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About This Book

Set in early nineteenth-century Paris, the narrative traces the unsettling return of a seductive, predatory woman whose nocturnal appearances trigger mysterious deaths and revive medieval superstitions. Told through framed testimonies, police correspondence, and eyewitness accounts, the plot follows a circle of caretakers, traumatized children, and officials as they investigate uncanny occurrences near the city’s river isles. The work alternates investigative episodes with intimate scenes of family sorrow and neighborhood rumor, exploring tensions between emerging rational authority and lingering popular belief while showing how a localized personal curse ripples through domestic life and the urban underworld.

Pour la seconde fois, la fenêtre de l'entresol se ferma, mais presque aussitôt après, le porte même de l'allée borgne s'ouvrit.

—Entrez! fut-il dit.

La comtesse obéit sans hésiter.

Dans l'obscurité soudaine qui se fit après la clôture de la porte, la voix reprit avec un tremblement de colère:

—Vous jouez gros jeu, belle dame. Je connais la fiancée de mon neveu.
Vous n'êtes pas Angèle Sévérin.

—Je suis, répliqua bravement la comtesse, Costanza Ceracchi, la belle-soeur du statuaire Giuseppe, mort sur l'échafaud.

—Ah! ah! fit la voix: un hardi coquin! quoique le poignard soit l'arme des lâches… Foi de Dieu! moi, je n'ai que mon épée… Mais comment connaissez-vous mon neveu?

—Montons, dit la comtesse.

On lui prit la main et on lui fit gravir un escalier roide comme une échelle, au haut duquel était une chambre éclairée par une veilleuse de nuit.

Elle entra dans cette chambre.

Son compagnon, qui était la grosse femme de la fenêtre, et qui, vu de près, avait la joue toute bleue de barbe, répéta:

—D'où connaissez-vous mon neveu?

La comtesse tira de son soin la médaille de Sainte-Anne d'Auray qu'elle tendit à la femme barbue, en disant:

—Monsieur de Cadoudal, votre neveu m'aime.

—Foi de Dieu! n'écria Cadoudal, car c'était lui en personne, est-ce que je ne suis pas mieux déguisé que cela?… L'enfant a raison, car vous êtes jolie comme un coeur, ma commère… et j'avais bien entendu dire déjà qu'il faisait ses fredaines… Mais que parliez-vous de prison?

—Monsieur de Cadoudal, reprit la fausse belle-soeur de Guiseppe
Ceracchi, j'aime votre neveu.

—Il en vaut bien la peine, foi de Dieu!

—Je suis venue, parce que René de Kervoz est en danger de mort…
Celle qu'il a trahie s'est vengée de lui…

—Angèle! murmura Georges, qui pâlit. Mais alors moi-même… car
Angèle savait ce qu'ignoraient son père et sa mère.

—Asseyons nous et causons, monsieur de Cadoudal, l'interrompit gravement la comtesse Marcian Gregoryi. Je n'ai pas trop de toute une nuit pour vous dire ce que vous pouvez espérer désormais et ce que vous devez craindre… Il y a un lien entre vous et la soeur de Ceracchi: c'est la haine… Quant le jour va paraître, vous saurez si vous devez frapper ou fuir…

—Fuir! s'écria Cadoudal. Jamais!

—Alors, vous frapperez?

—Foi de Dieu, belle dame, répondit Cadoudal en riant et en s'asseyant près d'elle, à la bonne heure! vous parlez d'or!… Donnez-moi seulement le moyen d'aller chercher le Corse au milieu de sa garde consulaire, et, par sainte Anne d'Auray, je vous jure qu'il ne sera jamais empereur!

XX

MAISON VIDE

C'était une nuit claire et froide. Les réverbères de l'île Saint-Louis chômaient, laissant faire la lune. Les chimères se fanent vite à Paris, même les plus absurdes. A l'endroit où nous vîmes naguère tant de pêcheurs de diamants sonder le courant blanchâtre de la Seine, il n'y avait personne. Décidément, la renommée du quai de Béthune avait vécu; on n'avait pas pêché sous l'égout de Bretonvilliers assez de bagues chevalières; le prestige était défunt, les gens de l'hameçon et de la gaule en étaient venus à se moquer du miracle!

Et, dès onze heures du soir, le cabaret du pauvre Ezéchiel, éteint, formé, muet, témoignait assez du mépris où tombait l'Eldorado abandonné.

La rivière coulait, turbulente, au plein de ses rives.

Quelques minutes avant onze heures, des pas précipités sonnèrent dans la rue de Bretonvilliers, sans éveiller les demeures voisines, depuis longtemps endormies. C'était Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, qui s'en allait en guerre à la tête de son escouade de gens de police.

Nous savons que le gardien de la Morgue du Châtelet avait dans tout ce quartier du vieux Paris, où la chicane et la police agglomèrent leurs suppôts, une réputation bien établie. C'était un crâne homme, pour employer l'expression des citoyennes du Marché-Natif. Il y a toujours dans l'agent de police, quoi qu'on veuille dire et croire, un brin de vocation aventureuse, et, pour ma part, je suis resté souvent confondu en lisant la prodigieuse série des actes de courage froid, solide, implacable, accomplis au jour le jour par ces hommes qui n'ont pas à leur service le stimulant de la gloire.

Sur un champ de bataille, il y a l'ivresse du point d'honneur, l'appel du tambour, l'étourdissement du canon, la fièvre de la poudre!…

Mais dans le ruisseau, la nuit, ces luttes terribles que nul bulletin emphatique ne chantera…

Ces luttes où, la plupart du temps, le bandit armé cherche à tuer, et où l'homme de la loi a défense de frapper…

Qu'ont-ils donc fait, ces héros boueux, robustes comme les guerriers d'Homère, pour que leurs prouesses accumulées ne puissent jamais rédimer l'opprobre de leur gagne-pain!

Ils étaient quatre, accompagnés par un officier de paix, jeune homme assez bien couvert, qui allait le cigare à la bouche et les mains dans ses poches.

Ils suivaient tous Gâteloup avec plaisir et flairaient quelque curieuse bagarre.

L'officier de paix écoutait; en gardant le sérieux de son grade, certaines anecdotes racontées à voix basse par Laurent et Charlevoy, toutes à la louange du vigoureux poignet de M. Sévérin; le troisième agent applaudissait, franchement; le quatrième, laid coquin, à la figure toute velue de barbe noire, marchait un peu en arrière et grommelait:

—J'ai vu mieux que ça! C'est vrai qu'il tape dur! Quand Jean-Pierre s'arrêta au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, ce quatrième agent se mit à rire dans sa barbe et murmura:

—Tiens! c'te farce! c'est à l'établissement qu'il en veut. Pourtant il avait trouvé le vin mauvais.

Jean-Pierre frappa bruyamment à la porte du cabaret de la Pêche miraculeuse. Personne ne fit réponse à l'intérieur.

—Mes enfants, dit Jean-Pierre, il faut me jeter bas ces planches-là.

—Auparavant, fit observer l'officier de paix, je dois accomplir les formalités d'usage.

—Pas besoin, monsieur Barbaroux, dit par derrière une voix qui dressa l'oreille de Jean-Pierre. La farce est jouée là-dedans. Le propriétaire a déménagé.

—Est-ce toi? Ézéchiel? s'écria Jean-Pierre.

—Pour vous servir, monsieur Gâteloup, si toutefois j'en suis capable, répondit le quatrième agent, qui avança chapeau bas. J'ai mis comme ça un peu de barbe à mon menton pour la gloriole de ne pas passer pour en être quand je reviens pocher dans le quartier. J'ai ma figure de tous les jours en bourgeois, et ma physionomie du métier: ça fait-il du mal à quelqu'un?

Tout en parlant, il introduisit une clef dans la serrure de la porte, qui s'ouvrit aussitôt…

—Au nom de la loi, ajouta Ézéchiel, qui était en belle humeur, donnez-vous la peine d'entrer.

Dans cette espèce de cave, qui servait naguère de cabaret, il n'y avait plus que les quatre murs.

—Oh! fit Ézéchiel, répondant au regard étonné de Jean-Pierre et tenant à la main une chandelle de suif qu'il venait d'allumer, je suis en règle, monsieur Gâteloup. J'ai fait mon rapport, et la Pêche miraculeuse a d'ailleurs servi de souricière. Les temps sont durs, on vit comme on peut.

—Ce n'était pas la préfecture qui te donnait à vivre, dit Jean-Pierre qui fronça ses gros sourcils; ce n'était pas non plus ton métier de cabaretier. Ne joue pas au fin avec moi, l'homme, ou gare à tes côtes! Tu étais payé par la comtesse Marcian Gregoryi.

—Tiens! tiens! grommela Ezéchiel, vous saviez donc cela, monsieur Gâteloup?.. Eh bien, c'est vrai, quoi! j'ai mis quelque petit argent de côté pour mes vieux jours… On ne voit pas clair dans ces histoires-là, du premier coup, vous sentez rien… et j'ai été longtemps à deviner pourquoi la comtesse avait monté la mécanique du quai de Béthune.

—Et ce pourquoi est-il dans ton rapport?

—Oui bien, mais M. l'inspecteur n'a pas voulu me croire… Je suis fâché de n'avoir plus un verre de vin à vous offrir, messieurs, quoiqu'il n'était pas fameux, hein, monsieur Gâteloup?… En faut pour tous les goûts… Quand j'ai donc dit, là-bas, à la préfecture, qu'on emportait des corps du pavillon de Bretonvilliers, ici près, à un caveau qui se trouve quelque part au Marais, vers la chaussée des Minimes, on m'a ri au nez… par quoi je me trouve à couvert.

L'officier de paix jeta son cigare. Ezéchiel continua:

—Et comme on en parlait, du caveau, et de la vampire aussi, car tout se sait à Paris, seulement tout se sait mal, Mme la comtesse dit: Il faut dérouter les chiens.

—Le nom de l'inspecteur? demanda impétueusement l'officier de paix, qui se vit du coup commissaire de police.

—M. Despaux, parbleu! répliqua Ezéchiel, et qui sera secrétaire général quand M. Fouché aura mis M. Dubois à la retraite.

—Le numéro de la maison suspecte? interrogea encore l'officier de paix.

—Quant à ça, monsieur Barbaroux, la plus belle fille du monde ne peut dire que ce qu'on lui a appris…

—Nous le saurons tout à l'heure, l'interrompit Jean-Pierre, qui écoutait ce colloque avec impatience. Nous sommes ici pour autre chose… Peux-tu nous introduire au pavillon de Bretonvilliers?

—Jusqu'à la porte, oui, répondit Ézéchiel, et ces messieurs doivent avoir de quoi parler aux serrures.

L'agent Charlevoy frappa sur sa poche, qui rendit un son de ferraille, et repartit:

—J'ai ma trousse.

—Mais quant à trouver la pie au nid, continua Ezéchiel, c'est autre chose. La comtesse n'est pas revenue depuis le soir où les camarades apportèrent ici cette belle petite blonde… Vous savez, monsieur le gardien… on a dit qu'un jeune homme était entré ce soir-là au pavillon?

—Qui l'a dit?

—Mme Paraxin, la femelle de Satan.

—Et l'a-t-on emporté comme les autres?

—Je n'ai point ouï parler de cela. La figure de Jean-Pierre s'éclaira.

—Il reste une lueur d'espoir, murmura-t-il. Marchons!

Et il se dirigea de lui-même vers la porte basse qui était au fond du cabaret. Ézéchiel le laissa faire.

Aussitôt que la porte fut ouverte, Jean-Pierre Sévérin se trouva en face d'un tas de terre et de déblais qui bouchaient hermétiquement le passage.

—C'est vous qui êtes la cause de cela, patron, dit Ezéchiel. Le jour où vous avez dérangé les marchandises qui étaient devant la porte, il y avait ici des gens de la comtesse. Le lendemain, 1e passage était bouché… Mais ils ont compté sans le vieil Ézéchiel, qui les sait toutes, depuis le temps qu'il va à l'école… Rangez-vous, s'il vous plaît, et laissez-moi passer.

L'ancien cabaretier se glissa, tenant toujours sa chandelle allumée, dans un trou étroit qui restait à gauche et conduisait à l'escalier de sa cave. Jean-Pierre et les agents le suivirent. La cave était vide comme le bouge supérieur, mais à l'extrémité orientale du cellier, il y avait un amas de plâtras, entourant une ouverture récemment pratiquée.

Ezéchiel l'éclaira; elle pouvait donner passage à un homme de médiocre corpulence.

—Le soir où j'ai percé ce trou, dit-il en rougissant de colère, la maudite m'a fait mordre par son chien. S'il avait pu se couler là-dedans, le diable à quatre pattes, j'étais un homme mort. Je lui garde une dent: non pas au chien, mais à la dame… Et vous qui êtes un savant, monsieur Gâteloup, savez-vous si c'est vrai qu'on ne peut faire la fin de ces gens-là qu'avec un morceau de feu qu'on leur met dans le coeur?…

Charlevoy et Laurent étaient tout pâles.

—Mais c'est donc bien vraiment une vampire? murmurèrent-ils ensemble.

—En avant! ordonna Jean-Pierre.

Il se glissa le premier dans l'ouverture. Ézéchiel l'arrêta de force.

—Monsieur Gâteloup, dit-il, vous êtes un brave homme, et je vous ai vu tenir un contre dix avec un brin de bois. Vous m'allez, et je ne voudrais pas qu'il vous arrivât du gros mal… Passez le premier, c'est la justice, car vous semblez le plus intéressé à passer. Mais avant de mettre la tête hors du trou, veillez, guettez, écoutez. Si le chien est là, il grondera. S'il gronde, gardez-vous d'avancer: c'est une bête qui croque un homme comme un poulet.

Sévérin se dégagea, dit merci et franchit le trou en deux ou trois vigoureux efforts.

Il y eut un moment d'attente terrible. Ezéchiel avait de la sueur au front.

—Eh bien! fit Gâteloup du dehors, venez-vous?

—Parait que le chien est délogé pour tout de bon! dit Ézéchiel. Il aurait déjà fait son tapage s'il était là. Marchons.

Il passa le premier, non sans garder une certaine inquiétude. Les trois autres agents et l'officier de paix suivirent. Au delà du trou, c'était une sorte de fosse, en contre-bas de celle qu'on appelait le vide-bouteilles. Elle communiquait avec les jardins par un escalier de terre et de bois.

Les jardins étaient complètement déserts.

La petite troupe les parcourut d'abord et les fouilla dans tous les sens, Charlevoy et Laurent étaient deux fins limiers, et l'industrieux Ezéchiel connaissait les êtres. Ils arrivèrent jusqu'au grand mur qui bordait les deux quais, fermant l'éperon de I'Ile Saint-Louis comme un rempart. La nuit était claire. Quoique cette partie du jardin ressemblât à une forêt vierge, Laurent et Charlevoy, après visite faite, affirmèrent que nulle créature humaine n'y pouvait rester cachée.

La porte du bord de l'eau, par où la comtesse Marcian Gregoryi devait s'introduire une heure plus tard, ne leur échappa point, mais à voir l'état de sa serrure, ils la crurent condamnée.

Jean-Pierre lui-même, pénétrant par une brèche dans le couloir qui communiquait de la porte du bord de l'eau à la chambre sans fenêtres, le visita dans toute sa longueur et la prit pour un de ces passages, construits à des époques troublées, qui étonnent les curieux et restent comme des énigmes proposées à la perspicacité des chercheurs.

Ce couloir avait une bifurcation: le boyau qui menait à l'ancienne cachette du président d'Aubremesnil, et une voie plus large, descendant tout droit aux cuisines du pavillon de Bretonvilliers. Jean-Pierre ne reconnut que ce dernier passage.

Il appela Charlevoy et se fit ouvrir une porte, solidement armée de fer, qui eût enchanté un antiquaire. Les cuisines étaient vides comme les jardins; ou y pouvait néanmoins deviner la récente présence d'un ou de plusieurs habitants, car le sol était jonché d'épluchures de légumes, et des os de boeuf cru, à moitié rongés, s'éparpillaient ça et là.

Sur la table, il y avait une toque de femme en étoffe grossière et ornée d'oripeaux dédorés. La forme de cette toque indiquait à première vue son origine hongroise.

—C'était ici l'antre de maman Paraxin, dit Ézéchiel, et voici les restes du dernier souper de Pluto. J'ai idée que l'horrible bête mangeait plus souvent des os de chrétien que des os de boeuf.

—Les gens qu'on emportait d'ici, demanda Gâteloup, passaient-ils par le couloir que nous venons de suivre?

—Jamais, répondit Ézéchiel.

—Alors, s'écria Charlevoy, ils devaient passer par ta boutique, capitaine.

Ezéchiel rougit jusqu'aux oreilles et le regarda de travers.

Des cuisines au rez-de-chaussée c'était un large escalier de pierre de taille, mal tenu et dans un état de complète dégradation. Les portes du rez-de-chaussée ayant été ouvertes à l'aide de la trousse de Charlevoy, on entra dans une enfilade de chambre nues, suant l'humidité et la vétusté, et qui, évidemment, n'avaient point été habitées depuis de longues années.

Aux murailles restaient quelques portraits déteints et quelques haillons de tapisserie.

L'officier de paix, M. Barbaroux, était un utilitaire. Il fit remarquer avec raison qu'il y avait là beaucoup de terrain perdu et qu'on eût pu loger dans ces salles inoccupées une grande quantité de gens qui couchaient dans la rue.

—Montons plus haut, dit Jean-Pierre, il n'y a rien ici pour nous.

Le premier étage, beaucoup mieux conservé, présentait, au contraire, des traces d'occupation récente. C'était là que René de Kervoz avait été introduit le soir même où commence notre récit.

La trousse de Charlevoy ayant fait encore son office, Jean-Pierre entra dans ce salon où René avait attendu, rêvant et rafraîchissant son front brûlant au froid des carreaux, la venue de sa mystérieuse maîtresse.

En face de la fenêtre, de l'autre côté de la rue Saint-Louis-en-l'Ile, était la borne où Angèle s'était assise pour endurer le cruel supplice dont elle devait mourir.

C'était de là qu'elle avait reconnu ou deviné la silhouette de son fiancé aux derniers rayons de la lune.

C'était de là qu'elle avait vu, quand la lampe allumée à l'intérieur porta deux ombres sur le rideau, ces deux têtes rapprochées en un baiser qui lui poignarda le coeur.

C'était là qu'elle avait désespéré de la bonté de Dieu.

Il n'y avait plus de rideaux à la croisée, plus de tentures aux portes, plus de tapis, plus de meubles, plus rien.

Le déménagement était fait.

La décrépitude de la vieille maison se montrait partout.

Seulement, ça et là, un bouquet fané, un chiffon de femme, un livre restaient comme des témoins de la vie passagère qui avait animé cette solitude.

Dans la seconde chambre, celle que nous vîmes ornée selon la mode orientale, et que Lila choisit pour raconter au jeune Breton son histoire fabuleuse ou véridique, les hautes piles de coussins et les lampes de Bohême avaient disparu comme tout le reste.

Cette deuxième pièce était en apparence, la fin de la maison. La muraille opposée à la porte ne présentait aucune solution de continuité.

C'était pourtant bien cette muraille qui s'était ouverte quarante-huit heures auparavant pour montrer à René ébloui le réduit charmant, au fond duquel l'alcôve drapait ses rideaux de soie;

Le boudoir où la collation était servie;

La chambre sans fenêtres, en un mot, le lit d'amour qui devait se changer en prison.

Ce serait insulter à l'intelligence du lecteur que de lui expliquer pourquoi une pièce construite et installée précisément pour servir de cachette, au temps où l'art de ménager des cachettes était à son apogée, ne montrait à l'extérieur aucune trace de son existence.

Jean-Pierre Sévérin et son escouade restèrent près d'une heure au premier étage, furetant et fouillant. Toutes leurs recherches furent inutiles.

Il n'y avait plus à visiter que le deuxième étage, qui fut trouvé dans un état de désolation plus grande encore que le rez-de-chaussée. Les plafonds étaient défoncés et les cloisons tombaient en ruine.

Jean-Pierre dit:

—Descendons aux caves. Je démolirai la maison s'il le faut, mais je trouverai le fiancé de ma fille mort ou vif.

Les gens de police étaient là pour lui obéir. Barbaroux, l'officier de paix, se borna à murmurer:

—Mme Barbaroux m'attend, toute seule.

Laurent et Charlevoy échangèrent, à ce mot, un sourire incrédule.

—Attend-elle? demanda Charlevoy.

Laurent ajouta:

—Toute seule?

Hélas! on dit qu'Argus, fils d'Avestor, patron de la police avait cinquante paire d'yeux, dont aucune ne s'ouvrait sur les mignons mystères de son propre ménage!

Au moment où Jean-Pierre et son escouade, descendant l'escalier, repassaient devant la porte ouverte du premier étage, un bruit qui venait de l'intérieur des appartements les arrêta tout a coup.

Jean-Pierre s'élança aussitôt en avant, suivi de ses agents et arriva dans le salon à deux fenêtres juste à temps pour voir une main passer à travers un carreau cassé d'avance, et tourner lestement l'espagnolette.

Germain Patou sauta dans la chambre en secouant ses cheveux baignés de sueur.

Tout en le blâmant de ce travers qu'il avait de grimper ainsi aux balcons, nous plaiderons en sa faveur plusieurs circonstances atténuantes. D'abord, les murailles du pavillon de Bretonvilliers étaient construites selon ce style monumental qui, laissant entre chaque pierre un intervalle profond, rend superflu l'usage des échelles; en second lieu, il était mû par une bonne intention; en troisième lieu, c'était avant d'être reçu docteur.

S'il eût passé sa thèse en ce temps-là, croyez que nous le regarderions comme inexcusable.

—Bonsoir, patron, dit-il; je suis venu en quatre minute trente secondes, montre à la main, de la chaussée des Minimes jusqu'ici; mais j'ai perdu plus d'un quart d'heure à rôder autour de la maison. Alors, comme la porte était close, j'ai passé par la fenêtre. Le carreau était cassé, et je voudrais savoir ce que veulent dire tous ces petits papiers qui sont là sur l'appui, et dans chacun desquels il y a un caillou. Apportez la lumière.

—As-tu trouvé? demanda Jean-Pierre Sévérin.

—J'ai trouvé la tanière, répondit Patou qui dépliait un des papiers dont il venait de parler; mais la louve s'est enfuie.

—La louve? répéta Jean-Pierre.

Patou lui serra fortement la main.

—Patron, murmura l'apprenti médecin à son oreille, il y a du sang là-dedans. C'est demain qu'on étrenne la Morgue du Marché-Neuf, j'ai idée que votre nouvelle salle sera trop petite: Franz Koënig a été assassiné ce soir.

Les doigts de Jean-Pierre se crispèrent sur son front pâle.

—Et ma fille? dit-il en un gémissement. Et mon pauvre René?

Charlevoy approchait avec la lumière. Le regard de Gâteloup tomba sur le papier que Patou tenait à la main.

—L'écriture d'Angèle! s'écria-t-il en lui arrachant la lettre.

—Il n'en manque pas, répliqua l'étudiant en médecine, j'en ai trouvé au moins une demi-douzaine sur le rebord de la croisée… Et tenez! en voici un jusque dans la chambre! C'est celui qui a dû casser le carreau.

Il ramassa un papier contenant un caillou comme les autres et qui était sur le plancher.

—Oh! oh! fit-il en baissant la voix malgré lui, celui-là est tracé avec du sang!

Jean-Pierre prit le flambeau des mains d'Ézéchiel.

—Sortez tous! prononça-t-il à voix basse, mais ne vous éloignez pas.
Tout à l'heure j'aurai besoin de vous.

XXI

PAUVRE ANGÈLE!

Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, et Germain Patou étaient seuls tous deux, non plus dans le salon, mais dans la chambre qui confinait à la cachette. Jean-Pierre avait voulu mettre une porte de plus entre lui et la curiosité des agents.

Ils étaient assis l'un auprès de l'autre, sur la marche ou caisson que la coutume plaçait, dans toutes les vieilles maisons, au-devant des croisées.

C'était l'unique siège que présentât désormais l'appartement.

Chacun d'eux avait à la main un de ces papiers qui contenaient des cailloux. La chandelle était par terre. Ils se penchaient pour lire, et les cheveux blancs du gardien tombant en avant, inondaient son visage.

On entendait sa respiration siffler dans sa gorge.

Sur le papier tremblant que tenait sa main, des larmes coulaient.

—Pauvre Angèle! murmura Germain Patou, qui avait aussi des larmes dans la voix.

—Pauvre Angèle! répéta Gâteloup d'un accent profond. Elle n'a pas songé à sa mère!

—Elle n'a pas songé à vous, patron! ajouta l'étudiant en médecine.
Vous l'aimiez autant que sa mère.

—Penses-tu qu'elle soit morte, Germain? demanda Gâteloup.

Patou ne répondit pas; il lut:

«René, mon René chéri, tu m'avais promis de m'aimer toujours. Je ne craignais rien, car il n'y a personne sur la terre qui soit aussi noble, aussi loyal que toi. Et puis, nous avons notre petite Angèle. Est-ce qu'on abandonne un chérubin dans son berceau?

«J'ai fait un rêve, René; écoute-moi, je vais te dire tout; je suis bien sûre que c'est un rêve.

«Tu es dans cette maison, je le sais; je t'y ai vu entrer et tu n'es pas revenu. Mais peut-être te retient-on de force.

«Oh! elle est belle, c'est vrai! je n'ai rien vu de si beau! Est-ce qu'elle t'aime comme moi?

«René, ce n'est pas la mère de notre petit ange!

«Je lance ce papier sur la fenêtre de la chambre où je t'ai vu; tu le liras, si tu reviens encore à cette croisée, songer et regarder le vide.

«Pauvre ami, tu souffres; je voudrais ajouter tes souffrances aux miennes, je voudrais te faire heureux au prix de tout mon bonheur.

«J'étais là, sur cette borne qui est en face de la croisée, de l'autre côté de la rue. Regarde-la. Je croyais que tu me voyais. Quelles idées on a dans ces instants où l'âme chancelle! Mon Dieu! si tu m'avais vue, nous aurions peut-être été tous sauvés!

«J'ai eu tort de ne pas t'appeler, de ne pas m'agenouiller les mains jointes, au milieu de la rue. Tu es bon, tu aurais eu pitié.

«J'étais là, moi, je te voyais. J'ai tout vu, je t'aime comme auparavant, mon René. De toi à moi il y a notre petite Angèle. Je t'aime…»

Germain Patou cessa de lire, et le papier s'échappa de ses doigts.

—Diable de Breton! grommela-t il, si je le tenais, il passerait un méchant quart d'heure.

—Tais-toi! prononça tout bas Gâteloup.

Il ajouta:

—N'est-ce pas qu'elle l'aimait bien?

—C'est un ange du bon Dieu! s'écria l'étudiant. Ah! le coquin de
Breton.

Jean-Pierre réfléchissait.

—Ce doit être ici la première lettre, dit-il, les yeux fixés sur le chiffon humide qu'il relisait pour la dixième fois. Celle-ci est peut-être la seconde:

«Je suis venue, et j'ai lancé le papier sur la fenêtre; il y est resté, après avoir retombé bien des fois. Tu ne m'as pas répondu, tu ne l'as pas lu, René! Que les heures sont longues! Ma pauvre mère ne sait pas jusqu'à quel point je suis désespérée; je n'ai rien dit à mon père, qui voudrait me venger, peut-être.

«Je n'ai parlé qu'à notre enfant. A celle-là, je dis tout, parce qu'elle ne peut pas encore me comprendre. Il y a des instants où ce bien-aimé petit être semble deviner ma souffrance; d'autres, son sourire me dit d'espérer.

«Espérer, mon Dieu!…

«Eh bien, oui! j'espère encore, puisque je ne suis pas morte. Je n'ai pas lu beaucoup de livres, mais je sais qu'il y a des entraînements, des maladies de l'âme.

«Tu es entraîné, tu es malade, et cette enchanteresse ne t'a pas encore donné le temps de songer à ton enfant.

«Ce fut à Saint-Germain-l'Auxerrois, n'est-ce pas? Je ne vis rien, mais quelque chose troubla ma prière. Je sentais en moi comme une sourde douleur. Mon coeur se serrait; la pensée de nos noces ne me donnait plus de joie.

«Elle était là, j'en suis sûre!

«Nos noces! ce jour si ardemment souhaité, le voilà qui arrive! Oh! René! René! tu m'avais dit une fois: Ce serait un crime de mettre une larme dans ces yeux d'ange.

«L'ange est tombé. Etait-ce à toi de le punir?

«En revenant de l'église, je te ne reconnaissais déjà plus. Je cherchais ta pensée. Je pleurai en montant notre escalier.

«Et j'attendis pour voir ta lampe s'allumer.

«La nuit entière se passa, René. J'étais perdue.

«Réponds-moi, ne fût-ce qu'un mot. Que fais-tu dans cette sombre maison? Veux-tu que je te dise mon dernier espoir? Tu conspires, peut-être…

«Ni mon père ni ma mère n'ont rien su par moi: ce sont tes secrets. J'ai ouï parler aujourd'hui d'arrestation… Si je t'avais calomnié dans mon âme, René, mon René chéri! si tu n'étais que malheureux!…»

—Que veut dire cela? s'interrompit ici Jean-Pierre Sévérin.

—Kervoz est de Bretagne, répondit Patou.

Il ajouta:

—Le gros marchand de chevaux de l'église Saint-Louis-en-l'Ile n'est-il pas son oncle?

Jean-Pierre se frappa le front:

—Morinière! prononça-t-il tout bas. Et le secrétaire général de la préfecture m'a dit…

Il n'acheva pas, et sa pensée tourna.

—Morinière a l'air d'un brave homme, murmura-t-il. C'est impossible!

—La troisième lettre nous apprendra peut-être quelque chose, fit l'étudiant en médecine. L'écriture change.

Jean-Pierre saisit le papier qu'on lui tendait et le baisa.

«…Rien de toi, rien! Tu n'as pas reçu mes messages. Jamais tu ne pourrais te montrer si cruel envers moi…

«Notre petite fille maigrit et devient toute blanche depuis que mon sein tari n'a plus rien pour elle. Je la regardais ce matin. Peut-être que Dieu nous prendra tous ensemble.

«Quelle nuit! Pourrait-on dire en une année ce que l'on pense dans l'espace d'une nuit?

«J'ai vu mon père et ma mère pour la dernière fois. Tout le jour, je vais rôder autour de toi, et toute la nuit prochaine aussi. Je te verrai, je le veux, je te parlerai…

«Ils dormaient! J'ai baisé les cheveux blancs de mon père d'adoption, qui m'aimait comme si j'eusse été sa fille.

«J'ai collé mes lèvres sur le front de ma mère.

«Celle-là aussi a bien souffert.

«Elle a eu le courage de vivre!

«J'ai baisé aussi mon jeune frère, un enfant doux et bon, qui pleurera sur moi.

«Il a déjà le coeur d'un homme. Le père dit souvent qu'il ne sera pas heureux dans la vie.

«Puis je suis revenue à ma fille et je l'ai habillée en blanc. Dans ses cheveux, j'ai mis la guirlande que tu avais apportée le jour de ma fête. Notre fille sera bien belle.

«J'avais besoin de rire et de chanter. Je ne sais pas si c'est ainsi quand on devient folle…»

Les bras de Gâteloup tombèrent.

Son visage énergique exprimait une torture si poignante que les larmes vinrent aux yeux de Patou.

—Il faut de la force, monsieur Jean-Pierre, dit-il. Tout n'est pas fini.

—Non, répliqua Gâteloup d'une voix changée, tout n'est pas fini.

Il ajouta en refoulant un sanglot dans sa gorge:

—C'est vrai que c'était demain le mariage! ma pauvre femme ne survivra pas à cela…

Sa main fiévreuse déplia un autre papier.

«…J'ai voulu voir ta chambre, que je connaissais si bien, quoique je n'y fusse jamais entrée. J'avais un espoir d'enfant: je croyais t'y trouver.

«La portière ma laissée monter. Je t'écris chez toi: cela me portera bonheur.

«Je suis à l'endroit où je te voyais assis, quand je regardais par ma fenêtre. C'est de là que tes yeux m'ont parlé pour la première fois.

«J'ai devant moi les portraits de ton père et de ta mère. Comme ta mère doit t'aimer! et combien je l'aime!

«Il y a une lettre commencée où tu lui parlais de moi. M'as-tu donc chérie ainsi, René? Et pourquoi m'as-tu quittée?

«Que t'ai-je fait? Ne suis-je pas toute à toi?

«Il y a là aussi un mouchoir sanglant, avec des armoiries et une couronne…

«Je ne peux pas rester ici, il faut que j'aille à toi et que je te cherche…

«D'ailleurs, il est un autre endroit où je te parlerai mieux qu'ici, c'est près du pont Marie, sous le quai des Ormes, là où nous nous assîmes entre le gazon et les fleurs, écoutant les murmures du vent dans le feuillage des grands arbres.

«Je ne suis pas folle encore, va; j'ai bien de l'espoir depuis que j'ai vu l'image de la Vierge dans la ruelle de ton lit.

«Tu ne m'as pas oubliée, tu es prisonnier quelque part, je te délivrerai.

«René, mon René, ma vie! j'ai baisé le portrait de ta mère…»

—Est-ce la dernière? demanda Gâteloup d'une voix qui défaillait.

—Non, répondit Patou, il y a celle qui est écrite avec du sang.

—Lis, murmura le vieillard, je n'ai plus de force.

Germain Patou essuya tranquillement ses yeux mouillés, dont les paupières le brûlaient.

«…Tout un jour encore, tout un long jour! Où es-tu? Les gens du quartier me connaissent et m'appellent déjà la folle.

«J'ai jeté les deux lettres avant l'aube. N'as-tu pas entendu les cailloux frapper contre les carreaux? J'ai regardé. On ne voit rien. J'ai appelé. Tu n'as pas répondu.

«Puis les passants sont venus avec le soleil, et je me suis mise à rôder autour de la maison maudite.

«J'en ai fait dix fois, cent fois le tour.

«J'ai heurté à la porte par où tu étais entré. Une vieille femme est venue, qui parle une langue étrangère. Elle m'a chassée, me montrant les longues dents d'un chien énorme, qui a du sang dans les yeux.

«Je suis sur le banc, auprès du pont Marie. Les arbres murmurent comme l'autre fois. La Seine coule à mes pieds. Comme elle doit être profonde!

«Je t'écris avec un peu de mon sang, sur la page blanche de mon livre de messe, que j'avais emporté pour prier.

«Je ne peux pas prier.

«Mes pensées ne sont plus bien claires dans ma tête, je souffre trop.

«Il y a une pensée pourtant dans ma tête, qui est claire et qui revient toujours. Je n'essaye plus de la chasser.

«Je ne me tuerai pas toute seule. Je prendrai ma petite Angèle dans mes bras, avec sa robe blanche et sa couronne.

«Je l'emmènerai où je vais. Que ferait-elle ici sans sa mère!

«Cette fois, je lancerai ma lettre à travers le carreau. Peut-être qu'elle arrivera jusqu'à toi.

«Puis je reviendrai ici, sur ce banc.

«Au matin, si je n'ai pas de réponse, j'irai prendre ma petite Angèle dans son berceau…»

—La petite fille est-elle encore chez vous? demanda tout à coup l'étudiant en médecine.

—Oui, répondit le gardien d'un ton morne.

Puis se parlant à lui-même et d'une voix que l'angoisse brisait:

—C'était elle! poursuivit-il. Elle n'a pas eu le temps de doubler son crime en sacrifiant son enfant!…

Son crime! s'interrompit il avec une soudaine violence. Quand l'excès du malheur a produit le délire, y a-t-il encore crime? Je suis vieux; je n'ai jamais rencontré d'âme si douée ni si pure… C'était elle!… Tu ne me comprends pas, garçon, et je n'ai pas le courage de me faire comprendre… C'est elle! c'est elle que je vis au lieu même qu'elle désigne, entraînée et saisie par le démon du suicide… Vue de mes yeux, entends-tu, comme je te vois… et le reste dépasse tellement les bornes du vraisemblable que les paroles s'arrêtent dans mon gosier… Un monstre, un être impur lui a pris sa vie, sa vie angélique, et la prodigue à toute sorte de hontes… La vampire…

L'oeil de Patou brilla.

—J'ai lu, la nuit dernière, le plus étonnant de tous les livres, prononça-t-il à voix basse: la Légende de la goule Addhéma et du vampire de Szandor, imprimée à Bade, en 1736, par le professeur Hans Spurzheim, docteur de l'Université de Presbourg… L'oupire Addhéma prenait la vie de ses victimes au marc le franc, pour ainsi dire, vivant une heure pour chacune de leurs années, et courant sans cesse le monde, afin de rassembler des trésors au roi des morts-vivants, le comte Szandor, qu'elle aime d'une adoration maudite, et qui lui vend chaque baiser au prix d'un monceau d'or.

—Et comment s'inoculait-elle la vie d'autrui? demanda Jean-Pierre, qui avait honte d'interroger ces mystères de la démence orientale.

—En appliquant sur son crâne chauve, répondit Patou, les chevelures des jeunes filles assassinées.

Le gardien poussa un cri sourd et se retint à la croisée pour ne point tomber à la renverse.

—J'ai vu la vampire Addhéma face à face, balbutia-t-il, j'ai vu la propre chevelure d'Angèle, ma pauvre enfant, sur le crâne de la comtesse Marcian Gregoryi!

L'étudiant recula stupéfait.

Il regarda Gâteloup dans les yeux, craignant l'irruption d'une soudaine folie.

Les yeux de Gâteloup se fixaient dans le vide. Peut-être voyait-il ce corps inerte, remontant le courant, le long des berges de la Seine, contre toutes les lois de la nature; ce corps qui avait allongé le bras pour saisir la jeune fille indécise, penchée au-dessus de l'eau, près du pont Marie.

Le démon du suicide!

Dans le silence qui suivit, on put entendre un bruit qui venait de cette muraille, en apparence pleine, formant la partie orientale de la chambre.

C'était comme le grincement d'une porte sur ses gonds rouillés.

Jean-Pierre et Patou prêtèrent avidement l'oreille.

La porte grinça une seconde fois, puis fut refermée avec une évidente précaution.

—Il y a quelque chose là! s'écria Germain Patou.

Le patron lui mit la main sur la bouche.

Ils écoutèrent pendant toute une minute, puis, le bruit ne s'étant point renouvelé, Jean-Pierre dit:

—René de Kervoz est de l'autre côté de cette muraille, j'en suis sûr! il faut percer la muraille.

XXII

SIMILIA SIMILIBUS CURANTUR

Dans le récit par où débute ce livre: la Chambre des Amours, nous avons vu Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, plus jeune, mais tourmenté déjà de sombres rêveries.

C'était un homme sage et fort. Dans la sphère très humble où le sort l'avait placé, il avait pu voir de très près la lutte des philosophes modernes contre les croyances du passé. Il s'y était mêlé, il avait combattu de sa propre personne.

Chrétien, il avait repoussé l'impiété; mais, libre dans son âme et ami des mâles grandeurs de l'histoire ancienne, il restait fidèle à la république, à l'heure même où la république chancelait.

Ce n'était pas un superstitieux. Il était né à Paris, la ville qui se vante d'avoir tué la superstition.

Mais c'était un voyageur de nuit, un solitaire et peut-être, sans qu'il le sût lui-même, un poète.

La vie nocturne enseigne au cerveau d'étranges pensées.

Quand Jean-Pierre Sévérin veillait, penché sur ses avirons, écoutant l'éternel murmure du fleuve et cherchant le mystérieux ennemi qu'il combattait depuis tant d'années: le suicide, qui pouvait deviner ou suivre les chemins où se perdaient ses rêves?

Aussitôt qu'il eut dit: il faut percer la muraille, Germain Patou s'élança dans le salon, appelant les agents à haute voix. Ceux-ci, habitués à ne jamais perdre leur temps, s'étaient arrangés déjà pour dormir, tandis que M. Barbaroux, officier de paix, fumait sa pipe.

Ezéchiel, qui croyait connaître la maison par coeur, avait formellement annoncé que l'expédition était finie.

Gâteloup, resté seul dans la seconde chambre, se mit à éprouver le mur, frappant de place en place avec la paume de sa main ouverte. Le mur sonna le plein d'abord, mais lorsque Gâteloup arriva au milieu, une planche, recouvrant le vide, retentit sous sa main comme un tambour.

C'était la porte, très habilement dissimulée dans les moulures de la boiserie, et qu'aucun indice ne désignait du regard.

Gâteloup, dans les circonstances de ce genre, n'avait besoin ni de levier ni de pince. Il prit son élan de côté et lança son épaule contre le panneau, qui éclata, brisé.

Quand le renfort arriva, Gâteloup était déjà dans la chambre sans fenêtres.

—Êtes-vous là, René de Kervoz? demanda-t-il.

Il écouta, mais les battements de son coeur le gênaient et l'assourdissaient.

Il crut entendre pourtant le bruit de la respiration d'un homme endormi.

Les rayons de la chandelle de suif, pénétrant tout à coup dans la cachette, montrèrent en effet René, étendu sur un lit, la face hâve, les cheveux en désordre et dormant profondément.

—Tiens! dit Ezéchiel, elle n'a pas tué celui-là. Il examina le réduit d'un oeil curieux.

—Un joli double fond! ajouta-t-il.

—Levez-vous, monsieur de Kervoz! ordonna Gâteloup en secouant rudement le dormeur.

Laurent et Charlevoy furetaient. M. Barbaroux dit:

—Nous allons toujours arrêter ce gaillard-là!

René, cependant, secoué par la rude main de Gâteloup, ne bougeait point.

Germain Patou déboucha tour à tour les deux flacons et en flaira le contenu en les passant rapidement à plusieurs reprises sous ses narines gonflées.

Il avait l'odorat sûr comme un réactif.

—Opium turc, dit-il, haschisch de Belgrade: suc concentré du Papaver somniferum. Patron, ne vous fatiguez pas, vous le tueriez avant de l'éveiller.

Chacun voulut voir alors, et M. Barbaroux lui-même mit son large nez au-dessus du goulot comme un éteignoir sur une bougie.

—Ça sent le petit blanc, déclara-t-il, avec du sucre.

Charlevoy et Laurent auraient voulu goûter.

—Il faut pourtant qu'il s'éveille! prononça tout bas Gâteloup. Lui seul peut nous mettre désormais sur les traces de la vampire!

—Ah ça? l'homme, fit M. Barbaroux, vous avez votre blanc-bec. Il serait temps d'aller se coucher.

Charlevoy et Laurent, au contraire, avaient envie de voir la fin de tout ceci. C'étaient deux agents par vocation.

—As-tu les moyens de l'éveiller, garçon? demanda Jean-Pierre à Patou.

—Peut-être, répondit celui-ci.

Puis il ajouta en baissant la voix et en se rapprochant:

—Peut-être tous ces gens-là sont-ils de trop maintenant.

Quand le jeune homme s'éveillera, il peut parler; il n'aura pas conscience de ses premières paroles. J'aimerais mieux, pour vous et pour lui, qu'il n'y eût point d'oreilles indiscrètes autour de son réveil.

—Messieurs, dit aussitôt Gâteloup, je vous remercie. M. Barbaroux a raison: nous avons trouvé celui que je cherchais, je n'ai plus besoin de vous.

Mais l'officier de paix avait réfléchi. Ce n'est jamais inutilement qu'une administration possède dans son sein un homme complet comme M. Berthellemot. La grande image de cet employé supérieur passa devant les yeux de Barbaroux, qui dit:

—Vous en parlez bien à votre aise, l'ami; ne croirait-on pas que vous avez des ordres à nous donner? J'ai reçu mission de vous suivre et de vous prêter main-forte: Je dois soumettre mon rapport à M. le préfet, et je reste.

Il n'avait pas encore achevé ces sages paroles, quand le marteau de la porte extérieure, manié à toute volée, retentit dans le silence de la nuit.

C'était là une interruption tout à fait inattendue. Au premier moment, personne n'en put deviner la nature.

Mais bientôt une voix s'éleva dans la rue, qui disait:

—Ouvrez, au nom de la loi!

—M. Berthellemot! s'écrièrent en choeur les gens de la préfecture.

M. Barbaroux s'élança le premier, suivi des quatre agents, et l'instant d'après, le secrétaire général faisait son entrée solennelle. Il avait derrière lui une armée.

Pour se présenter, il avait arboré le sourire déjà bien connu de M.
Talleyrand et l'avait ajouté au regard de M. de Sartines.

—Ah! ah! mon voisin, fit-il aiguisant avec soin la pointe d'une fine ironie, rien ne m'échappe! Nous avons eu de la peine à retrouver vos traces, mais nous y sommes parvenus. C'est une affaire! c'est une grave affaire! Je ne m'explique pas prématurément sur ses ramifications, mais tenez-vous pour assuré que j'ai pris des notes… Je vous demande de m'exhiber le prétendu ordre du premier consul, au cas où vous ne l'auriez pas déjà détruit.

—Pourquoi l'aurais-je détruit? demanda Gâteloup en plongeant sa main dans sa poche.

M. Berthellemot jeta à la ronde un coup d'oeil satisfait, et répondit en faisant claquer quelques-uns de ses doigts:

—On ne sait pas, mon voisin, on ne sait pas!

Barbaroux murmura:

—Dès le début, j'ai pensé: il y a du louche!

Dans la chambre voisine, la suite du secrétaire général et les agents de Barbaroux causaient avec animation.

La fausseté de l'ordre signé Bonaparte, dont Jean-Pierre Sévérin avait fait usage, n'était déjà plus un mystère pour personne.

Charlevoy disait:

—Le personnage a de drôles de manières. Si on a à l'emballer, il faut le faire tout de suite, car il a des partisans dans son quartier, et ça occasionnerait une émeute.

—Fouillez-le, ajouta Ézéchiel, et vous trouverez sur lui un coeur, qui prouve comme quoi c'est le chouan des chouans!

Pendant cela, Germain Patou s'occupait de René, toujours endormi.

Jean-Pierre remit l'ordre à M. Berthellemot, qui fit apporter le flambeau et essuya minutieusement son binocle.

Quand il eut retourné le papier dans tous les sens et examiné la signature, il toussa.

La toux même de certains hommes éminents a une signification doctorale.

—M. le préfet ne voit pas plus loin que le bout de son nez! grommela-t-il. Moi, je juge la situation d'un coup d'oeil. Il y a là une affaire d'État où le diable ne connaîtrait goutte. C'est bel et bien le premier consul qui a griffonné ces pattes de mouche. Que ferait ce scélérat de Fouché en semblable circonstance? Il irait à Dieu plutôt qu'à ses saints…

—Mon cher voisin, dit-il à haute voix et d'un accent résolu, en prenant la main de Gâteloup, qu'il serra avec effusion, M. le préfet est mon chef immédiat, mais au-dessus du préfet il y a le souverain maître des destinées de la France… je veux parler du premier consul. Vous témoignerez au besoin de mes sentiments politiques… Quelle est votre opinion personnelle sur cette comtesse Marcian Gregoryi?

Jean-Pierre fut un instant avant de répondre.

—Monsieur l'employé supérieur, dit-il enfin, prenez une bonne escorte, allez chaussée des Minimes, n° 7, et fouillez la maison de fond en comble.

—Sans oublier la serre, ajouta Germain Patou, et, dans la serre, une trappe qui est sous la troisième caisse, en partant de la caisse du salon: une caisse de Yucca gloriosa.

Jean-Pierre acheva:

—Quand vous aurez fait là-bas votre besogne, monsieur l'employé, vous ne demanderez plus ce qu'est la comtesse Marcian Gregoryi.

—Messieurs, suivez-moi, s'écria Berthellemot, enflammé d'un beau zèle, et songez que le premier consul a les yeux sur nous.

Il pensait à part lui:

—Il y a là quelque tour mémorable a jouer à M. le préfet. La double escouade partit au pas accéléré. Une fois dans la rue, M. Berthellemot s'arrêta et appela:

—Monsieur Barbaroux?

L'officier de paix s'étant approché, Berthellemot le prit à part:

—Dès longtemps, monsieur Barbaroux, lui dit-il avec majesté, les soupçons les plus graves étaient éveillés en moi au sujet de cette femme, malheureusement soutenue par de hautes protections. J'ai des rapports particuliers du nommé Ezéchiel, qui obéissait en aveugle à une direction intelligente donnée par moi. J'ai toutes les notes. Sans croire aux vampires, monsieur, je ne repousse rien de ce qui peut être admis par un scepticisme éclairé. La nature a des secrets profonds. Nous ne sommes qu'à l'enfance du monde… Je vous charge de veiller sur M. Sévérin adroitement et en vous gardant d'exciter sa défiance. Il a des relations. Si les événements tournent comme il est permis de le prévoir, nous aurons du mouvement à la préfecture, monsieur Barbaroux, et je ne vous oublierai pas dans le mouvement.

L'officier de paix ouvrait la bouche pour exposer brièvement ses droits à une place de commissaire de police, Berthellemot l'interrompit:

—Je prendrai des notes, dit-il. Vous me répondez de ce M. Sévérin… Vous ne me croiriez pas, monsieur, si je vous disais que toute cette intrigue est pour moi plus claire que le jour.

Il partit, ne joignant qu'Ezéchiel à son ancienne escorte. Charlevoy et Laurent restèrent en observation dans la rue Saint-Louis, sous les ordres de M. Barbaroux. qui murmurait:

—Toi, tu vois à peu près aussi clair que M. le préfet, qui voit juste aussi clair que moi, qui n'y vois goutte!

Cette prosopopée s'adressait a M. Berthellemot. Quand donc les subalternes comprendront-ils les mérites de leurs chefs?

Dans la chambre sans fenêtres, Jean-Pierre Sévérin et son protégé
Patou étaient penchés sur le sommeil de Kervoz.

—Comme il est changé! murmura Jean-Pierre, et comme il a dû souffrir!

—Ces quarante-huit heures, répondit l'étudiant en médecine, ont été pour lui un long rêve, ou plutôt une sorte d'ivresse. Il n a pas souffert comme vous l'entendez, patron.

—La sueur inonde son front et coule sur sa joue hâve.

—Il a la fièvre d'opium.

—Et ne peut-on l'éveiller?

Germain Patou hésita.

—C'est si drôle les évangiles de ce Samuel Hahnemann! murmura-t-il enfin. On n'ose pas trop en parler aux personnes raisonnables. C'est bon pour les cerveaux brûlés comme moi… Similia similibus… Si j'étais tout seul, j'essayerais les Formules du sorcier de Leipzig.

—Quelles sont ces formules? Ne parle pas latin.

—Je parlerai français. Il y a beaucoup de formules, car le système de Samuel Hahnemann étant précis et mathématique comme une gamme, la chose la plus mathématique qu'il y ait au monde, varie et se chromatise selon l'immense échelle des maux et des médicaments; seulement ces milliers de formules s'unifient dans LA FORMULE: Similia similibus curantur, ou plutôt, car la règle elle-même est exprimée d'une façon lâche et insuffisante: CECI est guéri par CECI; au lieu de l'ancienne norme, qui disait: Ceci est guéri par CELA.

—Ce sont des mots, murmura Jean-Pierre Sévérin, et le temps passe.

—Ce sont des choses, patron, de grandes, de nobles choses! Le temps passe, il est vrai, mais ce ne sera pas du temps perdu, car votre jeune ami, M. René de Kervoz, est déjà sous l'influence d'une préparation hahnemannienne. Je lui ai délivré le traitement qui convient à son état.

L'oeil de Jean-Pierre chercha sur la table de nuit une fiole, un verre, quoi que ce soit enfin qui confirmât l'idée d'un médicament donné.

Il ne vit rien.

—Tu as osé?… commença-t-il.

—Il n'y a point là d'audace, l'interrompit Germain Patou. Vous pourriez prendre ce qu'il a pris et mille fois, et cent mille fois la dose, sans que votre constitution en éprouvât aucun choc.

—Cent mille fois! répéta Jean-Pierre indigné. Quelle que soit la dose…

—Un million de fois! l'interrompit Patou à son tour. C'est le miracle, et c'est le motif qui retardera la vulgarisation du plus grand système médical qui ait jamais ébloui le monde scientifique. Quand l'école Sangrado sera à bout d'arguments pour combattre le jeune système, elle s'écriera: Mensonge! momerie! imposture! Hahnemann ne donne rien qu'une matière inerte et neutre: du sucre, du lait ou de l'eau claire! Et en effet, dans ce que Hahnemann distribue, l'analyse chimique ne découvrirait rien.

—Mais alors…

—Mais alors connaissez-vous le chimiste qui découvrirait, par l'analyse ordinaire, le principe vivifiant du bon air et le principe malfaisant de l'atmosphère en temps d'épidémie? Si quelqu'un vous dit qu'il le connaît, répondez hardiment: C'est un menteur! L'air libre rend les mêmes éléments partout à l'analyse… et pourtant il y a un air qui donne la santé, un air qui produit la maladie… j'entends l'air qui est sous le ciel, car le miasme concentré dans un endroit clos s'apprécie chimiquement… Vous pouvez donc être tué ou guéri par une chose infinitésimale, échappant à des instruments qui reconnatraîent aisément la millionième partie de la dose d'arsenic, par exemple, qui ne suffirait pas à vous donner la colique…

René de Kervoz fit un mouvement brusque sur son lit.

—Il a bougé, dit Jean-Pierre.

Patou prit dans la poche de son frac une boite plate un peu plus grande qu'une tabatière et l'ouvrit:

—J'ai passé bien des nuits à fabriquer cela, dit-il avec un naïf orgueil. On fera mieux, mais ce n est pas mal pour un début.

Dans la boite, il y avait une vingtaine de petits flacons, rangés et étiquetés. Patou en choisit un, disant encore:

—Jusqu'à présent, notre pharmacie n'est pas bien compliquée; mais le maître cherche et trouve… Là, patron, voulez-vous ma confession? Si je venais à découvrir que cet homme-là est un fou ou un imposteur, j'en ferais une maladie!

Ayant débouché un des petits flacons, il en retira une granule qu'il enfila à la pointe d'une aiguille, piquée pour cet objet dans la soie qui doublait la boîte.

René de Kervoz avait entr'ouvert ses lèvres pour murmurer des paroles indistinctes. Patou profita d'un instant où les dents du dormeur se desserraient, et introduisit lestement le globule, qui resta fixé sur la langue.

—Que lui donnes-tu? demanda Jean-Pierre.

—De l'opium, répondit l'étudiant.

—Comment, de l'opium! Tu disais tout à l'heure que cette léthargie était produite par l'opium!

—Juste!

—Eh bien?

—Eh bien, patron, il faudra du temps et de la peine pour habituer le monde à cette apparente contradiction. Le système de l'homme de Leipzig subira une longue, une dure épreuve; on lui opposera le raisonnement, on lui prodiguera la raillerie. Comment ceci peut-il tuer et guérir? Tout à l'heure je vous démontrais en deux mots l'effet possible, l'effet terrible d'une dose invisible, impondérable,—infinitésimale, puisque c'est le terme technique. Faut-il vous prouver maintenant, à vous qui avez l'expérience de la vie, que la même chose peut et doit produire des résultats tout à fait contraires, selon le mode et la quantité de l'emploi? Dans l'ordre moral, la passion, ce don suprême de Dieu, source de toute grandeur, engendre toutes les hontes et toutes les misères; l'orgueil avilit, l'ambition abaisse, l'amour fait la haine; dans l'ordre physique, le vin exalte ou stupéfie,—selon la dose.

—Je sais cela, dit Jean-Pierre, qui courba la tête.

—Le bon La Fontaine, dans une fable qui n'amuse pas les enfants, reproche au satyre de souffler le chaud et le froid, employant une seule et même chose: son haleine, à refroidir sa soupe et à réchauffer ses doigts. C'est une image vulgaire, mais frappante, de la nature. Tout, ici-bas, tout souffle le chaud et le froid. L'univers est homogène; il n'y a pas dans la création, si pleine de contrastes, deux atomes différents; le physicien qui vient de promulguer cet axiome va changer en quelques années la face de toutes les sciences naturelles. Le siècle où nous entrons inventera plus, grâce à ces bases nouvelles, expliquera mieux et produira autant, lui tout seul, que tous les autres siècles réunis…

—Ses yeux essayent de s'ouvrir! murmura Gâteloup, dont le regard inquiet était toujours fixé sur René de Kervoz.

—Ils s'ouvriront, répliqua Patou.

—Si tu lui donnais encore une de ces petites dragées?

—Bravo, patron! s'écria l'étudiant en riant. Vous voilà converti à l'opium qui réveille! malgré le facit dormire de Molière, qui est la vérité même! Je n'ai pas eu besoin de vous citer le plus extraordinaire et le plus simple parmi les faits scientifiques de ce temps: le cow-pox d'Edouard Jenner, sa vaccine, qui est le virus même de la petite vérole et qui préserve de la petite vérole.

—Donne une dragée, garçon.

—Patience! la dose ne suffit pas; il faut l'intervalle… on s'enivre aussi avec ces joujoux qu'on nomme des petits verres, quand on les vide trop souvent.

Jean Pierre essuya la sueur de son front, Patou tenait la main du dormeur et lui tâtait le pouls.

—Mais enfin, grommela Gâteloup, dont la vieille raison se révoltait encore, si tu me trouvais, un beau matin, couché sur le carreau de la chambre, avec de l'arsenic plein l'estomac…

—Patron, interrompit l'étudiant, vous n'avez pas besoin d'aller jusqu'au bout. Je vais vous répondre. Le jour où la vérité m'a frappé comme un coup de foudre, c'est que, n'espérant plus rien de la médication ordinaire et me trouvant auprès d'un malheureux, empoisonné par l'arsenic, j'essayai au hasard la prescription du maître; je donnai au mourant de l'arsenic…

—Et tu le sauvas?…

—J'eus tort, car c'est notre ami Ézéchiel; mais, morbleu! je le sauvai.

Gâteloup lui serra la main violemment.

Les lèvres de Kervoz venaient d'exhaler un son.

Ils firent silence tous deux. Au bout de quelques secondes, la bouche de René s'entr'ouvrit de nouveau, et il prononça faiblement ce nom:

«Angèle!»