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About This Book

Set in early nineteenth-century Paris, the narrative traces the unsettling return of a seductive, predatory woman whose nocturnal appearances trigger mysterious deaths and revive medieval superstitions. Told through framed testimonies, police correspondence, and eyewitness accounts, the plot follows a circle of caretakers, traumatized children, and officials as they investigate uncanny occurrences near the city’s river isles. The work alternates investigative episodes with intimate scenes of family sorrow and neighborhood rumor, exploring tensions between emerging rational authority and lingering popular belief while showing how a localized personal curse ripples through domestic life and the urban underworld.

IX

ENTRE DEUX AMOURS

Par hasard, le lendemain de cette soirée où René de Kervos avait accompagné Angèle au salut de Saint-Germain-l'Auxerrois, il devait faire un petit voyage. Son absence ne fut point remarquée par ceux qui l'aimaient.

Nous saurons plus tard exactement quelle était sa position vis-à-vis de la famille de sa fiancée. C'étaient des gens de condition humble, mais de grand coeur, et qui avaient agi de façon à mériter sa reconnaissance.

Une fois rentré dans sa solitude, René essaya de lutter peut-être contre cet élément nouveau qui menaçait de conquérir sa vie. Sa vie était promise à un devoir doux et charmant. Il n'y avait pas place en elle pour les aventures.

Il fallait que le roman dont le premier chapitre l'avait entraîné si loin fût déchiré violemment à cette heure où une ombre de raison lui restait, ou qu'il devint son existence même.

Ce fut ainsi. René ne fut pas vainqueur dans la lutte. L'image d'Angèle resta ineffaçable au plus profond de son coeur, mais il en détourna ses regards affolés par un mirage.

Il était trop tendrement chéri pour que le malaise de son esprit et de son coeur ne fût point remarqué par ceux qui l'entouraient. Son caractère altéré, ses habitudes changées excitèrent des défiances, éveillèrent des inquiétudes. René le vit, il en souffrit, mais il glissait déjà sur la pente où nul ne sut jamais s'arrêter.

Le sort, du reste, puisqu'il est convenu qu'il avait un sort, ne lui laissait ni repos ni trêve. La fascination commencée ne s'arrêtait point. Le roman continuait, nouant aux pages de son prologue toute une chaîne de mystérieuses et friandes péripéties.

Dans une indisposition qu'il avait eue, René s'était fait saigner naguère par un apprenti docteur, ami de son beau-père, un drôle de petit homme, qui s'appelait Germain Patou et qui parlait de la Faculté Dieu sait comme! Ce Germain Patou avait découvert un pathologiste allemand, du nom de Samuel Hahnemann, qui remplaçait les volumineux poisons du Codex par une poudre de perlimpinpin, laquelle, au dire de Patou produisait des miracles.

Le petit homme passait volontiers pour fou, mais, quoiqu'il ne fût point encore docteur, il guérissait à tort et à travers tous ceux qui lui tombaient sous la main.

Le surlendemain de la bagarre nocturne où René avait reçu ce coup sur le crâne, Patou vint le voir par hasard et René lui montra sa blessure, disant qu'il était tombé à la renverse en glissant sur le pavé.

La blessure portait encore le petit appareil posé pendant que René dormait dans la maison mystérieuse.

Patou n'eut pas plutôt aperçu la plaie qu'il s'écria:

—Il y avait là de quoi tuer un boeuf.

Il approcha vivement ses narines de l'appareil.

Arnica montana! prononça-t-il dévotement: le vulnéraire du maître!… Mon camarade, vous avez été pansé par un vrai croyant: voulez-vous me donner son adresse?

Dans son embarras, René raconta ce qu'il voulut ou ce qu'il put.

Pendant cela, Patou dépliait l'appareil.

C'était un mouchoir de batiste très fine, au coin duquel un écusson brodé se timbrait d'une couronne comtale.

—Tiens! tiens! fit Patou, avez vous lu dans les gazettes l'histoire du tombeau de Szandor trouvé dans une île de la Save, au-dessus de Semlin? C'est très curieux. Moi j'aime les vampires, et j'y crois dur comme fer. La mode y est, du reste: Il n'est question que de vampires. Les journaux, les livres, les gens parlent de vampires toute la journée. Je connais un homme qui fait aller les bateaux sans voiles ni rames, avec de la vapeur d'eau bouillante; il a nom le citoyen de Joufroy; il est marquis et fou comme Samuel Hahnemann; il fait un mélodrame intitulé: la Vampire. Le théâtre Saint-Martin en croulera! Moi, je donnerais la perruque du professeur Loysel pour voir la vampire qui mange en ce moment la moitié de Paris… Revenons à notre affaire: dans le tombeau de Szandor, il y avait un vampire qui sortait la nuit, traversait la Save à la nage et désolait la contrée jusqu'à Belgrade. Ce vampire était comte, comme le prouve l'inscription du tombeau; il avait été enterré en 1646… Et voilà le drôle: le comte de Szandor avait la même devise latine que le citoyen comte de 1804, ou la citoyenne comtesse qui vous a prêté son mouchoir pour bander votre blessure.

Ce disant, Patou étala sur la table noire la batiste où les lettres brodées ressortirent en blanc.

La devise qui courait autour de l'écusson était ainsi: In vita morte, in morte vita!

—Vraie devise de Vampire! s'écria Patou. «dans la vie la mort, dans la mort la vie!…» Pour vous finir l'histoire du comte Szandor, après cent-cinquante-huit ans de séjour dans sa tombe, ce gentilhomme avait encore de très beaux cheveux noirs, des yeux en amande et des lèvres rouges comme du corail. Il lui manquait néanmoins une dent. On lui a planté une barre de fer rouge dans le coeur, méthode chirurgicale qui parait adoptée généralement pour traiter le vampirisme… A leur place, moi, j'aurais causé un peu avec ce gaillard-là, pour savoir ce qu'il avait dans l'idée; je l'aurais examiné de pied en cap; je l'aurais soigné, parbleu! par la méthode de Hahnemann, et il aurait pu, une fois guéri, nous raconter la guerre de Trente ans, de première main, sauf les deux dernièresannées…

Quand Patou fut parti, René prit le mouchoir brodé et l'approcha de ses lèvres.

Le lendemain, il reçut une lettre dont l'écriture inconnue lui fit battre le coeur.

Le large cachet de cire noire portait le même écusson que le mouchoir brodé et la même devise aussi: In vita mors, in morte vita.

Un malaise courut dans les veines de René, puis il sourit orgueilleusement, pensant:

—Ces superstitions ne sont plus de notre temps.

La lettre disait:

«On souhaiterait savoir des nouvelles d'une blessure qui a donné le sommeil au blessé, mais à une autre l'insomnie.»

«Ce soir, à six heures, on priera pour le blessé au calvaire de
Saint-Roch.»

Point de signature.

La lettre avait été remise par un étrange messager: un nègre, portant le costume des musiciens de la garde consulaire.

La journée sembla longue à René,—et, pour la première fois, ceux qui l'aimaient s'aperçurent de son trouble.

Dès cinq heures il était au perron de Saint-Roch. Il attendit en vain jusqu'à six heures la voiture qu'il espérât reconnaître.

Six heures sonnant et, de guerre lasse, il traversa l'église pour gagner le Calvaire qui est derrière la chapelle de la Vierge.

Là il y avait une femme agenouillée devant le mystique rocher.

René s'approcha. Un imperceptible mouvement se fit sous le voile baissé de la femme, qui ne se retourna pas.

Dans ce demi-jour, dévot et moite comme le clair obscur savamment distribué par le grand art des peintres de piété cette femme, dont la toilette sévère et sombre laissait donner des formes exquises, faisait bien. Elle entrait dans le tableau.

Sa prière semblait profonde et sans distraction.

—Répondez-moi, mais tout bas, dit-elle d'une voix douce et soutenue.
Nous ne sommes pas seuls…

René regarda autour de lui. Il n'y avait personne dans la chapelle; personne, au moins, que l'on pût voir.

—Êtes-vous mieux? lui fut-il demandé.

—Ma souffrance est au coeur, répondit-il comme malgré lui.

Il y eut encore un silence.

La femme voilée semblait écouter des bruits qui ne parvenaient pas jusqu'à l'oreille de René.

—Peut-on avoir deux amours? murmura-t-elle enfin d'une voix qui tremblait.

En même temps elle releva son voile et René vit la douce flamme de ce regard qui était désormais son âme.

—Oh! dit-il, je n'aime que vous.

Elle tressaillit et se leva, faisant un large signe de croix avant de quitter sa place.

—Ne me suivez pas, ordonna-t-elle précipitamment.

Et elle s'éloigna d'un pas rapide.

René, immobile, entendit bientôt un pas d'homme, lourd et ferme, se joindre au léger bruit que faisait son pied de fée en frôlant les dalles de la chapelle.

Quand il tourna enfin la tête, il ne vit plus rien. L'enchanteresse et son cavalier avaient franchi la porte du Calvaire.

René s'élança sur leurs traces ivre et fou.

Il sortit par l'issue qui donne sur le passage Saint-Roch. Le passage était désert.

Ivre et fou, nous avons bien dit. Il rentra chez lui dans un état d'excitation fiévreuse.

Celle-là le prenait par le cerveau, centre d'action bien autrement puissant que cet organe aux aspirations vaguement chevaleresques que nous appelons le coeur.

Depuis que le monde est monde, le coeur fut toujours vaincu par le cerveau.

Pour un temps, du moins, et quand la fièvre chaude est calmée, quand vient l'heure du repentir qui expie, une voix s'élève, prononçant ce mot impitoyable et inutile, car il n'empêcha jamais aucun crime et jamais il ne prévint aucun malheur:

—Il est trop tard!

La vie humaine est là.

Avant de rentrer chez lui, René dut frapper à la porte du père adoptif d'Angèle.

Il y a des convenances, et ces braves gens ne lui avaient jamais fait que du bien.

Là, c'était le calme bon et noble, la sainte sérénité des familles.

La vieille mère berçait un enfant, car René de Kervoz était bien autrement engagé que le commun des fiancés; le père à cheveux blancs lisait, la jeune fille brodait, pensive et triste.

Mais vîtes-vous jamais le changement féerique que produit sur le paysage désolé le premier rayon de soleil au printemps?

René était ici le soleil; l'entrée de René fut comme une contagion de sourires.

La mère lui tendit la main, le père jeta son livre, la jeune fille, heureuse, se leva et vint à lui les deux bras ouverts.

René paya de son mieux cet accueil, toujours le même, et dont la chère monotonie était naguère sa meilleure joie. Le plus cruel supplice pour l'homme qui se noie, est, dit-on, la vue du rivage. Ici était le rivage, et René se noyait.

L'aïeule lui mit l'enfant endormi dans les bras. René le baisa avec un serrement de coeur et n'osa point regarder la jeune mère,—non pas qu'il eût à un degré quelconque la pensée lâche d'abandonner ces pauvres créatures. Nous l'avons dit, René était l'honneur même; mais la conscience des torts qu'il avait envers eux déjà le navrait. Il sentait bien qu'il les entraînait avec lui sur la pente d'un irréparable malheur.

Et il n'avait ni le pouvoir de s'arrêter ni la volonté peut-être.

Il n'y avait encore rien eu dans la maison; nous savons, en effet, que l'absence nocturne de René avait passé inaperçue. L'inquiétude n'était pas née encore chez ces bonnes âmes. Elle naquit justement ce soir-là.

Quand René se fut retiré à l'heure ordinaire, la mère alla se coucher, maussade et triste pour la première fois depuis bien longtemps; le patron gagna silencieusement sa retraite, et Angèle resta seule auprès du petit qu'elle baisa en pleurant.

Le malheur venait d'entrer dans cette pauvre maison tranquille.

Désormais les moindres symptômes devaient être aperçus et passés au tamis d'une affection déjà jalouse.

Angèle resta longtemps, ce soir-là, assise à sa fenêtre en guettant de l'autre côté de la rue (car ils étaient voisins) la lampe de René qui tardait à s'éteindre.

René pensait à elle justement, ou plutôt René croyait penser à elle, car c'était son image qu'il évoquait comme une sauvegarde; mais, à travers cette image il voyait sa folie: un éblouissement, une fatalité.

L'autre, celle qui n'avait pas encore de nom pour lui, celle qui l'enlaçait avec une terrible science dans les liens de la passion coupable.

Celle qui avait l'irrésistible prestige de l'inconnu, l'attrait du roman, la séduction du mystère.

Les jours suivants, l'obsession continua. Il semblait que ce fût un parti pris de l'entourer d'un vague réseau où l'appât, toujours tenu à distance, fuyait sa main et se montrait de nouveau pour prévenir le découragement ou la fatigue.

Il recevait des lettres, on lui assignait des rendez-vous, s'il est permis d'appeler ainsi de courtes et fugitives rencontres où la présence d'un tiers invisible empêchait l'échange des paroles.

On l'aimait. La persistance de ces rendez-vous, qui jamais n'aboutissaient, en était une preuve manifeste. On eût dit la gageure obstinée d'une captive qui lutte contre son geôlier.

A moins que ce ne fût une audacieuse et impitoyable mystification.

Mais le moyen de croire à un jeu! Dans quel but cette raillerie prolongée? D'un côté il y avait un pauvre gentillâtre de Bretagne, un étudiant obscur; de l'autre une grande dame,—car, à cet égard, René n'avait pas l'ombre d'un doute; son inconnue était une grande dame.

Elle avait à déjouer quelque redoutable surveillance. Elle faisait de son mieux. Quoi de plus complet que l'esclavage d'une noble position?

On écrivait à René: «Venez,» il accourait. Tantôt c'était en pleine rue: il croisait une voiture dont les stores fermés laissaient voir une blanche main qui parlait; tantôt c'était aux Tuileries, où le vent soulevait le coin d'un voile tout exprès pour montrer un ardent sourire et deux yeux qui languissaient, c'était, le plus souvent, dans les églises; alors on lui glissait une parole; l'eau bénite donnée et reçue permettait un rapide serrement de main.

Et la fièvre de René n'en allait que mieux. Son désir, sans cesse irrité, jamais satisfait, arrivait à l'état de supplice. Il maigrissait, il pâlissait.

Angèle et ses parents souffraient par contre-coup.

Parfois la mère disait: C'est le mariage qui tarde trop, René a le mal de l'attente; le mariage le guérira.

Mais le patron secouait sa tête blanche et Angèle souriait avec mélancolie.

Angèle sortait souvent, depuis quelque temps.

Si vous l'eussiez rencontrée dans ces courses solitaires, vous auriez dit: Elle va au hasard.

Mais elle avait un but.—Chaque fois qu'avaient lieu ces rencontres fugitives entre René et son inconnue, Angèle était là, quelque part, l'oeil brûlant et sec, la poitrine oppressée.

Elle cherchait à savoir.

Si elle savait quelque chose, jamais, du moins, un seul mot n'était tombé de sa bouche. Elle était muette avec ses parents, muette avec son fiancé.

Elle lui donnait toujours l'enfant à baiser, l'enfant qui, lui aussi, devenait maigre et pâle.

Mais quand elle restait seule avec la petite créature, elle lui parlait longuement et à coeur ouvert, sûre qu'elle était de n'être pas entendue.

Elle lui disait:

—L'heure du mariage est proche, mais qui de nous l'entendra sonner?

A mesure que les jours passaient, cependant, et par un singulier travail que tous les psychologistes connaissent, René acquérait une perception rétrospective plus nette des événements confus qui avaient empli cette fameuse nuit du 12 février.

L'impression générale était lugubre et pleine de terreurs qui se continuaient jusqu'à la journée du 13, passée dans cette maison qui avait un grand jardin et une serre.

Dans la serre, René voyait de plus en plus distinctement le trou carré, les deux hommes apportant un fardeau ayant forme humaine et le noir fumant son cigarite sous arbustes en fleurs.

Et il entendait la voix de femme qui disait avec une froide moquerie:

—Le comte Wensel est reparti pour l'Allemagne!

Nous ne savons comment exprimer cela: dans la pensée de René, cette phrase avait un sens double et funèbre.

Et ce paquet de forme oblongue, qu'on avait jeté dans le trou, c'était le comte Wensel.

Si les choses eussent été comme autrefois, si René de Kervoz avait passé encore ses soirées à causer dans la maison de son futur beau-père, le patron des maçons du Marché-Neuf, il aurait entendu plus d'une fois prononcer ce nom de Wenzel; il aurait pu prendre des renseignements précieux.

Car on parlait souvent du comte Wenzel chez Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup. Le comte Wenzel faisait partie d'un trio de jeunes Allemands, anciens étudiants de l'Université de Tubingen.

Il y avait Wenzel, Hamberg et Koenig: trois amis, jeunes, riches, heureux.

Mais René ne causait plus chez les parents d'Angèle.

Il venait là chaque jour comme ou accomplit un devoir. Il souffrait, voyait souffrir les autres et se retirait désespéré. L'idée d'un meurtre commis était donc en lui à l'état confus.

Nous irons plus loin: nous dirons qu'en lui existait l'idée d'une série de meurtres. L'impression qu'il gardait était ainsi. La trappe cachée sous les caisses de fleurs avait dû servir plus d'une fois.

Et c'était là l'excuse la plus plausible qu'il pût fournir à sa conscience pour le désir passionné qu'il avait d'entretenir son inconnue.

Pour lui, en effet, la maison mystérieuse contenait deux femmes, la blonde et la brune: il les avait vues de ses yeux: «la comtesse» et celle qui n'avait point de titre, la femme sanglante, à qui tous les crimes incombaient naturellement, si crime il y avait, et l'ange sauveur.

La veille du jour où nous avons pris le début de notre histoire, montrant ces trois personnages échelonnés sur le quai de la Grève: René d'abord, puis Angèle qui suivait René, puis l'homme à cheveux blancs qui suivait Angèle, René avait éprouvé comme un contre-coup de l'émotion ressentie dans la maison mystérieuse.

C'était encore à Saint-Louis-en-l'Ile, et c'était la première fois que son inconnue manquait au rendez-vous assigné.

René attendait depuis plus d'une heure, lorsque le jeune homme à figure blême, qui avait les cheveux tout blancs, sortit de la sacristie avec un prêtre que René voyait pour la première fois.

Un ecclésiastique entre deux âges, à la physionomie honnête et grave.

La figure du jeune homme frappa René comme un choc physique, et le nom entendu en rêve lui vint aux lèvres:

—Andréa Ceracchi!

Andréa Ceracchi passa, avec le prêtre, tout auprès de René, qui était caché par l'ombre d'un pilier et dit:

—Elle viendra demain. La chose devra être faite tout de suite, parce que M. le baron de Ramberg est très pressé de retourner en Allemagne.

Ces paroles et le ton qu'on mettait à les prononcer étaient assurément les plus naturels du monde.

Cependant, au-devant des yeux de René, la trappe s'ouvrit, la trappe recouverte de fleurs, et il lui sembla entendre le lugubre écho de ces autres paroles: «Le comte Wenzel est reparti pour l'Allemagne!»

—Il faudra bien qu'elle dise la vérité; pensa-t-il.

Et le lendemain, comme nous l'avons vu, il revint à l'église
Saint-Louis-en-l'Ile.

Rendez-vous n'avait point été donné cette fois.

Soit que René se fût trompé réellement, soit qu'il eût affecté de se méprendre, il avait abordé une femme qui ne l'attendait point, la blonde madone tant admirée par Germain Patou et qui se trouvait là pour tout autre objet.

A la suite de quelques paroles échangées, il était sorti par la porte latérale et avait gagné le vieux pavillon de Bretonvilliers, où on lui avait ordonné de se rendre.

Un coin du voile, à tout le moins, se levait: la blonde avait consenti à porter un message à la brune.

Pendant l'espace de temps assez long que René fut obligé de passer seul, dans le grand salon du pavillon, il interrogea plus d'une fois ses souvenirs, cherchant à savoir si cette maison était celle où il avait été rapporté évanoui—ou endormi, après la nuit du 12 février.

Sa mémoire était restée muette, quant aux meubles et tentures, mais l'impression générale lui disait: Ce n'est pas ici. Les lieux ont non seulement une physionomie, mais encore une saveur; René resta convaincu que la chambre où il avait couché ne faisait point partie de cette maison.

Lila! il savait ce nom enfin! Et c'était la blonde qui avait trahi le secret de la brune.

Elle avait dit, étonnée et peut-être effrayée, car il eût fallu peu de chose pour déranger la trame subtile qu'elle était en train de tisser à l'église Saint-Louis, elle avait dit:

—Allez au pavillon de Bretonvilliers, frappez six coups ainsi espacés: trois, deux, un, et quand la porte s'ouvrira, prononcez ces mots: Salus Hungariae. Vous serez introduit, et je vous promets que ma soeur Lila viendra vous rejoindre.

Lila! Sait-on quels torrents d'harmonie peuvent jaillir d'un nom?

Lila vint.—René était à la fenêtre, où la pauvre Angèle le regardait d'en bas, devinant dans la nuit sa figure bien-aimée. Depuis quelques secondes les yeux de René s'étaient fixés par hasard sur une forme indécise, une forme de femme affaissée sur la borne du coin.

Certes, il ne la voyait pas dans le sens exact du mot: l'ombre était trop épaisse; mais le remords a des rêves comme l'espoir.

Une sueur froide baigna les tempes de René; le nom d'Angèle expira sur ses lèvres.

Il ne la voyait pas, pourtant, nous le répétons, puisque, pour lui, la femme de la borne portait un petit enfant dans ses bras. Il voyait le petit enfant plus distinctement que la femme.

Mais Lila vint, et René ne vit plus rien que Lila. Angèle, la vraie Angèle, car, hélas! ce n'était pas une vision, tomba mourante, tandis que René oubliait tout dans un baiser. Le premier baiser!…

X

TÊTE-A-TÊTE

Les heures passèrent, mesurées par la cloche enrouée de Saint-Louis-en-l'Ile.—Le dernier bruit de la rue fut le passage de ces hommes qui emportèrent Angèle au cabaret de la Pêche miraculeuse.

Nous retrouvons Lila et René où nous les avons laissés, assis l'un près de l'autre sur l'ottomane du boudoir, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux.

Et nous disons encore une fois qu'il eût été difficile de trouver un couple plus jeune, plus beau, plus gracieux.

Lila venait de prononcer ces mots qui avaient mis un nuage sur le front de René: «Mon nom est doux dans votre bouche.»

Ces mots nous ont servi de point de départ pour raconter un long et bizarre épisode. Ils attaquaient dans le coeur de René une fibre qui restait douloureuse.

Par hasard, autrefois, un soir dont le souvenir vivait comme un cruel remords, Angèle avait prononcé les mêmes paroles et presque du même accent.

—Lila, dit René après un silence que la jeune femme n'avait point interrompu, l'ignorance où je suis me pèse. Je suis dans un état d'angoisse et de fièvre. A d'autres il faudrait expliquer ma peine, mais vous connaissez mon histoire… l'histoire de ces vingt-quatre heures dont les souvenirs imparfaits restent en moi comme une douloureuse énigme… vous les connaissez bien mieux que moi-même. Je voudrais savoir.

—Vous saurez tout, répliqua la charmante créature, dont les grands yeux eurent une expression de reproche, tout ce que je sais, du moins… Mais j'espérais qu'entre nous deux la curiosité n'aurait pas eu tant de place.

—Ne vous méprenez pas! s'écria Kervoz. Ma curiosité est que l'amour, un profond, un ardent amour…

Elle secoua la tête lentement, et son beau sourire se teignit d'amertume.

—Peut-être ai-je mérité cela, dit-elle. Il ne faut jamais jouer avec le coeur, c'est le proverbe de mon pays. Or, j'ai joué d'abord avec votre coeur. La première fois que mon regard vous a appelé, je ne vous aimais pas…

Elle prit sa main malgré lui et la porta d'un brusque mouvement jusqu'à ses lèvres.

—L'amour est venu, poursuivit-elle. Ne me punissez pas! Je suis maîtresse, mais esclave. Aimez-moi bien, car je mourrais, si je ne me sentais aimée… Et surtout, ô René, je vous en prie, ne me jugez jamais avec votre raison, moi qui ai fait le sacrifice de mon libre arbitre aune sainte cause… Ne me jugez qu'avec votre âme!

Elle mit sa tête sur le sein de René, qui baisa ses cheveux.

L'ivresse le prenait de la sentir ainsi palpitante entre bras.

Il combattait, sans savoir pourquoi, la joie de cette heure tant souhaitée et appelait Angèle a son secours.

Mais elles ont, comme les fleurs, ces parfums qui montent au cerveau, plus pénétrants et plus puissants que les esprits du vin. Elles enivrent.

—Me connaissiez-vous donc la première fois?… murmura René.

—Oui, répliqua-t elle, je vous connaissais… et j'étais là pour vous.

—A Saint-Germain-l'Auxerrois?

—J'y étais déjà venue pour vous, et vous ne m'aviez point remarquée… Je savais que vous n'étiez pas encore le mari de cette belle enfant qui vous accompagnait toujours…

La main de René pesa sur ses lèvres.

—Vous ne voulez pas que je vous parle d'elle, prononça Lila d'un ton docile et triste. Oh! je n'aurais rien dit contre elle… Vous avez des larmes dans les yeux, René… Vous l'aimez encore…

—Je donnerais la meilleure moitié de mon existence, répondit le jeune
Breton, pour l'aimer toujours.

Lila le serra passionnément contre son coeur.

—Ne parlons donc jamais d'elle, en effet, poursuivit-elle d'une voix si douce qu'on eût dit un chant. Depuis que j'espère être aimée, je prie pour elle bien souvent…

Elle s'arrêta et reprit:

—Parlons de nous… J'ai été envoyée vers vous.

—Envoyée! Par qui?

—Par ceux qui ont le droit de me commander.

—Les Frères de la Vertu?

Elle abaissa la tête en signe d'affirmation.

—Et que voulaient-ils de moi? demanda René.

—Rien de vous… tout d'un autre…

Il voulut interroger encore, elle lui ferma la bouche d'un rapide baiser.

—Vous n'étiez rien pour nous, continua-t-elle, vous qui êtes désormais tout pour moi… Avez-vous lu cet étrange livre où Cazotte raconte comment le démon devint amoureux d'une belle, d'une bonne âme? Je ne suis pas un démon… Oh! que je voudrais être un ange pour vous, René, mon René bien-aimé!… Mais il y a peut-être un démon parmi nous…

—La blonde?… s'écria Kervoz malgré lui.

Lila eut un étrange sourire.

—Ma soeur? fit-elle. N'est ce pas qu'elle est bien jolie?… Mais qu'avez-vous donc, René?…

La main de René avait saisi la sienne presque convulsivement. Il était très pâle.

—Ceci est une explication que je veux avoir, prononça-t-il avec fermeté, je l'exige… Il y avait du sang, n'est-ce pas, sous ces mots en apparence si simples: «Le comte Wenzel est reparti pour l'Allemagne!»

—Ah!… fit Lila, qui pâlit à son tour, vous ne dormiez donc pas?

—Vous espériez que je dormais? dit vivement René.

—Pas moi, répondit-elle d'un accent mélancolique et si persuasif que les soupçons de Kervoz se détournèrent d'elle comme par enchantement.

Elle ajouta en fixant sur lui la candeur de ses beaux yeux:

—Ne me soupçonnez jamais, je suis à vous comme si mon coeur battait dans votre poitrine!

Puis elle répéta:

—Pas moi… moi, je ne songeais qu'à votre guérison… mais les autres… Ecoutez. René, une responsabilité grave et haute pèse sur eux… J'aurais eu de la peine à vous sauver si les autres avaient su que vous ne dormiez pas.

—Et pourquoi étiez-vous dans cette caverne, vous, Lila? demanda René d'un ton où il y avait du mépris et de la pitié.

Elle se redressa si altière que le jeune Breton baissa les yeux malgré lui.

—Vous ai-je offensée? balbutia-t-il.

—Non, répliqua-t-elle avec toute sa douceur revenue, vous ne pouvez pas m'offenser… Seulement, laissez-moi vous dire ceci, René, il est des choses dont le neveu de Georges Cadoudal ne doit parler qu'avec réserve.

René se recula sur l'ottomane un trait de lumière le frappait.

—Ah! fit-il, c'est le neveu de Georges Cadoudal qu'on vous avait donné mission de chercher?

—Et de trouver, acheva Lila en souriant, et d'attirer à moi par tous les moyens possibles.

—Alors pourquoi tant de mystères?

—Parce que j'ai fait comme le pauvre démon de Cazote, je me suis laissé prendre. Je n'agis plus pour eux que si vous êtes avec eux. Je vous tiens libre et en dehors de tout engagement. Je vous aime, et il n'y a plus rien en moi que cet amour.

—Je n'ai peut-être, dit René qui hésitait, ni les mêmes sentiments ni les mêmes opinions que mon oncle Georges Cadoudal.

—Cela m'importe peu, repartit Lila, j'aurai vos opinions, j'aurai vos sentiments… Je sais que vous chérissez votre oncle; je suis sûre que vous ne le trahirez pas…

—Trahir!… l'interrompit Kervoz avec indignation.

Puis, comme elle ouvrait la bouche, il reprit:

—Vous ne m'avez encore rien répondu par rapport au comte Wenzel.

Lila prononça très bas:

—Je voudrais ne point vous répondre à ce sujet.

—J'exige la vérité! insista Kervoz.

—Vous ordonnez, j'obéis… Les sociétés secrètes d'Allemagne sont vieilles comme le christianisme, et leurs lois rigoureuses se sont perpétuées à travers les âges… Ce sont toujours les hommes de fer qui signifiaient à Charles de Bourgogne, entouré de cent mille soldats, la mystérieuse sentence de la corde et du poignard… La ligue de la Vertu vient d'Allemagne. Les traîtres y sont punis de mort.

—Et le comte Wenzel était un traître? demanda Kervoz.

Lila répondit:

—Je ne sais pas tout.

—Votre soeur en sait-elle plus long que vous?

—Ma soeur est rose-croix du trente-troisième palais, repartit Lila, non sans une certaine emphase. Elle a gouverné le royaume de Bude. Il n'est rien qu'elle ne doive connaître.

—Et vous, Lila, qu'êtes-vous?

Elle l'enveloppa d'un regard charmant, et, se laissant glisser à ses genoux, elle murmura:

—Moi, je suis votre esclave! je vous aime! Oh! je vous aime!

L'être entier de René s'élançait vers elle. Dans ses yeux on devinait la parole d'amour qui voulait jaillir, et cependant il dit:

—Lila, que signifient ces mots: «Le baron de Ramberg va partir aussi pour l'Allemagne?» Est-ce encore un meurtre? Est-il temps de le prévenir?

Les paupières de la jeune femme se baissèrent, tandis que l'arc délicat de ses sourcils éprouvait une légère contraction.

—Je ne sais pas tout, répéta-t-elle. Vous êtes cruel!…

Puis elle reprit, attirant les deux mains de René vers son coeur.

—Ne me demandez pas ce que j'ignore; ne me demandez pas ce qui regarde des étrangers, des ennemis… Georges Cadoudal aussi va mourir, et je ne peux penser qu'à Georges Cadoudal, qui est le frère de votre mère.

René s'était levé tout droit avant la fin de la phrase.

—Mon oncle serait-il au pouvoir du premier consul balbutia-t-il.

—Votre oncle avait deux compagnons, répondit Lila; hier encore, il se dressait fier et menaçant devant Napoléon Bonaparte. Aujourd'hui votre oncle est seul: Pichegru et Moreau sont prisonniers.

—Que Dieu les sauve! pensa tout haut René. C'étaient deux glorieux hommes de guerre, et nul ne sait le secret de leur conscience… Mais c'est peut-être le salut de mon oncle Georges, car il comprendra désormais la folie de son entreprise…

—Son entreprise n'est pas folle, l'interrompit Lila d'un ton résolu et ferme. Fût-elle plus insensée encore que vous ne le croyez. Georges n'en confessera jamais la folie. Ne protestez pas: a quoi bon? Vous le connaissez et vous sentez la vérité de mon dire. Si Georges Cadoudal pouvait fuir aussi facilement que j'élève ce doigt pour vous imposer silence, car il faut que je parle et que vous m'écoutiez, Georges Cadoudal ne fuirait pas. Son entreprise peut être sévèrement jugée au point de vue de l'honneur, et pourtant, ce qui le soutient, c'est le point d'honneur lui-même. Il mourra la menace à la bouche et le sang aux yeux; comme le sanglier acculé par la meute… Mais, voulût-il fuir, entendez bien ceci, la fuite lui serait désormais impossible. Paris est gardé comme une geôle, et c'est en fuyant, précisément, qu'il serait pris… Le salut de votre oncle est entre les mains d'un homme…

—Nommez cet homme! s'écria le jeune Breton.

—Cet homme s'appelle René de Kervoz.

Celui-ci se prit à parcourir la chambre à grands pas. Lila le suivait d'un regard souriant.

—Il faut que je vous aime bien, dit-elle, comme si la pensée eût glissé à son insu hors de ses lèvres; il semble que chaque minute écoulée me livre à vous plus complètement. J'ai hâte d'en finir avec ce qui n'est pas vous. Ce n'est plus pour ceux qui m'ont envoyée que je suis ici, et ce n'est plus pour Georges Cadoudal, c'est pour vous… Venez.

Son geste caressant le rappela. Il revint soucieux. Elle lui dit:

—Voilà que vous ne m'aimez déjà plus!

Le regard brûlant de Kervoz lui répondit. Elle prit sa tête à pleines mains et colla sa bouche sur ses lèvres, murmurant:

—Quand donc allons-nous parler d'amour?

René tremblait, et ses yeux se noyaient. Elle était belle; c'était le charme vivant, la volupté incarnée.

—Aurons-nous le temps de le sauver? demanda-t-il.

—On veille déjà sur lui, répondit-elle, ou du moins on traque ceux qui le poursuivent.

—Mais qui sont-ils donc, à la fin, ces hommes?…

—Les Frères de la Vertu, répliqua la jeune femme, dont le sourire s'éteignit et dont la voix devint grave, sont ceux qui rendront à Georges Cadoudal sa force perdue. Deux alliés puissants viennent de lui être enlevés, il en retrouvera mille… On ne m'a pas autorisée, monsieur de Kervoz, à vous révéler le secret de l'association… Mais tu vas voir si je t'aime, René, mon René! je vais lever le voile pour toi, au risque du châtiment terrible…

Kervoz voulut l'arrêter, mais elle lui saisit les deux mains et continua malgré lui:

—Ceux qui creusent leur sillon à travers la foule laissent derrière eux du sang et de la haine. Pour montrer très haut, il faut mettre le pied sur beaucoup de têtes. Depuis le parvis de Saint-Roch jusqu'à Aboukir, le général Bonaparte a franchi bien des degrés. Chaque marche de l'escalier qu'il a gravi est faite de chair humaine…

Ne discutez pas avec moi, René; si vous l'aimez, je l'aimerai: j'aimerais Satan si vous me l'ordonniez. D'ailleurs, moi, je ne hais pas le premier consul: je le crains et je l'admire.

Mais ceux qui sont mes maîtres,—ceux qui étaient mes maîtres avant cette heure où je me donne à vous le haïssent jusqu'à la mort.

Ce sont tous ceux qu'il a écartés violemment pour passer, tous ceux qu'il a impitoyablement écrasés pour monter.

Vous en avez vu quelques-uns à travers la brume des heures de fièvre; vous vous souvenez vaguement: je vais éclaircir vos souvenirs.

Et ce que vous n'avez pas vu, je vais vous le montrer.

Notre chef est une femme. Je vous parlerai d'elle la dernière.

Celui qui vient après la comtesse Marcian Gregoryi, ma soeur, est un jeune homme au front livide, couronné de cheveux blancs. Quand Dieu fait deux jumeaux, la mort de l'un emporte la vie de l'autre: Joseph et Andréa Ceracchi étaient jumeaux. L'un des deux a payé de son sang une audacieuse attaque; l'autre est un mort vivant qui ne respire plus que par la vengeance.

Toussaint-Louverture, le Christ de la race noire, avait une âme satellite, comme Mahomet menait Seïd. Vous avez vu Taïeh, le géant d'ébène qui dévorera le coeur de l'assassin de son maître.

Vous avez vu le Gallois Kaërnarvon, qui résume en lui toutes les rancunes de l'Angleterre vaincue, et Osman, le mameluk de Mourad-Bey, qui suit le vainqueur des Pyramides à la piste depuis Jaffa. Osman est comme Taïeh: un tigre qu'il faut enchaîner.

Ceux que vous n'avez pas vus sont nombreux. La gloire blesse les envieux tout au fond de leur obscurité, comme les rayons du soleil font saigner les yeux des myopes. Les vengeurs se multiplient par les jaloux. Nous avons, derrière le bataillon sacré de la haine, cette immortelle multitude qui vivait déjà quand Athènes florissait et qui votait l'exil d'Aristide, parce qu'Aristide heureux éblouissait trop de regards.

Nous avons Lucullus du Directoire, regrettant amèrement sa chute et les diamants qui ornaient les doigts de pied de la muse demi-nue, honte orgueilleuse de sa loge à la comédie; nous avons la menue monnaie de Mirabeau bâillonné, la chevalerie ruinée de Coblentz, des épées vendéennes, des couteaux de septembre…

Nous avons tout: le passé en colère, le présent jaloux, l'avenir épouvanté.

La république et la monarchie, la France et l'Europe. Il nous arrive des poignards du nouveau monde et de l'or pour pénétrer jusque dans la maison de Tarquin, où l'on marchande les dévouements qui chancellent.

Ce n'est pas Tarquin, Tarquin était roi: c'est César qui toujours se découvre en mettant le pied sur la première marche du trône.

Le général Bonaparte était peut-être invulnérable, mais c'est sur une tête nue que se pose la couronne, et il n'a point de cuirasse sous son manteau impérial;

La meilleure cuirasse, d'ailleurs, c'était son titre de simple citoyen. Il la dépouille de lui-même. Jupiter trouble l'esprit de ceux qu'il veut tuer: le voilà sans armure!

Elle s'arrêta et passa les doigts de sa belle main sur son front, où ruisselait le jais de sa chevelure. A mesure qu'elle parlait, sa voix avait pris des sonorités étranges, et l'éclair de ses grands yeux ponctuait si puissamment sa parole que René restait tout interdit.

Pour la seconde fois il demanda:

—Lila, qui êtes-vous donc?

Elle sourit tristement.

—Peut-être, murmura-t-elle au lieu de répondre, peut-être que Jupiter veut tuer le dernier demi-dieu que puisse produire encore la vieillesse fatiguée du monde. Cet homme est-il trop grand pour nous?… Vous pensez que j'exagère, René; et en effet, celles de mon pays rêvent souvent, mais je reste au-dessous de la vérité… Je suis Lila, une pauvre fille du Danube, éprouvée déjà par bien des douleurs, mais à qui le destin semble enfin sourire, puisqu'elle vous a rencontré sur sa route. Je vous dis ce qui est.

Il serait aussi insensé de compter ceux qui sont avec nous que de chercher vestige de ceux qui nous ont trahis.

Nous sommes les francs-juges de la vieille Allemagne, ressuscités et recrutant dans l'univers entier les magistrats du mystérieux tribunal.

Ce tribunal se compose de tous les ennemis du héros et d'une partie de ses amis.

Nous n'avons pas voulu de Pichegru et de Moreau: ils sont tombés uniquement parce que notre main ne les a pas soutenus… La comtesse Marcian Gregoryi a jeté un regard favorable sur Georges Cadoudal… C'est grâce à elle qu'il a évité aujourd'hui le sort de ses complices… un sort plus cruel, René, car on a quelques mesures à garder vis-à-vis de deux généraux illustres, ayant conduit si souvent les armées républicaines à la victoire; tandis que le paysan révolté, le chouan, le brigand devrait être assommé dans un coin, comme on abat un chien enragé.

René courba la tête. Sa raison, prise comme ses sens, se révoltait de même. Lila ne lui laissa pas le temps d'interroger ses pensées.

—Il me reste à vous parler de ma soeur, dit-elle brusquement, sachant bien qu'elle allait réveiller sa curiosité assoupie, de ma soeur et de moi, car son destin supérieur m'a entraîné à sa suite, et je ne suis que l'ombre de ma soeur.

Nous sommes les deux filles du magnat de Bangkeli, et notre mère, à seize ans qu'elle avait, périt victime de la vampire d'Uszel, dont le tombeau, grand comme une église, fut trouvé plein de crânes ayant appartenu à des jeunes filles ou à des jeunes femmes.

Vous ne croyez pas à cela, vous autres Français. L'histoire est ainsi, et je vous la dis telle que la contait mon père, colonel des hussards noirs de Bangkeli, dans la cavalerie du prince Charles de Lorraine, archiduc d'Autriche. La vampire, d'Uszel, que les riverains de la Save appelaient «la belle aux cheveux changeants,» parce qu'elle apparaissait tantôt brune, tantôt blonde aux jeunes gens aussitôt subjugués par ses charmes, était, durant sa vie mortelle, une noble Bulgare qui partagea les crimes et les débauches du ban de Szandor, sous Louis II, le dernier des Jagellons de Bohême qui ait régné en Hongrie. Elle resta un siècle entier paisible dans sa bière, puis elle s'éveilla, ouvrit et creusa de ses propres mains un passage souterrain qui conduisait des profondeurs de sa tombe fermée aux bords de la Save.

Dans ces pays lointains qui ont déjà les splendeurs de l'Orient, mais où règnent ces mystérieux fléaux, relégués par vous au rang des fables, chacun sait bien que tout vampire, quel que soit son sexe, a un don particulier de mal faire, qu'il exerce sous une condition, loi rigoureuse dont l'infraction coûte au monstre d'abominables tortures.

Le don d'Addhéma, ainsi se nommait la Bulgare, était de renaître belle et jeune comme l'Amour chaque fois qu'elle pouvait appliquer sur la hideuse nudité de son crâne une chevelure vivante: j'entends une chevelure arrachée à la tête d'un vivant.

Et voilà pourquoi sa tombe était pleine de crânes de jeunes femmes et de jeunes filles. Semblable aux sauvages de l'Amérique du Nord qui scalpent leurs ennemis vaincus et emportent leurs chevelures comme des trophées, Addhéma choisissait aux environs de sa sépulture les fronts les plus beaux et les plus heureux pour leur arracher cette proie qui lui rendait quelques jours de jeunesse.

Car le charme ne durait que peu de jours.

Autant de jours que la victime avait d'années à vivre sa vie naturelle.

Au bout de ce temps, il fallait un forfait nouveau et une autre victime.

Les rives de la Save ne sont pas peuplées comme celles de de Seine. Je n'ai pas besoin de vous dire que bientôt jeunes filles et jeunes femmes devinrent rares autour d'Uszel… Vous souriez, René, au lieu de frémir…

Elle souriait elle-même, mais dans cette gaieté, qui était comme une obéissante concession au scepticisme du jeune homme, il y avait d'adorables mélancolies.

—J'écoute, répondit René, et je m'émerveille du chemin que nous avons fait, sous prétexte de parler d'amour.

—Vous ne souhaitez plus parler d'amour, monsieur de Kervoz! murmura
Lila, dont le sourire eut une pointe de moquerie.

René ne protesta point, il dit seulement:

—Les rives de la Seine n'ont rien à envier aux bords de la Save. Nous avons aussi une vampire.

—Y croyez-vous? demanda Lila, qui ajouta aussitôt: Vous auriez honte d'y croire, bel esprit fort!

—D'où vous vient cette étrange devise, murmura René au lieu de répliquer: «In vita mors, in morte vita

—La mort dans la vie, prononça lentement Lila, la vie dans la mort: c'est la devise du genre humain… Elle nous vient d'un de nos aïeux, le ban de Szandor, qu'on accusa aussi d'être vampire… Nous sommes une étrange famille, vous allez voir…

René, mon René, s'interrompit-elle tout à coup en se redressant orgueilleuse et si belle que l'oeil du jeune Breton étincela, c'est moi qui ai écarté l'amour, c'est moi qui le ramènerai: je ne suis pas effrayée de votre froideur; dans un instant, vous serez à mes pieds!

XI

LE COMTE MARCIAN GREGORYI

La pendule du boudoir marquait dix heures. C'était, au dedans et au dehors du pavillon de Bretonvilliers, un silence profond. A peine quelques murmures venaient-ils au lointain de la ville vivante.

René et Lila étaient assis l'un près de l'autre sur l'ottomane. René avait baissé les yeux sous le défi amoureux qui venait de jaillir des prunelles de Lila. Il savait trop qu'elle; était sûre de la victoire.

—Il faut que vous sachiez toutes ces choses, monsieur de Kervoz, reprit-elle. Vos superstitions de Bretagne ne sont pas les mêmes que nos superstitions de Hongrie. Qu'importe cela? Fables ou réalités, ces prémisses de mon récit vont aboutir à des faits incontestables, d'où dépend la vie ou la mort d'un parent qui vous est cher, et d'où dépend aussi peut-être la mort ou la vie du plus grand des hommes.

Je continue. Chaque fois qu'Addhéma, la vampire d'Uszel, parvenait à réchauffer les froids ossements de son crâne à l'aide d'une jeune chevelure arrachée sur le vif, elle gagnait quelques jours, parfois quelques semaines, mais parfois aussi quelques heures seulement d'une nouvelle existence: une semaine pour sept ans, un mois pour six lustres.

C'était comme un jeu terrible où le bénéfice pouvait être grand ou petit; Addhéma ne le savait jamais d'avance; mais qu'importait, après tout? Les heures conquises, nombreuse ou rares, étaient au moins toujours des heures de jeunesse, de beauté, de plaisir, car Addhéma redevenait la splendide courtisane d'autrefois, avec sa passion de feu et son attrait irrésistible.

Ici était le don.

Je vais vous dire la condition imposée en regard du don: la loi qu'elle ne pouvait enfreindre sous peine de souffrir mille morts.

Addhéma ne pouvait pas se livrer à un amant avant de lui avoir raconté sa propre histoire.

Il fallait qu'au milieu d'un entretien d'amour elle amenât l'étrange récit que je vous fais ici, parlant de jeunes filles mortes, de chevelures arrachées et relatant avec exactitude les bizarres conditions de sa mort qui était une vie, de sa vie qui était une mort…

J'emploie le passé, parce qu'elle manqua une fois à la loi de ses hideuses résurrections; et ce fut justement pendant qu'elle portait la blonde chevelure de notre mère. L'amour lui fit oublier son étrange devoir. Elle reçut le baiser d'un jeune Serbe, beau comme le jour, avant d'avoir cherché et trouvé l'occasion de placer l'histoire surnaturelle.

L'esprit du mal l'étreignit au moment où elle balbutiait des mots de tendresse, et le jeune Serbe recula d'horreur à la vue de sa maîtresse rendue à son état réel: un cadavre de vieille femme, décharné, glacé, chauve et tombant en poussière.

Ce fut d'elle-même, alors, qu'elle se révéla, car, à ces heures du châtiment, tout vampire est forcé de dire la vérité.

Le Serbe entendit ces mots qui semblaient sortir de terre:

—Tue-moi! Mon plus grand supplice est de vivre. L'heure est favorable, tue-moi. Pour me tuer, il faut me brûler le coeur!

Le deuil récent qui était dans la maison du magnat de Bangkeli, laissant un époux inconsolable et deux petits enfants au berceau, avait fait grand bruit dans le pays. Le Serbe monta à cheval et vint trouver notre père au milieu des fêtes des funérailles.

Notre père prit avec lui tous ses parents, tous ses convives, et l'on se rendit au tombeau d'Uszel, car le cadavre de la vampire n'était déjà plus dans le logis du Serbe.

Le tombeau d'Uszel fut démoli, et notre père ayant fait rougir au feu son propre sabre, le plongea par trois fois et par trois fois le retourna dans le coeur d'Addhéma la Bulgare.

Nous grandîmes, ma soeur et moi, dans le château triste et qui semblait vide. Les caresses maternelles nous manquaient, on nous berçait avec le récit de ces lugubres mystères.

Il y avait un chant qui disait:

«Un jour pour un an, vingt-quatre heures pour trois cent soixante-cinq jours.

«A la dernière minute de la dernière heure, la chevelure meurt, le charme est rompu, et la hideuse sorcière s'enfuit, vaincue, dans son caveau…»

Ma soeur était dans sa seizième année et j'allais avoir quinze ans, quand notre père arbora la bannière rouge au plus haut des tours de Bangkeli. En même temps, il envoya ses tzèques dans les logis de ses tenanciers, le long de la rivière; ils étaient quatre, l'un portait son sabre, le second son pistolet-carabine, le troisième son dolman, le quatrième son jatspka.

Le soir, il y avait douze cent hussards équipés et armés autour de nos antiques murailles.

Mon père nous dit: prenez vos hardes, vos bijoux et vos poignards.

Et nous partîmes, cette nuit-là même, en poste pour Trieste.

Le régiment,—les douze cents tenanciers de mon père formaient le régiment des hussards noirs de Bangkeli,—avait pris la même route à cheval. Le rendez-vous était à Trévise.

L'archiduc Charles d'Autriche occupait Trévise avec son état-major. Bonaparte avait accompli déjà les deux tiers de cette foudroyante campagne d'Italie qui devait finir au coeur même de l'Allemagne. Notre armée avait changé quatre fois de chef et reculait, ne comptant plus les batailles perdues.

Pourtant il y eut des fêtes à Trévise, où douze nouveaux régiments, arrivés du Tyrol, de la Bohême et de la Hongrie, présentait un magnifique aspect, et le prince Charles jura d'anéantir les Français à la première rencontre.

Ma soeur et moi nous n'avions jamais vu que les rives sauvages de la Save et l'austère solitude du château. Pendant trois jours ce fut pour nous comme un rêve. Le quatrième jour, notre père dit à ma soeur: «Tu vas être la femme du comte Marcian Gregoryi.»

Ma soeur n'eut à répondre ni oui ni non; ce n'était pas une question: c'était une loi.

Marcian Gregoryi avait vingt-deux ans. Il portait héroïquement son brillant costume croate. La veille même, le prince Charles l'avait fait général. Il était beau, noble, plus riche qu'un roi, amoureux et heureux.

Ma soeur et lui furent mariés le matin du jour où Bonaparte franchissait le Tagliamento; le lendemain eut lieu la grande bataille qui tua l'archiduc dans ses espérances et dans sa gloire, en ouvrant aux Français le passage du Tyrol.

Nous fûmes séparées de notre père. Le comte Marcian Gregoryi veillait sur nous.

Notre nuit se passa dans une auberge des environs d'Udine. Ma chambre était séparée par une simple cloison de celle où devaient dormir les jeunes époux.

Vers minuit, j'entendis la voix de ma soeur qui s'élevait ferme et dure. Je crus d'abord que c'était une autre femme, car je ne lui connaissais pas cet accent impérieux.

Elle disait:

—Comte, je n'ai point de haine contre vous. Vous êtes brave, vous devez avoir rencontré nombre de femmes pour admirer votre taille noble et votre beau visage. J'ai obéi à mon père, qui est mon maître et qui m'a dit: Celui-là sera ton mari… Mais mon père, en partant, de Bangkeli, m'avait dit aussi: Prends ton poignard. Mon poignard est dans ma main. C'est ma liberté. Si vous faites un pas vers moi, je me tue.

Marcian Gregoryi supplia et pleura.

Sais-je pourquoi j'étais du parti de Marcian contre ma soeur?…

—Oh! s'interrompit-elle en passant ses doigts effilés dans les cheveux de René, il ne faut pas être jaloux! Voilà bien longtemps que Marcian Gregoryi est mort.

A la fin de ce mois, qui était mars 1797, les Français, nous chassant toujours devant eux, entrèrent dans Trieste.

Nous étions toutes les deux, ma soeur et moi, le 24 mars, le 6 germinal, comme ils disaient alors, dans une maison de campagne située à une lieue de la Chiuza.

Le soir, ma soeur vint me trouver. Jamais je ne l'avais vue si belle. Sa parure était éblouissante, et il y avait des éclairs d'orgueil dans ses yeux.

Elle m'embrassa du bout des lèvres et me dit adieu.

Je n'eus pas le temps de l'interroger. Deux minutes après, le galop de son cheval soulevait des flots de poussière sur la route, et de ma fenêtre je pouvais suivre sa course folle, qui allait déjà se perdant dans la nuit.

Au lointain et dans différentes directions, on entendait la canonnade.

Yanusza, notre nourrice à toutes deux, c'est cette vieille femme qui vous a introduit ici ce soir, monta dans ma chambre et s'accroupit sur le seuil.

—La fille aînée de mon maître est sur le chemin de sa mort! gémit-elle les larmes aux yeux.

Elle imposa silence à mes questions. Un grand bruit de chevaux se faisait dans la cour.

La voix éclatante de Marcian Gregoryi commanda: «Au galop!» Et pour la seconde fois la route disparut derrière les tourbillons de poussière.

Marcian Gregoryi suivait la même direction que ma soeur.

A quelques lieues de là, il y avait une tente toute simple, piquée au coin d'un bouquet de frênes et entourée par les feux d'un bivouac.

Au-devant de la tente, des officiers généraux français s'entretenaient à voix basse.

A l'intérieur, un jeune homme de vingt-six ans, pâle, maigre, chétif, coiffant de cheveux plats un front puissant, dormait la tête appuyée sur une carte pointée. Une lettre signée «Joséphine» était ouverte sur la table et portait la marque de la poste de France.

Celui-là pouvait dormir; il avait terriblement travaillé depuis le lever du soleil.

Une armée tout entière le gardait, soldats et généraux; il était l'espoir et la gloire de la république française, victorieuse de l'univers.

Il avait nom Napoléon Bonaparte, il pouvait sommeiller en paix. Pour arriver jusqu'à lui, l'ennemi devait passer sur les corps de trente mille hommes.

Pourtant, il fut éveillé tout à coup par une main qui se posa sur son épaule. Un homme qu'il ne connaissait pas,—un ennemi,—était debout devant lui, le sabre à la main.

Un homme grand, fort, jeune, doué au degré suprême de la mâle beauté de la race magyare et dont les yeux parlaient un terrible langage de colère et de haine.

—Général, dit-il froidement, je suis le comte Marcian Gregoryi; mes pères étaient nobles avant la naissance du Christ, notre sauveur; il n'y a jamais eu dans ma maison que des soldats. Je ne saurais pas assassiner. Je vous prie de prendre votre épée afin de vous défendre, car ma femme m'a trahi pour vous, et il faut que l'un de nous meure.

L'heure où l'on s'éveille est faible, mais Bonaparte n'eut pas peur, car il n'appela point, quoiqu'on entendit autour de la tente le murmure des gens qui veillaient.

S'il eût appelé, il était mort, car il y avait bien près de la pointe du sabre de Marcian Gregoryi à sa poitrine.

—Vous vous trompez ou vous êtes fou, répondit-il. Je ne connais pas votre femme.

Il ajouta, ramenant la lettre ouverte d'un geste calme:

—Il n'est pour moi qu'une femme, c'est ma femme.

—Général, répliqua Marcian, vous mentez!

Et sans perdre sa position d'homme prêt à frapper, il tira de son sein une lettre également ouverte qu'il présente à Bonaparte.

La lettre était écrite en français; ma soeur et moi, comme presque toutes les nobles hongroises, nous parlions le français dès l'enfance, aussi bien que notre langue maternelle.

La lettre était adressée à Marcian Gregoryi et disait:

«Monsieur le comte,

«Vous ne me reverrez jamais. Un caprice de mon père m'a jetée dans vos bras; vous ne m'avez pas demandé si je vous aimais avant de me prendre pour femme. Cela est indigne d'un homme de coeur, indigne aussi d'un homme d'esprit, Vous êtes puni par votre péché même.

«Une seule chose aurait pu me soumettre à vous: la force. J'aime la force. Si mon mari m'eût violemment conquise au lendemain des noces, j'aurais été peut-être une femme soumise et agenouillée.

«Vous avez été faible, vous avez reculé devant mes menaces. Je n'aime pas ceux qui reculent; je méprise ceux qui cèdent. Je m'appartiens; je pars.

«Ne prenez point souci de me chercher. Il est un homme qui jamais n'a reculé, jamais cédé, jamais faibli: le vainqueur de toutes vos défaites, jeune comme Alexandre le Grand et destiné comme lui à mettre son talon sur le front du genre humain.

«J'aime cet homme et je l'admire de toute la haine, de tout le dédain que j'ai pour vous. Je vous le répète, ne me cherhez point, à moins que vous n'osiez me suivre sous la tente de général Bonaparte!»

C'était signé du nom de ma soeur.

Le général français lut la lettre jusqu'au bout. Peut-être espérait-il qu'un de ses lieutenants entrerait par hasard sous sa tente, mais il ne prit pas une seconde de plus qu'il ne fallait pour lire la lettre.

—Monsieur le comte, dit-il, et sa voix était aussi calme que son regard, je vous faciliterai, si vous le voulez, les moyens de sortir de mon camp. J'ai ouï dire que la jalousie était une démence: je vous répète que je ne connais pas votre femme.

—Et moi, je te répète que tu mens! grinça Gregoryi entre ses dents serrées.

En même temps le doigt de sa main gauche, étendu convulsivement, montrait la seconde porte de la tente, placée derrière Bonaparte.

Celui-ci se retourna et vit une femme merveilleusement belle, portant l'opulent costume des magyares et coiffée de cheveux blonds incomparables où couraient de longues torsades de saphirs.

Un cri s'échappa de sa poitrine, car il se vit perdu, cette fois, et tué par la présence même de cette femme.

Le reste fut plus rapide que l'éclair.

Marcian Gregoryi n'était pas homme à lâcher sa proie. Il avait demandé le combat, on lui refusait le combat, et de maître qu'il était, de par son sabre nu, un retard d'une seconde allait le faire esclave.

Le cri du général français allait amener cent épées.

Marcian Gregoryi visa le coeur de son rival et frappa un coup de pointe à bras raccourci.

Mais avant que le sabre aigu, lancé de manière à traverser de part en part cette frêle poitrine, eût accompli la moitié de sa route, un mouvement convulsif du bras le retint.

Un éclair avait illuminé le demi-jour de la tente; une explosion avait retenti.

Le sabre s'échappa des mains de Gregoryi, qui tomba foudroyé.

Ma soeur aussi avait visé. La balle de son pistolet, en fracassant le crâne de son mari, préservait les jours du général Bonaparte.

Officiers, généraux, soldats entrèrent de tous côtés à la fois pour voir Bonaparte debout, un peu pâle mais froid ayant à sa droite un homme baigné dans son sang, à sa gauche cette femme éblouissante, dont le sein demi-nu palpitait et qui tenait encore à la main son pistolet fumant.

—Citoyens, dit Bonaparte, vous arrivez un peu tard. Veillez mieux à l'avenir. Il paraît que la tente de votre général en chef n'est pas bien gardée.

Et, pendant que l'assistance consternée restait muette, il ajouta:

—Je m'étais endormi; j'avais eu tort, car nous avons de la besogne. On m'a éveillé… Citoyens, que cet homme soit pansé avec beaucoup de soins, s'il vit encore; s'il est mort, qu'il soit enterré honorablement: ce n'est pas un assassin.

Il renvoya d'un geste ceux qui l'entouraient, et dit encore:

—Citoyens, tenez-vous prêts. Tout à l'heure je vais rassembler le conseil.

On emporta le corps de Marcian Gregoryi, qui ne respirait plus.

Ma soeur resta seule avec le général Bonaparte.

Vous n'avez fait que l'entrevoir, et sept années ont passé sur sa beauté. Je ne connais aucune femme qui puisse lui être comparée.

Elle était alors cent fois plus belle, et certes, celui qu'elle venait de sauver ne devait point la voir avec les yeux de l'indifférence.

Le général Bonaparte avait une large et belle montre de Genève, posée sur les cartes qui couvraient sa table de travail.

Il la consulta et dit:

—Madame, parlez vite, et tâchez de vous justifier…

—Cela vous étonne? s'interrompit ici Lila répondant à un geste de surprise que René n'avait pu retenir.

René n'avait pas cessé un instant d'écouter avec un intérêt étrange.

—Oui, murmura-t-il, cela m'étonne. Votre récit s'empare de moi parce que je le crois vrai… Cette femme va vers Georges Cadoudal comme elle allait à Bonaparte…