manque bien.

Capréola.—On ne doit pas y être gai, ce soir, à Paris?

Trévilhac.—Aussi, ce propre à rien de Bonaparte, qui va se faire battre par votre Mêlas.

Capréola.—Plaignez-vous!... Cette victoire-là vous rendra peut-être votre patrie.

Trévilhac.—Eh, oui! mais le moyen de se réjouir comme proscrit, en enrageant comme Français!

Capréola.—Enfin, votre exil ne sera plus maintenant de longue durée et nous aviserons à vous faire patienter jusqu'à la paix. Vous arrivez bien, du reste. La présence de Sa Majesté la reine Caroline donne à la ville quelque animation... Et la venue prochaine de Sa Sainteté sera le signal de grandes répouissances. Enfin Rome a de quoi vous distraire, et, pourvu qu'on ne se mêle ni de politique, ni de religion, la liberté y est complète.

Trévilhac.—Je n'y suis que depuis trois jours, et la vie m'y paraît fort aimable.

Capréola.—Une grande bonhomie, monsieur, surtout dans les rapports de la galanterie.

Trévilhac regardant la table de milieu où les joueurs choisissent les cartes sur les genoux des dames, leurs partenaires, et les posent, sur La table où les cartes circulent.

Trévilhac.—Oui-da!... Je vois ici, par exemple, un jeu de cartes on ne peut plus affriolant.

Capréola.—Ce groupe?...

Trévilhac.—De jeunes dames si court-vêtues et de petits monsignori si coquets. Comment appelez-vous, monsieur, ce jeu badin où les cavaliers cueillent les cartes sur les genoux des dames?

Capréola.—Le minchiate, inventé dit-on par Michel-Ange.

Trévilhac.—Je ne l'aurais jamais cru si folâtre.

Capréola, se levant à la vue de la princesse qui descend entourée de dames, saluée par les joueurs qui se lèvent à son passage et rendent les saluts.—Votre Excellence désire-t-elle que je la présente à la princesse Orlonia, dame de la reine.

Trévilhac, debout.—Comment donc, je vous en prie.

Capréola, à la princesse, après l'avoir saluée.—Monsieur le vicomte de Trévilhac, émigré français.

La Princesse.—Soyez à Rome le bienvenu, monsieur. Son Excellence a-t-elle été présentée à la reine?

Trévilhac.—Ce matin même, princesse, et Sa Majesté a daigné me convier à cette fête, à laquelle je suis bien forcé de prendre part, comme royaliste, mais sans plaisir patriotique, je vous prie de le croire.

La Princesse, regardant le programme sur satin blanc que lui a remis Capréola.—Ah! Paisiello nous promet une cantate.

Capréola.—Chantée par la Tosca.

Il remet un programme à Trévilhac.

La Princesse.—Votre Excellence a-t-elle entendu la Tosca?

Trévilhac.—Pas encore, madame. J'arrive à peine.

La Princesse.—Vous aurez là, monsieur, un vrai régal d'amateur. La Tosca est une artiste incomparable.

Capréola causant avec les dames remonte à la table du milieu.

Trévilhac, désignant le marquis Attavanti qui cause et rit bruyamment debout, à une table de droite, derrière un joueur.—Pardon, princesse, excusez ma curiosité. Quel est, je vous prie, ce personnage, dont le ventre a tant d'importance?

La Princesse.—Monsieur, c'est le mari de la plus jolie femme de Rome.

Trévilhac.—Il en a bien l'air. Et ce gentilhomme de bonne mine qui lui parle?

La Princesse.—Le vicomte Trivulce; c'est le cavalier servant de sa femme, autrement dit, son «sigisbée...»

Trévilhac.—Son amant?

La Princesse.—Oh! pardon, cela diffère. (A Attavanti qui descend à eux.) N'est-Ce pas, marquis?

Attavanti.—Princesse?

La Princesse.—J'explique à M. de Trévilhac, qui est Français, (Salutations.) qu'entre le sigisbée et l'amant il y a une différence...

Attavanti, avec complaisance à Trévilhac, tandis que la princesse remonte.—Oh! Considérable! L'amant est vin larron d'honneur introduit frauduleusement, dans le ménage. Le sigisbée est un galant officiel, dûment autorisé à faire sa cour, avec mesure et discrétion.

Trévilhac.—Vous excuserez, monsieur le marquis, un nouveau débarqué, très ignorant de vos mœurs italiennes.

Attavanti, assis dans le fauteuil.—Et c'est ici leur supériorité, monsieur. Nous avons constaté que, dans tout ménage, la femme ne se prive pas volontiers d'un galant qui lui rende des soins assidus.

Trévilhac, assis sur la chaise.—Ma petite expérience m'avait déjà fourni les mêmes conclusions.

Attavanti.—Dès lors, pourquoi lutter contre un fait qui s'impose? Ne vaut-il pas mieux l'accepter, pour le rendre inoffensif, et même en tirer quelque avantage?

Trévilhac.—Eh! oui-da...

Attavanti.—Laisser à la femme le choix de ce galant, c'est courir le risque qu'elle donné la préférence à quelque bellâtre sans relations et sans influence. Choisissons-le nous-mêmes, riche et bien apparenté; ce n'est plus qu'agrément et profit pour tout le monde.

Trévilhac.—Admirablement raisonné.

Attavanti.—C'est ainsi, monsieur, que l'usages s'est établi parmi nous, quand nous marions une fille de condition, de choisir dans son entourage un cavalier servant qui, fasse honneur à la famille par son crédit, plaisir, à madame par ses façons d'être... Les parents des nouveaux époux se réunissent à cet effet. On passe en revue les candidats. On pèse les mérites respectifs. La jeune épouse consulté dit son petit mot!... «Le cousin un tel lui sourirait assez!» Examinons le cousin!... Il est discuté, élu! Le mari court à lui, les bras ouverts; toute la famille lui donne l'accolade, et, de ce jour, monsieur, il est aux ordres de madame, qu'il accompagne à l'église, à l'Opéra, aux conversations!... Et nul ne songe à s'en étonner. Ce qui serait vraiment choquant, c'est qu'elle y parût au bras de son mari!

Trévilhac.—Mais c'est charmant, monsieur, tout à fait charmant!

La Princesse, redescendant, au marquis.—Ne verrons-nous pas, ce soir, la marquise? Je l'ai cherchée vainement.

Attavanti.—Eh! sans doute. Je m'en suis étonné moi-même. Elle n'est pas à Rome, paraît-il!

La Princesse.—Ah! Bah!

Attavanti.—Oui... Trivulce vient de me l'apprendre. (Appelant Trivulce qui a cédé sa place à la table de jeu.) Trivulce!

Trivulce, descendant, entre le marquis et la princesse.—Marquis...

Attavanti.—Dites à madame, je vous prie, ce que vous savez de la marquise.

Trivulce.—La marquise, princesse, est à Frascati.

La Princesse.—Un jour de fête?

Trivulce.—Votre Excellence n'ignore pas' l'évasion de son frère?

La Princesse.—Certes.

Trivulce.—La marquise a pensé que, dans de telles circonstances, il n'était pas décent à elle de paraître ici, ce soir, et m'a chargé d'offrir à la reine des excuses que Sa Majesté a bien voulu agréer.

Attavanti.—Sa Majesté est trop bonne. C'est précisément par sa présence que la marquise devait protester contre l'insolente évasion de monsieur son frère, afin de bien établir qu'elle n'y est pour rien... ni moi non plus; moi surtout.

La Princesse.—Personne ne le croira, marquis!...

Trivulce.—On vous connaît trop!

Attavanti.—Je l'espère!... Mais si Trivulce faisait son devoir, il irait de ce pas à Frascati, et ramènerait la marquise cette nuit même, pour qu'elle parût au moins au souper.

Trivulce.—Ma foi, marquis, tentez-le vous-même, car, pour moi, je n'y réussirais pas.

Attavanti.—C'est donc, mon cher, que vous n'avez sur ma femme aucun empire, et c'est bien ridicule, vous en conviendrez!...

Il lui tourne le dos, et Trivulce s'éloigne un peu honteux. La princesse s'assied sur ce canapé, entourée de courtisans.

Trévilhac, à mi-voix, à Capréola descendu à gauche. Comme discussion de ménage, on ne trouvera pas mieux!

Un Monsignor, qui joue à la table du milieu, à Attavanti.—Eh bien, marquis, voici de glorieuses nouvelles.

Attavanti, allant à lui, à l'adresse de tous, qui l'écoutent.—Admirables, monsignor!... Du reste, de toutes parts!... Ainsi, je reçois des lettres de Naples... on ne peut plus satisfaisantes. La terre de labour est absolument pacifiée par le colonel Pezza.

Trévilhac.—Pardon... le colonel?...

Capréola.—Pezza.

Attavanti, avec complaisance.—Autrement dit Fra Diavolo!

Les joueurs de milieu se dispersent.

Trévilhac.—Le bandit?

Attavanti.—Ah! Oui!... Jadis, il a eu quelques petites affaires. Mais cela est oublié!... Et, avec ses honnêtes brigands, il a rendu de tels services à la cause royale, que Sa Majesté l'a fait colonel, baron, et lui a donné le cordon de Saint-Georges.

Trévilhac, à lui-même.—Ce n'est pas celui-là que je lui aurais donné.

Attavanti, gagnant la droite.—Très bonnes nouvelles également de Sa Majesté qui a pêche un esturgeon de grosseur fabuleuse.

Tous, avec satisfaction.—Ah!

Attavanti.—...De lady Hamilton, plus en beauté que jamais... et de l'amiral Nelson, en ce moment à Malte, que les Anglais occupent provisoirement.

Trévilhac.—Si vous attendez qu'ils vous le rendent!...

Attavanti, assis à la table de milieu, abandonnée par les joueurs.—En somme, la guerre est finie!... Joubert tué, Macdonald disparu, Masséna terrassé, Bonaparte en miettes, Moreau dans une position épouvantable!... (Il indique un champ de bataille sur la table, entourée par les joueurs.) M. de Mêlas va le prendre en flanc, M. de Kray va le prendre en tête, M. de Reuss va le prendre en queue!... Avant quinze jours, nous aurons culbuté les Français dans le Rhin.

Trévilhac, agacé, entre ses dents.—Culbuté, culbuté!... On ne culbute pas les Français comme cela.

Mouvement de surprise.

Attavanti.—Plaît-il?

Trévilhac. à haute voix.—Ne dirait-on pas que Monsieur n'a qu'à sortir son ventre pour que les Français détalent comme des lapins.

Attavanti.—Permettez!

Trévilhac.—Mais non, monsieur, précisément... Je ne permets pas!

Il lui tourne le dos et remonte par la gauche.

Attavanti, ahuri, debout.—Moi qui croyais lui faire plaisir!

Tous.—Oui!

Attavanti.—Ces Français sont tous fous!


Scène II

Les mêmes, SCARPIA, puis SCHIARRONE

La Princesse.—Voici M. le régent.

l'orchestre, dans la coulisse, joue une gavotte. Scarpia entre par la gauche, premier plan, s'avance, est salué, et saluant.

La Princesse, debout, à Scarpia, qui vient lui baiser la main.—Rien encore d'Angelotti?...

Scarpia.—Rien!

Attavanti.—Tant pis!

Trivulce, à la princesse.—Princesse, êtes-vous des nôtres, pour le pharaon?

La Princesse.—Volontiers!

Ils remontent à la table de jeu au milieu d'autres joueurs, et Scarpia reste seul à l'avant-scène. Les autres personnages se groupent au fond causant assis et debout avec les dames. D'autres vont sur le balcon.

Schiarrone, entré depuis quelque temps et mis très élégamment, bas, à l'oreille du baron en le saluant.—Monsieur le baron...

Scarpia, à mi-voix.—Ah! C'est toi, Schiarrone! (Il s'assied à gauche dans le fauteuil. Schiarrone de même, sur la chaise.) Eh bien?...

Schiarrone, bas.—Eh bien, monsieur le baron, buisson creux.

Scarpia.—Ah!...

Schiarrone.—Nos hommes ont cerné le palais Cavaradossi... Le chevalier n'a pas donné signe de vie. Impatienté, j'ai donné l'ordre à Tibaldi d'escalader le mur du jardin et de pénétrer dans la maison dont les portes et les fenêtres sont ouvertes. Il a tout visité, de la cave au grenier. Néant.

Scarpia.—Il est en compagnie de l'autre... c'est évident. Mais où? La valetaille ne lui connaît pas d'autre logis?

Schiarrone.—Aucun!... Le chevalier s'absente, souvent, des journées, des nuits entières. Mais, sans jamais dire où il va. C'est un ruse qui se sait suspect et se méfie.

Scarpia.—Oui, comme le renard, il a plusieures gîtes... Et la Tosca?

Schiarrone.—Rien non plus de ce côté. La Tosca est rentrée chez elle, après sa répétition, a soupé seule, s'est mise à sa toilette et vient d'arriver au palais. Dans tout cela, pas ombre de Cavaradossi.

Scarpia.—Et l'Attavanti?

Schiarrone.—La surveillance de sa maison n'a rien donné non plus. La marquise est à Frascati.

Scarpia.—Je le sais, mais j'espérais que, l'affaire étant manquée de ce côté, un avis secret la ramènerait à Rome, qu'elle ferait acte de présence ce soir au palais, pour détourner les soupçons, et que, par l'intimidation, la menace, et, au pis aller, son arrestation...

Schiarrone, surpris.—La marquise?

Scarpia.—Et pourquoi pas? Sa complicité est assez prouvée par l'éventail!

Schiarrone.—M. le marquis est si bien en cour...

Scarpia.—...Qu'il n'aurait garde de se compromettre en intervenant pour sa femme: mais ce sont là paroles inutiles, puisque la marquise est absente.

Schiarrone.—M. le baron croit vraiment la Tosca étrangère à tout ceci?

Scarpia.—Que sais-je?... Cet homme est bien fin pour mettre une femme dans sa confidence, celle-là surtout qui est des nôtres... Nous allons bien voir, du reste, car la voici... (il se lève.) Nos hommes Sont en bas?

Schiarrone, debout.—Oui. Excellence.

Scarpia.—Qu'ils y restent!... Et toujours à ma portée!

Ici la musique cesse. Schiarrone sort par la gauche.


Scène III

Les mêmes, FLORIA

Elle entre en grande toilette par la seconde porte à droite, entourée de galants et donnant sa main à baiser à Capréola, Trivulce, Attavanti et à tous les petits monsignori qui se disputent cet honneur.

Attavanti.—Ah! Voici la charmante, l'exquise, la divine!

Capréola.—On ne sait jamais, diva, quel plaisir est le plus grand: de vous voir ou de vous entendre.

Floria, gaiement, descendant.—Ainsi, jugez, quand on a les deux à la fois... (Sans y prendre garde, donnant tantôt la main droite à baiser, tantôt la gauche, elle tend l'une machinalement à Trévilhac qui s'en empare et la baise si longuement, qu'elle s'étonne et se retourne et le regarde, surprise de ne pas le connaître.) Ah! Pardon, un inconnu, il y a maldonne.

Trévilhac.—Alors, signora, coup nul... Recommençons!...

Il réitère.

Floria, riant.—Français, n'est-ce pas? Cela se voit!

Trévilhac.—A l'accent?...

Floria, de même.—Des baisers, oui.

Capréola.—M. le chevalier de Trévilhac, que j'ai l'honneur de vous présenter.

Floria, riant.—Il est bien temps! (Tout en descendant, elle arrive à Scarpia qui, silencieusement, lui baise la main.) Ah! bonjour, baron... Eh bien! Et votre fugitif?

Scarpia.—Son sort, vous intéresse?

Floria.—Eh! oui, le pauvre!

Scarpia.—Un criminel d'Etat! Vous plaignez ce misérable?.

Floria.—Oh! ma foi, baron, un homme qui fuit, la potence n'est plus un misérable!... C'est un malheureux.

Scarpia.—Et s'il frappait à votre porte, vous l'ouvririez?

Floria.—Oh! tout de suite.

Scarpia, toujours souriant.—Savez-vous que VOUS y joueriez cette jolie tête?...

Floria.—Raison de plus!... (Elle se détourne.) Ah! bonsoir, princesse.

Elle continue à parler bas, à rire, etc., avec d'autres empressées. Les domestiques reportent au fond les sièges qui sont à gauche de la grande table pour préparer l'entrée de la reine.

Scarpia, seul à l'avant-scène, la suivant des yeux.—Est-ce ignorance, ou bravade?

Un huissier de la chambre, au fond à droite, a voix très haute.—Messieurs, la reine!


Scène IV

Les mêmes, MARIE-CAROLINE, DIEGO NASELLI, Prince d'Aragon, LE GENERAL FRŒLICH, Officiers anglais, napolitains, autrichiens, LE DUC D'ASCOLI, PAISIELLO, Cardinaux, monsignori, musiciens, choristes, etc.

Tandis que les domestiques enlèvent la table et les sièges devant l'estrade, et les emportent dans la coulisse par le fond, tous les joueurs se lèvent et s'effacent pour faire place à la reine qui entre par la seconde porte de gauche, et descend, suivie à deux pas de distance par le prince d'Aragon et le général Frœlich. La reine descend, saluée par tous, et s'arrête devant Floria qui lui fait une grande révérence, tandis que le prince d'Aragon remet un programme à la reine.

Marie-Caroline.—Bonjour, ma chère. Etes-vous en voix, ce soir?

Floria.—Je ferai en sorte que Votre Majesté ne soit pas trop mécontente de son humble servante.

Marie-Caroline.—Est-ce réussi, au moins, cette cantate?

Floria.—Je crois que Votre Majesté en sera satisfaite.

Marie-Caroline.—Paisiello a bien des sottises à se faire pardonner.

Paisiello, à droite, à l'écart, reste très humble sous les regards tournés vers lui.

Floria.—Je puis assurer à Votre Majesté qu'il est encore plus repentant que coupable.

Marie-Caroline.—Bon, ma chère, ne parlez pas; mais chantez pour lui; cela suffira peut-être. (Elle se détourne. Paisiello remonte, enchanté. La reine, à Attavanti.) Bonsoir, marquis!... (Apercevant Scarpia.) Ah! C'est toi, Scarpia!... (Elle descend un peu, et se trouve isolée avec lui, à l'avant-scène; les autres se retirent par discrétion.) Eh bien, quelles nouvelles d'Angelotti?

Le prince d'Aragon et Trivulce, à droite, avec la Tosca.

Scarpia.—Bien de positif, encore, madame, sinon qu'il n'a pas dû quitter Rome.

Marie-Caroline.—Prends garde que cette aventure ne te soit fatale. Tu as bien des ennemis.

Scarpia.—Les mêmes que Votre Majesté!

Marie-Caroline.—Et ces gens-là font courir de mauvais bruits sur ton compte!

Scarpia.—J'arrête journellement ceux qui calomnient la reine.

Marie-Caroline.—On constate qu'Angelotti, enfermé depuis un an, n'a réussi à s'échapper que huit jours après ta venue.

Scarpia.—On m'accuserait?...

Marie-Caroline.—Sa sœur est riche et belle!

Scarpia.—Votre Majesté me croit coupable?...

Marie-Caroline.—Ta réponse est facile.... Trouve Angelotti!

Scarpia.—Oh! cette nuit même...

Marie-Caroline.—Tant mieux pour toi, car j'aurais bien du mal à conjurer la mauvaise humeur du roi.

Elle se détourne. On entend de grands cris sur la place; ritournelle de la saltarelle.

Le Prince d'Aragon.—Votre Majesté ne donnera-t-elle pas à ce bon peuple la joie de lui témoigner son adoration?

Marie-Caroline.—Oui, certes! Les braves gens!

Chœur et orchestre sur le place, jouant la salterelle. Les acclamations redoublent. La reine remonte vers la fenêtre du milieu, à droite de la grande table, suivie de son entourage, et s'avance sur le balcon. Autres personnages en scène se portent vers les deux autres fenêtres. A la vue de la reine, les vivats ne cessent plus, ainsi que les chants. Le balcon est envahi par les assistants.

La foule, après avoir crié: «Vive la reine!»—Angelotti!... Angelotti!... A mort!...

Trévilhac, à Capréola.—Que disent-ils?

Marie-Caroline, sur le seuil de la fenêtre du milieu, se tournant vers Scarpia, seul au milieu de la scène.—Tu entends, Scarpia! Ils demandent la tête d'Angelotti.

Scarpia, froidement.—Oui, Majesté!

La foule.—Scarpia! A mort, Scarpia!

Marie-Caroline, même jeu.—Et la tienne.

On rit.

Scarpia, de même, regardant fièrement le groupe formé à gauche par Capréola, Trivulce, et autres qui ricanent.—Naturellement, la canaille romaine serait la plus hideuse des canailles, s'il n'y avait pas la canaille napolitaine! («Vive la reine! Vive la reine!» Musique et chœurs sur la place. Les cris s'apaisent. Seule la musique continue. Scarpia redescend seul devant la table. Tous écoutant au fond, debout ou assis, la tête tournée vers la place.) Allons, si Angelotti se dérobe, c'est la disgrâce prochaine, et ces courtisans qui la flairent font déjà gorge chaude à mes dépens. Ce n'est pas cette femme que je redoute, mais l'autre, l'Hamilton, qui veut qu'Angelotti soit pendu et qui ne me pardonnera jamais sa proie qui lui échappe. Un mot de cette Anglaise qui mène tout là-bas, et c'est fait de moi. (Il descend au fauteuil où il s'assied.) Voyons, du calme! Que faire? Arrêter Cavaradossi demain, dès qu'il affectera de se faire voir? Et après? Angelotti sera déjà loin. C'est avant l'ouverture des portes, qu'il me faut ces deux hommes... Et comment?... J'ai beau chercher. Je ne vois toujours que cette femme qui ne sait rien ou qui ne voudra rien dire. (Il regarde la Tosca en ce moment à la balustrade des musiciens, où elle cause avec Paisiello, un morceau de musique à la main, déchiffrant.) Du moins, contre l'autre, l'Attavanti, j'avais une arme: cet éventail, mais ici... Ici? (Il s'arrête frappé d'une idée subite.) Pourquoi pas la même? Voyons donc! Voyons donc! Une femme très amoureuse, très passionnée!... Avec un mouchoir, Jago a fait bien du chemin... Ou elle sait et je lui fais tout dire, ou elle ignore... Et, pardieu, c'est elle qui trouvera, elle trouvera pour nous! (Fin de la saltarelle.) Quel policier vaut une femme jalouse? (Debout.)...Allons, allons, j'y suis, cette fois... Et, à la bonne heure, je me retrouve!

Pendant ce temps, Floria est venue s'asseoir sur le canapé à droite de la scène, son morceau de musique à la main, et Scarpia a traversé la scène, allant à elle derrière le canapé, par un détour. Orchestre dans les salons lointains jouant l'andante en sol majeur de la symphonie de Haydn en majeur.


Scène V

FLORIA, SCARPIA, Personnages, au fond.

Scarpia, accoudé sur le canapé derrière Floria, prenant sa main sur le bras du canapé et la serrant doucement dans ses deux mains, en souriant.—Savez-vous bien, signora, que je pourrais mettre les menottes à cette jolie main-là et vous envoyer au château Saint-Ange?

Floria, tranquillement, occupée de son papier, sans retirer sa main.—M'arrêter?

Scarpia, de même.—Oui-da?

Floria, de même.—Pourquoi?

Scarpia.—Pour étalage de couleurs séditieuses.

Floria, de même.—Ma robe?

Scarpia.—Ce bracelet!... Rubis, diamants et saphirs. Tricolore, tout bonnement!

Floria, vivement, retirant son bras.—Ah! C'est vrai!... Si la reine le voit!...

Scarpia.—Quelle plaisanterie! Nul que moi n'y prendra garde. Vous êtes trop connue pour votre dévouement à l'église et au roi... (il s'assied près d'elle.). malheureusement!

Floria.—Comment! Malheureusement?

Scarpia, galamment.—Eh oui! J'aurais plaisir à vous avoir pour prisonnière.

Floria, gaiement.—Dans un cachot?

Scarpia, de même.—Et sous triples verrous, pour vous empêcher de fuir.

Floria.—Et la torture aussi, peut-être?

Scarpia.—Jusqu'à ce que vous m'aimiez.

Floria, reprenant son papier.—Si vous n'avez que ce moyen-là!

Scarpia.—Bon; les femmes ne détestent pas un peu de violence.

Floria.—C'est qu'en vérité on fait courir d'assez vilains bruits sur ce qui se passe là-bas, avec les femmes.

Elle revient à son papier de musique.

Scarpia, souriant.—Bah! Que ne dit-on pas? Ce vieux château paye aujourd'hui pour ses fredaines d'autrefois. C'est au souvenir des Borgia qu'il doit cette méchante renommée. Est-ce que c'est vraiment bien, cette cantate de Paisiello?

Floria, même jeu.—Peuh! Il aurait aussi bien fait de donner cela à la Romanelli.

Scarpia.—Et de ne pas vous troubler si mal à propos dans vos dévotions à l'église Saint-Andréa.

Floria, tournant les feuillets.—Ah! Vous savez?...

Scarpia.—Oh! par profession, je sais tout.

Floria, de même.—Il n'y a pas grand mérite à cela: je ne me cache guère.

Scarpia, riant.—C'est vrai! Il est donc bien charmant, ce Français.

Floria.—Français?... Il est Romain.

Scarpia.—Oh! si peu, je veux dire par ses opinions... Comment, bien pensante comme vous l'êtes, pouvez-vous échanger trois mots avec ce voltairien sans, lui arracher les yeux.

Floria.—C'est que c'est trois mots-là sont: je t'aime!

Scarpia.—A la bonne heure... Mais on n'aime pas tout le temps?...

Floria.—Mais si.

Scarpia.—Enfin, vous causez bien un peu, dans l'intervalle. Et, avec ses idées révolutionnaires...

Floria.—Bah! L'amour songe bien à cela. Vous savez la réponse de la Venotti au roi qui lui reprochait d'aimer un sans-culotte. «Ah! ma foi, sire, naturellement, l'amour!»

Scarpia.—Oui, mais vous savez la suite. Trois jours après, son républicain la plantait là. Moralité: ne pas croire à celui qui, lui-même, ne croit à rien. Athée en religion, athée en amour: cela se tient.

Floria.—Ah! bien, vous êtes loin de compte.

Il est pour moi d'une dévotion...

Scarpia.—En êtes-vous bien sûre?

Floria, le regardant, vaguement inquiète.—Oui, j'en suis sûre. Pourquoi dites-vous cela?

Scarpia.—Eh! mon Dieu!

Floria, de même.—Vous savez quelque chose. Quoi! Qu'est-ce que vous savez?... Mais, parlez donc, voyons!

Scarpia.—Mais non. Rien, rien! Diamine!... Quelle vivacité! Un doute, rien de plus; scepticisme professionnel. Mais, d'honneur, je ne sais rien. Allons, c'est entendu; le chevalier vous adore. Il est fidèle, et je le crois sans peine: cela lui est bien facile.

Floria, rassurée à demi seulement.—A la bonne heure.

Scarpia, tirant l'éventail.—Je suis même tellement convaincu, que je n'hésite plus à vous remettre cet objet.

Fin de l'andante.

Floria.—Cet éventail?

Scarpia.—Oui, le hasard m'a conduit tantôt à Saint-Andréa; le chevalier venait de partir.

Floria, vivement.—A quelle heure?

Scarpia.—Vers complies.

Floria, saisie.—Il devait travailler jusqu'à la nuit!

Scarpia.—Enfin, il était absent et, comme par curiosité, j'examinais son travail, j'ai vu cet éventail oublié sur son escabeau et, de peur qu'il ne fût dérobé, je l'ai pris pour vous le rendre.

Floria, saisie.—Sur son escabeau!...

Scarpia.—Oui! J'hésitais à vous le restituer; car enfin... Mais vous êtes tellement sûre de lui... Eh! mon Dieu, signera, qu'avez-vous?

Floria, qui a ouvert l'éventail.—Mais cet éventail n'est pas à moi!

Scarpia.—Est-ce possible!

Floria, regardant l'éventail.—Mais non! non, non!...

Scarpia.—Ah! maladroit! Qu'ai-je fait?

Floria, même jeu.—A qui peut-il être? A qui? Une couronne de marquise!...

Scarpia.—En effet! Comment ce détail m'a-t-il échappé?

Floria, debout.—Marquise!... L'Attavanti!

Scarpia, feignant la surprise.—Hein?

Floria.—C'est l'Attavanti!

Scarpia.—Pourquoi elle?

Floria.—Oh! pourquoi?... C'est elle! Oh! c'est elle!... Je la devine! Je la sens, là, sous mes doigts! Elle sera venue après mon départ! comme hier!

Scarpia.—Ah! Hier?...

Floria.—...Ou plutôt, non! elle était là, à mon arrivée... elle s'est cachée... Et ces retards à m'ouvrir, ces chuchotements!... Son embarras à lui... sa hâte de me voir partir! Ah! maudite!... Elle était là qui me voyait, m'écoutait!... Et, quand je suis sortie... elle s'est jetée dans ses bras, riant de moi!...

Scarpia.—Oh!

Floria.—...De moi!... Avec lui... Dans ses bras!... Ah! Ruffiane, je t'arracherai le cœur!

Scarpia, debout.—Etes-vous bien sûre?... Et si vous vous trompiez?

Floria.—Je me trompe? Vous allez voir si je me trompe... (Appelant le marquis.) Marquis!...

Attavanti.—Signora!

Floria.—Deux mots, je vous prie.

Attavanti.—Quatre, et que ce soit un ordre, diva, pour me donner la joie de vous obéir!

Floria.—Un renseignement seulement! Connaissez-vous cet éventail?

Attavanti, regardant avec son binocle.—Cet éventail? Pas du tout.

Floria.—Il a été perdu dans une église et, comme il porte une couronne de marquise, on a pensé que, peut-être, il appartenait...

Attavanti.—A ma femme?

Floria.—Précisément!

Attavanti.—Oh! mais, pardon, alors, ce n'est pas à moi qu'il faut demander cela. (Appelant.) Trivulce!

Trivulce, descendant.—Marquis!

Attavanti.—Dites-moi, mon cher, reconnaissez-vous cet éventail comme appartenant à ma femme?

Trivulce.—Parfaitement!

Floria.—Ah!

Attavanti.—Vous voyez!... Oh! lui ne peut pas s'y tromper.

Scarpia.—Vous êtes sûr?

Trivulce.—Très sûr! J'ai commandé moi-même la couronne de perles chez Costa.

Attavanti.—Oh! alors...

Trivulce.—C'est tout?

Attavanti.—C'est tout, pour vous, cher ami, merci. (Trivulce remonte.) Quant à moi, signera...

Floria.—Vous, marquis, vous demanderez à votre femme de ma part: Comment son éventail se trouve chez mon amant.

Attavanti.—Impossible! Trivulce qui fait si bonne garde!

Floria.—Oh! Ce n'est pas avec lui que je m'expliquerai; c'est avec elle.

Attavanti.—La marquise?

Floria.—Oui. Où est-elle, votre femme, que je lui casse son éventail sur-la figure?

Elle gagne la gauche, en remontant, pour chercher la marquise parmi les dames qui sont au fond.

Attavanti, lui barrant le passage.—Ah!

Scarpia, de même.—Vous ne ferez pas cela!

Floria.—En plein bal!

Attavanti.—Devant là reine?

Floria.—Ah! la reine!... Elle a des amants, la reine! Elle me comprendra!

Attavanti.—Bon Dieu!

Scarpia.—Taisez-vous!

Attavanti, tranquille.—Rien à craindre, du reste! La marquise n'est pas là.

Il remonte vers la droite pour s'éloigner.

Floria, vivement.—Elle n'est pas là?

Attavanti.—Non! elle est partie pour Frascati.

Floria, à gauche, avant-scène.—Ah! Frascati! Elle a fait croire!... Oh! Je comprends. Elle est avec lui! L'infâme!...

Attavanti et Scarpia.—Avec lui!

Floria.—Oui, oui, ils sont là-bas! Pour souper ensemble et pour y passer la unit.

Scarpia, vivement, allant à elle.—Là-bas?

Floria.—Oui!

Scarpia.—Et où... là-bas?

Floria, passant devant lui.—Ah! je vais vous le dire, n'est-ce-pas, pour que-vous les préveniez?

Scarpia.—Mais non! Je vous jure...

Floria.—Allons donc! La police n'a rien à voir là dedans... La police!... C'est moi, la police, et j'y cours.

Elle veut remonter vers le fond à droite.

Scarpia, remontant vivement pour lui barrer le passage.—Et le concert?

Attavanti, même jeu, près de Scarpia.—La cantate?

Floria.—Ah! Je m'en moque pas mal de la cantate!

Scarpia.—Mais c'est impossible!

Attavanti.—Quel scandale!

Floria, redescendant pour gagner la première porte à droite.—C'est encore ça qui m'est égal, le scandale!

Attavanti.—Mais, diva!...

Scarpia.—La reine!...

Floria.—Dites à la reine que je suis malade, enrouée; que je ne peux pas chanter! Dites ce que vous voudrez. Bonsoir!...

Elle passe devant le canapé pour gagner la sortie à droite.

Scarpia, la devançant vivement de ce côté en passant derrière le canapé.—Mais c'est insensé!

Attavanti.—Elle n'en croira rien!

Floria.—Alors, dites-lui que mon amant me trompe! Elle comprendra!...

Scarpia.—Tosca! Au nom du ciel!...

Floria, prête à sortir par la droite.—Laissez-moi!...

Scarpia, lui barrant le passage devant la porte.—Alors, pardon! Ce n'est plus l'ami qui parle, mais le régent de police. Je vous arrête.

Floria,—Vous?

Scarpia.—Mon Dieu, oui!

Floria.—Et vous m'empêcherez?... Vous ferez cela? Vous, complice de la femme de cet imbécile!

Attavanti.—Hein?...

Scarpia.—Je ferai mon devoir, en vous obligeant à faire le vôtre, qui est de chanter...

Floria.—Mais, je ne peux pas! J'ai bien envie, je suis bien en état de chanter! Est-ce que je peux chanter?

Scarpia.—Mal ou bien, peu importe! mais la cantate, s'il vous plaît, la cantate!

Floria.—Ah! Dieu!

Scarpia.—Et après, sur mon honneur, je vous permets de sortir... je vous y aide!

Floria, vivement.—C'est promis?

Scarpia.—Je le jure!

Floria, prenant son cahier de musique sur le canapé.—Alors, vite! Tout de suite! Commençons!...

Scarpia.—Doucement!

Floria.—Ah! Coquine!... Et lui!... Ah! Dieu, me tromper ainsi! Est-ce possible?... Mon Dieu, est-ce possible!

Elle tombe assise et pleure.

Scarpia, derrière le dossier du canapé.—Allons, diva, courage! Remettez-vous.

Floria, assise, de même, essuyant ses yeux.—Où en sont-ils maintenant?... Dieu le sait! Ils soupent!...

Scarpia.—Peut-être!

Floria.—Ils ont fini?... Vous croyez qu'ils ont fini de souper?

Scarpia.—C'est probable!...

Floria.—Et je suis là... moi, tandis...

Scarpia, apercevant la reine qui reparaît au fond, sur le balcon.—La reine!... Allons... patience, c'est l'affaire d'un petit quart d'heure!

Floria.—Mais c'est long, un quart d'heure! C'est très long!

Elle se lève à la vue de la reine. Les musiciens s'installent à leurs pupitres.

Paisiello, à Floria qui est toujours devant le canapé.—Vous êtes prête, diva?

Floria.—Oui, oui, je suis prête! Dépêchons, dépêchons!

Les musiciens accordent leurs instruments.

Paisiello.—Si naturel, n'est-ce pas?

Floria.—Non, bémol!...

Paisiello.—Oh!

Floria, violemment.—Bémol!

Paisiello, retournant à ses musiciens.—Bémol! Bémol!

On enlève le canapé par la droite, premier plan. Reprise sur la place de la saltarelle avec chœurs, et, cette fois, fanfare. A la première attaque de l'air, les domestiques ont rapidement pris tous les sièges reportés au fond, peu à peu par les assistants eux-mêmes, et les placent en ligne, sur deux rangs, faisant face au public, devant la fenêtre du milieu et celle de droite, pour que les dames y prennent place. Un intervalle est laissé entre le mur du fond et les chaises pour les courtisans, officiers, etc. Tandis que la table du milieu, enlevée vivement, est emportée par le premier plan à gauche, ainsi que le fauteuil. La scène est donc absolument vide. Il ne reste plus que le canapé à droite. Le trône de la reine, un tabouret devant le trône, contre le mur, destiné au prince d'Aragon, et un autre tabouret, de l'autre côté, pour Frœlich. La reine entre en scène par la fenêtre de gauche, trouvant devant elle le chemin libre, et suivie par tous les assistants qui se rangent, les femmes sur deux rangs debout, devant les chaises du fond; les hommes derrière les dames: Paisiello restant en scène, hors de la barrière, ainsi que la Tosca et Scarpia. Les choristes, entrés par la porte du troisième plan de droite, se groupent devant cette porte. La reine, après quelques mots échangés avec le prince d'Aragon et Frœlich, monte sur l'estrade. Ces mouvements sont exécutés vivement, mais sans confusion. Pendant tout le temps que dure le chœur et la saltarelle, à la dernière mesure, tout le monde doit être en place. Attavanti, Trivulce, Trévilhac, Capréola, au premier plan à gauche. On ferme les fenêtres.

Floria, à mi-voix.—Allons, finira-t-elle par s'asseoir, cette reine?

Scarpia.—Plus bas, de grâce!

La reine s'assied. Toutes les dames font comme elle. Le prince d'Aragon et Frœlich prennent place sur leurs tabourets. Capréola s'incline devant la reine, qui fait un signe de consentement, et s'avançant vers Paisiello.

Floria, de même.—Enfin, ce n'est pas malheureux!

Capréola, à Paisiello.—Monsieur, vous pouvez commencer.

Paisiello, très agité.—Oui, Excellence!... (A l'orchestre.) Allons, messieurs!

Derrière Floria, à son oreille.

Floria.—Oui!

Paisiello.—Largo! Largo!

Floria.—Tu m'ennuies!

Paisiello.—Oui, charmante. (A Scarpia.) Elle a ses nerfs!

Scarpia, souriant, à droite, devant l'estrade.—Un peu.

Paisiello.—A nous, messieurs!

Il remonte aux musiciens, frappe sur le pupitre et attaque l'introduction. Floria remonte et, se plaçant en face de la reine, lui fait une grande révérence et s'apprête à chanter. Au même instant, et pendant les premiers accords, un aide de camp entre par la gauche, premier plan. Capréola va à lui et, après l'avoir entendu, dit un mot au prince d'Aragon qui parle bas à la reine tandis que Capréola remonte devant le trône en attendant les ordres. Sur un signe de la reine, il se dirige vers Paisiello et tout haut.

Capréola.—Doucement, messieurs! Suspendez, s'il vous plaît.

Paisiello, effaré.—Basta! basta!

La musique s'arrête court, Scarpia va vivement a Capréola qui lui dit tout bas: «C'est une lettre du général Mêlas!»

Floria.—Qu'est-ce encore?

Scarpia, à Floria.—Un courrier! Une lettre du général Mêlas.

Pendant ce temps, l'aide de camp remet la lettre du prince d'Aragon qui se lève et, s'inclinant, la remet à la reine.

Floria, à elle-même.—Ah! mon Dieu! Encore un retard!... Elle ne peut pas la lire plus tard sa lettre?

Scarpia, la calmant.—D'un général victorieux!... Chut! allons...

Floria hausse l'épaule et remonte vers Paisiello en tordant son mouchoir. La reine se lève, tous se lèvent. Profond silence.

Marie-Caroline.—Ceci, messieurs, vient bien à point pour le couronnement de la fête. C'est une lettre du général Mêlas qui m'envoie de nouveaux détails sur son triomphe. (Murmures de satisfaction. Marie-Caroline rompant le cachet.) Je ne veux céder à personne le plaisir de nous faire connaître ce bulletin de victoire. Je vous le lirai moi-même.

Tous font un mouvement pour se rapprocher d'elle à distance respectueuse. Vivats, acclamations, sur la place.

Attavanti, ravi.—Entendez-vous?

Scarpia, à mi-voix, au milieu.—Ils ont vu le courrier, ils applaudissent!

Marie-Caroline, qui, pendant ce temps, a déplié la lettre, la lit.—D'Alexandrie, minuit du 14 au 15 juin. (Profond silence.) Madame. A la chute du jour, l'ennemi, renforcé d'une nouvelle armée, après un combat livré dans les mêmes plaines de Marengo, pendant une grande partie de la nuit a battu nos troupes...

Elle retombe assise.

Tous, exclamations de déception.—Oh!

Marie-Caroline, dont la voir s'altère et faiblit à mesure qu'elle avance dans sa lecture....victorieuses dans la journée. En ce moment, campés sous les débris de notre armée... (Murmures de déception plus grand.) et nous délibérons sur...

Sa voix s'éteint, laissant glisser la lettre, elle s'évanouit dans son fauteuil. Les femmes l'entourent vivement pour la ranimer et la cachent au public pendant tout ce qui suit.

Scarpia, s'avançant.—Messieurs, la reine s'évanouit!... Vite... un médecin. (Mouvement, d'effarement. La foule pousse des cris de joie.) Vivat! Vivat! Victoire! Victoire!

Les chœurs et l'orchestre reprennent sur la place la saltarelle dans un mouvement enragé jusqu'au tomber du rideau.

Attavanti, effrayé, gagnant le milieu.—Imbéciles... qui applaudissent...

Trivulce.—...qui crient: «Victoire!»

Attavanti.—Faites-les donc taire!

On ouvre les fenêtres, Trivulce, Capréola, etc., bousculant les chaises, courent au balcon et font de grands gestes de silence à la foule qui crie de plus belle.

Capréola, redescendant.—Ah! oui, ils sont lancés, à présent!

Tout le monde se disperse. Les musiciens ramassent leurs instruments. Paisiello va, vient, s'agite, désespéré.

Floria, sortant de ses réflexions, à Trivulce.—Qu'est-ce que c'est, quoi? Qu'est-ce qu'ils ont tous?

Trivulce.—Vous n'avez pas écouté?

Floria.—Non, je ne sais pas! J'étais ailleurs! Une victoire?

Capréola.—Eh! non, Bonaparte nous à battus!...

Floria.—Ah! (Ravie.) Alors, on ne chante plus?

Trivulce.—Parbleu, non!

Les musiciens disparaissent avec les chœurs.

Floria, jetant au vol son cahier de musique.—Ah! Quelle chance!... Je me sauve!... (A Luciana.) Vite! mon manteau!

Luciana lui jette vivement sa plisse sur les épaules.

Capréola.—Comprend-on cet animal qui perd la bataille le matin et qui la gagne le soir!

Il remonte avec Trivulce.

Floria.—Eh bien! Je vais faire comme lui!

Elle sort par la droite.

Scarpia, seul à gauche, à l'avant-scène, avec Schiarrone. Vivement à Schiarrone.—Tes hommes en voiture... La mienne, vite, et la suivre de loin. (A Attavanti qui cause avec Trivulce tandis que Schiarrone s'élance dehors.) Allons, marquis, je vous enlève!

Attavanti, surpris.—Pour?...

Scarpia, lui prenant le bras.—La chasse!... Vous comprendrez plus tard... Dépêchons...

Il l'entraîne par la même porte que Floria.

Trévilhac, redescendant au fond, en riant aux éclats.—Non! Cette fameuse victoire qui est une défaite, c'est trop drôle!