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La Tulipe Noire

Chapter 1: II
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About This Book

The narrative intertwines political turmoil and personal obsession as a devoted bulb grower is wrongfully implicated in plots that bring imprisonment and public violence upon him and his circle. Amid factional rage and legal cruelty, a young woman connected to the jailer tends both the condemned man's fragile botanical experiment and an emerging bond between them. Rivalry, deceit, and ambition menace the pursuit of an unprecedented dark-hued tulip, while episodes shift between charged public scenes, intimate care in confinement, and painstaking horticultural devotion. The story examines innocence, loyalty, and the costs of aesthetic ambition under the pressures of political vengeance.

The Project Gutenberg eBook of La Tulipe Noire

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Title: La Tulipe Noire

Author: Alexandre Dumas

Auguste Maquet

Release date: September 1, 1999 [eBook #1910]
Most recently updated: June 20, 2015

Language: French

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TULIPE NOIRE ***

This Etext is in French, the English version is Etext #965

La Tulipe Noire
Alexandre Dumas (PŠre) (1802-1870)

Text entered by Penelope Papangelis
Proofread by Maurice M. Mizrahi

This is an abridged version. An English summary, preceded and followed by "——————", is supplied where substantial original French text has been removed. French special characters (accented letters, etc.) were entered as DOS upper-ASCII characters.

=========================================================================

I

Les deux frŠres

Le 20 ao–t 1672, la ville de la Haye, si vivante, si blanche, si coquette que l'on dirait que tous les jours sont des dimanches, la ville de la Haye, avec son parc ombreux, avec ses grands arbres inclin‚s sur ses maisons gothiques, la ville de la Haye gonflait toutes ses artŠres d'un flot noir et rouge de citoyens press‚s, haletants, inquiets,—lesquels couraient, le couteau … la ceinture, le mousquet sur l'‚paule ou le bƒton … la main, vers le Buytenhoff, formidable prison o—, depuis l'accusation d'assassinat port‚e contre lui par le chirugien Tyckelaer, languissait Corneille de Witt, frŠre de l'ex-grand pensionnaire de Hollande.

——————— Holland had reestablished the stadtholderate under the leadership of William of Orange. The former chiefs of the republic, Jean and Corneille de Witt, unjustly accused of betraying their country to France, had been forced to resign and sentenced to perpetual banishment. Corneille de Witt had also been falsely accused of planning to assassinate William of Orange, and had been thrown into prison and tortured. When the story opens Corneille is still in prison, awaiting his brother Jean, who is to accompany him into exile. The Orange party wished the death of the de Witts and had stirred up the populace, which was kept from breaking into the prison only by state troops under the command of Tilly. ———————-

—Mort aux traŒtres! cria la compagnie des bourgeois exasp‚r‚e.

—Bah! vous dites toujours la mˆme chose, grommela l'officier, c'est fatigant!

Et il reprit son poste en tˆte de la troupe, tandis que le tumulte allait en augmentant autour du Buytenhoff.

Et cependant le peuple ‚chauff‚ ne savait pas qu'au moment mˆme o— il flairait le sang d'une de ses victimes, l'autre passait … cent pas de la place derriŠre les groupes et les cavaliers pour se rendre au Buytenhoff.

En effet, Jean de Witt venait de descendre de carrosse avec un domestique et traversait tranquillement … pied l'avant-cour qui pr‚cŠde la prison.

Il s'‚tait nomm‚ au concierge, qui du reste le connaissait, en
disant:
—Bonjour, Gryphus, je viens chercher pour l'emmener hors de la ville
mon frŠre Corneille de Witt condamn‚, comme tu sais, au bannissement.

Et le concierge, espŠce d'ours dress‚ … ouvrir et … fermer la porte de la prison, l'avait salu‚ et laiss‚ entrer dans l'‚difice, dont les portes s'‚taient referm‚es sur lui.

A dix pas de l…, il avait rencontr‚ une belle jeune fille de dix-sept … dix-huit ans, en costume de Frisonne, qui lui avait fait une charmante r‚v‚rence; et il lui avait dit en lui passant la main sous le menton:

—Bonjour, bonne et belle Rosa; comment va mon frŠre?
—Oh! monsieur Jean, avait r‚pondu la jeune fille, ce n'est pas le
mal qu'on lui a fait que je crains pour lui: le mal qu'on lui a fait
est pass‚.
—Que crains-tu donc, la belle fille?
—Je crains le mal qu'on veut lui faire, monsieur Jean.
—Ah! oui, dit de Witt, ce peuple, n'est-ce pas?
—L'entendez-vous?
—Il est, en effet, fort ‚mu; mais quand il nous verra, comme nous ne
lui avons jamais fait que du bien, peut-ˆtre se calmera-t-il.
—Ce n'est malheureusement pas une raison, murmura la jeune fille en
s'‚loignant pour ob‚ir … un signe imp‚ratif que lui avait fait son
pŠre.
—Non, mon enfant, non; c'est vrai ce que tu dis l….

Puis continuant son chemin: —Voil…, murmura-t-il, une petite fille qui ne sait probablement pas lire et qui par cons‚quent n'a rien lu, et qui vient de r‚sumer l'histoire du monde dans un mot. Et toujours aussi calme, mais plus m‚lancolique qu'en entrant, l'ex-grand pensionnaire continua de s'acheminer vers la chambre de son frŠre.

————- The mob pressed upon the soldiers, but was forced back. Tilly declared that he had been ordered to protect the prison, and that he would do so, unless the order was revoked. The populace then started for the council hall to force the deputies to countermand the order. ————

Jean de Witt ‚tait arriv‚ … la porte de la chambre o— gisait sur un matelas son frŠre Corneille, auquel le fiscal avait, comme nous l'avons dit, fait appliquer la torture pr‚paratoire.

L'arrˆt du bannissement ‚tait venu, qui avait rendu inutile l'application de la torture extraordinaire. Corneille, ‚tendu sur son lit, les poignets bris‚s, les doigts bris‚s, n'ayant rien avou‚ d'un crime qu'il n'avait pas commis, venait de respirer enfin, aprŠs trois jours de souffrances, en apprenant que les juges dont il attendait la mort avaient bien voulu ne le condamner qu'au bannissement.

La porte s'ouvrit, Jean entra, et d'un pas empress‚ vint au lit du prisonnier, qui tendit ses bras meurtris et ses mains envelopp‚es de linge vers ce glorieux frŠre qu'il avait r‚ussi … d‚passer, non pas dans les services rendus au pays, mais dans la haine que lui portaient les Hollandais.

Jean baisa tendrement son frŠre sur le front, et reposa doucement sur le matelas ses mains malades.

—Corneille, mon pauvre frŠre, dit-il, vous souffrez beaucoup, n'est-ce pas? —Je ne souffre plus, mon frŠre, puisque je vous vois. —Oh! mon pauvre cher Corneille, alors, … votre d‚faut, c'est moi qui souffre de vous voir ainsi, je vous en r‚ponds. —Aussi, ai-je plus pens‚ … vous qu'… moi-mˆme, et tandis qu'ils me torturaient, je n'ai song‚ … me plaindre qu'une fois pour dire: Pauvre frŠre! Mais te voil…, oublions tout. Tu viens me chercher, n'est-ce pas? —Oui. —Je suis gu‚ri; aidez-moi … me lever, mon frŠre, et vous verrez comme je marche bien. —Vous n'aurez pas longtemps … marcher, mon ami, car j'ai mon carrosse au vivier, derriŠre les pistoliers de Tilly. —Les pistoliers de Tilly? Pourquoi donc sont-ils au vivier? —Ah! c'est que l'on suppose, dit le grand pensionnaire avec ce sourire de physionomie triste qui lui ‚tait habituel, que les gens de la Haye voudront vous voir partir, et l'on craint un peu de tumulte. —Du tumulte? reprit Corneille en fixant son regard sur son frŠre embarrass‚; du tumulte? —Oui, Corneille. —Alors, c'est cela que j'entendais tout … l'heure, fit le prisonnier comme se parlant … lui-mˆme. Puis revenant … son frŠre: —Il y a du monde sur le Buytenhoff, n'est-ce pas? dit-il. —Oui, mon frŠre. —Mais alors, pour venir ici… —Eh bien? —Comment vous a-t-on laiss‚ passer? —Vous savez bien que nous ne sommes guŠre aim‚s, Corneille, fit le grand pensionnaire avec une amertume m‚lancolique. J'ai pris les rues ‚cart‚es. En ce moment, le bruit monta plus furieux de la place … la prison. Tilly dialoguait avec la garde bourgeoise. —Oh! oh! fit Corneille, vous ˆtes un bien grand pilote, Jean; mais je ne sais si vous tirerez votre frŠre du Buytenhoff. —Avec l'aide de Dieu, Corneille, nous y tƒcherons du moins, r‚pondit Jean; mais d'abord un mot. —Dites.

Les clameurs montent de nouveau.

—Oh! oh! continua Corneille, comme ces gens sont en colŠre! Est-ce contre vous? est-ce contre moi? —Je crois que c'est contre tous deux, Corneille. Je vous disais donc, mon frŠre, que ce que les orangistes nous reprochent au milieu de leurs sottes calomnies, c'est d'avoir n‚goci‚ avec la France. —Les niais! —Si l'on trouvait en ce moment-ci notre correspondance avec monsieur de Louvois, si bon pilote que je sois, je ne sauverais point d'esquif si frˆle qui va porter les de Witt et leur fortune hors de la Hollande. Cette correspondance, qui prouverait … des gens honnˆtes combien j'aime mon pays et quels sacrifices j'offrais de faire personnellement pour sa libert‚, pour sa gloire, cette correspondance nous perdrait auprŠs des orangistes, nos vainqueurs. Aussi, cher Corneille, j'aime … croire que vous l'avez br–l‚e avant de quitter Dordrecht. —Mon frŠre, reprit Corneille, votre correspondance avec monsieur de Louvois prouve que vous avez ‚t‚ dans les derniers temps le plus grand, le plus g‚n‚reux et le plus habile citoyen des sept Provinces Unies. J'aime la gloire de mon pays; j'aime votre gloire surtout, mon frŠre, et je me suis bien gard‚ de br–ler cette correspondance. —Alors nous sommes perdus pour cette vie terrestre, dit tranquillement l'ex-grand pensionnaire en s'approchant de la fenˆtre. —Non, bien au contraire, Jean, et nous aurons … la fois le salut du corps et la r‚surrection de la popularit‚. —Qu'avez-vous donc fait de ces lettres, alors? —Je les ai confi‚es … Corn‚lius van Baerle, mon filleul, que vous connaissez et qui demeure … Dordrecht. —Oh! le pauvre gar‡on, ce cher et na‹f enfant! ce savant qui, chose rare, sait tant de choses et ne pense qu'aux fleurs qui saluent Dieu, et qu'… Dieu qui fait naŒtre les fleurs! Vous l'avez charg‚ de ce d‚p“t mortel; mais il est perdu, mon frŠre, ce pauvre cher Corn‚lius! —Perdu? —Oui, car il sera fort ou il sera faible. S'il est fort, il se vantera de nous; s'il est faible, il aura peur de notre intimit‚; s'il est fort, il criera le secret; s'il est faible, il le laissera prendre. Dans l'un et l'autre cas, Corneille, il est donc perdu et nous aussi. Ainsi donc, mon frŠre, fuyons vite, s'il en est temps encore.

Corneille se souleva sur son lit et, prenant la main de son frŠre, qui tr‚ssaillit au contact des linges:

—Est-ce que je ne connais pas mon filleul? dit-il; est-ce que je n'ai pas appris … lire chaque pens‚e dans la tˆte de van Baerle, chaque sentiment dans son ƒme? Tu me demandes s'il est faible, tu me demandes s'il est fort? Il n'est ni l'un ni l'autre, mais qu'importe ce qu'il soit! Le principal est qu'il gardera le secret attendu que ce secret, il ne le connait mˆme pas. Jean se retourna surpris. —Oh! continua Corneille avec son doux sourire, je vous le r‚pŠte, mon frŠre, van Baerle ignore la nature et la valeur du d‚p“t que je lui ai confi‚. —Vite alors! s'‚cria Jean, puisqu'il en est temps encore, faisons-lui passer l'ordre de br–ler la liasse. —Par qui faire passer cet ordre? —Par mon serviteur Craeke, qui devait nous accompagner … cheval et qui est entr‚ avec moi dans la prison pour vous aider … descendre l'escalier. —R‚fl‚chissez avant de br–ler ces titres glorieux, Jean. —Je r‚fl‚chis qu'avant tout, mon brave Corneille, il faut que les frŠres de Witt sauvent leur vie pour sauver leur renomm‚e. Nous morts, qui nous d‚fendra, Corneille? Qui nous aura seulement compris? —Vous croyez donc qu'ils nous tueraient s'ils trouvaient ces papiers?

Jean, sans r‚pondre … son frŠre, ‚tendit la main vers le Buytenhoff, d'o— s'‚lan‡aient en ce moment des bouff‚es de clameurs f‚roces.

—Oui, oui, dit Corneille, j'entends bien ces clameurs, mais ces clameurs, que disent-elles?

Jean ouvrit la fenˆtre.

—Mort aux traŒtres! hurlait la populace.
—Entendez-vous maintenant, Corneille?
—Et les traŒtres, c'est nous! dit le prisonnier en levant ces yeux
au ciel et en haussant ces ‚paules.
—C'est nous, r‚peta Jean de Witt.
—O— est Craeke?
—A la porte de votre chambre, je pr‚sume.
—Faites-le entrer, alors.
—Jean ouvrit la porte; le fidŠle serviteur attendait en effet sur le
seuil.
—Venez, Craeke, et retenez bien ce que mon frŠre va vous dire.
—Oh! non, il ne suffit pas de dire, Jean; il faut que j'‚crive,
malheureusement.
—Et pourquoi cela?
—Parce que van Baerle ne rendra pas ce d‚p“t ou ne le br–lera pas
sans un ordre pr‚cis.
—Mais pourrez-vous ‚crire, mon cher ami? demanda Jean, … l'aspect de
ces pauvres mains toutes br–l‚es et toutes meurtries.
—Oh! si j'avais plume et encre, vous verriez! dit Corneille.
—Voici un crayon, au moins.
—Avez-vous du papier? car on ne m'a rien laiss‚ ici.
—Cette Bible. D‚chirez-en la premiŠre feuille.
—Bien.
—Mais votre ‚criture sera illisible.
—Allons donc! dit Corneille en regardant son frŠre. Ces doigts qui
ont r‚sist‚ aux mŠches du bourreau, cette volont‚ qui a dompt‚ la
douleur, vont s'unir d'un commun effort, et, soyez tranquille, mon
frŠre, la ligne sera trac‚e sans un seul tremblement.

Et en effet, Corneille prit le crayon et ‚crivit. Alors on put voir sous le linge blanc transparaŒtre les gouttes de sang que la pression des doigts sur le crayon chassait des chairs ouvertes. La sueur ruisselait des tempes du grand pensionnaire. Corneille ‚crivit:

"Cher filleul, Br–le le d‚p“t que je t'ai confi‚, br–le-le sans le regarder, sans l'ouvrir, afin qu'il te demeure inconnu … toi-mˆme. Les secrets du genre de celui qu'il contient tuent les d‚positaires. Br–le, et tu auras sauv‚ Jean et Corneille. Adieu et aime-moi. Corneille de Witt. 20 ao–t 1672."

Jean, les larmes aux yeux, essuya une goutte de ce noble sang qui avait tach‚ la feuille, la remit … Craeke avec une derniŠre recommandation, et revint … Corneille, que la souffrance venait de pƒlir encore, et qui semblait prŠs de s'‚vanouir.

—Maintenant, dit-il, quand ce brave Craeke aura fait entendre son ancien sifflet de contre-maŒtre, c'est qu'il sera hors des groupes, de l'autre c“t‚ du vivier… Alors nous partirons … notre tour.

Cinq minutes ne s'‚taient pas ‚coul‚es, qu'un long et vigoureux coup de sifflet per‡a les d“mes de feuillage noir des ormes et domina les clameurs du Buytenhoff. Jean leva ses bras au ciel pour le remercier.

—Et maintenant, dit-il, partons, Corneille.

II

Rosa

———————- The mob extorted from the deputies the order to withdraw the troops and brought it in triumph to Tilly. ———————-

Il le prit avec stupeur, jeta dessus un regard rapide, et tout haut:

—Ceux qui ont sign‚ cet ordre, dit-il, sont les v‚ritables bourreaux de monsieur Corneille de Witt. Quant … moi, je ne voudrais pas pour mes deux mains avoir ‚crit une seule lettre de cet ordre infƒme. Et repoussant du pommeau de son ‚p‚e l'homme qui voulait le lui r‚prendre:

—Un moment, dit-il, un ‚crit comme celui-l… est d'importance et se garde.

Il plia le papier et le mit avec soin dans la poche de son justaucorps. Puis se retournant vers sa troupe:

—Cavaliers de Tilly, cria-t-il, file … droite!

Puis … demi-voix, et cependant de fa‡on … ce que ses paroles ne fussent pas perdues pour tout le monde:

—Et maintenant, ‚gorgeurs, dit-il, faites votre oeuvre.

Un cri furieux compos‚ de toutes les haines avides et de toutes les joies f‚roces accueillit ce d‚part. Les cavaliers d‚filaient lentement. Le comte resta derriŠre, faisant face jusqu'au dernier moment … la populace.

Comme on voit, Jean de Witt ne s'‚tait pas exag‚r‚ le danger quand, aidant son frŠre … se lever, il le pressait de partir. Corneille descendit donc, appuy‚ au bras de l'ex-grand pensionnaire, l'escalier qui conduisait dans la cour. Au bas de l'escalier, il trouva la belle Rosa toute tremblante.

—Oh! monsieur Jean, dit celle-ci, quel malheur! —Qu'y a-t-il donc, mon enfant? demanda de Witt. —Il y a que l'on dit qu'ils sont all‚s chercher au Hoogstraet l'ordre qui doit ‚loigner les cavaliers du comte de Tilly. —Oh! oh! fit Jean. En effet, ma fille, si les cavaliers s'en vont, la position est mauvaise pour nous. —Aussi, si j'avais un conseil … vous donner…dit la jeune fille toute tremblante. —Donne, mon enfant. —Eh bien! monsieur Jean, je ne sortirais point par la grande rue. —Et pourquoi cela, puisque les cavaliers de Tilly sont toujours … leur poste? —Oui, mais tant qu'il ne sera pas revoqu‚, cet ordre est de rester devant la prison. —Sans doute. —En avez-vous un pour qu'il vous accompagne jusque hors de la ville? —Non. —Eh bien! du moment o— vous allez avoir d‚pass‚ les premiers cavaliers vous tomberez aux mains du peuple. —Mais la garde bourgeoise? —Oh! la garde bourgeoise, c'est la plus enrag‚e. —Que faire, alors? —A votre place, monsieur Jean, continua timidement la jeune fille, je sortirais par la poterne. L'ouverture donne sur une rrue d‚serte, car tout le monde est dans la grande rue, attendant … l'entr‚e principale, et je gagnerais celle des portes de la ville par laquelle vous voulez sortir. —Mais mon frŠre ne pourra marcher, dit Jean. —J'essaierai, r‚pondit Corneille avec une expression de fermet‚ sublime. —Mais n'avez-vous pas votre voiture? demanda la jeune fille. —La voiture est l…, au seuil de la grande porte. —Non, r‚pondit la jeune fille. J'ai pens‚ que votre cocher ‚tait un homme d‚vou‚, et je lui ai dit d'aller vous attendre … la poterne. Les deux frŠres se regardŠrent avec attendrissement, et leur double regard, lui apportant toute l'expression de leur reconnaissance, se concentra sur la jeune fille. —Maintenant, dit le grand pensionnaire, reste … savoir si Gryphus voudra bien nous ouvrir cette porte. —Oh! non, dit Rosa, il ne voudra pas. —Eh bien! alors? —Alors, j'ai pr‚vu son refus, et tout … l'heure, tandis qu'il causait par la fenˆtre de la ge“le avec un pistolier, j'ai pris la clef au trousseau. —Et tu l'as, cette clef? —La voici, monsieur Jean. —Mon enfant, dit Corneille, je n'ai rien … te donner en ‚change du service que tu me rends, except‚ la Bible que tu trouveras dans ma chambre: c'est le dernier pr‚sent d'un honnˆte homme; j'espŠre qu'il te portera bonheur. —Merci, monsieur Corneille, elle ne me quittera jamais, r‚pondit la jeune fille. Puis … elle-mˆme et en soupirant: —Quel malheur que je ne sache pas lire! dit-elle. —Voice les clameurs qui redoublent, ma fille, dit Jean; je crois qu'il n'y a pas un instant … perdre. —Venez donc, dit la belle Frisonne, et par un couloir int‚rieur, elle conduisit les deux frŠres au c“t‚ oppos‚ de la prison.

Toujours guid‚s par Rosa, ils descendirent un escalier d'une douzaine de marches, traversŠrent une petite cour, et la porte cintr‚e s'‚tant ouverte, ils se retrouvŠrent de l'autre c“t‚ de la prison dans la rue d‚serte, en face de la voiture qui les attendait, le marchepied abaiss‚.

—Eh! vite, vite, vite, mes maŒtres, les entendez-vous? cria le cocher tout effar‚.

Mais aprŠs avoir fait monter Corneille le premier, le grand pensionnaire se retourna vers la jeune fille.

—Adieu, mon enfant, dit-il; tout ce que nous pourrions te dire ne t'exprimerait que faiblement notre reconnaissance. Nous te recommandons … Dieu, qui se souviendra, j'espŠre, que tu viens de sauver la vie de deux hommes.

Rosa prit la main qui lui tendait le grand pensionnaire et la baisa respectueusement.

—Allez, dit-elle, allez, on dirait qu'ils enfoncent la porte.

Jean de Witt monta pr‚cipitamment, prit place prŠs de son frŠre, et ferma le mantelet de la voiture en criant:

—Au Tol-Hek!

Le Tol-Hek ‚tait la grille qui fermait la porte conduisant au petit port de Schweningen, dans lequel un petit bƒtiment atttendait les deux frŠres.

La voiture partit au galop de deux vigoureux chevaux flamands et emporta les fugitifs. Rosa les suivit jusqu'… ce qu'ils eussent tourn‚ l'angle de la rue. Alors elle rentra fermer la porte derriŠre elle et jeta la clef dans un puits.

———————- The infuriated mob broke into the Buytenhoff and searched the cells. ———————

III

LES MASSACREURS

Les rugissements de la foule ‚clataient comme un tonnerre, car il lui ‚tait bien d‚montr‚ que Corn‚lius de Witt n'‚tait plus dans la prison. En effet, Corneille et Jean avaient pris la grande rue qui conduit au Tol-Hek, tout en recommandant au cocher de ralentir le pas de ses chevaux pour que le passage de leur carrosse n'‚veillƒt aucun soup‡on. Mais arriv‚ au milieu de cette rue, quand il vit de loin la grille, le cocher n‚gligea tout pr‚caution et mit le carrosse au galop.

Tout … coup il s'arrˆta.

—Qu'y a-t-il? demanda Jean en passant la tˆte par la portiŠre.

—Oh! mes maŒtres, s'‚cria le cocher, il y a …

La terreur ‚touffait la voix du brave homme.

—Voyons, achŠve, dit le grand pensionnaire.
—Il y a que la grille est ferm‚e.
—Comment! la grille est ferm‚e? Ce n'est pas l'habitude de fermer la
grille pendant le jour.
—Voyez plut“t.

Jean de Witt se pencha en dehors de la voiture et vit en effet la grille ferm‚e.

—Va toujours, dit Jean, j'ai sur moi l'ordre de commutation, le portier ouvrira.

La voiture reprit sa course, mais on sentait que le cocher ne poussait plus ses chevaux avec la mˆme confiance. Puis en sortant sa tˆte par la portiŠre, Jean de Witt avait ‚t‚ vu et reconnu par un brasseur qui poussa un cri de surprise, et courut aprŠs deux autres hommes qui couraient devant lui. Au bout de cent pas il les rejoignit et leur parla; les trois hommes s'arrˆtŠrent, regardant s'‚loigner la voiture, mais encore peu s–rs de ceux qu'elle renfermait. La voiture, pendant ce temps, arrivait au Tol-Hek.

—Ouvrez! cria le cocher.
—Ouvrir, dit le portier paraissant sur le seuil de sa maison,
ouvrir, et avec quoi?
—Avec la clef, parbleu! dit le cocher.
—Avec la clef, oui; mais il faudrait l'avoir pour cela.
—Comment! vous n'avez pas la clef de la porte? demanda le cocher.
—Non.
—Qu'en avez-vous donc fait?
—Dame! on me l'a prise.
—Qui cela?
—Quelqu'un qui probablement tenait … ce que personne ne sortit de la
ville.
—Mon ami, dit le grand pensionnaire sortant la tˆte de la voiture et
risquant le tout pour le tout, mon ami, c'est pour moi Jean de Witt
et pour mon frŠre Corneille, que j'emmŠne en exil.
—Oh! monsieur de Witt, je suis au d‚sespoir, dit le portier se
pr‚cipitant vers la voiture, mais sur l'honneur, la clef m'a ‚t‚
prise.
—Quand cela?
—Ce matin.
—Par qui?
—Par un jeune homme de vingt-deux ans, pƒle et maigre.
—Et pourquoi la lui avez-vous remise?
—Parce qu'il avait un ordre sign‚ et scell‚.
—De qui?
—Mais de messieurs de l'h“tel de ville.
—Allons, dit tranquillement Corneille, il paraŒt que bien d‚cid‚ment
nous sommes perdus.
—Sais-tu si la mˆme pr‚caution a ‚t‚ prise partout?
—Je ne sais.
—Allons, dit Jean au cocher, Dieu ordonne … l'homme de faire tout ce
qu'il peut pour conserver sa vie; gagne une autre porte.
—Ah! dit le portier, voyez-vous l…-bas?
—Passe au galop … travers ce groupe, cria Jean au cocher, et prends
la rue … gauche; c'est notre seul espoir.

Le groupe dont parlait Jean avait eu pour noyau les trois hommes que nous avons vus suivre des yeux la voiture, et qui depuis ce temps et pendant que Jean parlementait avec le portier s'‚tait grossi de sept ou huit nouveaux individus. Ces nouveaux arrivants avaient ‚videmment des intentions hostiles … l'endroit du carrosse. Aussi, voyant les chevaux venir sur eux au grand galop, se mirent-ils en travers de la rue en agitant leurs bras arm‚s de bƒtons et criant:

—Arrˆte! arrˆte!

La voiture et les hommes se heurtŠrent enfin. Les frŠres de Witt ne pouvaient rien voir, enferm‚s qu'ils ‚taient dans la voiture. Mais ils sentirent les chevaux se cabrer, puis ‚prouvŠrent une violente secousse. Il y eut un moment d'h‚sitation et de tremblement dans toute la machine roulante, qui s'emporta de nouveau, passant sur quelque chose de rond et de flexible qui semblait ˆtre le corps d'un homme renvers‚, et s'‚loigna au milieu des blasphŠmes.

—Oh! dit Corneille, je crains bien que nous n'ayons fait un malheur.
—Au galop! au galop! cria Jean.
—Mais, malgr‚ cet ordre, tout … coup le cocher s'arrˆta.
—Eh bien? demanda Jean.
—Voyez-vous? dit le cocher.

Jean regarda.

Toute la populace du Buytenhoff apparaissait … l'extr‚mit‚ de la rue que devait suivre la voiture.

—Arrˆte et sauve-toi, dit Jean au cocher; il est inutile d'aller plus loin; nous sommes perdus. —Les voil…! les voil…! criŠrent ensemble cinq cents voix. —Oui, les voil…, les traŒtres! les meurtriers! les assassins! r‚pondirent ceux qui couraient aprŠs la voiture.

Tout … coup le carrosse s'arrˆta. Un mar‚chal venait, d'un coup de massue, d'assommer un des deux chevaux, qui tomba dans les traits. En ce moment le volet d'une fenˆtre s'entr'ouvrit et l'on put voir le visage livide et les yeux sombres d'un jeune homme se fixant sur le spectacle qui se pr‚parait. DerriŠre lui apparaissait la tˆte d'un officier presque aussi pƒle que la sienne.

—Oh! mon Dieu! mon Dieu! monseigneur, que va-t-il se passer? murmura l'officier. —Quelque chose de terrible, bien certainement, r‚pondit celui-ci. —Oh! voyez-vous, monseigneur, ils tirent le grand pensionnaire de la voiture, ils le battent, ils le d‚chirent. —En v‚rit‚, il faut que ces gens-l… soient anim‚s d'une bien violente indignation, fit le jeune homme du mˆme ton impassible qu'il avait conserv‚ jusqu'alors. —Et voici Corneille qu'ils tirent … son tour du carrosse, Corneille d‚j… tout bris‚, tout mutil‚ par la torture. Oh! voyez donc, voyez donc. —Oui, en effet, c'est bien Corneille.

L'officier poussa un faible cri et d‚tourna la tˆte. C'est que, sur le dernier degr‚ du marchepied, avant mˆme qu'il eut touch‚ la terre, Corneille de Witt venait de recevoir un coup de barre de fer qui lui avait bris‚ la tˆte. Il se releva cependant, mais pour retomber aussit“t. Puis des hommes le prenant par les pieds, le tirŠrent dans la foule, au milieu de laquelle on put suivre le sillage sanglant qu'il y tra‡ait et qui se refermait derriŠre lui avec de grandes hu‚es pleines de joie. Le jeune homme devint plus pƒle encore, ce qu'on e–t cru impossible, et son oeil se voila un instant sous sa paupiŠre. L'officier vit ce mouvement de piti‚, le premier que son s‚vŠre compagnon e–t laiss‚ ‚chapper, et voulant profiter de cet amollissement de son ƒme:

—Venez, venez, monseigneur, dit-il, car voil… qu'on va assassiner aussi le grand pensionnaire.

Mais le jeune homme avait d‚j… ouvert les yeux.

—En v‚rit‚! dit-il. Ce peuple est implacable. Il ne fait pas bon de le trahir. —Monseigneur, dit l'officier, est-ce qu'on ne pourrait pas sauver ce pauvre homme, qui a ‚lev‚ Votre Altesse? S'il y a un moyen, dites-le, et duss‚-je y perdre la vie …

Guillaume d'Orange, car c'‚tait lui, plissa son front d'une fa‡on sinistre, et r‚pondit:

—Colonel van Deken, allez, je vous prie, trouver mes troupes afin qu'elles prennent les armes … tout ‚v‚nement. —Mais laisserai-je donc monseigneur seul ici, en face de ces assassins? —Ne vous inqui‚tez pas de moi plus que je ne m'en inquiŠte, dit brusquement le prince. Allez.

L'officier partit avec une rapidit‚ qui t‚moignait bien moins de son ob‚issance que de la joie de n'assister point au hideux assassinat du second des frŠres. Il n'avait point ferm‚ la porte de la chambre que Jean, qui par un effort suprˆme avait gagn‚ le perron d'une maison situ‚e presque en face de celle o— ‚tait cach‚ son ‚lŠve, chancela sous les secousses qu'on lui imprimait de dix c“t‚s … la fois en disant:

—Mon frŠre, o— est mon frŠre?
—Un de ces furieux lui jeta bas son chapeau d'un coup de poing.

Un autre lui montra le sang qui teignait ses mains, celui-l… venait d'‚ventrer Corneille, et il accourait pour ne point perdre l'occasion d'en faire autant au grand pensionnaire, tandis que l'on traŒnait au gibet le cadavre de celui qui ‚tait d‚j… mort. Jean poussa un g‚missement lamentable et mit une de ses mains sur ses yeux.

—Ah! tu fermes tes yeux, dit un des soldats de la garde bourgeoise, eh bien! je vais te les crever, moi!

Et il lui poussa dans le visage un coup de pique sous lequel le sang jaillit.

—Mon frŠre! cria de Witt essayant de voir ce qu'‚tait devenu
Corneille, … travers le flot de sang qui l'aveuglait, mon frŠre!
—Va le rejoindre! hurla un autre assassin en lui appliquant son
mousquet sur la tempe et en lƒchant la d‚tente.

Mais le coup ne partit point. Alors le meurtrier retourna son arme, et la prenant … deux mains par le canon il assomma Jean de Witt d'un coup de crosse. Jean de Witt chancela et tomba … ses pieds. Mais aussit“t, se relevant par un suprˆme effort:

—Mon frŠre! cria-t-il d'une voix tellement lamentable que le jeune homme tira le contrevent sur lui.

D'ailleurs il restait peu de chose … voir, car un troisiŠme assassin lui lƒcha … bout portant un coup de pistolet qui partit cette fois, et il tomba pour ne plus se relever. Alors chacun de ses mis‚rables, enhardi par cette chute, voulut d‚charger son arme sur le cadavre. Chacun voulut donner un coup de masse, d'‚p‚e ou de couteau, chacun voulut tirer sa goutte de sang, arracher son lambeau d'habits. Puis quand ils furent tous deux bien meurtris, bien d‚chir‚s, bien d‚pouill‚s, la populace les traŒna nus et sanglants … un gibet improvis‚, o— des bourreaux amateurs les suspendirent par les pieds. Nous ne pourrions dire si … travers l'ouverture du volet le jeune homme vit la fin de cette terrible scŠne, mais au moment mˆme o— il pendait les deux martyrs au gibet, il traversait la foule et gagnait le Tol-Hek toujours ferm‚.

—Ah! monsieur, s'‚cria le portier, me rapportez-vous la clef? —Oui, mon ami, la voil…, r‚pondit le jeune homme. —Oh! c'est un bien grand malheur que vous ne m'ayez pas rapport‚ cette clef seulement une demi-heure plus t“t, dit le portier en soupirant. —Et pourquoi cela? demanda le jeune homme. —Parce que j'eusse pu ouvrir aux messieurs de Witt. Tandis que, ayant trouv‚ la porte ferm‚e, ils ont ‚t‚ oblig‚s de rebrouusser chemin. Ils sont tomb‚s au milieu de ceux qui les poursuivaient. —La porte! la porte! s'‚cria une voix qui semblait ˆtre celle d'un homme press‚. Le prince se retourna et reconnut le colonel van Deken. —C'est vous, colonel? dit-il. Vous n'ˆtes pas encore sorti de la Haye? C'est accomplir tardivement mon ordre. —Monseigneur, r‚pondit le colonel, voil… la troisiŠme porte … laquelle je me pr‚sente; j'ai trouv‚ les deux autres ferm‚es. —Eh bien! ce brave homme va nous ouvrir celle-ci. Ouvre, mon ami, dit le prince au portier qui ‚tait rest‚ tout ‚bahi … ce titre de monseigneur.

————————— William of Orange mounted his horse, and, followed by his officer, rode off at full speed toward his camp, in order to be with his troops when the news should arrive of the death of the de Witts. The murder of these men had greatly strengthened his position as Stadtholder. ———————-

IV

L'AMATEUR DE TULIPES ET SON VOISIN

—————————- Cornelius van Baerle, the godson of Corneille de Witt, and the custodian of their secret correspondence, was a young man of wealth and quiet tastes. He had declined to enter political life, and had retired to his ancestral home at Dordrecht where he spent his time and fortune in the cultivation of tulips. After creating several new species, he set to work to create a black tulip, for which the Horticultural Society of Harlem had offered a prize of 100,000 florins. In the house adjoining that of van Baerle, lived another tulip-grower, named Boxtel, who had not the wealth of van Baerle, and could not attain the same success. He became envious of his more fortunate rival. With a telescope he watched the garden and the glass-covered drying-room where van Baerle kept his bulbs and records. Van Baerle, absorbed in his work, was utterly ignorant of the hatred of his envious neighbor. When Corneille de Witt in January, 1672, had come to van Baerle, and, in the supposed secrecy of the drying-room, confided to his godson the state correspondence, Boxtel, telescope in hand, watched attentively all the movements. He saw the mysterious package pass from the hands of de Witt to those of van Baerle who enclosed it carefully in the drawer where he kept his best tulip bulbs. Boxtel guessed the nature of the documents, and determined to make use of this knowledge at the opportune time in order to ruin his rival. The day Craeke arrived at Dordrecht with the order from Corneille de Witt to destroy the papers, van Baerle was in his drying-room, oblivious of the world and its revolutions, but enraptured by his success in the world of tulips. Before him lay three bulbs which he was sure would produce the long-sought black tulip. —————————————-

—Les admirables ca‹eux!…

Et Corn‚lius se d‚lectait dans sa contemplation, et Corn‚lius s'absorbait dans les plus doux rˆves. Soudain la sonnette de son cabinet fut plus vivement ‚branl‚e que d'habitude. Corn‚lius tressaillit, ‚tendit la main sur ses ca‹eux et se retourna.

—Qui va l…? demanda-t-il.
—Monsieur, r‚pondit le serviteur, c'est un messager de la Haye.
—Un messager de la Haye….Que veut-il?
—Monsieur, c'est Craeke.
—Craeke, le valet de confiance de monsieur Jean de Witt? Bon! qu'il
attende.
—Je ne puis attendre, dit une voix dans le corridor.

Et en mˆme temps Craeke se pr‚cipita dans le s‚choir.

Cette apparition presque violente ‚tait une telle infraction aux habitudes ‚tablies dans la maison de Corn‚lius van Baerle, que celui-ci, en apercevant Craeke qui se pr‚cipitait dans le s‚choir, fit de la main qui couvrait les ca‹eux un mouvement presque convulsif, lequel envoya deux des pr‚cieux oignons rouler, l'un sous la table voisine de la grande table, l'autre dans la chemin‚e.

—Au diable! dit Corn‚lius, se pr‚cipitant … la poursuite des ca‹eux, qu'y a-t-il donc, Craeke? —Il y a, monsieur, dit Craeke, d‚posant le papier sur la grande table o— ‚tait rest‚ le troisiŠme oignon, il y a que vous ˆtes invit‚ … lire ce papier sans perdre un seul instant.

Et Craeke, qui avait cru remarquer dans les rues de Dordrecht les sympt“mes d'un tumulte pareil … celui qu'il venait de laisser … la Haye, s'enfuit sans tourner la tˆte.

—C'est bon! c'est bon! mon cher Craeke, dit Corn‚lius, ‚tendant le bras sous la table pour y poursuivre l'oignon pr‚cieux; on le lira, ton papier.

Puis, ramassant le ca‹eu, qu'il mit dans le creux de sa main pour l'examiner:

—Bon! dit-il; en voil… d‚j… un intact. Diable de Craeke, va! entrer ainsi dans mon s‚choir! Voyons … l'autre, maintenant.

Et sans lƒcher l'oignon fugitif, van Baerle s'avan‡a vers la chemin‚e, et … genoux, du bout du doigt, se mit … palper les cendres qui heureusement ‚taient froides.

Au bout d'un instant, il sentit le second ca‹eu.

—Bon, dit-il, le voici.

Et le regardant avec une attention presque paternelle:

—Intact comme le premier, dit-il.

Au mˆme instant, et comme Corn‚lius, encore … genoux, examinant le second ca‹eu, la porte du s‚choir fut secou‚e si rudement et s'ouvrit de telle fa‡on … la suite de cette secousse, que Corn‚lius sentit monter … ses joues, … ses oreilles la flamme de cette mauvaise conseillŠre que l'on nomme la colŠre.

—Qu'est-ce encore? demanda-t-il. Ah ‡a! devient-on fou c‚ans?

—Monsieur! monsieur! s'‚cria un domestique se pr‚cipitant dans le
s‚choir avec le visage plus pƒle et la mine plus effar‚e que ne les
avait Craeke.
—Et bien? demanda Corn‚lius, pr‚sageant un malheur … cette double
infraction de toutes les rŠgles.
—Ah! monsieur, fuyez, fuyez vite! cria le domestique.
—Fuir et pourquoi?
—Monsieur, la maison est pleine de gardes des Etats.
—Que demandent-ils?
—Ils vous cherchent.
—Pour quoi faire?
—Pour vous arrˆter.
—Pour m'arrˆter, moi?
—Oui, monsieur, et ils sont pr‚c‚d‚s d'un magistrat.
—Que veut dire cela? demanda van Baerle en serrant ses deux ca‹eux
dans sa main et en plongeant son regard effar‚ dans l'escalier.
—Ils montent, ils montent! cria le serviteur.
—Oh! mon cher enfant, mon digne maŒtre, cria la nourrice en faisant
… son tour son entr‚e dans le s‚choir. Prenez votre or, vos bijoux,
et fuyez, fuyez!
—Mais par o— veux-tu que je fuie, nourrice? demanda van Baerle.
—Sautez par la fenˆtre.
—Vingt-cinq pieds.
—Vous tomberez sur six pieds de terre grasse.
—Oui, mais je tomberai sur mes tulipes.
—N'importe, sautez.

Corn‚lius prit le troisiŠme ca‹eu, s'approcha de la fenˆtre, l'ouvrit, mais … l'aspect du d‚gƒt qu'il allait causer dans ses plates-bandes bien plus encore qu'… la vue de la distance qu'il lui fallait franchir:

—Jamais, dit-il.

Et il fit un pas en arriŠre.

En ce moment on voyait poindre … travers les barreaux de la rampe les hallebardes des soldats. La nourrice leva les bras au ciel. Quant … Corn‚lius van Baerle, il faut le dire … la louange non pas de l'homme, mais du tulipier, sa seule pr‚occupation fut pour ses inestimables ca‹eux. Il chercha des yeux un papier o— les envelopper, aper‡ut la feuille de la Bible d‚pos‚e par Craeke sur le s‚choir, la prit sans se rappeler, tant son trouble ‚tait grand, d'o— venait cette feuille, y enveloppa les trois ca‹eux, les cacha dans sa poitrine et attendit. Les soldats, pr‚c‚d‚s du magistrat, entrŠrent au mˆme instant.

—Etes-vous le docteur Corn‚lius van Baerle? demanda le magistrat, quoiqu'il conn–t parfaitement le jeune homme; mais en cella il se conformait aux rŠgles de la justice, ce qui donnait, comme on le voit, une grande gravit‚ … l'interrogation. —Je le suis, maŒtre van Spennen, r‚pondit Corn‚lius en saluant gracieusement son juge, et vous le savez bien. —Alors livrez-nous les papiers s‚ditieux que vous cachez chez vous. —Les papiers s‚ditieux? r‚p‚ta Corn‚lius tout abasourdi de l'apostrophe. —Oh! ne faites pas l'‚tonn‚. —Je vous jure, maŒtre van Spennen, reprit Corn‚lius, que j'ignore complŠtement ce que vous voulez dire. —Alors je vais vous mettre sur la voie, docteur, dit le juge: livrez- nous les papiers que le traŒtre Corneille de Witt a d‚pos‚s chez vous au mois de janvier dernier.

Un ‚clair passa dans l'esprit de Corn‚lius.

—Oh! oh! dit van Spennen, voil… que vous commencez … vous rappeler,
n'est-ce pas?
—Sans doute ; mais vous parliez de papier s‚ditieux, et je n'ai
aucun papier de ce genre.
—Ah! vous niez?
—Certainement.

Le magistrat se retourna pour embrasser d'un coup d'oeil tout le cabinet.

—Quelle est la piŠce de votre maison qu'on nomme le s‚choir?
demanda-t-il.
—C'est justement celle o— nous sommes, maŒtre van Spennen.

Le magistrat jeta un coup d'oeil sur une petite note plac‚e au premier rang de ses papiers.

—C'est bien, dit-il, comme un homme qui est fix‚.

Puis se retournant vers Corn‚lius.

—Voulez-vous me remettre ces papiers? dit-il. —Mais je ne puis, maŒtre van Spennen. Ces papiers ne sont point … moi: ils m'ont ‚t‚ remis en d‚p“t, et un d‚p“t est sacr‚. —Docteur Corn‚lius, dit le juge, au nom des Etats, je vous ordonne d'ouvrir ce tiroir et de me remettre les papiers qui y sont renferm‚s.

Et du doigt le magistrat indiquait juste le troisiŠme tiroir d'un bahut plac‚ prŠs de la chemin‚e.

C'‚tait dans ce troisiŠme tiroir, en effet, qu'‚taient les papiers remis par Corneille de Witt … son filleul, preuve que la police avait ‚t‚ parfaitement renseign‚e.

—Ah! vous ne voulez pas? dit van Spennen voyant que Corn‚lius restait immobile de stup‚faction. Je vais donc l'ouvrir moi-mˆme.

Et ouvrant le tiroir dans toute sa largeur, le magistrat mit d'abord … d‚couvert une vingtaine d'oignons, rang‚s et ‚tiquet‚s avec soin ; puis le paquet de papier demeur‚ dans le mˆme ‚tat exactement o— il avait ‚t‚ remis … son filleul par le malheureux Corneille de Witt. Le magistrat rompit les cires, d‚chira l'enveloppe, jeta un regard avide sur les premiers feuillets qui s'offraient … ses regards, et s'‚cria d'une voix terrible:

—Ah! la justice n'avait donc pas re‡u un faux avis!
—Comment! dit Corn‚lius, qu'est-ce donc?
—Ah! ne faites pas davantage l'ignorant, monsieur van Baerle,
r‚pondit le magistrat, et suivez-nous.
—Comment! que je vous suive! s'‚cria le docteur.
—Oui, car au nom des Etats, je vous arrˆte.

On n'arrˆtait pas encore au nom de Guillaume d'Orange. Il n'y avait pas encore assez longtemps qu'il ‚tait stathouder pour cela.

—M'arrˆter? s'‚cria Corn‚lius; mais qu'ai-je donc fait?
—Cela ne me regarde point, docteur, vous vous en expliquerez avec
vos juges.
—O— cela?
—A la Haye.

Corn‚lius, stup‚fait, embrassa sa nourrice, qui perdait connaissance, donna la main … ses serviteurs, qui fondaient en larmmes, et suivit le magistrat, qui l'enferma dans une chaise comme un prisonnier d'‚tat, et le fit conduire au grand galop … la Haye.

V

UNE INVASION

————————— Boxtel knew that van Baerle had found the bulb of the black tulip, and had denounced him to the police in the hope that, after the arrest of the master of the house, he could enter the garden unnoticed and steal the famous bulbs. The day of the arrest he remained in bed, pretending to be sick. —————————

La nuit vint. C'‚tait la nuit qu'attendait Boxtel.

La nuit venue, il se leva.

Il avait bien calcul‚: personne ne songeait … garder le jardin; maison et domestiques ‚taient sens dessus dessous.

Il entendit successivement sonner dix heures, onze heures, minuit.

A minuit, le coeur bondissant, les mains tremblantes, le visage livide, il prit une ‚chelle, l'appliqua contre le mur, monta jusqu'… l'avant-dernier ‚chelon et ‚couta.

Tout ‚tait tranquille. Pas un bruit ne troublait le silence de la nuit.

Une seule lumiŠre veillait dans toute la maison.

C'‚tait celle de la nourrice.

Ce silence et cette obscurit‚ enhardirent Boxtel.

Il enjamba le mur, s'arrˆta un instant sur le faŒte; puis, bien certain qu'il n'avait rien … craindre, il passa l'‚chelle de son jardin dans celui de Corn‚lius et descendit.

Puis, comme il savait o— ‚taient enterr‚s les ca‹eux de la future tulipe noire, il courut dans leur direction, suivant n‚anmoins les all‚es pour n'ˆtre point trahi par la trace de ses pas, et, arriv‚ … l'endroit pr‚cis, avec une joie de tigre, il plongea ses mains dans la terre molle.

Il ne trouva rien et crut s'ˆtre tromp‚.

Cependant, la sueur perlait instinctivement sur son front.

Il fouilla … c“t‚: rien.

Il fouilla … droite, il fouilla … gauche: rien.

Il fouilla devant et derriŠre: rien.

Il faillit devenir fou, car il s'aper‡ut enfin que dans la matin‚e-mˆme la terre avait ‚t‚ remu‚e.

En effet, pendant que Boxtel ‚tait dans son lit, Corn‚lius ‚tait descendu dans son jardin, avait d‚terr‚ l'oignon et l'avait divis‚ en trois ca‹eux.

Boxtel ne pouvait se d‚cider … quitter la place. Il avait retourn‚ avec ses mains plus de dix pieds carr‚s.

Enfin il ne lui resta plus de doute sur son malheur.

Ivre de colŠre, il regagna son ‚chelle, enjamba le mur, ramena l'‚chelle de chez Corn‚lius chez lui, la jeta dans son jardin et sauta aprŠs elle.

Tout … coup il lui vint un dernier espoir.

C'est que les ca‹eux ‚taient dans le s‚choir.

Il ne s'agissait que de p‚n‚trer dans le s‚choir comme il avait p‚n‚tr‚ dans le jardin.

L… il les trouverait.

Au reste ce n'‚tait guŠre plus difficile.

Les vitrages du s‚choir se soulevaient comme ceux d'une serre.

Corn‚lius van Baerle les avait ouverts le matin mˆme et personne n'avait song‚ … les fermer.

Le tout ‚tait de se procurer une ‚chelle assez longue, une ‚chelle de vingt pieds au lieu d'une de douze.

Boxtel avait remarqu‚ dans la rue qu'il habitait une maison en r‚paration; le long de cette maison une ‚chelle gigantesque ‚tait dress‚e.

Cette ‚chelle ‚tait bien l'affaire de Boxtel, si les ouvriers ne l'avaient pas emport‚e.

Il courut … la maison, l'‚chelle y ‚tait.

Boxtel prit l'‚chelle et l'emporta … grande peine dans son jardin; avec plus de peine encore, il la dressa contre la muraille de la maison de Corn‚lius.

Boxtel mit une lanterne sourde tout allum‚e dans sa poche, monta … l'‚chelle et p‚n‚tra dans le s‚choir.

Arriv‚ dans ce tabernacle, il s'arrˆta, s'appuyant contre la table; les jambes lui manquaient, son coeur battait … ‚touffer.

Dans le jardin, Boxtel n'‚tait qu'un maraudeur; dans la chambre,
Boxtel ‚tait un voleur.

Cependant, il reprit courage; il n'‚tait pas venu jusque-l… pour rentrer chez lui les mains nettes.

Mais il eut beau chercher, ouvrir et fermer tous les tiroirs; il trouva ‚tiquet‚es comme dans un jardin des plantes, la Joannis, la Witt, la tulipe bistre, la tulipe caf‚ br–l‚; mais la tulipe noire ou plut“t des ca‹eux o— elle ‚tait encore endormie, il n'y en avait pas de traces.

Et cependant, sur le registre des graines et des ca‹eux tenu en partie double par van Baerle avec plus de soin et d'exactitude que le registre commercial des premiŠres maisons d'Amsterdam, Boxtel lut ces lignes:

"Aujourd'hui, 20 ao–t 1672, j'ai d‚terr‚ l'oignon de la grande tulipe noire que j'ai s‚par‚ en trois ca‹eux parfaits."

—Ces ca‹eux! Ces ca‹eux! hurla Boxtel en ravageant tout dans le s‚choir, o— les a-t-il pu cacher?

Puis tout … coup se frappant le front … s'aplatir le cerveau:

—Oh! mis‚rable que je suis! s'‚cria-t-il; ah! trois fois perdu Boxtel, est-ce qu'on se s‚pare de ces ca‹eux, est-ce qu'on les abandonne … Dordrecht quand on part pour la Haye, est-ce que l'on peut vivre sans ses ca‹eux, quand ces ca‹eux sont ceux de la grande tulipe noire? Il aura eu le temps de les prendre, l'infƒme! Il les a sur lui, il les a emport‚s … la Haye!

C'‚tait un ‚clair qui montrait … Boxtel l'abŒme d'un crime inutile.

—Eh bien! aprŠs tout, dit l'envieux, s'il les a, il ne peut les garder que tant qu'il sera vivant et…

Le reste de sa hideuse pens‚e s'absorba dans un affreux sourire.

—Les ca‹eux sont … la Haye, dit-il; ce n'est donc plus … Dordrecht que je puis vivre.

A la Haye pour les ca‹eux! … la Haye!

Et Boxtel, sans faire attention aux richesses immenses qu'il abandonnait, tant il ‚tait pr‚occup‚ d'une autre richesse inestimable, Boxtel sortit, se laissa glisser le long de l'‚chelle, reporta l'instrument de vol o— il l'avait pris, et, pareil … un animal de proie, rentra rugissant dans sa maison.

VI

LA CHAMBRE DE FAMILLE

A minuit, on frappa … la porte du Buytenhoff. C'‚tait Corn‚lius van Baerle que l'on amenait. Quand le ge“lier Gryphus re‡ut ce nouvel h“te et qu'il eut vu sur la lettre d'‚crou la qualit‚ du prisonnier:

—Filleul de Corneille de Witt, murmura-t-il avec son sourire de ge“lier; ah! jeune homme, nous avons justement ici la chambre de famille; nous allons vous la donner.

Et enchant‚ de la plaisanterie qu'il venait de faire, le farouche orangiste prit son falot et les clefs pour conduire le filleul dans la chambre du parrain.

Sur la route qu'il fallait parcourir pour arriver … cette chambre le d‚sesp‚r‚ fleuriste n'entendit rien que l'aboiement d'un chien, ne vit rien que le visage d'une jeune fille.

Le chien sortit d'une niche creus‚e dans le mur, en secouant une grosse chaŒne, et il flaira Corn‚lius afin de le bien reconnaŒtre au moment o— il serait ordonn‚ de le d‚vorer.

La jeune fille, quand le prisonnier fit g‚mir la rampe de l'escalier sous sa main alourdie, entr'ouvrit le guichet d'une chambre qu'elle habitait dans l'‚paisseur de cet escalier mˆme. Et la lampe … la main droite, elle ‚claira son charmant visage rose encadr‚ dans d'admirables cheveux blonds … torsades ‚paisses.

C'‚tait un bien beau tableau … peindre et en tout digne de maŒtre Rembrandt que cette spirale noire de l'escalier illumin‚e par le falot rougeƒtre de Gryphus avec la sombre figure du ge“lier au sommet, la m‚lancholique figure de Corn‚lius qui se penchait sur la rampe pour regarder; au-dessous de lui, encadr‚ par le guichet lumineux, le suave visage de Rosa; puis, en bas, tout … fait dans l'ombre, … cet endroit de l'escalier o— l'obscurit‚ faisait disparaŒtre les d‚tails, les yeux d'escarbou.

Mais ce que n'aurait pu rendre dans son tableau le sublime maŒtre, c'est l'expression douloureuse qui parut sur le visage de Rosa quand elle vit ce beau jeune homme pƒle monter l'escalier lentement et qu'elle put lui appliquer ces sinistres paroles prononc‚es par son pŠre:

—Vous aurez la chambre de famille.

Cette vision dura un moment, beaucoup moins de temps que nous n'avons mis … la d‚crire. Puis Gryphus continua son chemin, Corn‚lius fut forc‚ de le suivre, et cinq minutes aprŠs il entrait dans le cachot, qu'il est inutile de d‚crire, puisque le lecteur le connait d‚j…. Gryphus, aprŠs avoir montr‚ du doigt le lit au prisonnier, reprit son falot et sortit.

Quant … Corn‚lius, rest‚ seul, il se jeta sur ce lit, mais ne dormit point. Il ne cessa d'avoir l'oeil fix‚ sur l'‚troite fenˆtre … treillis de fer qui prenait son jour sur le Buytenhoff; il vit de cette fa‡on blanchir par del… les arbres ce premier rayon de lumiŠre que le ciel laisse tomber sur la terre comme un blanc manteau.

Corn‚lius, impatient de savoir si quelque chose vivait … l'entour de lui, s'approcha de la fenˆtre et promena circulairement un triste regard.

A l'extr‚mit‚ de la place, une masse noirƒtre teint‚e de bleu sombre par les brumes matinales, s'‚levait d‚coupant sur les maisons pƒles sa silhouette irr‚guliŠre.

Corn‚lius reconnut le gibet.

A ce gibet pendaient deux informes lambeaux qui n'‚taient plus que des squelettes encore saignants.

Le bon peuple de la Haye avait d‚chiquet‚ les chairs de ses victimes, mais rapport‚ fidŠlement au gibet le pr‚texte d'une double inscription trac‚e sur une ‚norme pancarte.

Sur cette pancarte, avec ses yeux de vingt-huit ans, Corn‚lius parvint … lire les lignes suivantes:

"Ici pendent le grand sc‚l‚rat nomm‚ Jean de Witt et le petit coquin Corneille de Witt, son frŠre, deux ennemis du peuple, mais grands amis du roi de France."

Corn‚lius poussa un cri d'horreur, et dans le transport de sa terreur d‚lirante frappa des pieds et des mains … sa porte, si rudement et si pr‚cipitamment que Gryphus accourut furieux, son trousseau d'‚normes clefs … la main.

Il ouvrit la porte en prof‚rant d'horribles impr‚cations contre le prisonnier qui le d‚rangeait en dehors des heures o— il avait l'habitude de se d‚ranger.

—Ah ‡a mais! dit-il, est-il enrag‚ cet autre de Witt? s'‚cria-t-il, mais ces de Witt ont donc le diable au corps!

—Monsieur, monsieur, dit Corn‚lius en saisissant le ge“lier par le bras et en le traŒnant vers la fenˆtre; monsieur, qu'ai- je donc lu l…-bas?

—O—, l…-bas?

—Sur cette pancarte.

Et tremblant, pƒle et haletant, il lui montrait, au fond de la place, le gibet surmont‚ de la cynique inscription.

Gryphus se mit … rire.

—Ah! ah! r‚pondit-il. Oui, vous avez lu….Eh bien! mon cher monsieur, voil… o— l'on arrive quand on a des intelligencces avec les ennemis de monsieur le prince d'Orange.

—Messieurs de Witt ont ‚t‚ assassin‚s! murmura Corn‚lius, la sueur au front et en se laissant tomber sur son lit, les bras pendants, les yeux ferm‚s.

—Messieurs de Witt ont subi la justice du peuple, dit Gryphus; appelez- vous cela assassin‚s, vous? moi, je dis ex‚cut‚s.

Et, voyant que le prisonnier ‚tait arriv‚ non seulement au calme, mais … l'an‚antissement, il sortit de la chambre, tirant la porte avec violence, et faisant rouler les verrous avec bruit.

En revenant … lui, Corn‚lius se trouva seul et reconnut la chambre o— il se trouvait, la chambre de famille, ainsi que l'avait appel‚e Gryphus, comme le passage fatal qui devait aboutir pour lui … une triste mort.

Et comme c'‚tait un philosophe, comme c'‚tait surtout un chr‚tien, il commen‡a par prier pour l'ƒme de son parrain, puis pour celle du grand pensionnaire, puis enfin il se r‚signa lui-mˆme … tous les maux qu'il plairait … Dieu de lui envoyer.

Puis, aprŠs s'ˆtre bien assur‚ qu'il ‚tait seul, il tira de sa poitrine les trois ca‹eux de la tulipe noire et les cacha derriŠre un grŠs sur lequel on posait la cruche traditionnelle, dans le coin le plus obscur de la prison.

Inutile labeur de tant d'ann‚es! destruction de si douces esp‚rances! sa d‚couverte allait donc aboutir au n‚ant comme lui … la mort! Dans cette prison, pas un brin d'herbe, pas un atome de terre, pas un rayon de soleil.

A cette pens‚e, Corn‚lius entra dans un sombre d‚sespoir dont il ne sortit que par une circonstance extraordinaire.

Quelle ‚tait cette circonstance?

C'est ce que nous nous r‚servons de dire dans le chapitre suivant.

VII

LA FILLE DU GE“LIER

Le mˆme soir, comme il apportait la pitance du prisonnier, Gryphus, en ouvrant la porte de la prison, glissa sur la dalle humide et tomba ; il se cassa le bras au-dessus du poignet. Corn‚lius fit un mouvement vers le ge“lier ; mais comme il ne se doutait pas de la gravit‚ de l'accident:

—Ce n'est rien, dit Gryphus, ne bougez pas.

Et il voulut se relever en s'appuyant sur son bras, mais l'os plia ; Gryphus seulement alors sentit la douleur et jeta un cri. Il comprit qu'il avait le bras cass‚, et cet homme si dur pour les autres retomba ‚vanoui sur le seuil de la porte, o— il demeura inerte et froid, semblable … un mort. Pendant ce temps, la porte de la prison ‚tait demeur‚e ouverte, et Corn‚lius se trouvait presque libre. Mais l'id‚e ne lui vint mˆme pas … l'esprit de profiter de cet accident; il avait vu, … la fa‡on dont le bras avait pli‚, qu'il y avait fracture, qu'il y avait douleur; il ne songea pas … autre chose qu'… porter secours au bless‚.

Au bruit que Gryphus avait fait en tombant, un pas pr‚cipit‚ se fit entendre dans l'escalier. C'‚tait la belle Frisonne, qui, voyant son pŠre ‚tendu … terre et le prisonnier courb‚ sur lui, avait cru d'abord que Gryphus, dont elle connaissait la brutalit‚, ‚tait tomb‚ … la suite d'une lutte engag‚e entre lui et le prisonnier.

Mais ramen‚e par le premier coup d'oeil … la v‚rit‚, et honteuse de ce qu'elle avait pu penser, elle leva sur le jeune homme ses beaux yeux humides et lui dit:

—Pardon et merci, monsieur. Pardon de ce que j'avais pens‚, et merci de ce que vous faites.

Corn‚lius rougit.

—Je ne fais que mon devoir de chr‚tien, dit-il, en secourant mon semblable.

Gryphus, revenu de son ‚vanouissement, ouvrit les yeux, et sa brutalit‚ accoutum‚e lui revenant avec la vie:

—Ah! voil… ce que c'est, dit-il, on se presse d'apporter le souper
du prisonnier, on tombe en se hƒtant, en tombant on se casse le bras,
et l'on vous laisse sur le carreau.
—Silence, mon pŠre, dit Rosa, vous ˆtes injuste envers ce jeune
monsieur, que j'ai trouv‚ occup‚ … vous secourir.
—Lui? fit Gryphus avec un air de doute.
—Cela est si vrai, monsieur, que je suis tout prˆt … vous secourir
encore.
—Vous? dit Gryphus ; ˆtes-vous donc docteur?
—C'est mon premier ‚tat, dit le prisonnier.
—De sorte que vous pourriez me remettre le bras?
—Parfaitement.
—Et que vous faut-il pour cela, voyons?
—Deux clavettes de bois et des bandes de linge.
—Tu entends, Rosa, dit Gryphus, le prisonnier va me remettre le bras
; c'est une ‚conomie ; voyons, aide-moi … me lever, je suis de plomb.

Rosa pr‚senta au bless‚ son ‚paule ; le bless‚ entoura le col de la jeune fille de son bras intact, et faisant un effort, il se mit sur ses jambes, tandis que Corn‚lius, pour lui ‚pargner le chemin, roulait vers lui un fauteuil. Gryphus s'assit dans le fauteuil, puis se retournant vers sa fille:

—Eh bien! n'as-tu pas entendu? lui dit-il. Va chercher ce que l'on te demande.

Rosa descendit et rentra un instant aprŠs avec deux douves de baril et une grande bande de linge.

—Est-ce bien cela que vous d‚sirez, monsieur? demanda Rosa. —Oui, mademoiselle, fit Corn‚lius en jetant les yeux sur les objets apport‚s ; oui, c'est bien cela. Maintenant, poussez cette table pendant que je vais soutenir le bras de votre pŠre.

Rosa poussa la table. Corn‚lius posa le bras cass‚ dessus, afin qu'il se trouvƒt … plat, et avec une habilet‚ parfaite, rajusta la fracture, adapta la clavette et serra les bandes. A la derniŠre ‚pingle, le ge“lier s'‚vanouit une seconde fois.

—Allez chercher du vinaigre, mademoiselle, dit Corn‚lius, nous lui en frotterons les tempes, et il reviendra.

Mais au lieu d'accomplir la prescription qui lui ‚tait faite, Rosa, aprŠs s'ˆtre assur‚e que son pŠre ‚tait bien sans connaissance, s'avan‡ant vers Corn‚lius:

—Monsieur, dit-elle, service pour service. —Qu'est-ce … dire, ma belle enfant? demanda Corn‚lius. —C'est-…-dire, monsieur, que le juge qui doit vous interroger demain est venu s'informer aujourd'hui de la chambre o— vous ‚tiez ; qu'on lui a dit que vous occupiez la chambre de monsieur Corneille de Witt, et qu'… cette r‚ponse, il a ri d'une fa‡on sinistre qui me fait croire que rien de bon ne vous attend. —Mais, demanda Corn‚lius, que peut-on me faire? —Voyez d'ici ce gibet. —Mais je ne suis point coupable, dit Corn‚lius. —L'‚taient-ils, eux, qui sont l…-bas, mutil‚s, d‚chir‚s? —C'est vrai, dit Corn‚lius en s'assombrissant. —D'ailleurs, continua Rosa, l'opinion publique veut que vous le soyez, coupable. Mais enfin, coupable ou non, votre procŠs commencera demain ; aprŠs-demain, vous serez condamn‚: les choses vont vite par le temps qui court. —Eh bien! que concluez-vous de tout ceci, mademoiselle? —J'en conclus que je suis seule, que je suis faible, que mon pŠre est ‚vanoui, que le chien est musel‚, que rien par cons‚quuent ne vous empˆche de vous sauver. Sauvez-vous donc, voil… ce que je conclus. —Que dites-vous? —Je dis que je n'ai pu sauver monsieur Corneille ni monsieur Jean de Witt, h‚las! et que je voudrais bien vous sauver, vous.. Seulement, faites vite ; voil… la respiration qui revient … mon pŠre, dans une minute peut-ˆtre il rouvira les yeux, et il sera trop tard. Vous h‚sitez?

En effet, Corn‚lius demeurait immobile, regardant Rosa, mais comme s'il la regardait sans l'entendre. —Ne comprenez-vous pas? fit la jeune fille impatiente. —Si fait, je comprends, fit Corn‚lius; mais… —Mais? —Je refuse. On vous accuserait. —Qu'importe? dit Rosa en rougissant. —Merci, mon enfant, reprit Corn‚lius, mais je reste. —Vous restez! Mon Dieu! mon Dieu! N'avez-vous donc pas compris que vous serez condamn‚… . condamn‚ … mort, ex‚cut‚ suur un ‚chafaud et peut-ˆtre assassin‚, mis en morceaux comme on a assassin‚ et mis en morceaux monsieur Jean et monsieur Corneille? Au nom du ciel, ne vous occupez pas de moi et fuyez cette chambre o— vous ˆtes. Prenez-y garde, elle porte malheur aux de Witt. —Hein! s'‚cria le ge“lier en se r‚veillant. Qui parle de ses coquins, de ces mis‚rables, de ces sc‚l‚rats de de Witt? —Ne vous emportez pas, mon brave homme, dit Corn‚lius avec son doux sourire ; ce qu'il y a de pis pour les fractures, c'est de s'‚chauffer le sang.

Puis, tout bas … Rosa:

—Mon enfant, dit-il, je suis innocent, j'attendrai mes juges avec la tranquillit‚ et le calme d'un innocent. —Silence! dit Rosa. —Silence, et pourquoi? —Il ne faut pas que mon pŠre soup‡onne que nous avons caus‚ ensemble. —O— serait le mal? —O— serait le mal? C'est qu'il m'empˆcherait de jamais revenir ici, dit la jeune fille. —Corn‚lius re‡ut cette na‹ve confidence avec un sourire; il lui semblait qu'un peu de bonheur luisait sur son infortune. —Eh bien! que marmottez-vous l… tous deux? dit Gryphus en se levant et en soulevant son bras droit avec son bras gauche. —Rien, r‚pondit Rosa ; monsieur me prescrit le r‚gime que vous avez … suivre. —Le r‚gime que je dois suivre! le r‚gime que je dois suivre! Vous aussi, vous en avez un … suivre, la belle! —Et lequel, mon pŠre? —C'est de ne pas venir dans la chambre des prisonniers, ou, quand vous y venez, d'en sortir le plus vite possible ; marchez donc devant moi, et lestement!

Rosa et Corn‚lius ‚changŠrent un regard.
Celui de Rosa voulait dire:
—Vous voyez bien!
Celui de Corn‚lius signifiait:
—Qu'il soit fait ainsi qu'il plaira au Seigneur!

VIII

LE TESTAMENT DE CORNELIUS VAN BAERLE

——————- Van Baerle was tried the second day after his incarceration in the Buytenhoff. He pleaded ignorance of the contents of the documents found in his possession, but his judges, who were Orangists, had determined to convict him of treason, and deliberated only as a matter of form. ——————-

Comme cette d‚lib‚ration avait ‚t‚ s‚rieuse, elle avait dur‚ une demi-heure, et pendant cette demi-heure, le prisonnier avait ‚t‚ r‚int‚gr‚ dans sa prison. Ce fut l… que le greffier des Etats vint lui lire l'arrˆt.

MaŒtre Gryphus ‚tait retenu sur son lit par la fiŠvre que lui causait la fracture de son bras. Ses clefs ‚taient pass‚es aux mains d'un de ses valets surnum‚raires, et derriŠre ce valet, qui avait introduit le greffier, Rosa, la belle Frisonne, s'‚tait venue placer … l'encoignure de la porte, un mouchoir sur sa bouche pour ‚touffer ses soupirs et ses sanglots. Corn‚lius ‚couta la sentence avec un visage plus ‚tonn‚ que triste. La sentence lue, le greffier lui demanda s'il avait quelque chose … r‚pondre.

—Ma foi, non, r‚pondit-il. Et comme le greffier allait sortir: —A propos, monsieur le greffier, dit Corn‚lius, pour quel jour est la chose, s'il vous plaŒt? —Mais pour aujourd'hui, r‚pondit le greffier un peu gˆn‚ par le sang-froid du condamn‚.

Un sanglot ‚clata derriŠre la porte. Corn‚lius se pencha pour voir qui avait pouss‚ ce sanglot, mais Rosa avait devin‚ le mouvement et s'‚tait rejet‚e en arriŠre.

—Et, ajouta Corn‚lius, … quelle heure l'ex‚cution? —Monsieur, pour midi. —Diable! fit Corn‚lius, j'ai entendu, ce me semble, sonner dix heures il y a au moins vingt minutes. Je n'ai pas de temps … perdre. —Pour vous reconcilier avec Dieu, oui, monsieur, fit le greffier en saluant jusqu'… terre, et vous pouvez demander tel ministre qu'il vous plaira.

En disant ces mots, il sortit … reculons, et le ge“lier rempla‡ant l'allait suivre en refermant la porte de Corn‚lius, quand un bras blanc et qui tremblait s'interposa entre cet homme et la lourde porte. Corn‚lius ne vit que le casque d'or aux oreillettes de dentelles blanches, coiffure des belles Frisonnes ; il n'entendit qu'un murmure … l'oreille du guichetier ; mais celui-ci remit ses lourdes clefs dans la main blanche qu'on lui tendait, et, descendant quelques marches, il s'assit au milieu de l'escalier, gard‚ ainsi en haut par lui, en bas par le chien. Le casque d'or fit volte-face, et Corn‚lius reconnut le visage sillonn‚ de pleurs et les grands yeux bleus tout noy‚s de la belle Rosa. La jeune fille s'avan‡a vers Corn‚lius en appuyant ses deux mains sur sa poitrine bris‚e.