WeRead Powered by ReaderPub

About This Book

Set in early nineteenth-century Paris, the narrative traces the unsettling return of a seductive, predatory woman whose nocturnal appearances trigger mysterious deaths and revive medieval superstitions. Told through framed testimonies, police correspondence, and eyewitness accounts, the plot follows a circle of caretakers, traumatized children, and officials as they investigate uncanny occurrences near the city’s river isles. The work alternates investigative episodes with intimate scenes of family sorrow and neighborhood rumor, exploring tensions between emerging rational authority and lingering popular belief while showing how a localized personal curse ripples through domestic life and the urban underworld.

XXIII

LE RÉVEIL

Les mairies de Paris donnent maintenant trois francs à toute famille pauvre qui fait vacciner son enfant. Ce n'est pas cher, et cela paye pourtant avec splendeur les vingt années de souffrances, envenimées par le sarcasme, que Jenner vécut, entre l'invention de la vaccine et le jour où la vaccine fut victorieusement acceptée.

De même les quelques milliers de thalers employés à fondre le bronze de la statue érigée à Samuel Hahnemann payent glorieusement les cailloux qui poursuivirent jadis le maître lapidé.

Ainsi va le monde, conspuant d'abord ce qu'il doit adorer.

L'homéopathie compte désormais au nombre des systèmes illustrés par le triomphe. Elle possède la vogue, ses adeptes roulent sur l'or, éclaboussant les anciennes et illustres méthodes, qui protestent en vain du haut des trônes académiques. La raillerie a émoussé sa pointe, le dédain s'est usé, la haine est venue, cette providentielle consécration du succès.

Ceci n'est point un livre de science; tout au plus y pourra-t-on trouver, chemin faisant, quelques pages détachées de la curieuse histoire des contradictions de l'esprit humain. Nous voulons pourtant ajouter un mot, à propos de la doctrine du grand médecin de la Saxe royale.

Quelquefois, l'homéopathie semble arrêtée tout à coup dans sa marche triomphante par une large rumeur: on l'accuse d'avoir tué quelque personnage illustre ou d'avoir ouvert à quelque prince héritier la succession d'un trône.

C'est qu'elle est, en effet, généralement la médecine de bien des gens dont on parle; elle soigne l'art qui est en vue et tâte volontiers le pouls des mains qui tiennent le sceptre, tout en ouvrant bien larges au travail et à l'infortune les portes de ses dispensaires. Ceux qu'elle tue, comme disait notre grand comique, ennemi né des médecins, font du bruit en tombant.

Et puis, les meilleures médailles ont leur revers. Samuel Hahnemann, qui a inventé tant de spécifiques, n'a pas laissé dans son testament la formule capable d'extirper le charlatanisme.

Il y a des charlatans partout, et les charlatans, par une heureuse propriété de leur nature, préfèrent les palais aux chaumières.

En somme, nous avons voulu montrer ici seulement les débuts d'un praticien original qui, sous la Restauration, quinze ans plus tard, passa pour sorcier, tant ses cures semblèrent merveilleuses.

Après qu'il eut prononcé le nom d'Angèle, René de Kervoz redevint silencieux; mais son pâle visage prit, en quelque sorte, le pouvoir d'exprimer ses pensées. On pouvait suivre sur son front comme un reflet fugitif des rêves qui traversaient son sommeil.

Jean-Pierre Sévérin et Germain Patou l'examinaient tous les deux avec attention. Tantôt sa physionomie s'éclairait, trahissant une vague extase, tantôt un nuage sombre descendait sur ses traits, qui exprimaient tout à coup une poignante souffrance.

L'étudiant consulta plusieurs fois sa montre, et ne donna la troisième prise du médicament que quand l'aiguille marqua l'heure voulue.

Quelques minutes après que le globule eut fondu sur la langue du dormeur, ses yeux s'ouvrirent encore, mais cette fois tout grands.

Ses yeux n'avaient point de regard.

—Lila! prononça-t-il d'une voix changée.

Puis avec une soudaine colère qui enfla les veines de son front:

—Va-t'en! va-t'en!

—M'entendez-vous, monsieur de Kervoz? demanda Jean-Pierre, incapable de se contenir.

On eût dit un charme subitement rompu.

Les paupières de René retombèrent, tandis qu'il balbutiait:

—C'est un songe! toujours le même songe! tantôt Lila! tantôt Angèle… l'haleine brûlante du démon, les doux cheveux de la sainte!…

Sa main eut, sous la couverture, un mouvement frémissant, comme s'il eût caressé une chevelure.

—Angèle est morte! pensa tout haut Jean-Pierre. Je comprends tout ce qu'il dit… tout!

Sa joue était plus livide que celle du malade, et ses yeux exprimaient une indicible terreur.

René se couvrit tout à coup le visage de ses mains:

In vita mors, murmura-t-il, in morte vita! Toujours le même songe! La mort dans la vie, la vie dans la mort!… Non… non… C'est le frère de ma pauvre mère… je ne te donnerai pas les moyens de le perdre!

L'attention des témoins redoublait.

—De qui parle-t-il? demanda Patou après un moment de silence.

—Le frère de sa mère, répondit Gâteloup, est un marchand de chevaux de Normandie, vers la frontière de Bretagne. Je ne sais pas ce qu'il veut dire.

René bondit sur son lit.

—C'est toi, c'est toi, cria-t-il, la vivante et la morte!… C'est toi qui es la comtesse Marcian Gregoryi!… C'est toi qui es Addhéma la vampire!

Il s'était levé à demi; il se laissa retomber épuisé.

Jean-Pierre passa ses doigts sur son front baigné de sueur.

—Je ne crois pas à cela, au moins! prononça-t-il entre ses dents serrées; je ne veux pas y croire! c'est l'impossible!

—Patron, répondit l'étudiant gravement, je ne suis pas encore assez vieux pour savoir au juste ce à quoi il faut croire. Il n'y a jusqu'à présent qu'une seule chose que je nie, c'est l'impossible?

Et son doigt tendu désignait la devise latine, courant autour du cartouche qui ornait la cheminée.

La devise disait exactement les paroles échappées au sommeil de René.

Patou poursuivit:

—L'homme a dit longtemps: Cela n'est pas parce que cela ne peut pas être, mais, depuis quelques années, Franklin a joué avec la foudre; un pauvre diable de ci-devant, le marquis de Jouffroy, fait marcher des bateaux sans voile ni rames, avec la fumée de l'eau bouillante… Vous pouvez me parler si vous avez quelque chose à dire: je sais la légende du comte Szandor, le roi des vampires, et de sa femme, l'oupire Addhéma.

—Moi, je ne sais rien, répliqua rudement Jean-Pierre. Le monde vieillit et devient fou!

—Le monde grandit et devient sage, repartit l'étudiant. Les vieux républicains comme vous sont de l'ancien temps tout comme les vieux marquis. Le jour viendra où l'on aura honte de douter, comme hier encore on rougissait de croire.

La chandelle de suif, presque entièrement consumée, bronzait de sa flamme mourante le cuivre du flambeau. Elle rendait ces lueurs vives, mais intermittentes, des lampes qui vont s'éteindre.

Mais la fin de la nuit était venue, et les premières lueurs du crépuscule arrivaient par la porte entr'ouverte.

René de Kervoz, assis sur son séant, était soutenu par Jean-Pierre, tandis que Germain Patou, agitait dans un verre à demi plein un liquide qui semblait être de l'eau pure.

René avait l'air d'un fiévreux ou d'un buveur terrassé par l'orgie.

—Ne me demandez rien, dit-il; et ce fut sa première parole. Je ne sais pas si je pense ou si je rêve. La moindre question me ferait retomber tout au fond de mon délire.

—Buvez, lui ordonna Patou, qui approcha une cuiller de ses lèvres.

Le jeune Breton obéit machinalement.

—Combien y avait-il de temps que vous ne m'aviez vu, père? demanda-t-il en s'adressant à Gâteloup.

—Trois jours, répondit celui-ci.

René fit effort pour éclaircir les ténèbres de son cerveau.

—Et n'ai-je point vu Angèle depuis ce temps! questionna-t-il encore.

—Non, répliqua Jean-Pierre.

—Trois jours, reprit René, qui compta péniblement sur ses doigts.
Alors nous sommes au matin du mariage.

Jean-Pierre baissa les yeux.

—C'est vrai, c'est vrai, balbutia le jeune Breton, dont les traits se décomposèrent, Angèle est morte!

Deux grosses larmes roulèrent sur sa joue.

Jean-Pierre se redressa, sévère comme un juge.

—Comment savez-vous cela, monsieur de Kervoz? interrogea-t-il à son tour.

René pleurait comme un enfant, sans répondre.

Jean-Pierre répéta sa question d'un ton de sombre menace.

—J'ignore tout, balbutia René. Mais j'ai le coeur meurtri comme si quelqu'un m'eût dit: Elle est morte.

—Elle est morte! prononça Jean-Pierre comme un écho.

—Qui vous l'a dit?

—Personne.

—L'avez-vous vue?

—Sa dernière lettre, balbutia le vieil homme, dont les larmes, jaillirent, était écrite avec du sang et disait: Je vais mourir!…

René se leva de son haut et mit ses deux pieds nus sur le parquet.

—Il est peut-être temps encore! s'écria-t-il, rendu comme par enchantement à l'énergie de son âge.

Jean-Pierre secoua la tête et voulut le retenir pour l'empêcher de tomber: mais Germain Patou dit:

—C'est fini, la crise est passée.

Et en effet René resta solide sur ses jarrets.

—Dites-moi tout, reprit René d'une voix basse, mais ferme. Je ne sais rien. Ces trois jours ont été arrachés à ma vie… et bien d'autres avant eux. Je ne sais rien, sur mon salut, sur mon honneur! Je n'ai jamais cessé de l'aimer. J'ai été fou encore plus que criminel, et cela me donne le droit de la venger.

Jean-Pierre l'attira contre son coeur.

—Nous aurions été trop heureux! pensa-t-il tout haut. La pauvre femme me disait souvent: «J'ai tant de joie que cela me fait peur!» Nous sommes vieux tous deux, elle et moi, monsieur de Kervoz, nous ne souffrirons pas bien longtemps désormais… Promettez-moi que vous serez le frère et l'ami de l'enfant qui va rester tout seul.

—Votre fils sera mon fils! s'écria René.

—Part à deux! fit Germain Patou. Mais vous ne vous en irez pas comme cela, patron, de par tous les diables! Hahnemann soigne aussi le chagrin. Votre chère femme a sa résignation chrétienne, et ce fils dont vous parlez: elle va reporter sur lui tout son coeur…

Jean-Pierre secoua la tête une seconde fois et murmura:

—Son coeur, c'était Angèle!

—Et si Angèle n'était pas morte? interrompit l'étudiant. Nous n'avons pas de preuves…

Cette fois ce fut René qui secoua la tête, répétant à son insu:

—Angèle est morte!

Germain Patou, obstiné dans l'espoir, comme tous ceux dont la volonté doit briser quelque grand obstacle, répondit:

—Je le croirai quand je l'aurai vu.

Jean-Pierre raconta en quelques mots l'histoire de ces pauvres lettres, si naïvement navrantes, trouvées sur l'appui de la croisée, et dont la dernière, celle qui était écrite avec du sang, avait percé le carreau.

René de Kervoz écoutait. Sa force d'un instant l'abandonnait et ses jambes tremblaient de nouveau sous le poids de son corps.

Il tomba sur le lit en gémissant:

—Je l'ai tuée!

Puis, sa raison se révoltant contre sa conviction, qui n'avait aucune base humaine et ressemblait à l'entêtement de la démence, il s'écria:

—Courons! cherchons!…

Sa parole s'arrêta dans sa gorge, et ses yeux devinrent hagards.

—Il y a longtemps déjà, fit-il d'une voix qui semblait ne pas être à lui, longtemps. J'ai tout vu en rêve et tout entendu, tout ce qu'elle écrivait… Sa pauvre plainte me venait d'en haut… Et j'ai été dans le jardin du quai des Ormes, au bord de l'eau… une nuit où la Seine coulait à pleines rives… Elle s'est mise à genoux… et le Désespoir l'a prise par la main, l'entraînant doucement dans ce lit glacé où l'on ne s'éveille plus jamais… jamais!…

Un sanglot convulsif déchira sa poitrine.

—Le reste est horrible! poursuivit-il, parlant comme malgré lui. Elle est venue… mes lèvres connaissaient si bien ses doux cheveux. J'ai baisé les chères boucles de sa chevelure; j'en suis certain, j'en jurerais… Qui donc m'a raconté la hideuse histoire de ce monstre gagnant une heure de vie pour chaque année de l'existence qu'elle volait à la jeunesse, à la beauté, à l'amour?…

Ce fut un cri qui répondit à cette question.

—Lila!… c'est Lila qui me l'a dit… Et la Vampire ne peut se soustraire à cette loi de conter elle-même sa propre histoire?…

Il s'élança loin du lit, comme si le contact des couvertures l'eût brûlé.

—Je me souviens! je me souviens! râla-t-il, en proie à un spasme qui l'ébranlait de la tête aux pieds, comme l'ouragan secoue les arbres avant de les déraciner. Il y a des choses qui ne se peuvent pas dire… Mon coeur restera flétri par ce sépulcral baiser… C'est ici l'antre du cadavre animé… du monstre qui vit dans la mort et qui meurt dans la vie!

Son doigt crispé montrait la devise latine, que les lueurs du matin, glissant par l'ouverture de la porte entre-bâillée, éclairaient vaguement.

Il chancela. Jean-Pierre et Patou coururent à lui pour le soutenir, mais il les repoussa d'un geste violent.

—Tout est là, désormais! dit-il en se frappant le front. Ma mémoire ressuscite. J'ai trahi le sang de ma mère… Tant mieux! entendez-vous? tant mieux! ma trahison va me mettre sur les traces de la comtesse Marcian Gregoryi… Angèle sera vengée!

Il se précipita, tête première, au travers des appartements et descendit l'escalier en quelques bonds furieux.

Jean-pierre et l'étudiant se lancèrent à sa poursuite sans avoir le temps d'échanger leurs pensées.

Quand ils atteignirent la rue, René en tournait l'angle déjà, courant avec une rapidité extraordinaire vers les ponts de la rive droite.

Nos deux amis suivirent la même direction à toutes jambes.

Derrière eux, les agents apostés par M. Berthellemot se mirent aussitôt en chasse.

XXIV

LA RUE SAINT-HYACINTHE-SAINT-MICHEL

Le boulevard de Sébastopol (rive gauche), passant avec majesté entre le Panthéon et la grille du Luxembourg, aplanit maintenant cette croupe occidentale de la montagne Sainte-Geneviève. Tout est ouvert et tout est clair dans ce vieux quartier des écoles, subitement rajeuni. Sa bizarre physionomie d'autrefois, si pittoresque et si curieuse, a disparu pour faire place à des aspects plus larges. Paris, la capitale prédestinée, ne perd jamais une beauté que pour acquérir une splendeur.

Etait-ce beau, cependant! C'était étrange, Cela racontait à la vue de vives et singulières histoires. A ceux-là mêmes qui admirent franchement le Paris nouveau, il est permis de regretter l'aspect original et bavard du vieux Paris.

Que d'anecdotes inscrites aux noires murailles de ces pignons! et comme ces antiques masures disaient bien leurs dramatiques histoires!

En faisant quelques pas hors du jeune boulevard, vous pouvez encore rencontrer de ces trous horribles et charmants où le moyen âge radote à la barbe de nos civilisations; les larges percées ont même facilement l'abord de ces mystérieuses cavernes. Derrière le collège de France, tout confit en moderne philosophie, vous n'avez qu'à suivre cette voie qui semble un égout à ciel ouvert: voici des maisons, à droite et à gauche, qui ont vu les capettes de Montaigu, couchées sur le fouarre; voici des débris de cloîtres où la Ligue a comploté; voici des chapelles, changées en magasins, au portail desquelles Claude Frollo dut faire le signe de la croix, en couvant la pretentaine, tandis que son frère Jehan, bête charmante, malfaisante et précoce, lui jouait quelque méchante farce du haut de ce balcon vermoulu, qui avait déjà mauvaise mine au temps où les royales vampires humaient le sang des capitaines à la tour de Nesle.

C'est le mélodrame qui le dit; le mélodrame, vampire aussi, buvant dans son gobelet d'étain la gloire des rois et l'honneur des reines.

En 1804, au lieu où le boulevard s'évase en une vaste place irrégulière, regardant à la fois le Panthéon, le Luxembourg et le dos trapu de l'Odéon, c'était la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, plus irrégulière que la place, étroite, montueuse, tournante, et d'où l'on ne voyait rien du tout.

La maison où Georges Cadoudal avait établi sa retraite fut célèbre en ce temps et citée comme un modèle de tanière à l'usage des conspirateurs.

J'en ai le plan sous les yeux en écrivant ces lignes.

Elle avait appartenu quelques années auparavant à Gensonné, le Girondin, qui fit, dit-on, pratiquer un passage à travers l'immeuble voisin pour gagner la maison sortant sur la rue Saint-Jacques par la troisième porte cochère en redescendant vers les quais.

On n'ajoute point que ce passage ait été percé en vue d'éviter, à l'occasion, quelque danger politique.

Un autre passage existait, courant en sens inverse et reliant la maison Fallex (tel était le nom du propriétaire) à la cour d'une fabrique de mottes existant à l'angle rentrant de la place Saint-Michel, rue de la Harpe.

Ce deuxième passage, dont l'origine est inconnue et devait remonter à une époque beaucoup plus reculée, ne traversait pas moins de treize numéros; sur ce nombre, il était en communication avec cinq maisons ayant sortie sur la rue Saint-Hyacinthe, et une s'ouvrant sur la place Saint-Michel.

De telle sorte que la retraite de Georges Cadoudal possédait neuf issues, situées, pour quelques-unes, à de très grandes distances des autres.

Il avait coutume de dire de lui-même: Je suis un lion logé dans la tanière d'un renard.

Lors du procès, il fut prouvé que la plupart des voisins ignoraient ces communications.

Georges Cadoudal n'usait guère que des deux issues extrêmes, encore n'était-ce que rarement. D'habitude, au dire des gens du quartier, qui le connaissaient parfaitement sous son nom de Morinière, il sortait et rentrait par la porte même de sa maison.

La police n'eut donc pas même l'excuse des facilités exceptionnelles que la disposition de sa retraite donnait à Georges Cadoudal.

Le 9 mars 1804, à sept heures du matin, un cabriolet de place s'arrêta devant la porte du chef chouan, rue Saint-Hyacinthe, et attendit.

Tout le long de la rue, selon les mesures prises la veille dans le cabinet du préfet de police, les agents stationnaient. Il y en avait aussi aux fenêtres des maisons. Le cordon de surveillance s'étendait à droite et à gauche jusque dans les rues Saint-Jacques et de la Harpe.

On n'avait fait aucune démarche auprès du concierge de la maison, qui, sur l'invitation du cocher du cabriolet de place, monta au premier étage de la maison, frappa à la porte de Georges et cria, comme c'était apparemment l'habitude:

—La voiture de monsieur attend.

Georges était tout habillé et très abondamment armé, bien qu'aucune de ses armes ne fût apparente.

Il avait la main dans la main d'une femme toute jeune et adorablement belle, qui s'asseyait sur le canapé de son salon.

C'était une blonde dont les yeux d'un bleu obscur semblaient noirs au jour faux qui entrait par les fenêtres trop basses.

—C'est bien! dit Georges au concierge, qui redescendit l'escalier.

—Je crois, dit la blonde charmante, dont les beaux yeux nageaient dans une sorte d'extase, qu'il est permis de tuer par tous les moyens possibles l'homme qui fait obstacle à Dieu… Mais que je vous aime bien mieux, mon vaillant chevalier breton, dédaignant l'assassinat vulgaire et jetant le gant à la face du tyran!

—Je ne dédaigné pas l'assassinat, répondit Georges, je le déteste.

Il était debout, développant sa haute taille, trop chargée d'embonpoint, mais robuste et majestueuse.

Malgré son poids, qui devait être considérable, il avait, en Bretagne, une réputation d'extraordinaire agilité.

Sa figure était ouverte et ronde. Il portait les cheveux courts, et, chose véritablement étrange, conforme du reste à la chevaleresque témérité de son caractère, il portait à son chapeau une agrafe bronzée réunissant la croix et le coeur, qui étaient le signe distinctif et bien connu de la chouannerie.

La comtesse Marcian Gregoryi fit le geste de porter la main de Georges à ses lèvres, mais celui-ci la retira.

—Pas de folie! dit-il brusquement. Dès que le jour est levé, je suis le général Georges et je ne ris plus.

—Vous êtes, répliqua la blonde enchanteresse, le dernier chevalier. Je ne saurai jamais vous exprimer comme je vous admire et comme je vous aime.

—Vous m'exprimerez cela une autre fois, belle dame, repartit Georges Cadoudal en riant; il y a temps pour tout. Aujourd'hui, si vos renseignements sont exacts et si vos hommes ont de la barbe au menton, je vais forcer le futur empereur des Français à croiser l'épée avec un simple paysan du Morbihan… ou à faire le coup de pistolet, car je suis bon prince et je lui laisserai le choix des armes. Mais, sur ma foi en Dieu, le pistolet ne lui réussira pas mieux que l'épée, et le pauvre diable mourra premier consul.

Il jeta sous son bras deux épées recouvertes d'un étui de chagrin et poursuivit:

—Redites-moi bien, je vous prie, l'adresse exacte et l'itinéraire.

—Allez-vous tout droit? demanda la comtesse.

—Non, je suis obligé de prendre le capitaine L—— au carrefour de
Buci. C'est mon second.

—Un républicain!…

—Ainsi va le monde. Nous nous battrons tous deux, le capitaine et moi, le lendemain de la victoire.

—Eh bien! reprit la comtesse en battant l'une contre l'autre ses belles petites mains, voilà ce que j'aime en vous, Georges! Vous jouez avec la pensée du sabre comme nos jeunes Magyars, toujours riants en face de la mort… Du carrefour Buci, vous prendrez la rue Dauphine, les quais, la Grève, la rue, le faubourg Saint-Antoine, toujours tout droit et vous ne tournerez qu'au coin du chemin de la Muette, à deux cents pas de la barrière du Trône. Là, vous verrez une maison isolée, une ancienne fabrique, entourée de marais… Vous frapperez à la porte principale et vous direz à celui qui viendra vous ouvrir: «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je suis un frère de la Vertu.

—Peste! fit Georges, vos Welches n'y vont pas par quatre chemins! Et faudra-t-il leur chanter un bout de tyrolienne?

—Il faudra ajouter, répondit la blonde en souriant comme si cette insouciante gaieté l'eût ravie: Je viens par la volonté de la rose-croix du troisième royaume, souveraine du cercle de Bude, Gran et Comorn; je demande le Dr Andréa Ceracchi.

—Et après?

—Après, vous serez introduit dans le sanctuaire… et nos frères vous mettront à même de rencontrer aujourd'hui même, en un lieu propice, votre ennemi, le général Bonaparte.

—Un maître homme! grommela Georges, et qui aurait fait un joli chouan, s'il avait voulu!

Il serra gaillardement la main de la comtesse et se dirigea vers la porte.

Sur le seuil, il s'arrêta pour ajouter:

—Il y a un petit endroit, là-bas, à mi-côté, de l'autre côté du bourg de Brech, que j'aurais voulu revoir. Chacun a quelque souvenir qui revient aux heures de péril, et m'est avis que la danse sera rude aujourd'hui… Elle me dit: Sois à Dieu et au roi, et je fis un serment, la bouche sur ses lèvres… J'avais seize ans… J'ai bien tenu ce que j'avais promis… Le capitaine répète souvent: Georges, si tu étais né dans la rue Saint-Honoré, tu crierais: Vive la république!… Mais, bah! ceux de Paris radotent comme ceux de Bretagne. Le fin mot, qui le connaît?…

Ma belle dame, s'interrompit-il, n'oubliez pas de prendre le couloir sur votre gauche: vous sortirez par la place Saint-Michel. Et si quelqu'un vous parle du citoyen Morinière, vous répondrez:

—Je n'ai jamais entendu ce nom-là.

Dans le sourire de la comtesse il y avait de l'admiration et du respect.

Georges poussa la porte et descendit l'escalier en chantant.

Aussitôt qu'il fut parti, la physionomie de la comtesse changea, exprimant un dur et froid sarcasme.

Au moment où Georges sautait dans le cabriolet, son cocher lui dit tout bas:

—La rue a mauvaise mine et tout le quartier aussi.

Le regard rapide et sûr du chouan avait déjà jugé la situation.

—Prends ton temps, mon bonhomme, dit-il en s'asseyant près du cocher. Tant qu'on fait semblant de ne pas les voir, ces oiseaux-là restent tranquilles… Ta bête est-elle bonne?

—J'en réponds, monsieur Morinière.

Georges se mit à rire franchement et feignit de remonter d'un cran la capote du cabriolet.

—Rassemble, dit-il cependant à voix basse, et enlève ton cheval d'un temps… Ne manque pas ton coup… Tu vas enfiler la rue Monsieur-le-Prince comme si le diable t'emportait.

Il paraît que les gens de la police n'avaient pas même le signalement de Georges Cadoudal. Nous nous plaignons tous, plus ou moins, de nos domestiques, les chefs d'État ne sont pas mieux servis que nous.

Tout le long de la rue les agents se regardaient entre eux et hésitaient.

Le cabriolet était sur le point de s'ébranler, et George allait encore une fois passer comme la foudre au travers de cette meute mal drossée, lorsqu'à une fenêtre du premier étage, qui s'ouvrit doucement, juste au-dessus de lui, une femme parut, jeune, adorablement belle, donnant à la brise du matin ses cheveux blonds, qui scintillaient sous le premier, regard du soleil levant.

Elle se pencha, gracieuse, et quoique Georges ne pût la voir, elle lui envoya un souriant baiser.

Les agents s'ébranlèrent tous à la fois: c'était un signal.

A ce moment, le cocher enlevait son cheval; qui, robuste et vif, partit des quatre pieds et passa, jetant une demi-douzaine d'hommes sur le pavé.

La comtesse Marcian Gregoryi restait à la fenêtre, suivant le cabriolet, qui descendait la rue comme un tourbillon. Le pavé de la rue Saint-Hyacinthe tournait. Quand le cabriolet disparut, la blonde charmante s'éloigna de la croisée à reculons et en referma les deux battants.

—A cette heure, dit-elle, il n'en doit plus rester un seul de ceux du faubourg Saint-Antoine. J'ai conquis ma rançon, je suis libre, je ne laisse rien derrière moi… Demain, je serai a cinquante lieues de Paris.

Elle se retourna soudain, étonnée, parce qu'un pas sonnait sur le plancher de la chambre, tout a l'heure déserte.

Quoique son coeur fût de bronze, elle poussa un grand cri, un cri d'épouvanté et de détresse.

René de Kervoz étant devant elle, hâve et défait, mais l'oeil brûlant.

—Je viens trop tard pour sauver, dit-il, je suis à temps pour venger.

Il la saisit aux cheveux, sans qu'elle fit résistance, et appuya sur sa tempe le canon d'un pistolet.

Le coup retentit terriblement dans cet espace étroit.

La balle fit un trou rond et sec, sans lèvres, autour duquel il n'y eut point de sang. Il semblait qu'elle eût percé une feuille de parchemin.

La comtesse Marcian Gregoryi tomba et demeura immobile comme une belle statue couchée.

XXV

L'EMBARRAS DE VOITURES.

René do Kervoz avait coutume d'entrer chez son oncle par la rue
Saint-Jacques. Il possédait une clef du passage secret. Georges
Cadoudal avait réglé cela ainsi, afin que le fils de sa soeur ne fût
pas compromis en cas de mésaventure.

En quittant la rue Saint-Louis-en l'Ile, René s'était lancé à pleine course vers le pont de la Tournelle. sans s'inquiéter s'il était suivi.

La fièvre lui donnait des ailes.

Jean-Pierre se faisait vieux et Germain Patou avait de courtes jambes. Quoiqu'ils fissent de leur mieux l'un et l'autre, ils perdirent René de vue aux environs de l'Hôtel-Dieu.

Les agents de M. Berthellemot venaient par derrière, suivis à une assez grande distance par M. Barbaroux, officier de paix, qui était d'humeur pitoyable et nourrissait la crainte légitime d'avoir gagné cette nuit quelque mauvais rhumatisme.

Le jour était désormais tout grand.

En arrivant à l'endroit où ils avaient perdu la vue de René, l'étudiant et Gâteloup se séparèrent, prenant chacun une des deux voies qui se présentaient. Jean-Pierre continua le quai et Patou monta la rue Saint-Jacques.

C'était cette dernière route que René avait choisie, mais il était désormais de beaucoup en avance et Patou ne pouvait plus l'apercevoir.

René s'introduisit, comme nous l'avons vu, à l'aide de la clé qu'il portait sur lui. En entrant de ce côté, la chambre où se trouvait la comtesse Marcian Gregoryi était la troisième.

Sur le guéridon de la seconde une paire de pistolets chargés traînait.
La maison, du reste, était pleine d'armes.

René prit en passant un des deux pistolets et l'arma avant d'ouvrir la dernière porte.

Comme Germain Patou atteignait, toujours courant, le haut de la rue Saint-Jacques, il aperçut une grande cohue de peuple massée dans la rue Saint-Hyacinthe. Cette foule était en train de pénétrer dans la maison n° 7, où l'on avait entendu un cri d'appel, puis un coup de pistolet.

Germain Patou entra avec les autres.

René était encore debout, le pistolet à la main.

Patou s'agenouilla auprès de la blonde, qui était splendidement belle et semblait dormir un souverain sommeil.

Il lui tâta le coeur.

Le sien battait à rompre les parois de sa poitrine.

—Quelqu'un connaît-il cette femme? demanda-t-il.

Comme personne ne répondait, il ajouta:

—Qu'elle soit portée à la morgue du Marché-Neuf, qui a ouvert aujourd'hui même.

Puis il dit à René, espérant ainsi le sauver:

—Citoyen, vous allez me suivre.

Son dernier regard fut cependant pour la comtesse Marcian Gregoryi, et il pensa:

—L'aurais-je aimée? l'aurais-je haïe? Mon scalpel, désormais, peut aller chercher son secret jusqu'au fond de sa poitrine!

Au bas de la rue Monsieur-le-Prince et dans la rue de l'Ancienne-Comédie, une autre foule roulait comme une avalanche, criant:

—Au chouan! au chouan! Arrêtez Georges Cadoudal!

Quoiqu'il semblât que toutes les maisons eussent vomi leurs habitants sur le pavé, les fenêtres regorgeaient de curieux.

Le cabriolet de Georges Cadoudal avait rencontré un premier obstacle à la hauteur de la rue Voltaire. Deux charrettes de légumes se croisaient.

—Enlève! ordonna Georges.

Les deux charrettes, culbutées, lancèrent leurs pauvres diables de conducteurs dans le ruisseau.

Et le cabriolet passa.

Les gens qui étaient devant commencèrent à s'émouvoir, bien qu'ils n'eussent aucun soupçon.

Ils crurent à un cheval fou, emporté par le mors aux dents, et des attroupements secourables se formèrent pour barrer la route.

Mal leur en prit.

—Place! commanda Georges, qui s'était levé tout debout dans le cabriolet.

Comme on n'obéissait pas assez vite à son gré, il arracha le fouet des mains du cocher et allongea de si rudes estafilades que la route, en un instant, redevint libre.

Mais la rumeur qui venait par derrière se faisait si forte qu'on l'entendait gronder au loin.

—Nous n'irons pas longtemps comme cela, monsieur Morinière, grommela le cocher.

—Nous irons jusqu'à Rome, si nous voulons, répliqua Cadoudal.
Penses-tu qu'un homme comme moi sera arrêté par de faillis Parisiens?

Allume, mon gars! ajouta-t-il en lui rendant son fouet, et n'aie pas peur!

En abordant le carrefour de l'Odéon, le cocher fut obligé de rêner. Il y avait une lourde voiture en travers.

—Passe dessus ou dessous! cria Georges, qui regardait en arrière.

Et il se mit à sourire, saluant de la main ceux qui le suivaient en criant:

—Au chouan! au chouan! Arrêtez l'assassin!

Du carrefour de l'Odéon à l'endroit où la rue de l'Ancienne-Comédie s'embranche aux rues Dauphine et Mazarine, il n'y eut point de nouvel obstacle, mais là, un véritable embarras de véhicules barrait complètement le passage.

—Arrête, bonhomme, dit Georges, Autant vaut jouer sa dernière partie ici qu'ailleurs. Pichegru, et Moreau sont tombés, par leur faute, vivants tous deux; moi je ne tomberai que mort, et j'aurai fait de mon mieux.

Il se leva de nouveau tout debout, dégagea les deux épées et rangea sous les coussins trois paires de pistolets qu'il avait sous ses vêtements.

Ceux qui le poursuivaient approchaient.

Il tendit la main au cocher.

—Va-t'en, garçon, lui dit-il avec une cordiale bonne humeur. Le reste ne te regarde pas… Si la rue se dégage, je conduis aussi bien que toi, et ils ne me tiennent pas encore!

Le cocher hésita.

—J'ai trois enfants, dit-il enfin, et il sauta sur le pavé pour se perdre dans la foule.

La foule se massait devinant déjà un spectacle extraordinaire.

Georges releva complètement la capote du cabriolet. Un instant, le voyant ainsi au milieu de cette foule, vous eussiez dit un de ces joyeux charlatans de nos foires parisiennes sur le point de commencer son travail.

Son travail en effet, allait commencer.

Il dépouilla vivement le surtout qu'il portait et parut vêtu d'une sorte de jaquette, en drap fin, il est vrai, mais rappelant exactement la coupe de la veste des gars d'Auray. Au côté gauche de cette veste, il y avait un coeur brodé en argent.

—Au chouan! au chouan! Arrêtez le chouan!

Cette fois, ce fut une grande clameur qui partait de tous les côtés à la fois. Georges prit son fouet à la main. Il s'en servait bien, et il est à propos de dire que le fouet, emmanché à un bras morbihannais, devient une arme qui n'est point à dédaigner.

J'ai vu au gros bourg de la Gacilly, sur la rivière d'Oust, des combats au fouet, tournois bizarres et sauvages qui laissent des blessures plus profondes assurément que celles des sabres savants usités dans les querelles universitaires de l'Allemagne.

Le fouet de Georges fît un large cercle autour de lui.

—Que me voulez-vous, bonnes gens! demanda-t-il, imitant avec perfection l'accent de basse Normandie. Je suis Julien-Vincent Morinière de mon nom, je vends des chevaux par état, je n'ai fait de tort ici à personne.

—Chouan, répliqua de loin Charlevoy, qui se tenait à distance tu t'es dépouillé trop vite.

—C'est pourtant vrai, murmura Georges en riant.

Il va sans dire qu'il ne perdait point de vue son cheval, surveillant toujours l'embarras qui avait fait obstacle à sa course.

De l'autre côté de l'embarras, rue Dauphine, la foule grossissait à vue d'oeil. Il y eut un moment où l'effort de sa curiosité rompit l'embarras et ouvrit un passage au beau milieu de la voie.

Il exécuta un second moulinet pour assurer ses derrières, et, touchant légèrement les oreilles de son cheval, il cria:

—Hie, Bijou! Passe partout! nous avons affaire à la foire!

Les spectateurs étaient là, comme à la comédie. Paris s'amuse de tout, et sur cent badauds il n'y en avait pas dix pour croire à la présence de Georges Cadoudal.

Malgré la veste bretonne, malgré le coeur chouan, les neuf dixièmes des assistants doutaient. Ce gros gaillard avait l'air si bonne personne! et la police s'était si souvent trompée!

Le cheval s'enleva avec sa vigueur ordinaire, tandis que Georges, toujours debout, commandait:

—Gare, bonnes gens! je ne réponds pas de la casse.

Le cheval passa, mais la voiture s'engagea entre la caisse d'un fiacre et la roue d'une grosse charrette qui était en train de tourner.

—Foi de Dieu! dit Georges, nous voilà engravés, mais nous sommes ici comme dans une redoute.

Un coup de pistolet, le premier, partit derrière lui et abattit son chapeau.

—Plus bas! fit-il en se retournant et en abattant d'un coup de feu l'homme qui tenait encore l'arme fumante à la main.

Les agents reculèrent encore une fois, tandis que les badauds, essayant de fuir, produisaient une presse meurtrière.

On n'entendait plus que les cris des femmes et des enfants.

Georges, qui avait ouvert son couteau, coupa les deux liens de cuir qui rattachaient le cheval aux brancards, et dit avec beaucoup de calme à ceux de la rue Dauphine:

—Citoyens, voulez-vous livrer passage à un brave homme?

Il y eut de l'hésitation parmi les curieux. Georges se retourna pour faire tête aux agents, qui essayaient de monter dans les deux véhicules voisins. Il tira deux coups de pistolet et fut blessé de trois projectiles, dont l'un était une bouteille, parti du cabaret qui faisait le coin de la rue de Buci.

Quand il regarda de nouveau devant lui, les rangs s'étaient notablement éclaircis, mais ceux qui restaient semblaient décidés à tenir tête: entre autres un groupe de militaires avaient dégainé le sabre.

On put entendre, en ce moment, des coups de feu dans la rue de Buci. C'était le capitaine L—— et trois de ses amis qui prenaient les agents à revers.

En même temps, un homme de haute taille et coiffé de cheveux blancs, fendit la presse qui encombrait la rue Saint-André-des-Arts. Il bondit en scène, brandissant un sabre qu'il venait d'arracher à un soldat du train de l'artillerie, lequel le poursuivait en criant.

Nous avons vu que Jean-Pierre Sévérin, au lieu de prendre la rue Saint-Jacques, comme son compagnon Germain Patou, avait continué de longer le quai.

Tout ce que nous venons de raconter s'était passé avec une rapidité si grande que Jean-Pierre Sévérin ne faisait que d'arriver, quoiqu'il eût toujours marché d'un bon pas.

De la rue Saint-André-des-Arts, il avait reconnu, au beau milieu de la bagarre, l'oncle de René de Kervoz, debout dans sa voiture et faisant le coup de feu.

L'idée lui vint soudain que ceci était une suite de l'erreur de M.
Berthellemot, confondant M. Morinière, le maquignon inoffensif, avec
Georges Cadoudal, qui voulait tuer le premier consul.

Aucun de nous n'est parfait. Tout homme tient à son opinion, surtout les chevaliers errants, dit-on, et Gâteloup était un chevalier errant. Sa vie s'était passée à défendre le faible contre le fort.

Dans sa pensée peut-être, car il était subtil à sa manière, le danger de Morinière se rattachait à quelque piège tendu par la comtesse Marcian Gregoryi.

N'avait-il pas été pris lui-même, lui Gâteloup, au cabaret de la Pêche miraculeuse, pour un des assassins du chef de l'État?

Il apaisa le soldat du train en lui jetant son nom, connu dans toutes les salles d'armes de tous les régiments, et lui dit:

—On va te rendre ton outil, mon camarade. Prête-le-moi cinq minutes, si tu es un bon enfant!

Et, attachant rapidement sur sa poitrine le coeur d'or que nous connaissons, il s'écria:

—Holà! y a-t-il quelqu'un pour se mettre du côté de papa Gâteloup?

Dix voix répondirent dans la foule:

—Présent, monsieur Sévérin! on y va!

Et les militaires qui barraient le passage du côté de la rue Dauphine remirent l'épée au fourreau.

Gâteloup, cependant, abordait le cabriolet par devant.

Il comprit la situation d'un coup d'oeil et acheva de dételer le cheval.

Georges le regardait stupéfait. Quelques hommes protégeaient déjà les derrières de la voiture, où les agents de police résistaient mollement à une vigoureuse poussée.

—Compère Sévérin, dit Georges en montrant du doigt le coeur que le gardien portait sur la poitrine, est-ce que vous êtes aussi pour Dieu et le roi?

—Pour Dieu, oui, monsieur Morinière, répliqua Gâteloup, mais au diable le roi!… Montez à cheval et prenez la clef des champs, je me charge de retenir ceux qui vous pourchassent.

Georges fronça le sourcil.

Gâteloup le regardait en face.

—Ah ça! ah ça! grommela-t-il, vous avez une drôle de figure aujourd'hui, compère. Seriez-vous vraiment Georges Cadoudal?

—Vieil homme, répliqua Georges, qui ne riait plus, je vous remercie de ce que vous avez voulu faire pour moi. Soigner mon neveu, qui n'est pas cause et qui aime peut-être ce que nous combattons, là-bas, devers Sainte-Anne-d'Auray, la noble terre où je suis né… Je ne suis pas Normand, je suis Breton… Je ne suis pas Morinière le maquignon; je suis Georges Cadoudal, officier général de l'armée catholique et royale… Je ne suis pas un assassin, je suis un champion arrivant tout seul et tête haute contre l'homme qui a des millions de défenseurs… Ecartez-vous de moi: votre chemin n'est pas le mien.

Gâteloup baissa la tête et s'éloigna sans mot dire.

Georges se redressa, passa deux des quatre pistolets qui lui restaient à sa ceinture et prit les autres, un dans chaque main.

—Qu'on se le dise! cria-t-il de toute la force de sa voix: je suis le chouan Cadoudal, et je viens combattre celui qui veut se faire empereur!

Ce ne furent plus seulement les agents de police, ce fut la foule entière qui se rua en avant. Paris entier était amoureux du premier consul. Georges déchargea ses quatre pistolets et saisit les épées. La première se brisa avant qu'on fût maître de lui. Quand il tomba, chargé de sang de la tête aux pieds, il n'avait plus dans la main qu'un tronçon de la seconde.

La dernière blessure qu'il reçut lui vint d'un garçon boucher, qui le frappa avec le couteau de son étal.

Il n'était pas mort. Les agents n'osaient l'approcher. Ce fut le même garçon boucher qui lui jeta au cou la première corde.

Cinq minutes après, au moment où la charrette qui avait arrêté le cabriolet de Georges Cadoudal l'emmenait, garrotté, à la Conciergerie, un homme parut au milieu des agents qui formaient le noyau de la foule immense rassemblée au carrefour de Buci.

—Voilà comme je mène les choses! dit cet homme, qui se frottait les mains de tout son coeur.

—Tiens! fit Charlevoy, on ne vous a pas vu pendant l'affaire, monsieur Barbaroux!

—Je crois bien, dit M. Berthellemot en fendant la presse, il n'y était pas! Il n'y avait que moi!… Mes enfants, je suis content de vous. Nous avons fait là un joli travail. Tout était combiné à tête reposée, j'avais pris des notes, parole mignonne!

M. Berthellemot était en train de faire craquer un peu les phalanges de ses doigts, quand un autre organe plus majestueux prononça ces mots:

—Rien ne m'échappe. Il fallait ici l'oeil du maître. Je suis venu au péril de ma vie.

—Monsieur le préfet!… balbutia le secrétaire général.

Ces deux fonctionnaires, en vérité, semblaient être sortis de terre.

Pendant qu'ils se regardaient, le secrétaire général penaud et jaloux, le préfet triomphant, un troisième dieu, sortant de la machine, passa entre eux et fit la roue.

—Mes chers messieurs, dit le grand juge Régnier avec bonté, j'avais pris toutes les mesures. Je vous remercie de n'avoir pas jeté de bâtons dans mes roues. Je vais aux Tuileries faire mon rapport au premier consul… Eh! eh! mes bons amis, il faut du coup d'oeil pour remplir une place comme la mienne!

Quand Régnier, futur duc de Massa, entra au château, il rencontra dans l'antichambre Fouché, futur duc d'Otrante, qui le salua poliment et lui dit:

—Le premier consul sait tout, mon maître. Eh bien! il m'a fallu mettre la main à la pâte: sans moi vous n'en sortiez pas!

XXVI

MAISON NEUVE

Paris fut en fièvre, ce jour-là, depuis le matin jusqu'au soir.

La nouvelle de l'arrestation de Georges Cadoudal courut comme l'éclair d'un bout de la ville à l'autre, et se croisa en chemin avec d'autres nouvelles dramatiques ou terribles.

Les gazetiers ne savaient à laquelle entendre.

D'ordinaire, quand la réalité prend la parole, la fantaisie se tait, et, au milieu de ces grands troubles de l'opinion publique, ce n'est, en vérité, pas l'heure de raconter des histoires de coin du feu. Nous devons constater néanmoins que Paris s'occupait de la vampire plus qu'il ne l'avait fait jamais.

J'entends Paris du haut en bas, Paris le grand et Paris le petit.

Ce matin, le premier consul avait causé de la vampire avec Fouché, et comme le futur ministre de la police exprimait très vivement la pensée que l'existence des vampires devait être reléguée parmi les absurdités d'un autre âge, celui qui allait être empereur avait souri…

De ce sourire de bronze que nul diplomate ne se vanta jamais d'avoir traduit à sa guise.

Le premier consul croyait-il aux vampires?

Question oiseuse. Personne ne croit aux vampires.

Et cependant, parmi le grand fracas des nouvelles politiques, une sourde et sinistre rumeur glissait. Le mot vampire était dans toutes les bouches. On dissertait, on commentait, on expliquait. Les hommes forts en étaient réduits à reprendre en sous-oeuvre l'idée mise en avant depuis longtemps à savoir, que «la vampire» était uniquement une bande de voleurs.

Cette manière de voir les choses avait un certain succès, mais l'immense majorité tenait à son monstre et lui donnait un nom franchement. La vampire était une vampire et s'appelait la comtesse Marcian Gregoryi.

Elle était belle à miracle, et jeune, et séduisante. Elle affectait une grande piété. C'était dans les églises qu'elle tendait principalement ses filets, sans exclure les théâtres ni les promenades.

La circonstance qu'elle avait tantôt des cheveux blonds, tantôt des cheveux noirs était soigneusement notée. Mais on ne peut changer la nature des Parisiens. Leur superstition même a le mot pour rire. Ce miracle des chevelures était tout bonnement pour eux une affaire de perruques.

Et, en somme, le secret tout entier était peut-être là!

Ses pièges s'adressaient surtout aux étrangers. Elle les affolait d'amour et les conduisait jusqu'au mariage.

Comme le mariage civil ne plaisante pas et qu'on ne peut épouser qu'une fois à la mairie, elle s'introduisait, sous couleurs de bonnes oeuvres, ou même de politique, dans la confiance de ces saints prêtres, qui vivent en dehors du monde, au point de ne plus savoir l'heure que marque l'horloge historique. Ils furent de tout temps nombreux et faciles à tromper.

Elle les trompait. Elle inventait des fables qui rendaient indispensable le secret du mariage religieux. Ces fables avaient toujours une couleur de parti. La persécution explique tant de choses!

Quant à elle, et provisoirement, le mariage religieux, célébré selon cette forme si simple qu'un récent procès a mise en lumière (une messe entendue et le consentement mutuel murmuré au moment voulu), suffisait à satisfaire sa conscience.

Après la messe, les deux nouveaux époux montaient en voiture. Le mari avait annoncé la veille son départ pour un long voyage.

Et, en effet, il partait pour un pays d'où l'on ne revient pas.

Notez que chaque prêtre était intéressé à garder le secret, en dehors même des raisons respectables qu'elle donnait.

Qu'il y eût ou non exagération, les gens disaient aujourd'hui que la plupart des paroisses de Paris avaient marié la comtesse Marcian Gregoryi.

On citait surtout ses trois dernières victimes, les trois jeunes
Allemands du Wurtemberg: le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz
Koënig, l'opulent héritier des mines d'albâtre de la forêt Noire.

Vous eussiez dit que ces mystères, si longtemps et si profondément cachés, avaient éclaté au jour tout d'un coup.

Et à mesure que les détails allaient se croisant, ils se corroboraient l'un l'autre. Ce n'étaient plus des suppositions, c'étaient des certitudes. Il y avait des rapports officiels. Par un coin que nul ne connaissait, mais dont tout le monde parlait, la vampire se trouvait mêlée aux attentats récents dirigés contre la personne du premier consul.

Elle avait touché à la machine infernale, a la conjuration dite du
Théâtre-Français, et enfin à la conjuration de Georges Cadoudal.

Ces choses vont comme le vent: vers midi, la vampire était la maîtresse de Georges Cadoudal, après avoir été la maîtresse du sculpteur romain Giuseppe Ceracchi.

Puis un nouveau flux de renseignements arriva: la comtesse Marcian Gregoryi était morte d'un coup de pistolet dans la propre demeure du chef chouan.

Puis un autre encore: elle avait été tuée par un jeune homme qui restait en vie par miracle, puisqu'elle avait bu tout son sang.

Ce jeune homme avait été trouvé dans une sombre demeure du Marais, au fond d'un véritable cachot, sans porte ni fenêtre, endormi d'un sommeil mortel.

Et la demeure en question communiquait par des passages souterrains avec ce cabaret fameux, la Pêche miraculeuse, qui avait vécu durant des semaines et des mois de ce sinistre achalandage: les débris humains, descendant en Seine par l'égout de Bretonvilliers.

On n'oubliait pas, bien entendu, les cimetières violés, et l'on se demandait avec effroi pourquoi ce luxe d'horreurs.

Dans l'après-midi, troisième marée de nouvelles: une maison de la chaussée des Minimes, prise d'assaut par la police, avait révélé des excès tellement hideux que la parole hésitait à les transmettre. C'était là le grand magasin de cadavres, et toute cette comédie lugubre du quai de Béthune n'avait pour but que de rompre les chiens.

Un trou s'ouvrait dans la serre de cette maison de la chaussée des Minimes: un lieu délicieux où restaient des traces de plaisir et d'orgies, un trou méphitique où de véritables monceaux de corps humains se consumaient, rongés par la chaux vive.

Tout cela était si invraisemblable et si fort que, vers le soir, Paris se mit à douter.

Il y en avait trop. Tout avide qu'il est des drames rouges ou noirs,
Paris, rassasié cette fois, se sentait venir la nausée.

Mais au moment où Paris, vaincu dans son redoutable appétit par l'abondance folle du menu, allait demander grâce et déserter le festin, un nouveau service arriva foudroyant celui-là, et si friand qu'il fallut bien se remettre à table.

Il ne s'agissait plus de cancans plus ou moins vraisemblables: c'était un fait, de la chair visible et tangible, morbleu! le résidu tout entier d'une épouvantable tragédie, le marc sanglant de tout un massacre!

Le théâtre où devait se faire cette exhibition eût-il été à dix lieues des faubourgs, que Paris eût pris ses jambes à son cou.

Mais le théâtre était au plein coeur de la ville, au beau milieu de la
Cité, entre le palais et la cathédrale.

Vous vous souvenez de cette petite maison en construction dont les maçons saluèrent Jean-Pierre Sévérin du nom de patron, quand il passa sur le Marché-Neuf, le soir où commence notre histoire?

Cette maison était achevée. C'était le théâtre dont nous parlons.

Et le théâtre faisait aujourd'hui son ouverture.

Ouverture dont la terrifiante solennité ne devait être oubliée de longtemps.

C'était la Morgue, vierge encore de toute exposition.

Et les dernières nouvelles affirmaient que, pour l'étrenne de la Morgue, il y avait vingt-sept cadavres entassés dans la salle de montre.

Paris entier se rua vers la Cité.

Quelquefois Paris se dérange ainsi pour rien. On voit souvent des foules obscènes, qui courent au spectacle de la guillotine, revenir la tête basse, parce que la représentation n'a pas eu lieu.

Ces dames, qui ressemblent à des femmes, en vérité, et d'où viennent-elles, les misérables créatures? Et que font-elles? Ces dames s'en retournent la moue à la bouche. Elles ont loué en vain de «bonnes places» dont elles ont conservé le coupon pour une autre fois.

Assurément, ceux qui souhaitent avec ardeur que le chômage du crime supprime le supplice ne doivent avoir dans l'âme qu'une profonde pitié pour ces créatures, femelles ou mâles, qui se font les claqueurs du bourreau; mais ils ne peuvent blâmer bien sévèrement le courroux populaire poursuivant de ses huées ce comble de la perversité humaine.

Et nul ne prendrait la peine de s'indigner bien gravement si quelqu'un de ces couples à gaieté blasphématoire, à la honteuse élégance, qui viennent là savourer un sanglant sorbet entre leur souper et leur déjeuner, recevait une bonne fois le fouet dans le ruisseau de la rue Saint-Jacques; seul châtiment qui soit à la hauteur de ces fangeuses espiègleries.

Mais Paris, aujourd'hui, ne devait pas être trompé dans son espoir.

Voici ce qui s'était passé.

M. Dubois, préfet de police, sur les indications données par la comtesse Marcian Gregoryi, avait fait cerner, la nuit précédente, la maison isolée du chemin de la Muette, au faubourg Saint-Antoine, où se réunissaient les Frères de la Vertu.

Quoi qu'on puisse penser des mérites de M. Dubois comme préfet de police, il est certain que ce n'était point un homme de mesures extrêmes.

Il ne fut en aucune façon la cause de l'événement que nous allons raconter.

Vers une heure après minuit, les Frères de la Vertu étaient rassemblés au lieu ordinaire de leurs réunions, attendant la venue de la comtesse Marcian Gregoryi, qui devait leur amener Georges Cadoudal.

La séance était fort chaude, car la plupart des affiliés avaient des motifs de haine tout personnels. On peut dire que tous les membres de cette Tugenbaud parisienne avaient soif du sang du premier consul.

Vers une heure et demie, un message de «la souveraine», comme on appelait la comtesse Marcian Gregoryi, arriva. Ce message ne contenait qu'une ligne:

«Vous êtes trahis. La fuite est impossible. Choisissez entre la trahison et la mort.»

Andréa Ceracchi donna l'ordre de déboucher le tonneau de poudre qui était à demeure dans la salle des séances.

On alla aux voix sur la question de savoir si, en cas de malheur, on se ferait sauter.

Les affiliés étaient au nombre de trente-trois. Il y eut unanimité pour l'affirmative.

Six frères furent dépêchés en éclaireurs au dehors.

Aucun moyen n'existe de savoir s'ils songèrent à leur sûreté plutôt qu'au salut général. Toujours est-il qu'aucun d'eux ne revint.

Au nombre de ces six éclaireurs se trouvait Osman, l'esclave de
Mourad-Bey.

Un quart d'heure après leur départ, la maison était cernée.

Le gardien de la porte principale vint leur annoncer, deux heures sonnant, qu'il y avait dans le Marais plus de quatre cents hommes de troupe et de police.

Ceracchi monta à l'étage supérieur et reconnut l'exactitude du renseignement.

Ils avaient tous des armes. Ils auraient pu faire une défense désespérée.

Mais Ceracchi était plutôt un rêveur qu'un homme d'action.

En entrant, il dit:

—Mes frères, la main qui veut exécuter l'arrêt de Dieu doit être pure. Nos mains ne sont pas pures. Cette femme nous a entraînés dans son crime, et une voix crie au dedans de moi: C'est elle qui vous a trahis! Sachons mourir en hommes!

Il alluma une mèche que l'Illyrien Donaï lui arracha des mains, répondant:

—Les hommes meurent en combattant!

Le bruit des crosses de fusil heurtant contre la porte d'entrée retentit en ce moment.

Deux ou trois parmi les conjurés proposèrent de fuir. Il n'était plus temps. Un coup de mousquet, tiré à l'extérieur, fit sauter la serrure de la porte principale, tandis qu'on attaquait avec la hache la porte de derrière.

Taïeh, le nègre, prit ce dernier poste avec cinq hommes résolus, tandis que les Allemands, menés par Donaï, se rangèrent ou bataille devant l'entrée principale.

Les deux portes s'ouvrirent en même temps. Tous les fusils éclatèrent à la fois, au dehors et au dedans, puis une large explosion se fit, soulevant le plafond et déchirant les murailles.

Andréa Ceracchi avait secoué le flambeau au-dessus du baril de poudre.

Il y eut douze hommes de tués parmi les assaillants, et tous ceux qui étaient dans la salle périrent, tous sans exception.

La Morgue neuve eut pour étrenne ces vingt-sept cadavres mutilés, parmi lesquels celui de Taïeh, le nègre, excita une curiosité générale. Il n'y a point à Paris de théâtre qui se puis vanter d'avoir eu un succès aussi long, aussi constant que la Morgue. Sa pièce muette et lugubre, toujours la même, eut pendant plus de soixante années trois cent soixante-cinq représentations par an, et jamais ne lassa le parterre.

Néanmoins, la Morgue ne devait point retrouver la vogue fiévreuse de ce premier début, autour duquel la ville et les faubourgs se foulèrent et s'étouffèrent deux jours durant, avec folie.

En sortant, la cohue terrifiée, mais non rassasiée, prenait le chemin du Marais et gagnait la chaussée des Minimes, espérant assister à un spectacle encore plus curieux. Les gens d'imagination, en effet, disaient merveilles de ce trou rempli par les victimes de la vampire, et si quelque spéculateur avait pu établir un bureau de perception à la porte de l'hôtel habité récemment par la vampire, Paris, en une semaine, lui eut fait une énorme fortune.

Mais c'était là un fruit défendu. Paris, désappointé, dut s'en tenir à la Morgue. Pendant plusieurs jours, un cordon de troupes défendit les abords de l'hôtel occupé naguère par la comtesse Marcian Gregoryi.

Revenons maintenant à nos personnages.

Dès huit heures du matin, Jean-Pierre Sévérin était à son poste.
Quoiqu'il eût franchi en courant l'espace qui sépare le carrefour de
Buci de la place du Châtelet, il assista, calme et grave au transfert
des registres qui se fit de l'ancien greffe au nouveau.

Il resta la journée entière à son devoir, et ce fut lui qui reçut les restes mortels des malheureux foudroyés au chemin de la Muette.

A l'heure où les portes se ferment, il quitta le greffe et rentra dans la maison.

Sa femme et son fils étaient agenouillés dans la chambrette d'Angèle, devant un pauvre petit lit où gisait une forme couchée.

Dans un berceau au pied du lit, un enfant dormait. La hideuse injure qui avait mutilé le front d'Angèle disparaissait sous un bandeau de mousseline blanche. Elle était belle d'une pureté céleste et ressemblait, sous sa candide couronne, à une religieuse de seize ans, endormie dans la pensée du ciel.

Jean-Pierre dit à son fils qui pleurait silencieusement:

—Tu ne seras ni puissant ni fort sans doute mais tu seras bon. Regarde bien cela. J'en ai sauvé quelques-unes. Je te dirai plus tard le nom des ennemis qui les entraînent dans le gouffre du suicide. Et tu feras comme moi, mon fils, tu combattras.

L'enfant répliqua, essuyant ses larmes d'un geste fier et doux:

—Je ferai comme vous, mon père.

Dans la chambre voisine, Germain Patou était au chevet de René, en proie à une terrible fièvre. René délirait. Il appelait Angèle et lui jurait de l'aimer toujours.

Quand sept heures sonnèrent à l'horloge du Châtelet, l'étudiant en médecine vint à la porte et dit:

—Patron, il faut que je m'en aille. Le médicament est préparé, vous le donnerez de quart d'heure en quart d'heure, et je reviendrai demain.

Il sortit.

Sur le quai Saint-Michel, il frappa à l'échoppe déjà close d'un bouquiniste.