«—Ami Gâteloup, me dit-il, d'ordinaire je n'aime ni les illuminés ni les fous… mais vous ayez l'air d'une bonne âme, et vous m'avez courbaturé comme il faut… A demain.» Et il partit.
—Et il revint? demanda Berthellemot.
—Non… jamais.
—Comment! jamais?
—Il n'eut pas le temps… Sa courbature n'était pas encore guérie quand le 13 vendémiaire arriva. A l'affaire devant Saint-Roch, il commandait l'artillerie. Il y eut là bien du sang répandu: du sang français. Le jeune général de brigade était nommé général de division par le Directoire: il n'avait plus besoin de la protection de M. de Pontécoulant… Je le suivais de loin; j'allais où l'on parlait de lui, et bientôt on parla de lui partout… Comment dire cela? Il m'inspirait une épouvante où il y avait de la haine et de l'amour…
L'année suivante, il épousa cette Mme de Beauharnais «qui aurait poussé de jolis cris,» si elle l'avait vu en l'état où je l'avais mis à ma salle d'armes;—puis il partit, général en chef de l'armée d'Italie.
—Et vous ne l'aviez pas revu? interrogea le secrétaire général, qui oubliait de jouer sa comédie, tant la curiosité le tenait.
—Je ne l'avais pas revu, répondit Jean-Pierre.
—Dois-je conclure qu'il est encore votre débiteur?
—Non pas! Il m'a payé.
—Généreusement?
—Honnêtement.
—Que vous a-t-il donné?
—Le prix de mon cachet était d'un écu de six livres. Il m'a donné un écu de six livres.
Le secrétaire général enfla ses joues et souffla comme Eole en faisant craquer ses doigts.
—Pas possible! parole mignonne, pas possible!
—Ce qui n'était pas possible, prononça lentement Jean-Pierre Sévérin, dont la belle tête se redressa comme malgré lui, c'était de me donner davantage.
—Parce que? fit Berthellemot naïvement.
—Je vous l'ai dit, monsieur l'employé supérieur, répondit Jean-Pierre: j'étais républicain avant le général Bonaparte; je suis républicain, maintenant que le premier consul ne l'est plus guère; je resterai républicain quand l'empereur ne le sera plus du tout.
XV
LA RUE DE LA LANTERNE
Le secrétaire général de la préfecture rapprocha son siège et prit un air qu'il voulait rendre tout à fait charmant.
—Alors, dit-il, cher monsieur Sévérin, nous allons quelquefois rendre notre petite visite à notre ancien élève, sans façon?
—Quelquefois, répondit Jean-Pierre, pas souvent.
—Et nous ne demandons jamais rien?
—Si fait… je demande toujours quelque chose.
—On ne nous refuse pas?
—On ne m'a pas encore refusé…
—Et pourtant, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, ma dernière requête était de six mille louis…
—Malepeste! six mille louis! il y a bien des cachets de six livres, là dedans, mon cher monsieur Sévérin!
—Quand vous passerez au Marché-Neuf, monsieur l'employé, regardez la petite maison qu'on y bâtit…
—La nouvelle Morgue! s'écria Berthellemot. Parbleu! je la connais de reste! on n'a pas voulu suivre nos plans…
—C'est qu'ils n'étaient pas conformes aux miens, plaça modestement
Jean-Pierre.
—Bon! bon! bon! fit par trois fois le secrétaire général. Je suis, en vérité, bien enchanté d'avoir fait votre connaissance. Nous sommes voisins, mon cher monsieur Sévérin… quand vous aurez besoin de moi, ne vous gênez pas, je vous présenterai à M. le préfet.
—Voilà plus d'une heure et demie, monsieur l'employé, l'interrompit doucement Jean-Pierre, que vous savez que j'ai besoin de vous.
—C'est accordé, mon voisin, c'est accordé… ne vous inquiétez pas… accordé, parole jolie! accordé!
—Qu'est-ce qui est accordé?
—Tout… et n'importe quoi… nous voilà comme les deux doigts de la main… ah! ah! miséricorde! ce ne sont pas les républicains comme vous que nous craignons… Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré un homme dont la conversation m'ait plus vivement intéressé… Mais qu'avons-nous besoin d'écouteurs aux portes, dites? Laurent! Charlevoy! Ici, mes drôles!
La porte latérale s'ouvrit aussitôt, montrant les deux agents le chapeau à la main.
—Allez voir au cabaret si nous y sommes, citoyens, leur dit Berthellemot; et en passant prévenez M. Despaux que je le mettrai demain à la disposition de ce bon M. Séverin… pour une affaire très sérieuse, très pressée, et qui regarde un ami dévoué du gouvernement consulaire.
—M'est-il permis de vous interrompre, monsieur l'employé? demanda
Jean-Pierre.
—Comment donc, mon cher voisin!… Attendez, vous autres!
—Je voulais vous faire observer simplement, dit Jean-Pierre, que ce n'est pas demain, mais ce soir même que je réclamerai votre concours.
—Vous entendez, Laurent! vous entendez, Charlevoy! Prévenez M.
Despaux qu'il ne quitte pas la préfecture, et vous-mêmes restez aux
environs… Il y aura un service de nuit, s'il le faut… Allez!…
Petite parole! il y a des gens pour qui on ne saurait trop faire.
—Voyez-vous, bon ami et voisin, reprit Berthellemot quand les deux agents eurent disparu, tout ici est ordonné, huilé, graissé comme une mécanique en bon état. Le premier consul sait bien que je suis l'âme de la maison; il aurait désiré m'élever à des fonctions plus en rapport avec mes capacités, mais je fais si grand besoin à cet excellent M. Dubois. D'un autre côté, je me suis attaché à cette pauvre bonne ville de Paris, dont je suis le tuteur et le surveillant… l'espiègle qu'elle est me donne bien quelque fil à retordre, mais c'est égal, j'ai un faible pour elle… Ah ça! maintenant que nous voilà seuls, causons… Quand vous verrez le premier consul, j'espère que vous lui direz avec quel empressement je me suis mis à votre disposition…
—Puis-je vous expliquer mon affaire, monsieur l'employé?
—Oui, certes, oui, répondit Berthellemot. Je vous appartiens des pieds à la tête. Seulement, vous savez, pas de détails inutiles; ne nous noyons pas dans le bavardage! le bavardage est ma bête noire. En deux mots, je me charge d'expliquer le cas le plus difficile, et c'est ce qui fait ma force… Prenez votre temps! recueillez-vous. C'est qu'il est comme cela! j'entends le premier consul! Il a dû être vivement frappé de cette bizarrerie: un homme qui lui dit Sire et Votre Majesté, en pleine Convention!… Et savez-vous? souvent des personnes placées dans des positions… originales prennent plus d'influence sur lui que les plus importants fonctionnaires… Je suis tout oreilles, mon cher monsieur Sévérin.
—Monsieur l'employé supérieur, commença Jean-Pierre, quoique je n'aie aucunement le désir de vous raconter ma propre histoire, il faut que vous sachiez que je me suis marié un peu sur le tard.
—Et comment va madame? interrogea bonnement M. Berthellemot.
—Assez bien, merci. Quand je l'ai épousée, en 1789…
—Grand souvenir! piqua le secrétaire général.
—Elle avait, poursuivit Jean-Pierre, un enfant d'adoption, une petite fille…
—Voulez-vous que je prenne des notes? l'interrompit Berthellemot avec pétulance.
—Il n'est pas nécessaire.
—Attendez, cela vaut toujours mieux. Ma mémoire est si chargée!… et pendant que nous sommes ici de bonne amitié tous deux, mon cher voisin et collègue… car enfin, nous sommes également salariés par l'Etat… laissez-moi vous dire une chose qui va bien vous étonner: je ne ressemble pas du tout au premier consul!
Jean-Pierre ne fut pas aussi surpris que M. Berthellemot l'espérait.
—Je ne lui ressemble pas, poursuivit celui-ci, en ce sens que, moi, je crois un peu à toutes ces machines-là… Je ne suis pas superstitieux… Allons donc!… hors l'Etre suprême que nous avons admis parce qu'il n'est pas gênant, je me moque de toutes les religions, au fond… Mais, voyez-vous, il est incontestable que certaines diableries existent. J'avais une vieille tante qui avait un chat noir… Ne riez pas, ce chat était étonnant? Et je vous défierais d'expliquer philosophiquement le soin qu'il prenait de se cacher au plus profond de la cave quand on était treize à table… Savez-vous l'anecdote de M. Bourtibourg? Elle est curieuse. M. Bourtibourg avait perdu sa femme d'une sueur rentrée. C'était un homme économe et rangé, qui entretenait sa cuisinière pour ne pas se déranger à courir le guilledou. Désapprouvez-vous cela? les avis sont partagés. Moi, je trouve que le mieux est de n'avoir point d'attache et d'aller au jour le jour. Un soir qu'il faisait son cent de piquet avec le vicaire de Saint-Merry… j'entends l'ancien vicaire, car il avait épousé la femme du citoyen Lancelot, marchand de bas et chaussons à la Barillerie… Ils avaient divorcé, les Lancelot, s'entend… Et Lancelot faisait la cour, en ce temps-là, à la cousine de M. Fouché, qui n'achetait pas encore des terres d'émigré… Eh bien! on entendit marcher dans le corridor, où il n'y avait personne, comme de juste, et Mathieu Luneau, le brigadier de la garde de Paris, qui se portait comme père et mère, mourut subitement dans la huitaine. Je puis vous certifier cela: j'avais pris des notes… Du reste, les historiens de l'antiquité sont pleins de faits semblables: la veille de Philippes, la veille d'Actium… Vous savez tout cela aussi bien que moi, car vous devez être un homme instruit, monsieur Sévérin: je me trompe rarement dans mes appréciations…
—Le temps passe… voulut dire Jean-Pierre, qui avait déjà consulté sa grosse montre deux ou trois fois.
—Permettez! je ne parle jamais au hasard. C'était pour arriver à vous dire qu'en ce moment même et en pleine ville de Paris, il se passe un fait capital… Croyez-vous aux vampires, vous, mon voisin?
—Oui, répondit Jean-Pierre sans hésiter.
—Ah bas! fit M. Berthellemot en se frottant les mains, en auriez-vous vu?
—J'ai fait mieux qu'en voir, répliqua le gardien de la Morgue en baissant la voix cette fois, j'en ai eu.
—Comment! voua en avez eu! C'est un sujet qui excite tout particulièrement ma curiosité. Expliquez-vous, je vous en prie, et ne vous formalisez point si je prends quelques notes.
—Monsieur l'employé supérieur, prononça Jean-Pierre lentement, chaque homme a quelque point sur lequel précisément il ne lui plaît pas de s'expliquer. Si j'étais interrogé en justice, je répondrais selon ma conscience.
—Très-bien, monsieur Sévérin, très-bien… Vous croyez au vampires, cela me suffit pour le moment… Je voulais vous dire qu'à l'heure où nous sommes, cent mille personnes, à Paris, sont persuadés qu'un être de cette espèce rôde dans les nuits de la capitale du monde civilisé.
—Je venais vous parler de cela, monsieur l'employé, l'interrompit
Jean-Pierre, et si vous le voulez bien…
—Pardon! encore un mot! un simple mot… Croiriez-vous que nous en sommes encore à l'état d'ignorance la plus complète sur la matière, malgré les savants ouvrages publiés en Allemagne. Moi, je lis tout, sans nuire à mes occupations officielles. Voilà où mon organisation est véritablement étonnante! Nos badauds appellent l'être en question la vampire, comme s'il n'était pas bien connu que la femelle du vampire est l'oupire ou succube, appelée aussi goule au moyen âge… J'ai jusqu'à présent onze plaintes… sept jeunes gens disparus et quatre jeunes filles… Mais je vous ferai observer, et ce sont les propres termes de mon rapport à M. le préfet, qu'il n'y a besoin pour cela ni de goule, ni de succube, ni d'oupire. Paris est un monstre qui dévore les enfants.
—A dater de l'heure présente, monsieur l'employé, dit Jean-Pierre qui se leva, vous avez treize plaintes, puisque je vous en apporte deux: une en mon nom personnel, une au nom de mon compère et compagnon, le citoyen Morinière, marchand de chevaux, que vous avez pris pour Georges Cadoudal.
Berthellemot se toucha le front vivement.
-Je savais bien que j'avais quelque chose à vous demander! s'écria-t-il. On devrait prendre des notes. Eprouvez-vous quelque répugnance à me dire depuis combien de temps vous connaissez ce M. Morinière?
—Aucune. Je l'ai vu pour la première fois il y a deux ans, Il venait à ma salle pour maigrir. C'est une bonne lame.
—Est-ce l'habitude, parmi les marchands de chevaux, de connaître et de pratiquer l'escrime?
—Pas précisément, monsieur l'employé, mais la meilleure épée de
Paris, après moi, qui suis un ancien chantre de paroisse, est François
Maniquet, le boulanger des hospices… le métier n'y fait rien.
—Et vous n'avez jamais cessé de voir ce citoyen Morinière depuis deux ans?
—Au contraire, je l'avais perdu de vue. Son commerce ne lui permet point de séjourner longtemps à Paris.
Berthellemot cligna de l'oeil et se gratta le bout du nez. Aucun détail n'est superflu quand il s'agit de ces personnages historiques.
—Ce vantard de Fouché, grommela-t-il, battrait la campagne et irait chercher midi à quatorze heures; M. Dubois resterait empêtré… moi, je tombe droit sur la piste comme un limier bien exercé.
—Mon cher monsieur Sévérin, reprit-il tout haut, en quelles circonstances avez-vous retrouvé M. Morinière, votre compère et compagnon?
—A la Morgue.
—Récemment?
—Hier matin… Il venait là, bien triste et tout tremblant, pour s'assurer que le corps de son fils n'était point posé dans le caveau.
—Mais, sarpebleu! s'écria Berthellemot, je ne connais pas de fils adulte à Georges Cadoudal! Parole!
Jean-Pierre ne répondit pas.
Berthellemot reprit:
—Me voilà tout à vous pour notre petite affaire de la jeune fille enlevée. Vous ne sauriez croire, mon voisin, combien cet ordre d'idées m'intéresse et fait travailler mon ardente imagination. Si Paris possède une goule, il faut que je la trouve, que je l'examine, que je la décrive… Vous savez que ces personnes ont des lèvres qui les trahissent… Que j'aie seulement un petit bout de trace, et j'arriverai tout net à l'antre, à la caverne, à la tombe où s'abrite le monstre… C'est la partie agréable de la profession, voyez-vous; cela délasse des travaux sérieux. Faites votre rapport à votre aise, soyez véridique et précis. Je vais prendre des notes.
—Monsieur l'employé, demanda Jean-Pierre avant de se rasseoir, puis-je espérer que je ne serai plus interrompu?
—Je ne pense pas, mon voisin, repartit Berthellemot d'un air un peu piqué, avoir abusé de la parole. Mon défaut est d'être trop taciturne et trop réservé. Allez, je suis muet comme une roche.
Jean-Pierre Sévérin reprit son siège et commença ainsi:
—L'établissement nouveau du Marché Neuf, dont je dois être le greffier concierge, est presque achevé et nécessite déjà de ma part une surveillance fort assujettissante. On expose encore à l'ancien caveau, mais sous quelques jours on fera l'étrenne de la Morgue… et c'est une chose étonnante; je songe à cela depuis bien des semaines. Je me demande malgré moi: qui viendra là le premier? Certes, c'est une maison à laquelle on ne peut pas porter bonheur, mais enfin, il y a des présages. Qui viendra là le premier! un malfaiteur? un joueur? un buveur? un mari trompé? une jeune fille déçue? le résultat d'une infortune ou le produit d'un crime?
Nous demeurons à deux pas du Châtelet, au coin de la petite rue de la Lanterne. J'aime ma femme comme le désespéré peut chérir la consolation, le condamné la miséricorde. A une triste époque de ma vie où je croyais mon coeur mort, j'allai chercher ma femme tout au fond d'une agonie de douleurs, et mon coeur fut ressuscité.
Notre logis est tout étroit; nous y sommes les uns contre les autres; mon fils grandit pâle et faible. Nous n'avons pas assez d'espace ni d'air, mais nous nous trouvons bien ainsi; il nous plaît de nous serrer dans ce coin où nos âmes se touchent.
Il y a chez nous trois chambres: la mienne, où dort mon fils, celle où ma femme s'occupe de son ménage; nous y mangeons, et c'est là que le poêle s'allume l'hiver; celle enfin où Angèle brodait en chantant avec sa jolie voix si douce.
Celle-là n'a guère que quelques pieds carrés, mais elle est tout au coin de la rue, et il y vient un peu de soleil.
Le rosier qui est sur la fenêtre d'Angèle a donné hier une fleur.
C'est la première. Elle ne l'a pas vue… La verra-t-elle?
De l'autre côté de la rue se dresse une maison meilleure que la nôtre et moins vieille. On y loue au mois des chambres aux jeunes clercs et à ceux qui font leur apprentissage pour entrer dans la judicature.
Voilà un peu plus d'un an, il n'y avait pas quinze jours que ma femme et moi nous nous étions dit: Angèle est maintenant une jeune fille, un étudiant vint loger dans la maison d'en face. On lui donna une chambre au troisième étage, une belle chambre, en vérité, à deux fenêtres, et aussi large à elle toute seule que notre logis entier.
C'était un beau jeune homme, qui portait de longs cheveux blonds bouclés. Il avait l'air timide et doux. Il suivait les cours de l'école de droit.
J'ai su cela plus tard, car je ne prends pas grand souci des choses de notre voisinage. Ma femme le sut avant moi, et Angèle avant ma femme.
Le jeune homme avait nom Kervoz ou de Kervoz, car voilà qu'on recommence à s'appeler comme autrefois. Il était le fils d'un gentilhomme breton, mort avec M. de Sombreuil, à la pointe de Quiberon…
M. Berthellemot prit une note et dit:
—Mauvaise race!
—Comme je n'ai jamais changé d'idée, répliqua Jean-Pierre, je n'insulte point ceux qui ne changent pas. Le temps à venir pardonnera le sang répandu plutôt que l'injure. Que Dieu soutienne les hommes qui vivent par leur foi, et donne l'éternelle paix aux hommes qui moururent pour leur foi.
Je ne veux pas vous dire que notre fillette était jolie et gaie, et heureuse et pure. Quoique mon fils soit à nous deux, je ne sais pas si je l'aimais plus tendrement qu'Angèle qui n'appartient, par les liens du sang, qu'à ma pauvre chère femme. Quand elle venait, le matin, offrir son front souriant à mes lèvres, je me sentais le coeur léger et je remerciais Dieu qui gardait à notre humble maison ce cher et adoré trésor.
Nous l'aimions trop. Vous avez deviné l'histoire, et je ne vous la raconterai pas au long. La rue est étroite. Les regards et les sourires allèrent aisément d'une croisée à l'autre, puis l'on causa; on aurait presque pu se toucher la main.
Un soir que je rentrais tard, pour avoir assisté à une enquête médicale, au Châtelet, je crus rêver. Il y avait au-dessus de ma tête, dans la rue de la Lanterne, un objet suspendu. C'était au commencement du dernier hiver, par une nuit sans lune; le ciel était couvert, l'obscurité profonde.
Au premier aspect, il me sembla voir un réverbère éteint, balancé dans les airs à une place qui n'était point la sienne.
La corde qui le soutenait était attachée d'un côté à la fenêtre du jeune étudiant, de l'autre à la croisée d'Angèle.
—Voyez-vous cela! murmura le secrétaire général. Il y a des quantités d'anges pareils. Je prends des notes.
—Moi, poursuivit Jean-Pierre, je ne devinai pas tout de suite, tant j'étais sûr de ma fillette.
—Le bon billet que vous aviez là, mon voisin! ricana Berthellemot.
Jean-Pierre était pâle comme un mort. Le secrétaire général reprit:
—Ne vous fâchez pas! Personne ne déplore plus que moi l'immoralité profonde que les moeurs du Directoire ont inoculée à la France, notre patrie. Je comparerais volontiers le Directoire à la Régence, pour le relâchement des moeurs. Il faut du temps pour guérir cette lèpre, mais nous sommes là, mon voisin…
—Vous y étiez, en effet, monsieur le préfet, l'interrompit Jean-Pierre, ou du moins vous y vîntes, car vous sortiez du Veau qui tette avec une dame.
—Chut! fit le secrétaire général, rougissant et souriant. Certaines gens attachent je ne sais quelle gloriole imbécile à ces faiblesses; nous ne sommes pas de bronze, mon cher monsieur Sévérin. Etait-ce la présidente ou la petite Duvernoy? La voilà lancée, savez-vous, à l'Opéra! Elle me doit une belle chandelle!
—Je ne sais pas si c'était la petite Duvernoy ou la présidente, répondit Jean-Pierre. Je ne connais ni l'une ni l'autre. Je sais que votre passage détourna mon attention un instant: quand je relevai les yeux, il n'y avait plus rien au-dessus de ma tête.
—Le réverbère avait accompli sa traversée? s'écria le secrétaire général. Vous avez beau dire, c'est drôle. Avec cela, M. Picard ferait une très jolie petite comédie.
Jean-Pierre restait rêveur.
—J'ai pris des notes, poursuivit Berthellemot. Est-ce que c'est fini?
—Non, répondit le greffier-concierge; c'est à peine commencé. Je montais notre pauvre escalier d'un pas chancelant. J'avais le coeur serré et la cervelle en feu. Arrivé dans ma chambre, j'ouvris mon secrétaire pour y prendre une paire de pistolets…
—Ah! diable! mon voisin, vous aviez enfin deviné?
—J'en renouvelai les amorces, et, sans éveiller ma femme, j'allai frapper à la chambre d'Angèle.
XVI
LES TROIS ALLEMANDS
Dans la chambre de ma pauvre petite Angèle, continua Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, on ne me répondit point d'abord, mais la porte était si mince que j'entendis le bruit de deux respirations oppressées.
«—Sauvez-vous! dit la voix de la fillette épouvantée, sauvez-vous bien vite!
«—Restez! ordonnai-je sans élever la voix. Si vous essayez de traverser la rue de, nouveau, je vais ouvrir ma fenêtre et vous loger deux balles dans la tête.»
Angèle dit, et sa voix avait cessé de trembler:
«C'est le père! il faut ouvrir.»
L'instant d'après, j'entrais, mes pistolets à la main, dans la chambrette, éclairée par une bougie.
Angèle me regarda en face. Elle ne savait pas regarder autrement. Elle était très pâle, mais elle n'avait pas honte…
—Parole! voulut interrompre M. Berthellemot.
—Vous n'êtes pas juge de cela! prononça Jean-Pierre avec un calme plein d'autorité. C'est sur autre chose que je suis venu prendre vos avis… Le jeune homme était debout au fond de la chambre, la taille droite, la tête haute.
Sur la table auprès de lui, il y avait un livre d'heures et un crucifix.
—Tiens! tiens! fit le secrétaire général. Est-ce qu'ils disaient la messe?
—Je restai un instant immobile à les regarder, car j'étais ému jusqu'au fond de l'âme, et les paroles ne me venaient point.
C'étaient deux belles, deux nobles créatures: elle ardente et à demi révoltée, lui fier et résigné.
«Que faisiez-vous là?» demandai-je.
Pour le coup le secrétaire général éclata de rire.
Jean-Pierre ne se fâcha pas.
—Votre métier durcit le coeur, monsieur l'employé, dit-il seulement.
Puis il poursuivit:
—Les questions prêtent à rire ou à trembler selon les circonstances où elles sont prononcées. Personne ici n'était en humeur de plaisanter.
Et pourtant, la réponse d'Angèle vous semblera plus plaisante encore que ma question. Elle répliqua en me regardant dans les yeux:
«Père, nous étions en train de nous marier.»
—A la bonne heure! s'écria Berthellemot, qui fit craquer tous ses doigts. Petite parole! je prends des notes.
—Nous sommes religieux à la maison, continua Jean-Pierre, quoique j'eusse la renommée d'un mécréant, quand je chantais vêpres à Saint-Sulpice. Ma femme pense à Dieu souvent, comme tous les grands, comme tous les bons coeurs. Il ne faut pas croire qu'un républicain,—et je l'étais avant la république, moi, monsieur le préfet,—soit forcé d'être impie. Notre petite Angèle nous faisait la prière chaque matin et chaque soir… De son côté, le jeune M. de Kervoz venait d'un pays où l'idée chrétienne est profondément enracinée. Ce n'est pas un dévot, mais c'est un croyant…
—Et un chouan! murmura Berthellemot.
Jean-Pierre s'arrêta pour l'interroger d'un regard fixe et perçant.
—Et un chouan, répéta-t-il, je ne dis pas non. Si c'est votre police qui l'a fait disparaître, je vous prie de m'en aviser franchement. Cela mettra un terme à une portion de mes recherches et rendra l'autre moitié plus facile.
Berthellemot haussa les épaules et répondit:
—Nous chassons un plus gros gibier, mon voisin.
—Alors, reprit Jean-Pierre Sévérin, j'accepte pour véritable que vous n'avez contribué en rien à la disparition de René de Kervoz, et je continue.
Ma pauvre petite Angèle m'avait donc dit: «Père, nous sommes en train de nous marier.» René de Kervoz fit un pas vers moi et ajouta: «J'ai des pistolets comme vous; mais si vous m'attaquez, je ne me défendrai pas. Vous avez droit: je me suis introduit nuitamment chez vous comme un malfaiteur. Vous devez croire que j'ai volé l'honneur de votre fille.»
Je le regardais attentivement, et j'admirais la noble beauté de son visage.
Angèle dit:
«—René, le père ne vous tuera pas. Il sait bien que je mourrais avec vous.
«—Ne menacez pas votre père!» prononça tout bas le jeune Kervoz, qui se mit entre elle et moi en croisant ses bras sur sa poitrine.
—Vous ne me connaissez pas, monsieur l'employé, s'interrompit ici Jean-Pierre, et il faut bien que je me montre à vous comme Dieu m'a fait. J'avais envie de l'embrasser; car j'aime de passion tout ce qui est brave et fier.
—Et d'ailleurs, glissa Berthellemot, ce René de Kervoz, tout chouan qu'il est, a des terres en basse Bretagne, et ne faisait pas un trop mauvais parti pour une grisette de Paris… Ne froncez pas le sourcil, mon voisin, je ne vous blâme pas: vous êtes père de famille.
—Je suis Sévérin, dit Gâteloup, repartit rudement l'ancien maître d'armes, et j'ai passé ma vie à mettre le talon sur vos petites convenances et vos petits calculs. Par la sarrabugoy! comme ils juraient autrefois, quand j'étais l'ami de tant de marquis et de tant de comtesses, j'avais dix mille écus de rentes rien que dans mon gosier, citoyen préfet, et les landes de la basse Bretagne tiendraient dans le coin de mon oeil. J'avais envie de l'embrasser, cet enfant-là, parce qu'il me plaisait, voilà tout… et ne m'interrompez plus si vous voulez savoir le reste!
Berthellemot eut un sourire bonhomme en répondant:
—La, la, mon voisin, calmons-nous! Je prends des notes. Vous ne tuâtes personne, je suppose!
—Non, je fus témoin du mariage.
—Ils se marièrent donc, les tourtereaux?
—Provisoirement, sans prêtre ni maire, devant le crucifix… Et je reçus la parole d'honneur de René, qui fit serment de ne plus danser sur la corde roide au travers de la rue jusqu'au moment où le maire et le prêtre y auraient passé.
—Autre bon billet, mon voisin!
—Il a tenu loyalement sa promesse… trop loyalement.
—Ah! peste! C'est une autre façon de se parjurer.
Les doigts de Jean-Pierre pressèrent son front où il y avait des rides profondes.
—Ma femme et moi, dit-il d'un ton presque fanfaron et qui essayait de braver la raillerie, nous fûmes parrain et marraine quand l'enfant vint…
—Petite parole! s'écria Berthellemot avec une explosion d'hilarité. Je savais bien que c'était chose faite! Était-ce un chouanet ou une chouanette?
—Monsieur l'employé supérieur, vous me payerez vos plaisanteries en retrouvant mes enfants, n'est-ce pas? demanda Jean-Pierre, qui lui saisit le bras avec une violence froide.
—Mon voisin!… fit Berthellemot, pris d'une vague frayeur.
Mais Jean-Pierre souriait déjà.
—C'était un petit ange, dit-il, et nous la nommâmes Angèle, comme sa mère… Mon Dieu, oui, vous l'avez très bien compris, le mal était fait. La nuit où j'entrai dans la chambrette d'Angèle avec mes pistolets, René était là pour accomplir ou promettre une réparation. Tout cela nous fut expliqué, car je n'ai point de secret pour ma femme, et ma femme ne sut pas être plus sévère que moi. Nous acceptâmes toutes les promesses de René de Kervoz; nous reconnûmes la sincérité des explications qu'il nous donna. Il ne pouvait pas se marier maintenant; le mariage fut remis à plus tard, et nous formâmes une famille.
C'était une belle et douce chose que de les voir s'aimer, ce fier jeune homme, cette chère, cette tendre jeune fille. Oh! je ne vous empêche plus de rire. Il y a là, dans mon coeur, assez de souvenirs délicieux et profonds pour combattre tous les sarcasmes de l'univers!
Ils étaient là, le soir, entre nous. Je ne sais pas si ma pauvre femme n'aimait pas autant son René que son Angèle.
Il me semble que je les vois, les mains unies, les sourires confondus, lui soucieux parce qu'Angèle était bien pâle, malgré sa souffrance, heureuse d'être ainsi adorée.
Puis Angèle refleurit; elle fut belle autrement et bien plus belle avec son enfant dans ses bras…
Ici, M. Berthellemot consulta sa montre à son tour, une montre élégante et riche.
—Heureusement que j'avais un peu congé ce soir, murmura-t-il. Vous n'êtes pas bref, mon voisin.
—Je le serai désormais, monsieur l'employé, répliqua Jean-Pierre en changeant de ton du tout au tout. Aussi bien, je plaide une cause gagnée; votre excellent coeur est ému, cela se voit!
—Certes, certes… balbutia le secrétaire général.
—Je passe par-dessus les détails et j'arrive à la catastrophe. Voilà un mois, à peu près, notre petit ange avait six semaines, et sa jeune mère, heureuse, lui donnait le sein, René vint nous annoncer un soir que rien ne s'opposait plus à l'accomplissement de sa promesse, et Dieu sait que le cher garçon était plus joyeux que nous.
Il n'y a pas beaucoup d'argent à la maison, et René, pour le moment n'est pas riche. Cependant il fut convenu que la noce serait magnifique. Une fois en notre vie, ma pauvre femme et moi nous eûmes des idées de luxe et de folie. Ce grand jour du mariage d'Angèle, c'était la fête de notre bonheurs à tous.
Elle fut fixée à trente jours de date, cette chère fête, qui ne devait point être célébrée.
Angèle et René devaient être mariés après-demain.
Nous nous mîmes à travailler aux préparatifs dès ce soir-là, et ce soir-là, comme si le ciel nous prodiguait tous les bons présages, notre petit ange eut son premier sourire.
Quinze jours se passèrent. Une fois, à l'heure du repas, René ne parut point.
Quand il arriva, longtemps après l'heure, il était soucieux et pâle.
Le lendemain, son absence fut plus longue.
Le surlendemain, Angèle manqua aussi au souper de famille. La petite fille se prit à souffrir et à maigrir: le lait de sa mère, qui naguère la faisait si fraîche, s'échauffa, puis tarit. Nous fûmes obligés de prendre une nourrice.
Que se passait-il?
J'interrogeai notre Angèle; sa mère l'interrogea; tout fut inutile.
Notre Angèle n'avait rien, disait-elle.
Jusqu'au dernier moment elle refusa de nous répondre, et nous n'avons pas eu son secret.
Il en fut de même de René. René donnait à ses absences des motifs plausibles et expliquait sa tristesse soudaine par de mauvaises nouvelles arrivées de Bretagne.
Angèle était si changée que nous avions peine à la reconnaître. Nous la surprenions sans cesse avec de grosses larmes dans les yeux.
Et cependant le jour du mariage approchait.
Voilà trois fois vingt-quatre heures que René de Kervoz n'a point couché dans son lit.
Il a visité, le 28 du mois de février, l'église de Saint-Louis-en-l'Ile, où il a rencontré une femme. Angèle l'avait suivi, j'avais suivi Angèle. Ce soir-là on m'a rapporté Angèle mourante; elle a refusé de répondre à mes questions.
Le lendemain, toute faible qu'elle était, elle s'échappa de chez nous, après avoir embrassé sa petite fille en pleurant.
René n'est pas revenu, et nous n'avons pas revu notre Angèle.
Jean-Pierre Sévérin se tut.
Pendant la dernière partie de son récit, faite d'une voix nette et brève, quoique profondément triste, le secrétaire général s'était montré très attentif.
—J'ai pris des notes, dit-il quand son interlocuteur garda enfin le silence. La série de mes devoirs comprend les petites choses comme les grandes, et je suis tout particulièrement doué de la faculté d'embrasser dix sujets à la fois. Bien plus, j'en saisis les connexités avec une étonnante précision. Votre affaire, qui semble au premier aspect si vulgaire, mon cher voisin, en croise une autre, laquelle touche au salut de l'Etat. Voilà mon appréciation.
—Prenez garde.! commença Jean-Pierre. Ne vous égarez pas.
—Je ne m'égare jamais! l'interrompit Berthellemot avec majesté. Il s'agit d'un double suicide.
Le greffier-concierge de la Morgue secoua la tête lentement.
—En fait de suicide, prononça-t-il tout bas, personne ne peut être plus compétent que moi. De mes deux enfants, il n'y en avait qu'un seul pour avoir des raisons d'en finir avec la vie.
—René de Kervoz?
—Non… Notre fille Angèle.
—Alors vous ne m'avez pas tout dit?
Jean-Pierre hésita avant de répondre.
—Monsieur l'employé, murmura-t-il enfin, l'être mystérieux qui défraye en ce moment les veillées parisiennes, LA VAMPIRE, n'est ni goule, ni succube, ni oupire…
—La connaîtriez-vous? s'écria vivement Berthellemot.
—Je l'ai vue deux fois.
Le secrétaire général ressaisit précipitamment son papier et sa mine de plomb.
—Ce n'est pas de sang que la Vampire est avide, poursuivit
Jean-Pierre. Ce qu'elle veut, c'est de l'or.
—Expliquez-vous, mon voisin! expliquez-vous!
—Je vous ai dit, monsieur l'employé, que l'idée nous était venue de battre monnaie pour ces chères épousailles d'Angèle et de René. J'avais rouvert ma salle d'armes, et dès que ma porte de maître d'escrime s'entre-bâille seulement, les élèves abondent incontinent. Il en vint beaucoup. Parmi eux se trouvaient trois jeunes Allemands de la Souabe, le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koënig, dont le père possède les grandes mines d'albâtre de Würtz, dans la forêt Noire. Tous ces gens du Wurtemberg sont comme leur roi: ils aiment la France et le premier consul. A l'exception des camarades du Comment…
—Comment? répéta le secrétaire général.
—C'est le nom du code de compagnonnage de l'Université de Tubingen, où les Maisons moussues, les Renards d'or et les Vieilles Tours ont un peu le diable au corps.
—Ah ça! ah ça! fit Berthellemot, quelle langue parlez-vous là, mon voisin? Je prends des notes. Petite parole! M. le préfet n'y verra que du feu.
—Je parle la langue de ces bons Germains, qui jouent éternellement trois ou quatre lugubres farces: la farce du duel, la farce des conspirations, la farce du suicide, et cette farce où Brutus parle tant, si haut et si longtemps de tuer César, que César finit par entendre et claquemure Brutus dans un cul de basse-fosse. Un jour que nous aurons le temps, je vous conterai l'histoire de la Burschenschaft et de Tugenbaud, que vous paraissez ignorer…
—Comment cela s'écrit-il, mon cher monsieur Séverin? demanda le secrétaire général, et pensez-vous réellement qu'ils aient été pour quelque chose dans la machine infernale?
—La postérité le saura, répliqua Jean-Pierre avec une gravité ironique, à moins toutefois que le temps ne puisse soulever ce mystère. Mais revenons à nos trois jeunes Allemands de la Souabe, le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koënig, qui n'appartenaient nullement à la ligue de la Vertu et n'avaient aucun méchant dessein.
Le comte Wenzel était riche, le baron de Ramberg était très riche, Franz Koënig compte par millions: ce laitage solide, l'albâtre, étant fort à la mode depuis quelque temps.
Le comte Wenzel avait de l'esprit, le baron de Ramberg avait beaucoup d'esprit, Franz Koënig a de l'esprit comme un démon.
—Vous parlez toujours des deux premiers au passé, mon voisin, fit observer le secrétaire général. Est-ce qu'ils sont morts?
—Dieu seul le sait, prononça tout bas Jean-Pierre. Vous allez voir. J'ai rarement rencontré trois plus beaux cavaliers, surtout le marchand d'albâtre: une figure délicate et fine sur on corps d'athlète, des cheveux blonds à faire envie à une femme.
Du reste, tous les trois braves, aventureux et cherchant franchement le plaisir.
Le comte Wenzel repartit le premier pour l'Allemagne; ce fut rapide comme une fantaisie. Le baron de Ramberg le suivit à courte distance, et, chose véritablement singulière chez des gens de cette sorte, tous les deux s'en allaient en restant mes débiteurs.
Toute idée fixe change le caractère. J'ai passé ma vie à négliger mes intérêts; mais je voulais de l'argent pour notre fils de famille: je n'aurais pas fait grâce d'un écu à mon meilleur ami.
J'écrivis au comte d'abord, pour lui et pour le baron. Point de réponse.
J'écrivis ensuite au baron, le priant d'aviser le comte, même silence.
Notez bien que je les connaissais pour les plus honnêtes, pour les plus généreux jeunes gens de la terre.
Je les aimais. Je fus pris d'inquiétude. J'adressai une lettre à notre chargé d'affaires français à Stuttgard, M. Aulagnier, qui est mon ancien élève pour le solfège.—J'ai des amis un peu partout.—M. Aulagnier me répondit que non seulement le comte Wenzel et le baron de Ramberg n'étaient point de retour à Stuttgard, mais que leurs familles commençaient à prendre frayeur.
On n'avait point de leurs nouvelles depuis certain jour où le comte avait écrit pour demander l'envoi d'une somme de cent mille florins de banque, destinée à former sa dot, car il se mariait à Paris, disait-il, et entrait dans une famille considérable.
Aventure identiquement pareille pour le baron de Ramberg, qui, seulement, au lieu de cent mille florins de banque, en avait demandé deux cent mille.
Le double envoi avait eu lieu.
Et ce qui épouvantait les amis de mes deux élèves, c'est que le comte Wenzel et le baron de Ramberg devaient épouser la même femme: la comtesse Marcian Gregoryi.
—La comtesse Marcian Gregoryi! répéta M. Berthellemot.
Jean-Pierre attendit un instant pour voir s'il ajouterait quelque chose.
—Ce nom vous est connu? demanda-t-il enfin?
—Il ne m'est pas inconnu, répondit le secrétaire général, de cet accent à la fois craintif et hostile que prennent le gens de bureau pour parler de ce qui concerne leurs chefs.
—M. le préfet a dû le prononcer devant moi… Je prends des notes.
Jean-Pierre attendit encore. Ce fut tout.
Berthellemot reprit:
—Cette affaire-là n'est pas venue dans les bureaux. On ne nous a rien envoyé de l'ambassade de Wurtemberg.
—C'est qu'on n'a rien reçu, répliqua Jean-Pierre. Je sors de l'ambassade. Les messages ont dû être interceptés.
Berthellemot eut son sourire administratif.
—Cela supposerait des ramifications tellement puissantes… commença-t-il.
—Cela supposerait, l'interrompit Jean-Pierre Sévérin froidement, l'infidélité d'un employé des postes… et la chose s'est vue.
—Quelquefois, avoua le secrétaire général, qui ne perdit point son sourire.
Entre administrations, la charité se pratique assez bien.
—D'ailleurs, reprit Jean-Pierre, je ne prétends point que cette entreprise mystérieuse et sanglante à qui la terreur publique commence à donner pour raison sociale ce nom: La Vampire, n'ait pas de très puissantes ramifications.
—Mais cela existe-t-il? s'écria Berthellemot, qui se leva et parcourut la chambre d'un pas agité. Un homme dans ma position se perd en doutant parfois, parfois en se montrant trop crédule!… l'habileté consiste…
—Pardon, monsieur l'employé supérieur, dit Jean-Pierre Je suis le fils d'un pauvre homme, qui pensait beaucoup et qui parlait peu. Voulez-vous savoir comment mon père jugeait l'habileté? Mon père disait: Va droit ton chemin, tu ne tomberas jamais dans les fossés qui sont à droite et à gauche de la route… Et moi, qui suis un vieux prévôt, j'ajoute: L'épée à la main, tiens-toi droit et tire droit? chaque feinte ouvre un trou par où la mort passe… Il ne s'agit pas ici de savoir où est votre intérêt, mais où est votre devoir.
La promenade du secrétaire général s'arrêta court.
—Mon voisin, dit-il, vous parlez comme un livre. Continuez, je vous prie.
—Je dois vous dire, monsieur l'employé, poursuivit en effet Jean-Pierre, que j'ai revu M. le baron de Ramberg, après son prétendu départ pour l'Allemagne, au milieu de circonstances singulières et dans cette église de Saint-Louis-en-l'Ile où mes deux enfants ont disparu pour moi… Ramberg était avec la comtesse Marcian Gregoryi… et je crois qu'il partait pour un voyage bien autrement long que celui d'Allemagne.
—Accusez-vous cette comtesse? demanda Berthellemot.
—Que Dieu assiste ceux que j'accuserai, répliqua Jean-Pierre. Voici donc deux de nos Allemands écartés; restait le marchand d'albâtre, le millionnaire Franz Koënig, héritier des carrières de Würtz. Celui-là n'est ni baron ni comte, mais je ne connais pas beaucoup de malins, Français ou non, capables de jouer sa partie, quand il s'agit de traiter une affaire. Dans le plaisir il est de feu, dans le négoce il est de marbre.
Celui-là a duré plus longtemps que les autres, quoiqu'il fût évident pour moi, depuis plusieurs jours déjà, qu'un élément nouveau était entré dans sa vie.
Je devinais autour de lui les pièges mystérieux où ses deux compagnons sont peut-être tombés.
Et je le surveillais bien plus étroitement, hélas! que je ne veillais sur mes pauvres chers enfants, René et Angèle.
Franz Koënig est encore venu à ma salle d'armes aujourd'hui. Il n'y viendra pas demain.
—Parce que?… murmura le secrétaire général, qui tressaillit en se rasseyant.
—Parce que, comme les autres, il a réalisé une forte somme, et que le moment est venu de le dépouiller.
—Vous auriez fait un remarquable agent, dit Berthellemot je prends des notes.
—Quand je m'occupe de police, répliqua Jean-Pierre, c'est pour mon compte. Cela m'est arrivé plus d'une fois en ma vie, et je me suis assis dans le cabinet de Thiroux de Crosne, le lieutenant de police qui succéda à M. Lenoir, comme je comptais m'asseoir, aujourd'hui dans le cabinet de M. le préfet Dubois.
Sévérin, dit Gâteloup, faisait ici allusion à la bizarre aventure qui est le sujet de notre précédent récit: la Chambre des Amours. On se souvient du rôle important que, sous son nom de Gâteloup, chantre à Saint-Sulpice et prévôt d'armes, il joua dans ce drame.
—Il n'y a pas besoin de nombreuses escouades, continua-t-il, pour relever une piste et pour mener une chasse. J'avais à venger la blessure qui empoisonna ma jeunesse, et j'avais à sauvegarder des enfants que j'aimais. J'étais jeune, hardi, avisé, quoique j'eusse le défaut de chercher parfois au fond de la bouteille l'oubli d'un cuisant chagrin… Maintenant je suis presque un vieillard, et c'est pour cela que je viens demander de l'aide.
Pas beaucoup d'aide: un homme ou deux que je choisirai moi-même. Cela n'affaiblira pas votre armée, monsieur l'employé, et cela me suffira.
Franz Koënig n'avait pas besoin d'écrire à Stuttgard pour toucher la forte somme dont je vous ai parlé: il possédait un crédit illimité sur la maison Mannheim et C°. A deux heures cette après midi, il a quitté ma salle; à trois heures il sortait de la maison Mannheim et chargeait dans sa voiture deux cent cinquante mille thalers de Prusse en bons de la caisse royale de Berlin.
Voilà pourquoi, monsieur, je n'ai point employé le passé en prononçant le nom de Franz Koënig, comme je l'avais fait en parlant du comte Wenzel et du baron de Ramberg. C'est que le premier n'a peut-être pas encore eu le temps d'être tué, tandis que certainement les deux autres sont morts.
XVIII
UNE NUIT SUR LA SEINE
Après ces paroles, Jean-Pierre Sévérin resta un instant silencieux. Le secrétaire général jouait activement avec son couteau à papier, et réfléchissait en faisant de temps en temps craquer les jointures de ses doigts.
—Il faudrait être double, dit-il enfin, et triple et quadruple aussi pour accomplir seulement la moitié de la besogne qui est à ma charge, car dieu sait à quoi sert M. le préfet. Je ne mange pas, je ne dors pas, je ne cause pas, et cependant les vingt-quatre heures de la journée sont loin de me suffire. Le premier consul a ce remarquable coup d'oeil des souverains qui choisissent et démêlent les hommes utiles au milieu de la foule. Je ne me vante pas, ce serait superflu, puisque tout le monde connaît les services que j'ai rendus à ma patrie… Le premier consul, à l'heure où je parle, doit avoir les yeux sur moi. Mon cher monsieur Sévérin, je serais porté par vocation à m'occuper sérieusement de votre affaire et je ne vous cache pas que si je m'en occupais, elle serait coulée à fond en une journée… Mais le salut de l'État dépend de moi, et il serait coupable d'abandonner des intérêts si graves pour un objet de simple curiosité…
Ce que je voudrais voir, s'interrompit-il, c'est si les lèvres de ces sortes de personnages ont vraiment un aspect spécial. On dit qu'elles sont à vif et perpétuellement humides de sang… J'ai pris des notes dans le temps… Et il m'est arrivé de causer avec Fog-Bog, le pitre anglais, qui se nourrissait de viande crue. Il mangeait du chien non sans plaisir; mais ce n'était pas un vampire, car il mourut d'un coup de porte-voix que lui donna son maître, sans malice, et jamais il n'est revenu sucer le sang des jeunes personnes… À quoi pensez-vous, mon cher monsieur Sévérin?
—A la comtesse Marcian Gregoryi, répondit Jean-Pierre.
—N'avez-vous pas dit que vous l'aviez vue?
—Je l'ai vue.
—Parlez-moi de ses lèvres. Je vais prendre des notes. Les lèvres de ces personnes ont un aspect spécial.
—Ses lèvres sont pures et belles, prononça lentement le gardien juré: elles sembleraient un peu pâle sur un autre visage, mais elle vont bien à l'adorable blancheur de son teint…
—Très bien, continuez. La pâleur est un signe.
—Il y a des femmes de marbre; c'est une femme d'albâtre…
—Alors, ce brave Wurtembergeois, M. Franz Koënig, a pu la prendre pour un de ses produits.
M. le secrétaire général fut sincèrement content de cette plaisanterie et se laissa aller à un rire débonnaire, après avoir fait craquer toutes les articulations de ses dix doigts.
Jean-Pierre ne riait pas.
—Et ses yeux? demanda M. Berthellemot. Les yeux présentent aussi un caractère particulier, chez ces personnes.
—Elle a des yeux d'un bleu sombre, répliqua le gardien juré, sous l'arc net et hardi de ses sourcils, noirs comme le jais; ses cheveux sont noirs aussi, noirs étrangement, avec ces reflets de bronze qu'on voit dans l'eau profonde, quand elle mire un ciel de tempête. Et l'opposition est si violente entre le grand jour de ce teint et la nuit de cette chevelure, que le regard en reste blessé.
—Cela doit être laid, assurément, mon voisin?
—C'est splendide! Tout ce que le monde contient de beau passe à Paris au moins une fois. J'ai vu, sans quitter Paris, les merveilleuses courtisanes des dernières fêtes de la royauté, les déesses de la république, les vierges folles du Directoire; j'ai vu les filles de l'Angleterre, couronnées d'or, les charmeuses d'Italie, les fées étincelantes qui viennent d'Espagne, descendant les Pyrénées en dansant; j'ai vu de vivants tableaux de Rubens arriver d'Autriche ou de Bavière, des Moscovites charmantes comme des Françaises; j'ai vu des houris de Circassie, des sultanes géorgiennes, des Grecques, statues animées de Phidias: je n'ai jamais vu rien de si magnifiquement beau que la comtesse Marcian Gregoryi!
—Parole mignonne! fit le magistrat, voila un joli portrait.
—J'ai été peintre, dit Jean-Pierre.
—Vous avez donc été tout?
—A peu près.
—Et savez-vous l'adresse de cette huitième merveille du monde?
—Si je la savais!… commença Jean-Pierre dont les yeux bleus eurent une noire lueur.
—Que feriez-vous? demanda le préfet.
Jean-Pierre répondit:
—C'est mon secret.
—L'avez-vous rencontrée souvent?
—Deux fois.
—Où l'avez-vous rencontrée?
—A l'église… la première fois.
—Quand?
—Avant-hier au soir.
—Et la seconde fois?
—Sous le pont au Change, au bord de l'eau.
—Quand?
—Cette nuit.
Berthellemot ouvrit de grands yeux, et dit avec une curiosité impatiente:
—Voyons! faites votre rapport!
Le gardien juré redressa involontairement sa haute taille.
—Pardon, voisin, pardon, reprit le secrétaire général, je voulais dire racontez-moi votre petite histoire.
Avant de répondre, Jean-Pierre se recueillit un instant.
—Je ne sais pas si l'on peut appeler cela une histoire, pensa-t-il tout haut. Je crois bien que non. Pour tout autre que moi ces faits devront sembler si extraordinaires et si insensés…
—Petite parole! l'interrompit M. Berthellemot, vous me mettez l'eau à la bouche! J'aime les choses invraisemblables…
—C'était à l'église Saint-Louis-en-l'Ile, poursuivit Jean-Pierre, et si je n'eusse pas été là pour mes deux enfants, peut-être qu'à l'heure où nous sommes le baron de Ramberg serait encore au nombre des vivants. Elle était avec le baron de Ramberg; elle l'emmenait dans ce lieu d'où le comte Wensel n'est jamais revenu… Vous avez tous les renseignements voulus, je suppose, monsieur l'employé, sur les faits qui se sont produits au quai de Béthune?
—La pêche miraculeuse! s'écria Berthellemot en riant; vos almanachs sont-ils de cette force-là, mon voisin?… Le cabaretier Ézéchiel nous tient au courant: il est un peu des nôtres.
—Monsieur l'employé, dit gravement Jean-Pierre, ceux qui ont pris la peine de jouer cette audacieuse et lugubre comédie devaient avoir un grand intérêt à cela. Les pouvoirs qui enrôlent des gens comme Ézéchiel sont trompés deux fois: une fois par Ezéchiel, une fois par ceux qui trompent Ézéchiel. J'ai beaucoup travaillé hier. Les débris humains qu'on retrouve au quai de Béthune viennent des cimetières, audacieusement violés depuis plusieurs semaines. II y a là un parti pris de détourner l'attention. Paris contient en ce moment une vaste fabrique de meurtres, et le but de toutes ces momeries est de cacher le charnier qui dévore les cadavres des victimes.
—C'est votre avis, mon voisin? murmura Berthellemot. Je prends des notes. Le métier que vous faites doit porter un peu sur le cerveau.
Jean-Pierre montra du doigt l'aiguille qui marquait huit heures au cadran de la grosse montre.
—Le premier consul doit être rentré, murmura-t-il. Peut-être est-il en train de lire la lettre que je lui ai écrite aujourd'hui… Et, je ne vous me cache pas, monsieur l'employé, il y a déjà du temps que je vous aurais brûlé la politesse, si je n'attendais ici même la réponse du général Bonaparte.
Berthellemot fit un petit signe de tête à la fois sceptique et soumis.
Jean-Pierre continua.
—J'aurais beaucoup de choses à vous dire sur votre Ézéchiel et les derrières de sa boutique. Dieu merci, je commence à voir clair au fond de cette bouteille à encre; mais vous me prendriez pour un fou, de mieux en mieux, monsieur l'employé, et ce serait dommage. Vous ai-je parlé de l'abbé Martel?
—Non, de par tous les diables, mon voisin! grommela le secrétaire général, et votre façon de renseigner l'administration n'est pas des plus claires, savez-vous?
—C'est que je n'ai pas besoin de tout dire à l'administration, mon voisin; je compte bien agir un peu par moi-même. L'abbé Martel est un digne prêtre qui se trouve mêlé, à son insu, à quelque diabolique affaire. Je suis retourné à Saint-Louis-en-l'Ile aujourd'hui, et je l'ai demandé à la sacristie. On lui portait justement le viatique; il avait été frappé, dans la nuit, d'un coup de sang. J'ai pu pénétrer jusqu'à lui. Je l'ai trouvé paralysé et sans parole. Mais quand j'ai prononcé à son oreille certains noms, ses yeux se sont ranimés pour peindre l'horreur et la terreur.
—Quels noms, mon voisin?
—Entre autres, celui de la comtesse Marcian Gregoryi.
M. Berthellemot baissa la voix pour demander:
—A la fin, penseriez-vous que cette comtesse Marcian Gregoryi est la vampire?
Jean-Pierre répondit tranquillement:
—J'en suis à peu près sûr.
—Mais… balbutia Berthellemot, M. le préfet…
—Je sais, l'interrompit Jean-Pierre, qu'elle est au mieux avec M. le préfet…
—Désormais, ajouta-t-il, en fourrant sa grosse montre dans son gousset d'un geste résolu, je me donne une demi-heure pour attendre la réponse du premier consul, et puisque nous avons du loisir, je reviens à la belle comtesse. Ceci va nous amuser, monsieur l'employé: C'est curieux comme une charade. La première fois que j'ai rencontré Mme la comtesse Marcian Gregoryi, je l'ai vue telle que je vous l'ai décrite: jeune, belle, avec des cheveux d'ébène sur un front d'ivoire…
—Et la seconde, demanda M. Berthellemot, avait-elle déjà vieilli?
Jean-Pierre usa sur lui un étrange regard.
—Il y a une légende du pays de Hongrie, répliqua-t-il, que connaît mon ami Germain Patou… comme il connaît toutes choses… cela s'appelle l'histoire de la Belle aux cheveux changeants… Il faut vous dire que Germain Patou est un orphelin, fils de noyé, que j'ai aidé un peu à devenir un homme. Il est haut comme une botte, mais il a de l'esprit plus qu'une douzaine da géants… et il cherche partout un vampire pour le disséquer ou le guérir, suivant le cas. Il compte aller à Belgrade, après sa thèse passée, pour fouiller la tombe du vampire de Szandor, qui est dans une île de la Save, et la tombe de la vampire d'Uszel, grande comme un palais, où il y a, dit-on, plus de mille crânes de jeunes filles…
—Qu'est-ce que c'est que tout cela, mon voisin? murmura Berthellemot. Moi, je vous préviens que je perds plante. Je ne déteste pas les vampires, mais pas trop n'en faut…
—Dans la légende de Germain Patou, continua imperturbablement Jean-Pierre, la vampire ou l'oupire d'Uszel, la Belle aux cheveux changeants est éperdument amoureuse du comte Szandor, son mari, qui lui tient rigueur et ne se laisse aimer que pour des sommes folles. Il faut des millions de florins pour acheter un baiser de cet époux cruel…
—Et avare, intercala le secrétaire général.
—Et avare, répéta sérieusement Jean-Pierre. La Belle aux cheveux changeants est ainsi nommée à cause d'une circonstance particulière et tout à fait en rapport avec les sombres imaginations de la poésie slave. Elle apparaît tantôt brune, tantôt blonde…
—Parbleu! fit Berthellemot, si elle a deux perruques…
—Elle en a mille! l'interrompit Jean-Pierre, et chacune de ces perruques vaut la vie d'une jeune et chère créature belle, heureuse, aimée…
Ici Jean-Pierre raconta la légende que nous entendîmes déjà de la bouche de Lila, dans le boudoir du pavillon de Bretonvilliers.
Quant il eut achevé, il reprit:
—La seconde fois que j'ai vu Mme la comtesse Marcian Gregoryi, elle avait des cheveux blonds comme l'ambre.
Berthellemot s'agita dans son fauteuil.
—Cela passe les bornes! grommela-t-il.
—Monsieur l'employé supérieur, dit Jean-Pierre d'un accent rêveur, j'ai presque achevé. La comtesse Marcian Gregoryi avait des cheveux blonds aussi beaux que ses bruns cheveux étaient naguère splendides. Je n'ai jamais vu en toute ma vie qu'une seule chevelure comparable à celle-là: ce sont les anneaux d'or qui jouent sur le front chéri de notre petite Angèle.
Même nuance, même richesse, même légèreté sous les baisers du vent.
Cela est si vrai, monsieur l'employé, que cette fois, à deux heures de nuit qu'il était, j'abordai la comtesse Marcian Gregoryi, croyant qu'elle était mon Angèle.
Il faut vous dire que je travaille la nuit aussi bien que le jour. Vous pensiez tout à l'heure que mon métier frappe le cerveau. II se peut. En tout cas, il désapprend le sommeil.
Quand il y a de la fièvre dans l'air, de la fièvre ou du chagrin, quand les nerfs sont malades, agités, douloureux, quand le souffle, difficile oppresse la poitrine, je me dis: Voici une de ces nuits où les malheureux sont faibles contre le désespoir; la Seine va charrier quelque triste dépouille vers le pont de Saint-Cloud.
Alors je détache ma barque, amarrée toujours sous le rempart du
Châtelet, et je prends mes avirons.
Hier je fis ainsi. L'atmosphère était lourde, Angèle manquait à la maison, et j'avais bien de l'inquiétude dans le coeur.
René aussi manquait… Sais-je pourquoi? je songeais moins à René qu'à
Angèle.
René est un jeune homme ardent et hardi; depuis quelque temps une séduction l'entoure; il pouvait être aux prises avec une de ces aventures qui entraîneront éternellement la jeunesse.
Mais Angèle, notre petite sainte, l'âme la plus pure que Dieu ait faite, Angèle qui nous respecte si bien et qui nous aime tant! comment expliquer son absence?
Je laissai ma femme, assoupie à force de pleurer, et je descendis sous la tour du Châtelet. C'était une nuit de tempête. La pluie avait cessé, mais des nuages turbulents couraient au ciel, précipités vers le nord comme d'immenses troupeaux, passant avec furie sur le disque de la lune, qui semblait fuir en sens contraire.
La Seine était haute et mugissait en tourbillonnant sous le pont; mais le courant me connaît, et mes vieux bras savent encore combattre la colère du fleuve. Je cherchai un remous; et je nageai vers les îles. Le quai de Béthune m'attire depuis bien des jours, et je suis sûr qu'une nuit ou l'autre, je découvrirai là quelque fatal secret.
Je passai le pont Notre-Dame sous l'arche du quai aux Fleurs, où l'eau est moins forte, à cause de la courbe que présentai la cité. Comme je sortais de l'arche, la lune éclairait en plein les deux rivages. écoutez cela, monsieur l'employé; j'avais la tête saine, les yeux clairs; je ne bois plus guère que de l'eau et je ne suis pas encore fou, quoi que puissiez penser.
Je vis, aussi distinctement qu'en plein jour, un fait auquel d'abord je ne voulus point croire, car il est contre toutes les lois de la nature.
Je vis un corps, un corps mort, qui dépassait en même temps que moi l'ombre du pont, mais tout à l'autre bout, sous la dernière arche, du côté de la rue Planche-Mibraie.
Et ce corps, inerte pourtant, comme un cadavre qu'il était, au lieu d'obéir au courant, remontait, du même train que moi, qui étais obligé de mettre toute ma force pour gagner une brasse en une minute.
Dès qu'un nuage passait sur la lune, je cessais de l'apercevoir, et alors je me disais: j'ai rêvé; mais le nuage s'enfuyait, la lune versait ses rayons sur les bourbeux tumultes du fleuve, et je voyais de nouveau le cadavre, long, rigide, droit comme une statue couchée, qui suivait la même route que moi, de l'autre côté de la rivière, et qui gagnait exactement le même terrain que moi.
J'appelai, et l'idée me vint enfin que c'était une créature vivante, mais rien ne me répondit, sinon le qui-vive inquiet des factionnaires de la place de Grève…
Je pesai sur mes avirons pour lâcher de gagner d'amont, afin de traverser ensuite; mais j'eus beau faire, quoique favorisé par le remous, ma barque avait de la peine à se tenir sur la même ligne que le corps.
Quant à couper le courant en droiture, autant eût valu essayer de marcher sur l'eau comme Nôtre-Seigneur. Le bateau de plaisance du premier consul, que j'ai vu à Saint-Cloud, n'aurait pu soutenir la dérive avec ses seize rameurs.
Cependant l'envie que j'avais de voir de plus près devenait une passion; la fièvre me montait à la tête. Je redoublai d'efforts, et, remontant jusqu'à la pointe de l'Archevêché, je me lançai dans le courant, qui porte en cet endroit vers la rive droite.
Comme j'étais au milieu du fleuve, perdant, hélas! tout ce que j'avais gagné, il y eut un grand éblouissement de lumière. La lune traversait une flaque d'azur, et chaque tourbillon de la rivière se mit à briller, comme si on eût agité à parte de vue des millions d'étincelles.