«—Mon Dieu, mon'Dieu! qu'elle est belle!»
Kervoz a voulu parler; un geste impérieux a fermé sa bouche.
La reine des blondes souriait comme une madone.
Elle a prononcé quelques mots qui ne sont pas venus jusqu'à moi, et il m'a semblé que son doigt désignait le confessionnal de l'abbé Martel.
L'entrevue, du reste, n'a pas duré une minute.
La main de ma belle inconnue s'est étendue vers le dehors, et René de Kervoz, avec une obéissance d'esclave, a quitté l'église par la porte latérale.
Angèle, la pauvre enfant, s'est relevée en gémissant, pour s'élancer encore sur ses traces.
Juste à ce moment la confession de l'Allemand prenait fin. Mon inconnue, car elle est à moi aussi, patron, et quoique je sois un assez laid papillon, je me brûlerais volontiers les deux ailes à ce flambeau diabolique ou céleste, mon inconnue a rejoint M. de Ramberg, et ils se sont agenouillés l'un près de l'autre.
Avant de partir, ils se sont inclinés tous deux devant le confessionnal, d'où est sorti une parole de bénédiction.
C'est tout, sauf ce détail que j'ai entendu tomber dans le tronc des pauvres une double offrande, lourde et sonore.
Vous savez le reste mieux que moi, puisque vous êtes entré au moment où ils sortaient ensemble…
—Maintenant, patron, s'interrompit le petit médecin, qui fixa sur son compagnon ses yeux brillants de curiosité, ayez pitié de moi. Si vous voyez clair, dites-moi bien vite le mot de cette charade, car je grille de savoir! N'est-ce qu'une intrigue galante? La vieille histoire d'une jolie femme jouant sous jambe deux amoureux? Sommes-nous sur la trace d'un complot? Ce prêtre est-il trompé? est-il complice? Tout est bizarre là-dedans, jusqu'au gros marchand de chevaux, dont la figure m'apparaît menaçante et terrible, quand je regarde en arrière… Vous ne répondez pas patron?
Le gardien était en effet pensif et silencieux.
Ils s'étaient arrêtés au bout de la rue Poultier, devant le parapet du quai qui regarde le port aux vins. La lune, qui se levait derrière les arbres de l'île Louviers, prolongés par les peupliers énormes du Mail Henri IV, frappait obliquement le courant de la Seine et y formait un long spectre tout fait de paillettes mobiles. Il n'y a plus d'île Louviers, et les peupliers géants de l'Arsenal sont tombés.
Vers l'ouest, tout le long de l'eau. Paris allumait gaiement ses bougies, ses lampes et ses réverbères; du côté de l'est, c'était presque la nuit campagnarde, car l'île Louviers et le Mail cachaient le quartier de l'Arsenal, et, sur l'autre bord de la Seine, le regard devait aller jusqu'à Ivry, par delà le jardin des Plantes, pour rencontrer quelques lumières.
Une seule lueur, vive et rouge, attirait l'oeil au coin de la rue de Bretonvilliers. C'était la provocante lanterne du cabaret d'Ezéchiel, le maître de la Pèche miraculeuse.
Il n'y avait pas une âme sur le quai, mais le silence y était troublé parfois tout à coup par de soudaines rumeurs mêlées d'éclats de rire. Ce bruit venait de la rivière, et pour en connaître l'origine il eût suffi de se pencher au-dessus du parapet.
Les pêcheurs de miracles étaient à leur poste malgré l'heure avancée. Il y avait sur la berge une ligne pressée de bonnes gens qui jetaient l'hameçon avec un zèle patient. Les clameurs et les rires étaient produits par ces petits incidents qui égayent constamment la pêche en rivière de Seine, où l'hameçon accroche plus de vieux chapeaux, plus de bottes noyées et plus de carcasses de chats décédés que d'esturgeons.
Chaque déconvenue de ce genre amenait des transports de joie.
L'apprenti médecin, qui était évidemment un gaillard à s'amuser de tout, écouta un instant le remue-ménage qui se faisait au bas du mur. Il avait l'air de connaître très bien l'endroit ainsi que le genre de besogne qui réunissait tout ce monde. Au bout d'une minute ou deux, il releva la tête vers son compagnon et répéta:
—Patron, vous ne répondez pas?
Le gardien avait mis ses deux coudes sur le parapet, au delà duquel son regard plongeait.
—Crois-tu à cela, toi, Patou? demanda-t-il en pointant du doigt la rangée de pécheurs qui en ce moment se taisait.
—Je crois à tout, répliqua le petit homme: c'est moins fatigant que de douter. D ailleurs j'ai acheté, ici, la semaine passée, un fémur de toute beauté qui semblait désarticulé par un préparateur de l'amphithéâtre.
—Ah!… fit le gardien.
Il ajouta:
—On l'avait retiré de l'eau, ton fémur!
—Il n'y avait pas séjourné longtemps, repartit Patou, et rien ne m'ôtera de l'idée qu'il y a là-dessous quelque diablerie… Mais tout cela n'est pas une réponse à ma question. En savez-vous plus long que moi, oui ou non?
Le gardien s'assit sur le parapet et souleva son chapeau pour essuyer la sueur qui baignait son front dépouillé.
—Ce qui se passe, là, dit-il, est une énigme pour moi comme pour toi.
C'est parce que je ne comprends pas que j'ai peur.
Il était ému profondément; il dit encore:
—Je ne voudrais pas qu'on fit du mal au premier consul, je l'aime, quoique je le soupçonne de vouloir confisquer la république… Mais le premier consul est bon pour se défendre si on l'attaque; je ne pense pas au premier consul… Angèle, René, ces deux enfants-là sont le sang de mon coeur… je donnerais ma main droite pour savoir!
—Une vaillante main! s'écria Patou; ce serait trop cher!
—Que ce soit une intrigue d'amour, poursuivit le gardien, une conspiration ou les deux ensemble… ou encore quelqu'une de ces ténébreuses scélératesses qui profitent des temps troublés pour aboutir, il y a quelque chose… je sens, qu'il y a quelque chose de menaçant et de sanglant… Je saurai le fond de tout ceci, dussé-je aller jusqu'au préfet de police!…
Patou eut un ricanement qui ne témoignait pas d'une haute confiance en cet important magistrat.
—J'irai plus loin s'il le faut, poursuivit le gardien, Il y a déjà un de mes trois amis d'Allemagne qui a disparu. Si Ramberg disparaît, ce sera dans le même trou. J'avais prévenu le premier, j'avertirai le second; mais cet femme est belle, et son regard donne le vertige…
—Vous croiriez!… commença Patou, qui resta bouche béante.
—J'ai peur! dit pour la troisième fois le gardien. Le petit homme murmura:
—C'est vrai! son regard donne le vertige… Je commence à comprendre.
Il y eut une explosion de cris au bord de l'eau.
—Tiens bon, Colinet, disait-on.
—Ferme, Colinet! ne laisse pas aller!
—Colinet, tu tiens ta fortune! Amène!
Nos deux compagnons se mirent au balcon sur le parapet et regardèrent.
Aux lueurs de la lune ils purent voir les rangs des pêcheurs qui se rompaient pour entourer un homme en costume misérable, attelé à une ligne de fond et tirant de toute sa force.
—Pour le coup, ça doit être une baleine! grommela Patou.
—Ou un cadavre tout entier, dit le gardien.
On vint en aide à Colinet, dont la ligne était solide, et après quelques efforts prudemment dirigés, l'objet pêché parut à fleur d'eau, éclairé par des torches de paille que les assistants curieux avaient allumées.
Un formidable éclat de rire éveilla les échos déserts du rivage, depuis le chevet de Notre Dame jusqu'au quai de la Râpée.
—Bravo, Colinet!
—Colinet a de la chance!
—Colinet a pêché un pierrot à la ligne de fond, avec une boule de terre glaise! Vive Colinet!
L'objet était en effet un pierrot, habillé de pied en cap avec la défroque traditionnelle du bouffon de la comédie italienne, mais ce n'était pas un noyé en chair et en os. Pour un motif ou pour un autre, on avait joué ce tour lugubre aux pêcheurs de miracles, de couler à leur place favorite un mannequin bourré de paille et de sable.
Le bruit de la berge fut longtemps à se calmer. Colinet, dépourvu de mauvaise honte, fit un paquet des loques qui habillaient le mannequin et les mit aux enchères sur le prix de quarante sous.
Patou avait ri d'abord comme les autres, mais la réflexion vint, et il dit:
—Ceux qui ont fait cela devaient avoir un intérêt.
—Petit homme, répliqua brusquement le gardien, je n'ai plus besoin de toi. Monte à présent à la maison, où ma bonne femme est seule et peut-être inquiète. Angèle doit être rentrée à l'heure qu'il est. Si tu connais un remède contre le chagrin, fais-lui une ordonnance… Annonce que je rentrerai tard, et bonne nuit.
Patou, ainsi congédié, s'éloigna docilement dans la direction du Pont-Marie. Le gardien, resté seul, se mit à marcher lentement vers le cabaret d'Ezéchiel, à l'enseigne de la Pêche miraculeuse.
IV
LE COEUR D'OR
Si la Dame aux Camélias, cette photographie après décès tirée par Alexandre Dumas fils, le poète charmant et implacable, avait pris passage en temps utile sur un clipper de l'Australian general company, elle se serait guérie de sa phtisie pulmonaire et figurerait maintenant dans les fêtes du Trois-quarts-du-monde en qualité de baronne de n'importe-quoi. Elle serait riche terriblement; elle aurait à ses pieds toutes les illustrations de l'époque et ferait à ses contemporains l'aumône de mémoires en dix volumes, instructifs, amusants et tout particulièrement propres à former le coeur du dix-neuvième siècle.
Il faut une Californie aux prêtresses d'amour, qu'elles soient dames aux camélias de dix louis ou dames aux giroflées d'un sou, que l'Eldorado soit le Pérou antique ou la Nouvelle-Galles du Sud. Elles ne toussent plus dès qu'elles s'en vont en guerre, à l'instar de Marlboroug, Colomb, Cortès, Pizarre, le capitaine Cook, ont découvert et conquis pour elles deux parties du monde sur cinq; M. Benazet a fondé la sixième. Les vîtes-vous jamais cracher le sang au bruit de l'or remué à la pelle? Ont-elles jamais manqué à aucun tripot, brillant ou humble?
Dieu nous préserve de comparer le sordide cabaret d'Ezéchiel aux merveilleux champs d'or qui entourent Melbourne, le Paris océanéen, aux romanesques placers de la mer Vermeille, ni même à ce gentil paradis de Bade. Entre les tripots il y a des catégories.
Nous voulons dire seulement que tout tripot, hideux ou magnifique, attira ces dames aux fleurs comme la laine attire les mites; elles y sont bien, elles s'y portent à merveille; c'est là, évidemment, leur atmosphère propre.
Il y avait des dames aux giroflées dans le cabaret du brave Ezéchiel, qui était un tripot. Ce pauvre champ d'or du quai de Béthune attirait les aventureuses de la Cité et du faubourg Saint-Marceau, qui venaient voir Midas en guenilles risquer sur une carte sale l'indigente aubaine arrachée aux boues de ce Pactole pour rire.
Ezéchiel seul gagnait à cela un peu d'argent. Que l'histoire de la première épave retirée du fleuve, la bague en diamants, fût controuvée ou authentique, il est certain qu'Ezéchiel en avait très habilement profité.
C'était un bonhomme long, maigre, jaune de teint et de cheveux; il avait la figure plate, le regard insignifiant, le sourire déteint. La ruse en lui se cachait sous une épaisse couche d'innocence. Vous avez tous connu de ces paroissiens, moitié Normands, moitié juifs, qui en remontreraient aux Auvergnats eux-mêmes pour la coquinerie.
Ezéchiel, avant de passer capitaliste, était pêcheur de son état. Il savait par expérience comment on donne rendez-vous au poisson en jetant d'avance l'appât abondant à de certaines places. Avait-il préparé ici une place, non point pour les poissons, mais pour les dupes?
Cette idée-là n'était encore venue à personne.
La seule chose qui étonnât dans l'histoire d'Ezéchiel, c'était le rare bonheur avec lequel il avait vaincu les difficultés matérielles qui s'opposaient à l'établissement même de son cabaret.
Le quai de Béthune présentait alors comme aujourd'hui un alignement rigide et monumental. Il n'y avait point là de place pour une baraque. De l'autre côté de la pointe, aux environs de l'hôtel Lambert, qui donne son nom maintenant aux bains des dames, on trouvait bien quelques masures, mais elles tournaient le dos au lieu consacré déjà par la première trouvaille. Il fallait que le Casino fût à proximité de la plage: on ne pouvait mieux choisir que le coin de la rue de Bretonvilliers.
Seulement les deux coins de cette rue étaient formés par deux grands diables d'hôtels aux murs rectangulaires, en pierres de taille, épais comme des remparts. Le vrai miracle, pour Ezéchiel, c'avait été d'obtenir la permission d'attaquer un de ces angles et de nicher son bouge dans l'épaisseur de cette noble maçonnerie, comme on voit la larve impudente arrondir sa demeure dans l'aubier sain d'un grand arbre.
Ezéchiel avait obtenu cette permission.
Le cabaret de la Pêche miraculeuse, sorte de caverne irrégulière, s'insinuait en boyau à l'intérieur des bâtiments et ne prenait qu'un tiers environ de la hauteur du rez-de-chaussée. Depuis que le Marais a pris faveur dans l'industrie, nombre d'hôtels ont du reste, suivi cet exemple, ouvrant leurs propres flancs, comme le pélican, non point par charité, mais par avarice.
Le sol du cabaret d'Ezéchiel était un peu plus bas que la rue. On y buvait, on y mangeait, on y jouait, on y achetait lignes, hameçons, appâts, gaules, tout ce qu'il fallait, en un mot, pour harponner des poissons, nourris de bagues chevalières.
L'hôtel appartenait à un respectable vieillard, M. d'Aubremesnil, ancien conseiller au parlement, qui n'avait point émigré et vivait à Versailles. Il n'y avait d'habité qu'un pavillon, situé au bout d'un grand jardin, et dont l'entrée était rue Saint-Louis, vis-à-vis des communs de l'hôtel Lambert.
Ce pavillon avait été loué quelques mois auparavant par une jeune dame d'une rare beauté, qui vivait solitairement et s'occupait de bonnes oeuvres.
Quand notre homme, le «patron» des maçons du Marché-Neuf, arriva au seuil du bouge à demi souterrain où le brave Ezéchiel était maître après Dieu, il hésita, tant l'aspect de cette caverne était repoussant et obscène. Il y a bien longtemps que Paris a jeté loin de lui ces souillures; Paris, malgré les exagérations de certains peintres à la plume, est une des villes les moins déshonorées de l'univers. Ce qui, à Paris, serait de nos jours une monstrueuse exception, se rencontre à chaque pas dans les plus beaux quartiers de Londres, cette Babylone de la débauche glaciale et de l'ennui impudique.
Mais les moeurs de Paris, en 1804, gardaient encore l'effronté cachet du Directoire. La lanterne de la Pêche miraculeuse n'éclairait bien que le dehors. Au dedans, c'était un demi-jour brumeux, dans lequel grouillaient des nudités à peine voilées. Une demi-douzaine de femmes étaient là, vautrées sur des sophas de bois recouverts de quelques brins de paille, buvant, jouant ou regardant jouer un nombre égal d'hommes appartenant à la classe abandonnée des batteurs de pavés. Ce n'était pas français, à vrai dire, pas plus que les stupides et froides nuits de Paul Niquet ne sont françaises. On peut regarder ces hideuses choses comme des emprunts désespérés faits à la dégradation anglaise.
Londres seul est le cadre favorable pour ces horreurs sans rémission, où le vice prend physionomie de torture et où les misérables s'amusent comme on souffre en enfer. A Paris, le vice garde toujours une bonne part de forfanterie; à Londres la perdition sérieuse et convaincue nage dans le boue naturellement comme le poisson dans l'eau.
Quiconque a pénétré de nuit dans les spirit-shops de l'ancien quartier Saint-Gilles, où même dans les gin-palaces groupés en foule, en pleine ville fashionable, autour de Covent-Garden, doit reconnaître la vérité de ce dire: A Paris, l'horreur est une mode excentrique; à Londres, c'est un fruit du terroir.
Le gardien hésita, pris à la gorge par les exhalaisons fétides qui sortaient de ce souterrain, mais son hésitation ne dura pas. Il était homme à franchir de bien autres barrières.
—Je sais un autre caveau, pensa-t-il, où l'air est encore plus mauvais.
Et il entra, souriant avec mélancolie.
Quoiqu'il n'eût, certes, pas l'air d'un grand seigneur par son costume, et qu'un bourgeois bien mis eût regardé avec dédain la grosse étoffe de ses vêtements, il y avait un tel contraste entre sa tenue et celle des habitués de la Pêche miraculeuse, que son apparition fit scandale.
Il n'était pas sans exemple qu'un honnête homme, excusé par sa passion pour la pêche à la ligne, fût entré de jour chez Ezéchiel qui tenait, nous l'avons dit, boutique d'engins de toute sorte; mais après la nuit tombée, la physionomie de son bouge était si nettement caractérisée, que le plus vaillant des badauds eût pris ses jambes à son cou après avoir jeté un coup d'oeil à l'intérieur.
—Voilà un agneau! dit une des giroflées.
—Un mouton plutôt, riposta un coquin à figure patibulaire qui tenait les cartes à une partie de foutreau (noble jeu qui est un dérivé de la bouillotte) et dont le nez busqué portait une drogue ou pincette de bois crânement posée de travers: un vieux mouton! et dur! Voyez voir à lui, Ezéchiel.
Ezéchiel n'avait pas besoin qu'on le mit en arrêt: c'était un chien de race. Il vint au-devant du gardien la pipe à la bouche et d'un air mauvais.
—Que vous faut-il, citoyen? demanda-t-il.
—Du vin, répondit le patron, qui s'assit.
Ezéchiel prit un air insolent.
—Mon vin n'est pas assez bon, dit-il, pour un monsieur de votre sorte.
Les femmes éclatèrent de rire, les hommes s'écrièrent:
—Le rentier s'est trompé de porte.
Le patron ôta son chapeau, qui n'était pas neuf, et le posa sur la table. Comment dire cela? Il y avait bien en effet du rentier dans l'aspect de ce crâne à demi dépouillé, que le regard débonnaire de deux grands yeux bleus marquait au sceau d'une sorte de candeur, mais il y avait aussi autre chose.
Le mouton avait je ne sais quoi du loup.
Les attaches de son cou se dégageaient selon de grandes lignes, ses mouvements étaient larges et souples; malgré les allures placides qu'il affectait, on découvrait en lui je ne sais quoi qui annonce le découplement des muscles et fait les athlètes.
Les hommes se sentirent mal à l'aise sous son regard, et les femmes cessèrent de railler.
—Donne ton vin tel qu'il est, l'ami, dit-il à Ezéchiel, et fais vite: j'ai soif.
Le cabaretier, cette fois, obéit en grondant.
Quand il revint avec la demi-pinte d'étain pleine et le verre humide, princesses et coquins avaient repris le cours de leurs ébats.
—L'ami, lui dit le gardien en touchant du pied une escabelle, asseyez-vous là, que nous causions tous deux.
—Croyez-vous que j'aie le temps de causer?… commença Ezéchiel.
—Je ne sais pas si vous avez le temps, l'ami, et peu m'importe. J'ai besoin de m'entretenir avec vous: prenez ce siège.
—Si je ne veux pas, cependant… fit le cabaretier.
—Si vous ne voulez pas, l'interrompit le patron en se versant rasade, nous traiterons tout haut un sujet dont vous aimeriez mieux parler tout bas.
Il but. Ezéchiel s'assit.
—Le fait est, reprit tranquillement le patron, que votre vin est détestable… Combien cela vous a-t-il coûté, l'ami, pour obtenir permission de déshonorer l'encoignure de l'hôtel d'Aubremesnil?
Ezéchiel baissa ses gros sourcils, derrière lesquels un éclair s'alluma.
—Et quel cimetière avez-vous profané, poursuivit le patron, pour donner tant de chair morte aux poissons, ici près car vous n'êtes pas un tigre, l'ami, je vous connais: vous n'êtes qu'un chacal.
La colère du cabaretier combattait une évidente terreur. Ces deux sentiments se traduisaient par la contraction de ses traits et par la pâleur de ses lèvres.
—Qui êtes-vous? demanda-t-il.
—Je suis, répliqua le gardien, l'homme qui va et vient, la nuit, sur la rivière. Je n'y cours pas le même gibier que vous. Nous nous sommes rencontrés le soir où vous devîntes riche.
—Ah! fit Ezéchiel, c'était vous?
Il ajouta d'une voix sourde:
—Il y avait aussi une morte dans votre bateau!
Le gardien inclina gravement la tête en signe d'affirmation.
Puis il tira de sa poche une pièce de six livres, qu'il déposa sur la table.
—Je ne suis pas riche, l'ami, dit-il, et je ne vous veux point de mal. Je sortirai de chez vous comme j'y suis entré, si vous me faites savoir le nom de la femme qui vous paye. Vous n'êtes qu'un aveugle instrument: aucun malheur ne vous arrivera par moi…
Le cabaretier avait courbé la tête. Il recula tout à coup et saisit son escabelle par un pied pour la brandir au-dessus de sa tête.
—A moi, les fils! s'écria-t-il. Celui-là est un agent de Cadoudal! Il venait ici acheter du monde pour tuer le premier consul! Sa tête vaut cher: gagnons la prime!
Cette accusation, si absurde qu'elle puisse paraître, et surtout si complètement étrangère au sujet de l'entretien qu'elle interrompait, ne doit point surprendre. Chaque moment a son cheval de bataille. Nous avons vu dans Paris certaine heure où le premier venu aurait pu tuer un passant en l'accusant d'avoir jeté de la poudre de choléra dans la Seine.
Les habitués de la Pêche miraculeuse bondirent sur leurs pieds et s'élancèrent pour barrer le chemin de la porte. Le patron eut un sourire.
—Ce n'est pas là ma route, murmura-t-il.
Il se leva à son tour et remit avec beaucoup de sang-froid son chapeau à larges bords sur sa tête.
—L'ami, reprit-il en gagnant la table où tout à l'heure on jouait, tu as trouvé là une assez bonne rubrique; mais tu ne sais pas à qui tu as affaire, et il faut quelque chose de plus fort encore pour me mettre dans l'embarras… Fais place!
En parlant il avait pris à la main la lampe qui était sur la table.
Comme le cabaretier levait son escabelle, il l'écarta d'un seul revers de la main qu'il avait libre, et passa.
Le cabaretier fit quelques pas en chancelant, et ne s'arrêta qu'en heurtant la muraille.
—Une rude poigne! dirent ces dames avec admiration. Les hommes s'armaient de tout ce qu'ils rencontraient sous leurs mains; plusieurs avaient des couteaux.
Ezéchiel grondait:
—Si vous abattez ce chien enragé, vous aurez son pesant d'or à la police!
Le patron, pendant cela, tenant toujours sa lampe haute, s'était rendu tout au fond du cellier. Il y avait là quelques engins de pêche, des filets neufs roulés en paquets et des bottes de gaules. Il jeta de côté les gaules, sans trop se presser et découvrit une porte qu'il éprouva du pied. La porte céda; elle s'ouvrait en dehors et n'était point fermée.
—Aux couteaux! s'écria Ezéchiel, qui s'élança bravement. Celui-là en a trop fait: il ne sortira pas vivant d'ici!
Le patron se retourna juste au moment où le cabaretier, bien accompagné du reste, arrivait sur lui.
La lampe éclairait sa figure si extraordinairement calme, qu'il y eut un temps d'arrêt dans le mouvement des assaillants.
Le patron tendit la lampe à Ezéchiel, qui la reçut d'un geste machinal.
—J'ai vu ce que je voulais voir, dit-il, et j'ai gagné ma journée.
—C'est un fou! s'écria une femme prise de pitié à le voir ainsi souriant et sans défiance.
—Fermez la porte de la rue, ordonna Ezéchiel, et finissons la besogne!
—La! la! fit le patron, qui prit une gaule et la brisa sur son genou, juste à la longueur qu'il fallait pour une canne de combat: je vous dis que vous ne savez pas à qui vous avez affaire!
Son sourire s'anima, et une lueur éclata dans ses yeux.
Au moment même où la porte de la rue se fermait, le patron fut attaqué de trois côtés à la fois: par Ezéchiel, qui, soulevant son escabelle à deux mains, lui en déchargea un coup sur la tête, et par deux bandits déguenillés, dont l'un lui lança au flanc un coup de couteau donné à bras raccourci, tandis que l'autre lui plantait son bâton dans l'estomac.
Ce fut une transfiguration. Toute la personne du patron prit un admirable caractère de jeunesse et de crânerie. Sa taille se développa, sa poitrine s'élargit, son front s'illumina.
Nul ici n'aurait su dire comment les trois attaques furent parées; c'est à peine si la tête du patron s'inclina un peu à gauche pour laisser passer l'escabeau, tandis que sa moitié de gaule décrivait deux demi-cercles, dont l'un fit sauter en l'air le bâton, dont l'autre brisa net le poignet, qui tenait le couteau.
Le blessé poussa un hurlement de douleur et de rage.
—Et veillez à ce que la lampe ne s'éteigne pas, dit gaiement ce diable de patron: je n'y verrais plus à vous corriger avec délicatesse; ce serait tant pis pour vos crânes!
Ezéchiel s'était mis bravement au dernier rang. Il s'arma d'une gaffe emmanchée de long et compta de l'oeil ses soldats.
—La Meslin! s'écria-t-il, le coquin a estropié ton homme! pour la vie: il faut que les femmes s'en mêlent… S'il n'était pas si maigre, je vous dirais que c'est Cadoudal en personne. Je parie ma tête à couper qu'on le payera mille écus à la préfecture… Prenez les tisons du foyer, mes mignonnes! Brûlons-le! quand on devrait mettre le feu à la maison!
La Meslin était une grande femme, solidement bâtie, qui déjà s'agenouillait auprès de «son homme» terrassé. Elle se releva et bondit comme une lionne vers l'âtre où la marmite bouillait.
—Brûlons le gueux! brûlons-le!
Les hommes s'écartèrent, serrant leurs couteaux et leurs gourdins, semblables à l'infanterie qui attend la besogne faite des canonniers pour se ruer à la charge.
Le taudis s'emplit de fumée et de flammes; les six mégères secouaient leurs brandons.
Le patron fit un saut de côté qui évita le brûlant projectile lancé par la Meslin à tour de bras. La terrible canne décrivit une demi-douzaine de cercles, et pendant une longue minute, ce fut à l'intérieur du bouge un indescriptible tohu-bohu: des cris, des chocs, des blasphèmes, des chutes, des grincements de dents et un coup de pistolet.
La minute une fois écoulée, voici quel était l'état de la question: notre singulier ami, le patron des maçons du Marché-Neuf, se tenait debout au beau milieu de la chambre, où les tisons éparpillés fumaient de tous côtés; il avait du noir à la joue droite, et le revers de sa houppelande était largement brûlé, mais on ne lui voyait aucune blessure sérieuse.
Au fond du taudis, les filets commençaient à flamber, atteints qu'ils avaient été par les éclats de braise.
Ezéchiel n'avait plus sa gaffe emmanchée de long, dont les morceaux jonchaient le sol; en revanche, il portait au front une magnifique bosse d'un violet sanguinolent, et sa bouche édentée crachait rouge.
L'homme de la Meslin se roulait dans la boue, tenant encore à la main un pistolet déchargé. Ses cheveux crépus n'avaient pas défendu son crâne, qui portait une lage fêlure.
Les autres bandits se tenaient à distance, et les femmes épouvantées étaient pelotonnées dans un coin, sauf la Meslin, qui essayait de soulever la tête fendue de son amant.
Il n'y avait pas eu une seule parole échangée entre l'assiégé, seul de son bord, et le troupeau des assaillants.
En ce moment l'assiégé, qui avait perdu l'éclair fulgurant de ses yeux et qui semblait aussi calme que s'il eût été flânant dans le Jardin du Palais-Royal, mit sa canne sous son bras et plongea sa main dans sa poche.
—C'est le diable! grommela Ezéchiel.
—Vous êtes dix contre un, rugit la Meslin, qui se releva ivre de rage. Attaquons-le tous ensemble, et mon homme sera vengé!…
Elle s'interrompit en un cri étouffé; le couteau qu'elle avait ramassé à terre s'échappa de ses mains!
—Ah! fit-elle en attachant sur le patron un regard stupéfait, c'est bien pis que le diable!… Comment ne l'ai-je pas reconnu?… C'est M. Gâteloup!
Ce nom de Gâteloup, répété dans tous les coins du cellier, forma un long murmure.
L'amant de la Meslin rouvrit les yeux et regarda. Le patron avait retiré sa main de sa poche, et nouait tranquillement à sa boutonnière l'objet qui l'avait fait reconnaître.
Au premier aspect, cela semblait donner raison aux accusations d'Ezéchiel, car les chouans de Bretagne portaient un objet pareil comme signe de ralliement à leur chapeau ou sur leur poitrine, et Georges Cadoudal devait en avoir un dans sa poche.
Mais bien avant les chouans de Bretagne, la frérie des maîtres en fait d'armes parisiens avaient consacré ce signe que professeurs et prévôts portaient au côté gauche de leurs plastrons.
C'était un coeur brodé d'or et encadré dans une rosette de rubans écarlates.
Chaque maître y ajoutait un signe distinctif qui était en quelque sorte un blason et qui disait son nom aux initiés. Or, si le patron des maçons du Marché-Neuf était, sous son espèce de bon bourgeois, une célébrité de quartier, recevant des coups de chapeau depuis le Palais de justice jusqu'à l'Hôtel de Ville, sous un autre aspect, comme combattant des bagarres révolutionnaires, comme sauveteur, comme entraîneur ou modérateur du peuple, Gâteloup était une gloire universellement acceptée, surtout dans la classe pauvre. Les bons l'admiraient et l'aimaient, les méchants le redoutaient. Dans le danger autrefois, lors des batailles civiles, où il avait joué un rôle à la fois terrible et bienveillant, il se faisait reconnaître à l'aide de son écu de maître d'armes: un coeur d'or dans un noeud de faveurs rouges où deux raies noires, largement accusées, marquaient une croix de Saint-André.
Cela signifiait: Je suis Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup; comme jadis les fleurs de lis d'or sur champ d'azur disaient: Bourbon; les macles accolées: Rohan; et les seize alérions d'azur cantonnant la croix de gueules en champ d'or: Montmorency.
Dans les luttes antiques il n'y avait aucune honte pour l'homme brave à se retirer devant un plus fort. Le char d'Achille traversait les batailles sans rencontrer devant soi d'autres ennemis que les myopes qui ne reconnaissaient pas assez vite le flamboyant bouclier présent d'Hippodamie. Les coquins rassemblés au cabaret de la Pêche miraculeuse n'étaient nullement imbus de préjugés chevaleresques.
Il n'y eût pas une seule main pour garder une arme, et la Meslin dit en montrant son homme.
—Ah! citoyen Gâteloup, c'est encore de la reconnaissance qu'on vous doit, car si vous aviez voulu, vous ne me l'auriez pas assommé à demi!
—C'est vrai, ma fille, répliqua le patron, et si j'ai mis mon nom à ma boutonnière, c'est que la peur m'a pris de vous assommer tous… Éteins le feu, Ezechiel… Vous autres, faites-moi place.
Deux ou trois seaux d'eau lancés à la volée sur les filets qui allaient se consumant lentement firent l'affaire. Ezéchiel, le sourire aux lèvres, s'était rapproché du vainqueur.
Celui-là devait être un damné scélérat, car il cachait sa rancune sous un air obséquieux et caressant.
—Mon bon maître, dit-il, ça nous perd la tête de penser qu'il y a un homme dans Paris qui veut tuer le citoyen Bonaparte. Moi qui vous parle, je vois partout le traître Cadoudal… Et quant à ce qui est de la porte du fond, là-bas, elle mène tout uniment à la cave où je tiens mon pauvre vin que vous trouvez si mauvais.
Le patron lui mit la main sur l'épaule, et Ezéchiel fut sur le point de s'affaisser comme si on l'eût chargé d'un poids trop lourd.
—Ne me faites point de mal, murmura-t-il.
—Ecoute, l'interrompit le patron… Es-tu homme à répondre franchement et honnêtement aux questions qu'on te fera?
—Quant à ça, mon maître, s'écria Ezéchiel, demandez à tout le monde, je n'ai que trop de franchise. Le coeur sur la main, toujours!… Ah! si j'avais eu un tantinet de malice, mon affaire serait depuis longtemps dans le sac!
—C'est pour une dame que tu travailles? prononça tout bas le patron.
—Pour une dame?… répéta Ezéchiel; voilà une idée?
Puis il ajouta en clignant de l'oeil d'une façon confidentielle.
—Eh bien, oui, là. On ne peut rien vous cacher, mon maître. C'est pour une dame… et nous essayons de nouer un fil à la patte des scélérats qui veulent tuer le premier consul!… est-ce défendu?
La main du patron pesa plus lourde sur son épaule, mais à ce moment une éclatante et joyeuse clameur passa au travers de la porte de la rue.
—Aubaine! aubaine! criait-on. Ouvrez, citoyen Ezéchiel!
—Il y a eu pêche miraculeuse!
—Et bonne chasse! ajoutèrent d'autres voix qui semblaient plus lointaines.
—Nous apportons la marée! dirent les pécheurs.
—Et nous le gibier! firent les chasseurs.
—Ouvre, Ezéchiel! Mais ouvre donc, vieux drôle!
—Faut-il ouvrir, mon bon maître? demanda le cabaretier en adressant au vainqueur de la lutte récente une oeillade respectueuse et soumise.
Celui-ci fit un geste de consentement.
La porte roula sur ses gonds, et une compagnie nombreuse entra chargée de butin. Ils étaient quatre d'abord, quatre forts lurons, pour porter un tout petit panier où il y avait bien une cinquantaine de goujons.
Ensuite venait l'heureux propriétaire du mannequin de paille.
En troisième lieu, deux gamins soutenaient triomphalement une vieille culotte, dans la poche de laquelle on avait trouvé une pièce de six liards.
—Voici la pêche! cria-t-on. Ferme boutique, Ezéchiel. Il n'y a plus rien dans la rivière.
—Je sais bien qui me joue ces tours-là! répondit le cabaretier avec mélancolie: ce sont les ennemis du premier consul!
Il fut interrompu par un autre flot qui arrivait clamant:
—Voici la chasse!
Ceux-là apportaient sur des cannes à pêche, disposées en brancard, une pauvre belle enfant, évanouie ou morte.
Quand la lueur de la lampe tomba sur son visage livide, mais toujours charmant, le patron des maçons du Marché-Neuf poussa un grand cri qui était un nom:
—Angèle!
V
LA BORNE
Aux premières lignes de cette histoire nous avons vu un jeune homme élégant et beau longeant seul le quai de la Grève.
Puis, derrière lui, une charmante jeune fille, seule aussi et qui semblait le suivre de loin.
Puis, enfin, un vieil homme, habillé bourgeoisement, mais campé à la noble, qui avait l'air de suivre les deux.
Dans le courant de notre récit, nous avons appris le nom du jeune homme: René de Kervoz, et le nom de la jeune fille: Angèle.
Quant au vieux bourgeois, ceux qui ont lu le premier épisode de cette série: la Chambre des Amours, le connaissaient dès longtemps.
Après la scène mystérieuse et presque muette qui eut lieu, vers la tombée de la nuit, dans l'église de Saint-Louis-en-l'Ile, entre cette blonde éblouissante qu'on appelait Mme la comtesse, l'Allemand Ramberg, René et l'abbé Martel, scène dont l'apprenti médecin Germain Patou, d'un côté, et Angèle de l'autre, furent les témoins silencieux, René de Kervoz sortit le premier.
Angèle le suivit aussitôt, comme elle l'avait fait depuis la place du
Châtelet.
Elle semblait bien faible; son pas lent et pénible chancelait, mais ces pauvres coeurs blessés ont un terrible courage.
Il n'était pas nuit tout à fait encore quand René de Kervoz, sortant par la porte latérale, s'engagea dans la rue Poultier. Au lieu de tourner vers le quai de Béthune, comme devaient faire plus tard Germain Patou et «le patron», il remonta vers la rue Saint-Louis.
Sa marche était lente aussi et incertaine, mais ce n'était pas faiblesse.
Ceux qui le connaissaient et qui l'eussent vu en face à cette heure auraient remarqué avec étonnement le rouge ardent remplaçant la pâleur habituelle de sa joue.
Ses yeux brûlaient sous ses sourcils violemment contractés.
Angèle, pauvre douce enfant, avait grandi entre deux coeurs simples et bons, son père d'adoption et sa mère, les deux seuls amis qu'elle eût au monde. Elle ne savait rien de la vie.
Elle ne voyait point le visage de René; par conséquent elle ne pouvait lire le livre de sa physionomie.
Mais sait-on où elles prennent cette seconde vue? Il y a une admirable sorcellerie dans les coeurs malades d'amour. Ce qu'elle ne voyait pas, Angèle devinait.
La passion qui bouleversait les traits de René de Kervoz avait dans l'âme d'Angèle comme un écho douloureux et navré.
Elle ne songeait pas à elle-même; sa pensée était pleine de lui.
Souffrait-il? Parfois c'est le bonheur qui écrase ainsi.
Elle avait presque aussi grande frayeur de la souffrance que du bonheur.
Et pourtant, d'ordinaire, c'est le bonheur seulement que redoute la jalousie des femmes.
Mais Angèle n'était pas encore une femme tout à fait; les jeunes filles aiment autrement que les femmes. Angèle tenait le milieu entre la femme et la jeune fille.
René tourna le coin de la rue de Saint-Louis et se dirigea vers le retour du quai d'Anjou qui faisait face à l'île Louviers. Ce n'était pas la première fois qu'Angèle suivait René. Elle avait le droit de le suivre, si la plus sacrée de toutes les promesses, ce contrat d'honneur liant l'homme à la pure enfant qui s'est donnée, confère un droit.
Angèle était pour tous la fiancée de René de Kervoz; elle était sa femme devant Dieu.
Jamais elle n'en avait tant vu qu'aujourd'hui.
Ce qu'elle soupçonnait, depuis longtemps peut-être, lui entrait dans le coeur, ce soir, comme une certitude amère.
René aimait une autre femme.
Non point comme il l'avait aimée, elle, doucement et saintement. Oh! que de bonheur perdu!
René aimait l'autre femme avec fureur, avec angoisse.
A moitié chemin de la rue Poultier, au retour oriental du quai d'Anjou, un mur monumental formait l'angle de la rue Bretonvilliers, à l'autre bout de laquelle était le cabaret de la Pêche miraculeuse.
Le pâté de propriétés compris entre les deux rues formait la pointe est de l'île; il se composait du pavillon de Bretonvilliers et de l'hôtel d'Aubremesnil, avec leurs jardins: ces deux habitations, séparées seulement par une magnifique avenue, appartenaient au même maître, l'ancien conseiller au parlement dont il a été parlé.
Outre ces demeures nobles, il y avait quelques maisons bourgeoises ayant façade sur rue.
Le pavillon de Bretonvilliers, qui n'était autre chose que le pignon d'un très vieil hôtel, sorte de manoir contemporain peut-être de l'époque où l'île était encore la campagne de Paris, s'enclavait dans le mur et faisait même une saillie de plusieurs pieds sur la voie: ce qui motiva plus tard sa démolition.
Il n'avait que deux étages: le premier à trois fenêtres de façade; le second, beaucoup moins élevé, à cinq; le tout était surmonté d'une toiture à pic.
Il n'existait point d'ouverture au rez-de-chaussée. On y entrait par une porte percée dans le mur, à droite de la façade et donnant dans les jardins.
Ce fut à cette porte que René de Kervoz frappa.
Un aboiement de chien, grave et creux, qui semblait sortir de la gueule d'un animal géant, répondit à son appel.
Une femme âgée et portant un costume étranger vint ouvrir. Elle barra d'abord le passage à René, lui disant: «Les maîtres sont absents.»
René lui répondit, donnant à ces deux mots latins la prononciation magyare: «Salus Hungariae.»
La vieille femme le regarda en face et sembla hésiter.
—Introi, domine, dit-elle enfin, également en latin prononcé à la hongroise, sub auctoritate dominae meae (entrez, monsieur, sous l'autorité de ma maîtresse).
La porte se referma. Un coup de fouet retentissant mit fin aux aboiements du gros chien.
Angèle était trop loin pour voir ou pour entendre.
Quand elle arriva devant la porte, tout était silence à l'intérieur.
Elle s'arrêta, immobile, affaissée comme la statue du Découragement.
Elle ne pleurait point.
L'idée ne lui vint pas de frapper à cette porte.
Pourquoi était-elle venue, cependant!
Hélas, elles ne savent pas, ces pauvres blessées.
Elles vont pour glisser un regard tout au fond de leur malheur, mais non point pour combattre.
Quand l'idée de combattre leur vient, elles poussent presque toujours la vaillance jusqu'à la folie. Mais l'idée de combattre leur vient le plus souvent trop tard.
Elles doutent si longtemps! si longtemps elles se cramponnent à la chère illusion de l'espoir.
Angèle resta pendant de longues minutes debout en face de la porte, le coeur oppressé, les yeux fermés à demi.
Aucun bruit ne venait du dedans. Le dehors était également silencieux, car la nuit s'était faite et le pas des allumeurs de lanternes avait cessé de se faire entendre.
Un seul murmure, confus et intermittent, venait du côté du quai de
Béthune, où le cabaret de la Pêche miraculeuse restait ouvert.
En face de la porte par où René avait disparu, au coin d'une maison dont toutes les fenêtres étaient noires et qui semblait inhabitée comme la plupart des demeures dans ce triste quartier, il y avait une borne de granit cerclée de fer.
Angèle s'y assit.
De là on pouvait voir les fenêtres de l'ancien pavillon de
Bretonvilliers.
Elles étaient noires aussi, énormes de hauteur et bizarrement éclairées par la lune à son lever, qui leur envoyait ses rayons obliques, avant de les laisser dans l'ombre en montant vers le sud.
Machinalement, le regard d'Angèle s'attacha sur ces trois gigantesques croisées, derrière lesquelles on devinait des rideaux de mousseline, drapés largement.
Elle vit, comme on voit les choses en rêve, un de ces rideaux se soulever à demi et une tête paraître. Les lueurs de la lune n'en éclairaient plus que les reliefs, et c'était si vague!…
Une jeune tête, une tête bien-aimée: ce front et ce regard qu'Angèle voyait nuit et jour, cette bouche qui lui avait dit: je t'aime!
Oh! et ce sourire! et ces cheveux si doux qu'un chaste baiser avait mêlés bien souvent avec ses cheveux à elle!
René! son âme tout entière, son premier, son unique amour!
C'était René! c'était bien René! Pourquoi en ce lieu? et seul?
Attendait-il? qu'attendait-il?
La lune tournait; l'ombre accusait davantage ce sourire qui n'existait pas peut-être. Pour Angèle, René souriait, et si doucement! et, à travers ces carreaux maudits, René la regardait avec tant de tendresse!
Cela se pouvait-il? Si René l'avait vue, si René l'avait reconnue, lui dans cette maison, elle dans la rue et sur cette borne, René n'aurait pas souri. Oh! certes.
Il était bon, il était noble.
Il aurait eu honte, et remords, et frayeur.
Mais qu'importe ce qui est possible ou impossible? A certaines heures, l'esprit ne juge plus, la fièvre est maîtresse. Angèle tendit ses pauvres mains tremblantes vers René et se mit à lui parler tout bas.
Elle lui disait de ces douces choses que le tête-à-tête des enfants amoureux échange et ressasse pour enchanter les plus belles heures de la vie. La mémoire de son coeur récitait à son insu la litanie des jeunes tendresses. Comme elle aimait! comme elle était aimée! Et se peut-il, mon Dieu! qu'on manque à ces serments qui jaillirent une fois d'une âme à l'autre pour former un indissoluble lien?
Se peut-il… car il y avait plus que des serments, et René était noble et bon. Nous l'avons dit déjà une fois; elle se le répéta cent fois à elle-même.
Elle ne sentait point que ses mains étaient glacées et que ses petits pieds gelaient sur le pavé humide par cette froide nuit de février. Elle savait seulement que son front la brûlait.
Un soir, c'était au dernier automne, l'air de la nuit était si tiède et si charmant, je ne sais comment la promenade s'était prolongée le long du quai de la Grève, puis au bord de l'eau, sous ces beaux arbres qui allaient jusqu'au Pont-Marie. Il y avait là des fleurs et de l'herbe autour de la cabane de l'inspecteur du halage; René voulut s'asseoir; il était faible alors et malade; Angèle étendit pour lui son écharpe sur le gazon.
Elle se mit près de lui, si jolie et si belle que René avait des larmes dans les yeux.
Il lui dit:
—Si tu ne m'aimais plus, je mourrais.
Elle ne répondit point, Angèle, parce que la pensée ne lui venait même pas que son René pût cesser de l'aimer.
Ce fut une chère soirée, dont le souvenir ne devait jamais s'effacer.
Tout à l'heure, en passant sur le Pont-Marie, Angèle avait reconnu les grands ormes.
Et maintenant, parlant tout bas comme si René eût été auprès d'elle,
Angèle disait à son tour:
—Si tu ne m'aimais plus, je mourrais.
La lune avait tourné, laissant dans l'ombre la façade du vieux pavillon de Bretonvilliers.
Il était impossible de voir la silhouette de René à la grande fenêtre, et pourtant Angèle la voyait encore.
Sur ce fond noir elle devinait une forme adorée; seulement René ne souriait plus. Il avait le visage triste, ému, amaigri, comme ce soir de la promenade au bord de l'eau, et il semblait à Angèle que la distance disparaissait; elle montait, il descendait; tous deux s'appuyaient à l'antique balcon, l'un en dedans, l'autre en dehors, et ils échangeaient de murmurantes paroles entrecoupées de longs baisers.
Tout a coup Angèle tressaillit et s'éveilla, car ceci était un véritable rêve. La façade noire changeait d'aspect: deux des grandes fenêtres s'éclairaient vivement.
Angèle ne s'était point trompée. La silhouette de René trancha en sombre sur ce fond lumineux.
Il était là: il n'avait pas quitté la fenêtre.
Un cri s'étouffa dans la poitrine d'Angèle, parce qu'une autre silhouette se détachait derrière celle de René: une forme féminine, admirablement jeune et gracieuse, qu'Angèle reconnut du premier regard.
—La femme de l'église Saint-Louis! murmura-t-elle en portant ses deux mains à sa poitrine qui haletait; toujours elle!
Elle essaya de se lever et ne put. Elle aurait voulu s'élancer et défendre son bonheur.
Parmi la confusion de ses pensées une idée, cependant, se fit jour.
—La porte ne s'est pas rouverte depuis le passage de René, se dit-elle, et cette femme n'a pu le précéder ici, puisqu'elle est sortie de l'église, accompagnée… Par où est-elle entrée?
L'ombre féminine dessinée avec netteté par la lumière qui l'éclairait à revers portait sur le rideau transparent. On voyait sa taille déliée et les détails légers de sa coiffure où le jour semblait jouer entre les boucles mobiles de ses cheveux.
—Ses cheveux! dit encore Angèle, ses cheveux blonds! jamais il n'y en a eu de pareils! Je crois distinguer leurs reflets d'or.. Elle est trop belle. Oh! René, mon René, ne l'aime pas; on ne peut pas avoir deux amours… Si tu ne m'aimais plus je mourrais…
Sur le rideau révélateur deux mains se joignirent.
Angèle se redressa, galvanisée par sa terrible angoisse.
—Mais avant de mourir, fit-elle, je combattrai! Je suis forte! j'ai du courage! Et qui donc l'aimera comme moi? Il est à moi…
Elle s'affaissa de nouveau sur la borne. Autour de la fine taille, là-haut, un bras galant venait de se nouer derrière les rideaux de mousseline.
Angèle balbutia encore:
—Je suis forte… je combattrai…
Mais elle chancelait et sa gorge râlait.
Ses deux mains glacées pressèrent son front.
—C'est un rêve! un rêve affreux! dit-elle; je veux m'éveiller…
Sa voix s'étrangla dans son gosier. Les deux ombres tournaient sur le rideau et présentaient maintenant leurs profils: deux profils jeunes et charmants.
Une douleur navrante étreignit la poitrine d'Angèle. Elle eut l'angoisse de l'attente, car ce fut lentement, lentement, que les deux bouches se réunirent en un étroit et long baiser.
Angèle tomba comme une masse inerte sur le pavé.
Du capuchon détaché de sa mante ses cheveux dénoués s'échappèrent et ruisselèrent: des cheveux plus beaux, plus brillants, plus doux que ceux de l'enchanteresse elle-même.
La silhouette de femme se retira la première et s'enfuit, tandis qu'un retentissant éclat de rire passait à travers les carreaux.
L'ombre de René se prit à la poursuivre.
Puis la troisième fenêtre de la façade s'éclaira brillamment tout à coup. Les deux ombres y passèrent entrelacées et disparurent.
Mais Àngèle ne voyait plus rien de tout cela. Son pauvre corps inerte s'étendait tout de son long; entre son front et le pavé il n'y avait que ses cheveux épars, ses pauvres cheveux.
Une demi-heure après seulement, un groupe de fainéants quittant la berge du quai de Béthune passa.
Aucune ombre ne se dessinait plus aux carreaux du vieux pavillon de
Bretonvilliers.
Les fainéants qui revenaient de la pêche avec leurs paniers vides rencontrèrent le corps d'Angèle. La chasse valait mieux que la pêche: au cou d'Angèle il y avait une croix d'or, présent de René de Kervoz.
Les fainéants eurent d'abord la pensée de se battre à qui aurait la croix d'or, puis il fut convenu qu'on irait au cabaret d'Ezéchiel, lequel, étant un peu juif, pourrait estimer le bijou et l'acheter comptant pour faire le partage.
Ils avaient compté sans le patron des maçons du Marché-Neuf, M. Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup. Celui-ci se dépouilla de sa houppelande pour en envelopper les membres glacés de la jeune fille. D'après son ordre, que nul ne songea à discuter, quatre porteurs prirent une civière où Angèle fut déposée sur un matelas.
Puis le patron commanda: En route!
Et les porteurs se mirent en marche sans même s'informer du lieu où on les conduisait.
Décidément, ce soir, au quai de Béthune, la chasse ne valait pas mieux que la pêche.
Quand la Meslin eut emmené son homme tout endolori et que les coquins des deux sexes furent partis, Ezéchiel barricada sa porte.
Il était soucieux, ce brave garçon, et d'assez mauvaise humeur.
En éteignant la magnifique lanterne qui faisait la gloire de son établissement et du quartier, il se disait:
—C'est un jeu à se faire rompre les os. Voilà déjà un gaillard qui a deviné la farce. Si on savait une fois que tout cela est pour détourner les chiens et cacher le trou de la vampire…
Il frissonna et regarda tout autour de lui.
—Chaque fois que je prononce ce nom-là, grommela-t-il, j'ai la chair de poule. Je n'y crois pas, mais c'est égal… il doit y avoir quelque chose… Et j'aimerais voir, moi, la mine qu'elles font, ces bêtes-là, quand on leur enfonce un fer rouge dans le coeur! Parole! ça doit être drôle!
Il eut un sourire à la fois sensuel et poltron.
A coups de pied il dérangea les filets à moitié brûlés qui encombraient la porte de derrière et l'ouvrit en pensant tout haut:
—Ce n'est pas facile d'amasser un plein pot de pauvres écus!
Au delà de la porte il y avait ce sombre couloir aperçu par le patron et menant à un escalier de pierre. Le couloir, après l'escalier passé, allait en descendant, puis remontait jusqu'à une seconde porte communiquant avec un vaste jardin.
Aussitôt qu'Ezéchiel eut ouvert cette seconde porte, un mugissant aboiement se fit entendre au lointain; le lecteur aurait reconnu tout de suite la voix du chien géant qui gardait le pavillon de Bretonvilliers.
—Tout sent le diable, se dit Ezéchiel, dans le pays d'où ces gens-là viennent. Ce chien a la voix d'un démon.
Il s'engagea sous une sombre allée de tilleuls taillés en charmille, qui remontait vers la rue Saint-Louls-en-l'Ile.
Les aboiements du molosse devinrent bientôt si violents que le cabaretier s'arrêta épouvanté.
—Holà! bonne femme Paraxin! cria-t-il, retenez votre monstre ou je lui casse la tête d'un coup de pistolet.
Un éclat de rire cassé partit du fourré voisin et le fit tressaillir de la tête aux pieds.
—Le chien est enchaîné, trembleur de Français, fut-il dit par derrière les arbres; n'aie pas peur… Mais, à propos de pistolet, on s'est battu chez toi, là-bas. Y aura-t-il quelque chose pour nos poissons?
Avant qu'Ezéchiel pût répondre, une femme grande comme un homme et portant le costume hongrois entra dans une échappée de lumière que la lune faisait dans l'avenue.
—Bonsoir, Ezéchiel, dit-elle dans le français barbare qu'elle baragouinait avec peine. On ne peut pas te parler latin à toi; vous autres, Parisiens, vous êtes plus ignorants que des esclaves!… As-tu quelque chose à nous dire?
—Je veux voir madame la comtesse, répliqua le cabaretier.
—Madame la comtesse est loin d'ici, repartit Paraxin, qui s'était approchée et dominait Ezéchiel de la tête. Elle a de l'occupation ce soir.
—Elle en mange un? demanda le cabaretier avec une curiosité mêlée d'horreur.
La Paraxin fit un signe de tête caressant et répondit:
—Elle en mange deux.
Ezéchiel recula malgré lui. La grande femme ricanait. Elle répéta:
—Q'as-tu à dire?
—J'ai à dire, répliqua Ezéchiel, que tout ça ne peut pas durer. Le monde parle. Il y a des gens sur la trace, et la frime du quai de Béthune est usée jusqu'à la corde. Tout devait être fini voilà quinze jours…
—Tout sera uni dans huit jours, l'interrompit la grand femme. L'argent vient; la somme y sera. Ceux qui auront été avec nous jusqu'au bout auront leur fortune faite. Ceux qui perdront courage avant la fin engraisseront les poissons… Est-ce tout?
Ezéchiel restait silencieux.
—A quoi penses-tu? demanda la Hongroise brusquement.
—Bonne femme Paraxin, répondit le cabaretier, je pense à la peur que j'ai. Vos menaces m'effrayent beaucoup, je ne le cache pas, car je vous regarde comme une diablesse incarnée…
La Hongroise lui caressa le menton bonnement.
—Mais, poursuivit Ezéchiel, je suis plus effrayé encore des dangers qui m'environnent de toutes parts à cause de vous. A quoi me servira-t-il d'avoir gagné beaucoup d'argent si on me coupe le cou?
Mme Paraxin lui donna un bon coup de poing entre les deux épaules et lui dit quelques injures eu latin. Après quoi elle reprit d'un ton sérieux:
—Nous avons de quoi détourner l'attention, brave homme, ne t'inquiète pas… Vois-tu cette lumière, là-bas?
Ils arrivaient au bout de l'avenue, et le pavillon de Bretonvilliers détachait sa haute silhouette sombre sur le ciel.
Une lueur brillait au premier étage.
—Oui, je vois la lumière, répliqua Ezéchiel, mais qu'est-ce que cela dit?
—Cela dit, mon fils, qu'il y a là un joli jeune homme en train de se brûler à la chandelle. Avec ce papillon nous avons, si nous voulons, deux on trois semaines de sécurité devant nous.
—Qui est ce papillon?
—Le propre neveu de Georges Cadoudal, mon fils, qui va nous vendre, pour un sourire… ou pour un baiser, ou plus cher, le secret de la retraite de son oncle.