Elle sourit.
—Ah! voil… comme vous ˆtes, dit-elle, vous autres tyrans. Vous adorez une belle: vous ne pensez qu'… elle, vous ne rˆvez que d'elle; vous ˆtes condamn‚ … mort, et en marchant … l'‚chafaud vous lui consacrez votre dernier soupir, et vous exigez de moi, pauvre fille, vous exigez le sacrifice de mes rˆves, de mon ambition. —Mais de quelle belle me parlez-vous donc, Rosa? dit Corn‚lius cherchant, mais inutilement, dans ses souvenirs, une femme … laquelle Rosa p–t faire allusion. —Mais de la belle noire, monsieur, de la belle noire … la taille souple, aux pieds fins, … la tˆte pleine de noblesse. Je parle de votre fleur, enfin.
Corn‚lius sourit.
—Belle imaginaire, ma bonne Rosa, tandis que vous, sans compter votre amoureux, ou plut“t mon amoureux Jacob, vous ˆtes entour‚e de galants qui vous font la cour. Vous rappelez-vous, Rosa, ce que vous m'avez dit des ‚tudiants, des officiers, des commis de la Haye? Eh bien! … Loewestein, n'y a-t-il point de commis, point d'officiers, point d'‚tudiants? —Oh! si fait qu'il y en a, et beaucoup mˆme, dit Rosa. —Qui ‚crivent? —Qui ‚crivent. —Et maintenant que vous savez lire …
Et Corn‚lius poussa un gros soupir en songeant que c'‚tait … lui, pauvre prisonnier, que Rosa devait le privilŠge de lire les billets doux qu'elle recevait.
—Eh bien! mais, dit Rosa, il me semble, Monsieur Corn‚lius, qu'en lisant les billets qu'on m'‚crit, qu'en examinant les gallants qui se pr‚sentent, je ne fais que suivre vos instructions. —Comment, mes instructions? —Oui, vos instructions ; oubliez-vous, continua Rosa en soupirant … son tour, oubliez-vous le testament ‚crit par vous, sur la bible de Monsieur Corneille de Witt? Je ne l'oublie pas, moi! Je le relis tous les jours, et plut“t deux fois qu'une. Eh bien! dans ce testament, vous m'ordonnez d'aimer et d'‚pouser un beau jeune homme de vingt-six … vingt-huit ans. Je le cherche, ce jeune homme, et comme toute ma journ‚e est consacr‚e … votre tulipe, il faut bien que vous me laissiez le soir pour le trouver. —Ah! Rosa, le testament est fait dans la pr‚vision de ma mort, et grƒce au ciel, je suis vivant. —Eh bien! donc, je ne chercherai pas ce beau jeune homme de vingt-six … vingt-huit ans, et je viendrai vous voir. —Ah! oui, Rosa, venez! venez! —Mais … une condition. —Elle est accept‚e d'avance. —C'est que de trois jours il ne sera pas question de la tulipe noire. —Il n'en sera plus jamais question si vous l'exigez, Rosa. —Oh! dit la jeune fille, il ne faut pas demander l'impossible.
Et, comme par m‚garde, elle approcha sa joue fraŒche, si proche du grillage que Corn‚lius put la toucher de ses lŠvres. Rosa poussa un petit cri d'amour et disparut.
XVI
LE SECOND CAIEU
———————- The health of Corn‚lius improved rapidly, to the great disappointment of Gryphus, who feared some plot, and had the prisoner and his cell searched. Nothing of importance was found. Rosa came each evening. On arriving the third evening she said: ———————-
—Eh bien! elle a lev‚!
—Elle a lev‚! quoi? qui? demanda Corn‚lius n'osant croire que Rosa
abr‚geƒt d'elle-mˆme la dur‚e de son ‚preuve.
—La tulipe, dit Rosa.
—Comment! s'‚cria Corn‚lius, vous permettez donc?
—Eh oui! dit Rosa du ton d'une mŠre tendre qui permet une joie … son
enfant.
—Ah! Rosa! dit Corn‚lius en allongeant ses lŠvres … travers le
grillage, dans l'esp‚rance de toucher une joue, une main, unn front,
quelque chose enfin.
—Lev‚ bien droit? demanda-t-il.
—Droit comme un fuseau de Frise, dit Rosa.
—Et elle est bien haute?
—Haute de deux pouces au moins.
—Oh! Rosa, ayez-en bien soin, et vous verrez comme elle va grandir
vite.
—Puis-je en avoir plus de soin? dit Rosa. Je ne songe qu'… elle.
—Qu'… elle, Rosa? Prenez garde, c'est moi qui vais ˆtre jaloux … mon
tour.
—Et vous savez bien que penser … elle c'est penser … vous. Je ne la
perds pas de vue. De mon lit je la vois ; en m'‚veillaant c'est le
premier objet que je regarde, en m'endormant le dernier objet que je
perds de vue. Le jour je m'assieds et je travaille prŠs d'elle, car
depuis qu'elle est dans ma chambre je ne quitte plus ma chambre.
—Vous avez raison, Rosa, c'est votre dot, vous savez?
—Oui, et grƒce … elle je pourrai ‚pouser un jeune homme de vingt-six
… vingt-huit ans que j'aimerai.
—Taisez-vous, m‚chante.
Et Corn‚lius parvint … saisir les doigts de la jeune fille, ce qui fit, sinon changer de conversation, du moins succ‚der le silence au dialogue. Ce soir-l… Corn‚lius fut le plus heureux des hommes. Rosa lui laissa sa main tant qu'il lui plut de la garder, et il parla tulipe tout … son aise. A partir de ce moment, chaque jour amena un progrŠs dans la tulipe et dans l'amour des deux jeunes gens. Une fois c'‚tait les feuilles qui s'‚taient ouvertes l'autre fois c'‚tait la fleur elle-mˆme qui s'‚tait nou‚e. A cette nouvelle la joie de Corn‚lius fut grande, et ses questions se succ‚dŠrent avec une rapidit‚ qui t‚moignait de leur importance.
—Nou‚e, s'‚cria Corn‚lius, elle est nou‚e.
—Elle est nou‚e, r‚p‚ta Rosa.
Corn‚lius chancela de joie et fut forc‚ de se retenir au guichet.
—Ah! mon Dieu! exclama-t-il. Puis revenant … Rosa:
—L'ovale est-il r‚gulier, le cylindre est-il plein, les pointes
sont-elles bien vertes?
—L'ovale a prŠs d'un pouce et s'effile comme une aiguille, le
cylindre gonfle ses flancs, les pointes sont prˆtes … s'entr'ouvrir.
Cette nuit-l… Corn‚lius dormit peu, c'‚tait un moment suprˆme que celui o— les pointes s'entr'ouvriraient. Deux jours aprŠs, Rosa annon‡ait qu'elles ‚taient entr'ouvertes.
—Entr'ouvertes! Rosa, s'‚cria Corn‚lius, l'involucrum est entr'ouvert! mais alors on voit donc, on peut donc distinguer d‚j…?
Et le prisonnier s'arrˆta haletant.
—Oui, r‚pondit Rosa, oui, l'on peut distinguer un filet de couleur
diff‚rente, mince comme un cheveu.
—Et la couleur? fit Corn‚lius en tremblant.
—Ah! r‚pondit Rosa, c'est bien fonc‚.
—Brun?
—Oh! plus fonc‚.
—Plus fonc‚, bonne Rosa, plus fonc‚! merci. Fonc‚ comme l'‚bŠne,
fonc‚ comme…
—Fonc‚ comme l'encre avec laquelle je vous ai ‚crit.
Corn‚lius poussa un cri de joie folle. Puis s'arrˆtant tout … coup:
—Oh! dit-il en joignant les mains, oh! il n'y a pas d'ange qui puisse vous ˆtre compar‚, Rosa. —Vraiment! dit Rosa, souriant … cette exaltation. —Rosa, vous avez tant travaill‚, Rosa, vous avez tant fait pour moi ; Rosa, ma tulipe va fleurir, et ma tulipe fleurira noire ; Rosa, Rosa, vous ˆtes ce que Dieu a cr‚‚ de plus parfait sur la terre! —AprŠs la tulipe, cependant? —Ah! taisez-vous, mauvaise. Taisez-vous, par piti‚, ne me gƒtez pas ma joie. Mais, dites-moi, Rosa, si la tulipe en est … ce point, dans deux ou trois jours au plus tard elle va fleurir. —Demain ou aprŠs-demain, oui. —Oh! je ne la verrai pas, s'‚cria Corn‚lius, et je ne la baiserai pas comme une merveille de Dieu qu'on doit adorer. —Dame! je la cueillerai si vous voulez, dit Rosa. —Ah! non! non! Sit“t qu'elle sera ouverte, mettez-la bien … l'ombre, Rosa, et … l'instant mˆme, … l'instant, envoyez … Harlem pr‚venir le pr‚sident de la soci‚t‚ d'horticulture que la grande tulipe noire est fleurie. C'est loin, je le sais bien, Harlem, mais avec de l'argent vous trouverez un messager. Avez-vous de l'argent, Rosa? Rosa sourit. —Oh! oui, dit-elle. —Assez? demanda Corn‚lius. —J'ai trois cents florins. —Oh! si vous avez trois cents florins, ce n'est point un messager qu'il vous faut envoyer, c'est vous-mˆme, vous-mˆme, Rosa, qui devez aller … Harlem. —Mais pendant ce temps, la fleur … —Oh! la fleur, vous l'emporterez, vous comprenez bien qu'il ne faut pas vous s‚parer d'elle un instant. —Mais en ne me s‚parant point d'elle, je me s‚pare de vous, monsieur Corn‚lius, dit Rosa attrist‚e. —Ah! c'est vrai, ma douce, ma chŠre Rosa. Mon Dieu! que les hommes sont m‚chants, que leur ai-je donc fait et pourquoi m'ontt-ils priv‚ de la libert‚! vous avez raison, Rosa, je ne pourrais vivre sans vous. Eh bien! vous enverrez quelqu'un … Harlem, voil…; ma foi! le miracle est assez grand pour que le pr‚sident se d‚range; il viendra lui-mˆme … Loewestein chercher la tulipe.
Puis, s'arrˆtant tout … coup et d'une voix tremblante:
—Rosa, murmura Corn‚lius, Rosa! si elle allait ne pas ˆtre noire? —Dame! vous le saurez demain ou aprŠs-demain soir. —Attendre jusqu'au soir, pour savoir cela, Rosa! je mourrai d'impatience. Ne pourrions-nous convenir d'un signal? —Je ferai mieux. —Que ferez-vous? —Si c'est la nuit qu'elle s'entr'ouvre, je viendrai, je viendrai vous le dire moi-mˆme. Si c'est le jour, je passerai devant la porte et vous glisserai un billet, soit dessous la porte, soit par le guichet, entre la premiŠre et la deuxiŠme inspection de mon pŠre. —Oh! Rosa, c'est cela! un mot de vous m'annon‡ant cette nouvelle, c'est-…-dire un double bonheur. —Voil… dix heures, dit Rosa, il faut que je vous quitte. —Oui! oui! dit Corn‚lius, oui! allez, Rosa, allez!
Rosa se retira presque triste. Corn‚lius l'avait presque renvoy‚e.
Il est vrai que c'‚tait pour veiller sur la tulipe noire.
XVII
EPANOUISSEMENT
La nuit s'‚coula bien douce, mais en mˆme temps bien agit‚e pour Corn‚lius. A chaque instant il lui semblait que la douce voix de Rosa l'appelait; il s'‚veillait en sursaut, il allait … la porte, il approchait son visage du guichet; le guichet ‚tait solitaire, le corridor ‚tait vide.
Sans doute Rosa veillait de son c“t‚; mais, plus heureuse que lui, elle veillait sur la tulipe. Le jour vint sans nouvelles. La tulipe n'‚tait pas fleurie encore. La journ‚e passa comme la nuit. La nuit vint et avec la nuit Rosa joyeuse, Rosa l‚gŠre, comme un oiseau.
—Eh bien? demanda Corn‚lius. —Eh bien! tout va … merveille. Cette nuit sans faute notre tulipe fleurira. —Et fleurira noire? —Noire comme du jais. —Sans une seule tache d'une autre couleur? —Sans une seule tache. —Bont‚ du ciel! Rosa, j'ai pass‚ la nuit … rˆver, … vous d'abord… Rosa fit un petit signe d'incr‚dulit‚. —Puis … ce que nous devons faire. —Eh bien? —Eh bien! voil… ce que j'ai d‚cid‚. La tulipe fleurie, quand il sera bien constat‚ qu'elle est noire et parfaitement noire, il nous faut trouver un messager. —Si ce n'est que cela, j'ai un messager tout trouv‚. —Un messager s–r? —Un messager dont je r‚ponds, un de mes amoureux. —Ce n'est pas Jacob, j'espŠre? —Non, soyez tranquille. C'est le batelier de Loewestein, un gar‡on alerte, de vingt-cinq … vingt-six ans. —Diable! —Soyez tranquille, dit Rosa en riant, il n'a pas encore l'ƒge, puisque vous-mˆme avez fix‚ l'ƒge de vingt-six … vingt- huit ans. —Enfin, vous croyez pouvoir compter sur ce jeune homme? —Comme sur moi. —Eh bien! Rosa, en dix heures, ce gar‡on peut ˆtre … Harlem; vous me donnerez un crayon et du papier, mieux encore serait une plume et de l'encre, et j'‚crirai, ou plut“t vous ‚crirez, vous; moi, pauvre prisonnier, peut-ˆtre verrait-on, comme voit votre pŠre, un conspiration l…-dessous. Vous ‚crirez au pr‚sident de la soci‚t‚ d'horticulture, et j'en suis certain, le pr‚sident viendra. —Mais s'il tarde? —Supposez qu'il tarde un jour, deux jours mˆme; mais c'est impossible, un amateur de tulipes comme lui ne tardera pas une heure, pas une minute, pas une seconde … se mettre en route pour voir la huitiŠme merveille du monde. Mais, comme je disais, tardƒt-il un jour, tardƒt-il deux, la tulipe serait encore dans toute sa splendeur. La tulipe vue par le pr‚sident, le procŠs-verbal dress‚ par lui, tout est dit, vous gardez un double du procŠs-verbal, Rosa, et vous lui confiez la tulipe. Ah! si nous avions pu la porter nous-mˆmes, Rosa, elle n'e–t quitt‚ mes bras que pour passer dans les v“tres! mais c'est un rˆve auquel il ne faut pas songer, continua Corn‚lius en soupirant; d'autres yeux la verront d‚fleurir. Oh! surtout, Rosa, avant que le pr‚sident ne la voie, ne la laissez voir … personne. La tulipe noire, si quelqu'un voyait la tulipe noire, on la volerait!… —Oh! —Ne m'avez-vous pas dit vous-mˆme ce que vous craigniez … l'endroit de votre amoureux Jacob; on vole bien un florin, pourquoi n'en volerait- on pas cent mille? —Je veillerai, allez; soyez tranquille. —Si pendant que vous ˆtes ici elle allait s'ouvrir? —La capricieuse en est bien capable, dit Rosa. —Si vous la trouviez ouverte en rentrant? —Eh bien? —Ah! Rosa, du moment o— elle sera ouverte, rappelez-vous qu'il n'y aura pas un moment … perdre pour pr‚venir le pr‚sident. —Et vous pr‚venir, vous. Oui, je comprends.
Rosa soupira, mais sans amertume et en femme qui commence … comprendre une faiblesse, sinon … s'y habituer.
—Je retourne auprŠs de la tulipe, monsieur van Baerle, et aussit“t
ouverte, vous ˆtes pr‚venu; aussit“t vous pr‚venu, le messager part.
—Rosa, Rosa, je ne sais plus … quelle merveille du ciel ou de la
terre vous comparer.
—Comparez-moi … la tulipe noire, monsieur Corn‚lius, et je serai
bien flatt‚e, je vous jure; disons-nous donc au revoir, monnsieur
Corn‚lius.
—Oh! dites: au revoir, mon ami.
—Au revoir, mon ami, dit Rosa un peu consol‚e.
—Dites, mon ami bien-aim‚.
—Oh! mon ami …
—Bien-aim‚, Rosa, je vous en supplie, bien-aim‚, bien-aim‚, n'est-ce
pas?
—Bien-aim‚, oui, bien-aim‚, fit Rosa palpitante, enivr‚e, folle de
joie.
—Alors, Rosa, puisque vous avez dit bien-aim‚, dites aussi
bien-heureux, dites heureux comme jamais homme n'a ‚t‚ heureux et
b‚ni sous le ciel. Il ne me manque qu'une chose, Rosa.
—Laquelle?
—Votre joue, votre joue fraŒche, votre joue rose, votre doux visage.
Oh! Rosa, de votre volont‚, non plus par surprise, nonn plus par
accident, Rosa. Ah! …
Rosa s'enfuit. Corn‚lius resta le visage coll‚ au guichet. Corn‚lius ‚touffait de joie et de bonheur. Il ouvrit sa fenˆtre et contempla longtemps, avec un coeur gonfl‚ de joie, l'azur sans nuages du ciel. Il se remplit les poumons de l'air g‚n‚reux et pur, l'esprit de douces id‚es, l'ƒme de reconnaissance et d'admiration religieuse.
Pendant une partie de la nuit Corn‚lius demeura suspendu aux barreaux de sa fenˆtre; il regardait le ciel, il ‚coutait la terre. Une ‚toile s'enflamma au midi, traversa tout l'espace qui s‚parait l'horizon de la forteresse et vint s'abattre sur Loewestein. Corn‚lius tressaillit.
—Ah! dit-il, voil… Dieu qui envoie une ƒme … ma fleur.
Et comme s'il e–t devin‚ juste, presque au mˆme moment, le prisonnier entendit dans le corridor des pas l‚gers, comme ceux d'une sylphide, le froissement d'une robe qui semblait un battement d'ailes et une voix bien connue qui disait:
—Corn‚lius, mon ami, mon ami bien-aim‚ et bien-heureux, venez, venez vite.
Corn‚lius ne fit qu'un bond de la crois‚e au guichet; cette fois encore ses yeux rencontrŠrent Rosa, qui lui dit:
—Elle est ouverte, elle est noire, la voil…. —Comment, la voil…! s'‚cria Corn‚lius. —Oui, oui, il faut bien risquer un petit danger pour donner une grande joie, la voil…, tenez. Et, d'une main, elle leva … la hauteur du guichet, une petite lanterne sourde, qu'elle venait de faire lumineuse, tandis qu'… la mˆme hauteur, elle levait de l'autre la miraculeuse tulipe. Corn‚lius jeta un cri et pensa s'‚vanouir. —Oh! murmura-t-il, mon Dieu! mon Dieu! vous me r‚compensez de mon innocence et de ma captivit‚, puisque vous avez fait poussser cette fleur au guichet de ma prison. —Embrassez-la, dit Rosa, comme je l'ai embrass‚e tout … l'heure.
Corn‚lius, retenant son haleine toucha du bout des lŠvres la pointe de la fleur, et jamais baiser ne lui entra si profond‚ment dans le coeur. La tulipe ‚tait belle, splendide, magnifique, sa tige avait plus de dix-huit pouces de hauteur, elle s'‚lan‡ait du sein de quatre feuilles vertes, lisses, droites comme des fers de lance, sa fleur tout entiŠre ‚tait noire et brillante comme du jais.
—Rosa, dit Corn‚lius tout haletant, Rosa, plus un instant … perdre, il faut ‚crire la lettre. —Elle est ‚crite, mon bien-aim‚ Corn‚lius, dit Rosa. —En v‚rit‚! —Pendant que la tulipe s'ouvrait, j'‚crivais, moi, car je ne voulais pas qu'un seul instant f–t perdu. Voyez la lettre, et dites-moi si vous la trouvez bien.
Corn‚lius prit la lettre et lut sur une ‚criture qui avait encore fait de grands progrŠs depuis le petit mot qu'il avait re‡u de Rosa:
®Monsieur le pr‚sident, La tulipe noire va s'ouvrir dans dix minutes peut-ˆtre. Aussit“t ouverte, je vous enverrai un messager pour vous prier de venir vous- mˆme en personne la chercher dans la forteresse de Loewestein. Je suis la fille du ge“lier Gryphus, presque aussi prisonniŠre que les prisonniers de mon pŠre. Je ne pourrais donc vous porter cette merveille. C'est pourquoi j'ose vous supplier de la venir prendre vous-mˆme. Mon d‚sir est qu'elle s'appelle Rosa Barl‘nsis. Elle vient de s'ouvrir; elle est parfaitement noire…Venez, monsieur le pr‚sident, venez. J'ai l'honneur d'ˆtre votre humble servante, ROSA GRYPHUS.¯
—C'est cela, c'est cela, chŠre Rosa. Cette lettre est … merveille. Je ne l'eusse point ‚crite avec cette simplicit‚. Au congrŠs vous donnerez tous les renseignements qui vous seront demand‚s. On saura comment la tulipe a ‚t‚ cr‚‚e, … combien de soins, de veilles, de craintes, elle a donn‚ lieu; mais, pour le moment, Rosa, pas un instant … perdre … Le messager! Le messager! —Comment s'appelle le pr‚sident? —Donnez que je mette l'adresse. Oh! il est bien connu. C'est mynheer van Systens, le bourgmestre de Harlem … Donnez, Rosaa, donnez!
Et d'une main tremblante, Corn‚lius ‚crivit sur la lettre:
®A mynheer Peters van Systens, bourgmestre et pr‚sident de la Soci‚t‚ horticole de Harlem.¯
—Et maintenant, allez, Rosa, allez, dit Corn‚lius; et mettons- nous sous la garde de Dieu, qui jusqu'ici nous a si bien gard‚s.
XVIII
OU LA TULIPE NOIRE CHANGE DE MAITRE
Corn‚lius ‚tait rest‚ … l'endroit o— l'avait laiss‚ Rosa, cherchant presque inutilement en lui la force de porter le double fardeau de son bonheur. Une demi-heure s'‚coula. D‚j… les premiers rayons du jour entraient, bleuƒtres et frais, … travers les barreaux de la fenˆtre dans la prison de Corn‚lius, lorsqu'il tressaillit tout … coup … des pas qui montaient l'escalier et … des cris qui se rapprochaient de lui. Presque au mˆme moment, son visage se trouva en face du visage pƒle et d‚compos‚ de Rosa. Il recula pƒlissant lui-mˆme d'effroi.
—Corn‚lius! Corn‚lius! s'‚cria celle-ci haletante.
—Quoi donc? mon Dieu! demanda le prisonnier.
—Corn‚lius! la tulipe …
—Eh bien?
—Comment vous dire cela?
—Dites, dites, Rosa.
—On nous l'a prise, on nous l'a vol‚e.
—On nous l'a prise, on nous l'a vol‚e! s'‚cria Corn‚lius.
—Oui, dit Rosa, en s'appuyant contre la porte pour ne pas tomber.
Oui, prise, vol‚e.
Et, malgr‚ elle, les jambes lui manquant, elle glissa et tomba sur ses genoux.
—Mais comment cela? demanda Corn‚lius. Dites-moi, expliquez-moi…
—Oh! il n'y a pas de ma faute, mon ami.
Pauvre Rosa! elle n'osait plus dire: mon bien-aim‚.
—Vous l'avez laiss‚e seule! dit Corn‚lius avec un accent lamentable. —Un seul instant, pour aller pr‚venir notre messager qui demeure … cinquante pas … peine, sur le bord du Wahal. —Et pendant ce temps, malgr‚ mes recommandations, vous avez laiss‚ la clef … la porte, malheureuse enfant! —Non, non, non, et voil… ce qui me passe, la clef ne m'a point quitt‚e, je l'ai constamment tenue dans ma main. —Mais alors, comment cela se fait-il? —Le sais-je, moi-mˆme? j'avais donn‚ la lettre … mon messager; mon messager ‚tait parti devant moi; je rentre, la porte ‚tait ferm‚e, chaque chose ‚tait … sa place dans ma chambre, except‚ la tulipe qui avait disparu. Il faut que quelqu'un se soit procur‚ une clef de ma chambre, ou en ait fait faire une fausse.
Elle suffoqua, les larmes lui coupaient la parole. Corn‚lius, immobile, les traits alt‚r‚s, ‚coutait presque sans comprendre, murmurant seulement:
—Vol‚e, vol‚e, vol‚e! je suis perdu.
—Oh! monsieur Corn‚lius, grƒce! grƒce! criait Rosa, j'en mourrai.
A cette menace de Rosa, Corn‚lius saisit les grilles du guichet, et les ‚treignant avec fureur:
—Rosa, s'‚cria-t-il, on nous a vol‚s, c'est vrai, mais faut-il nous laisser abattre pour cela? Non, le malheur est grand, mmais r‚parable peut-ˆtre, Rosa; nous connaissons le voleur. —H‚las! comment voulez-vous que je vous dise positivement? —Oh! je vous le dis, moi, c'est cet infƒme Jacob. Le laisserons- nous porter … Harlem le fruit de nos travaux, le fruit de nos veilles, l'enfant de notre amour? Rosa, il faut le poursuivre, il faut le rejoindre. —Mais comment faire tout cela, mon ami, sans d‚couvrir … mon pŠre que nous ‚tions d'intelligence? Comment moi, une femme sii peu libre, si peu habile, comment parviendrai-je … ce but, que vous-mˆme n'atteindriez peut-ˆtre pas? —Rosa, Rosa, ouvrez-moi cette porte, et vous verrez si je ne l'atteins pas. Vous verrez si je ne d‚couvre pas le voleur, vous verrez si je ne lui fais pas avouer son crime. Vous verrez si je ne lui fais pas crier grƒce! —H‚las! dit Rosa ‚clatant en sanglots, puis-je vous ouvrir? Ai-je les clefs sur moi? Si je les avais, ne seriez-vous pas libre depuis longtemps? —Votre pŠre les a, votre infƒme pŠre, le bourreau qui m'a d‚j… ‚cras‚ le premier ca‹eu de ma tulipe. Oh! le mis‚rable! le mis‚rable! il est complice de Jacob. —Plus bas, plus bas, au nom du ciel! —Oh! si vous ne m'ouvrez pas, Rosa, s'‚cria Corn‚lius au paroxysme de la rage, j'enfonce ce grillage et je massacre tout ce que je trouve dans la prison. —Mon ami, par piti‚! —Je vous dis, Rosa, que je vais d‚molir le cachot pierre … pierre.
Et l'infortun‚, de ses deux mains, dont la colŠre d‚culpait les forces, ‚branlait la porte … grand bruit, peu soucieux des ‚clats de sa voix qui s'en allait tonner au fond de la spirale sonore de l'escalier. Rosa, ‚pouvant‚e, essayait bien inutilement de calmer cette furieuse tempˆte.
—Je vous dis que je tuerai l'infƒme Gryphus, hurlait van Baerle; je vous dis que je verserai son sang, comme il a vers‚ celuui de ma tulipe noire.
Le malheureux commen‡ait … devenir fou.
—Eh bien! oui, disait Rosa palpitante, oui, oui, mais calmez-vous, oui, je lui prendrai ses clefs, oui je vous ouvrirai, maiis calmez-vous, mon Corn‚lius.
Elle n'acheva point, un hurlement pouss‚ devant elle interrompit sa phrase.
—Mon pŠre! s'‚cria Rosa.
—Gryphus! rugit van Baerle, ah! sc‚l‚rat!
Le vieux Gryphus, au milieu de tout ce bruit, ‚tait mont‚ sans que l'on p–t l'entendre. Il saisit rudement sa fille par le poignet.
—Ah! vous me prendrez les clefs, dit-il d'une voix ‚touff‚e pa la colŠre. Ah! cet infƒme! ce monstre! ce conspirateur … pendre est votre Corn‚lius. Ah! l'on a des connivences avec les prisonniers d'Etat. C'est bon.
Rosa frappa dans ses deux mains avec d‚sespoir.
—Oh! continua Gryphus passant de l'accent fi‚vreux de la colŠre … la froide ironie du vainqueur, ah! monsieur l'innocent tulipier, ah! monsieur le doux savant, ah! vous me massacrerez, ah! vous boirez mon sang! TrŠs bien! rien que cela! Et de complicit‚ avec ma fille! Mais je suis donc dans un antre de brigands, je suis donc dans une caverne de voleurs! Ah! monsieur le gouverneur saura tout ce matin, et S.A. le stathouder saura tout demain. Nous connaissons la loi: Quiconque se rebellera dans la prison … article 6. Nous allons vous donner une seconde ‚dition du Buytenhoff, monsieur le savant, et la bonne ‚dition celle-l…. Oui, oui, rongez vos poings comme un ours en cage, et vous la belle, mangez des yeux votre Corn‚lius. Je vous avertis, mes agneaux, que vous n'aurez plus cette f‚licit‚ de conspirer ensemble. €…, qu'on descende, fille d‚natur‚e. Et vous, monsieur le savant, au revoir, soyez tranquille, au revoir!
Rosa, folle de terreur et de d‚sespoir, envoya un baiser … son ami; puis, sans doute illumin‚e d'une pens‚e soudaine, elle se lan‡a dans l'escalier en disant:
—Tout n'est pas perdu encore, compte sur moi, mon Corn‚lius.
Son pŠre la suivit en hurlant. Quant au pauvre tulipier, il lƒcha peu … peu les grilles que retenaient ses doigts convulsifs; sa tˆte s'alourdit, ses yeux oscillŠrent dans leurs orbites, et il tomba lourdement sur le carreau de sa chambre en murmurant:
—Vol‚e! on me l'a vol‚e!
Pendant ce temps, Boxtel, sorti du chƒteau par la porte qu'avait ouverte Rosa elle-mˆme, Boxtel, la tulipe noire envelopp‚e dans un large manteau, Boxtel s'‚tait jet‚ dans une carriole qui l'attendait … Gorcum et disparaissait, sans avoir, on le pense bien, averti l'ami Gryphus de son d‚part pr‚cipit‚.
——————————— Disguised as Jacob, Boxtel had followed Cornelius to Loewestein. He had overheard the conversations between the lovers in regard to the tulip. He had made a pass-key that unlocked the door of Rosa's room, and after making all preparations for his journey had waited for the flower to bloom. While Rosa was carrying the letter to the boatman, he had entered her room and stolen the flower. ———————————
Il arriva le lendemain matin … Harlem, harass‚ mais triomphant, changea sa tulipe de pot, afin de faire disparaŒtre toute trace de vol, brisa le pot de fa‹ence dont il jeta les tessons dans un canal, ‚crivit au pr‚sident de la Soci‚t‚ horticole une lettre dans laquelle il lui annon‡ait qu'il venait d'arriver … Harlem avec une tulipe parfaitement noire, s'installa dans une bonne h“tellerie avec sa fleur intacte. Et l… il attendit.
XIX
LE PRESIDENT VAN SYSTENS
Rosa, en quittant Corn‚lius, avait pris son parti. C'‚tait de lui rendre la tulipe que venait de lui voler Jacob, ou de ne jamais le revoir. Elle avait vu le d‚sespoir du pauvre prisonnier, double et incurable d‚sespoir. En effet, d'un c“t‚, c'‚tait une s‚paration in‚vitable, Gryphus ayant … la fois surpris le secret de leur amour et de leurs rendez-vous. De l'autre c'‚tait le renversement de toutes les esp‚rances d'ambition de Corn‚lius van Baerle, et ces esp‚rances, il les nourrissait depuis sept ans. Rosa ‚tait une de ces femmes qui s'abattent d'un rien, mais qui, pleines de forces contre un malheur suprˆme, trouvent dans le malheur mˆme l'‚nergie qui peut le combattre, ou la ressource qui peut le r‚parer.
La jeune fille rentra chez elle, jeta un dernier regard dans sa chambre, pour voir si elle ne s'‚tait pas tromp‚e, et si la tulipe n'‚tait point dans quelque coin o— elle e–t ‚chapp‚ … ses regards. Mais Rosa chercha vainement, la tulipe ‚tait toujours absente, la tulipe ‚tait toujours vol‚e. Rosa fit un petit paquet des hardes qui lui ‚taient n‚cessaires, elle prit ses trois cents florins d'‚pargne, c'est-…-dire toute sa fortune, fouilla sous ses dentelles o— ‚tait enfoui le troisiŠme ca‹eu, la cacha pr‚cieusement dans son corsage, ferma la porte … clef, descendit l'escalier, sortit de la prison par la porte qui une heure auparavant avait donn‚ passage … Boxtel, se rendit chez un loueur de chevaux et demanda … louer une carriole.
Le loueur de chevaux n'avait qu'une carriole, c'‚tait justement celle que Boxtel lui avait lou‚e. Force fut donc … Rosa de prendre un cheval, qui lui fut confi‚ facilement; le loueur de chevaux connaissant Rosa pour la fille du concierge de la forteresse. Rosa avait un espoir, c'‚tait de rejoindre son messager, bon et brave gar‡on qu'elle emmenerait avec elle et qui lui servirait … la fois de guide et de soutien. En effet, elle n'avait point fait une lieue qu'elle l'aper‡ut.
Elle mit son cheval au trot et le rejoignit. Le brave gar‡on ignorait l'importance de son message, et cependant allait aussi bon train que s'il l'e–t connue. En moins d'une heure il avait d‚j… fait une lieue et demie. Rosa lui reprit le billet devenu inutile et lui exposa le besoin qu'elle avait de lui. Le batelier se mit … sa disposition, promettant d'aller aussi vite que le cheval, pourvu que Rosa lui permŒt d'appuyer la main soit sur sa croupe, soit sur son garrot.
—————————— Gryphus did not discover Rosa's flight until five hours after her departure. He sought his friend Jacob; he too was gone. The jailer suspected him of having run away with his daughter. Rosa arrived safely at Harlem, but Mynheer van Systens declined to receive her. Thereupon she sent word that she came to speak of the black tulip. Instantly all doors opened before her. ——————————
Elle p‚n‚tra jusque dans le bureau du pr‚sident van Systens, qu'elle trouva galamment en chemin pour venir … sa rencontre.
—Mademoiselle, s'‚cria-t-il, vous venez, dites-vous, de la part de la tulipe noire?
Pour M. le pr‚sident de la Soci‚t‚ horticole, la Tulipa nigra ‚tait une puissance de premier ordre, qui pouvait bien, en sa qualit‚ de reine des tulipes, envoyer des ambassadeurs.
—Oui, monsieur, r‚pondit Rosa, je viens du moins pour vous parler
d'elle.
—Elle se porte bien? fit van Systens avec un sourire de tendre
v‚n‚ration.
—H‚las! monsieur, je ne sais, dit Rosa.
—Comment! lui serait-il donc arriv‚ quelque malheur?
—Un bien grand, oui, monsieur, non pas … elle, mais … moi.
—Lequel?
—On me l'a vol‚e!
—On vous a vol‚ la tulipe noire?
—Oui, monsieur.
—Savez-vous qui?
—Oh! je m'en doute, mais je n'ose encore accuser.
—Mais la chose sera facile … v‚rifier.
—Comment cela?
—Depuis qu'on vous l'a vol‚e, le voleur ne saurait ˆtre loin.
—Pourquoi ne peut-il ˆtre loin?
—Mais parce que je l'ai vue il n'y a pas deux heures.
—Vous avez vu la tulipe noire? s'‚cria Rosa en se pr‚cipitant vers
M. van Systens.
—Comme je vous vois, mademoiselle.
—Mais o— cela?
—Chez votre maŒtre apparemment.
—Chez mon maŒtre?
—Oui. N'ˆtes-vous pas au service de M. Isaac Boxtel?
—Moi?
—Sans doute, vous.
—Mais, pour qui donc me prenez-vous, monsieur?
—Mais, pour qui me prenez-vous, vous-mˆme?
—Monsieur, je vous prends, je l'espŠre, pour ce que vous ˆtes,
c'est-…-dire pour l'honorable M. van Systens bourgmestre de Harlem et
pr‚sident de la Soci‚t‚ horticole.
—Et vous venez me dire?
—Je viens vous dire, monsieur, que l'on m'a vol‚ ma tulipe.
—Votre tulipe alors est celle de M. Boxtel. Alors, vous vous
expliquez mal, mon enfant: ce n'est pas … vous, mais … M. Boxtel
qu'on a vol‚ la tulipe.
—Je vous r‚pŠte, monsieur, que je ne sais pas ce que c'est que M.
Boxtel et que voil… la premiŠre fois que j'entends prononcer ce nom.
—Vous ne savez pas ce que c'est que M. Boxtel, et vous aviez aussi
une tulipe noire.
—Mais il y en a donc une autre? demanda Rosa, toute frissonnante.
—Il y a celle de M. Boxtel, oui.
—Comment est-elle?
—Noire, parbleu.
—Sans tache?
—Sans une seule tache, sans le moindre point.
—Et vous avez cette tulipe, elle est d‚pos‚e ici?
—Non, mais elle y sera d‚pos‚e, car je dois en faire l'exhibition au
comit‚ avant que le prix ne soit d‚cern‚.
—Monsieur, s'‚cria Rosa, ce Boxtel, cet Isaac Boxtel, qui se dit
propri‚taire de la tulipe noire …
—Et qui l'est en effet.
—Monsieur, n'est-ce point un homme maigre?
—Oui.
—Chauve?
—Oui.
—Ayant l'oeil hagard?
—Je crois que oui.
—Inquiet, vo–t‚, jambes torses?
—En v‚rit‚, vous faites le portrait, trait pour trait, de M. Boxtel.
—Monsieur, la tulipe est-elle dans un pot de fa‹ence bleue et
blanche … fleurs jaunƒtres qui repr‚sentent une corbeille sur trois
faces du pot?
—Ah! quant … cela, j'en suis moins s–r, j'ai plus regard‚ l'homme
que le pot.
—Monsieur, c'est ma tulipe, c'est celle qui m'a ‚t‚ vol‚e; monsieur,
c'est mon bien; monsieur, je viens le r‚clamer ici devaant vous, …
vous.
—Oh! oh! fit M. van Systens en regardant Rosa. Quoi! vous venez
r‚clamer ici la tulipe de M. Boxtel? Parbleu! vous ˆtes une hardie
commŠre.
—Monsieur, dit Rosa un peu troubl‚e de cette apostrophe, je ne dis
pas que je vienne r‚clamer la tulipe de M. Boxtel, je dis que je
viens r‚clamer la mienne.
—La v“tre?
—Oui; celle que j'ai plant‚e, ‚lev‚e moi-mˆme.
—Eh bien! allez trouver M. Boxtel … l'h“tellerie du Cygne-Blanc,
vous vous arrangerez avec lui; quant … moi, je me contenterai de
faire mon rapport, de constater l'existence de la tulipe noire et
d'ordonnancer les cent mille florins … son inventeur. Adieu, mon
enfant.
—Oh! monsieur! monsieur! insista Rosa.
—Seulement, mon enfant, continua van Systens, comme vous ˆtes jolie,
comme vous ˆtes jeune, comme vous n'ˆtes pas encore tout … fait
pervertie, recevez mon conseil: Soyez prudente en cette affaire, car
nous avons un tribunal et une prison … Harlem; de plus, nous sommes
extrˆmement chatouilleux sur l'honneur des tulipes. Allez, mon
enfant, allez, M. Isaac Boxtel, h“tel du Cygne-Blanc.
Et M. van Systens, reprenant sa belle plume, continua son rapport interrompu.
XX
MEMBRE DE LA SOCIETE HORTICOLE
Rosa ‚perdue, presque folle de joie et de crainte, … l'id‚e que la tulipe noire ‚tait retrouv‚e, prit le chemin de l'h“tellerie du Cygne-Blanc, suivie toujours de son batelier, robuste enfant de la Frise, capable de d‚vorer … lui seul dix Boxtel. Pendant la route, le batelier avait ‚t‚ mis au courant, il ne reculait pas devant la lutte, au cas o— une lutte s'engagerait; seulement, ce cas ‚ch‚ant, il avait ordre de m‚nager la tulipe. Mais arriv‚e dans le Grote-Markt, Rosa s'arrˆta tout … coup, une pens‚e subite venait de la saisir.
—Mon Dieu! murmura-t-elle, j'ai fait une faute ‚norme, j'ai perdu peut-ˆtre et Corn‚lius, et la tulipe et moi! J'ai donn‚ l'‚veil, j'ai donn‚ des soup‡ons. Je ne suis qu'une femme, ces hommes peuvent se liguer contre moi, et alors je suis perdue. Oh! moi perdue, ce ne serait rien, mais Corn‚lius, mais la tulipe!
Elle se recueillit un moment.
—Si je vais chez ce Boxtel et que je ne le connaisse pas, si ce Boxtel n'est pas mon Jacob, si c'est un autre amateur qui, lui aussi, a d‚couvert la tulipe noire, ou bien si ma tulipe a ‚t‚ vol‚e par un autre que celui que je soup‡onne, ou a d‚j… pass‚ dans d'autres mains, si je ne reconnais pas l'homme, mais seulement ma tulipe, comment prouver que la tulipe est … moi? D'un autre c“t‚, si je reconnais ce Boxtel pour le faux Jacob, qui sait ce qu'il adviendra? Tandis que nous contesterons ensemble, la tulipe mourra! Oh! inspirez-moi, sainte Vierge! il s'agit du sort de ma vie, il s'agit du pauvre prisonnier qui expire peut-ˆtre en ce moment.
Cette priŠre faite, Rosa attendit pieusement l'inspiration qu'elle demandait au ciel. Cependant un grand bruit bourdonnait … l'extr‚mit‚ du Grote-Markt. Les gens couraient, les portes s'ouvraient; Rosa, seule, ‚tait insensible … tout ce mouvement de la population.
—Il faut, murmura-t-elle, retourner chez le pr‚sident.
—Retournons, dit le batelier.
Partout, sur son passage, Rosa n'entendait parler que de la tulipe noire et du prix de cent mille florins; la nouvelle courait d‚j… la ville. Rosa n'e–t pas de peine … p‚n‚trer de nouveau chez M. van Systens. Mais quand il reconnut Rosa, la colŠre le prit et il voulut la renvoyer. Mais Rosa joignit les mains, et avec un accent d'honnˆte v‚rit‚ qui p‚nŠtre les coeurs:
—Monsieur, dit-elle, au nom du ciel! ne me repoussez pas; ‚coutez, au contraire, ce que je vais vous dire, et si vous ne pouuvez me faire rendre justice, du moins vous n'aurez pas … vous reprocher un jour, en face de Dieu, d'avoir ‚t‚ complice d'une mauvaise action.
Van Systens tr‚pignait d'impatience; c'‚tait la seconde fois que Rosa le d‚rangeait au milieu d'une r‚daction … laquelle il mettait son double amour-propre de bourgmestre et de pr‚sident de la Soci‚te horticole.
—Mais mon rapport! s'‚cria-t-il, mon rapport sur la tulipe noire! —Monsieur, continua Rosa avec la fermet‚ de l'innocence et de la v‚rit‚, monsieur, votre rapport sur la tulipe noire reposerra, si vous ne m'‚coutez pas, sur des faits criminels ou sur des faits faux. Je vous en supplie, monsieur, faites venir ici, devant vous et devant moi, ce monsieur Boxtel, que je soutiens, moi, ˆtre M. Jacob, et je jure Dieu de lui laisser la propri‚t‚ de sa tulipe si je ne reconnais pas et la tulipe et son propri‚taire. —Parbleu! la belle avance, dit van Systens. —Que voulez-vous dire? —Je vous demande ce que cela prouvera quand vous les aurez reconnus? —Mais enfin, dit Rosa d‚sesp‚r‚e, vous ˆtes honnˆte homme, monsieur. Eh bien! si non seulement vous alliez donner le prix … un homme pour une oeuvre qu'il n'a pas faite, mais encore pour une oeuvre vol‚e!
Peut-ˆtre l'accent de Rosa avait-il amen‚ une certaine conviction dans le coeur de van Systens et allait-il r‚pondre plus doucement … la pauvre fille, quand un grand bruit se fit entendre dans la rue, qui paraissait purement et simplement ˆtre une augmentation du bruit que Rosa avait d‚j… entendu, mais sans y attacher d'importance, au Grote-Markt. Des acclamations bruyantes ‚branlŠrent la maison. M. van Systens prˆta l'oreille … ces acclamations.
—Qu'est-ce que cela? s'‚cria le bourgmestre, qu'est-ce que cela? serait-il possible et ai-je bien entendu?
Et il se pr‚cipita vers son antichambre, sans plus se pr‚occuper de Rosa qu'il laissa dans son cabinet. A peine arriv‚ dans son antichambre, M. van Systens poussa un grand cri en apercevant le spectacle de son escalier envahi jusqu'au vestibule. Accompagn‚, ou plut“t suivi de la multitude, un jeune homme vˆtu simplement d'un habit de petit velours violet brod‚ d'argent montait avec une noble lenteur les degr‚s de pierre. DerriŠre lui marchaient deux officiers, l'un de la marine, l'autre de la cavalerie. Van Systens vint s'incliner, se prosterner presque devant le nouvel arrivant qui causait toute cette rumeur.
—Monseigneur, s'‚cria-t-il, monseigneur, Votre Altesse, chez moi?
honneur ‚clatant … jamais pour mon humble maison.
—Cher monsieur van Systens, dit Guillaume d'Orange avec une s‚r‚nit‚
qui chez lui rempla‡ait le sourire, je suis un vrai Hollandais, moi,
j'aime l'eau, la biŠre et les fleurs; parmi les fleurs, celles que je
pr‚fŠre sont naturellement les tulipes. J'ai ou‹ dire … Leyde que la
ville de Harlem poss‚dait enfin la tulipe noire, et, aprŠs m'ˆtre
assur‚ que la chose ‚tait vraie, quoique incroyable, je viens en
demander des nouvelles au pr‚sident de la Soci‚t‚ d'horticulture.
—Oh! monseigneur, monseigneur, dit van Systens ravi, quelle gloire
pour la soci‚t‚ si ses travaux agr‚ent … votre Altesse!
—Vous avez la fleur ici? dit le prince qui sans doute se repentait
d'avoir d‚j… trop parl‚.
—H‚las! non, monseigneur, je ne l'ai pas ici.
—Et o— est-elle?
—Chez son propri‚taire.
—Quel est ce propri‚taire?
—Un brave tulipier de Dordrecht.
—De Dordrecht?
—Oui.
—Et qui s'appelle?
—Boxtel.
—Il loge?
—Au Cygne-Blanc; je vais le mander, et si, en attendant, Votre
Altesse veut me faire l'honneur d'entrer au salon, il s'empressera,
sachant que monseigneur est ici, d'apporter sa tulipe … monseigneur.
—C'est bien, mandez-le.
—Oui, Votre Altesse. Seulement….
—Quoi?
—Oh! rien d'important, monseigneur.
—Tout est important dans ce monde, monsieur van Systens.
—Eh bien, monseigneur, une difficult‚ s'‚levait.
—Laquelle?
—Cette tulipe est d‚j… revendiqu‚e par des usurpateurs. Il est vrai
qu'elle vaut cent mille florins.
—En v‚rit‚?
—Oui, monseigneur, par des usurpateurs, par des faussaires.
—C'est un crime, cela, monsieur van Systens.
—Oui, Votre Altesse.
—Et…avez-vous les preuves de ce crime?
—Non, monseigneur, la coupable…
—La coupable, monsieur…
—Je veux dire celle qui r‚clame la tulipe, monseigneur, est l…, dans
la chambre … c“t‚.
—L…! Qu'en pensez-vous, monsieur van Systens?
—Je pense, monseigneur, que l'appƒt des cent mille florins l'aura
tent‚e.
—Et elle r‚clame la tulipe?
—Oui, monseigneur.
—Et que dit-elle de son c“t‚, comme preuve?
—J'allais l'interroger, quand Votre Altesse est entr‚e.
—Ecoutons-la, monsieur van Systens, ‚coutons-la; je suis le premier
magistrat du pays, j'entendrai la cause et ferai justice. Passez
devant, et appelez-moi Monsieur.
Ils entrŠrent dans le cabinet. Rosa ‚tait toujours … la mˆme place, appuy‚e … la fenˆtre et regardant par les vitres dans le jardin.
—Ah! ah! une Frisonne, dit le prince en apercevant le casque d'or et les jupes rouges de Rosa.
Celle-ci se retourna au bruit, mais … peine vit-elle le prince qui s'asseyait dans l'angle le plus obscur de l'appartement. Toute son attention, on le comprend, ‚tait pour cet important personnage que l'on appelait van Systens, et non pour cet humble ‚tranger qui suivait le maŒtre de la maison. L'humble ‚tranger prit un livre dans la bibliothŠque et fit signe … van Systens de commencer l'interrogatoire. Van Systens, toujours … l'invitation du jeune homme … l'habit violet, s'assit … son tour, et tout heureux et tout fier de l'importance qui lui ‚tait accord‚e:
—Ma fille, dit-il, vous me promettez la v‚rit‚, toute la v‚rit‚, sur
cette tulipe?
—Je vous la promets.
—Eh bien! parlez donc devant monsieur; monsieur est un des membres
de la Soci‚t‚ horticole.
—Monsieur, dit Rosa, que vous dirai-je que je ne vous aie point dit
d‚j…?
—Eh bien! alors?
—Alors, j'en reviendrai … la priŠre que je vous ai adress‚e.
—Laquelle?
—De faire venir ici M. Boxtel avec sa tulipe; si je ne la reconnais
pas pour la mienne, je le dirai franchement: mais si je la reconnais,
je la r‚clamerai, duss‚-je aller devant Son Altesse le stathouder
lui-mˆme, mes preuves … la main.
—Vous avez donc les preuves, ma belle enfant?
—Dieu, qui sait mon bon droit, m'en fournira.
Van Systens ‚changea un regard avec le prince, qui depuis les premiers mots de Rosa, semblait essayer de rappeler ses souvenirs, comme si ce n'‚tait point la premiŠre fois que cette douce voix frappƒt ses oreilles. Un officier partit pour aller chercher Boxtel. Van Systens continua l'interrogatoire.
—Et sur quoi, dit-il, basez-vous cette assertion, que vous ˆtes
propri‚taire de la tulipe noire?
—Mais sur une chose bien simple, c'est que c'est moi qui l'ai
plant‚e et cultiv‚e dans ma propre chambre.
—Dans votre chambre, et o— ‚tait votre chambre?
—A Loewestein.
—Vous ˆtes de Loewestein?
—Je suis la fille du ge“lier de la forteresse.
Le prince fit un petit mouvement qui voulait dire:
—Ah! c'est cela, je me rappelle maintenant.
Et tout en faisant semblant de lire il regarda Rosa avec plus d'attention encore qu'auparavant.
—Et vous aimez les fleurs? continua van Systens.
—Oui, monsieur.
—Alors, vous ˆtes une savante fleuriste?
Rosa h‚sita un instant, puis avec un accent tir‚ du plus profond de son coeur:
—Messieurs, je parle … des gens d'honneur, dit-elle.
L'accent ‚tait si vrai, que van Systens et le prince r‚pondirent tous deux en mˆme temps par un mouvement de tˆte affirmatif.
—Eh bien! non! ce n'est pas moi qui suis une savante fleuriste, non! moi qui ne suis qu'une pauvre fille du peuple, une pauvre paysanne de la Frise, qui, il y a trois mois encore, ne savait ni lire ni ‚crire. Non! la tulipe noire n'a pas ‚t‚ trouv‚e par moi-mˆme. —Et par qui a-t-elle ‚t‚ trouv‚e? —Par un pauvre prisonnier de Loewestein. —Par un prisonnier de Loewestein? dit le prince.
Au son de cette voix, ce fut Rosa qui tressaillit … son tour.
—Par un prisonnier d'Etat alors, continua le prince, car …
Loewestein il n'y a que des prisonniers d'Etat.
Et il se remit … lire, ou du moins fit semblant de se remettre … lire.
—Oui, murmura Rosa tremblante, oui, par un prisonnier d'Etat.
Van Systens pƒlit en entendant prononcer un pareil aveu devant un pareil t‚moin.
—Continuez, dit froidement Guillaume au pr‚sident de la Soci‚t‚ horticole.
—Oh! monsieur, dit Rosa en s'adressant … celui qu'elle croyait son v‚ritable juge, c'est que je vais m'accuser bien gravemennt. —En effet, dit van Systens, les prisonniers d'Etat doivent ˆtre au secret … Loewestein. —H‚las! monsieur. —Et, d'aprŠs ce que vous dites, il semblerait que vous auriez profit‚ de votre position comme fille du ge“lier et que vous aauriez communiqu‚ avec celui-l… pour cultiver des fleurs? —Oui, monsieur, murmura Rosa ‚perdue; oui, je suis forc‚e de l'avouer, je le voyais tous les jours. —Malheureuse! s'‚cria van Systens. —Le prince leva la tˆte en observant l'effroi de Rosa et la pƒleur du pr‚sident. —Cela, dit-il de sa voix nette et fermement accentu‚e, cela ne regarde pas les membres de la Soci‚t‚ horticole; ils ont … juger la tulipe noire et ne connaissent pas les d‚lits politiques. Continuez, jeune fille, continuez.
Van Systens, par un ‚loquent regard, remercia au nom des tulipes le nouveau membre de la Soci‚t‚ horticole. Rosa, rassur‚e par cette espŠce d'encouragement que lui avait donn‚ l'inconnu, raconta tout ce qui s'‚tait pass‚ depuis trois mois, tout ce qu'elle avait fait, tout ce qu'elle avait souffert. Elle parla des duret‚s de Gryphus, de la destruction du premier ca‹eu, de la douleur du prisonnier, des pr‚cautions prises pour que le second ca‹eu arrivƒt … bien, de la patience du prisonnier, de ses angoisses pendant leur s‚paration; comment il avait voulu mourir de faim parce qu'il n'avait plus de nouvelles de sa tulipe; de la joie qu'il avait ‚prouv‚e … leur r‚union, enfin de leur d‚sespoir … tous deux lorsqu'ils avaient vu que la tulipe qui venait de fleurir leur avait ‚t‚ vol‚e une heure aprŠs sa floraison.
Tout cela dit dans un accent de v‚rit‚ qui laissait le prince impassible, en apparence du moins, mais qui ne laissait pas de faire son effet sur M. van Systens.
—Mais, dit le prince, il n'y a pas longtemps que vous connaissez ce prisonnier?
Rosa ouvrit ses grands yeux et regarda l'inconnu, qui s'enfon‡a dans l'ombre, comme s'il e–t voulu fuir ce regard.
—Pourquoi cela, monsieur? demanda-t-elle.
—Parce qu'il n'y a que quatre mois que le ge“lier Gryphus et sa
fille sont … Loewestein.
—C'est vrai, monsieur.
—Et … moins que vous n'ayez sollicit‚ le changement de votre pŠre
pour suivre quelque prisonnier qui aurait ‚t‚ transport‚ de la Haye …
Loewestein …
—Monsieur! fit Rosa en rougissant.
—Achevez, dit Guillaume.
—Je l'avoue, j'avais connu le prisonnier … la Haye.
—Heureux prisonnier! dit en souriant Guillaume.
En ce moment l'officier qui avait ‚t‚ envoy‚ prŠs de Boxtel rentra et annon‡a au prince que celui qu'il ‚tait all‚ qu‚rir le suivait avec sa tulipe.
XXI
LE TROISIEME CAIEU
L'annonce du retour de Boxtel ‚tait … peine faite, que Boxtel entra en personne dans le salon de M. van Systens, suivi de deux hommes portant dans une caisse le pr‚cieux fardeau, qui fut d‚pos‚ sur une table.
Le prince, pr‚venu, quitta le cabinet, passa dans le salon, admira et se tut, et revint silencieusement prendre sa place dans l'angle obscur o— lui-mˆme avait plac‚ son fauteuil.
Rosa, palpitante, pƒle, pleine de terreur, attendait qu'on l'invitƒt … aller voir … son tour.
Elle entendit la voix de Boxtel.
—C'est lui! s'‚cria-t-elle.
Le prince lui fit signe d'aller regarder dans le salon par la porte entr'ouverte.
—C'est ma tulipe, s'‚cria Rosa, c'est elle, je la reconnais. O mon pauvre Corn‚lius!
Et elle fondit en larmes.
Le prince se leva et alla jusqu'… la porte, o— il demeura un instant dans la lumiŠre.
Les yeux de Rosa s'arrˆtŠrent sur lui. Plus que jamais elle ‚tait certaine que ce n'‚tait pas la premiŠre fois qu'elle voyait cet ‚tranger.
—Monsieur Boxtel, dit le prince, entrez donc ici.
Boxtel accourut avec empressement et se trouva face … face avec
Guillaume d'Orange.
—Son Altesse! s'‚cria-t-il en reculant.
—Son Altesse! r‚p‚ta Rosa tout ‚tourdie.
A cette exclamation partie … sa gauche, Boxtel se retourna et aper‡ut
Rosa. A cette vue, tout le corps de l'envieux frissonna.
—Ah! murmura le prince se parlant … lui-mˆme, il est troubl‚.
Mais Boxtel, par un puissant effort sur lui-mˆme, s'‚tait d‚j… remis.
—Monsieur Boxtel, dit Guillaume, il paraŒt que vous avez trouv‚ le
secret de la tulipe noire.
—Oui, monseigneur, r‚pondit Boxtel d'une voix o— per‡ait un peu de
trouble.
Il est vrai que ce trouble pouvait venir de l'‚motion que le tulipier avait ‚prouv‚e en reconnaissant Guillaume.
—Mais, reprit le prince, voici une jeune fille qui pr‚tend l'avoir trouv‚e aussi.
Boxtel sourit de d‚dain et haussa les ‚paules.
—Ainsi, vous ne connaissez pas cette jeune fille? dit le prince.
—Non, monseigneur.
—Et vous, jeune fille, connaissez-vous M. Boxtel?
—Non, je ne connais pas M. Boxtel, mais je connais M. Jacob.
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire qu'… Loewestein, celui qui se fait appeler Isaac
Boxtel se faisait appeler M. Jacob.
—Que dites-vous … cela, monsieur Boxtel?
—Je dis que cette fille ment, monseigneur.
—Vous niez avoir jamais ‚t‚ … Loewestein?
Boxtel h‚sita; l'oeil fixe et imp‚rieusement scrutateur du prince l'empˆchait de mentir.
—Je ne puis nier avoir ‚t‚ … Loewestein, monseigneur, mais je nie
avoir vol‚ la tulipe.
—Vous me l'avez vol‚e, et dans ma chambre! s'‚cria Rosa indign‚e.
—Je le nie.
—Ecoutez! Niez-vous m'avoir suivie dans le jardin, le jour o— je
pr‚parai la plate-bande o— je devais l'enfouir? Niez-vous m'avoir
suivie dans le jardin le jour o— j'ai fait semblant de la planter?
Niez-vous ce soir-l… vous ˆtre pr‚cipit‚, aprŠs ma…
Boxtel ne jugea point … propos de r‚pondre … ces diverses interrogations. Mais laissant la pol‚mique entam‚e avec Rosa et se retournant vers le prince:
—Il y a vingt ans, monseigneur, dit-il, que je cultive des tulipes … Dordrecht, j'ai mˆme acquis dans cet art une certaine r‚putation: une de mes hybrides porte au catalogue un nom illustre. Je l'ai d‚di‚e au roi de Portugal. Maintenant voici la v‚rit‚.
—Oh! s'‚cria Rosa, outr‚e de colŠre.
—Silence! dit le prince.
Puis, se retournant vers Boxtel:
—Et quel est, dit-il, ce prisonnier que vous dites ˆtre l'amant de cette jeune fille?
Rien ne pouvait ˆtre plus agr‚able … Boxtel que cette question.
—Quel est ce prisonnier? r‚p‚ta-t-il.
—Oui.
—Ce prisonnier, monseigneur, est un homme dont le nom seul prouvera
… Votre Altesse combien elle peut avoir de foi en sa probit‚. Ce
prisonnier est un criminel d'Etat, condamn‚ une fois … mort.
—Et qui s'appelle?
Rosa cacha sa tˆte dans ses deux mains avec un mouvement d‚sesp‚r‚.
—Qui s'appelle Corn‚lius van Baerle, dit Boxtel, et qui est le propre filleul de ce sc‚l‚rat de Corneille de Witt.
Le prince tressaillit. Son oeil calme jeta une flamme, et le froid de la mort s'‚tendit de nouveau sur son visage immobile. Il alla … Rosa.
—C'est donc pour suivre cet homme que vous ˆtes venue me demander …
Leyde le changement de votre pŠre?
Rosa baissa la tˆte et s'affaissa ‚cras‚e en murmurant:
—Oui, monseigneur. —Poursuivez, dit le prince … Boxtel. —Je n'ai plus rien … dire, continua celui-ci, Votre Altesse sait tout. Maintenant, voici ce que je ne voulais pas dire, pour ne pas faire rougir cette fille de son ingratitude. Je suis venu … Loewestein parce que mes affaires m'y appelaient… La veille de la floraison de la fleur, la tulipe a ‚t‚ enlev‚e de chez moi par cette jeune fille, port‚e dans sa chambre, o— j'ai eu le bonheur de la reprendre au moment o— elle avait l'audace d'exp‚dier un messager pour annoncer … MM. les membres de la… —Oh! mon Dieu! mon Dieu! l'infƒme! g‚mit Rosa en larmes, en se jetant aux pieds du stathouder, qui, tout en la croyant coupable, prenait en piti‚ son horrible angoisse. —Vous avez mal agi, jeune fille, dit-il, et votre amant sera puni pour vous avoir ainsi conseill‚e. Car vous ˆtes si jeune et vous avez l'air si honnˆte, que je veux croire que le mal vient de lui et non de vous. —Monseigneur! monseigneur! s'‚cria Rosa, Corn‚lius n'est pas coupable.
Guillaume fit un mouvement.
—Pas coupable de vous avoir conseill‚e. C'est cela que vous voulez dire, n'est-ce pas? —Je veux dire, monseigneur, que Corn‚lius n'est pas plus coupable du second crime qu'on lui impute qu'il ne l'est du premier. —Du premier, et savez-vous quel a ‚t‚ ce premier crime? Savez-vous de quoi il a ‚t‚ accus‚ et convaincu? D'avoir, comme complice de Corneille de Witt, cach‚ la correspondance du grand pensionnaire et du marquis de Louvois. —Eh bien! monseigneur, il ignorait qu'il f–t d‚tenteur de cette correspondance; il l'ignorait entiŠrement. Eh! mon Dieu! il me l'e–t dit. Est-ce que ce coeur de diamant aurait pu avoir un secret qu'il m'e–t cach‚? Non, non, monseigneur, je le r‚pŠte… —Un de Witt! s'‚cria Boxtel. Eh! monseigneur ne le connaŒt que trop, puisqu'il lui a d‚j… fait une fois grƒce de la vie. —Silence! dit le prince. Toutes ces choses d'Etat, je l'ai d‚j… dit, ne sont point du ressort de la Soci‚t‚ horticole de Harlem.
Puis, fron‡ant le sourcil:
—Quant … la tulipe, soyez tranquille, monsieur Boxtel, ajouta-t-il, justice sera faite.
Boxtel salua, le coeur plein de joie, et re‡ut les f‚licitations du pr‚sident.
—Vous, jeune fille, continua Guillaume d'Orange, vous avez failli commettre un crime, je ne vous en punirai pas, mais le vrai coupable payera pour vous deux. Un homme de son nom peut conspirer, trahir mˆme…mais il ne doit pas voler. —Voler! s'‚cria Rosa, voler! lui, Corn‚lius, oh! monseigneur, prenez garde; mais il mourrait s'il entendait vos paroles! S'il y a eu un vol, monseigneur, je le jure, c'est cet homme qui l'a commis. —Prouvez-le, dit froidement Boxtel. —Eh bien! oui. Avec l'aide de Dieu je le prouverai, dit la Frisonne avec ‚nergie.
Puis se retournant vers Boxtel:
—La tulipe ‚tait … vous?
—Oui.
—Combien avait-elle de ca‹eux?
Boxtel h‚sita un instant, mais il comprit que la jeune fille ne ferait pas cette question si les deux ca‹eux connus existaient seuls.
—Trois, dit-il. —Que sont devenus ces ca‹eux? demanda Rosa. —Ce qu'ils sont devenus?…l'un a avort‚, l'autre a donn‚ la tulipe noire… —Et le troisiŠme? —Le troisiŠme? —Le troisiŠme, o— est-il? —Le troisiŠme est chez moi, dit Boxtel tout troubl‚. —Chez vous, o— cela? … Loewestein ou … Dordrecht? —A Dordrecht, dit Boxtel. —Vous mentez, s'‚cria Rosa. —Monseigneur, ajouta-t-elle en se tournant vers le prince, la v‚ritable histoire de ces trois ca‹eux, je vais vous la dire, moi. Le premier a ‚t‚ ‚cras‚ par mon pŠre dans la chambre du prisonnier, et cet homme le sait trŠs bien… Le second, que j'ai plant‚, a produit la tulipe noire, et le troisiŠme et dernier, le voici…
Et Rosa, d‚maillottant le ca‹eu du papier qui l'enveloppait, le tendit au prince, qui le prit de ses mains et l'examina.
—Mais, monseigneur, cette jeune fille ne peut-elle pas l'avoir vol‚ comme la tulipe? balbutia Boxtel effray‚ de l'attention avec laquelle le prince examinait le ca‹eu et surtout de celle avec laquelle Rosa lisait quelques lignes trac‚es sur le papier.
Tout … coup les yeux de la jeune fille s'enflammŠrent; elle relut haletante ce papier myst‚rieux, et poussant un cri en tendant le papier au prince:
—Oh! lisez, monseigneur, dit-elle, au nom du ciel, lisez!
Guillaume passa le troisiŠme ca‹eu au pr‚sident, prit le papier et lut.
A peine Guillaume eut-il jet‚ les yeux sur cette feuille qu'il chancela, sa main trembla comme si elle ‚tait prˆte … laisser ‚chapper le papier, ses yeux prirent une effrayante expression de douleur et de piti‚.
Cette feuille, que venait de lui remettre Rosa, ‚tait la page de la Bible que Corneille de Witt avait envoy‚e … Dordrecht, par Craeke, le messager de son frŠre Jean, pour prier Corn‚lius de br–ler la correspondance du grand pensionnaire avec Louvois.
Cette priŠre, on se le rappelle, ‚tait con‡ue en ces termes:
®Cher filleul, Br–le le d‚p“t que je t'ai confi‚, br–le-le sans le regarder, sans l'ouvrir, afin qu'il d‚meure inconnu … toi-mˆme: les secrets du genre de celui qu'il contient tuent les d‚positaires. Br–le-le, et tu auras sauv‚ Jean et Corneille. Adieu et aime-moi, CORNEILLE DE WITT. 20 ao–t 1672.¯
Cette feuille ‚tait … la fois la preuve de l'innocence de van Baerle et son titre de propri‚t‚ aux ca‹eux de la tulipe.
Rosa et le stathouder ‚changŠrent un seul regard.
Celui de Rosa voulait dire: Vous voyez bien!
Celui du stathouder signifiait: Silence et attends!
Le prince essuya une goutte de sueur froide qui venait de couler de son front sur sa joue. Il plia lentement le papier, laissant son regard plonger avec sa pens‚e dans cet abŒme sans fond et sans ressource qu'on appelle le repentir et la honte du pass‚.
Bient“t relevant la tˆte avec effort:
—Allez, monsieur Boxtel, dit-il, justice sera faite, je l'ai promis.
Puis au pr‚sident:
—Vous, mon cher monsieur van Systens, ajouta-t-il, gardez ici cette jeune fille et la tulipe. Adieu.
Tout le monde s'inclina, et le prince sortit courb‚ sous l'immense bruit des acclamations populaires.
Boxtel s'en retourna au Cygne-Blanc assez tourment‚. Ce papier que Guillaume avait re‡u des mains de Rosa, avait lu, pli‚ et mis dans sa poche avec tant de soin, ce papier l'inqui‚tait.
Rosa s'approcha de la tulipe, en baisa religieusement la feuille, et se confia tout entiŠre … Dieu en murmurant:
—Mon Dieu! saviez-vous vous-mˆme dans quel but mon bon Corn‚lius m'apprenait … lire?
Oui, Dieu le savait, puisque c'est lui qui punit et qui r‚compense les hommes selon leurs m‚rites.
XXII
GUILLAUME ET ROSA
Rosa ne re‡ut aucune nouvelle du stathouder avant le soir du jour o— elle l'avait vu en face. Vers le soir, un officier entra chez van Systens; il venait de la part de Son Altesse inviter Rosa … se rendre … la maison de ville. L…, dans le grand cabinet des d‚lib‚rations o— elle fut introduite, elle trouva le prince qui ‚crivait. Il ‚tait seul et avait … ses pieds un grand l‚vrier de Frise.
Guillaume continua d'‚crire un instant encore; puis, levant les yeux et voyant Rosa debout prŠs de la porte:
—Venez, mademoiselle, dit-il sans quitter ce qu'il ‚crivait.
Rosa fit quelques pas vers la table.
—Monseigneur, dit-elle en s'arrˆtant.
—C'est bien, fit le prince. Asseyez-vous.
Rosa ob‚it, car le prince la regardait. Mais … peine le prince eut-il report‚ les yeux sur son papier qu'elle se retira toute honteuse. Le prince achevait sa lettre. Puis, se retournant vers Rosa et fixant sur elle son regard scrutateur et voil‚ en mˆme temps:
—Voyons, ma fille, dit-il.
Le prince avait vingt-trois ans … peine, Rosa en avait dix-huit ou vingt; il e–t mieux dit en disant: ma soeur.
—Ma fille, dit-il avec cet accent ‚trangement imposant qui gla‡ait tous ceux qui l'approchaient, nous ne sommes que nous deux, causons.
Rosa commen‡a … trembler de tous ses membres, et cependant il n'y avait rien que de bienveillant dans la physionomie du prince.
—Monseigneur, balbutia-t-elle.
—Vous avez un pŠre … Loewestein?
—Oui, monseigneur.
—Vous ne l'aimez pas?
—Je ne l'aime pas, du moins, monseigneur, comme une fille devrait
aimer.
—C'est mal de ne pas aimer son pŠre, mon enfant, mais c'est bien de
ne pas mentir … son prince.
Rosa baissa ses yeux.
—Et pour quelle raison n'aimez-vous point votre pŠre?
—Mon pŠre est m‚chant.
—De quelle fa‡on se manifeste sa m‚chancet‚?
—Mon pŠre maltraite les prisonniers.
—Tous?
—Tous.
—Mais ne lui reprochez-vous pas de maltraiter particuliŠrement
quelqu'un?
—Mon pŠre maltraite particuliŠrement M. van Baerle qui…
—Qui est votre amant.
—Rosa fit un pas en arriŠre.
—Que j'aime, monseigneur, r‚pondit-elle avec fiert‚.
—Depuis longtemps? demanda le prince.
—Depuis le jour o— je l'ai vu.
—Et vous l'avez vu?
—Le lendemain du jour o— furent si terriblement mis … mort M. le
grand pensionnaire Jean et son frŠre Corneille.
Les lŠvres du prince se serrŠrent, son front se plissa, ses paupiŠres se baissŠrent de maniŠre … cacher un instant ses yeux. Au bout d'un instant de silence, il reprit:
—Mais que vous sert-il d'aimer un homme destin‚ … vivre et … mourir
en prison?
—Cela me servira, monseigneur, s'il vit et meurt en prison, …
l'aider … vivre et … mourir.
—Et vous accepteriez cette position d'ˆtre la femme d'un prisonnier?
—Je serais la plus fiŠre et la plus heureuse des cr‚atures humaines
‚tant la femme de M. van Baerle; mais…
—Mais quoi?
—Je n'ose dire, monseigneur.
—Il y a un sentiment d'esp‚rance dans votre accent; qu'esp‚rez-vous?
Elle leva ses beaux yeux sur Guillaume, ses yeux limpides et d'une intelligence si p‚n‚trante qu'ils allŠrent chercher la cl‚mence endormie au fond de ce coeur sombre d'un sommeil qui ressemblait … la mort.
—Ah! je comprends.
Rosa sourit en joignant les mains.
—Vous esp‚rez en moi, dit le prince.
—Oui, monseigneur.
—Hum!
Le prince cacheta la lettre qu'il venait d'‚crire et appela un de ses officiers.
—Monsieur van Deken, dit-il, portez … Loewestein le message qui voici; vous prendrez lecture des ordres que je donne au gouverneur, et en ce qui vous regarde, vous les ex‚cuterez.
L'officer salua, et l'on entendit retentir sous la vo–te sonore de la maison le galop d'un cheval.
—Ma fille, poursuivit le prince, c'est dimanche la fˆte de la tulipe, et dimanche c'est aprŠs-demain. Faites-vous belle avec les cinq cents florins que voici; car je veux que ce jour-l… soit une grande fˆte pour vous. —Comment Votre Altesse veut-elle que je sois vˆtue? murmura Rosa. —Prenez le costume des ‚pous‚es frisonnes, dit Guillaume, il vous si‚ra fort bien.
XXIII
HARLEM
Harlem est une jolie ville qui s'enorgueillit … bon droit d'ˆtre une des plus ombrag‚es de la Hollande. Tandis que les autres mettaient leur amour-propre … br–ler par les arsenaux et par les chantiers, par les magasins et par les bazars, Harlem mettait toute sa gloire … primer toutes les villes des Etats par ses beaux ormes touffus, par ses peupliers ‚lanc‚s, et surtout par ses promenades ombreuses, au-dessus desquelles s'arrondissaient en vo–te, le chˆne, le tilleul et le marronnier. Harlem prit le go–t des choses douces, de la musique, de la peinture, des vergers, des promenades, des bois et des parterres. Harlem devint folle des fleurs, et, entre autres fleurs, des tulipes.
Harlem proposa des prix en l'honneur des tulipes, et nous arrivons ainsi, fort naturellement comme on voit, … parler de celui que la ville proposait, le 15 mai 1673, en l'honneur de la grande tulipe noire sans tache et sans d‚faut, qui devait rapporter cent mille florins … son inventeur. Harlem avait voulu faire de cette c‚r‚monie de l'inauguration du prix une fˆte qui durƒt ‚ternellement dans le souvenir des hommes.
Harlem s'‚tait donc mise en joie, car elle avait … fˆter une solennit‚: la tulipe noire avait ‚t‚ d‚couverte, puis le prince Guillaume d'Orange assistait … la c‚r‚monie, en vrai Hollandais qu'il ‚tait. La Soci‚t‚ horticole de Harlem s'‚tait montr‚e digne d'elle en donnant cent mille florins d'un oignon de tulipe. La ville n'avait pas voulu rester en arriŠre, et elle avait vot‚ une somme pareille, qui avait ‚t‚ remise aux mains de ses notables pour fˆter ce prix national.
En tˆte des notables et du comit‚ horticole, brillait M. van Systens, par‚ de ses plus riches habits. On voyait derriŠre ce comit‚, les corps savants de la ville, les magistrats, les militaires, les nobles et les rustres. Au centre du cortŠge ‚tait la tulipe noire, port‚e sur une civiŠre couverte de velours blanc frang‚ d'or.
Il ‚tait convenu que le prince stathouder distribuerait certainement lui-mˆme le prix de cent mille florins, et qu'il prononcerait peut- ˆtre un discours. Harlem tout entiŠre, renforc‚e de ses environs, s'‚tait rang‚e le long des beaux arbres du bois, avec la r‚solution bien arrˆt‚e de n'applaudir cette fois ni les conqu‚rants de la guerre, ni ceux de la science, mais tout simplement ceux de la nature, que venaient de forcer cette in‚puisable mŠre … l'enfantement, jusqu'alors cru impossible, de la tulipe noire.