WeRead Powered by ReaderPub

About This Book

Set in early nineteenth-century Paris, the narrative traces the unsettling return of a seductive, predatory woman whose nocturnal appearances trigger mysterious deaths and revive medieval superstitions. Told through framed testimonies, police correspondence, and eyewitness accounts, the plot follows a circle of caretakers, traumatized children, and officials as they investigate uncanny occurrences near the city’s river isles. The work alternates investigative episodes with intimate scenes of family sorrow and neighborhood rumor, exploring tensions between emerging rational authority and lingering popular belief while showing how a localized personal curse ripples through domestic life and the urban underworld.

Le corps, rapetissé par la distance, m'apparut une dernière fois, remontant toujours et se perdant sous l'ombre des grands arbres qui bordent le quai des Ormes.

Là-bas, non loin du pont Marie, le long de l'eau et justement sous le quai des Ormes, il est un lieu sacré pour nous, j'entends pour ma femme, pour Angèle, pour moi et pour René Kervoz aussi, j'espère.

Angèle nous disait tout. Elle nous amenait là quelquefois, sur le gazon, parmi les fleurs, pour nous conter comme quoi, en ce lieu même, par un beau soir de printemps, son coeur et celui de René s'unirent en prenant Dieu à témoin.

J'y venais souvent, et depuis que le malheur était autour de nous, j'y priais parfois.

Je ne sais pourquoi j'eus le coeur douloureusement serré, en voyant le cadavre entrer sous cette ombre où nous placions de si chers souvenirs.

Tous mes efforts tendaient à aborder la rive droite; car il était désormais évident pour moi que je ne pourrais point atteindre mon but en restant dans mou bateau.

Descendre sur la berge et courir à toutes jambes vers le pont Marie, tel était le seul plan raisonnable.

Je l'exécutai, et, après avoir amarré mon bateau à la hâte, je pris ma course vers le jardin du quai des Ormes.

Dire pourquoi mes jarrets étaient lâches et comme paralysés me serait impossible. Le vent qui glaçait la sueur de mes tempes me repoussait. J'avais cette faiblesse qui prend les membres à l'approche d'une grande maladie de l'esprit, quand menace un grand malheur.

J'étais loin, bien loin encore. Comment vis-je cela de si loin et si distinctement, dans le noir qui est sous ces arbres?

Je le vis, j'affirme que je le vis, car je poussai un cri d'angoisse en hâtant ma course.

Cela dura le temps d'un éclair.

Je vis, au bord de l'eau, là où sont les fleurs et les gazons, une jeune fille agenouillée, une désespérée, sans doute, de celles que je cherche toujours et que je trouve parfois, grâce à la bonté de Dieu.

Je les reconnais entre mille. Elles prient presque toutes ainsi avant de perdre leur pauvre âme aveuglée. Et pensez-vous que la miséricorde éternelle n'ait point pitié de cette navrante folie?…

Ici Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, passa la main sur son front humide. La parole hésitait dans son gosier.

Tout entier à l'émotion de sa pensée, il parlait bien plus pour lui-même que pour son interlocuteur qui, désormais, était immobile et muet.

M. Berthellemot poussa la discrétion jusqu'à ne point répondre à la dernière question qui lui était posée, question philosophique, pourtant, et qui eût pu servir de thème à quelque long bavardage.

Et si le lecteur s'étonne de cette réserve excessive chez un si déterminé interrupteur, nous lui confesserons que M. Berthellemot, comme beaucoup d'autres employés supérieurs, avait le talent utile de dormir profondément en se tenant droit sur son siège et en gardant toutes les apparences d'une vigilante attention.

Il dormait, ce juste, et rêvait peut-être de l'heure fortunée où, l'oeil perçant du premier consul distinguant enfin son mérite hors ligne, le Moniteur insérerait cette sentence si éloquente et si courte: M. Berthellemot est nommé préfet de police.

Jean-Pierre, du reste, n'avait pas besoin qu'on lui répondit; il continua:

—Il y a une contradiction sublime et que dix fois j'ai rencontrée sur mon chemin. Toute créature humaine décidée à se détruire elle-même peut être arrêtée au bord de l'abîme par l'espoir de sauver son semblable.

L'homme qui va commettre un suicide est toujours prêt à empêcher le suicide d'autrui.

De telle sorte que deux désespérés, penchés au bord de l'abîme, vont s'arrêter mutuellement et trouver de ces paroles qui conseillent le courage et la résignation.

La jeune fille du quai des Ormes avait fait le signe de la croix, et je me disais: «Hâtons ma course impuissante, j'arriverai trop tard,» lorsque j'aperçus tout à coup, devant elle, le corps qui remontait la Seine, en côtoyant la rive.

Il brillait, ce corps, d'une lueur propre, et il me semblait que le tableau s'éclairait de pâles rayons émanant de lui.

J'eus froid dans toutes mes veines. Pourquoi? Je n'aurais point su le dire.

La jeune fille s'inclina en avant et tendit le bras. Un autre bras, celui du corps, s'allongea aussi vers la jeune fille.

Mes cheveux se dressèrent sur mon crâne et ma vue se voila.

J'entrevis, à travers un brouillard, quelque chose d'inouï et d'impossible.

Ce ne fut pas la jeune fille qui attira le corps à elle, ce fut le corps qui attira à lui la jeune fille.

Tous deux, le corps et la jeune fille, restèrent un instant hors de l'eau, car le corps s'était arrêté et dressé.

Une main morte se plongea dans l'abondante chevelure de la jeune fille, tandis que l'autre main décrivait autour de son front et de ses tempes un cercle rapide.

Puis le corps monta sur la berge, vivant, agile, jeune, tandis que la pauvre enfant prenait sa place dans l'eau tourmentée.

Mais, au lieu de remonter le courant comme le corps, la jeune fille se mit à descendre au fil de l'eau, tournoyant et plongeant…

Je me lançai, tête première, dans la Seine, et je fis de mon mieux. Après avoir nagé en vain un quart d'heure, je me retrouvai, emporté par la dérive furieuse, à la hauteur de ma propre maison, qui est sur la place du Châtelet.

La jeune fille avait disparu.

Au moment où je remontais sur le quai, vaincu, épuisé, désolé, par les degrés de la Morgue neuve, une femme passa devant moi, cette femme qui avait les cheveux d'Angèle.

Je l'arrêtai. Quand elle se retourna, je reconnus la comtesse Marcian Gregoryi, éblouissante de beauté et de jeunesse, mais coiffée de cheveux blonds.

Et, sais-je pourquoi? sa vue me fit penser à ce corps livide qui naguère remontait le fil de l'eau.

Je ne parlai point, l'étonnement me fermait la bouche.

La comtesse Marcian Gregoryi prononça un nom étranger, et que je crois être: Yanusa.

Une voiture, attelée de deux chevaux noirs, sortit de l'ombre, à l'encoignure du Marché-Neuf.

La comtesse y monta, et l'équipage partit au galop dans la direction de Notre-Dame…

Un violent coup de sonnette qui retentit tout à coup, fit tressaillir
Jean-Pierre et réveilla le secrétaire général en sursaut.

—Présent! dit M. Berthellemot, qui se frotta les yeux avec énergie.

Comme il cherchait à se rendre compte du bruit qui venait d'interrompre son sommeil paisible, la porte principale s'ouvrit brusquement, et Charlevoy, un des agents, qui naguère était de garde, entra en disant:

—Un message pressé des Tuileries, avec la marque du premier consul.

Berthellemot se leva chancelant et tout étourdi. Il avait déjà oublié la sonnette.

—A M. Sévérin, ajouta Charlevoy.

—Ah! ah! fit Berthellemot, M. Sévérin… J'ai pris des notes…
L'homme qui a dit; Votre Majesté, sous la Convention nationale…
Donnez!

La sonnette retentit de nouveau, et Berthellemot, dégourdi cette fois, s'écria:

—C'est M. le préfet.

Il retrouvait ses jambes pour s'élancer vers la porte qui communiquait avec le cabinet de son chef, lorsque Jean-Pierre l'arrêta, lui tendant la lettre ouverte, la lettre qui venait des Tuileries.

Elle n'était pas longue et disait seulement:

«Ordre de mettre a la disposition du sieur Sévérin les agents qu'il demandera.»

El la signature de Bonaparte, premier consul.

—Monsieur Despaux! clama Berthellemot, tout ce que nous avons d'agents aux ordres de cet excellent homme… Pardon, si je vous laisse, mon voisin… la préfecture est à vous. Petite parole! votre histoire était bien intéressante… Vous témoignerez devant qui de droit que je n'ai pas même pris, l'avis de M. Dubois pour obéir aux ordres du premier consul… Parole mignonne! Entre le premier consul et M. Dubois, on ne peut hésiter…

Troisième coup de sonnette, qui cassa le cordon.

Berthellemot se lança, tête première, dans la porte, comme les écuyers du Cirque olympique, qui passent à travers des tambours de papier.

Quand il arriva dans le cabinet du préfet, celui-ci baisait la main d'une jeune femme radieuse de beauté et coiffée d'éblouissants cheveux blonds.

M. Dubois avait l'air fort animé et faisait la roue administrative en perfection.

—Monsieur le secrétaire général, dit-il sévèrement, j'ai appelé trois fois.

Il interrompit l'excuse balbutiante de son interlocuteur pour rajouter:

—Monsieur le secrétaire général, ayez pour entendu que la préfecture de police tout entière est à la disposition de Mme la comtesse Marcian Gregoryi, que voici.

Et comme Berthellemot reculait stupéfait, M. Dubois acheva en se redressant avec majesté:

—Ordre autographe du premier consul!

XVIII

LA COMTESSE MARCIAN GREGORYI.

M. Berthellemot n'était pas un homme ordinaire; nous ayons vu qu'il possédait le regard perçant de M. de Sartines, l'ironie de M. Lenoir, et je ne sais plus quel tic appartenant à M. de La Reynie. Il jurait en outre petite parole avec élégance et savait faire craquer ses doigts comme un ange. Ajoutons qu'il était bavard, content de lui-même et jaloux de ses chefs.

Les étrangers et les malveillants prétendent que l'administration française apprécia de tout temps ces aimables vertus.

Ce sont elles, ces vertus, et d'autres encore, qui lui ont acquis la réputation européenne qu'elle a d'accomplir, en trois mois, avec soixante employés, tous bacheliers ès lettres, la besogne qui se fait à Londres en trois jours avec quatre garçons de bureau.

Il est juste d'ajouter que MM. les militaires anglais se vantent volontiers d'avoir sauvé à Inkermann l'armée française, qui vint les retirer, roués de coups, du fond d'un fossé, et qu'il est notoire à Turin que Sébastopol fut pris par l'infanterie piémontaise toute seule.

Gardons-nous de croire aux forfanteries des peuples rivaux et soyons fiers de notre administration, qui suffirait à encombrer les bureaux de l'univers entier.

M. Berthellemot, malgré ses talents et son expérience, resta d'abord tout abasourdi à la vue de cette belle personne, insolemment blonde, qui le regardait d'un air un peu moqueur.

S'il n'aimait pas son préfet, il le craignait du moins de toute son âme.

Comment lui dire que cette charmante femme était une vampire, une oupire, une goule, un hideux ramassis d'ossements desséchés dont le tombeau, situé quelque part, sur les bords de la Seine, s'emplissait de crânes ayant appartenu à de malheureuses jeunes filles qu'elle avait scalpées a son profit, elle, la comtesse Marcian Gregoryi, la goule, l'oupire, la vampire?

Cette insinuation aurait pu paraître invraisemblable.

Je vais plus loin: par quel moyen établir que cette monstrueuse créature, dont les joues à fossettes souriaient admirablement, se nourrissait de chair humaine?

Comment l'accuser d'avoir été brune hier, elle, dont le front d'enfant rayonnait sous une profusion de boucles d'or?

Vous eussiez eu beau crier: Elle est chauve! personne ne vous aurait cru.

M. Berthellemot sentait cela.

Bien plus, il doutait lui-même, tant ces cheveux d'ambre étaient naturellement plantés.

Il n'était pas du tout éloigné de croire que «son Voisin» l'avait rendu victime d'une audacieuse mystification.

—Monsieur le préfet, balbutia-t-il enfin, je vous prie de tenir pour assuré que j'ai pris des notes… et je suis bien l'humble serviteur de madame la comtesse.

—Ordre autographe, monsieur, répéta noblement M. Dubois, et libellé dans une forme qui semble présager les grands événements dont l'augure favorable… Bref, je m'entends, monsieur, et je ne suppose pas que vous ayez besoin de connaître les secrets de l'Etat.

Berthellemot s'inclina jusqu'à terre.

—Veuillez écouter, je vous prie, poursuivit le préfet, qui déplia un papier de petite dimension, chargé d'une écriture hardie et un peu irrégulière.

Et il lut d'une voix tout à coup saturée d'onction:

«Nous chargeons M.L.N.P.J. Dubois, notre préfet de police, d'écouter avec le plus grand soin les renseignements qui lui seront fournis par le porteur du présent.

«La comtesse Marcian Gregoryi est une noble Hongroise qui nous a rendu déjà un signalé service lors de la campagne d'Italie. Nous avons éprouvé son dévouement personnel.

«Ce qu'elle demandera devra être exécuté à la lettre.

«Signé: N——.»

—Oui bien! s'écria M. Dubois, qui mit le papier dans sa poche pour faire craquer ses doigts, mais non pas si adroitement que le secrétaire général; oui bien! je suis son préfet de police, à lui, jusqu'à la mort! C'est particulier, monsieur, et même confidentiel! Je connais des gens orgueilleux qui me traitent par-dessous la jambe, et que ce simple morceau de papier ferait trembler. Ma position se dessine, on ne peut pas toujours rester sous le boisseau, n'est-il pas vrai? Le mérite se fait jour. Et songez qu'un oeil d'aigle est fixé sur nous.

Berthellemot ouvrit timidement la bouche, mais M. Dubois la lui ferma d'un grand geste, et dit:

—Je voue prie, monsieur, de garder le silence.

Il glissa une oeillade vers la comtesse pour voir l'effet produit par cette parole ferme.

La comtesse Marcian Gregoryi s'était assise et disposait avec grâces les plis d'une robe exquise. Elle était si jeune, si belle et si jolie qu'on se demandait quel âge elle pouvait avoir en 1797, quand elle rendit ce signalé service au général Bonaparte.

M. Dubois continua:

—C'est signé d'un N seulement, d'un N majuscule. J'éprouve une joie sincère, monsieur, et je ne peux la cacher. Mes opinions sont connues, elles n'ont jamais varié. Celui qui est le destin de la France et du monde a sondé, je l'espère, le fond de mon coeur… et Mme la comtesse témoignera, j'en suis sûr, devant qui de droit, de mon empressement, de mon… En un mot, les aspirations de notre patrie sont manifestement monarchiques.

Berthellemot posa sa main droite sur sa poitrine pour pousser une acclamation prématurée, mais le préfet lui dit encore:

—Monsieur, je vous prie de garder le silence. Madame la comtesse, ajouta-t-il avec solennité, mon secrétaire général écoute vos commandements.

Cette délicieuse blonde n'avait pas encore parlé. Sa voix sortit comme un chant.

—Le plus pressé, dit-elle, est d'arrêter ce malintentionné qui, malgré sa position très subalterne, est le plus dangereux ennemi du premier consul: je veux parler du gardien juré du caveau des montres et confrontations au Châtelet.

—Mon voisin! murmura Berthellemot en un gémissement.

—Le nommé Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, acheva la comtesse.

—Mais… s'écria Berthellemot suffoqué, mais, madame la comtesse… mais, monsieur le préfet… ce Gâteloup est l'ami de l'empereur!

M. Dubois fut embarrassé, non point du fait en lui-même mais du mot.

—Personne plus que moi, prononça-t-il avec émotion, ne souhaite, ne désire, n'appelle de tous ses voeux… de toutes ses aspirations… et madame la comtesse n'en doit point douter… mais enfin je dois protester, au nom même du chef de l'Etat…

—Le temps presse, l'interrompit froidement l'adorable blonde, dont les sourcils délicats étaient froncés. Chaque minute perdue aggrave la situation… et j'ai peur que M. le secrétaire général n'ait commis quelque bévue.

Ceci fut dit nettement et ne choqua point le préfet, qui murmura d'un ton de commisération:

—Ah! certes, le pauvre garçon en est bien capable!… Si l'on savait en haut lieu comme nous sommes pitoyablement secondés!

Berthellemot, rouge de colère, perdit toute mesure pour la première fois de sa vie administrative.

—Parole jolie! s'écria-t-il. A qui faut-il croire? A vous, monsieur Dubois, ou au premier consul? Moi aussi, j'ai reçu un ordre! un ordre autographe…

—Un ordre autographe! répéta le préfet. De lui à vous?…

—A moi! riposta Berthellemot, ferme sur ses ergots. C'est-à-dire…
Enfin mon opinion personnelle a été que je ne devais pas désobéir à
Napoléon Bonaparte.

—Et que disait l'ordre? demanda la comtesse, qui avait légèrement pâli.

—L'ordre mettait la préfecture de police à la disposition de M.
Jean-Pierre Sévérin, qui a été le maître d'armes du premier consul.

—L'ordre doit être faux! s'écria la comtesse. Ce Sévérin est le plus dangereux complice de Georges Cadoudal.

Les deux fonctionnaires demeurèrent atterrés.

M. Dubois tomba plutôt qu'il ne s'assit dans son fauteuil et Berthellemot, exécutant pour la seconde fois son travail d'écuyer du cirque Olympique, sauta tête première au travers de la porte.

Il ne fut absent que trois minutes.

Ces trois minutes, il les passa avec M. Despaux, qui lui rapporta que, sur son ordre, à lui, M. Berthellemot, on avait donné à Jean-Pierre Sévérin un officier de paix muni de son écharpe et quatre agents choisis, parmi lesquels comptaient Laurent et Charlevoy.

—Et tout ce monde-là est parti? demanda le malheureux secrétaire général.

—Il y a beau temps! répondit Despaux. Le Sévérin avait l'air d'avoir le diable à ses trousses.

—Où sont-ils allés?

—On ne m'avait pas chargé de m'enquérir de cela.

—Vous avez gardé l'ordre, je suppose?

—Quel ordre?

—L'ordre du premier consul.

—Je ne savais même pas qu'il y eût un ordre du premier consul. Je n'ai obéi qu'à vous, mon supérieur immédiat.

Berthellemot l'enveloppa d'un regard où la détresse le disputait à la fureur.

—Petite parole! s'écria-t-il. Vous m'êtes suspect, monsieur. Il ne tient a rien que je ne fasse un exemple! Je vous laisse le choix entre ces deux épithètes: incapable ou criminel!

—Quand M. le secrétaire général voudra, répondit Despaux, chapeau bas; je suis chasseur, et M. Fouché va faire de bien belles battues à sa terre de Pont-Carré.

—Monsieur, monsieur! grinça Berthellemot, vous me répondez de la vie du premier consul!

Despaux salua en ricanant et sortit à reculons.

Quand M. Berthellemot rentra dans le cabinet du préfet, il avait l'air d'un chien battu.

Loin de faire craquer ses doigts, il tourna ses pouces d'un air consterné.

—Voilà tout ce que je puis faire, murmura-t-il, mettre M. Despaux en prison.

Le préfet lui coupa la parole d'un geste coupant comme un rasoir:

—Je vous prie de garder le silence, monsieur, lui dit-il. Vous m'êtes suspect!

Les jambes de Berthellemot chancelèrent sous le poids de son corps.

—Incapable ou criminel, monsieur, poursuivit Dubois. Je vous laisse le choix entre ces deux épithètes. Vous n'êtes pas digne, je suis contraint à vous le dire, d'être le lieutenant de celui qui, par son zèle et par sa clairvoyance, a su prévenir les suites désastreuses des différents complots dirigés contre une vie précieuse… de celui qui se dresse comme une infranchissable barrière… comme un bouclier de diamant, monsieur, entre le chef de l'Etat et les perfides menées des factions… de celui qui s'est emparé de Pichegru et de Moreau… de celui qui va s'emparer de Cadoudal aujourd'hui même!

—Ah!… fit Berthellemot dont la bouche resta béante.

Dubois croisa les mains derrière son dos. Il éblouissait son secrétaire général.

—M. Despaux, monsieur, continua-t-il, ne me paraît pas absolument impropre à remplir des fonctions qui désormais semblent être au-dessus de vos capacités. Il ne tient à rien que je ne fasse un exemple…

—Ah! monsieur le préfet! s'écria Berthellemot, après tout le mal que je me suis donné… Sic vos non vobis!…

—Voudriez-vous faire croire que vous êtes pour quelque chose dans le succès constant de mes efforts? demanda superbement Dubois.

—Parole jolie, riposta bravement le secrétaire général, retrouvant un brin de courage tout au fond de sa détresse; destituez-moi seulement, et vous verrez si j'ai ma langue dans ma poche… J'ai pris des notes, Dieu merci… M. Fouché, pas plus tard qu'aujourd'hui, me faisait tâter par ce même Despaux…

Fouché était la terreur de tout ce qui tenait à la police. On savait qu'entre lui et le premier consul, c'était un peu une querelle de ménage, et que tôt ou tard la réconciliation devait venir.

M. Dubois fit quelques pas dans sa chambre.

—Retirez-vous, monsieur, dit-il d'un ton moins rogue. J'ai besoin d'être seul avec madame la comtesse, grâce à qui je vais accomplir un acte qui sera l'honneur de ma carrière publique… Nous traversons des conjonctures difficiles; vous avez fait une faute, tâchez de la réparer… Je vous charge de retrouver à tout prix ce Jean-Pierre Sévérin, qui est un effronté malfaiteur, et de vous emparer de lui mort ou vif… A ce prix, je vous laisse l'espoir de regagner ma confiance…

—Ah! monsieur le préfet!… s'écria Berthellemot les larmes aux yeux.

—Un dernier mot! l'interrompit Dubois, coupant court à cet attendrissement: je vous rends responsable de la vie du premier consul… Allez!

—Voilà comme nous les menons! dit-il en se rapprochant de la comtesse, dès que Berthellemot eut disparu derrière la porte refermée. Et il faut s'y prendre ainsi avec ces natures inférieures. Dieu seul et le chef de l'Etat peuvent mesurer la prodigieuse différence qui existe entre un préfet de police et un secrétaire général!

Berthellemot, cependant, partageait cet avis avec Dieu et le chef de l'Etat, mais il établissait la différence en sens contraire.

—Brute abjecte! pensait-il en rentrant, l'oreille basse dans son cabinet; misérable girouette tournant à tous les vents! J'aurai ta place ou je mourrai à la peine! Tout ce qui te donne un certain lustre, c'est moi qui l'ai fait! Moi, moi seul, qui suis autant au-dessus de toi que l'oiseau libre est au-dessus des volailles de nos basses-cours… Parole jolie, tu me payeras cela! et quand je serai à la tête de l'administration, l'univers entier aura de tes stupides nouvelles!

La chanson dit que les gueux sont des gens heureux et qu'ils s'aiment entre eux, mais elle n'entend point parler de ceux qui nous administrent.

Si vous voulez voir de belles et bonnes haines, bien concentrées, bien vitrioliques, bien venimeuses, allez dans les bureaux.

Tout en songeant cependant et tout en minutant les ordres qui devaient lancer une armée d'agents sur la piste de Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, M. Berthellemot caressait dans sa pensée l'image de Mme la comtesse Marcian Gregoryi.

—Un joli brin! se disait-il, petite parole! On prétend que les vampires ont les lèvres gluantes de sang… celle-ci est une rose… Mais, après tout, il est bien sûr qu'un des deux ordres signés par le premier consul est faux… Si c'était le sien?…

—Maintenant, s'il vous plaît, madame, reprit le préfet, assis auprès de la blonde adorable, poursuivons notre travail, en commençant par Georges Cadoudal…

—Non, l'interrompit la comtesse, il me faut d'abord l'arrestation de tous les Frères de la Vertu… S'il en reste un seul libre, je ne réponds plus de rien.

Elle tira d'un portefeuille en cuir de Russie, orné de riches arabesques, une liste qui était longue et contenait, entre beaucoup d'autres, plusieurs noms connus de nous:

Andréa Ceracchi, Taïeh, Caërnarvon, Osman, etc. En regard de chaque nom il y avait une adresse.

—Je viens de bien loin, dit-elle, et mon voyage n'a eu qu'un but: sauver l'homme dont la gloire éblouit déjà nos contrées à demi sauvages. La pensée de ce dévouement est née en moi an delà du Danube, dans les plaines de la Hongrie, où la ligue de la Vertu commence à recruter des poignards. Je suis entrée dans la sanglante association tout exprès pour la combattre. Je n'ignorais, en partant, aucun des périls de cette entreprise, ou mes trois plus chers amis ont perdu la vie: je parle du comte Wenzel, le brave coeur; du baron de Ramberg, le brillant, le loyal jeune homme, et enfin de Franz Koënig, dont l'avenir semblait si beau…

Dubois ouvrit vivement le tiroir de sou bureau et consulta une note.

—Comte Wenzel, murmura-t-il, baron de Ramberg… tous deux de
Stuttgard… C'est la première fois que j'entends parler du troisième.

—Vous n'entendîtes parler des deux autres qu'une fois, monsieur le préfet, répliqua la comtesse avec mélancolie, et c'est moi qui fis parvenir a la préfecture la nouvelle de leur mort. Le troisième a partagé aujourd'hui même le destin de ses deux compagnons. Vous pouvez ajouter son nom à votre liste. Il était aussi de Stuttgard.

Les yeux du préfet étaient baissés, et ses sourcils se rapprochaient comme s'il eût laborieusement réfléchi.

—Sans eux, continua la comtesse, les chevaliers errants de la jeune
Allemagne, j'aurais fait il y a un mois ce que je fais aujourd'hui.
Je serais venue ici où l'on dénonce et j'aurais dénoncé. Mais Wenzel,
Ramberg et Koënig avaient dit: Nous combattrons par nous-mêmes, et
avec nos propres forces; nous écraserons la vampire…

—La vampire! répéta M. Dubois étonné.

La comtesse Marcian Gregoryi eut un sourire.

—C'est un nom qui se prononce beaucoup dans Paris, dit-elle, je le sais. M. Dubois, l'homme de la raison, de la science et des lumières, M. Dubois à qui le futur gouvernement de l'empereur promet une si haute fortune, ne croit pas, je le suppose, à ces pauvres fables de l'Europe orientale… Le préfet de police de Paris ne croit pas aux vampires…

—Non… certes non! balbutia Dubois. Mon éducation, mes connaissances…

—La vampire dont je parle, l'interrompit la comtesse Gregoryi d'une voix nette et ferme, c'est la société secrète qui s'intitule elle-même la ligue de la Vertu, et qui n'est qu'un faisceau des scélérats, unis dans la pensée d'un crime!

—Eh bien! fit naïvement M. Dubois, je m'en doutais!

—Association de hiboux, poursuivit la belle blonde en s'animant, rassemblés dans la nuit pour arrêter le vol de l'aigle… ramassis de haines, d'envies ou de lâches ambitions… La vampire véritable, la ligue des assassins, a inventé l'autre vampire, la fausse, le monstre fantastique et impossible qui fait peur aux grands enfants de Paris. La fable était chargée de donner ainsi le change à ceux qui auraient voulu poursuivre la réalité… de même que cette comédie du quai de Béthune, la pêche miraculeuse, avait pour objet d'attirer l'attention publique loin, bien loin du charnier, hélas! trop réel, où se décomposent les restes mortels de tant de victimes déjà immolées!

Dubois avait mis son front dans sa main.

—Cela explique tout! murmura-t-il, et cela rentre dans une série d'idées que j'ai plus d'une fois soumises à l'épreuve de mon raisonnement… car rien ne m'échappe… rien, madame, et vous allez bien le voir tout à l'heure. Les personnes qui viennent ici, la bouche enfarinée, me dire: Prenez garde à vous! attention à ceci! attention à cela! sont un peu dans le rôle de la mouche du coche.

—Vous êtes le ministre de la police de l'avenir! prononça solennellement la comtesse Marcian Gregoryi.

—Seulement, reprit M. Dubois, je ne suis pas secondé. Un troupeau d'oisons, madame, voilà mon armée… sans compter que j'ai dans mes roues deux ou trois bâtons que je ne qualifierai pas et qui se nomment MM. Savary, Bourienne, Fouché et le diable… Comprenez-vous cela?… Et sans compter encore qu'au-dessus de moi, oui, madame, au-dessus, il y a un sénateur de carton, un mannequin, un dindon empaillé, M. le grand juge, s'il vous plaît, qui suffirait, lui seul, à enrayer la machine la mieux graissée… Sans eux, j'aurais déjà fourré vingt fois la vampire dans ma poche, qu'elle soit société secrète ou une goule arrachée aux gouttières de la tour Saint-Jacques la Boucherie… je vous en donne ma parole, madame.

—Je l'ai dit à l'empereur, murmura la comtesse comme si elle se fût parlé à elle-même.

—Chut! fit Dubois. N'abusons pas de cette qualification. Fouché a des mouches jusque dans mes bureaux… Je vous prie de me dire, madame, non point pour me rien apprendre, mais afin que je compare les appréciations, quel était, selon vous, le but de ces meurtres nombreux?

—Le but était triple, monsieur le préfet: troubler les populations, faire disparaître des ennemis et battre monnaie…

—Ah! ah!… ces messieurs de la Vertu sont des voleurs?

—Il faut de l'argent pour s'attaquer à un chef d'Etat, monsieur le préfet.

—C'est vrai, madame, et j'admire votre capacité.

Ici Dubois fixa sur elle ce regard emprunté à M. de Sartines, et que Berthellemot prenait en son absence, comme tout bon valet de chambre chausse de temps en temps les bottes vernies de son maître.

—Et permettez-moi, dit-il en changeant de ton, de vous donner la preuve que je vous ai promise tout à l'heure… la preuve de ce fait que rien ne m'échappe, si mal secondé que je sois; ma clairvoyance personnelle suffit à tout… à peu près… Vous avez un dossier ici, madame la comtesse.

La belle blonde s'inclina.

—Vous avez dû épouser ce comte de Wenzel? reprit le préfet.

—Le bruit en a couru, monsieur.

—L'inscription en a été faite à la sacristie de Saint-Eustache.

—On ne peut rien vous cacher, en vérité!

—Vous avez dû encore épouser le baron de Ramberg?

—On l'a dit.

—J'ai l'extrait des registres de Saint-Louis-en-l'Ile.

—C'est merveilleux, monsieur le préfet!… Quelle institution que votre police!… Mais vous semblez ignorer que j'étais fiancée aussi, et de la même manière, à ce vaillant, à ce beau Franz Koënig…

M. Dubois laissa échapper un geste d'étonnement.

—Si j'osais solliciter de vous une explication? commença-t-il.

—Je comptais assurément vous l'offrir, l'interrompit la comtesse, dont les grands yeux avaient, en vérité, à cette heure, une expression de religieuse tristesse. Wenzel, Ramberg et Koënig étaient les plus chers de mes amis; c'est trop peu dire: ils étaient mes frères, et je ne cache pas que mon ardeur à continuer l'oeuvre commune est doublée par l'espoir de les venger. Nous étions ligue contre ligue: la ligue du bien contre la ligue du mal. J'avais prodigué ma fortune aux préliminaires de la lutte, et, au bien comme au mal, il faut le nerf de la guerre. Mes trois compagnons bien-aimés étaient riches, mais jeunes; ils avaient besoin de prétextes pour tirer de grosses traites sur leurs hommes d'affaires, restés au pays. On ne prit pas la peine de varier le prétexte, parce que chacun de nous croyait que la fin du combat était proche. Wenzel envoya à Stuttgard l'extrait des registres de Saint-Eustache, avec la signature de l'abbé Aymar, vicaire; Ramberg une pièce pareille, signée de l'abbé Martel, vicaire de Saint-Louis-en-l'Ile; Koënig…

—Les deux premières pièces seules sont ici, dit le préfet. Eûtes-vous l'argent?

—La vampire, répliqua la comtesse, dont la voix s'assombrit, a gagné à ce jeu près d'un million de francs.

M. Dubois referma son tiroir avec bruit.

—Maintenant, monsieur, reprit la blonde charmante, dont le ton redevint bref et délibéré comme au début de l'entrevue, permettez que j'aille au-devant de la question, car la nuit s'avance et il faut que tout soit fini demain matin. J'aborde un fait que vous ignorez encore, mais qui ne peut tardera vous être révélé et qui vous expliquera la démarche hardie tentée par ce Jean-Pierre Sévérin, à l'aide d'une fausse signature du premier consul.

—Fausse? interrogea Dubois.

—Fausse, répéta la comtesse avec assurance, car le premier consul est parti ce soir, à sept heures, pour le château de Fontainebleau.

—Sans que je sois prévenu! s'écria Dubois, qui bondit sur son siège.

—La dernière personne que le premier consul a vue à Paris, c'est moi, et j'étais chargée de vous prévenir.

Dubois sonna à tour de bras. M. Despaux entra presque aussitôt.

Il eût fallu un regard encore plus perçant que celui de M. le préfet de police pour saisir au passage le coup d'oeil rapide qui fut échangé entre le nouvel arrivant et la comtesse Marcian Gregoryi.

—Aux Tuileries, sur le champ, un exprès! ordonna Dubois, le premier consul serait parti ce soir pour Fontainebleau…

—On vient d'en apporter la nouvelle, dit Despaux, et j'étais en route pour l'annoncer à M. le préfet.

Despaux sortit sur un signe de son chef.

—Le fait dont je voulais vous entretenir, reprit tranquillement la délicieuse blonde, est la mise en chartre privée, par moi, d'un jeune étudiant en droit, nommé René de Kervoz, gendre futur de Jean-Pierre Sévérin…

—Que le diable emporte celui-là! s'écria le préfet du meilleur de son coeur.

—Et propre neveu, poursuivit la comtesse, du chouan Georges Cadoudal.

M. Dubois se dérida aussitôt et devint attentif.

—Un enfant, monsieur le préfet, étranger autant qu'il est possible de l'être à tous complots politiques, et que je retiens prisonnier précisément pour l'éloigner des scènes violentes qui auront lieu demain matin.

—Est-ce par lui que vous connaissez la retraite de Cadoudal? demanda
Dubois.

—C'est par lui.

—Il a donc trahi?

—Il m'aime, répondit la comtesse Marcian Gregoryi en rougissant, non point de honte, mais d'orgueil.

—Maintenant que nous avons tout dit, monsieur le préfet, reprit-elle après un silence, convenons de nos faits. Je vous rappelle que je n'ai rien à solliciter de vous. C'est moi qui pose les conditions. Je pose pour condition première qu'aujourd'hui, à minuit, une force suffisante entourera la maison située chemin de la Muette, au faubourg Saint-Antoine, et dont voici le plan exact. (Elle déposa un papier sur le bureau.) Tous les affiliés de la ligue de la Vertu seront réunis dans cette maison. Vous aurez à faire main basse sur eux, et voici comment vous serez introduit: un de vos hommes se présentera à la porte donnant sur le chemin de la Muette et frappera six coups, espacés ainsi et non autrement: trois, deux, un. On ouvrira, on lui demandera: Qui êtes-vous? Il répondra: Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je suis un frère de la Vertu.

A la même heure, s'il se peut, ou immédiatement après, vos agents entreront dans l'hôtel qui porte le numéro 7, chaussée des Minimes, au Marais. Vous saisirez en ce lieu tous les papiers des conjurés, toutes les épreuves!

Mon nom se trouvera fréquemment dans ces papiers. Vous savez désormais à quel titre. J'ai hurlé avec les loups pour avoir le droit de les suivre jusqu'au fond de leur tanière.

Dans la serre, située à gauche du salon, la troisième caisse en partant de la porte vitrée, caisse qui contient un yucca, sera dérangée et découvrira une trappe.

Sous la trappe est un sépulcre, le vrai charnier de la vampire.

Il ne sera fait aucun mal au jeune René de Kervoz quand il reparaîtra parmi les vivants.

A l'instant même vous allez me préparer mes passeports pour Vienne. Je voyagerai avec une femme du nom de Yanusza Paraxin, qui est ma nourrice, avec mon cocher et mon valet. Je partirai demain, aussitôt après avoir remis entre vos mains Georges Cadoudal.

Jusqu'à ce moment je reste comme otage.

—Et comment livrerez-vous Georges Cadoudal? demanda Dubois.

—Tout est-il accepté?

—Oui, tout est accepté.

La comtesse Marcian Gregoryi se leva, et M. Dubois, qui était un connaisseur, ne put s'empêcher d'admirer les grâces exquises de sa taille.

Voici comment je vous livrerai Georges Cadoudal, dit-elle. Avant le lever du jour, vos hommes, tous en bourgeois, seront en embuscade dans la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, depuis la rue Saint-Jacques jusqu'à la place. Quelques-uns tourneront même l'angle de la rue Saint-Jacques, d'autres s'échelonneront le long de la rue de la Harpe, de manière à cerner vers le sud tout le pâté de maisons.

A huit heures du matin, un cabriolet de louage viendra stationner à l'une des portes de ce pâté, je ne sais encore laquelle, car Georges Cadoudal a su se ménager une retraite qui ressemble au terrier du renard: elle a dix issues pour une.

L'arrivée du cabriolet sera le signal pour regarder aux fenêtres.

A l'une des fenêtres une femme voilée paraîtra.

Quand cette femme voilée se montrera, Georges franchira le seuil et montera en cabriolet.

Aux agents de faire le reste.

Elle salua légèrement de la tête, en grande dame qu'elle était, et gagna la porte, reconduite de loin par le préfet de police, qui se confondait en saluts.

XIX

DERNIÈRE NUIT

Resté seul, M. le préfet prit une attitude méditative pour s'avouer sincèrement à lui-même que depuis l'invention de la police, jamais magistrat n'avait fait preuve d'une pareille perspicacité.

Grâce à son talent et d'une seule pierre, il allait frapper trois magnifiques coups: confisquer à son profit le succès de la vampire, révéler à Paris ébloui l'existence de la ligue de la Vertu, et prendre au piège ce loup de Cadoudal. Triple gloire!

Il regrettait, en se frottant les mains, qu'on ne put faire un sous-empereur, car il se sentait digne d'un petit trône.

Cependant l'équipage de la comtesse Marcian Gregoryi attendait dans la rue Harlay-du-Palais. C'était bien la même voiture élégante, attelée de deux beaux chevaux noirs, que nous vîmes une fois stationner au seuil de l'église Saint-Louis-en-l'Ile.

—A l'hôtel! ordonna la comtesse en franchissant le marchepied.

Comme elle refermait la portière, une ombre se détacha de l'encoignure d'une maison voisine et glissa sans bruit vers l'équipage.

L'ombre avait presque la carrure d'un homme mais tout au plus la taille d'un enfant de douze ans.

Quand la voiture partit au galop, on aurait pu voir, en passant sous le prochain réverbère, notre ami Germain Patou cramponné au siège du laquais.

Les beaux chevaux ne s'arrêtèrent qu'à la porte cochère d'une vieille et magnifique maison située chaussée des Minimes, numéro 7.

La comtesse Marcian Gregoryi monta un escalier de grand style. Dans l'antichambre du premier étage, une vieille femme de taille virile attendait, ayant auprès d'elle un énorme chien, vautré sur les dalles. A l'entrée de la comtesse, il se dressa sur ses quatre pattes et allongea le cou comme font les chiens pour hurler.

—La paix, Pluto! fit Yanusza en son latin barbare.

Pluto savait le latin, car il se rasa, puis s'allongea et rampa jusqu'à la nouvelle venue, en balayant les dalles du poil de son ventre.

—Franz Koënig est-il arrivé? demanda la comtesse.

—Il est arrivé, répondit Yanusza.

—A l'heure dite?

—Avant l'heure dite.

—Avait-il les cent cinquante mille thalers?

—Il avait les cent cinquante mille thalers et trois écrins contenant les bijoux de noce. La corbeille viendra demain matin.

La comtesse eut un morne sourire.

—Il m'attend? demanda-t-elle encore.

—Sans doute, répliqua la vieille femme.

—Avec qui?

—Avec Taïeh, le nègre, et Osman, l'infidèle.

—Et penses-tu que l'affaire soit achevée?

Au moment où Yanusza ouvrait la bouche pour répondre, un cri déchirant, profond, lamentable, perça l'épaisse muraille de l'antichambre.

La comtesse eut un léger tressaillement, et Yanusza fit le signe de la croix.

Requiescat in pace! murmura-t-elle.

Le grand chien hurla une longue plainte.

—Fais les malles, Paraxin, ordonna la comtesse, qui avait déjà recouvré son sang-froid, et ne perds pas de temps.

—Les malles sont faites, maîtresse, repartit la vieille femme. Est-il bien sûr que nous nous en allons demain?

—Aussi sûr que tu es une bonne chrétienne, Yanusza. C'est la dernière nuit. Franz Koënig a complété le million de ducats exigé par le comte Szandor. Je vais vivre et mourir, moi qui suis privée à la fois de la mort et de la vie. In vita mors, in morte vita! Szandor, mon époux adoré, me donnera une heure d'amour avant de me brûler le coeur!

Comme le vernis jette tout à coup d'étranges lumières sur une toile de maître, sa passion ardente transfigurait maintenant sa beauté.

Elle fit un pas vers la porte qui communiquait avec les appartements intérieurs; mais avant d'en toucher le loquet, elle s'arrêta.

—Et… murmura-t-elle avec une sorte d'hésitation, ce pauvre enfant?

—Il menace, répliqua la vieille femme, il prie, il blasphème, il pleure… Ce soir, il appelait son Angèle…

—Et ne prononçait-il pas le nom de Lila?

—Si fait… pour la maudire.

La frange de soie qui bordait les paupières de la comtesse s'abaissa.

—N'a-t-il jamais manqué de rien? interrogea-t-elle encore.

—Jamais: je lui portais son repas pendant son sommeil.

—Il dort?

—Vous le savez bien, maîtresse, puisque…

La comtesse sourit en mettant un doigt sur ses lèvres.

—Tu n'as pas oublié, avant de partir, prononça-t-elle à voix basse, de mettre à son chevet ce vin qui donne des rêves?

—Non, répliqua Yanusza, je n'ai pas oublié.

La comtesse passa la porte, tandis que la vieille femme se signait une seconde fois en marmottant une prière latine.

C'étaient de vastes pièces bâties et décorées selon le style de Henri IV, des boiseries moulées profondément, des plafonds à caissons, de hautes cheminées en bois sculpté, des tapisseries dont l'âge n'avait pas terni l'éclat.

Après avoir traversé une salle à manger dont les murailles semblaient fléchir sous le gibier peint, les fruits, les fleurs et les flacons, un salon tapissé de hautes lisses, encadrées d'argent, et un boudoir qui eût servi dignement à la belle Gabrielle, la comtesse Marcian Gregoryi poussa une dernière porte et entra dans une chambre que nous eussions aussitôt reconnue.

C'était là que René de Kervoz avait été pansé le lendemain de sa visite à la maison isolée du chemin de la Muette.

Tout y était dans le même état, sauf le lit à colonnes, qui avait ses rideaux fermés, et la lumière des lampes remplaçant le jour.

La serre, ouverte, envoyait les senteurs de la flore tropicale, mêlées à la fumée du cigarrito de Taïeh, qui était à son poste, sous le grand yucca, non point étendu pourtant en paresseux comme l'autre fois, mais occupé à nouer les quatre coins d'une toile à matelas sur un paquet de forme sinistre.

Le vent nocturne agitait au dehors les branches nues des arbres du jardin.

Dans le fauteuil même où nous le vîmes naguère, s'asseyait ce jeune homme pâle comme un mort et dont la chevelure était blanche, le Dr Andréa Ceracchi.

Depuis ce temps il avait maigri encore et ressemblait mieux à un fantôme.

Sa tête livide s'appuyait entre ses deux mains.

Le nègre fredonnait une chanson créole en achevant sa besogne.

—Victoire! s'écria la comtesse en passant le seuil. Cadoudal est avec nous, et dans quelques heures tous nos frères seront vengés!

Taïeh tira un rideau qui masqua l'intérieur de la serre. On entendit la caisse grincer en roulant sur les planches, puis la trappe s'ouvrir.

Andréa Ceracchi avait relevé la tête. Tout ce qui lui restait de vie était dans ses yeux ardents.

La comtesse lui serra la main et reprit:

—J'ai suivi votre conseil, Andréa. En livrant Cadoudal, nous gagnions quelques jours de sécurité. Qu'importe, si nous n'avons besoin que de quelques heures? Cadoudal vaut mieux que cela. Au lieu de le vendre, nous userons de lui, et demain, César égorgé sera au rang des dieux.

—Je veux frapper! dit Ceracchi d'une voix sombre. J'ai promis à mon frère de frapper.

De l'autre côté du rideau, la trappe se referma avec un bruit sourd.

—Voilà le troisième parti avec les deux autres! s'écria le nègre.

Et il releva le rideau pour entrer, disant:

—Moi aussi, je veux frapper! J'ai promis à mon maître de frapper.

—Vous frapperez tous, ceux qui voudront frapper! s'écria la comtesse. Il y a dans cette gloire de la place pour mille poignards. Je hais l'homme bien plus que vous, puisque je l'admire et que je l'ai aimé à genoux: je le hais comme l'impie abhorre Dieu! Moi aussi, je veux frapper: je ne l'ai promis à personne, je me le suis juré à moi-même!

Le docteur et le nègre baissèrent les yeux sous le foudroyant éclat de son regard.

—Quand vous êtes là, Addhéma, murmura Ceracchi, les doutes s'évanouissent, et l'on est tenté de croire en vous. Le sang versé est comme un poids sur ma conscience; mais si mon frère est vengé, la joie guérira le remords… Que faut-il faire?

—Que faut-il faire? répéta le nègre en tendant à la comtesse un portefeuille et trois écrins.

—La dernière goutte de sang innocent a coulé, répondit-elle, et tu as gardé tes mains pures, Andréa Ceracchi. C'est le partage qui fait la complicité. Tu es resté pauvre au milieu de tes frères enrichis. Nous voici arrivés à l'heure suprême. Rends-toi une fois encore au lieu de nos réunions. Que la lampe de nos conseils s'allume encore une fois dans la maison solitaire, à qui l'histoire donnera peut-être un nom. Tous les frères de la Vertu seront présents; ils ont été convoqués aujourd'hui même. C'est toi qui présideras, car je n'arriverai qu'au moment d'agir, et avec Georges Cadoudal lui-même…

—Ferez-vous cela? s'écria Ceracchi, amènerez-vous le taureau du
Morbihan?

—J'engage ma foi que je ramènerai avant que la troisième heure après minuit soit sonnée… En attendant le signal qui vous annoncera notre venue, voici ce que vous aurez à faire. Il est bon que nos secrets de famille ne soient point confiés à ce Georges Cadoudal.

Vous aurez à dire à nos frères qu'aujourd'hui même, j'ai pris chez Jacob Schwartzchild et Cie des traites sur Vienne pour un million de ducats. Si le démon familier qui veille au salut de ce Bonaparte le protège contre nos coups, le rendez-vous sera à Vienne; l'association n'aura perdu que son temps et son sang, elle sera riche, elle pourra recommencer. Si nous réussissons, au contraire, ceux d'entre nous qui veulent la liberté auront de quoi profiter de leur victoire pour élever à leur idole un trône si haut et si large, qu'aucun tyran ne pourra plus l'escalader jamais.

Qu'ils soient prêts; qu'ils aient confiance; le soleil de demain ne se couchera pas sans avoir vu l'événement qui changera la face du monde.

Elle tendit une main à Ceracchi et l'autre à Taïeh.

Le noir y imprima sa lèvre.

Andréa Ceracchi dit:

—Où est Lila?

—Lila, répondit la comtesse, n'a plus de parents, elle est sous ma garde; à l'heure du danger, ma première pensée, a dû être de la mettre à l'abri.

A son tour, Andréa baisa sa main.

—Donc, à cette nuit! dit-il, trois heures!

Et il sortit accompagné de Taïeh, pour gagner le lieu du rendez-vous.

La charmante blonde écouta un instant le bruit de leurs pas.

—Trois heures! répéta-t-elle. Vous n'attendrez pas jusque-là!

Elle ouvrit tour à tour les écrins et le portefeuille, afin d'en vérifier le contenu.

Puis elle se dirigea vers la porte, sans avoir regardé du côté de la serre.

A peine avait-elle disparu que la fenêtre, poussée avec précaution, ouvrit ses deux châssis, et la courte personne de l'apprenti médecin Germain Patou se montra à califourchon sur l'appui.

—Métier à se faire rompre les os! grommela-t-il. Faut-il que j'aime ce papa Jean-Pierre! Voilà donc où elle demeure, cette blonde adorable!… Mais, pour savoir cela, je n'en suis pas beaucoup plus avancé.

Il enjamba l'appui et fit quelques pas à l'intérieur.

—On fume ici! pensa-t-il. Elle est bien logée, malepeste!… Un lit royal comme ceux du château de Meudon… Voyons un peu.

Il écarta les rideaux et recula de plusieurs pas, comme s'il eut reçu un coup en plein visage. Le lit était en désordre et les draps dégouttaient de sang.

—Merci Dieu! pensa-t-il, ma blonde ne sait pas cela, j'en suis sûr!
Le sang est tout frais… Ou vient de tuer ici!

Son regard perçant, où brillait une audacieuse intelligence, fit le tour de la chambre et plongea jusqu'au fond de la serre. Un instant, on aurait pu croire qu'une sorte de divination lui révélait le terrible mystère de cette demeure.

Mais une pendule sonna dans la pièce voisine, et il bondit vers la croisée, qu'il enjamba de nouveau.

—Le patron m'attend, se dit-il. J'ai accompli la mission dont il m'avait chargé. Je sais où demeure la comtesse Marcian Gregoryi… et peut-être ai-je deviné le dénoûment de cette comédie, dont la première scène fut jouée à l'église Saint-Louis-en-l'Ile.

Il descendit comme il avait monté, à la force de ses bras courts mais robustes. Au moment où sa tête était déjà au niveau du balcon, son dernier regard rencontra, au ciel du lit, la plaque émaillée qui fixait les plis des rideaux. C'était un écusson qui semblait renvoyer en faisceau tous les rayons de la lampe.

Une devise en lettres noires gothiques courait sur le fond d'or et disait: In vita mors, in morte vita

La comtesse Marcian Gregoryi était nonchalamment étendue sur les coussins de sa voiture, dont le cocher, suivant ordre reçu d'avance, arrêta ses chevaux à l'angle du pont Marie, sur le quai d'Anjou.

La comtesse descendit et dit:

—Attendez.

Elle prit sa course en longeant le quai, vers la partie orientale de l'île.

Le mur d'enclos des jardins de Bretonvilliers formait l'extrême pointe de l'éperon. C'était une enceinte solide et bâtie comme un rempart. Non loin de l'angle de la rue Saint-Louis, qui fait face à l'hôtel Lambert, une vieille construction carrée et trapue élevait sa terrasse demi-ruinée à quelques pieds au-dessus du mur.

Il y avait là une poterne basse, qui existait encore voici quelques années, et dont l'enfoncement profond servait d'abri au petit établissement d'un rétameur forain.

La comtesse Marcian Gregoryi avait la clef de cette poterne, qu'elle ouvrit pour entrer dans un lieu humide et tout noir.

Quand elle eut fermé la porte derrière elle, l'obscurité fut complète.

Dès le temps de Cagliostro, et même plus d'un siècle avant lui, les propriétés du phosphore étaient connues des adeptes; nous n'oserions pas dire, craignant l'accusation d'anachronisme, que la comtesse Marcian Gregoryi eût dans sa poche une botte d'allumettes chimiques, et cependant un léger frottement qui bruit dans l'obscurité produisit une lueur vive et instantanée.

La bougie d'une lanterne sourde s'alluma, éclairant les parois salpêtres d'un long couloir.

La comtesse se mit à marcher aussitôt, en femme qui connaît la route.

Au bout d'une cinquantaine de pas, un vent frais la frappa au visage. Il y avait à la paroi de gauche une crevasse assez large par où l'air extérieur et un rayon de lune passaient.

La comtesse s'arrêta, prêtant attentivement l'oreille. Elle appuya l'âme de la lanterne contre sa poitrine et jeta un regard au dehors.

Le dehors était un jardin sombre, touffu, mal entretenu.

—On dirait des pas, murmura-t-elle, et des voix…

Elle regretta Pluto, le chien géant qui, d'ordinaire, vaguait en liberté sous ces noirs ombrages.

Mais, quoiqu'elle regardât de tous ses yeux, elle ne vit rien que les branches emmêlées qui s'entre-choquaient au vent.

Elle continua sa route.

—Quand même Ezéchiel m'aurait trahie, pensa-t-elle encore, qu'importe? Ils n'auront pas le temps!…

Le couloir se terminait par un escalier de cave que la comtesse gravit; au haut de l'escalier se trouvait un étroit palier où s'ouvrait une porte habilement masquée. La comtesse l'ouvrit, tenant toujours l'âme de sa lanterne cachée sous ses vêtements, puis la referma et se prit à écouter.

Le bruit d'une respiration faible et régulière vint jusqu'à son oreille.

—Il dort! fit-elle.

Alors elle découvrit sa lanterne sourde, aux rayons de laquelle nous eussions reconnu cette chambre où René de Kervoz et Lila soupèrent le soir du jour qui vint commencer notre histoire:

La chambre sans fenêtres.

Dans le quartier, il est bon de le dire, on racontait beaucoup de choses touchant ce vieil hôtel d'Aubremesnil et ses dépendances plus vieilles encore: le pavillon de Bretonvilliers et la maison du bord de l'eau.

Paris avait alors quantité de ces coins légendaires.

On parlait d'une merveilleuse cachette que le président d'Aubremesnil,
ami de l'abbé de Gondy et compère de M. de Beaufort, le roi des
Halles, avait fait construire en son logis, quand le cardinal de
Mazarin rentra vainqueur dans sa bonne ville.

On ajoutait que ce même président d'Aubremesnil, vert galant, quoique ce fût une tête carrée, ne se servit jamais de sa cachette contre la reine mère ou son ministre favori, mais qu'il l'employa à de plus riants usages,—faisant venir de nuit par cet étroit couloir, qui conduisait à la Seine, de jolies bourgeoises et de fringantes grisettes, en fraude des droits légitimes de Mme la présidente…

La comtesse Marcian Gregoryi visita d'abord la table, où quelques mets étaient posés. On y avait à peine touché.

Il y avait auprès des mets un flacon de vin et une carafe. La carafe seule était entamée. La comtesse la déboucha, en flaira le contenu et sourit.

Elle vint au lit alors et tourna l'âme de sa lanterne vers la pâle et belle tête de jeune homme qui était sur l'oreiller.

Nous ne savons ce que cette sorcière de Yanusza entendait par ces mots: le vin qui donne des rêves, mais il est certain que René de Kervoz rêvait, car il souriait.

Les grands yeux de la comtesse Marcian Gregoryi exprimèrent de la compassion et de la tendresse.

—Tu seras libre demain, murmura-t-elle.

Elle effleura son front d'un baiser.

René de Kervoz s'agita dans son sommeil et prononça le nom d'Angèle.

Les sourcils de la charmante blonde se froncèrent, mais ce fut l'affaire d'un instant.

—Je n'aime que le grand comte Szandor, pensa-t-elle en redressant sa tête orgueilleuse, qu'importe un caprice de quelques heures? Ici n'est pas mon destin.

Elle éteignit sa lanterne, et la chambre fut plongée de nouveau dans la plus complète obscurité.

Une voix s'éleva dans cette nuit, disant:

—René, je suis Lila…

René ne s'éveilla point.

Et la voix se ravisa, disant cette fois avec des intonations plus douces qu'un chant:

—René, mon René, je suis Angèle… Passe ta main dans mes cheveux et tu me reconnaîtras.

Les lèvres de René rendirent un murmure qui fut coupé par un baiser.

Au dehors la ville était muette.

Au dedans, chose étrange, il y avait comme un écho confus de pas et de paroles chuchotées.

Au bout d'une heure, la comtesse Marcian Gregoryi se leva en sursaut.
Les pas avaient sonné dans la chambre voisine.

Elle prêta l'oreille avidement, on n'entendait plus rien.

Etait-ce une illusion?

La belle blonde regagna sans bruit la porte dérobée et sortit comme elle était entrée. Ce fut seulement dans le corridor qu'elle ralluma sa lanterne sourde. La lueur de la bougie éclaira un objet qu'elle tenait à la main: un ruban noir, supportant une médaille d'argent de Sainte-Anne d'Auray.

La comtesse Marcian Gregoryi regagna à pied sa voiture qui l'attendait toujours à l'autre bout du quai d'Anjou, près du pont Marie.

Il pouvait être alors deux heures après minuit. Elle se dit:

—Les Frères de la Vertu sont jugés!

—Rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel! ajouta-t-elle en s'adressant à son cocher. Au galop!

Sa dernière pensée fut, en s'étendant sur les soyeux coussins: «Ce loup de Bretagne ne m'a rien fait; mais il me fallait mes passeports… Demain, je dormirai dans mon lit.»

Rue Saint-Hyacinthe Saint-Michel, la voiture s'arrêta devant une petite allée borgne. La comtesse frappa à la porte. On ne répondit pas. Elle fit descendre le cocher et lui ordonna de cogner avec le manche de son fouet, ce qu'il fit.

Après dix minutes d'attente, une fenêtre s'ouvrit à l'entresol, immédiatement au-dessus de la porte de l'allée.

—A qui en avez-vous bonnes gens? demanda la voix flûtée d'une grosse femme qui parut en déshabillé de nuit.

—Je veux voir le citoyen Morinière, marchand de chevaux, répondit la comtesse.

—Ah! fit la voix flûtée, c'est une dame… Madame, à ces heures-ci, on n'achète pas de chevaux.

—Alors, le citoyen Morinière est ici?

—Entendons-nous… il y demeure quand il vient à Paris, ce cher homme, mais présentement, il traite une affaire de percherons dans le pays de la Loupe, au-delà de Chartres… revenez dans huit jours et à belle heure.

La fenêtre de l'entresol se referma.

—Cognez! ordonna la comtesse à son cocher.

Le cocher cogna si fort et si dru, qu'au bout de trois minutes la croisée de l'entresol s'ouvrit de nouveau.

—De par tous les diables! dit la voix de la grosse femme, qui déjà n'était plus si flûtée, voulez-vous nous laisser dormir, oui ou non, mes bonnes gens?

—Je veux voir le citoyen Morinière, répondit la comtesse.

—Puisqu'il n'est pas ici…

—Je crois qu'il est ici.

—Alors, je mens, foi de Dieu!…

—Oui, vous mentez, monsieur Morinière…

La grosse femme recula et l'on entendit le bruit sec de la batterie d'un pistolet.

—Femme, gronda une voix qui n'était plus flûtée du tout, dis ton nom et ce que tu veux…

—Je veux vous parler d'une affaire de vie et de mort, répondit la comtesse. Je suis Angèle Lenoir, fille de Mme Sévérin du Châtelet et fiancée de votre neveu René de Kervoz…

Une sourde exclamation l'interrompit; elle acheva:

—Je viens de la part de votre neveu, qui est en prison à cause de vous, et j'apporte pour gage la médaille de Sainte-Anne d'Auray, que sa mère, votre soeur, lui passa au cou le jour où il quitta le pays de Bretagne.