—Non, l'interrompit Lila sèchement.
Sa paupière rapidement baissée cacha l'éclair qui, malgré elle, s'allumait dans ses yeux. Sa bouche seule exprima une nuance de dédain.
Elle ajouta d'un accent rêveur:
—Ne comparez point; il n'y a pas de comparaison possible. Georges Cadoudal peut n'être pas un homme vulgaire, Bonaparte est un géant. La haine est plus clairvoyante que vous ne croyez, et ma soeur hait d'autant plus qu'elle admire davantage. L'aimant qui l'attirait vers Bonaparte, c'était la gloire; la force qui l'entraîne vers Cadoudal, c'est la vengeance.
Laissez-moi poursuivre, je vous prie, car j'ai fini et j'ai hâte d'arriver a ce qui nous regarde.
Ma soeur refusa de se justifier; elle était venue avec d'autres espérances. Peut-être le dit-elle, car je n'ai jamais rencontré de coeur plus hardi que le sien.
Ses paroles glissèrent sur une oreille de marbre.
Ses regards, auxquels rien ne résiste, s'émoussèrent contre des paupières baissées.
Je ne peux pas raconter en détail ce qui se passa. Ma soeur ne me l'a jamais dit. J'ai deviné son silence; j'ai traduit l'éclair de sa prunelle et le tremblement de sa lèvre blême.
Ma soeur ne pardonnera jamais.
L'aiguille marcha l'espace de deux minutes sur la montre, puis le général Bonaparte appela de nouveau, disant:
—Citoyens, prenez place, le conseil va s'ouvrir…. Je donne l'ordre que Mme la comtesse Marcian Gregoryi soit reconduite, sous escorte, aux avant-postes autrichiens.
XII
LA CHAMBRE SANS FENÊTRE
—Dans l'armée du prince Charles, poursuivit Lila, nul ne sut comment était mort le général comte Marcian Gregoryi. Ma soeur et moi nous entrâmes au couvent de Varasdin.
Il était occupé par des religieuses cloîtrées de l'ordre de Saint-Vladimir, mais il n'y a ni murailles assez hautes ni verrous assez solides pour arrêter la volonté de ma soeur.
Pendant la courte et victorieuse campagne du Tyrol, Bonaparte courut des dangers que l'histoire ne racontera pas, sauf deux ou trois qui apparaissent comme des chapitres de roman au milieu de la grande épopée de sa vie.
La main de la comtesse Marcian Gregoryi était là.
Notre père mourut vers cette époque, et ma soeur devint maîtresse de ses actions. Je ne savais pas lui résister. Elle me dominait, moi, pauvre jeune fille, de toute la hauteur de sa haine.
Nous possédions aux bords de la Save des domaines, grands comme une province; tous nos biens furent vendus, mais, une chose inexplicable, ma soeur garda le champ stérile où était situé le tombeau de la vampire d'Uszel.
Ce champ désolé lui appartient encore.
Nous partîmes pour la France après le traité de Campo-Formio. Au milieu des triomphes qui accueillirent à Paris Bonaparte vainqueur, il y eut un regard ennemi qui le suivait comme une malédiction.
Un homme se dressa bientôt en face du jeune général rayonnant de gloire, un homme qui semblait avoir juré d'arrêter brusquement l'essor de sa fortune. C'était le directeur Rewbell, ce puritain arrogant qui récitait ses litanies genevoises avec un accent d'Alsace. Rewbel avait une Égérie pour le soutenir dans cette lutte inégale de la médiocrité contre le génie. Dans une villa située sur les hauteurs de Passy demeurait une jeune femme dont la réputation de beauté inouïe grandissait, malgré la silencieuse retraite où elle cachait sa vie. Chaque soir le puritain Rewbell la venait visiter.
Ma soeur, la brillante comtesse Gregoryi, s'était faite la maîtresse de l'avocat de Colmar pour assouvir sa haine.
Semblable à l'aigle qu'on voudrait enlacer dans une toile d'araignée, Bonaparte brisa d'un seul soubresaut les fils de ces petites intrigues, et l'Égypte épouvantée vit un matin l'armée française couvrir ses rivages.
La villa de Passy où Rewbell s'introduisait de nuit redevint solitaire. Un navire anglais nous conduisit à Alexandrie.
Tous ceux qui doivent éblouir ou dominer le monde ont une étoile, cela est certain. L'étoile de Bonaparte m'est apparue en Égypte, où il aurait dû mourir cent fois.
Ma soeur, infatigable, employait ses jours et ses nuits à dresser des pièges toujours inutiles.—Et lui allait son chemin historique, ne sachant même pas qu'il foulait aux pieds la mine creusée sur son passage.
Que dire? Je devenais une femme, il grandissait à mes yeux semblable à un dieu. Ce n'était pas de l'amour: j'avais trop bien conscience de l'énorme intervalle qui s'élargissait entre nous; et d'ailleurs il est des destinées: mon coeur vous attendait et ne devait battre que pour vous.
Non, ce n'était pas de l'amour. Il y avait en moi pour lui une admiration craintive et respectueuse. Je ne sais comment vous dire cela, René; il se mêlait au culte qui me prosternait à ses genoux une secrète horreur. Je suis la fille d'une morte.
Je vois partout cette terrible chose qui a nom le vampirisme: ce don de vivre aux dépens du sang d'autrui. Et avec quoi sont faites toutes ces gloires, sinon avec du sang?
Avec du sang, dit-on, les hermétiques créaient de l'or; il leur en fallait des tonnes. La gloire, plus précieuse que l'or, en veut des torrents.
Et sur ce rouge océan un homme surnage, vampire sublime, qui a multiplié sa vie par cent mille morts.
Je désertai dans mon âme la cause de ma soeur. Peut-être y avait-il un charme secret à protéger d'en bas, moi si faible, la marche providentielle de ce géant. Je le protégeai, voilà le vrai: la Fable raconte en souriant ce que put pour le lion roi le plus humble des animaux.
Je le protégeai dans ces longues marches au travers des sables de l'Egypte. Je le protégeai pendant la traversée, et lorsqu'il livra cette autre bataille, au conseil des Cinq-Cents, bataille où le sang-froid sembla un instant l'abandonner, je le protégeai encore.
Il y eut là un moment, je vous le dis, où ses fameux grenadiers n'aurait pas su le défendre. Et malheur à qui se laisse défendre trop souvent par des soldats ailleurs que dans la plaine, où est la place des soldats!
Ma soeur se demandait si quelque démon protégeait la vie de cet homme.
Sa conspiration s'obstinait, infatigable.
Le 10 octobre de l'année 1800, ma soeur mit un poignard dans la main de Giuseppe Ceracchi, jeune sculpteur déjà célèbre, dont elle avait enivré l'âme chevaleresque. Aréna, Demerville et Topino-Lebrun avaient juré que Bonaparte ne verrait pas la fin de la représentation des Horaces, qu'on donnait ce soir-là.
Un billet d'une écriture inconnue prévint le général Lannes.
J'ai pleuré sur la mort de Ceracchi.—Mais Bonaparte fut sauvé.
Trois mois après, le 24 décembre, au moment où le carrosse du premier consul tournait le coin de la rue Saint-Nicaise pour prendre la rue de Rohan qui devait le conduire à l'Opéra, un jeune garçon cria au cocher: «Au galop, si tu veux sauver ta vie!»
Le cocher épouvanté fouetta ses chevaux, qui franchirent dans leur course rapide, un obstacle placé en travers de la voie.
L'obstacle était la machine infernale! Faut-il vous dire qui était le jeune garçon?
Depuis lors j'ai veillé.
Je vous donne ici le secret de ma vie, René, car je ne me défendrais pas contre ma soeur. D'un mot vous pouvez me perdre.
En combattant ma soeur, j'ai sans cesse sauvegardé ses jours. Je ne l'aime pas; elle m'épouvante, mais elle reste sacrée pour moi et je me coucherais en travers du seuil de la chambre où elle dort pour garantir son sommeil.
Avant d'être arrêtés, Moreau et Pichegru ont reçu des avertissements: c'est moi qui les ai avertis.
Ils ont passé outre, ils se sont perdus…
—Que voulez-vous de moi? demanda René de Kervoz après un long silence.
—Le moyen de sauver le frère de votre mère, sans compromettre la sûreté du premier consul. Je veux avoir une entrevue avec Georges Cadoudal.
René resta muet.
—Vous n'avez pas confiance en moi, murmura Lila avec tristesse.
—J'aurais confiance en vous pour moi, répliqua le jeune Breton. Ce que vous avez fait jusqu'ici est bien fait, et dans votre histoire que j'ai écoutée sans en perdre une parole, j'ai vu l'énergie d'une âme droite et haute. Mais les secrets de mon oncle ne m'appartiennent pas.
Elle se leva souriante.
—Qu'il en soit donc selon votre volonté, dit-elle. J'ai donné déjà, ce soir, et c'est pour vous, uniquement pour vous, à cet homme, que je ne connais pas, une partie des heures précieuses qui devaient être à nous tout entières: à nous, j'entends à notre amour; je vous ai expliqué tout ce que vous vouliez savoir; il n'y a plus pour vous de mystère dans l'étrange aventure de la maison isolée où vous entendîtes pour la première fois parler des Frères de la Vertu…. Et notez bien qu'en faisant cela, je ne vous ai point livré ma soeur. Ma soeur est de celle qu'on n'attaque pas sans folie. Quiconque irait contre elle serait brisé. Elle aussi à son étoile!
Elle frappa dans ses mains doucement et poursuivit:
—La confiance viendra quand vous aurez vu jusqu'où va pour vous ma tendresse. En attendant, plus un mot sur ces matières qui nous ont volé toute une soirée de bonheur. Minuit va sonner. Donnez-moi votre main, René, et mettons en action tous deux le beau refrain des étudiants de l'Allemagne: Réjouissons-nous pendant que nous sommes jeunes…
Tandis qu'elle parlait, une draperie s'ouvrait lentement, laissant voir une autre pièce où des bougies rosées épandaient une suave lumière.
Au milieu de cette seconde chambre, une table était servie portant une élégante collation.
Au fond, on voyait une alcôve entr'ouverte où le lit était demi-caché derrière les ruisselantes draperies de la mousseline indienne.
Deux sièges seulement étaient placés auprès de la table. Il y avait partout des fleurs et le feu doux qui brûlait dans l'âtre exhalait d'odorantes vapeurs.
Quand René franchit le seuil de cette chambre, Lila lui sembla plus belle.
Mais il y avait en lui je ne sais quelle crainte vague qui glaçait la passion. Le récit bizarre qu'il venait d'entendre miroitait aux yeux de sa mémoire. Lila avait conduit ce récit avec un charme que nous n'avons pu rendre, et cependant René restait tourmenté par un doute qui avait sa source dans l'instinct plus encore que dans la raison.
Chose singulière, dans ce récit, ce qui l'avait frappé le plus fortement, c'était l'épisode nuageux de la vampire. René eût répondu par un sourire de mépris à quiconque lui aurait demandé s'il croyait aux vampires femelles ou mâles.
Et pourtant son idée ne pouvait le détacher de cette image saisissante, malgré son absurdité: la morte chauve, couchée dans ce tombeau depuis des siècles, et qui se réveillait jeune, ardente, lascive, dès qu'une chevelure vivante, humide encore de sang chaud, couvrait l'horrible nudité de son crâne.
Il regardait l'ébène ondoyant de ces merveilleux cheveux noirs qui couronnaient le front de Lila, ce front étincelant de jeunesse et de charme, et il se disait:
—Celles à qui la mort arrachait leurs chevelures étaient ainsi!
Et il frémissait.
Mais le frisson pénétrait jusqu'à la moelle de ses os, quand il avait cette autre pensée qu'il essayait en vain de chasser:
—Et la morte était ainsi également quand elle avait arraché leurs chevelures!
La morte! la vampire! tantôt brune, tantôt blonde, selon que sa dernière victime avait eu des cheveux de jais ou d'or!
Lila versa dans les verres le contenu d'un flacon de tokay, topaze liquide qui remplit de fauves étincelles le cristal de Bohême aux exquises broderies.
Ils trempèrent ensemble leurs lèvres dans ce nectar, puis Lila voulut faire l'échange des coupes et dit:
—C'est mon pays qui produit cette liqueur des princes et des reines. A l'endroit où la Save, toujours chrétienne, va se perdre dans le Danube qui va finir, musulman, à Semlin, près de Belgrade, les jeunes filles chantent la ballade de l'Ambre, tandis que chaque amant cueille une perle de tokay sur la lèvre de sa maîtresse, dans un souriant baiser.
Une larme d'or tremblait sur le corail de sa bouche. René la but et il lui sembla que cette goutte d'ambroisie était l'ivresse même et la volupté.
Ses tempes battaient, son coeur se serrait en un spasme fait d'angoisses et de délices.
Il regarda Lila, dont les grands yeux languissaient altérés de caresses.
Elle était belle comme ces rêves du paradis oriental dont la vapeur d'opium ouvre les portes. Autour d'elle s'épandait un rayonnement surnaturel. Ses longues paupières laissaient sourdre d'étincelantes prières.
René luttait encore. Il essaya de prononcer le nom d'Angèle dans son âme.
Mais ce vin était la passion, l'oubli, la folie. Il brillait comme une flamme dans les coupes diamantées, comme une flamme il brûlait.
—Encore une perle sur tes lèvres, murmura-t-il, et puisse la fièvre adorée de ce beau songe n'avoir jamais, jamais de réveil!
Lila remplit les coupes de nouveau. De nouveau leurs bouches se touchèrent. René, défaillant, chancela sur son siège; Lila le retint d'une étreinte soudaine.
—Et tu n'as pas confiance en moi! dit-elle.
René vit ses yeux tout pleins de belles larmes.
—Je t'aime! balbutia-t-il, oh! je t'aime!
Puis, exalté jusqu'au délire:
—Ne m'as-tu pas dit ce que tu veux? Ta pensée n'est-elle pas céleste comme ta beauté? Tu es l'ange placé ici-bas par la clémence de Dieu pour combattre le démon. Je veux te donner tout, jusqu'à ma conscience! Georges Cadoudal est un héros, frappé d'aveuglement; tu le sauveras à cause du sang de mes veines qui est en lui, mais tu l'empêcheras de tuer le destin de ce siècle. Je remets sa vie entre tes mains. Ensuite…
Et il parla, donnant le secret de la retraite qui permettait au conspirateur breton de rester caché en se montrant et d'errer dans Paris comme ces loups-garous des temps légendaires qui avaient une tanière magique.
Lila obéit; elle écouta, et chaque parole prononcée se grava dans sa mémoire.
Les bougies rosées allaient s'éteignant. Une lampe de nuit, pendue au plafond, éclaira seule, bientôt, la solitude de cette chambre, naguère si gaiement voluptueuse, et qui maintenant empruntait à ces tremblantes clartés un aspect presque funèbre.
Les rideaux de mousseline pendaient immobiles, protégeant l'alcôve fermée.
Dans l'alcôve, René de Kervoz dormait,—seul.
Depuis combien de temps?
La table était desservie, le feu mourait dans l'âtre.
On entendait au dehors des bruits mêlés, lointains, comme le grand murmure d'une ville éveillée.
Et plus près, certes, c'était une illusion, car les oiseaux de jardins ne chantent pas la nuit, on entendait comme un concert de petits oiseaux babillards.
Il faisait nuit, nuit noire.
Mais, chose singulière, par la porte close placée vis-à-vis de l'alcôve, une lueur brillante passait entre le sol et les battants.
Vous eussiez dit le reflet d'un rayon de soleil.
C'était par cette porte que Lila et René étaient entrés dans la chambre de la collation.
Etait-ce le jour au dehors? Dans cette pièce bizarre il n'y avait nulle apparence de fenêtre.
Combien y avait-il de temps que René dormait?
Ç'avait été, il faut l'expliquer, un long rêve plutôt qu'un sommeil, un rêve délicieux, enivré, adorable,—puis fiévreux,—puis triste, morne, plein d'épouvantes lugubres.
René pensait, vaguement, mais toujours.
Il entendait, il voyait, ou bien peut-être croyait-il entendre et voir.
Ainsi sont les rêves, qu'ils s'appellent heureux songes ou cauchemars horribles.
Qu'elle était belle, jeune, ardente, divine! Quelles chères paroles échangées! Et quels silences plus éloquents mille fois que les paroles!
C'était la première heure.
René se souvenait de l'avoir contemplée endormie, sa tête charmante baignée de cheveux noirs et appuyée sur son bras nu.
Puis il y avait eu un intervalle de vrai sommeil sans doute, dont il ne gardait ni sentiment ni mémoire.
Puis une sorte de réveil; un baiser âcre et dur, une voix cassée qui disait;
—Je n'ai jamais aimé que toi: tu ne mourras pas!
Ces paroles lui restaient dans l'esprit; il les entendait sans cesse comme un obstiné refrain.
Quelle signification avaient-elles?
Puis encore… Mais qui s'étonnerait de l'absurdité d'un rêve?
Chacun sait bien d'ailleurs que les impressions reçues dans l'état de veille reviennent troubler le sommeil.
C'était cette hideuse histoire de la vampire d'Uszel, ce cadavre chauve qui vivait de jeunes chevelures.
Lila, la grâce incarnée, l'enchanteresse, Lila était le cadavre.
René la voyait changer dans son sommeil, changer rapidement et passer par toutes les dégradations successives qui séparent la vie exubérante de la mort,—de la mort affreuse, cachant sa ruine au fond d'une tombe.
Cette joue veloutée avait tourné au livide, puis les ossements avaient percé la chair rongée.
Mais pourquoi tenter l'impossible? Ce que René avait vu, nulle plume n'oserait le dire.
Un fait seulement doit être noté, parce qu'il se rattachait à l'idée fixe de René.
Tandis que s'opérait, sous ses yeux, cette transformation redoutable, la chevelure noire, la splendide chevelure allait se détachant avec lenteur, comme un parchemin collé qui se racornirait au feu.
Il y eut d'abord une sorte de fissure faisant le tour du front et se relevant aux tempes. La peau desséchée grinçait, laissant à découvert un crâne affreux…
René voulait fuir, mais son corps était de plomb.
Il voulait crier; sa gorge n'avait plus de voix.
Elle se leva,—Lila,—faut-il encore la nommer ainsi? Ses jambes, sonores comme celles d'un squelette, se choquèrent et produisirent ce bruit qui fige le sang dans les veines.
La chevelure tenait encore au sommet du crâne.
Elle s'approcha du foyer. La chevelure y tomba et rendit une noire fumée.
René ne vit plus rien, sinon une forme inerte, couchée en travers du tapis qui était devant l'âtre.
Une voix qui sortait on ne sait d'où, de partout, de nulle part, dit dans un cri d'agonie:
—Yanusza au secours!
La vieille femme qui parlait latin parut. Elle vint jusqu'au lit, ricanant et murmurant des mots incompréhensibles.
En passant, elle poussa du pied la masse couchée qui sonna le sec.
La vieille femme se pencha au-dessus de René et lui tâta brutalement le coeur.
—Pourquoi n'a-t-elle pas tué celui-là? dit-elle.
Au contact de ces doigts rudes et froids, René fit un effort désespéré pour recouvrer l'usage de ses muscles; mais il resta paralysé.
La vieille femme ôta le couvert sans se presser.
Puis elle étendit la nappe sur le parquet et fit glisser en grondant la masse qui craquait jusqu'au centre de la toile, dont elle noua les quatre bouts.
Cela forma un paquet, bruyant comme un sac qu'on remplirait de jouets d'ivoire.
Elle le jeta sur ses épaules et se retira, courbée sous le fardeau.
L'avant-dernier bruit que René entendit fut celui du pêne forçant la serrure; le dernier, le grincement de deux solides verrous que l'on fermait au dehors.
Quand René s'éveilla enfin, car il s'éveilla, il avait la tête lourde et toutes les articulations endolories, comme il arrive parfois après un grand excès de table.
Le soir précédent, pourtant, il n'avait rien mangé; tout au plus avait-il vidé deux fois ce fameux verre de Bohème content l'ambroisie hongroise: le vin de Tokai.
Sa première pensée fut pour Angèle, et il eut comme une grande joie qui imprégna tout son être en sentant qu'il l'aimait autant qu'autrefois.
Sa seconde pensée fut pour Lila, et il ressentit, pendant le quart d'une minute, ce voluptueux affaissement qui avait été le commencement de son sommeil.
Mais au travers de ces vagues délices, un frisson vint qui glaça la moelle de ses os:
Le souvenir de son rêve…
Etait-ce un rêve?
Comment expliquer autrement que par un rêve la folie noire de ces confuses aventures?
Et pourtant il était là, dans ce lit.
Où avait fui Lila?
A la lueur vacillante de la lampe, il consulta sa montre qui était sur la table de nuit. Sa montre marquait onze heures.
Il la crut arrêtée. Il l'approcha de son oreille; elle marchait…
Onze heures! Il était bien sûr d'avoir entendu les douze coups de minuit, au moment où finissait le récit de Lila.
Il était donc onze heures du matin!
Mais alors, ces ténèbres qui l'environnaient?…
Etait-il donc vraiment dans le sombre pays de l'impossible?
Il sauta hors du lit. Ses habits étaient là, épars et jetés sur le plancher. Il ne se souvenait point de les avoir ôtés.
Comme il commençait sa toilette, son regard tomba sur la raie lumineuse qui passait sous la porte. Il eut froid, et ses yeux firent vitement le tour de la chambre, cherchant une fenêtre.
La chambre n'avait point de fenêtre.
Pour la première fois, l'idée de captivité naquit en lui.
Mais c'était si invraisemblable! en plein Paris!
Il eut honte de lui-même et sourit avec mépris en disant:
—C'est la suite du rêve!
Il s'habilla, ne voulant plus voir cette raie lumineuse qui mentait, ne voulant point entendre ces bruits du dehors, ne voulant ni comprendre, ni penser, ni raisonner.
Il y a des choses extravagantes auxquelles on ne peut pas croire.
Quand il fut habillé, il essaya, mais en vain, d'ouvrir la porte. Une sueur glacée baigna ses tempes.
Il appela. Dans cette chambre, la voix assourdie semblait frapper les parois et retomber étouffée.
Personne ne lui répondit.
Il monta sur la table et décrocha la lampe où l'huile allait manquer.
Il chercha une issue.—La chambre n'avait point d'issue.
Comme il revenait vers le foyer, un objet frappa sa vue; un lambeau de peau parcheminée a laquelle adhéraient des cheveux noire à demi brûlés.
Il s'affaissa lui-même sur le parquet, le coeur étreint par une terreur extravagante et pensant:
—La vampire!… Mon rêve serait-il une vérité?
La lampe jeta une grande lueur et éclaira au-dessus de la cheminée un écusson, timbré de la couronne comtale, autour duquel courait la devise: In vita mors, in mors vita.
Puis la lampe s'éteignit.
René appuya ses deux mains contre son coeur révolté.
Ses oreilles tintaient ce mot:
—La vampire! la vampire!
Et comme il cherchait des objections dans sa raison aux abois, se disant: «Aurait-elle osé me raconter, elle-même sa propre histoire?» sa mémoire lui répondit:
—C'est la loi! Elle a obéi à la loi de son infernale existence en me racontant sa propre histoire!
Il poussa un horrible cri, et, sautant sur ses pieds, il se rua contre la porte avec folie. La porte était solide comme un mur.
Pendant une heure il s'épuisa en vains efforts. Quand il tomba enfin, brisé, il lui sembla qu'une lèvre humide et glacée s'appuyait sur sa bouche, et il perdit le sentiment, comme le clocher de Saint-Louis-en-l'Ile carillonnait l'Angelus de midi.
XIII
LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL
Deux jours après, c'est-à-dire le 3 mars de cette même année 1804, tout Paris restait en grand émoi par rapport à la conspiration Moreau-Pichegru-Cadoudal, qui avait été, disait-on, si près de réussir. Le secrétaire général de la préfecture de police reçut avis, vers la tombée de la nuit, qu'un homme insistait pour parler en secret à M. Dubois. Moreau et Pichegru étaient sous les verrous, mais Georges Cadoudal demeurait libre, et toutes les mesures prises pour découvrir sa retraite avaient échoué.
Le citoyen Dubois, qui devait être comte d'empire, tenait la préfecture de police depuis le 18 brumaire; il avait fait de son mieux dans les affaires du Théâtre-Français et du Carousel, néanmoins le premier consul avait de lui une idée assez médiocre et ne le regardait point comme un sorcier, au contraire.
Il y avait, en ce temps-là, plus de polices encore que nous ne l'avons dit, et la police, de M. le préfet était très sévèrement contrôlée: d'abord par la police générale du grand juge Régnier, ensuite par la police du château, menée par Bourienne, et la police militaire, à qui l'on donnait pour chef Anne-Jean-Marie-René Savary, duc de Rovigo, enfin par la contre-police de Fouché, qui, rentré dans la vie privée et habitant tour à tour son château de Pont-Carré ou son hôtel de la rue du Bac, avait toujours l'oeil à toutes les serrures.
M. Dubois était persuadé que de l'issue de l'affaire Cadoudal dépendaient son influence ultérieure et sa fortune.
C'était alors un homme de quarante-huit ans, bien tourné, bien couvert, assez beau de visage, mais dont la physionomie vulgaire ne promettait pas beaucoup plus que le personnage n'était capable de tenir.
L'avis dont nous avons parlé lui fut transmis au moment où il mettait ses gants pour sortir et ne l'empêcha point d'aller à ses petites affaires.
Il avait pour secrétaire général un vieux brave homme moisi dans les bureaux et qu'il avait choisi moins fort que lui pour son agrément propre. Le citoyen Berthellemot, fruit trop mûr de la réaction directoriale, avait des prétentions considérables, de très belles traditions bureaucratiques, un culte profond pour la routine et quelque teinture d'érudition.
Il désirait la place du citoyen préfet, qui souhaitait la charge du citoyen grand juge.
C'était un homme grand et sec, d'une propreté remarquable, d'un formalisme fatigant, bavard à l'excès, vétilleux et orgueilleux comme tous les inutiles. Il avait passé la cinquantaine, à son amer regret.
M. Berthellemot était seul dans son vaste bureau, donnant sur la rue du Harlay-du-Palais, quand l'inspecteur divisionnaire Despaux vint lui annoncer la venue d'un étranger qui insistait pour parler à M. le préfet de police.
—Quel homme est-ce? demanda le secrétaire général.
—Un grand gaillard demi-chauve, à cheveux grisonnants, l'air grave et résolu de ceux dont la jeunesse ne s'est point passée à garder leurs mains dans leurs poches. J'ai vaguement l'idée d'avoir rencontré cette figure-là quelque part; dans le quartier du Palais ou aux environs de la cathédrale.
—Monsieur Despaux, dit le secrétaire général sévèrement, un employé de la police ne doit pas avoir de vagues idées. Il sait ou ne sait pas.
—Alors, monsieur, je ne sais pas.
Le secrétaire général le regarda de travers, mais Despaux était beaucoup plus fort que son chef, et soutint cette oeillade sans broncher.
M. de Talleyrand disait qu'il faut aller jusqu'en Angleterre pour trouver des chefs plus forts que leurs commis.
C'était une bien mauvaise langue.
—Vous plaît-il de le recevoir? demanda M. Despaux. Le secrétaire général hésita.
—Attendez, monsieur l'inspecteur, attendez! répliqua-t-il. Comme vous y allez! on voit bien qu'aucune responsabilité ne pèse sur vous. Moi, je vois plus loin que le bout de mon nez, monsieur!
Despaux s'inclina froidement. Berthellemot continua.
—Nous traversons une méchante passe, savez-vous cela? Les septembriseurs s'agitent dans l'ombre, et la faction babouviste a le diable au corps, tout simplement.
—Ce sont les anciens amis de M. le préfet dit Despaux tranquillement, et de M. le secrétaire général.
—Vous vous trompez, monsieur! prononça solennellement Berthellemot, j'ai toujours partagé les sentiments du premier consul… et nous songeons à épurer nos bureaux, M. le préfet et moi.
Despaux se prit à sourire.
—Si M. le préfet voulait m'accorder un congé, dit-il, temporaire ou définitif, j'ai une invitation du secrétaire de M. Fouché qui fait de belles parties de pêche, là-bas, à Pont-Carré… Je vous enverrais une bourriche de truites, monsieur Berthellemot.
Le secrétaire général fronça le sourcil et chiffonna une lettre qu'il tenait à la main. Il était tout à fait en colère.
—Petite parole, monsieur l'inspecteur! gronda-t-il entre ses dents serrées, je possède les bonnes grâces du premier consul… je viens d'arrêter l'homme le plus dangereux de ce siècle… quand je dis moi, je parle de M. le préfet.
—Cadoudal? l'interrompit Despaux, toujours souriant.
—Pichegru!… Je suis parvenu à étouffer le bruit scandaleux qui se faisait autour des mesures prétendues liberticides que Napoléon Bonaparte prend pour le salut de l'Etat… J'y suis parvenu, monsieur!… quand je dis moi… vous entendez… Et certes, nous avons eu raison de démolir autrefois la Bastille… Mais la Conciergerie est debout, monsieur l'inspecteur!… Et si un homme comme vous, qui sait beaucoup trop de choses, méditait une honteuse désertion… car je vous le dis, monsieur, si vous l'ignorez, le premier consul se défie de son ministre de la police… et il a ses raisons pour cela!
—Pas possible! fit Despaux. Ce bon citoyen Fouché!…
—Le mot citoyen est rayé de la langue officielle, je vous prie de vous en souvenir, monsieur Despaux! Et je ne serais pas éloigné, mon cher inspecteur, si je suis content de vous… et en souvenir des relations toujours excellentes que nous avons eues ensemble, je ne serais pas éloigné de songer sérieusement à votre avancement… Quand je dis moi, il est bien entendu qu'il s'agit de mon chef, M. le préfet.
L'inspecteur divisionnaire se tut et sourit.
—Monsieur le secrétaire général veut-il bien recevoir notre homme qui attend? demanda-t-il.
—Ah! ah! il attend… je l'avais oublié… Je pense que je ne suis pas au service du premier venu, monsieur Despaux… Si je vous chargeais spécialement de l'interroger?
—Il refuserait de me répondre.
—Il l'a annoncé?
—Très nettement.
—Votre avis personnel, monsieur Despaux, est-il que je le doive recevoir, en l'absence de M. le préfet!
—Monsieur le secrétaire général, répliqua l'inspecteur, je ne me permets guère de donner des conseils à mes chef, mais dans les circonstances où nous sommes…
—Ce sont de diaboliques circonstances, monsieur.
—Il se pourrait que les révélations de cet inconnu…
—Alors il va me faire des révélations?
—Tout porte à le croire… et si elles ont trait au complot… Vous savez que nous ne sommes pas plus avancés que le premier jour.
—Monsieur, l'interrompit Berthellemot, ma ligne de conduite, et quand je dis ma ligne, c'est celle de M. le préfet… notre ligne de conduite est toujours réglée d'avance, indépendamment de l'opinion de celui-ci ou de celui-là. De grands événements se préparent, de très grands événements. J'en sais plus long que je ne vous en veux dire, croyez-le bien… La France a besoin d'un maître: je n'ai jamais varié sur ce point. Qui vivra verra. Aussitôt que vous m'avez parlé de cet homme, j'ai nourri l'intention formelle de le recevoir. S'il a de mauvais desseins contre ma personne, mon devoir est de risquer ma vie… et quand je dis ma vie… Mais n'importe, pour le service de Sa Majesté…
—Sa Majesté! répéta Despaux sans trop d'étonnement.
—Ai-je dit Sa Majesté?… C'est la preuve du respect profond que je porte au premier consul… Soyez prudent monsieur l'inspecteur… peut-être le hasard vous a-t-il permis aujourd'hui d'élever vos regards beaucoup au-dessus de votre sphère… Veuillez placer deux agents en observation… et faites entrer l'homme qui vient me parler de Georges Cadoudal.
Le secrétaire général repoussa son siège et se mit sur ses pieds. D'un geste solennel il congédia Despaux, qui voulait protester contre ses dernières paroles.
L'instant d'après, on entendit de lourdes bottes marcher dans une chambre voisine. C'étaient les deux agents qui prenaient leur poste d'observation.
Puis l'huissier de service introduisit le mystérieux inconnu par la porte du fond.
M. Berthellemot était debout. Il toisa le nouvel arrivant de la tête aux pieds avec ce regard prétendu profond des comédiens qui jouent M. de Sartines ou M. de la Reynie, aux théâtres de mélodrames.
Notez que ce regard seul suffirait pour mettre immédiatement le plus vulgaire coquin sur ses gardes.
J'affirme sur l'honneur que M. de la Reynie, qui était un homme de grand mérite, ni même ce bon M. de Sartines, qui n'en avait pas beaucoup plus que M. Berthellemot, ne firent jamais usage de ce regard compromettant.
Ce regard a pourtant grand succès au théâtre. Un comédien qui se respecte n'en choisit jamais d'autre quand il a occasion de se déguiser en lieutenant de police.
Ce regard ne sembla produire aucune impression quelconque sur le singulier personnage qui entrait et qui se retourna paisiblement pour remercier l'huissier de sa complaisance.
M. Berthellemot croisa ses bras sur sa poitrine.
L'inconnu le salua avec une politesse pleine de bonhomie.
—Approchez, dit M. Berthellemot.
L'inconnu obéit.
La description de M. l'inspecteur divisionnaire Despaux avait du bon. L'homme était «un gaillard». Du moins, il avait dû l'être. C'était maintenant un ancien gaillard, et selon toute apparence, à voir les rides de son front et la couleur de son poil, ce ne pouvait plus être qu'un gaillard démissionnaire.
Il était vêtu de noir, très proprement et très pauvrement. Il nous souvient d'avoir employé des expressions identiques pour peindre le costume du «papa Sévérin,» la première fois que nous le rencontrâmes, sur son banc de bois, aux Tuileries.
Il était grand, il semblait fort; ses traits vigoureusement accentués, mais calmes et bons, portaient la trace de plus d'un ravage, soit qu'il eût lutté contre des passions désordonnées, soit qu'il eût seulement livré l'éternelle bataille de l'homme contre son malheur.
Quand il eut fait les deux tiers du chemin qui séparait la porte de la table de travail, il salua décemment et dit:
—C'est à M. le préfet que je souhaitais avoir l'honneur de parler.
—Impossible, répondit Berthellemot solennellement. D'ailleurs M. le préfet et moi, c'est tout un.
—Alors, dit le bonhomme, faute de merles… Je voua remercie tout de même de m'avoir accordé audience.
Berthellemot s'assit et fourra sa main sons son frac; puis croisant ses jambes l'une sur l'autre, il prit un couteau à papier qu'il examina avec beaucoup d'attention.
—Mon brave, répliqua-t-il en affectant un air de distraction, j'espère que vous vous en rendrez digne.
L'étranger mit sa main, une main robuste et très blanche, sur le dossier d'une chaise.
Comme un certain étonnement vint se peindre dans la prunelle du secrétaire général, l'inconnu dit avec simplicité:
—J'ai couru aujourd'hui beaucoup dans Paris, monsieur l'employé, et je n'ai pas les moyens de courir en voiture.
Il s'assit.
Mais ne croyez pas qu'il y eût dans ce fait la moindre effronterie.
L'inconnu, tout en s'asseyant, garda son ait décent et courtois.
M. Berthellemot se demanda si c'était un homme d'importance, mal habillé, ou tout simplement un pauvre hère péchant par l'ignorance du respect profond qui lui était dû, a lui, M. Berthellemot, alter ego de M. Dubois.
Il était lynx par profession, mais myope de nature, il eut beau aiguiser le propre regard de M. de Sartines qu'il avait retrouvé dans les cartons, il ne put résoudre cette alternative.
—Mon ami, dit-il, pour cette fois, je tolère une familiarité qui n'est pas dans mes habitudes à l'égard des agents.
—Je ne suis pas un agent, monsieur l'employé, répondit l'étranger, et je vous remercie de votre complaisance. Je vous reconnais bien, maintenant que je vous regarde. Au temps où il y avait des clubs, vous parliez haut et bien d'égalité, de fraternité, etc. Cela vous a réussi et je vous en félicite. Pendant que vous prêchiez, moi, je pratiquais, ce qui rapporta moins. Depuis que vous avez fermé les clubs où vous n'aviez plus rien à faire, je garde mes anciennes habitudes, bien plus anciennes que les clubs; je continue de parler franc à mes inférieurs, à mes égaux et à mes supérieurs aussi.
L'humilité n'est pas généralement le défaut des tribuns parvenus. A cette époque du consulat, on ne voyait dans Paris que petits Brutus, devenus enragés patriciens: comme s'il était vrai de dire que la haine de l'aristocratie est souvent tout uniment le désir immodéré de tuer l'aristocrate pour se fourrer dans sa peau.
M. Berthellemot appartenait énergiquement à cette catégorie de bourgeois conquérants qui poussent à la roue des révolutions pour se faire une honnête aisance, et qui enrayent tout net, dès qu'ils ont quelque chose à perdre, adorant alors avec une franchise au-dessus de tout éloge ce qu'ils ont conspué, conspuant ce qu'il ont adoré.
Vous en connaissez tant comme cela, je dis tant et tant, qu'il est inutile d'insister.
—L'ami, fit-il avec dédain, je vous connais, moi aussi. Le bonheur constant qui accompagne mes mesures, habiles autant que salutaires, mécontente les ennemis du premier consul…
—Je suis dévoué au premier consul, l'interrompit l'étranger sans façon. Personnellement dévoué.
—Petite parole! Vous avez le verbe haut, l'ami! Prenez garde! je vous préviens qu'un homme comme moi n'est jamais au dépourvu. Je n'aurais qu'un mot à dire pour châtier sévèrement votre insolence!
Il frappa trois petits coups sur son bureau avec le couteau à papier qu'il tenait à la main.
Un coup de théâtre sur lequel il comptait évidemment beaucoup se produisit aussitôt. La porte latérale ouvrit ses deux battants tout grands, et deux hommes de mauvaise mine parurent debout sur le seuil.
L'étranger se mit à sourire en les regardant:
—Tiens! Laurent! dit-il doucement, et Charlevoy! Mes pauvres garçons, il n'y avait plus que moi dans tout le quartier pour ne pas y croire! vous en êtes donc?
Une expression d'embarras se répandit sur les traits des deux agents. Nous mentirions si nous prétendions qu'ils ressemblaient à des princes déguisés.
—Vous connaissez cet homme? demanda le secrétaire
—Quant à cela, oui, répliqua Laurent, comme tout le monde le connaît, monsieur Berthellemot.
—Qui est-il?
—Si M. le secrétaire général le lui avait demandé, murmura Charleroy, il le saurait déjà, car celui-là ne se cache pas.
—Qui est-il? répéta M. Berthellemot en frappant du pied. De la main, l'étranger imposa silence aux deux agents, et se tournant vers le magistrat, il répondit avec une modestie si haute, qu'elle était presque de la majesté:
—Monsieur l'employé, je ne suis pas grand'chose; je suis Jean-Pierre Sévérin, successeur de mon père, gardien juré au caveau des montres et confrontations du tribunal de Paris.
XIV
LA LEÇON D'ARMES DU CITOYEN BONAPARTE
Il y a des noms qui font péripétie. Celui de Jean-Pierre Sévérin, gardien juré de la Morgue, ne parut pas produire sur le secrétaire général de la préfecture de police un effet extraordinaire.
—Petite parole! monsieur Sévérin, dit seulement Berthellemot, d'un ton qui n'était pas exempt de moquerie, j'ai affaire à un homme du gouvernement, à ce qu'il paraît… Retirez-vous, messieurs, mais restez à portée de voix.
Les deux agents disparurent derrière la porte refermée.
—Monsieur, reprit alors le secrétaire général, dont l'accent devint sévère, je ne vois pas bien où peut tendre la posture que vous avez prise près de moi. Je suis au lieu et place du préfet!
—Je n'ai pris aucune posture, répliqua Jean-Pierre. Voilà tantôt quarante cinq ans que je suis moi-même, et je ne prétends pas changer. Ce n'est pas moi qui ai égaré l'entretien.
—Brisons là, s'il vous plaît, monsieur le gardien de la Morgue, l'interrompit Berthellemot avec brusquerie. Notre temps est précieux.
—Le nôtre aussi, fit Jean-Pierre simplement.
—Que me voulez-vous?
—Je veux vous rendre un service et en solliciter un de vous.
—S'agit-il de la grande affaire?
—Je ne connais pas de plus grande affaire que celle dont il s'agit.
Le secrétaire général lâcha son couteau à papier, et le rouge lui monta au visage. Il fit ce rêve de s'approprier un renseignement d'État de première importance, pendant que son chef courait la prétentaine. Il se vit préfet de police.
—Que ne parliez-vous! s'écria-t-il d'une voix qui tremblait maintenant d'impatience. Vous serez récompensé richement, monsieur Sévérin! Vous fixerez vous-même la somme…
—Monsieur l'employé, je ne demande pas de récompense.
—Comme vous voudrez, monsieur Sévérin, comme vous voudrez…
Savez-vous où il se cache?
—Où il se cache? répéta le gardien de la Morgue. Vous voulez dire: Où on le cache?
Et comme le secrétaire général le regardait sans comprendre, il ajouta:
—Où on les cache, même, car ils sont deux: un jeune homme et une fille.
Berthellemot fronça le sourcil, puis il parut frappé d'une idée subite.
—Vous êtes plusieurs Sévérin? dit-il en ouvrant précipitamment un des tiroirs de son bureau.
—Ce n'est pas un nom très rare, répondit le gardien; mais de ma famille, je ne connais que mon fils et moi.
—Quel âge a votre fils?
—Dix ans.
Le secrétaire général lisait avec attention une pièce qu'il venait de prendre dans son tiroir.
—Avez-vous ouï parler, de près ou de loin, dit-il, d'un homme de votre nom… d'un Sévérin qui porte le sobriquet de Gâteloup?
—C'est moi-même, répondit le gardien.
H. Bertbellemot eut un court tressaillement, qu'il réprima aussitôt.
Le gardien continua:
—Je suis Sévérin, dit Gâteloup. Gâteloup était mon surnom de prévôt d'armes, dès avant la Révolution.
—Ah! ah! fit Berthellemot, qui se reprit à le considérer d'un air défiant, vous avez donc fait plus d'un métier, monsieur le gardien juré?
—J'ai fait beaucoup de métiers, monsieur l'employé.
—Et vous continuez peut-être à manger à plus d'un râtelier, monsieur
Gâteloup?
—Monsieur l'employé supérieur, rectifia le bonhomme avec docilité.
—Berthellemot poursuivit: Et vous continuez peut-être à manger à plus d'un râtelier, monsieur Gâteloup?
Ceci fut dit d'un ton pointu: le ton habile, le ton Sartines.
Jean-Pierre Sévérin tira de son gousset une montre-oignon de la plus vénérable rondeur et la consulta.
—Si monsieur l'employé supérieur voulait m'expédier… commença-t-il.
—N'ayez point d'inquiétude, l'interrompit Berthellemot, qui, en ce moment, avait une figure à gagner cent livres par mois dans n'importe quel théâtre en jouant les pères nobles comiques, soyez tranquille, monsieur le gardien juré! On va vous expédier, et de la bonne manière!
Il se renversa sur le dossier de son fauteuil et ajouta:
—Sévérin, dit Gâteloup, pensez-vous que le premier consul choisisse ses serviteurs au hasard? S'il m'a confié la mission importante de suppléer ou de compléter M. Dubois, c'est que son oeil perçant avait découvert en moi cette sûreté de vue, ce sang-froid, ce discernement que les annales de la police accordent seulement à quelques magistrats hors ligne. Vous avez en vain essayé de me tromper, je vous perce à jour: vous conspirez!
Jean-Pierre fixa sur lui son grand oeil bleu qui avait parfois le regard limpide de l'enfance.
—Ah bah! fit-il.
M. Berthellemot continua:
—Hier, à neuf heures et demie du soir, vous ayez été vu et reconnu tenant conférence avec le traître Georges Cadoudal, dans la rue de l'Ancienne-Comédie.
—Ah bah! répéta Jean-Pierre. Et si l'on a reconnu le traître Georges
Cadoudal, ajoutât-il, pourquoi ne l'a-t-on pas bel et bien coffré?
—Je vous mets au défi, prononça majestueusement M. Berthellemot, de sonder la profondeur de nos combinaisons!
Jean-Pierre n'écoutait plus.
—C'est pourtant vrai, dit-il, que j'étais hier au soir, à neuf heures et demie, au carrefour du Théâtre-Brûlé, ou de l'Odéon, si vous aimez mieux. Là, j'ai causé avec M. Morinière de l'affaire qui justement m'amène auprès de vous… Mais j'affirme ne pas connaître du tout le traître Georges Cadoudal.
—Ne cherchez pas d'inutiles subterfuges… commença Berthellemot.
Et comme Jean-Pierre fronçait très franchement ses gros sourcils, le secrétaire général ajouta:
—Je vous parle dans votre intérêt. Il ne faut jamais jouer au fin avec l'administration, surtout quand elle est représentée par un homme tel que moi, à qui rien n'échappe et qui lit couramment au fond des consciences. Vous autres, révélateurs, vous avez l'habitude de vous jeter dans les chemins de traverse pour doubler, pour tripler le prix d'un renseignement, C'est votre manière de marchander; je ne l'approuve pas.
Pendant qu'il reprenait haleine, Jean-Pierre lui dit d'un air mécontent:
—Avec cela que vous marchez droit, vous, monsieur l'employé supérieur! Tout à l'heure, vous m'accusiez de conspirer, a présent, vous me prenez pour une mouche!
H. Berthellemot ne perdit point son sourire d'imperturbable suffisance.
—Nous, c'est bien différent, répliqua-t-il, nous tâtons, nous allons à droite et à gauche, battant les buissons… chacun de ces buissons, bonhomme, peut cacher une machine infernale!
—Alors, dit Jean-Pierre, qui s'installa commodément sur sa chaise, battez les buissons, monsieur l'employé supérieur, et criez gare, quand vous trouverez la machine… Dès que vous aurez fini, nous causerons, si vous voulez.
Tous les hommes très fins ont un geste particulier, une moue, un tic, dans les moments d'embarras mental: Archimède à ces heures, sortait du bain tout nu et parcourait ainsi les rues de Syracuse: on ne souffrirait plus cela; Voltaire, plus frileux, se bornait à jeter sa tabatière en l'air et la rattrapait avec beaucoup d'adresse; Machiavel mangeait un petit morceau de sa lèvre; M. de Talleyrand s'amusait à retourner la longue peau de ses paupières sens dessus dessous.
M. Dubois, préfet de police, ne faisait rien de tout cela. A l'aide d'une grande habitude qu'il avait de cet exercice, il obtenait de chacune des articulations de ses doigts un petit claquement qui le divertissait lui-même et impatientait autrui.
Quand tout réussissait, il pouvait fournir, à trois par doigts trente petites explosions, mais les pouces n'en donnaient parfois que deux.
M. Berthellemot imitait son chef dans ce que son chef avait de bon. Quand le préfet n'était pas là, le secrétaire général obtenait parfois jusqu'à trente-six craquements et pensait à part lui: Je fais tout mieux que M. le préfet!…
Aujourd'hui, en désarticulant ses phalanges, M. Berthellemot se dit:
—Voilà un homme dangereux et profond comme un puits. Il faut le circonvenir, et je m'en charge! petite parole!
—Mon cher monsieur Sévérin, reprit-il avec une noble condescendance, vous n'êtes pas le premier venu. Vous avez reçu bonne éducation, cela se voit, et vous avez une façon de vous présenter très convenable. L'emploi que vous occupez, est médiocre…
—Je m'en contente, l'interrompit Gâteloup avec une sorte de rudesse.
—Fort bien… Nous disposons ici de certains fonds, destinés à récompenser le dévouement…
—Je n'ai pas besoin d'argent, l'interrompit encore Gâteloup.
Puis il ajouta, avec un sourire qui sentait en vérité son gentilhomme:
—Monsieur l'employé supérieur, vous battez des buissons où je ne suis pas.
—Morbleu! à la fin, s'écria Berthellemot, qu'est-ce que vous avez à me dire, mon brave?
—Ce n'est pas ma faute si M. l'employé supérieur ne le sait déjà, répliqua Jean Pierre. Je viens ici…
Mais le démon de l'interrogation reprenait M. Berthellemot:
—Permettez! fit-il d'un ton d'autorité. C'est à moi, je suppose, de conduire l'entretien. Ne nous égarons pas… Vous dites que le personnage suspect avec qui vous étiez rue de l'Ancienne-Comédie s'appelle Morinière…
—Et qu'il n'est pas suspect, intercala Jean-Pierre.
—Vous niez qu'il soit le même que Georges Cadoudal?
—Pour cela, de tout mon coeur!
—Alors, qui est-il?
—Un marchand de chevaux de Normandie.
—Ah! ah! de Normandie!… Je prends des notes, ne vous effrayez pas… Le fait est qu'il y a de nombreux maquignons en Normandie… Et pourquoi, s'il vous plaît, M. Séverin fréquentez-vous des maquignons?
—Parce que M. Morinière est dans le même cas que moi, répondit
Jean-Pierre.
—Prenez garde! s'écria M. Berthellemot; vous aggravez votre affaire.
Dans quel cas êtes-vous?
—Dans le cas d'un homme qui a perdu un enfant.
—Et vous venez à la préfecture?…
—Pour que M. le préfet m'aide à le retrouver, voilà tout.
Il y a des gens qui mettent deux paires de lunettes. An regard de M. de Sartines, dont il faisait généralement usage, M. Berthellemot joignit le regard de M. Lenoir. Feu Argus en avait encore davantage.
—Est-ce plausible? grommela-t-il. Je prends des notes… Ah! ah! le préfet serait bien embarrassé!
—Et si ce n'est pas votre état, monsieur l'employé supérieur, ajouta
Jean-Pierre, qui fit mine de se lever, j'irai ailleurs.
—Où donc irez-vous, mon garçon?
—Chez le premier consul, si vous voulez bien le permettre.
M. Berthellemot bondit sur son fauteuil.
—Chez le premier consul, répéta-t-il. Bonhomme, pensez-vous qu'on entre comme cela chez le premier consul?
—Moi, j'y entre, répondit Jean-Pierre simplement. Il faut donc me dire, par un oui ou par un non, et sans nous fâcher, si c'est votre métier d'aider les gens en peine.
La question ainsi posée déplut manifestement au secrétaire général, qui reprit son couteau à papier et l'aiguisa sur son genou.
—L'ami, dit-il entre ses dents, vous m'avez déjà pris beaucoup de mon temps, qui appartient à l'intérêt public. Si vous prétendiez jamais que je ne vous ai pas reçu avec bonté, vous seriez un audacieux calomniateur. Je ne fais pas un métier, sachez cela: j'ai un haut emploi, le plus important de tous les emplois, presque un sacerdoce! Je vous donnerais un démenti formel au cas où vous avanceriez que je vous ai refusé mon aide. Me blâmez-vous pour les précautions dont j'entoure la vie précieuse de notre maître? Expliquez-vous brièvement, clairement, catégoriquement. Pas d'ambages, pas de détours, pas de circonlocutions! Que réclamez-vous? Je vous écoute.
—Je viens, commença aussitôt Jean-Pierre, pour vous demander…
Mais M. Berthellemot l'interrompit d'un geste familier, qui formait avec la gravité un peu rogue de son maintien un contraste presque attendrissant.
—Attendez! attendez! fit-il comme si une idée subite eût traversé son cerveau. Je perdrais cela! Saisissons la chose au passage! Par quel hasard, mon cher monsieur Sévérin, avez-vous vos entrées chez le premier consul?… Il est bien entendu que, si c'est un secret, je n'insiste pas le moins du monde.
—Ce n'est pas un secret, répliqua Jean-Pierre. Il m'arriva une fois sous la Convention…
—Nous nous comprenons bien, mon cher monsieur Sévérin je ne vous force pas, au moins…
—Monsieur l'employé supérieur, interrompit Jean-Pierre à son tour, si ce n'était pas mon idée de vous répondre, vous auriez beau me forcer. Je ne dis jamais que ce que je veux.
—Un brave homme! s'écria le secrétaire général avec une admiration dont nous ne garantissons pas la sincérité, un vrai brave homme… allez!
—Sous la Convention, continua Jean-Pierre, vers la fin de la Convention, et, s'il faut préciser, je crois que c'était dans les premiers jours de vendémiaire, an IV,—le 23 ou le 24 septembre 1795,—un jeune homme en habit bourgeois, d'aspect maladif et pâle, vint dans ma salle d'armes…
—Quelle salle d'armes? demanda M. Berthellemot.
—J'étais marié depuis trois ans déjà, et j'avais mon petit garçon. Comme on n'avait plus besoin de chantres à Saint-Sulpice, dont les portes étaient fermées, je m'étais mis en tète de monter une petite académie dans une chambre, sur le derrière de l'hôtel ci-devant d'Aligre, rue Saint-Honoré. Mais ceux qui font aller les salles d'escrime étaient loin à ce moment-là, avec ceux qui vont à l'église, et je ne gagnais pas du pain.
—Pauvre monsieur Sévérin! ponctua Berthellemot, je ne peux pas vous exprimer à quel point votre récit m'intéresse?
—Ce jeune homme en habit bourgeois dont je vous parlais avait une tournure militaire…
—Je crois bien, mon cher monsieur Sévérin! comme César! comme
Alexandre le Grand! comme…
—Comme Napoléon Bonaparte, monsieur l'employé supérieur, on ne vous en passe pas; vous avez deviné que c'était lui.
Berthellemot fourra sa main droite dans son jabot et dit avec conviction:
—Petite parole, vous en verrez bien d'autres. Ce n'est pas au hasard que le premier consul choisit ceux qui doivent occuper certaines positions. Non, ce n'est pas au hasard!
—Donc, reprit Jean-Pierre Sévérin, le jeune Bonaparte, général de brigade en disponibilité, attaché, par je ne sais quel bout, au ministère de la guerre, grâce à la protection de M. de Pontécoulant, mécontent, fiévreux, tourmenté,—pauvre fourreau usé par une magnifique lame,—entrait tout uniment: dans la première salle d'armes venue, pour y chercher une fatigue physique qui apaise les nerfs et mate l'intelligence.
—Savez-vous que vous vous exprimez très bien, mon cher monsieur
Sévérin? dit le secrétaire général.
—Je ne l'avais jamais vu, continua Jean-Pierre, et même je n'avais jamais entendu prononcer son nom, mais je passe; pour être un peu sorcier.
Berthellemot recula son siège. Jean-Pierre reprit::
—Vous ne croyez pas aux sorciers, ni moi non plus… cependant, monsieur l'employé supérieur, il se passe à Paris, en ce moment, des choses bien étranges, et le motif de ma présence dans votre cabinet a trait à une aventure qui frise de bien près le surnaturel… Mais revenons au jeune Bonaparte. J'eus comme un choc en le voyant. Un brouillard lumineux tomba devant mon regard. Il sourit et prit un fleuret qu'il mit en garde de quarte d'une main novice et presque maladroite.
«—Est-ce vous qui êtes le citoyen Sévérin, dit Gâteloup! me demanda-t-il.
«—Oui, citoyen général,» répondis-je.
—Je ne me trompe pas, s'interrompit ici Jean-Pierre. Je l'appelai citoyen général, et je ne saurais expliquer pourquoi.
«—Capitaine, mon ami, rectifia-t-il. Et me trouvez-vous trop vieux pour mon grade?»
Le citoyen Bonaparte avait alors juste vingt-cinq ans, et n'en paraissait pas plus de vingt.
Je ne me souviens plus de ce que je répondis, j'éprouvais un grand trouble. Il poursuivit:
«—Antoine Dubois, mon médecin, m'a ordonné de faire de l'exercice; je ne sais pas me promener, c'est trop long, et je passerais vingt-quatre heures à cheval sans fatigue. Etes-vous homme à me rompre les os, à me courbaturer les muscles en vingt minutes de temps chaque jour?
«—Oui, citoyen général.
«—On vous dit capitaine… Et combien me prendrez-vous pour cela? je ne suis pas riche.»
Nous convînmes du prix, et il fallut commencer incontinent; car, dès ce temps-là, il n'aimait pas attendre.
Je ne le fatiguai pas, je le moulus si bel et si bien qu'il demanda grâce et tomba tout haletant sur ma banquette.
«—Parbleu! dit-il en riant et en essuyant ses cheveux plats qui ruisselaient de sueur sur son grand front, Mme de Beauharnais jetterait de jolis cris, si elle me voyait en un pareil état!»
J'étais muet et presque aussi las que lui, moi dont le bras est de fer et le jarret d'acier.
«—Çà! mon maître, dit-il en se levant tout à coup, j'ai perdu plus de vingt minutes. Que je vous paye, et à demain!»
Il plongea précipitamment dans son gousset sa main longue et fine, mais il la retira vide: il avait oublié ou perdu sa bourse.
«—Me voilà bien! fit-il en rougissant légèrement, je me suis donné ici une fausse qualité, et je vais être obligé de vous demander crédit!
«—Général, répliquai-je, vous n'avez trompé personne.
«—C'est vrai… Vous me connaissiez?
«—Non, sur mon honneur!…
«—Alors, comment savez-vous!…
«—Je ne sais rien.»
Il fronça le sourcil.
«—Sire…» continuai-je.
—Sire! s'écria le secrétaire général, qui écoutait avec une avide attention. Parole jolie! vous l'appelâtes sire, mon cher monsieur Gâteloup!
—Monsieur l'employé, s'interrompit Jean-Pierre, je vous dis les choses comme elles furent. Je vous ai promis de raconter, non point d'expliquer. Le citoyen Bonaparte fit comme vous: il répéta ce mot: sire! Et il recula de plusieurs pas, disant:
«—L'ami, je suis un républicain!»
Moi, je poursuivis, parlant comme les pythonisses antiques, avec un esprit qui n'était pas à moi:
«—Sire, je suis un républicain, moi aussi, je l'étais avant vous, je le serai après vous. Ne craignez pas que je réclame jamais des intérêts trop lourds pour le crédit que je fais aujourd'hui à Votre Majesté!»
—Vous dites cela? murmura Berthellemot, avant le 13 vendémiaire!
C'est curieux, petite parole, c'est extrêmement curieux!
—Pas longtemps auparavant… c'était le 4 ou le 5.
—Et que répondit l'empereur?… je veux dire le premier consul… je veux dire le citoyen Bonaparte.
—Le citoyen Bonaparte me regarda fixement. La pâleur de sa joue creuse et amaigrie était devenue plus mate.