—Oh! monsieur! monsieur! dit-elle.
Et elle n'acheva point.
—Ma belle enfant, r‚pliqua Corn‚lius ‚mu, que d‚sirez- vous de moi?
Je n'ai pas grand pouvoir d‚sormais sur rien, je vous en avertis.
—Monsieur, je viens r‚clamer de vous une grƒce, dit Rosa, tendant ses mains moiti‚ vers Corn‚lius, moiti‚ vers le ciel. —Ne pleurez pas ainsi, Rosa, dit le prisonnier ; car vos larmes m'attendrissent bien plus que ma mort prochaine. Et, vous le savez, plus le prisonnier est innocent, plus il doit mourir avec calme et mˆme avec joie, puisqu'il meurt martyr. Voyons, ne pleurez plus et dites-moi vos d‚sirs, ma belle Rosa.
La jeune fille se laissa glisser … genoux.
—Pardonnez … mon pŠre, dit-elle. —A votre pŠre! fit Corn‚lius ‚tonn‚. —Oui, il a ‚t‚ si dur pour vous! mais il est ainsi de sa nature, il est ainsi pour tous, et ce n'est pas vous particuliŠremeent qu'il a brutalis‚. —Il est puni, chŠre Rosa, plus que puni mˆme par l'accident qui lui est arriv‚, et je lui pardonne. —Merci! dit Rosa. Et maintenant, dites, puis-je, moi, … mon tour, quelque chose pour vous? —Vous pouvez s‚cher vos beaux yeux, chŠre enfant, r‚pondit Corn‚lius avec son doux sourire. —Mais pour vous—pour vous? —Celui qui n'a plus … vivre qu'une heure est un grand sybarite s'il a besoin de quelque chose, chŠre Rosa. —Ce ministre qu'on vous avait offert? —J'ai ador‚ Dieu toute ma vie, Rosa. Je l'ai ador‚ dans ses oeuvres, b‚ni dans sa volont‚. Dieu ne peut rien avoir contre moi. Je ne vous demanderai donc pas un ministre. La derniŠre pens‚e qui m'occupe, Rosa, se rapporte … la glorification de Dieu. Aidez-moi, ma chŠre, je vous en prie, dans l'accomplissement de cette derniŠre pens‚e. —Ah! monsieur Corn‚lius, parlez, parlez! s'‚cria la jeune fille inond‚e de larmes. —Donnez-moi votre belle main, et promettez-moi de ne pas rire, mon enfant. —Rire! s'‚cria Rosa au d‚sespoir, rire en ce moment! Mais vous ne m'avez donc pas regard‚e, monsieur Corn‚lius? —Je vous ai regard‚e, Rosa, et avec les yeux du corps et avec les yeux de l'ƒme. Jamais femme plus belle, jamais ƒme plus pure ne s'‚tait offerte … moi; et si je ne vous regarde plus … partir de ce moment, pardonnez-moi, c'est parce que, prˆt … sortir de la vie, j'aime mieux n'avoir rien … y regretter.
Rosa tresaillit. Comme le prisonnier disait ces paroles, onze heures sonnaient au beffroi du Buytenhoff. Corn‚lius comprit.
—Oui, oui, hƒtons-nous, dit-il, vous avez raison, Rosa. Alors tirant de sa poitrine, o— il l'avait cach‚ de nouveau depuis qu'il n'avait plus peur d'ˆtre fouill‚, le papier qui enveloppait les trois ca‹eux: —Ma belle amie, dit-il, j'ai beaucoup aim‚ les fleurs. C'‚tait dans le temps o— j'ignorais que l'on p–t aimer autre chose. Oh! ne rougissez pas, ne vous d‚tournez pas. J'aimais les fleurs, Rosa, et j'avais trouv‚, je le crois du moins, le secret de la grande tulipe noire que l'on croit impossible, et qui est, vous le savez ou vous ne le savez pas, l'objet d'un prix de cent mille florins propos‚ par la soci‚t‚ horticole de Harlem. Ces cent mille florins, et Dieu sait que ce ne sont pas eux que je regrette, ces cent mille florins je les ai l… dans ce papier; ils sont gagn‚s avec les trois ca‹eux qu'il renferme, et que vous pouvez prendre, Rosa, car je vous les donne. —Monsieur Corn‚lius! —Oh! vous pouvez les prendre, Rosa, vous ne faites de tort … personne, mon enfant. Je suis seul au monde; mon pŠre et ma mŠre sont morts; je n'ai jamais eu ni soeur ni frŠre; je n'ai jamais pens‚ … aimer personne d'amour, et si quelqu'un a pens‚ … m'aimer, je ne l'ai jamais su. Vous le voyez bien d'ailleurs, Rosa, que je suis abandonn‚, puisqu'… cette heure vous seule ˆtes dans mon cachot, me consolant et me secourant. —Mais, monsieur, cent mille florins… —Ah! soyons s‚rieux, chŠre enfant, dit Corn‚lius. Cent mille florins seront une belle dot … votre beaut‚; vous les aurez, les cent mille florins, car je suis s–r de mes ca‹eux. Vous les aurez donc, chŠre Rosa, et je ne vous demande en ‚change que la promesse d'‚pouser un brave gar‡on, jeune, que vous aimerez, et qui vous aimera autant que moi j'aimais les fleurs. Ne m'interrompez pas, Rosa, je n'ai plus que quelques minutes.
La pauvre fille ‚touffait sous ses sanglots. Corn‚lius lui prit la main.
—Ecoutez-moi, continua-t-il, voici comment vous proc‚derez. Vous prendrez de la terre dans mon jardin de Dordrecht. Demandez … Butruysheim, mon jardinier, du terreau de ma plate-bande num‚ro 6; vous y planterez dans une caisse profonde ces trois ca‹eux, ils fleuriront en mai prochain, c'est-…-dire dans sept mois, et quand vous verrez la fleur sur la tige, passez les nuits … la garantir du vent, les jours … la sauver du soleil. Elle fleurira noire, j'en suis s–r. Alors vous ferez pr‚venir le pr‚sident de la soci‚t‚ de Harlem. Il fera constater par le congrŠs la couleur de la fleur, et l'on vous comptera les cent mille florins.
Rosa poussa un grand soupir.
—Maintenant, continua Corn‚lius, je ne d‚sire plus rien, sinon que la tulipe s'appelle "Rosa Barlaensis," c'est-…-dire qu'elle rappelle en mˆme temps votre nom et le mien, et comme ne sachant pas le latin, bien certainement, vous pourriez oublier ce mot, tƒchez de m'avoir un crayon et du papier, que je vous l'‚crive. Rosa ‚clata en sanglots et tendit un livre qui portait les initiales de C. W. —Qu'est-ce que cela? demanda le prisonnier. —H‚las! r‚pondit Rosa, c'est la Bible de votre pauvre parrain, Corneille de Witt. Il y a puis‚ la force de subir la torture et d'entendre sans pƒlir son jugement. Je l'ai trouv‚e dans cette chambre aprŠs la mort du martyr, je l'ai gard‚e comme un relique. Ecrivez dessus ce que vous avez … ‚crire, monsieur Corn‚lius, et quoique j'aie le malheur de ne pas savoir lire, ce que vous ‚crirez sera accompli.
Corn‚lius prit la Bible et la baisa respectueusement.
—Avec quoi ‚crirai-je? demanda-t-il? —Il y a un crayon dans la Bible, dit Rosa. Il y ‚tait, je l'ai conserv‚.
Corn‚lius le prit, et sur la seconde page,—car, on se le rappelle, la premiŠre avait ‚t‚ d‚chir‚e,—prŠs de mourir … son tour comme son parrain, il ‚crivit d'une main non moins ferme:
"Ce 23 ao–t 1672, sur le point de rendre, quoique innocent, mon ƒme … Dieu sur un ‚chafaud, je lŠgue … Rosa Gryphus le seul bien qui me soit rest‚ de tous mes biens dans ce monde, les autres ayant ‚t‚ confisqu‚s; je lŠgue, dis-je, … Rosa Gryphus trois ca‹eux qui, dans ma conviction profonde, doivent donner, au mois de mai prochain la grande tulipe noire, objet du prix de cent mille florins propos‚ par la soci‚t‚ de Harlem, d‚sirant qu'elle touche ces cent mille florins en mon lieu et place et comme mon unique h‚ritiŠre, … la seule charge d'‚pouser un jeune homme de mon ƒge … peu prŠs, qui l'aimera et qu'elle aimera, et de donner … la grande tulipe noire qui cr‚era une nouvelle espŠce le nom de Rosa Barlaensis, c'est-…-dire son nom et le mien r‚unis. Dieu me trouve en grƒce et elle en sant‚! CORNELIUS VAN BAERLE."
Puis, donnant la Bible … Rosa:
—Lisez, dit-il.
—H‚las! r‚pondit la jeune fille … Corn‚lius, je vous l'ai d‚j… dit,
je ne sais pas lire. Alors Corn‚lius lut … Rosa le testament qu'il
venait de faire. Les sanglots de la pauvre enfant redoublŠrent.
—Acceptez-vous mes conditions? demanda le prisonnier en souriant
avec m‚lancholie et en baisant le bout des doigts tremblants de la
belle Frisonne.
—Oh! je ne saurais, monsieur, balbutia-t-elle.
—Vous ne sauriez, mon enfant, et pourquoi donc?
—Parce qu'il y a une de ces conditions que je ne saurais tenir.
—Laquelle?
—Vous me donnez les cent mille florins … titre de dot?
—Oui.
—Et pour ‚pouser un homme que j'aimerai?
—Sans doute.
—Eh bien! monsieur, cet argent ne peut ˆtre … moi. Je n'aimerai
jamais personne et ne me marierai pas.
Et aprŠs ces mots p‚niblement prononc‚s, Rosa fl‚chit sur ses genoux et faillit s'‚vanouir de douleur. Corn‚lius, effray‚ de la voir si pƒle et si mourante, allait la prendre dans ses bras, lorsqu'un pas pesant, suivi d'autres bruits sinistres, retentit dans les escaliers accompagn‚ des aboiements du chien.
—On vient vous chercher! s'‚cria Rosa en se tordant les mains. Mon Dieu! mon Dieu! monsieur, n'avez-vous pas encore quelque chose … me dire?
Et elle tomba … genoux, la tˆte enfonc‚e dans ses bras, et toute suffoqu‚e de sanglots et de larmes.
—J'ai … vous dire de cacher pr‚cieusement vos trois ca‹eux et de les soigner selon les prescriptions que je vous ai dites, eet pour l'amour de moi. Adieu, Rosa. —Oh! oui, dit-elle, sans lever la tˆte, oh! oui, tout ce que vous avez dit, je le ferai. Except‚ de me marier, ajouta-t-ellle tout bas, car cela, oh! cela, je le jure, c'est pour moi une chose impossible.
Et elle enfon‡a dans son sein le cher tr‚sor de Corn‚lius. Ce bruit qu'avaient entendu Corn‚lius et Rosa, c'‚tait celui que faisait le greffier qui revenait chercher le condamn‚, suivi de l'ex‚cuteur, des soldats destin‚s … fournir la garde de l'‚chafaud, et des curieux familiers de la prison. Corn‚lius, sans faiblesse comme sans fanfaronnade, les re‡ut en amis plut“t qu'en pers‚cuteurs, et se laissa imposer telles conditions qu'il plut … ces hommes pour l'ex‚cution de leur office. Quand il lui fallut descendre pour suivre les gardes, Corn‚lius chercha des yeux le regard ang‚lique de Rosa, mais il ne vit derriŠre les ‚p‚es et les hallebardes qu'un corps ‚tendu prŠs d'un banc de bois et un visage livide … demi voil‚ par de longs cheveux.
Mais, en tombant inanim‚e, Rosa, pour ob‚ir encore … son ami, avait appuy‚ sa main sur son corsage de velours, et mˆme dans l'oubli de toute vie, continuait instinctivement … recueillir le d‚p“t pr‚cieux qui lui avait confi‚ Corn‚lius. Et en quittant le cachot, le jeune homme put entrevoir dans les doigts crisp‚s de Rosa la feuille jaunƒtre de cette Bible sur laquelle Corn‚lius de Witt avait si p‚niblement et si douloureusement ‚crit les quelques lignes qui eussent infailliblement, si Corn‚lius les avait lues, sauv‚ un homme et une tulipe.
IX
LES PIGEONS DE DORDRECHT
——————————- At the last minute the death sentence was commuted to imprisonment for life and Cornelius was taken directly from the scaffold to the state prison of Loewestein near Dordrecht. Boxtel, disguised as a burgher of the Hague, had made friends with the executioner, and hoped to get the tulip bulbs after the execution of van Baerle, but the commutation of the sentence again frustrated his plans, and, thinking Cornelius had the bulbs on his person, he decided to follow the prisoner. After several months of confinement at Loewestein, Cornelius caught and domesticated some pigeons that came from Dordrecht, and in that way sent a letter to his old nurse. In this letter was a message for Rosa. ———————————-
Vers les premiers jours de f‚vrier, comme les premiŠres heures du soir descendaient du ciel laissant derriŠre elles les ‚toiles naissantes, Corn‚lius entendit dans l'escalier de la tourelle une voix qui le fit tresaillir. Il porta la main … son coeur et ‚couta. C'‚tait la voix douce et harmonieuse de Rosa. Avouons-le, Corn‚lius ne fut pas si ‚tourdi de surprise, si extravagant de joie qu'il l'e–t ‚t‚ sans l'histoire du pigeon. Le pigeon lui avait en ‚change de sa lettre rapport‚ l'espoir sous son aile vide, et il s'attendait chaque jour, car il connaissait Rosa, … avoir, si le billet lui avait ‚t‚ remis, des nouvelles de son amour et de ses ca‹eux.
Il se leva, prˆtant l'oreille, inclinant le corps du c“t‚ de la porte. Oui, c'‚taient bien les accents qui l'avaient ‚mu si doucement … la Haye. Mais maintenant Rosa, qui avait fait le voyage de la Haye … Loewestein ; Rosa qui avait r‚ussi, Corn‚lius ne savait comment, … p‚n‚trer dans la prison ; Rosa parviendrait-elle aussi heureusement … p‚n‚trer jusqu'au prisonnier? Tandis que Corn‚lius, … ce propos, ‚chafaudait pens‚e sur pens‚e, d‚sirs sur inqui‚tudes, le guichet plac‚ … la porte de sa cellule s'ouvrit, et Rosa, brillante de joie, de parure, belle surtout du chagrin qui avait pƒli ses joues depuis cinq mois, Rosa colla sa figure au grillage de Corn‚lius en lui disant:
—Oh! monsieur! monsieur! me voici.
Corn‚lius ‚tendit les bras, regarda le ciel et poussa un cri de joie.
—Oh! Rosa! Rosa! cria-t-il. —Silence! parlons bas, mon pŠre me suit, dit la jeune fille. —Votre pŠre? —Oui, il est l… dans la cour au bas de l'escalier, il re‡oit les instructions du gouverneur, il va monter. —Les instructions du gouverneur?… —Ecoutez, je vais tƒcher de tout vous dire en deux mots: Le stathouder a une maison de campagne … une lieue de Leyde, une grande laiterie, pas autre chose: c'est ma tante, sa nourrice, qui a la direction de tous les animaux qui sont renferm‚s dans cette m‚tairie. DŠs que j'ai re‡u votre lettre, votre lettre que je n'ai pas pu lire, h‚las! mais que votre nourrice m'a lue, j'ai couru chez ma tante, l… je suis rest‚e jusqu'… ce que le prince vŒnt … la laiterie, et quand il y vint, je lui demandai que mon pŠre troquƒt ses fonctions de premier porte-clefs de la prison de la Haye contre les fonctions de ge“lier … la forteresse de Loewestein. Il ne se doutait pas de mon but; s'il l'e–t connu, peut-ˆtre e–t-il refus‚ ; au contraire, il accorda.
—De sorte que vous voil….
—Comme vous voyez.
—De sorte que je vous verrai tous les jours?
—Le plus souvent que je pourrai.
—O Rosa! ma belle madone Rosa! dit Corn‚lius, vous m'aimez donc un
peu?
—Un peu… dit-elle, oh! vous n'ˆtes pas assez exigeant, monsieur
Corn‚lius.
Corn‚lius lui tendit passionn‚ment les mains, mais leurs doigts seuls purent se toucher … travers le grillage.
—Voici mon pŠre! dit la jeune fille.
Et Rosa quitta vivement la porte et s'‚lan‡a vers le vieux Gryphus qui apparaissait au haut de l'escalier.
X
LE GUICHET
Gryphus ‚tait suivi du molosse. Il lui faisait faire sa ronde pour qu'… l'occasion il reconn–t les prisonniers. Gryphus ouvrit la porte et commen‡a son discours au prisonnier.
—Monsieur, dit Gryphus en levant sa lanterne pour tƒcher de projeter un peu de lumiŠre autour de lui, vous voyez en moi votrre nouveau ge“lier. Je suis chef des porte-clefs et j'ai les chambres sur ma surveillance. Je ne suis pas m‚chant, mais je suis inflexible pour tout ce qui concerne la discipline. —Mais je vous connais parfaitement, mon cher monsieur Gryphus, dit le prisonnier en entrant dans le cercle de lumiŠre que projetait la lanterne. —Tiens, tiens, c'est vous, monsieur van Baerle, dit Gryphus; ah! c'est vous; tiens, tiens, comme on se rencontre! —Oui, et c'est avec un grand plaisir, mon cher monsieur Gryphus, que je vois que votre bras va … merveille, puisque c'est de ce bras que vous tenez une lanterne.
Gryphus fron‡a le sourcil.
—Voyez ce que c'est, dit-il, en politique on fait toujours des fautes. Son Altesse vous a laiss‚ la vie, je ne l'aurais pas fait, moi. —Bah! demanda Corn‚lius, et pourquoi cela? —Parce que vous ˆtes homme … conspirer de nouveau; vous autres savants, vous avez commerce avec le diable. J'aimerais mieux avoir dix militaires … garder qu'un seul savant. Les militaires, ils fument, ils boivent, ils s'enivrent ; ils sont doux comme des moutons quand on leur donne de l'eau-de-vie ou du vin de la Meuse. Mais un savant, boire, fumer, s'enivrer! ah bien oui! C'est sobre, ‡a ne d‚pense rien, ‡a garde sa tˆte fraŒche pour conspirer. Mais je commence par vous dire que ‡a ne vous sera pas facile, … vous, de conspirer. —Je vous assure, maŒtre Gryphus, reprit van Baerle, que peut-ˆtre j'ai eu un instant l'id‚e de me sauver, mais que bien certainement je ne l'ai plus. —C'est bien! c'est bien! dit Gryphus, veillez sur vous, j'en ferai autant. C'est ‚gal, c'est ‚gal, Son Altesse a fait une lourde faute. —En ne me faisant pas couper la tˆte?… Merci, merci, maŒtre Gryphus. —Sans doute. Voyez si messieurs de Witt ne se tiennent pas bien tranquilles maintenant. —C'est affreux ce que vous dites l…, monsieur Gryphus, dit van Baerle en se d‚tournant pour cacher son d‚go–t. Vous oubliez que l'un des ces malheureux ‚tait mon ami, et l'autre… l'autre mon second pŠre. —Oui, mais je me souviens que l'un et l'autre ‚tait des conspirateurs. Et puis, c'est par philanthropie que je parle. —Ah! vraiment! Expliquez donc un peu cela, cher monsieur Gryphus, je ne comprends pas bien. —Oui. Si vous ‚tiez rest‚ sur le billot de maŒtre Harbruck… —Eh bien? —Eh bien! vous ne souffririez plus. Tandis qu'ici je ne vous cache pas que je vais vous rendre la vie trŠs dure. —Merci de la promesse, maŒtre Gryphus.
Et tandis que le prisonnier souriait ironiquement au vieux ge“lier, Rosa, derriŠre la porte, lui r‚pondait par un sourire plein d'ang‚lique consolation. Gryphus alla vers la fenˆtre. Il faisait encore assez jour pour qu'il vŒt sans le distinguer un horizon immense qui se perdait dans une brume grisƒtre.
—Quelle vue a-t-on d'ici? demanda le ge“lier.
—Mais fort belle, dit Corn‚lius en regardant Rosa.
—Oui, oui, trop de vue, trop de vue.
En ce moment, les deux pigeons, effarouch‚s par la vue et surtout par la voix de cet inconnu, sortirent de leur nid, et disparurent tout effar‚s dans le brouillard.
—Oh! oh! qu'est-ce que cela? demanda le ge“lier. —Mes pigeons, r‚pondit Corn‚lius. —Mes pigeons! s'‚cria le ge“lier, mes pigeons! Est-ce qu'un prisonnier a quelque chose … lui? —Alors, dit Corn‚lius, les pigeons que le bon Dieu m'a prˆt‚s. —Voil… d‚j… une contravention, r‚pliqua Gryphus; des pigeons! Ah! jeune homme, jeune homme, je vous pr‚viens d'une chose, c''est que, pas plus tard que demain, ces oiseaux bouilliront dans ma marmite.
Et, tout en faisant cette m‚chante promesse … Corn‚lius, Gryphus se pencha en dehors pour examiner la structure du nid. Ce qui donna le temps … van Baerle de courir … la porte et de serrer la main de Rosa, qui lui dit:
—A neuf heures, ce soir.
Gryphus, tout occup‚ du d‚sir de prendre dŠs le lendemain les pigeons, comme il avait promis de le faire, ne vit rien, n'entendit rien, et comme il avait ferm‚ la fenˆtre, il prit sa fille par le bras, sortit, donna un double tour … la serrure, poussa les verrous, et alla faire les mˆmes promesses … un autre prisonnier. A peine e–t-il disparu, que Corn‚lius courut … la fenˆtre et d‚molit de fond en comble le nid des pigeons. Il aimait mieux les chasser … tout jamais de sa pr‚sence que d'exposer … la mort les gentils messagers auxquels il devait le bonheur d'avoir revu Rosa.
Cette visite du ge“lier, ses menaces brutales, la sombre perspective de sa surveillance dont il connaissait les abus, rien de tout cela ne put distraire Corn‚lius des douces pens‚es et surtout du doux espoir que la pr‚sence de Rosa venait de resusciter dans son coeur. Il attendit impatiemment que neuf heures sonnassent au donjon de Loewestein.
Rosa avait dit, ®A neuf heures, attendez-moi.¯
La derniŠre note de bronze vibrait encore dans l'air lorsque Corn‚lius entendit dans l'escalier le pas l‚ger et la robe onduleuse de la belle Frisonne, et bient“t le grillage de la porte sur laquelle Corn‚lius fixait ardemment les yeux s'‚claira. Le guichet venait de s'ouvrir en dehors.
—Me voici, dit Rosa encore tout essouffl‚e d'avoir gravi l'escalier, me voici! —Oh! bonne Rosa! —Vous ˆtes donc content de me voir? —Vous le demandez! Mais comment avez-vous fait pour venir? dites. —Ecoutez, mon pŠre s'endort chaque soir presque aussit“t qu'il a soup‚: alors, je le couche, un peu ‚tourdi par le geniŠvre; n'en dites rien … personne, car, grƒce … ce sommeil, je pourrai chaque soir venir causer une heure avec vous. —Oh! je vous remercie, Rosa, chŠre Rosa!
Et Corn‚lius avan‡a, en disant ces mots, son visage si prŠs du guichet que Rosa retira le sien.
—Je vous ai rapport‚ vos ca‹eux de tulipe, dit-elle.
Le coeur de Corn‚lius bondit. Il n'avait point os‚ demander encore …
Rosa ce qu'elle avait fait du pr‚cieux tr‚sor qu'il lui avait confi‚.
—Ah! vous les avez donc conserv‚s? —Ne me les aviez-vous donc pas donn‚s comme une chose qui vous ‚tait chŠre? —Oui, mais seulement parce que je vous les avais donn‚s, il me semble qu'ils ‚taient … vous. —Ils ‚taient … moi aprŠs votre mort et vous ˆtes vivant, par bonheur. Ah! comme j'ai b‚ni Son Altesse. Vous ‚tiez vivant, dis-je et j'‚tais r‚solue … vous apporter vos ca‹eux; seulement je ne savais comment faire. Or je venais de prendre la r‚solution d'aller demander au stathouder la place de ge“lier de Gorcum pour mon pŠre, lorsque la nourrice m'apporta votre lettre. Ah! nous pleurƒmes bien ensemble, je vous en r‚ponds. Mais votre lettre ne fit que m'affermir dans ma r‚solution. C'est alors que je partis pour Leyde; vous savez le reste. —Comment, chŠre Rosa, reprit Corn‚lius, vous pensiez, avant ma lettre re‡ue, … venir me rejoindre? —Si j'y pensais! r‚pondit Rosa, laissant prendre … son amour le pas sur sa pudeur, mais je ne pensais qu'… cela!
Et en disant ces mots, Rosa devint si belle que, pour la seconde fois, Corn‚lius pr‚cipita son visage sur le grillage, et cela sans doute pour remercier la belle jeune fille. Rosa se recula comme la premiŠre fois.
—En v‚rit‚, dit-elle avec cette coquetterie qui bat dans le coeur de toute jeune fille, en v‚rit‚, j'ai bien souvent regrett‚ de ne pas savoir lire; mais jamais autant et de la mˆme fa‡on que lorsque votre nourrice m'apporta votre lettre; j'ai tenu dans ma main cette lettre qui parlait pour les autres et qui, pauvre sotte que j'‚tais, ‚tait muette pour moi. —Vous avez souvent regrett‚ de ne pas savoir lire? dit Corn‚lius, et … quelle occasion? —Dame! fit la jeune fille en riant, pour lire toutes les lettres que l'on m'‚crivait. —Vous receviez des lettres, Rosa? —Par centaines. —Mais qui vous ‚crivait donc?… —Qui m'‚crivait? Mais d'abord tous les ‚tudiants qui passaient sur le Buytenhoff, tous les officiers qui allaient … la place d'armes, tous les commis et mˆme les marchands qui me voyaient … ma petite fenˆtre. —Et tous ces billets, chŠre Rosa, qu'en faisiez-vous? —Autrefois, r‚pondit Rosa, je me les faisais lire par quelque amie, et cela m'amusait beaucoup; mais depuis un certain temps,—a quoi bon perdre son temps … ‚couter toutes ces sottises?—depuis un certain temps je les br–le. —Depuis un certain temps! s'‚cria Corn‚lius avec un regard troubl‚ tout … la fois par l'amour et la joie.
Rosa baissa les yeux toute rougissante. De sorte qu'elle ne vit pas s'approcher Corn‚lius qui ne rencontra, h‚las! que le grillage ; mais qui, malgr‚ cet obstacle, envoya … la jeune fille le plus tendre baiser. Rosa s'enfuit si pr‚cipitamment qu'elle oublia de rendre … Corn‚lius les trois ca‹eux de la tulipe noire.
XI
MAITRE ET ECOLIERE
Le bonhomme Gryphus, on a pu le voir, ‚tait loin de partager la bonne volont‚ de sa fille pour le filleul de Corneille de Witt. Il n'avait que cinq prisonniers … Loewestein: la tƒche de gardien n'‚tait donc pas difficle … remplir, et la ge“le ‚tait une sorte de sin‚cure donn‚e … son ƒge. Mais dans son zŠle, le digne ge“lier avait grandi de toute la puissance de son imagination la tƒche qui lui ‚tait impos‚e. Pour lui, Corn‚lius avait pris la proportion gigantesque d'un criminel de premier ordre. Il ‚tait en cons‚quence devenue le plus dangereux de ses prisonniers. Il surveillait chacune de ses d‚marches, ne l'abordait qu'avec un visage courrouc‚, lui faisant porter la peine de ce qu'il appelait son effroyable r‚bellion contre le cl‚ment stadhouder. Il entrait trois fois par jour dans la chambre de van Baerle, croyant le surprendre en faute; mais Corn‚lius avait renonc‚ aux correspondances depuis qu'il avait sa correspondance sous la main. Il ‚tait mˆme probable que Corn‚lius, e–t-il obtenu sa libert‚ entiŠre et permission complŠte de se retirer o— il e–t voulu, le domicile de la prison avec Rosa et ses ca‹eux lui e–t paru pr‚f‚rable … tout autre domicile sans ses ca‹eux et sans Rosa. C'est qu'en effet chaque soir … neuf heures, Rosa avait promis de venir causer avec le cher prisonnier, et dŠs le premier soir, Rosa, nous l'avons vu, avait tenu parole.
Le lendemain, elle monta comme la veille, avec le mˆme mystŠre et les mˆmes pr‚cautions. Seulement elle s'‚tait promis … elle- mˆme de ne pas trop approcher sa figure du grillage. D'ailleurs, pour entrer du premier coup dans une conversation qui p–t occuper s‚rieusement van Baerle, elle commen‡a par lui tendre … travers le grillage ses trois ca‹eux toujours envelopp‚s dans le mˆme papier. Mais, au grand ‚tonnement de Rosa, van Baerle repoussa sa blanche main du bout de ses doigts. Le jeune homme avait r‚fl‚chi.
—Ecoutez-moi, dit-il, nous risquerions trop, je crois, de mettre toute notre fortune dans le mˆme sac. Songez qu'il s'agit,, ma chŠre Rosa, d'accomplir une entreprise que l'on a regard‚e jusqu'aujourd'hui comme impossible. Il s'agit de faire fleurir la grande tulipe noire. Prenons donc toutes les pr‚cautions. Voici comment j'ai calcul‚ que nous parviendrions … notre but. —J'‚coute, dit Rosa. —Vous avez bien dans cette forteresse un petit jardin, … d‚faut de jardin une cour quelconque, … d‚faut de cour une terrassee. —Nous avons un trŠs beau jardin, dit Rosa. —Pouvez-vous, chŠre Rosa, m'apporter un peu de la terre de ce jardin afin que j'en juge? —DŠs demain. —Vous en prendrez … l'ombre et au soleil afin que je juge de ses qualit‚s sous les deux conditions de s‚cheresse et d'humidiit‚. —Soyez tranquille. —La terre choisie par moi et modifi‚e s'il est besoin, nous ferons trois parts de nos trois ca‹eux, vous en prendrez un que vous planterez le jour que je vous dirai dans la terre choisie par moi; il fleurira certainement si vous le soignez selon mes indications. —Je ne m'en ‚loignerai pas une seconde. —Vous m'en donnerez un autre que j'essayerai d'‚lever ici dans ma chambre, ce qui m'aidera … passer ces longues journ‚es penndant lesquelles je ne vous vois pas. J'ai peu d'espoir, je vous l'avoue pour celui-l…, et, d'avance, je regarde ce malheureux comme sacrifi‚ … mon ‚go‹sme. Cependant le soleil me visite quelquefois. Enfin nous tiendrons, ou plut“t vous tiendrez en r‚serve le troisiŠme ca‹eu, notre derniŠre ressource pour le cas o— nos premiŠres exp‚riences auraient manqu‚. De cette maniŠre, ma chŠre Rosa, il est impossible que nous n'arrivions pas … gagner les cent mille florins de votre dot et … nous procurer le suprˆme bonheur de voir r‚ussir notre oeuvre. —J'ai compris, dit Rosa. Je vous apporterai demain de la terre, vous choisirez la mienne et la v“tre. Quant … la v“tre, il me faudra plusieurs voyages, car je ne pourrai vous en apporter que peu … la fois. —Oh! nous ne sommes pas press‚s, chŠre Rosa; nos tulipes ne doivent pas ˆtre enterr‚es avant un grand mois. Ainsi vous voyez que nous avons tout le temps: seulement, pour planter votre ca‹eu, vous suivrez toutes mes instructions, n'est-ce pas? —Je vous le promets. —Et une fois plant‚, vous me ferez part de toutes les circonstances qui pourront int‚resser notre ‚lŠve, tels que changements atmosph‚riques, traces dans les all‚es, traces sur les plates-bandes. Vous ‚couterez la nuit si votre jardin n'est pas fr‚quent‚ par des chats. Deux de ces malheureux animaux m'ont, … Dordrecht, ravag‚ deux plates- bandes. —J'‚couterai. —Les jours de lune… Avez-vous vue sur le jardin, chŠre enfant? —La fenˆtre de ma chambre … coucher y donne. —Bon. Les jours de lune, vous regarderez si des trous du mur ne sortent point des rats. Les rats sont des rongeurs fort … craindre. —Je regarderai, et s'il y a des chats ou des rats… —Eh bien! il faudra aviser. Ensuite, continua van Baerle, il y a un animal bien plus … craindre encore que le chat et le rat! —Et quel est cet animal? —C'est l'homme! Vous comprenez, chŠre Rosa, on vole un florin, et l'on risque le bagne pour une pareille misŠre; … plus forte raison peut-on voler un ca‹eu de tulipe que vaut cent mille florins. —Personne que moi n'entrera dans le jardin. —Vous me le promettez? —Je vous le jure! —Bien, Rosa! merci, chŠre Rosa! oh! toute joie va donc me venir de vous!
Et, comme le visage de van Baerle se rapprochait du grillage avec la mˆme ardeur que la veille, et que, d'ailleurs, l'heure de la retraite ‚tait arriv‚e, Rosa ‚loigna la tˆte et allongea la main.
Dans cette jolie main ‚tait le ca‹eu.
Corn‚lius baisa passionn‚ment le bout des doigts de cette main. Etait-ce parce que cette main tenait un des ca‹eux de la grande tulipe noire? Etait-ce que cette main ‚tait la main de Rosa? C'est ce que nous laissons deviner … de plus savants que nous. Rosa se retira donc avec les deux autres ca‹eux, les serrant contre sa poitrine. Les serrait-elle contre sa poitrine parce que c'‚taient les ca‹eux de la grande tulipe noire, ou parce que les ca‹eux lui venaient de Corn‚lius van Baerle? Ce point, nous le croyons, serait plus facile … pr‚ciser que l'autre. Quoi qu'il en soit, … partir de ce moment, la vie devint douce et remplie pour le prisonnier.
Rosa, on l'a vu, lui avait remis un des ca‹eux. Chaque soir elle lui apportait, poign‚e … poign‚e, la terre de la portion du jardin qu'il avait trouv‚e la meilleure et qui en effet ‚tait excellente. Une large cruche, que Corn‚lius avait cass‚e habilement, lui donna un fond propice, il l'emplit … moiti‚ et m‚langea la terre apport‚e par Rosa d'un peu de boue de riviŠre qu'il fit s‚cher et qui lui fournit un excellent terreau. Puis, vers le commencement d'avril, il y d‚posa le premier ca‹eu.
Dire ce que Corn‚lius d‚ploya de soins, d'habilet‚ et de ruse pour d‚rober … la surveillance de Gryphus la joie de ses travaux, nous n'y parviendrions pas. Il ne se passait point de jour que Rosa ne vŒnt causer avec Corn‚lius. Les tulipes, fournissaient le fond de la conversation; mais si int‚ressant que soit ce sujet, on ne peut pas toujours parler tulipes. Alors on parlait d'autre chose, et … son grand ‚tonnement le tulipier s'apercevait de l'extension immense que pouvait prendre le cercle de la conversation.
Seulement Rosa avait pris une habitude: elle tenait son beau visage invariablement … six pouces du guichet, car la belle Frisonne ‚tait sans doute d‚fiante d'elle-mˆme, depuis qu'elle avait senti … travers le grillage combien le souffle d'un prisonnier peut br–ler le coeur d'une jeune fille. Il y a une chose surtout qui inqui‚tait … cette heure le tulipier presque autant que ses ca‹eux, et sur laquelle il revenait sans cesse. C'‚tait la d‚pendance o— ‚tait Rosa de son pŠre.
Le bonheur de Corn‚lius d‚pendait de cet homme; cet homme pouvait un beau matin s'ennuyer … Loewestein, trouver que l'air y ‚tait mauvais, que le geniŠvre n'y ‚tait pas bon, quitter la forteresse et emmener sa fille,—et encore une fois Corn‚lius et Rosa ‚taient s‚par‚s.
—Et alors … quoi bon les pigeons voyageurs? disait Corn‚lius … la jeune fille; puisque, chŠre Rosa, vous ne saurez ni lire ce que je vous ‚crirai, ni m'‚crire ce que vous aurez pens‚. —Eh bien! r‚pondit Rosa, qui au fond du coeur craignait la s‚paration autant que Corn‚lius, nous avons une heure tous les soirs, employons- la bien. —Mais il me semble, reprit Corn‚lius, que nous ne l'employons pas mal. —Employons-la mieux encore, dit Rosa en souriant. Montrez-moi … lire et … ‚crire; je profiterai de vos le‡ons, croyez-moi, et de cette fa‡on nous ne serons plus jamais s‚par‚s que par notre volont‚ … nous-mˆmes. —Oh! alors, s'‚cria Corn‚lius, nous avons l'‚ternit‚ devant nous.
Rosa sourit et haussa doucement les ‚paules.
—Est-ce que vous resterez toujours en prison? r‚pondit-elle. Est-ce qu'aprŠs vous avoir donn‚ la vie, Son Altesse ne vous donnera pas la libert‚? Est-ce qu'alors vous ne rentrerez pas dans vos biens? Est-ce que vous ne serez point riche? Est-ce qu'une fois libre et riche, vous daignerez regarder, quand vous passerez … cheval ou en carrosse, la petite Rosa, une fille de ge“lier?
Corn‚lius voulut protester, et certes il l'e–t fait de tout son coeur et dans la sinc‚rit‚ d'une ƒme remplie d'amour. La jeune fille l'interrompit.
—Comment va votre tulipe? demanda-t-elle en souriant.
Parler … Corn‚lius de sa tulipe, c'‚tait un moyen pour Rosa de tout faire oublier … Corn‚lius, mˆme Rosa.
—Mais assez bien, dit-il; la pellicule noircit, le travail de la fermentation a commenc‚. Et la v“tre, Rosa? —Oh! moi, j'ai fait les choses en grand et d'aprŠs vos indications. —Voyons, Rosa, qu'avez-vous fait? dit Corn‚lius. —J'ai, dit en souriant la jeune fille,—car au fond du coeur elle ne pouvait s'empˆcher d'‚tudier ce double amour du prisonnnier pour elle et pour la tulipe noire;—j'ai fait les choses en grand: je me suis pr‚par‚ dans un carr‚ nu, loin des arbres et des murs, dans une terre l‚gŠrement sablonneuse, plut“t humide que sŠche, sans un grain de pierre, sans un caillou, je me suis dispos‚ une plate-bande comme vous me l'avez d‚crite. —Bien, bien, Rosa. —Le terrain pr‚par‚ de la sorte m'attend plus que votre avertissement. Au premier beau jour vous me direz de planter mon ca‹eu et je le planterai; vous savez que je dois tarder sur vous, moi qui ai toutes les chances du bon air, du soleil et de l'abondance des sucs terrestres. —C'est vrai, c'est vrai, s'‚cria Corn‚lius en frappant avec joie ses mains; vous ˆtes certainement une bonne ‚coliŠre, Rosa, et vous gagnerez certainement vos cent mille florins. —N'oubliez pas, dit en riant Rosa, que votre ‚coliŠre, puisque vous m'appelez ainsi, a encore autre chose … apprendre que la culture des tulipes. —Oui, oui, et je suis aussi int‚ress‚ que vous, belle Rosa, … ce que vous sachiez lire. —Quand commencerons-nous? —Tout de suite. —Non, demain. —Pourquoi demain? —Parce qu'aujourd'hui notre heure est ‚coul‚e et qu'il faut que je vous quitte. —D‚j…! mais dans quoi lirons-nous? —Oh! dit Rosa, j'ai un livre, un livre qui, je l'espŠre, nous portera bonheur. —A demain donc? —A demain.
Le lendemain Rosa revint avec la Bible de Corneille de Witt.
XII
PREMIER CAIEU
Le lendemain, avons-nous dit, Rosa revint avec la Bible de Corneille de Witt. La jeune fille dut s'appuyer au guichet, la tˆte pench‚e, le livre … la hauteur de la lumiŠre qu'elle tenait … la main droite, et que, pour la reposer un peu, Corn‚lius imagina de fixer par un mouchoir au treillis de fer. DŠs lors Rosa put suivre avec un de ses doigts sur le livre les lettres et les syllabes que lui faisait ‚peler Corn‚lius, lequel, muni d'un f‚tu de paille en guise d'indicateur, d‚signait ces lettres par le trou du grillage … son ‚coliŠre attentive. Le feu de cette lampe ‚clairait les riches couleurs de Rosa, son oeil bleu et profond, ses tresses blondes sous le casque d'or bruni qui, ainsi que nous l'avons dit, sert de coiffure aux Frisonnes.
L'intelligence de Rosa se d‚veloppait rapidement sous le contact vivifiant de l'esprit de Corn‚lius, et quand la difficult‚ paraissait trop ardue, ces yeux qui plongeaient l'un dans l'autre, d‚tachaient des ‚tincelles ‚lectriques capables d'‚clairer les t‚nŠbres mˆme de l'idiotisme. Et Rosa, descendue chez elle, repassait seule dans son esprit les le‡ons de lecture, et en mˆme temps dans son ƒme les le‡ons non avou‚es de l'amour. Un soir elle arriva une demi-heure plus tard que de coutume.
—Oh! ne me grondez pas, dit la jeune fille, ce n'est point ma faute. Mon pŠre a renou‚ connaissance … Loewestein avec un boonhomme qui ‚tait venu fr‚quemment le solliciter … la Haye pour voir la prison. C'‚tait un bon diable, ami de la bouteille, et qui racontait de joyeuses histoires. —Vous ne le connaissez pas autrement? demanda Corn‚lius ‚tonn‚. —Non, r‚pondit la jeune fille, c'est depuis quinze jours environ que mon pŠre s'est affol‚ de ce nouveau venu si assidu … le visiter. —Oh! fit Corn‚lius, quelque espion du genre de ceux que l'on envoie dans les forteresses pour surveiller ensemble prisonniers et gardiens. —Je ne crois pas, fit Rosa en souriant ; si ce brave homme ‚pie quelqu'un, ce n'est pas mon pŠre. —Qui est-ce alors? —Moi, par exemple. —Vous? —Pourquoi pas? dit en riant Rosa. —Ah! c'est vrai, fit Corn‚lius en soupirant, vous n'aurez pas toujours en vain des pr‚tendants, Rosa; cet homme peut devenir votre mari. —Je ne dis pas non. —Et sur quoi fondez-vous cette joie? —Dites cette crainte, monsieur Corn‚lius. —Merci, Rosa, car vous avez raison; cette crainte… —Je la fonde sur ceci. —J'‚coute, dites. —Cet homme ‚tait d‚j… venue plusieurs fois au Buytenhoff, … la Haye ; tenez, juste au moment o— vous y f–tes enferm‚. Moi sortie, il en sortit … son tour ; moi venue ici, il y vint. A la Haye il prenait pour pr‚texte qu'il voulait vous voir. —Me voir, moi? —Oh! pr‚texte, assur‚ment, car aujourd'hui qu'il pourrait encore faire valoir la mˆme raison, puisque vous ˆtes redevenu prisonnier de mon pŠre, il ne se recommande plus de vous, bien au contraire. Je l'entendais dire hier … mon pŠre qu'il ne vous connaissait pas. —Continuez, Rosa, je vous prie, que je tƒche de deviner quel est cet homme et ce qu'il veut. —Vous ˆtes s–r, monsieur Corn‚lius, que nul de vos amis ne peut s'int‚resser … vous? —Je n'ai pas d'amis, Rosa, je n'avais que ma nourrice, vous la connaissez et elle vous connaŒt. H‚las! cette pauvre Zug, eelle viendrait elle-mˆme et ne ruserait pas. —J'en reviens donc … ce que je pensais, d'autant mieux qu'hier, au coucher du soleil, comme j'arrangeais la plate-bande o— je dois planter votre ca‹eu, je vis une ombre qui, par la porte entr'ouverte, se glissait derriŠre les sureaux et les trembles. Je n'eus pas l'air de regarder, c'‚tait notre homme. Il se cacha, me vit remuer la terre, et, certes, c'‚tait bien moi qu'il avait suivie, c'‚tait bien moi qu'il ‚piait. Je ne donnai pas un coup de rateau, je ne touchai pas un atome de terre qu'il ne s'en rendŒt compte. —Oh! oui, oui, c'est un amoureux, dit Corn‚lius. Est-il jeune, est-il beau?
Et il regarda avidement Rosa, attendant impatiemment sa r‚ponse.
—Jeune, beau? s'‚cria Rosa ‚clatant de rire. Il est hideux de visage, il a le corps vo–t‚, il approche de cinquante ans, et n'ose me regarder en face ni parler haut. —Et il s'appelle? —Jacob Gisels. —Je ne le connais pas. —Vous voyez bien, alors, que ce n'est pas pour vous qu'il vient. —En tout cas, s'il vous aime, Rosa, ce qui est bien probable, car vous voir c'est vous aimer, vous ne l'aimez pas, vous? —Oh! non, certes. —Vous voulez que je me tranquillise, alors? —Je vous y engage. —Eh bien! maintenant que vous commencez … savoir lire, Rosa, vous lirez tout ce que je vous ‚crirai, n'est-ce pas, sur les tourments de la jalousie et sur ceux de l'absence? —Je lirai si vous ‚crivez bien gros.
Puis, comme la tournure que prenait la conversation commen‡ait … inqui‚ter Rosa:
—A propos, dit-elle, comment se porte votre tulipe, … vous? —Rosa, jugez de ma joie ; ce matin je la regardais au soleil, aprŠs avoir ‚cart‚ doucement la couche de terre qui couvre le ca‹eu, j'ai vu poindre l'aiguillon de la premiŠre pousse. —Vous esp‚rez, alors? dit Rosa en souriant. —Oh! oui, j'espŠre. —Et moi, … mon tour, quand planterai-je mon ca‹eu? —Au premier jour favorable, je vous le dirai; mais surtout, n'allez point vous faire aider par personne, surtout ne confiez votre secret … qui que ce soit au monde, un amateur, voyez-vous, serait capable, rien qu'… l'inspection de ce ca‹eu, de reconnaŒtre sa valeur; et surtout, surtout, ma bien chŠre Rosa, serrez pr‚cieusement le troisiŠme oignon qui vous reste. —Il est encore dans le mˆme papier o— vous l'avez mis et tel que vous me l'avez donn‚, monsieur Corn‚lius, enfoui tout au fond de mon armoire et sous mes dentelles qui le tiennent au sec sans le charger. Mais, adieu, pauvre prisonnier. —Comment, d‚j…? —Il le faut. —Venir si tard et partir si t“t! —Mon pŠre pourrait s'impatienter en ne me voyant pas revenir; l'amoureux pourrait se douter qu'il a un rival.
Et elle ‚couta inquiŠte.
—Qu'avez-vous donc? demanda van Baerle.
—Il m'a sembl‚ entendre…
—Quoi donc?
—Quelque chose comme un pas qui craquait dans l'escalier.
-En effet, dit le prisonnier, ce ne peut ˆtre Gryphus, on l'entend de
loin, lui.
—Non, ce n'est pas mon pŠre, j'en suis s–re, mais…
—Mais…
—Mais ce pourrait ˆtre M. Jacob.
Rosa s'‚lan‡a dans l'escalier, et l'on entendit en effet une porte qui se fermait rapidement avant que la jeune fille e–t descendu les dix premiŠres marches. Corn‚lius demeura fort inquiet, mais ce n'‚tait pour lui qu'un pr‚lude. Le lendemain se passa sans que rien de marquant e–t lieu. Gryphus fit ses trois visites. Il ne d‚couvrit rien. Quand il entendait venir son ge“lier,—et dans l'esp‚rance de surprendre les secrets de son prisonnier, Gryphus ne venait jamais aux mˆmes heures,—quand il entendait venir son ge“lier, van Baerle, … l'aide d'une m‚canique qu'il avait invent‚e, avait imagin‚ de descendre sa cruche au-dessous de l'entablement de tuiles d'abord, et ensuite de pierres qui r‚gnait au-dessous de sa fenˆtre. Quant aux ficelles … l'aide desquelles le mouvement s'op‚rait, notre m‚canicien avait trouv‚ un moyen de les cacher avec les mousses qui v‚gŠtent sur les tuiles et dans le creux des pierres. Gryphus n'y devinait rien. Ce manŠge r‚ussit pendant huit jours. Mais un matin Corn‚lius, absorb‚ dans la contemplation de son ca‹eu, d'o— s'‚lan‡ait d‚j… un point de v‚g‚tation, n'avait pas entendu monter le vieux Gryphus, la porte s'ouvrit tout … coup, et Corn‚lius fut surpris sa cruche entre ses genoux.
Gryphus, voyant un objet inconnu, et par cons‚quent d‚fendu, aux mains de son prisonnier, Gryphus fondit sur cet objet avec plus de rapidit‚ que ne fait le faucon sur sa proie. Sa grosse main calleuse se posa au beau milieu de la cruche, sur la portion de terreau d‚positaire du pr‚cieux oignon.
—Qu'avez-vous l…? s'‚cria-t-il. Ah! je vous y prends!
Et il enfon‡a sa main dans la terre.
—Moi? Rien, rien! s'‚cria Corn‚lius tout tremblant.
—Ah! je vous y prends! Une cruche, de la terre! il y a quelque
secret coupable cach‚ la-dessous!
—Cher monsieur Gryphus! supplit van Baerle.
Gryphus commen‡ait … creuser la terre avec ses doigts crochus.
—Monsieur, monsieur! prenez garde! dit Corn‚lius pƒlissant. —A quoi? … quoi? hurla le ge“lier. —Prenez garde! vous dis-je; vous allez le meurtrir! Et d'un mouvement rapide, presque d‚sesp‚r‚, il arracha des mains du ge“lier la cruche, qu'il cacha comme un tr‚sor sur le rempart de ses deux bras. Mais Gryphus, entˆt‚ comme un vieillard, et de plus en plus convaincu qu'il venait de d‚couvrir une conspiration contre le prince d'Orange, Gryphus courut sur son prisonnier le bƒton lev‚, et voyant l'impassible r‚solution du captif … prot‚ger son pot de fleurs, il sentit que Corn‚lius tremblait bien moins pour sa tˆte que pour sa cruche. Il chercha donc … la lui arracher de vive force.
—Ah! disait le ge“lier furieux, vous voyez bien que vous vous
r‚voltez.
—Laissez-moi ma tulipe! criait van Baerle.
—Oui, oui, tulipe, r‚pliquait le vieillard. On connaŒt les ruses de
messieurs les prisonniers.
—Mais je vous jure.
—Lƒchez, r‚p‚tait Gryphus en frappant du pied. Lƒchez, ou j'appelle
la garde.
—Appelez qui vous voudrez, mais vous n'aurez cette pauvre fleur
qu'avec ma vie.
Gryphus, exasp‚r‚, enfon‡a ses doigts pour la seconde fois dans la terre, et cette fois en tira le ca‹eu tout noir, et tandis que van Baerle ‚tait heureux d'avoir sauv‚ le contenant, ne s'imaginant pas que son adversaire poss‚dƒt le contenu, Gryphus lan‡a violemment le ca‹eu amolli qui s'‚crasa sur la dalle, et disparut presque aussit“t, broy‚, mis en bouillie, sous le large soulier du ge“lier.
Van Baerle vit le meurtre, entrevit les d‚bris humides, comprit cette joie f‚roce de Gryphus et poussa un cri de d‚sespoir. L'id‚e d'assommer ce m‚chant homme passa comme un ‚clair dans le cerveau du tulipier. Le feu et le sang tout ensemble lui montŠrent au front, l'aveuglŠrent et il leva de ses deux mains la cruche lourde de toute l'inutile terre qui y restait. Un instant de plus, et il la laissait retomber sur le crƒne chauve du vieux Gryphus.
Un cri l'arrˆta, un cri plein de larmes et d'angoisses, le cri que poussa derriŠre le grillage du guichet la pauvre Rosa. Corn‚lius abandonna la cruche qui se brisa en mille piŠces avec un fracas ‚pouvantable. Et alors Gryphus comprit le danger qu'il venait de courir, et prof‚ra de terrible m‚naces.
—Oh! il faut, lui dit Corn‚lius, que vous soyez un homme bien lƒche et bien manant pour arracher … un pauvre prisonnier sa seule consolation, un oignon de tulipe. —Fi! mon pŠre, ajouta Rosa, c'est un crime que vous venez de commettre. —Ah! c'est vous, p‚ronnelle, s'‚cria en se retournant vers sa fille le vieillard bouillant de colŠre, mˆlez-vous de ce qui vous regarde, et surtout descendez au plus vite. —Malheureux! malheureux! continuait Corn‚lius au d‚sespoir. —AprŠs tout, ce n'est qu'une tulipe, ajouta Gryphus un peu honteux. On vous en donnera tant que vous voudrez, des tulipes, j'en ai trois cents dans mon grenier. —Au diable vos tulipes! s'‚cria Corn‚lius. Elles vous valent et vous les valez. Oh! cent milliards de millions! si je les avais je les donnerais pour celle que vous avez ‚cras‚e l…. —Ah! fit Gryphus triomphant. Vous voyez bien que ce n'est pas … la tulipe que vous teniez. Vous voyez bien qu'il y avait dans ce faux oignon quelques sorcelleries, un moyen de correspondance peut-ˆtre avec les ennemis de Son Altesse, qui vous a fait grƒce. Je le disais bien, qu'on avait eu tort de ne pas vous couper le cou. —Mon pŠre! mon pŠre! s'‚criait Rosa. —Eh bien! tant mieux! tant mieux! r‚p‚tait Gryphus en s'animant, je l'ai d‚truit, je l'ai d‚truit. Il en sera de mˆme chaque fois que vous recommencerez. Ah! je vous avais pr‚venu, mon bel ami, que je vous rendrais la vie dure. —Maudit! maudit! hurla Corn‚lius tout … son d‚sespoir en retournant avec ses doigts tremblants les derniers vestiges du ca‹eu, cadavre de tant de joies et de tant d'esp‚rances. —Nous planterons l'autre demain, cher monsieur Corn‚lius, dit … voix basse Rosa, qui comprenait l'immense douleur du tulipier et qui jeta cette douce parole comme une goutte de baume sur la blessure saignante de Corn‚lius.
XIII
L'AMOUREUX DE ROSA
Rosa avait … peine jet‚ ces paroles de consolation … Corn‚lius que l'on entendit dans l'escalier une voix qui demandait … Gryphus des nouvelles de ce qui se passait.
—Mon pŠre, dit Rosa, entendez-vous? —Quoi? —M. Jacob vous appelle. Il est inquiet. —On a fait tant de bruit, fit Gryphus. N'e–t-on pas dit qu'il m'assassinait, ce savant? Ah! que de mal on a toujours avec les savants!
Puis, indiquant du doigt l'escalier … Rosa:
—Marchez devant, mademoiselle! dit-il.
Et, fermant la porte:
—Je vous rejoins, ami Jacob, acheva-t-il.
Et Gryphus sortit, emmenant Rosa et laissant dans sa solitude et dans sa douleur amŠre le pauvre Corn‚lius qui murmurait:
—Oh! c'est toi qui m'as assassin‚, vieux bourreau. Je n'y survivrai pas!
Et en effet le pauvre prisonnier f–t tomb‚ malade sans ce contre-poids que la Providence avait mis … sa vie et que l'on appelait Rosa. Le soir, la jeune fille revint. Son premier mot fut pour annoncer … Corn‚lius que d‚sormais son pŠre ne s'opposait plus … ce qu'il cultivƒt des fleurs.
—Et comment savez-vous cela? dit d'un air dolent le prisonnier … la
jeune fille.
—Je le sais parce qu'il l'a dit.
—Pour me tromper peut-ˆtre?
—Non, il se repent.
—Oh! oui, mais trop tard.
—Ce repentir ne lui est pas venu de lui-mˆme.
—Et comment lui est-il donc venu?
—Si vous saviez combien son ami le gronde!
—Ah! monsieur Jacob; il ne vous quitte donc pas, monsieur Jacob?
—En tout cas il nous quitte le moins qu'il peut.
Et elle sourit de telle fa‡on que ce petit nuage de jalousie qui avait obscurci le front de Corn‚lius se dissipa.
—Comment cela s'est-il fait? demanda le prisonnier.
—Eh bien! interrog‚ par son ami, mon pŠre … souper a racont‚
l'histoire de la tulipe ou plut“t du ca‹eu, et le bel exploit qu'il
avait fait en l'‚crasant.
—Si vous eussiez vu en ce moment maŒtre Jacob! continua Rosa. Vous
avez fait cela, s'‚cria Jacob, vous avez ‚cras‚ le ca‹eu? —Sans
doute, fit mon pŠre.
—C'est infƒme! continua-t-il, c'est odieux! c'est un crime que vous
avez commis l…! hurla Jacob.
—Mais, fit mon pŠre, comment s'‚tait-il procur‚ cet oignon? Voil… ce
qu'il serait bon de savoir, ce me semble. Je d‚tournai les yeux pour
‚viter le regard de mon pŠre. Mais je fus arrˆt‚e par un mot que
j'entendis, si bas qu'il f–t prononc‚. Jacob disait … mon pŠre:
—Ce n'est pas chose difficile que de s'en assurer, parbleu.
—C'est de le fouiller, dit mon pŠre, et s'il a les autres ca‹eux
nous les trouverons.
—Oui, ordinairement, il y en a trois.
—Il y en a trois! s'‚cria Corn‚lius. Il a dit que j'avais trois
ca‹eux?
—Vous comprenez, le mot m'a frapp‚e comme vous. Je me retournai.
—Mais, dit mon pŠre, il ne les a peut-ˆtre pas sur lui, ses oignons.
—Alors, dit Jacob, faites-le descendre sous un pr‚texte quelconque,
pendant ce temps je fouillerai sa chambre.
—Oh! oh! fit Corn‚lius. Mais c'est un sc‚l‚rat que votre monsieur
Jacob.
—J'en ai peur.
—Dites-moi, Rosa, continua Corn‚lius tout pensif.
—Quoi?
—Ne m'avez-vous pas racont‚ que le jour o— vous aviez pr‚par‚ votre
plate-bande, cet homme vous avait suivie?
—Oui.
—Qu'il ‚tait gliss‚ comme une ombre derriŠre les sureaux?
—Sans doute.
—Qu'il n'avait pas perdu un de vos coups de rƒteau?
—Pas un.
—Rosa… fit Corn‚lius pƒlissant.
—Eh bien!
—Ce n'‚tait pas vous qu'il suivait.
—Qui suivait-il donc?
—C'‚tait mon ca‹eu qu'il suivait; c'‚tait de ma tulipe qu'il ‚tait
amoureux.
—Ah! par exemple! cela pourrait bien ˆtre, s'‚cria Rosa.
—Voulez-vous vous en assurer?
—Et de quelle fa‡on?
—Oh! c'est chose bien facile.
—Dites.
—Allez demain au jardin; tƒchez, comme la premiŠre fois, que Jacob
sache que vous y allez; tƒchez, comme la premiŠre fois, qu'il vous
suive; faites semblant d'enterrer le ca‹eu, sortez du jardin, mais
regardez … travers la porte, et vous verrez ce qu'il fera.
—Bien! mais aprŠs?
—AprŠs! comme il agira, nous agirons.
—Ah! dit Rosa en poussant un soupir, vous aimez bien vos oignons,
monsieur Corn‚lius.
—Le fait est, dit le prisonnier avec un soupir, que depuis que votre
pŠre a ‚cras‚ ce malheureux ca‹eu, il me semble qu'une portion de ma
vie est paralys‚e.
—Voyons! dit Rosa, voulez-vous essayer autre chose encore?
—Quoi?
—Voulez-vous accepter la proposition de mon pŠre?
—Quelle proposition?
—Il vous a offert des oignons de tulipes par centaines.
—C'est vrai.
—Acceptez-en deux ou trois, et au milieu de ces deux ou trois
oignons, vous pourrez ‚lever le troisiŠme ca‹eu.
—Oui, ce serait bien, dit Corn‚lius le sourcil fronc‚, si votre pŠre
‚tait seul; mais cet autre, ce Jacob, qui nous ‚pie…
—Ah! c'est vrai; cependant, r‚fl‚chissez! vous vous privez l…, je le
vois, d'une grande distraction.
Et elle pronon‡a ces paroles avec un sourire qui n'‚tait pas entiŠrement exempt d'ironie. En effet, Corn‚lius r‚fl‚chit un instant, il ‚tait facile de voir qu'il luttait contre un grand d‚sir.
—Eh bien! non! s'‚cria-t-il avec un sto‹cisme tout antique, non! ce serait une faiblesse, ce serait une folie, ce serait une lƒchet‚! si je livrais ainsi … toutes les mauvaises chances de la colŠre et de l'envie la derniŠre ressource qui nous reste, je serais un homme indigne de pardon. Non! Rosa, non! demain nous prendrons une r‚solution … l'endroit de votre tulipe, vous la cultiverez selon mes instructions; et quant au troisiŠme ca‹eu, gardez-le dans votre armoire; gardez-le comme l'avare garde sa premiŠre ou sa derniŠre piŠce d'or, comme la mŠre garde son fils, comme le bless‚ garde la suprˆme goutte de sang de ses veines; gardez- le, Rosa! quelque chose me dit que l… est notre salut, que l… est notre richesse! —Soyez tranquille, monsieur Corn‚lius, dit Rosa avec un doux m‚lange de tristesse et de solennit‚; soyez tranquille, vos d‚sirs sont des ordres pour moi. —Et mˆme, continua le jeune homme, s'enfi‚vrant de plus en plus, si vous vous aperceviez que vous ˆtes suivie, que vos conversations ‚veillent les soup‡ons de votre pŠre ou de cet affreux Jacob que je d‚teste; eh bien! Rosa, sacrifie-moi tout de suite, moi qui ne vis plus que par vous, qui n'ai plus que vous au monde, sacrifiez-moi, ne me voyez plus.
Rosa sentit son coeur se serrer dans sa poitrine; des larmes jaillirent de ses yeux.
—H‚las! dit-elle. —Quoi? demanda Corn‚lius. —Je vois une chose. —Que voyez-vous? —Je vois, dit la jeune fille, ‚clatant en sanglots, je vois que vous aimez tant les tulipes, qu'il n'y a plus place dans votre coeur pour une autre affection.
Et elle s'enfuit.
Corn‚lius passa ce soir-l… et aprŠs le d‚part de la jeune fille une des plus mauvaises nuits qu'il e–t jamais pass‚es. Rosa ‚tait courrouc‚e contre lui, et elle avait raison. Elle ne reviendrait plus voir le prisonnier peut-ˆtre, et il n'aurait plus de nouvelles, ni de Rosa ni de ses tulipes. Nous l'avouons … la honte de notre h‚ros et de l'horticulture, de ses deux amours, celui que Corn‚lius se sentit le plus enclin … regretter, ce fut l'amour de Rosa, et lorsque vers trois heures du matin il s'endormit harass‚ de fatigue, harcel‚ de craintes, bourrel‚ de remords, la grande tulipe noire c‚da le premier rang, dans ses rˆves, aux yeux bleus si doux de la Frisonne blonde.
XIV
FEMME ET FLEUR
Mais la pauvre Rosa, enferm‚e dans sa chambre, ne pouvait savoir … qui ou … quoi rˆvait Corn‚lius. Il en r‚sultait que, d'aprŠs ce qu'il lui avait dit, Rosa ‚tait bien plus encline … croire qu'il rˆvait … sa tulipe qu'… elle, et cependant Rosa se trompait. Mais comme personne n'‚tait l… pour dire … Rosa qu'elle se trompait, comme les paroles imprudentes de Corn‚lius ‚taient tomb‚es sur son ƒme comme des gouttes de poison, Rosa ne rˆvait pas, elle pleurait. En effet, comme Rosa ‚tait une cr‚ature d'esprit ‚lev‚, d'un sens droit et profond, Rosa se rendait justice, non point quant … ses qualit‚s morales et physiques, mais quant … la position sociale. Corn‚lius ‚tait savant, Corn‚lius ‚tait riche, ou du moins l'avait ‚t‚ avant la confiscation de ses biens. Corn‚lius pouvait donc trouver Rosa bonne pour une distraction, mais … coup s–r quand il s'agirait d'engager son coeur, ce serait plut“t … une tulipe, c'est-…- dire … la plus noble et … la plus fiŠre des fleurs qu'il l'engagerait, qu'… Rosa, humble fille d'un ge“lier.
Aussi Rosa avait-elle pris une r‚solution pendant cette nuit terrible, pendant cette nuit d'insomnie qu'elle avait pass‚e. Cette r‚solution, c'‚tait de ne plus revenir au guichet.
————————- Cornelius anxiously awaited the evening visit. But Rosa did not come that day, nor the next, nor the next. At last Cornelius understood that he had offended the girl, and that she thought he loved only the tulip. In despair he refused to eat. Gryphus was delighted. ————————-
—Bon, dit Gryphus en descendant aprŠs la derniŠre visite; bon, je crois que nous allons ˆtre d‚barrass‚s du savant.
Rosa tressaillit.
—Bah! dit Jacob, et comment cela?
—Il ne boit plus, il ne mange plus, il ne se lŠve plus, dit Gryphus.
Rosa devint pƒle comme la mort.
—Oh! murmura-t-elle, je comprends; il est inquiet de sa tulipe.
Et se levant tout oppress‚e, elle rentra dans sa chambre, o— elle prit une plume et du papier, et pendant toute la nuit, s'exer‡a … tracer des lettres. Le lendemain, en se levant pour se traŒner … la fenˆtre, Corn‚lius aper‡ut un papier qu'on avait gliss‚ sous la porte. Il s'‚lan‡a sur ce papier, l'ouvrit, et lut:
®Soyez tranquille, votre tulipe se porte bien.¯
Quoique ce petit mot de Rosa calmƒt une partie des douleurs de Corn‚lius, il n'en fut pas moins sensible … l'ironie. Ainsi, c'‚tait bien cela, Rosa n'‚tait point malade, elle ‚tait bless‚e; ce n'‚tait pas par force que Rosa ne venait plus, c'‚tait volontairement qu'elle restait ‚loign‚e de Corn‚lius. Ainsi Rosa libre, Rosa trouvait dans sa volont‚ la force de ne pas venir voir celui qui mourait du chagrin de ne pas l'avoir vue. Corn‚lius avait du papier et un crayon que lui avait apport‚s Rosa. Il comprit que la jeune fille attendait une r‚ponse, mais que cette r‚ponse elle ne la viendrait chercher que la nuit. En cons‚quence il ‚crivit sur un papier pareil … celui qu'il avait re‡u:
®Ce n'est point l'inqui‚tude que me cause ma tulipe qui me rend malade; c'est le chagrin que j'‚prouve de ne pas vous voir.¯
Puis Gryphus sorti, le soir venu, il glissa le papier sous la porte et ‚couta. Mais, avec quelque soin qu'il prˆtƒt l'oreille, il n'entendit ni son pas ni le froissement de sa robe. Il n'entendit qu'une voix faible comme un souffle, et douce comme une caresse, qui lui jetait par le guichet ces deux mots:
—A demain.
Demain,—c'‚tait le huitiŠme jour.—Pendant huit jours Corn‚lius et
Rosa ne s'‚taient point vus.
XV
CE QUI S'ETAIT PASSE PENDANT CES HUIT JOURS.
Le lendemain en effet, … l'heure habituelle, van Baerle entendit gratter … son guichet comme avait l'habitude de le faire Rosa dans les bons jours de leur amiti‚. On devine que Corn‚lius n'‚tait pas loin de cette porte … travers le grillage de laquelle il allait revoir enfin la charmante figure disparue depuis trop longtemps. Rosa, qui l'attendait sa lampe … la main, ne put retenir un mouvement quand elle vit le prisonnier si triste et si pƒle.
—Vous ˆtes souffrant, monsieur Corn‚lius? demanda-t-elle. —Oui, mademoiselle, r‚pondit Corn‚lius, souffrant d'esprit et de corps. —J'ai vu, monsieur, que vous ne mangiez plus, dit Rosa; mon pŠre m'a dit que vous ne vous leviez plus; alors je vous ai ‚crit pour vous tranquilliser sur le sort du pr‚cieux objet de vos inqui‚tudes. —Et moi, dit Corn‚lius, je vous ai r‚pondu. Je croyais, en vous voyant revenir, chŠre Rosa, que vous aviez re‡u ma lettre. —C'est vrai, je l'ai re‡ue. —Vous ne donnerez pas pour excuse, cette fois, que vous ne savez pas lire. Non seulement vous lisez couramment, mais encore vous avez ‚norm‚ment profit‚ sous le rapport de l'‚criture. —En effet, j'ai non seulement re‡u, mais lu votre billet. C'est pour cela que je suis venue pour voir s'il n'y aurait pas quelque moyen de vous rendre … la sant‚. —Me rendre … la sant‚! s'‚cria Corn‚lius, mais vous avez donc quelque bonne nouvelle … m'apprendre?
Et en parlant ainsi, le jeune homme attachait sur Rosa des yeux brillants d'espoir. Soit qu'elle ne comprŒt pas ce regard, soit qu'elle ne voul–t pas le comprendre, la jeune fille r‚pondit gravement:
—J'ai seulement … vous parler de votre tulipe, qui est, je le sais, la plus grave pr‚occupation que vous ayez.
Rosa pronon‡a ce peu de mots avec un accent glac‚ qui fit tressaillir Corn‚lius. Le z‚l‚ tulipier ne comprenait pas tout ce que cachait, sous le voile de l'indiff‚rence, la pauvre enfant toujours aux prises avec sa rivale, la tulipe noire.
—Ah! murmura Corn‚lius encore, encore! Rosa, ne vous ai-je pas dit, mon Dieu! que je ne songeais qu'… vous, que c'‚tait vous seule que je regrettais, vous seule qui, par votre absence, me retiriez l'air, le jour, la chaleur, la lumiŠre, la vie?
Rosa sourit m‚lancoliquement.
—Ah! dit-elle, c'est que votre tulipe a couru un si grand danger!
Corn‚lius tressaillit malgr‚ lui, et se laissa prendre au piŠge si c'en ‚tait un.
—Un si grand danger! s'‚cria-t-il tout tremblant, mon Dieu! et lequel?
Rosa le regarda avec une douce compassion, elle sentait que ce qu'elle voulait ‚tait au-dessus des forces de cet homme, et qu'il fallait accepter celui-l… avec sa faiblesse.
—Oui, dit-elle, vous aviez devin‚ juste, le pr‚tendant, l'amoureux, le Jacob ne venait point pour moi. —Et pour qui venait-il donc? demanda Corn‚lius avec anxi‚t‚. —Il venait pour la tulipe. —Oh! fit Corn‚lius pƒlissant … cette nouvelle plus qu'il n'avait pƒli lorsque Rosa, se trompant, lui avait annonc‚ quinze jours auparavant que Jacob venait pour elle. Rosa vit cette terreur, et Corn‚lius s'aper‡ut … l'expression de son visage, qu'elle pensait ce que nous venons de dire. —Oh! pardonnez-moi, Rosa, dit-il, je vous connais, je sais la bont‚ et l'honnˆtet‚ de votre coeur. Vous, Dieu vous a donn‚ la pens‚e, le jugement, la force et le mouvement pour vous d‚fendre, mais … ma pauvre tulipe menac‚e, Dieu n'a rien donn‚ de tout cela.
Rosa ne r‚pondit point … cette excuse du prisonnier et continua:
—Du moment o— cet homme, qui m'avait suivie au jardin et que j'avais reconnu pour Jacob, vous inqui‚tait, il m'inqui‚tait bien plus encore. Je fis donc ce que vous aviez dit, le lendemain du jour o— je vous ai vu pour la derniŠre fois et o— vous m'avez dit…
Corn‚lius l'interrompit.
—Pardon, encore une fois, Rosa, s'‚cria-t-il. Ce que je vous ai dit, j'ai eu tort de vous le dire. J'ai d‚j… demand‚ mon pardon de cette fatale parole. Je le demande encore. Sera-ce donc toujours vainement? —Le lendemain de ce jour-l…, reprit Rosa, me rappelant ce que vous m'aviez dit… de la ruse … employer pour m'assurer si c'‚tait moi ou la tulipe que cet odieux homme suivait… —Oui, odieux… N'est-ce pas, dit-il, vous le ha‹ssez bien, cet homme? —Oui, je le hais, dit Rosa, car il est cause que j'ai bien souffert depuis huit jours. —Ah! vous aussi, vous avez donc souffert? Merci de cette bonne parole, Rosa. —Le lendemain de ce malheureux jour, continua Rosa, je descendis donc au jardin, et m'avan‡ai vers la plate-bande o— je devais planter la tulipe, tout en regardant derriŠre moi si, cette fois comme l'autre, j'‚tais suivie. —Eh bien? demanda Corn‚lius. —Eh bien! la mˆme ombre se glissa entre la porte et la muraille, et disparut encore derriŠre les sureaux. Je m'inclinai sur la plate-bande que je creusai avec une bˆche comme si je plantais le ca‹eu. —Et lui… lui… pendant ce temps? —Je voyais briller ses yeux ardents comme ceux d'un tigre … travers les branches des arbres. —Voyez-vous? voyez-vous? dit Corn‚lius. —Puis, ce semblant d'op‚ration achev‚, je me retirai. Il attendit un instant, sans doute pour s'assurer que je ne reviendraais pas, puis il sortit … pas de loup de sa cachette, s'approcha de la plate-bande par un long d‚tour, puis arriv‚ enfin … son but, c'est-…- dire en face de l'endroit o— la terre ‚tait fraŒchement remu‚e, il s'arrˆta d'un air indiff‚rent, regarda de tous c“t‚s, interrogea chaque angle du jardin, interrogea chaque fenˆtre des maisons voisines, interrogea la terre, le ciel, l'air, et croyant qu'il ‚tait bien seul, bien isol‚, bien hors de la vue de tout le monde, il se pr‚cipita sur la plate-bande, enfon‡a ses deux mains dans la terre molle, et enleva une portion qu'il brisa doucement entre ses mains pour voir si le ca‹eu s'y trouvait, recommen‡a trois fois le mˆme manŠge, et chaque fois avec une action plus ardente, jusqu'… ce qu'enfin, commen‡ant … comprendre qu'il pouvait ˆtre dupe de quelque supercherie, il calma l'agitation qui le d‚vorait, prit le rƒteau, ‚galisa le terrain pour le laisser … son d‚part dans le mˆme ‚tat o— il se trouvait avant qu'il ne l'e–t fouill‚, et tout honteux, tout penaud, il reprit le chemin de la porte, affectant l'air innocent d'un promeneur ordinaire. —Oh! le mis‚rable, murmura Corn‚lius essuyant les gouttes de sueur qui ruisselaient sur son front. Oh! le mis‚rable, je l'avais devin‚. Mais le ca‹eu, Rosa, qu'en avez-vous fait? H‚las! il est d‚j… un peu tard pour le planter. —Le ca‹eu, il est depuis six jours en terre. —O— cela? comment cela? s'‚cria Corn‚lius. Oh! mon Dieu! quelle imprudence! O— est-il? Dans quelle terre est-il? Est-il bien ou mal expos‚? Ne risque-t-il pas de nous ˆtre vol‚ par cet affreux Jacob? —Il ne risque pas de nous ˆtre vol‚, … moins que Jacob ne force la porte de ma chambre. —Ah! il est chez vous, il est dans votre chambre, Rosa! dit Corn‚lius un peu tranquillis‚. Mais dans quelle terre, dans quel r‚cipient? Vous ne le faites pas germer dans l'eau comme les bonnes femmes de Harlem et de Dordrecht, qui s'entˆtent … croire que l'eau peut remplacer la terre, comme si l'eau, qui est compos‚e de trente-trois parties d'oxygŠne et de soixante-six parties d'hydrogŠne, pouvait remplacer… Mais qu'est-ce que je vous dis l…, Rosa! —Oui, c'est un peu savant pour moi, r‚pondit en souriant la jeune fille. Je me contenterai donc de vous r‚pondre, pour vous tranquilliser, que votre ca‹eu n'est pas dans l'eau. —Ah! je respire. —Il est dans un bon pot de grŠs, juste de la largeur de la cruche o— vous aviez enterr‚ le v“tre. Il est dans un terrain compos‚ de trois quarts de terre ordinaire prise au meilleur endroit du jardin, et d'un quart de terre de rue. Oh! j'ai entendu dire si souvent … vous et cet infame Jacob, comme vous l'appelez, dans quelle terre doit pousser la tulipe, que je sais cela comme le premier jardinier de Harlem! —Ah! maintenant reste l'exposition. A quelle exposition est-il, Rosa? —Maintenant il a le soleil toute la journ‚e, les jours o— il y a du soleil. Mais quand il sera sorti de terre, quand le soleil sera plus chaud, je ferai comme vous faisiez ici, cher monsieur Corn‚lius. Je l'exposerai sur ma fenˆtre au levant de huit heures du matin … onze heures, et sur ma fenˆtre du couchant depuis trois heures de l'aprŠs- midi jusqu'… cinq. —Oh! c'est cela! s'‚cria Corn‚lius, et vous ˆtes un jardinier parfait, ma belle Rosa. Mais j'y pense, la culture de ma tulipe va vous prendre tout votre temps. —Oui, c'est vrai, dit Rosa ; mais qu'importe? votre tulipe, c'est ma fille. Je lui donne le temps que je donnerais … mon enfant, si j'‚tais mŠre. Il n'y a qu'en devenant sa mŠre, ajouta Rosa en souriant, que je puis cesser de devenir sa rivale. —Bonne et chŠre Rosa! murmura Corn‚lius en jetant sur la jeune fille un regard o— il y avait plus de l'amant que de l'horticulteur, et qui consola un peu Rosa. Puis, au bout d'un instant de silence, pendant le temps que Corn‚lius avait cherch‚ par les ouvertures du grillage la main fugitive de Rosa :
—Ainsi, reprit Corn‚lius, il y a d‚j… six jours que le ca‹eu est en
terre?
—Six jours, oui, monsieur Corn‚lius, reprit la jeune fille.
—Et il ne paraŒt pas encore?
—Non, mais je crois que demain il paraŒtra.
—Demain, soit! vous me donnerez de ses nouvelles en me donnant des
v“tres, n'est-ce pas, Rosa? Je m'inquiŠte bien de la fille, comme
vous disiez tout … l'heure ; mais je m'int‚resse bien autrement … la
mŠre.
—Demain, dit Rosa en regardant Corn‚lius de c“t‚, demain, je ne sais
si je pourrai.
—Eh! mon Dieu! dit Corn‚lius, pourquoi donc ne pourriez-vous pas
demain?
—Monsieur Corn‚lius, j'ai mille choses … faire.
—Tandis que moi je n'en ai qu'une, murmura Corn‚lius.
—Oui, r‚pondit Rosa, … aimer votre tulipe.
—A vous aimer, Rosa.
Rosa secoua la tˆte. Il se fit un nouveau silence.
—Enfin, continua van Baerle, interrompant ce silence, tout change dans la nature, aux fleurs du printemps succŠdent d'autres fleurs, et l'on voit les abeilles qui caressaient tendrement les violettes et les girofl‚es se poser avec le mˆme amour sur les chŠvrefeuilles, les roses, les jasmins, les chrysanthŠmes et les g‚raniums. —Que veut dire cela? demanda Rosa. —Cela veut dire, mademoiselle, que vous avez d'abord aim‚ … entendre le r‚cit de mes joies et de mes chagrins; vous avez caress‚ la fleur de notre mutuelle jeunesse; mais la mienne s'est fƒn‚e … l'ombre. Le jardin des esp‚rances et des plaisirs d'un prisonnier n'a qu'une saison. Vous m'avez abandonn‚, mademoiselle Rosa, pour avoir vos quatre saisons de plaisirs. Vous avez bien fait; je ne me plains pas; quel droit avais-je d'exiger votre fid‚lit‚? —Ma fid‚lit‚! s'‚cria Rosa tout en larmes, et sans prendre la peine de cacher plus longtemps … Corn‚lius cette ros‚e de perles qui roulait sur ses joues, ma fid‚lit‚! je ne vous ai pas ‚t‚ fidŠle, moi? —H‚las! est-ce m'ˆtre fidŠle, s'‚cria Corn‚lius, que de me quitter, que de me laisser mourir ici? —Mais, monsieur Corn‚lius, dit Rosa, ne faisais-je pas pour vous tout ce qui pouvait vous faire plaisir, ne m'occupais-je pas de votre tulipe? —De l'amertume, Rosa! vous me reprochez la seule joie sans m‚lange que j'aie eue en ce monde. —Je ne vous reproche rien, monsieur Corn‚lius, sinon le seul chagrin profond que j'aie ressenti depuis le jour o— l'on vint me dire au Buytenhoff que vous alliez ˆtre mis … mort. —Cela vous d‚plaŒt, Rosa, ma douce Rosa, cela vous d‚plaŒt que j'aime les fleurs? —Cela ne me d‚plaŒt pas que vous les aimiez, monsieur Corn‚lius, seulement cela m'attriste que vous les aimiez plus que vous ne m'aimez moi-mˆme. —Ah! chŠre, chŠre bien-aim‚e, s'‚cria Corn‚lius, regardez mes mains comme elles tremblent, regardez mon front comme il est pƒle, ‚coutez, ‚coutez mon coeur comme il bat; eh bien! ce n'est point parce que ma tulipe noire me sourit et m'appelle; non! c'est parce que vous penchez votre front vers moi. Rosa, mon amour, rompez le ca‹eu de la tulipe noire, d‚truisez l'espoir de cette fleur, ‚teignez la douce lumiŠre de ce rˆve chaste et charmant que je m'‚tais habitu‚ … faire chaque jour, soit! plus de fleurs aux riches habits, aux grƒces ‚l‚gantes, aux caprices divins, “tez-moi tout cela, fleur jalouse des autres fleurs, “tez-moi tout cela, mais ne m'“tez pas votre voix, votre geste, le bruit de vos pas dans l'escalier lourd; ne m'“tez pas le feu de vos yeux dans le corridor sombre, la certitude de votre amour qui caressait perpetuellement mon coeur; aimez-moi, Rosa, car je sens bien que je n'aime que vous. —AprŠs la tulipe noire, soupira la jeune fille, dont les mains tiŠdes et caressantes consentaient enfin … se livrer … travers le grillage de fer aux lŠvres de Corn‚lius. —Avant tout, Rosa… —Faut-il que je vous croie? —Comme vous croyez en Dieu. —Soit! cela ne vous engage pas beaucoup de m'aimer? —Trop peu, malheureusement, chŠre Rosa, mais cela vous engage,vous. —Moi, demanda Rosa, et … quoi cela m'engage-t-il? —A ne pas vous marier d'abord.