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La troisième jeunesse de Madame Prune

Chapter 57: LI
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About This Book

A first-person narrator recounts a frosty, perilous night at sea and the ship's eventual refuge in a distant harbor, then unfolds a series of lightly comic, affectionate vignettes about travels ashore. He records day-by-day impressions of landscapes and people, portraits of women in simple garments, episodes of shipboard camaraderie, and restrained reflections on cultural encounters and the shadow of recent conflict. The work is episodic and observational, alternating dramatic natural spectacle with intimate, often whimsical sketches and anecdotal recollections that blend travel writing, personal reminiscence, and social portraiture.

En plein air, par la belle nuit douce, on nous servit du café, des liqueurs, des cigares sur une vaste estrade improvisée, recouverte de tapis européens tout neufs et de draperies clouées de frais. Au milieu de nos petites tables, un large cercle restait vide,—sans doute pour ces danseuses attendues, mais qui ne paraissaient point. La musique de notre escadre, amenée par l'amiral pour distraire un moment le vieux souverain, jouait bruyamment je ne sais quelle banalité comme les Cloches de Corneville ou la Mascotte. Et on se serait cru à quelque fête foraine, n'importe où, excepté dans le palais haut muré d'un empereur de Séoul.

Mais sitôt que finit la musiquette sautillante, un orchestre coréen, que l'on ne voyait pas, préluda sans transition. L'air s'emplit de beuglements sinistres poussés par des trompes au timbre grave, que des tam-tam en différents tons accompagnaient de leur fracas. C'était brusque, imprévu, déroutant, mais si lugubre à entendre que l'on frissonnait plutôt que d'avoir envie de sourire. Et, durant la première minute de saisissement, deux énormes tigres, sortis comme d'une trappe, avaient bondi au milieu de nous, dans le cercle vide réservé aux danseurs. Deux tigres rayés de Mongolie, beaucoup plus grands que nature, des monstres artificiels en peluche noire et jaune, mus chacun intérieurement par deux hommes dont les jambes simulaient des pattes griffues. Leurs grosses têtes rondes aux yeux louches, aux crinières en chenille de soie, étaient interprétées avec cette science du grimaçant et du féroce, avec cet art transcendant du rictus qui est spécial aux gens d'extrême Asie. L'orchestre leur jouait quelque chose de triste et de sauvage qui ne ressemblait à rien de connu, mais où l'on distinguait peu à peu d'habiles harmonies. Et eux, les deux tigres, dansaient en mesure, une danse d'ours, en dandolinant leur visage de férocité souriante.

Des acrobates parurent après, étonnamment trapus, avec des cous de taureau, leurs robes de mousseline blanche laissant transparaître les saillies de leurs muscles épais. Quand ils eurent fait des tours, ils se mirent en cercle pour chanter: des petites voix d'oiseau ou de cigale, des trilles sans fin exécutés à l'unisson avec un ensemble parfait et une virtuosité rare, sur des notes extra-hautes. De loin, cela devait ressembler au bruissement joyeux que font les insectes dans les foins, les beaux soirs d'été.—On nous apprit que c'étaient des sous-officiers de la garde, qui pour la circonstance s'étaient mis en civil.

Des serviteurs apportèrent ensuite des gerbes de pivoines artificielles, d'une grosseur invraisemblable; d'autres vinrent poser un petit arc de triomphe en carton peint;—et c'étaient les accessoires des danseuses tant désirées, qui enfin parurent...

Une douzaine de petites personnes si drôles, mièvres, pâlottes, avec des airs si pudiques dans leurs robes longues! De minuscules figures plates, des yeux bridés à ne plus pouvoir s'ouvrir, d'invraisemblables édifices de cheveux en torsade, représentant pour chacune la toison d'une douzaine de femmes normales; et des petits chapeaux bergère posés là-dessus! Quelque chose de notre XVIIIe siècle français se retrouvait dans ces atours, d'une mode infiniment plus ancienne; elles avaient un faux air de poupées Louis XVI. Jamais sous de tels aspects on n'aurait imaginé des danseuses asiatiques; mais en Corée tout est saugrenu, impossible à prévoir.

Les yeux baissés, le visage inexpressif, elles exécutèrent d'abord une sorte de pas tragique, en brandissant des coutelas dans leurs mains frêles. Ensuite, ôtant leur petit chapeau rococo, elles firent un interminable jeu, d'une puérilité niaise. L'une après l'autre, avec des gestes mous et alanguis, elles venaient jeter une balle légère qui devait traverser le gentil portique de carton par un trou percé dans la frise; lorsque la balle passait bien, les autres poupées, avec mille grâces prétentieuses, s'empressaient à planter une pivoine monstre, comme récompense, dans les faux cheveux de l'adroite petite personne; si au contraire la balle ne passait pas, la coupable était punie d'une croix noire, que l'une de ses compagnes venait lui tracer à l'encre de Chine sur la joue, avec force mignardises.

A la fin, toutes étaient barbouillées, et toutes avaient, par-dessus l'extravagant chignon, un édifice de fleurs. C'était lassant, hypnotisant, la continuelle répétition des mêmes poses maniérées et des mêmes lenteurs voulues, au son de cette musique coréenne, non plus terrible et hurlante comme tout à l'heure pour la danse des tigres, mais mystérieusement tranquille, triste sans être plaintive, comme exprimant la résignation à l'immense ennui de la vie. C'était lassant, et malgré soi on regardait, on écoutait, on subissait un peu de fascination; il y avait l'élégance dans tout cela, du rythme et de l'art lointain...

Le lendemain, nous quittâmes tous ensemble Séoul pour rejoindre l'escadre, chargés de présents par l'Empereur: quantité de paquets soigneusement enveloppés de papier de riz, et portant notre nom en coréen; pour chacun de nous, un coffret en acier niellé d'argent et un autre en marbre vert, des stores d'une finesse exquise, des pièces de rabane et des peintures sur soie blanche, signées d'artistes connus dans le pays.

*
* *

Combien de temps encore subsistera l'étrange Corée? A peine vient-elle de secouer le joug débonnaire de la Chine, voici que des menaces de tous côtés l'entourent: le Japon la convoite comme une proie facile, à portée de la main; et du côté du nord, la Russie s'approche à grands pas, à travers les steppes sibériens et les plaines de Mandchourie. Le vieil Empereur, longtemps momifié, commence de s'éveiller dans l'effarement, à se sentir de jour en jour plus enserré par la douce civilisation du genre occidental. Il veut des chemins de fer, des usines qui fument. Et vite il arme des soldats, il fait venir des fusils, des canons, toutes ces jolies choses que nous avons nous-mêmes pour tuer vite et loin.

XLI

30 juin.

Trois mois ont passé. J'ai revu l'immense Pékin de ruines et de poussière, j'ai fait ma longue chevauchée aux tombeaux des Tsin, j'ai visité l'empereur de Séoul et sa vieille cour. Maintenant, je reviens, et les voici qui reparaissent, les gentils îlots annonciateurs du Japon. Nous revenons, fatigués tous, et notre cuirassé lourd, comme s'il était fatigué lui-même, a l'air de se traîner sur les eaux chaudes et sous le ciel accablant. Les orages d'été couvent dans de grosses nuées sombres, dont le pays est comme enveloppé.

On étouffe dans la baie de madame Prune, dans le couloir de montagnes, quand nous y entrons. Mais comme tout est joli! Et puis je m'y reconnais mieux qu'à notre arrivée précédente; j'y retrouve comme il y a quinze ans le concert infini des cigales, et aussi les magnificences de la verdure de juin. Ah! la verdure annuelle, comme elle écrase de sa fraîcheur la nuance de ces arbres d'hiver, cèdres, pins ou camélias, qui régnaient seuls ici, quand nous étions venus en décembre.

Ce ne sont pas, dirait-on, les mêmes figures de matelots, bien saines et bien rondes, que le Redoutable ramène à Nagasaki; il y en a vraiment qu'on ne reconnaît plus. Notre équipage a longuement souffert, sur l'eau remuante et empestée de Takou, souffert surtout de la mauvaise chaleur et de l'enfermement, plus encore que des manœuvres pénibles et de la dépense continuelle de force. Sous le soleil de Chine, vivre six ou sept cents dans une boîte en fer où d'énormes feux de charbon restent allumés nuit et jour, entendre un éternel tapage augmenté par des résonnances de métal, recevoir de l'air qui a déjà passé par des centaines de poitrines et qu'une ventilation artificielle vous envoie à regret, respirer par des trous, être constamment baigné de sueur!... Il était temps d'arriver ici, où l'on pourra se détendre, marcher, courir, oublier.

Près de quatre heures du soir, quand je puis enfin mettre pied à terre. Dans la rue, je trouve jolies toutes les mousmés; tant de verdure et de fleurs m'enchante; après la Chine grandiose et lugubre, aux visages fermés et maussades, chacune de ces petites personnes que je regarde ici me donne envie de rire, comme ces petites maisons, ces petits bibelots et ces petits jardins.—Et on va se reposer un mois dans cette île: mon Dieu, que la vie est donc une chose amusante!

Trop tard pour aller dans la montagne d'Inamoto, qui ne m'attend point; j'irai donc d'abord remplir mes devoirs de famille, saluer madame Renoncule et mes belles-sœurs; ensuite je monterai chez ma petite amie Pluie-d'Avril,—et peut-être, qui sait, chez madame Prune, car je me sens dans l'esprit ce soir un certain tour drolatique et badin qui m'y attire.

La rue ascendante qui mène à la maisonnette de la danseuse est solitaire, comme toujours, et triste cette fois, sous le ciel orageux et sombre, avec ces touffes d'herbes, signes de délaissement, que le mois de juin a semées çà et là entre les dalles. A cette porte, là-bas, ce gros chat assis avec dignité et regardant passer les hirondelles, si je ne m'abuse, c'est bien M. Swong-san, le minois pompeusement encadré par sa fraise à la Médicis, en mousseline tuyautée, qu'une rosette attache sous le menton. Et, derrière ce châssis de papier qui vient de s'ouvrir, au premier étage, cette petite fille en robe simplette, qui se retrousse les manches, un savon à la main, pour barboter des deux bras dans une cuve de porcelaine, c'est Pluie-d'Avril, la petite fée des maisons-de-thé et des temples, vaquant aujourd'hui à de menus soins d'intérieur, comme la dernière des mousmés.

Et qu'elle est mignonne, surprise ainsi! Je ne l'avais jamais vue dans cette humble robe de coton bleu, ni ne me l'étais représentée lavant elle-même ses fines chaussettes à orteil séparé, faisant acte de ménagère économe. Pauvre petite saltimbanque, somme toute, malgré ses falbalas de métier, pauvre petite, obligée peut-être de compter beaucoup pour faire marcher le ménage à trois: elle, la vieille dame et le chat...

Vite elle veut s'habiller, un peu confuse, mettre une belle robe pour m'offrir le thé:

—Non, je t'en prie, garde ton costume d'enfant du peuple, ma petite Pluie-d'Avril; je te trouve plus réelle ainsi, et plus touchante; reste comme ça!

En montant chez madame Prune, une sorte de pressentiment m'était venu du trop galant spectacle qui pouvait m'y attendre. C'était l'heure de la baignade, que les Nippons, les soirs d'été, pratiquent sans mystère. Dans ce haut faubourg, où les mœurs sont demeurées plus simples qu'en ville, cela se passait encore au temps de Chrysanthème; des personnes sans malice, tant d'un sexe que de l'autre, se rafraîchissaient dans des cuves de bois, ou des jarres de terre cuite, posées sur les portes ou dans les jardinets, et leurs visages, émergeant de l'eau claire, témoignaient d'un innocent bien-être... Si madame Prune aussi, me disais-je, allait être dans son bain!...

Et elle y était!

Quand j'eus fait tourner le mécanisme à secret du portillon, j'aperçus dès l'abord une cuve, qui m'était depuis longtemps connue, et d'où s'échappait une nuque charmante, comme sortirait une fleur d'un bouquetier. Et la baigneuse, spirituelle et enjouée même dans les occurrences les plus prosaïques de la vie, s'amusait gracieusement toute seule à faire: «Blou, blou, blou, brrr!» en soufflant à grand bruit sous l'eau.

XLII

1er juillet

Combien c'est changé dans les sentiers de la montagne! Une folle végétation herbacée a tout envahi; elle a presque submergé les tombes, comme une innocente et fraîche marée verte, venue en silence de partout à la fois. Quand je monte aujourd'hui chez la mousmé Inamoto, sous un ciel pesant et chargé d'averses, mes pieds s'embarrassent dans les gramens, les fougères, et, le long du mur qui enferme le bois, on ne voit plus la foulée que j'avais faite.

La mousmé Inamoto, je ne me figurais pas qu'elle serait là, à m'attendre, et je me sens tout saisi d'apercevoir, au-dessus du mur gris, son front, ses deux yeux qui me regardaient venir.

—C'est moi que tu attends? Tu savais donc?

—Hier, dit-elle, quand les canons ont tiré, j'ai reconnu le grand vaisseau de guerre français. Il n'y a que le tien si grand et peint en noir.

Moi qui craignais de ne pas la retrouver, ou d'être désenchanté en la revoyant! Je crois seulement qu'elle a un peu grandi, comme les fougères de son parc, mais elle est même plus jolie, et j'aime encore davantage l'expression de ses yeux.

De nouveau nous voilà donc ensemble et à l'abri de l'autre côté du mur; installés sur la terre et les herbages, la tête pleine de choses que nous voudrions exprimer, mais obligés de nous en tenir à des mots bien simples, à des tournures bien enfantines, qui ne rendent plus rien du tout.

Et à peine suis-je assis, pan, je reçois une claque sur la main gauche, pan, une autre sur la main droite. «Qu'est-ce qui te prend, petite mousmé? Autrefois tu étais si correcte.» Ah! les moustiques... Cet hiver ils n'étaient pas nés. En une minute, sortis par centaines des épaisses verdures, les voici assemblés autour de nous comme un nuage, et c'est pour m'en débarrasser, toutes ces gifles amicales. Alors, moi aussi je lui rendrai la pareille, et pan sur ses mains, et pan sur ses bras nus, où chaque piqûre fait une grosse cloche instantanée, plus rose que l'ambre de sa chair... Avec la plupart des dames nipponnes de ma connaissance, un tel jeu dégénérerait tout de suite; avec madame Prune par exemple, je ne m'y aventurerais point; mais, avec Inamoto, cela ne risque pas d'être plus qu'un chaste enfantillage.

—Demain, dit-elle, j'apporterai deux éventails, un pour toi, un pour moi; s'éventer très fort, c'est ce qu'il y a de mieux; comme ça ils s'en vont tous.

XLIII

2 juillet.

Madame L'Ourse, elle, n'a point grandi comme la mousmé Inamoto, mais il me semble qu'elle s'est encore défraîchie et que son sourire, toujours prometteur, me montre des dents plus longues. Cependant je continue de fréquenter sa vieille petite boutique, aux poutres noircies et mangées par le temps, d'abord parce qu'elle est sur le chemin de la nécropole surplombante, presque dans son ombre, ensuite parce qu'on y trouve maintenant ces beaux lotus, qui sont incomparables dans les vieux cloisonnés de ma chambre de bord.—Je suis persuadé que certaines formes très anciennes des vases de Chine furent inventées uniquement pour les lotus.

Fleurs de juin et de juillet, fleurs de plein été, ces grands calices roses épanouis sur tous les lacs japonais. Madame Chrysanthème jadis en mettait chaque matin dans notre chambre, et leur senteur, plus encore que la guitare triste de ma belle-mère, me rappelle le temps de mon ménage de poupée,—au premier étage, au-dessus de chez M. Sucre et madame Prune.

Mais avions-nous autrefois, dans cette baie, une si énervante chaleur? Je n'en ai pas souvenance, non plus que de ces accablants ciels d'orage. On étouffe entre ces montagnes. Nos pauvres matelots fatigués ne reprennent point leur mine, loin de là; Nagasaki, en cette saison, est un mauvais séjour pour des anémiés de Chine qui doivent continuer de vivre, ici comme là-bas, dans une caisse en fer. Entre autres, on vient d'emporter à l'hôpital le fiancé breton qui m'avait confié la petite caisse de présents et la robe blanche. Quant à notre amiral, que le Japon avait miraculeusement remis lors de notre dernier voyage, voici qu'il nous inquiète de nouveau; lui qui, à la fin de l'hiver, avait retrouvé son bon air de gaîté—et ne manquait jamais, quand je rentrais à bord, de s'informer, sur différents tons impayablement graves, de la santé de madame Prune,—on ne l'entend plus plaisanter ni rire; les plis de lassitude et de souffrance ont reparu sur sa figure.

XLIV

3 juillet.

Une déception de cœur m'attendait aujourd'hui au temple du Renard, chez madame La Cigogne, à qui je m'étais fait un devoir d'aller sans plus tarder offrir mes hommages d'arrivée.

Par un temps lourd, sous ces nuées basses emplies d'orage qui ne nous quittent plus, j'avais pris les sentiers de l'ombreuse montagne. Ils étaient tout changés, comme ceux qui mènent chez Inamoto, tout envahis d'herbes folles et de longues fougères; on y rencontrait de grands papillons singuliers, qui se posaient avec des airs prétentieux sur les plus hautes tiges, comme pour se faire voir; on y respirait une humidité chaude, saturée de parfums de plantes; sous la voûte des verdures étonnamment épaissies, tout semblait tiède et mouillé; on se serait cru en pays tropical à la saison malsaine.

En arrivant là-haut, j'avais aperçu de loin madame La Cigogne, comme aux aguets, sous sa véranda qui était enguirlandée des mêmes roses qu'en hiver, toujours ces roses pâlies à l'ombre des arbres, mais plus largement épanouies en cette saison, plus nombreuses, et s'effeuillant sur le sentier, comme des fleurs qui seraient en train de mourir pour s'être trop prodiguées.

Toutefois cette dame n'avait manifesté qu'avec froideur en me voyant approcher, et s'était contentée de m'indiquer une humble place dans un coin.

Ses yeux restaient fixés, là-bas en face de nous, sur le temple ouvert où trois dames de qualité, accompagnées d'un petit garçon de quatre ans au plus, venaient de tomber en oraison, après avoir sonné le grelot de bois de mandragore suspendu à la voûte, sonné, sonné à toute volée, comme pour une communication urgente au Dieu de céans. C'étaient visiblement des personnes très cossues, appartenant à un monde où mes relations ne m'ont pas permis de me faire présenter. Face à l'autel, agenouillées et à quatre pattes, elles s'offraient à nous vues de dos, ou plutôt de bas de dos, et leurs prosternements le nez contre le plancher nous révélaient chaque fois des dessous d'une élégance on ne peut plus comme il faut. Leur enfant, juponné en poupée, semblait prier comme elles avec une conviction touchante; mais, chez lui au contraire, les dessous avaient été supprimés, à cause de la température sans doute, et, à chacun de ses plongeons, sa robe de soie se relevait pour nous montrer, avec une innocente candeur, son petit derrière.

Que pouvaient-elles bien avoir à solliciter du Dieu étrange, symbolisé sur l'autel par ces deux ou trois objets aux formes d'une simplicité si mystérieuse? Quelles conceptions particulières de la divinité tourmentaient leurs petits cerveaux, sous leurs coques de cheveux bien lustrées? Quelles angoisses de l'au-delà et de la grande énigme les retenaient tant de minutes à genoux devant ce Dieu si inattentif, si fuyant et mauvais, qu'il fallait constamment rappeler à l'ordre en claquant des mains ou en ressonnant la cloche de madragore?...

Elles se relevèrent enfin, leur dévotion finie, et ce fut un instant d'anxiété pour madame La Cigogne, qui, de plus en plus en arrêt, s'avança jusque dans le chemin. Viendraient-elles se restaurer dans l'humble maison-de-thé, les si belles dames, ou bien redescendraient-elles simplement vers Nagasaki, par le sentier de mousses et de fougères?...

Oh! joie!... Plus d'hésitation, elles venaient! Alors madame La Gigogne tomba soudain à quatre pattes, le visage extasié, murmurant à mi-voix des choses obséquieuses qui coulaient comme l'eau d'une fontaine.

Elles étaient du reste agréables à regarder venir, les visiteuses, agréables à regarder franchir le torrent, par le vieil arceau de granit tout frangé de branches retombantes. Jolies toutes trois, les yeux bridés juste à point pour imprimer à leur figure le sceau de l'extrême Asie; fines et presque sans corps, habillées de soies rares, qui tombaient en n'indiquant point de contours et dont les traînes, garnies de bourrelets, s'étalaient avec une raideur artificielle; coiffées et peintes à ravir, comme les dames que représentent les images de la bonne époque purement japonaise. La pagode ouverte, derrière elles formait un fond d'une religiosité ultra-bizarre et lointaine. Au-dessus, c'était la demi-nuit des ramures, des feuillées touffues et d'un coin de montagne qui s'enfonçait dans les grosses nuées très proches. Au-dessous, c'était la dégringolade rapide du torrent et du sentier, plongeant tous deux côte à côte dans une obscurité plus sombrement verte encore, sous des futaies plus serrées,—parmi ces roches polies, grisâtres, qui semblent des fronts ou des dos d'éléphants, vautrés dans l'épaisseur des fougères.

Elles s'avançaient doucement, les trois belles dames, avec des vagues sourires, l'âme peut-être encore en prière chez le Dieu qui règne ici. Et les gentilles cascades, enfouies sous les herbes et les scolopendres, leur jouaient une marche d'entrée calme et discrète, comme en tapotant sur des lames de verre.

A la place d'honneur elles s'assirent, et madame La Cigogne, toujours à quatre pattes, reçut de leur part une commande longue, bourrée de détails, confidentielle même, semblait-il, et entremêlée de saluts, que l'on n'en finissait pas de s'adresser et de se rendre. J'observai que l'on ne se parlait qu'en dégosarimas, ce qui est la manière la plus élégante, et ce qui consiste, comme chacun sait, à intercaler ce mot-là entre chaque verbe et sa désinence. Je n'avais jamais entendu madame La Cigogne s'exprimer avec autant de distinction, ni s'affirmer si femme du monde.

Mais qu'est-ce qu'elles avaient bien pu commander, ces dames? Madame La Cigogne, maintenant affairée, venait de se retrousser les manches, de se laver les mains à la source jaillissant du plus voisin rocher, et commençait de pétrir à pleins doigts, dans une grande cuve de porcelaine, une matière dense, lourde et noirâtre, qui semblait très résistante.

De ce pétrissage résultèrent bientôt une vingtaine de boules sombres, grosses comme des oranges; madame La Cigogne, qui les avait tant tripotées, paraissait ne plus oser les toucher du bout de l'ongle, maintenant qu'elles étaient à point; pour éviter même un frôlement, elle les servit aux dames à l'aide de bâtonnets, avec des précautions de chatte qui a peur de se brûler; et ces boules faisaient pouf, pouf, en tombant dans les assiettes, comme des choses très pesantes, comme des pelotes de mastic ou de ciment.

Après avoir grignoté quelques menues sucreries, chacune de ces femmes distinguées, avec mille grâces, avala une demi-douzaine de ces objets compacts et noirs. Des autruches en seraient mortes sur le coup. L'enfant aux dessous simplifiés en avala trois. Et, quand il s'agit de régler, ce fut un dialogue dans ce genre:

—Combien dégosarimas vous devons-nous[7]?

—C'est dégosarimas deux francs soixante quinze.

Mais bien entendu la grossière traduction que j'en donne n'est que trop impuissante à rendre le jeu des intonations adorables, tout ce que madame La Cigogne, rien que par sa façon de filer chaque syllabe, sut mettre de ménagements discrets dans la révélation de ce chiffre, et sa révérence un peu mutine, esquissée sur la fin de la phrase pour y ajouter du piquant, l'agrémenter d'un tantinet de drôlerie.

Ces dames, ne voulant pas être en reste de belles manières, offrirent alors l'une après l'autre leurs piécettes de monnaie, le petit doigt levé, imitant l'espièglerie d'un singe qui présenterait un morceau de sucre à un autre singe en faisant mine de le lui disputer par petite farce amicale...

Il n'y a qu'au Japon décidément que se pratique l'aimable et le vrai savoir vivre!

Quand les belles se furent enfin retirées, madame La Cigogne, après un long prosternement final, essaya bien de se rapprocher de moi et de m'amadouer par quelques chatteries. Mais le coup était porté. Je savais maintenant n'être pour elle qu'un de ces flirts que l'on avoue à peine devant les personnes vraiment huppées de la clientèle.

XLV

25 juillet.

Les papillons du sentier de madame La Cigogne n'étaient encore que de vulgaires insectes, comparés à celui qui paradait ce soir au-dessus du jardinet de ma belle-mère.

Dans le demi-jour habituel de la maison, nous prenions le thé de quatre heures assis sur les nattes blanches, à même le plancher, agitant négligemment des éventails, tant pour nous rafraîchir que pour intimider quelques moustiques indiscrets. Madame Prune,—car elle était là, s'étant remise à fréquenter assidûment chez madame Renoncule depuis mon retour dans le pays,—madame Prune, si sujette aux vapeurs pendant la période caniculaire, écartait d'une main les bords de son corsage afin de s'éventer l'estomac, et faisait ainsi pénétrer dans son intimité d'heureux petits souffles fripons, que toutefois la ceinture serrée à la taille empêchait pudiquement de se risquer trop bas. Trois de mes jeunes neveux, enfants de cinq ou six ans, étaient assis avec nous, bien sages et luttant contre le sommeil. Nous regardions tous, comme toujours, l'éternel paysage factice, qui est l'orgueil du logis, les arbres nains, les montagnes naines, se mirant dans la petite rivière momifiée aux surfaces ternies de poussière. Un rayon de soleil passait au-dessus de ces choses nostalgiques, sans les atteindre, une traînée lumineuse qui n'effleurait même pas la cime des rocailles verdies de moisissure, des cèdres contrefaits aux airs de vieillard, et rien, dans ce site morbide, ne laissait prévoir la visite du papillon qui nous arriva tout à coup par-dessus le mur. C'était un de ces êtres surprenants, que font éclore les végétations exotiques: des ailes découpées, extravagantes, trop larges, trop somptueuses pour le frêle corps impondérable qui avait peine à les maintenir. Cela volait gauchement et prétentieusement, jouet de la moindre brise qui d'aventure aurait soufflé; cela restait, comme avec intention, dans le rayon de soleil, qui en faisait une petite chose éclatante et lumineuse, au-dessus de ce triste décor tout entier dans l'ombre morte. Et le voisinage de ce trompe-l'œil, qu'était un tel jardin de pygmée, donnait à ce papillon tant d'importance qu'il semblait bien plus grand que nature. Il resta longtemps à papillonner pour nous, à faire le précieux et le joli, sans se poser nulle part. En d'autres pays, des enfants qui auraient vu cela se seraient mis en chasse, à coups de chapeau, pour l'attraper; mes petits neveux nippons, au contraire, ne bougèrent pas, se bornant à regarder; tout le temps, les cercles d'onyx de leurs prunelles roulèrent de droite et de gauche dans la fente étroite des paupières, afin de suivre ce vol qui les captivait; sans doute emmagasinaient-ils dans leur cervelle des documents pour composer plus tard ces dessins, ces peintures où les Japonais excellent à rendre, en les exagérant, les attitudes des insectes et la grâce des fleurs.

Quand le papillon eut assez paradé devant nous, il s'en alla, pour amuser ailleurs d'autres yeux. Et jamais je n'avais si bien compris qu'il y a d'innocents petits êtres purement décoratifs, créés pour le seul charme de leur coloris ou de leur forme... Mais alors, tant qu'à faire, pourquoi ne les avoir pas inventés plus jolis encore? A côté de quelques papillons ou scarabées un peu merveilleux, pourquoi ces milliers d'autres, ternes et insignifiants, qui sont là comme des essais bons à détruire?

Rien n'est déroutant pour l'âme comme d'apercevoir, dans les choses de la création, un indice de tâtonnement ou d'impuissance. Et plus encore, d'y surprendre la preuve d'une pensée, d'une ruse, d'un calcul indéniables, mais en même temps naïfs, maladroits et à vue courte. Ainsi, entre mille exemples, les épines à la tige des roses semblent bien témoigner que, des millénaires peut-être avant la création de l'homme, on avait prévu la main humaine, seule capable d'être tentée de cueillir. Mais alors pourquoi n'avoir pas su prévoir aussi le couteau ou les ciseaux, qui viendraient plus tard déjouer ce puéril moyen de défense?...

Ma belle-mère, après le départ du papillon, avait retiré de l'étui de soie rouge sa longue guitare, qui maintenant me charme ou m'angoisse. Les cordes commencèrent à gémir quelque chose comme un hymne à l'inconnu. Et les prunelles d'onyx des trois enfants, qui n'avaient plus à regarder que le jardin vide, s'immobilisèrent de nouveau; mais ils ne s'endormaient plus; leurs jeunes cervelles félines, sournoises et sans doute supérieurement lucides, s'intéressaient à l'énigme des sons, se sentaient en éveil et captivées, sans pouvoir bien définir...

De tous les mystères au milieu desquels notre vie passe, étonnée et inquiète, sans jamais rien comprendre, celui de la musique est, je crois, l'un de ceux qui doivent nous confondre le plus: que telle suite ou tel assemblage de notes,—à peine différent de tel autre qui n'est que banal,—puisse nous peindre des époques, des races, des contrées de la terre ou d'ailleurs; nous apporter les tristesses, les effrois d'on ne sait quelles existences futures, ou peut-être déjà vécues depuis des siècles sans nombre; nous donner (comme par exemple certains fragments de Bach ou de César Franck) la vision et presque l'assurance d'une survie céleste; ou bien encore (comme ce que me chante la guitare de cette femme), nous faire entrevoir les dessous féroces, épeurants et à jamais inassimilables, de toute japonerie...

XLVI

RAPATRIEMENT DE ZOUAVES

Août.

«Amiral,

»Je reçois votre dépêche et viens de la communiquer à notre bataillon; il a poussé un hourra en votre honneur.

»Vous ne vous étiez pas trompé, le salut de notre drapeau était le salut de la 2e brigade à nos frères de la flotte qui, après nous avoir si bien tracé notre devoir au début de la campagne, ont ensuite pendant des mois accepté la charge lourde, pénible et ingrate d'assurer notre bien-être.

»Mais, dans l'esprit de tous, ce salut devait aussi et surtout aller à vous, amiral, dont nous avons senti vibrer l'ardent amour de la patrie, à vous que nous aimons tous et que aurions été heureux de servir... Etc.

»LE COLONEL ***
»Commandant le *** régiment de marche.»

Quand j'ai relu cette lettre toute militaire, toute simple et vibrante aussi, que notre cher amiral a gardée parmi ses papiers de souvenir, la scène de ce départ de zouaves s'évoque soudainement à ma mémoire.

Un cadre sinistre, extra lointain: le golfe de Petchili. Une mer inerte, sous la lourdeur d'un ciel incolore qui semblait couver de la fatigue et de la fièvre. Et là tout à coup, dans l'atmosphère sourde, au milieu du silence accablé, une clameur magnifique et jeune; quelques centaines de naïfs enfants de France, donnant de la voix éperdument, tandis que s'inclinaient sous leurs yeux, pour un adieu grandiose, ces loques sublimes qui s'appellent des drapeaux.

Ceux qui criaient ainsi à pleine poitrine étaient des matelots et des zouaves. Les zouaves s'en retournaient vers leur village natal, ou vers leur seconde patrie algérienne. Les matelots, eux, restaient; pendant de longs mois indéterminés, leur exil devait durer encore. Et cela se passait, ces hourras et cet adieu, au fond d'un golfe étouffant de la mer Jaune, à la saison des orages de juillet, pendant l'horrible canicule chinoise. Notre Redoutable—tandis que son équipage, pour une minute, se grisait ainsi de juvénile enthousiasme—languissait immobile, semblait mort, entre les eaux couleur de boue et le ciel plombé; et, comme chaque jour, ses murailles de fer condensaient la chaleur mouillée où s'anémiaient à la longue les robustes santés et pâlissaient les pauvres figures de vingt ans. Au contraire, le paquebot plus léger, qui allait emporter ce millier de zouaves, évoluait en ce moment avec un air d'aisance sur la mer amollie; il manœuvrait de façon à passer à poupe de notre cuirassé énorme, pour ce salut que doivent à l'amiral ceux qui ont fini et qui vont partir.

Nous connaissions de longue date ces zouaves-là, et une sorte de fraternité particulière les unissait à nos hommes. C'est nous qui, l'année précédente, les avions installés, au pied de la Grande Muraille, dans le fort chinois où ils avaient habité durant l'hiver; c'est nous ensuite qui avions assuré leur ravitaillement et leurs communications avec le reste du monde, dans ce recoin perdu. Quand enfin quelques-uns des leurs étaient tombés sous les balles russes, nous étions venus assister aux funérailles, notre amiral lui-même conduisant le deuil—un cortège que je revois encore, sous les nuages blêmes d'un matin de novembre, aux premiers frissons de l'automne, pendant que s'effeuillaient sur nous les tristes saules de la Chine... Et, en reconnaissance de cela et de mille choses, leur bataillon s'appelait «le bataillon de l'amiral Pottier».

Maintenant l'heure sonnait pour eux de quitter l'affreux Empire jaune. A part une vingtaine, qui dormaient en terre d'exil, dans le petit cimetière improvisé de Ning-Haï, ils s'en retournaient vers l'Europe. Nos matelots, toute la nuit d'avant, sur une mer remuée et dangereuse, avaient peiné pour embarquer leurs munitions, leurs bagages,—et ils avaient fait cela avec l'abnégation habituelle, sans un murmure, sans se demander: «Pourquoi s'en vont-ils, les zouaves; pourquoi s'en vont-ils, tous les soldats, tandis qu'il n'est pas question de retour pour nous, les marins, fatalement voués, de par les conditions mêmes de cette campagne très spéciale, aux besognes obscures et aux épuisantes fatigues?...»

Donc, le paquebot qui portait «le bataillon de l'amiral Pottier» s'approchait tranquillement du Redoutable, tous les zouaves sur le pont, en rangs serrés, tournant vers nous des centaines de têtes brunies, coiffés du bonnet écarlate. C'était au déclin d'un soleil qu'on ne voyait pas, mais qui diffusait de mauvaises lueurs rougeâtres dans le ciel épais et sur la mer boueuse; le cercle de l'horizon restait imprécis, perdu dans les vapeurs de ces orages qui menaçaient toujours, sans fondre jamais; et, çà et là, de monstrueuses fumées noires, comme des haleines de volcan, soufflées par des navires de guerre, complétaient la laideur lugubre des aspects qui nous furent familiers durant plusieurs mois dans le golfe de Takou.

Cependant on avait fait monter tous nos matelots pour regarder partir les zouaves. Et quand, en leur honneur, la musique du Redoutable entonna la Marseillaise, on vit d'abord, sur ce paquebot qui s'approchait, les centaines de bonnets rouges tomber, d'un même mouvement d'ensemble, découvrant le velours des cheveux ras sur les têtes brunes ou blondes; ensuite s'élevèrent les habituelles clameurs: «Vivent les marins! Vive l'amiral!»—les matelots répondant: «Vivent les zouaves!»

Au commandement, ou au sifflet des maîtres de manœuvre, ces immenses cris étaient réglés, de manière qu'ils partaient à l'unisson et que les paroles s'entendaient claires. Et le beau fracas de ces voix d'hommes couvrait le bruit des tambours et des cuivres, ébranlait chaque fois l'air morne, pendant que s'abaissaient et se relevaient lentement, pour un salut, les pavillons des deux navires, leurs larges étamines tricolores, éclatantes ce soir-là sur les nuances tristes de la mer et du ciel.

Mais, comme encore cela ne dépassait pas le cérémonial coutumier des départs, le commandant des zouaves improvisa une chose qui ne s'était jamais vue: en passant à l'arrière du cuirassé, sous la galerie où se tenait notre amiral, faire déployer le drapeau du bataillon, son drapeau d'Afrique et l'incliner devant lui.

Alors, à cette apparition, qu'on n'attendait pas, du vieux fétiche aux trois couleurs, les hourras plus formidables s'élevèrent à nouveau des mille poitrines de ces exilés,—venus ici, dans ce golfe morose, sacrifier sans une plainte des années de jeunesse et risquer d'y mourir.

Et tout cela, c'était de la beauté, de la vie: enthousiasme des jeunes, des braves, des simples, pour des idées simples aussi, mais superbement généreuses,—et sans doute éternelles, malgré l'effort d'une secte moderne pour les détruire...

Les cris finissaient et le silence retombait à peine, quand je fus averti par un timonier que l'amiral me demandait sur sa galerie:

—Je voulais savoir, me dit-il, si vous étiez sur le pont, si vous aviez assisté à ça... N'est-ce pas, c'était beau?...

Et, tandis qu'il continuait de saluer en souriant le bateau des zouaves qui s'éloignait, je vis que ses yeux s'étaient voilés de larmes.

Il fut vite diminué à notre vue, leur paquebot, toute petite chose en fuite, traînant sa fumée noire vers les lointains de ce néant sans contours et de nuance neutre qui était la mer. Cela semblait invraisemblable que ce petit rien, noyé dans du vide infini, dût un jour atteindre la France, car on la sentait ce soir à des distances qui donnaient le vertige, derrière tant de continents et de mers; on savait cependant qu'au bout d'un mois, de cinq ou six semaines, cela arriverait; alors quelques-uns de ces matelots, qui criaient si joyeusement tout à l'heure, regardaient maintenant là-bas, au fond des grisailles du soir, la disparition de cet atome de paquebot, avec une expression de figure changée et, dans les yeux, une tristesse d'enfant.

XLVII

23 septembre.

Vers le milieu de juillet, le Redoutable avait quitté Nagasaki, pour retourner en Chine, à Takou, son poste de souffrance. Ensuite, après deux mois de pénibles travaux, le rembarquement du corps expéditionnaire étant terminé, nous avons fait route vers le nord du Japon, afin que tout l'équipage pût respirer un peu d'air froid et salubre, avant de redescendre du côté de la Cochinchine, si énervante et chaude.

Et aujourd'hui, nous avons mouillé devant Yokohama, par un de ces temps frais qui rendent la vie aux anémiés. Nous aurions cependant préféré Nagasaki, mais il n'en est plus question dans le programme de cet hiver, et il faut sans doute en faire notre deuil, nous ne le reverrons plus.

Yokohama, il y quinze ans, c'était déjà la ville la plus européanisée du Japon. Et depuis, le bienfaisant progrès y a marché si vite, que c'est à n'y plus rien reconnaître. Dans les rues, que des fils électriques enveloppent à présent comme les mailles sans fin d'une immense toile d'araignée, quelle mascarade à faire pitié! Chapeaux melons de tous les styles, petits complets couleur puce ou couleur queue de rat, tous les vieux stocks de costumes invendables en Europe, déversés à bouche que veux-tu sur ces seigneurs, qui naguère encore se drapaient de soie. De vastes comptoirs modernes, où se liquident à la grosse, pour être exportés en Amérique, des imitations, des déformations truquées de ces objets d'art, trop maniérés à mon goût, mais singuliers et gracieux, que les Japonais jadis composaient avec tant de patience et de rêverie.

Des soldats, partout des soldats, des régiments en manœuvre, en parade; tout à la guerre.

Pour comble, au tournant d'une rue, me voici dépisté, interviewé, tout vif et en anglais, par un journaliste à figure jaune, qui porte jaquette et haut-de-forme... Alors, non, je rentre à bord, ne voulant plus rien savoir de ce Japon-là!...

XLVIII

5 octobre.

Et j'ai tenu rigueur à cette ville et à ses entours jusqu'au départ.

Quelques-uns de mes camarades sont allés visiter le grand arsenal voisin; ils y ont trouvé un empressement, des nuages de fumée noire comme au bord de la Tamise, et sont revenus stupéfaits de la quantité de navires et de machines de guerre que l'on y prépare fiévreusement nuit et jour.

D'autres sont allés à Tokio pour accompagner notre amiral à une réception de Leurs Majestés nipponnes. Dans les rues, ils ont croisé des bandes d'étudiants, qui manifestaient contre l'étranger, et l'un deux, renversé de son pousse-pousse par malveillance, s'est fracturé le bras. Ils ont vu l'Impératrice, sous la forme aujourd'hui d'une toute petite bonne femme, habillée à Paris par quelque bon faiseur, élégante encore malgré ce déguisement, demeurée jolie, même presque jeune sous son masque de plâtre, et conservant toujours cet air qu'elle avait jadis, cet air de déesse offensée de ce qu'on ose la regarder.

Mais combien je préfère ne l'avoir point revue, et en rester sur l'exquise image première: cette Impératrice Printemps, au milieu de ses jardins, environnée de chrysanthèmes fous, et dans des atours jamais vus, ne ressemblant à aucune créature terrestre.

Donc, je n'ai plus remis pied à terre, dans ce néo-Japon, tant qu'a duré notre escale.

Maintenant nous redescendons vers le sud, tout doucement, par la mer Intérieure, et ce soir, à la nuit tombante, nous venons de mouiller pour deux jours devant Miyasima, l'île sacrée, que régissent des lois spéciales et étranges. Elle nous apparaît en ce moment, cette île, comme un lieu de mystère qui ne veut pas se laisser trop voir. Ce doit être un bloc de hautes montagnes tapissées de forêts, mais nous en apercevons tout juste la base délicieusement verte, la partie qui touche aux plages et à la mer; tout le reste nous est dissimulé par des nuages gardiens et jaloux, qui pour un peu descendraient traîner jusque sur les eaux.

Contre toute attente, il paraît décidé que nous nous arrêterons deux ou trois semaines à Nagasaki en passant, pour des réparations au navire, et c'est presque une fête, de revoir tout ce gentil monde féminin, dans cette baie si jolie. Là au moins, tant de recoins du passé persistent encore! Et nous emplirons une dernière fois nos yeux, nos mémoires de mille choses finissantes, qui s'évanouiront demain, pour faire place à la plus vulgaire laideur.

Car enfin ce Japon n'avait pour lui que sa grâce et le charme incomparable de ses lieux d'adoration. Une fois tout cela évanoui, au souffle du bienfaisant «progrès», qu'y restera-t-il? Le peuple le plus laid de la Terre, physiquement parlant. Et un peuple agité, querelleur, bouffi d'orgueil, envieux du bien d'autrui, maniant, avec une cruauté et une adresse de singe, ces machines et ces explosifs dont nous avons eu l'inqualifiable imprévoyance de lui livrer les secrets. Un tout petit peuple qui sera, au milieu de la grande famille jaune, le ferment de haine contre nos races blanches, l'excitateur des tueries et des invasions futures.

XLIX

Dimanche, 6 octobre.

Vraiment ces Japonais parfois vous confondent, vous forcent d'admirer tout à coup sans réserve, par quelque pure et idéale conception d'art; alors on oublie pour un temps leurs ridicules, leur saugrenuité, leur vaniteuse outrecuidance; ils vous tiennent sous le charme.

Par exemple, cette île sacrée de Miyasima, ce refuge édénique où il n'est pas permis de tuer une bête, ni d'abattre un arbre, où nul n'a le droit de naître ni de mourir!... Aucun lieu du monde ne lui est comparable, et les hommes qui, dans les temps, ont imaginé de la préserver par de telles lois, étaient des rêveurs merveilleux.

Depuis hier, depuis que nous sommes venus jeter l'ancre en face, le même ciel bas et obscur ne cesse de peser sur l'île sainte; il nous la dissimule en partie, il nous dérobe toutes ses forêts d'en haut, comme ferait un voile posé sur un sanctuaire, et cela ajoute encore à l'impression qu'elle cause: on dirait qu'elle communique par le faîte avec le Dieu des nuages.

Une petite pluie chaude, qui mouille à peine et qui semble parfumée aux essences de plantes forestières, commence de tomber, quand je me dirige aujourd'hui en baleinière vers la tranquille plage de cette Miyasima. Et je vois d'abord des vieux temples, pour mieux dire des vieux portiques de temples qui s'avancent jusque dans l'eau, des portiques religieux, posés sur pilotis et reflétés dans cette petite mer enclose, qui n'a jamais de bien sérieuses fureurs. Je vois un village aussi; mais il n'a pas l'air vrai, tant les maisonnettes y sont gentiment arrangées parmi des jardinets de plantes rares; on croirait un village sans utilité, inventé et bâti pour le seul plaisir des yeux. Et au-dessus, tout de suite l'épaisse verdure commence, l'inviolable forêt séculaire, qui va se perdre dans les nuées grises...

Une île d'où l'on a voulu bannir toute souffrance, même pour les bêtes, même pour les arbres, et où nul n'a le droit de naître ni de mourir!... Quand quelqu'un est malade, quand une femme est près d'être mère, vite, on l'emmène en jonque, dans l'une des grandes îles d'alentour, qui sont terres de douleur comme le reste du monde. Mais ici, non, pas de plaintes, pas de cris, pas de deuils. Et paix aussi, sécurité pour les oiseaux de l'air, pour les daims et les biches de la forêt...

Me voici descendu sur la grève au sable fin, et des verdures m'environnent de toutes parts, d'humides verdures qui voisinent, au-dessus de ma tête, avec le ciel bas, et plongent bientôt dans le mystère des nuages. De chaque côté de la rue ombreuse qui se présente à moi, s'ouvrent des maisons-de-thé. Elles alternent avec de mignonnes boutiques à l'usage des pèlerins, qui affluent ici de tous les points de l'archipel nippon; on y vend des petits dieux, des petits emblèmes, sculptés dans le bois de quelque arbre,—mort de sa belle mort bien entendu, sans quoi on ne l'aurait point coupé.

Une route vient ensuite, et me conduit à la baie proche, qui joue un peu le rôle du tabernacle, dans cet immense lieu d'adoration qu'est l'île entière. Une route empreinte de tant de sérénité recueillie, qu'on s'étonne d'y rencontrer quelques passants, quelques Nippons pareils à ceux d'ailleurs, quelques mousmés qui sourient, tout comme sur une route banale. Du côté de la mer, elle est bordée par une file de petits édicules religieux, en granit, qui se succèdent comme les balustres d'une rampe,—toujours ces mêmes petits édicules au toit cornu, d'une forme inchangeable depuis les plus vieux temps, et qui, d'un bout à l'autre du Japon, annoncent l'approche des temples ou des nécropoles, éveillent pour les initiés le sentiment de l'inconnu ou de la mort. Du côté de la montagne, on est dominé par les ramures qui se penchent, les fougères qui retombent; des arbres dont on ne sait plus l'âge étendent des branches trop longues et fatiguées, que l'on a pieusement soutenues avec des béquilles de bois ou de pierre; des cycas, qui seraient hauts comme des dattiers d'Afrique, mais qui s'inclinent, se courbent de vieillesse, ont des supports en bambou, des suspentes en cordes tressées, pour prolonger le plus possible leurs existences indéfinies. Et de vagues sentiers montent verticalement à travers ce royaume des plantes, vont se perdre dans les obscurités d'en haut, parmi les futaies trop épaisses, parmi les pluies, les orages toujours suspendus;—sentiers, ou peut-être simples foulées de ces bêtes de la forêt, qui sont innocentes, ici, et auxquelles personne ne fait de mal.

De temples, à proprement parler il n'y en a point; c'est l'île qui est le temple, et, comme je disais, c'est la baie qui est le tabernacle. Pour la fermer aux profanes, cette baie de la grande sérénité ombreuse, des portiques religieux à plusieurs arceaux en gardent l'entrée, s'avancent comme d'imposantes et muettes sentinelles, assez loin dans la mer; ils sont très élevés, très purs de style ancien, avec des parties qui commencent à crouler par vétusté, surtout vers la base, où ils reçoivent l'éternelle caresse humide de Benten, déesse de céans. Au-dessus de leur image éternellement renversée, qui les allonge de moitié, ils paraissent immenses, et trop sveltes pour être bien réels.

On peut, si l'on veut, contourner la baie; mais le chemin des pèlerins la traverse sur un pont sacré, que soutiennent des pilotis et que recouvre dans toute sa longueur une toiture en planches de cèdre. De chaque côté de cette voie légère, en équilibre sur l'eau calme, les emblèmes et les peintures mythologiques se succèdent comme pour les stations d'une sorte de chemin de croix; il y en a d'un archaïsme à donner le frisson; on y voit surtout Benten, la pâle et mince déesse de la mer, entourée de ses longs cheveux comme des ruissellements d'une eau marine.

Continuant de suivre la ligne des grèves, je rencontre une étroite prairie à l'herbe de velours, resserrée entre la plage et la montagne à pic avec son manteau de verdure. Un hameau de pêcheurs est là, d'une tranquillité paradisiaque, entouré d'altéas à fleurs roses. Devant la porte de leurs cabanes, les hommes demi-nus, aux musculatures superbes, raccommodent leurs filets: on dirait une scène de l'âge d'or. (Seuls les poissons ne bénéficient point de la trêve générale; on les attrape et on les mange. Ils constituent d'ailleurs la principale nourriture des Japonais, qui ne sauraient s'en passer.)

Plus loin, une source jaillit dans un bassin naturel, et voici une troupe de biches, avec leurs faons, qui descendent de la forêt pour y boire. Par crainte de les effaroucher, j'avais d'abord ralenti le pas, mais je comprends bientôt qu'elles n'ont aucune frayeur. Et même, l'instant d'après, nous nous trouvons cheminer ensemble dans le même sentier d'ombre, elles si près de moi que je sens leur souffle sur ma main.

Le soir, quand je reviens, par la baie que gardent les grands portiques dans l'eau, autre compagnie de biches encore, qui s'amuse à traverser le frêle pont sacré, entre les images de dieux ou de déesses. Et, arrivées au bout, les voilà prises d'une soudaine fantaisie de vitesse, où la peur certainement n'entre pour rien; elles filent alors comme le vent, puis disparaissent dans les sentiers de la montagne surplombante, et bientôt sans doute dans les nuages proches,—où quelque divinité d'ici a dû les appeler.

L

Lundi, 7 octobre.

Nous repartons ce matin sans avoir aperçu le sommet de l'île aux forêts,—le dôme, pourrait-on dire, de cet immense temple vert,—car le même rideau de nuées persiste à l'envelopper. Et bientôt disparaît l'abrupt rivage si magnifiquement tapissé de verdure; disparaissent les portiques religieux, en sentinelle aux abords, avec leurs longs reflets dans l'eau.

Nous nous en allons tranquillement sur cette mer Intérieure, qui est comme un lac immense, aux rives heureuses. Les grandes jonques anciennes, qui ont des voiles pareilles à des stores drapés, circulent encore en tous sens, poussées aujourd'hui par une brise très douce, d'une tiédeur d'été. Çà et là, au fond des gentilles baies, on aperçoit les villages proprets, aux maisonnettes en planches de cèdre, avec toujours, pour les protéger, quelque vieille pagode perchée au-dessus, dans un recoin d'ombre et de grands arbres. De loin en loin, un château de Samouraïs: forteresse aux murailles blanches, avec donjon noir,—quelqu'un de ces donjons à la chinoise qui ont plusieurs étages de toitures et qui donnent tout de suite la note d'extrême Asie. Et, dans ce Japon, les cultures n'enlaidissent pas comme chez nous la campagne; les champs, les rizières sont des milliers de petites terrasses superposées; au flanc des coteaux, on dirait, dans le lointain, d'innombrables hachures vertes.

C'est déjà, pour un peuple, un rare privilège et un gage de durée, d'être peuple insulaire; mais surtout c'est une chance unique, d'avoir une mer intérieure, une mer à soi tout seul où l'on peut en sécurité absolue ouvrir ses arsenaux, promener ses escadres.

LI

Jeudi, 10 octobre.

Avant de sortir ce matin de la mer Intérieure, nous nous étions arrêtés, les derniers jours, dans quelques villages des bords; villages tous pareils, où semblait régner la même activité physique, et la même tranquillité dans les esprits. Des petits ports encombrés de jonques de pêche et où l'on sentait l'acre odeur de la saumure. Des maisons tout en fine et délicate menuiserie, d'une propreté idéale, gardant l'éclat du bois neuf. Une population alerte et vigoureuse, singulièrement différente de celle des villes, bronzée à l'air marin, bâtie en force, en épaisseur, avec un sang vermeil aux joues. Des hommes nus comme des antiques, souvent admirables, dans leur taille trapue, leur musculature excessive, ressemblant à des réductions de l'hercule Farnèse. A vrai dire, des femmes sans grâce, malgré leur teint de santé et leurs cheveux bien lisses; trop solides, trop courtaudes, avec de grosses mains rouges. Et d'innombrables petits enfants, des petits enfants partout, emplissant les sentiers, s'amusant dans le sable, s'asseyant par rangées sur le bord des jonques comme des brochettes de moineaux. Ce peuple ne tardera pas à étouffer dans ses îles, et fatalement il lui faudra se déverser autre part.

Dans les campagnes, en s'éloignant de la rive, même population laborieuse et râblée; ce n'est plus à la pêche, ici, que se dépense la vigueur des hommes; c'est aux travaux de cette terre japonaise, dont chaque parcelle est utilisée avec sollicitude. Les milliers de rizières en terrasses, qu'on apercevait du large, sont entretenues fraîches par des réseaux sans fin de petits conduits en bambou, de petits ruisselets ingénieux; tout cela a dû coûter déjà une somme de travail énorme, et atteste les patiences héréditaires de plusieurs générations d'agriculteurs aux infatigables bras.

C'est dans ces champs tranquilles que le Mikado compte trouver, quand l'heure sera venue, des réserves pour ses armées. Et ils feront d'étonnants soldats, ces petits paysans extra-musculeux, au front large, bas et obstiné, au regard oblique de matou, sobres de père en fils depuis les origines, sans nervosité et par suite sans frisson devant la coulée du sang rouge, n'ayant d'ailleurs que deux rêves, que deux cultes, celui de leur sol natal et celui de leurs humbles ancêtres.

Ils étaient des privilégiés et des heureux de ce monde, ces paysans-là, jusqu'au jour où l'affolement contagieux, qu'on est convenu d'appeler le progrès, a fait son apparition dans leur pays. Mais à présent voici l'alcool qui s'infiltre au milieu de leurs calmes villages; voici les impôts écrasants et augmentés chaque année, pour payer les nouveaux canons, les nouveaux cuirassés, toutes les infernales machines; déjà ils se plaignent de ne pouvoir plus vivre. Et bientôt on les enverra, par milliers et centaines de milliers, joncher de leurs cadavres ces plaines de Mandchourie, où doit se dérouler la guerre inévitable et prochaine... Pauvres petits paysans japonais!...

Donc, nous avons quitté aujourd'hui dans la matinée ce délicieux lac du vieux temps qu'est la mer Intérieure. Et ce soir, à nuit close, nous sommes revenus mouiller dans la baie aux mille lumières, devant la ville de madame Prune,—autant dire chez nous, car à la longue, il n'y a pas à dire, nous nous sentons presque des gens de Nagasaki.

Une bonne nouvelle nous attendait du reste à l'arrivée, une dépêche annonçant que le Redoutable rentrera en France au mois de janvier prochain, après ses vingt mois de campagne. Et tout le monde, officiers et matelots, s'est endormi dans la joie.

LII

Mardi, 15 octobre.

Après beaucoup de tergiversations, de contre-ordres, nous voici cependant de retour dans ce Nagasaki, que je ne pensais plus jamais revoir: je me dis cela, dès ce matin au réveil, et, d'avance, je m'en amuse tant! Au moins trois semaines à y rester, et pendant la plus délicieuse saison de l'année, les jardinets pleins de fleurs, le tiède soleil d'octobre mûrissant les mandarines et les kakis d'or, du haut d'un ciel tout le temps bleu.

Mon empressement joyeux à m'habiller pour aller courir est comme un regain de ce que j'éprouvais, tout enfant, chaque fois que je venais d'arriver chez mes cousins du Midi, où se passaient mes vacances; je ne tenais pas en place, le premier matin, dans ma hâte d'aller rejoindre mes petits camarades de l'autre été, d'aller revoir des coins de bois où l'on avait fait tant de jeux, des coins de vignes où l'on avait tant ri aux vendanges d'antan...

Je me retrouve tel aujourd'hui, ou peu s'en faut, ce qui prouve décidément que le Japon possède encore un charme d'unique et ensorcelante drôlerie. Vite une embarcation, ensuite un pousse-pousse rapide, et je suis enfin dans les gentilles rues, cueillant au passage des révérences de petites amies quelconques, mousmés, guéchas, marchandes de bibelots, qui rient sous le soleil, au milieu d'une fête générale de couleurs et de lumière.

La boutique de madame L'Ourse éclate de loin, comme un énorme et frais bouquet sur fond sombre; tout son étalage est de roses roses et de chrysanthèmes jaunes. En face, les soubassements énormes de la nécropole et des temples, murs ou rochers primitifs, ont des garnitures, comme des volants de dentelles vertes, en capillaires, avec çà et là des grappes de campanules qui retombent.

C'est chez la mousmé Inamoto que je me rends d'abord, il va sans dire.

Pour être aperçu d'elle qui ne m'attend point, il faut me risquer jusque dans la cour de la pagode où elle demeure, et me poster au guet, derrière le tronc d'un cèdre de cinq cents ans. Jamais je n'avais fait une station si longue, caché et observant tout, dans ce lieu vénérable où vit Inamoto, ce lieu où son âme s'est formée, singulière et tellement respectueuse de tous les antiques symboles d'ici. L'herbe pousse entre les larges dalles de cette cour, où les fidèles ne doivent plus beaucoup venir; des cycas se dressent au milieu, sur des tiges géantes, et l'arbre qui m'abrite étend des branches horizontales étonnamment longues, qui se seraient brisées depuis un siècle si des béquilles ne les soutenaient de place en place. On est environné de terrasses qui supportent des bouddhas en granit et des tombes: on est dominé par toute la masse de la montagne emplie de sépultures. Juste devant moi, il y a le vieux temple de cèdre, jadis colorié, doré, laqué, aujourd'hui tout vermoulu et couleur de poussière; de chaque côté de la porte close, les deux gardiens du seuil, enfermés dans des cages comme des bêtes dangereuses, dardent depuis des âges leurs gros yeux féroces, et maintiennent leur geste de furie.

Je veille comme un trappeur en forêt. Au Japon, rien de bien terrible ne peut se passer, je le sais bien; mais je regretterais tant de lui causer le moindre ennui, à la pauvre petite innocente que je suis venu troubler!... Personne... Aucun bruit, que celui de la chute légère des feuilles d'octobre. Et tant de calme autour de moi, tant de calme que l'attitude de ces deux forcenés dans leur cage ne s'explique plus... Ce silence commence de m'inquiéter. Est-ce que tout serait abandonné alentour, et ma petite amie envolée...

Avec un gémissement de vieille ferrure, la porte du temple enfin s'ouvre, et c'est Inamoto elle-même qui paraît, en robe simplette, les manches retroussées, un balai à la main, poussant les feuilles mortes en jonchée sur les marches. Oh! si jolie, entre les deux grimaces atroces des divinités du seuil, qui grincent les dents derrière leurs barreaux!

Un brusque nuage rose apparaît sur ses joues; en moins d'une seconde, elle a jeté son balai à terre, baissé l'une après l'autre ses deux manches pagodes, pour courir vers moi, dans un élan d'enfantine et franche amitié...

Mais comme elle m'étonne de n'avoir pas peur, elle si craintive d'ordinaire!...

C'est que je suis tombé, paraît-il, à un moment choisi comme à miracle: ses petits frères, à l'école; sa servante, en ville; son père, qui ne sort jamais, jamais, parti depuis un instant pour conduire à sa dernière demeure un ami bonze. Verrouillé, le grand portail en bas, par où quelque pèlerin aurait pu venir. Donc c'est la sécurité complète et nous sommes chez nous.

De l'île sacrée, j'ai apporté pour elle une petite déesse de la mer, en ivoire, qu'elle cache dans sa robe. Et elle rit, de son joli rire de mousmé, qui n'est pas banal comme celui des autres; elle rit parce qu'elle est contente, émue, parce qu'elle est jeune, parce que le soleil est clair, le temps limpide et berceur.

—Veux-tu venir voir notre temple? propose-t-elle.

Et nous pénétrons dans le vieux sanctuaire obscur, empli de symboles agités, de formes contournées, de gestes menaçants qui s'ébauchent dans l'ombre. Un peu de paix seulement vers le fond, où des lotus d'or, dans de grands vases, s'étalent et se penchent avec une grâce de fleurs naturelles, devant une sorte de tabernacle voilé d'ancien brocart. Mais sur les côtés, des dieux de taille humaine, rangés contre les murs, gesticulent avec fureur. Et, au plafond, embusqués entre les solives, des êtres vagues, moitié reptile, moitié racine ou viscère, nous regardent avec de gros yeux louches.

—Veux-tu venir voir ma maison? dit-elle ensuite.

Et j'entre, après m'être poliment déchaussé, dans un logis centenaire, mais propre et blanc, où la nudité des parois et l'élégance d'un vase de bronze, empli de fleurs, témoignent de la distinction des hôtes. L'autel des ancêtres, en laque rouge et or, très enfumé par l'encens, est encore fort beau, et très longues sont les généalogies inscrites sur les saintes tablettes.

Épouvantée tout à coup, comme de quelque sacrilège commis en me montrant cela, ma petite amie me regarde, au fond des yeux, avec une interrogation ardente.—Mais non, mes yeux à moi n'expriment rien d'ironique, du respect au contraire, et je ne souris pas. Alors, sa jeune conscience aussitôt se calme; elle m'ouvre des coffrets en forme d'armoire, enfermant chacun une divinité dorée qu'elle vénère.

Bientôt l'heure d'aller ouvrir le portail en bas de la cour, à cause des petits frères qui vont rentrer de l'école. Et elle me reconduit, par le sentier vertical aux marches de terre, jusqu'à la jungle murée, là-haut, où se donnaient nos rendez-vous autrefois, et d'où je m'en irai par escalade comme j'étais venu.

Ainsi nous nous retrouvons ensemble, dans ce même bois, qui nous réunira encore presque chaque soir pendant au moins trois semaines,—quand j'avais si bien cru que c'était fini, qu'entre nous était tombé le rideau de plomb d'une séparation sans retour, sans lettres possibles, aggravé d'immédiat et éternel silence...

—Quel dommage, me dit une heure plus tard mademoiselle Pluie-d'Avril, assise sur les nattes blanches de son logis, avec M. Swong dans les bras,—quel dommage que tu ne sois pas venu tout droit chez nous ce matin!... Ma grand'mère t'aurait indiqué... Tu serais allé vite à la pagode du Cheval de Jade, où il y avait une grande fête et des danses religieuses; nous y étions presque toutes, les meilleures danseuses de Nagasaki, et moi je me tenais en haut, comme sur un nuage; je faisais le rôle d'une déesse, et je lançais des flèches d'or. Mais, ajoute-t-elle, demain après-midi, tu m'entends bien, c'est la fête des guéchas et des maïkos; ça ne se fait qu'une fois l'an; nous sortirons toutes en beau costume, par groupes, sous des dais magnifiques, et nous représenterons des scènes de l'histoire, sur des estrades que l'on nous aura préparées dans les rues. Ne va pas manquer ça, au moins!

En approchant de chez madame Renoncule, je faisais de louables efforts pour être ému. C'est que, vraisemblablement, j'allais y rencontrer les époux Pinson, ma belle-mère m'ayant annoncé autrefois qu'ils viendraient avec l'automne s'installer auprès d'elle.

Frais superflus, inutile dérangement de cœur: à la suite d'un pèlerinage efficace à certain temple, très recommandé pour les cas rebelles comme le sien, madame Chrysanthème, après quatorze ans de mariage stérile, s'était tout à coup sentie dans une position intéressante très avancée, qui n'avait pas permis de songer à un plus long voyage.—Et ce n'est pas sans une teinte d'orgueil maternel que madame Renoncule me fait part de telles espérances.

Allons, le sort en est jeté, nous ne nous reverrons point. Après tout, c'est plus correct ainsi. Et puis, il faut savoir se mettre à la place de son prochain: M. Pinson n'aurait-il pas éprouvé quelque gêne à m'être présenté?

Mon Dieu, qu'est-ce qu'il se passe donc chez madame Prune? Ce n'est pas le même incident que chez madame Chrysanthème, les suites d'un pèlerinage trop efficace?... Non, vraiment je me refuse à le croire... Cependant je vois sortir de chez elle un médecin; puis deux commères affairées qui ont des visages de circonstance. Et je presse le pas, très perplexe.

L'aimable femme est étendue sur un matelas léger; les formes, dissimulées par un fton,—qui est une couverture avec deux trous garnis de manches pour passer les bras.—La tête, qui repose sur un petit chevalet en bois d'ébène, me paraît plutôt engraissée, mais avec je ne sais quoi de calmé, de moins provocateur dans le regard. Et je m'étonne surtout du peu d'émotion que paraît causer ma présence.

Deux dames agenouillées s'occupent à lui faire avaler une prière, écrite sur papier de riz qu'elles pétrissent en boule, comme une pilule. Et debout se tient une personne que je n'avais pas vue depuis quinze ans, mais qui certes me reconnaît, et qu'un grain de beauté sur la narine gauche me permet aussi d'identifier au premier coup d'œil: mademoiselle Dédé, l'ancienne servante du ménage Sucre et Prune, devenue aujourd'hui une imposante matrone, un peu marquée, mais agréable encore.

Avec un sourire spécial, gros de confidences intimes, mademoiselle Dédé, qui a vu mon émoi, me donne d'abord à entendre que ce n'est rien de grave.

Dans le jardin où elle me reconduit ensuite,—car je ne prolonge pas davantage une entrevue qui semble à peine plaire,—elle m'explique comment madame Prune, après une jeunesse interminable, vient de traverser enfin, et victorieusement du reste, certaine crise, certain tournant de la vie par où les autres femmes passent toutes, mais en général nombre d'années plus tôt.

Elle me conte aussi qu'elle-même, Dédé-San, après avoir consacré quatorze années de sa jeunesse à l'une des maisons les mieux fréquentées du Yochivara, se voit aujourd'hui revenue de tant d'illusions, de tant et tant qu'elle a résolu de se retirer, avec son petit pécule, sous l'égide indulgente de madame Prune.

LIII

Mercredi, 16 octobre.

—Ne va pas manquer cela, au moins! m'avait dit hier mademoiselle Pluie-d'Avril, en me parlant de la fête d'aujourd'hui.

Et le beau soleil de une heure me trouve à flâner, dans les rues par où les petites fées doivent passer.

Un premier dais, là-bas, s'avance lentement, suivi d'un cortège de curieux. Il est rond et semble une immense ombrelle plate. Au-dessus tremble une folle végétation de lotus roses, plus grands que nature. Il est très nettement cerclé par un large bourrelet de velours funéraire, où se reconnaît le goût de ce peuple pour la couleur noire et aussi pour la précision des contours. Un seul homme porte péniblement l'édifice, par une hampe centrale, comme serait le manche d'un parasol. Et des draperies de brocart d'or, qui retombent en rideaux à demi fermés, laissent entrevoir là-dessous cinq ou six dames nobles d'autrefois, ayant bien douze ans chacune: des figures qui paraissent encore plus enfantines, encadrées par de si solennelles perruques,—et peintes, et attifées avec quel art stupéfiant et lointain!... Mais je ne connais personne dans ce petit monde. Passons.

Un quart d'heure après, rencontre d'un nouveau dais, cerclé de velours noir comme le précédent, mais au-dessus duquel des branches d'érable à feuilles rouges, en place des lotus, simulent une broussaille de forêt. On me sourit là dedans; deux ou trois des invraisemblables petites bonnes femmes, aperçues entre les rideaux de brocart, me disent bonjour: danseuses, que j'ai vaguement connues dans quelque maison-de-thé. Mais ce n'est pas ce que je cherche. Passons encore!

Troisième dais qui apparaît dans le lointain, avec aussi son bourrelet noir. Il est surmonté, celui-là, d'un cerisier en fleurs, chaque rameau tout neigeux de frais pétales blancs; un cerisier si bien imité qu'il apporte presque une impression de printemps frileux au milieu de ce tiède automne. C'est du reste le dais le plus riche, et aussi le plus suivi: derrière, cheminent une centaine d'enfants, mouskos[8] ou mousmés, qui viennent sans doute de s'échapper de l'école, car ils ont encore sur le dos leur carton et leurs livres... Oh! mais qu'est-ce qu'il y a là-dessous, quels étranges petits êtres?... Des petits guerriers d'autrefois, armés de pied en cap, portant beau et farouche, mais lilliputiens, et paraissant plus comiques encore auprès du solide garçon qui tient à l'épaule la hampe du dais somptueux.

Et un de ces petits personnages, qui ressemble au chat botté, passe entre les rideaux sa tête casquée, pour me faire signe, et encore signe, avec une singulière insistance.—Est-ce possible? Pluie-d'Avril!... Pluie-d'Avril en samouraï à deux sabres! Non, jamais je ne l'avais vue si étonnante et si drôle; une cuirasse, toute une armure, un casque et des cornes; sur le minois, des traits au pinceau pour donner l'air terrible qu'ont les guerriers des vieilles images, et, par je ne sais quel procédé spécial, des sourcils remontés jusqu'au milieu du front. Auprès d'elle, son amie Matsuko, en samouraï également, la figure aussi peinturlurée dans le genre féroce, et les sourcils changés de place. Et puis trois ou quatre nobles douairières, dans les douze ou treize ans, fort blasonnées, avec des robes à traîne.

Cette fois, je fais cortège, bien entendu.

A certain carrefour, le mieux fréquenté de la ville, une estrade était dressée, sur laquelle tous ces petits guignols exquis prennent place avec dignité.

Alors commence une scène historique de haute allure. Pluie-d'Avril, qui a le premier rôle et brandit son sabre en beaux gestes du tragédie, déclame tout le temps sur sa plus grosse voix de moumoutte en colère. Une voix qu'elle tire on ne sait comment du fond de son gosier menu. Une voix qui, parfois, tourne, se dérobe en son de petite flûte, en fausset de petit enfant,—et c'est alors qu'elle est le plus adorablement impayable, ma sérieuse tragédienne.