VI
LA MAISON ISOLÉE
C'était une chambre très vaste et si haute d'étage qu'on eût dit une salle de quelque ancien palais de nos rois. Les tentures en étaient fatiguées et ternes de vétusté, mais d'autant plus belles aux yeux des coloristes, qui cherchent l'harmonie dans le fondu des nuances et qui chromatisent en quelque sorte la gamme contenue dans le spectre solaire pour obtenir leurs savants effets: de telle sorte, par exemple, que le costume d'un mendiant fournit sous leurs pinceaux des accords merveilleux.
La lampe entourée d'un globe en verre de Bohême non pas dépoli, mais troublé et imitant la demi-transparence de l'opale, éclairait à peine cette vaste étendue, effleurant chaque objet d'une lueur discrète et presque mystérieuse.
On ne pouvait juger ni les peintures du plafond ni celles des panneaux, coupés en cartouches octogones, selon les lignes régulières mais inégales qui caractérisaient l'époque de Louis XIV. C'est à peine si les dorures brunies renvoyaient çà et là quelques sourdes étincelles.
Au-devant de deux grandes fenêtres les draperies de lampes dessinaient leurs plis larges et nombreux sous lesquels tranchaient de moelleux rideaux en mousseline des Indes.
L'aspect général de cette pièce était austère et large, mais surtout triste, comme il arrive presque toujours pour les oeuvres du moyen âge que le dix-septième siècle essaya de retoucher.
C'était aux carreaux de cette chambre et sous la mousseline des Indes qu'Angèle avait vu d'abord le visage de René, aux premiers rayons de la lune, puis les deux ombres dont la fenêtre avait trahi l'amoureuse bataille.
Maintenant il n'y avait plus personne.
Mais les gaies lueurs qui passaient par la porte entr'ouverte de la pièce voisine, celle qui n'avait qu'une croisée sur la rue et qui s'était éclairée la dernière, indiquaient la route à prendre pour retrouver ensemble René de Kervoz et la reine des blondes, comme l'appelait Germain Patou, la radieuse pénitente de l'abbé Martel, l'inconnue de l'église Saint-Louis-en-l'Ile.
La jalousie de celles qui aiment profondément ne se trompe guère. Il est en elles un instinct subtil et sûr qui leur désigne la rivale préférée.
Angèle avait reconnu le profil de sa rivale sur la mousseline des rideaux, et nous l'avons dit comme cela était, Angèle, dans cette silhouette mobile, avait deviné jusqu'à l'or léger qui frisait en délicieuses boucles sur le front de l'étrangère.
Franchissons cependant cette porte entr'ouverte qui laissait passer de joyeuses lueurs.
C'était une pièce beaucoup plus petite, et le seuil qui séparait les deux chambres pouvait compter pour un espace de six cents lieues. Il divisait l'Occident et l'Orient.
De l'autre côté de ce seuil, en effet, c'était l'Orient, les tapis épais comme une pelouse, les coussins accumulés, la lumière parfumée. Vous eussiez cru entrer dans un de ces boudoirs féeriques où les riches filles de la Hongrie méridionale luttent de magnificence et de mollesse avec les reines des Mille et Une Nuits.
Le contraste était frappant et complet. A droite, c'était la roideur mélancolique et un peu moisie du grand siècle; à gauche de la cloison, le luxe voluptueux, la somptuosité demi-barbare de la frontière ottomane s'étalaient, comme si en ouvrant la croisée on eût pu voir à l'horizon les minarets de Belgrade, la blanche ville.
Dans la première pièce il faisait froid; ici régnait une douce chaleur où passaient comme de tièdes courants chargés de langueurs odorantes.
La lumière de deux lampes magnifiques, rabattue par deux coupoles de cristal rosé, tombait sur une ottomane environnée d'arbustes exotiques en pleine fleur.
Il y avait là un jeune homme et une jeune femme: deux belles créatures s'il en fut jamais; la jeune femme demi-couchée sur l'ottomane, le jeune homme assis sur les coussins à ses pieds.
C'étaient bien les deux silhouettes du rideau: René de Kervoz d'abord, qu'Angèle aurait reconnu entre mille, et quant à la femme, Angèle avait pu, sans se tromper, prendre son profil pour celui de la blonde étrangère. Les traits offraient en effet une parité complète: mêmes yeux, même bouche souriante et hautaine, même dessin de visage, exquise dans sa délicatesse.
Seulement, ces admirables cheveux blonds, si vaporeux et si brillants, n'existaient que dans l'imagination d'Angèle.
La jeune femme de l'ottomane avait d'admirables cheveux, il est vrai, mais plus noirs que le jais.
Il suffisait d'un regard pour voir, malgré l'extrême ressemblance, qu'elle n'était pas notre mystérieuse comtesse de Saint-Louis-en-l'Ile.
Au moment où nous entrons dans le boudoir, elle touchait justement d'un geste mutin ses adorables cheveux noirs et disait en souriant:
—Je n'aurais jamais cru qu'on pût nous prendre l'une pour l'autre: elle si blonde, moi si brune… et surtout mon beau chevalier breton, qui prétend que mon image est gravée dans son âme!
René la contemplait avec une sorte d'extase et ne répondait point.
Il éleva une gracieuse petite main jusqu'à ses lèvres et savoura un long baiser.
—Lila! murmura-il.
Elle se pencha jusqu'à son front, qu'elle effleura, disant:
—Mon nom est doux dans votre bouche.
Il y a des souvenirs: un nuage passa sur le regard de René.
Une fois, cette pauvre enfant qui lui avait donné son coeur, Angèle, sa fiancée, lui avait dit:
—Dans ta bouche mon nom est doux comme une promesse d'amour.
Il l'avait bien aimée, et la passion qui l'entraînait vers une autre, à présent, avait été combattue par lui comme une folie.
Il aimait malgré lui, malgré sa raison, malgré son coeur; il subissait une irrésistible fascination.
Ces choses arrivent comme pour apporter une excuse à ceux qui croient aux sorts et aux charmes.
Angèle était pieuse. Quelques semaines auparavant, le soir du 12 février, René l'avait accompagnée au salut de Saint-Germain-l'Auxerrois. Pendant qu'Angèle priait, René rêvait—aux joies prochaines de leur union sans doute.
Il y avait une femme agenouillée non loin d'eux.
René vit briller deux lueurs sous un voile.
Et je ne sais comment, dans l'ombre où était l'inconnue, un rayon des cierges de l'autel pénétra.
René sentit en lui comme une vague angoisse. Son regard revint vers Angèle, qui priait si saintement. Il eut frayeur et remords, et ne fut soulagé que par l'effort qu'il fit sur lui-même pour ne plus tourner les yeux vers l'inconnue.
Il sortit avec Angèle et la reconduisit jusqu'à sa porte. Leurs logis étaient voisins. Il la quitta pour rentrer chez lui.
Mais il n'aurait point su dire pourquoi il reprit le chemin de l'église.
A la porte il hésita, car il comprenait que franchir de nouveau ce seuil c'était déjà une trahison.
D'ailleurs elle devait être partie.
Elle!—René entra en se disant: Je n'entrerai pas.
Elle le croisa comme il passait devant le bénitier. Malgré lui, le doigt de René se plongea dans la conque de marbre. La main de l'inconnue toucha sa main; il eut froid jusque dans le coeur.
Ce fut tout. Elle sortit. René resta immobile à la même place, car il se disait: Je ne la suivrai pas.
Une voix l'avertissait, murmurant au dedans de lui-même le nom d'Angèle et disant: C'est celle-là qui est le bonheur.
C'est l'autre qui est le caprice extravagant, la fièvre, le tourment, la chute…
Pourquoi est-ce ainsi? René s'élança sur les traces de l'inconnue. Son coeur battait, sa tête brûlait!
Il n'y avait personne sur le parvis encombré de masures qui séparait alors la façade de Saint-Germain-l'Auxerrois du Louvre non encore restauré.
Chose singulière, et qu'il faut exprimer pourtant, René n'avait pas même vu celle qu'il poursuivait malgré lui.
Il ne connaissait d'elle que la lueur de son regard et les vagues profils dessinés par les reflets descendant de l'autel.
Quand leurs mains s'étaient touchées au bénitier, l'inconnue avait le visage caché derrière son voile.
C'était une toute jeune femme et d'une beauté merveilleuse, voilà ce dont il eût juré; il n'aurait point su détailler l'impression que lui laissait son costume sévère, mais d'une élégance extrême. Elle le portait à miracle, et, tandis qu'elle s'éloignait, René avait admiré la grâce noble de sa démarche.
Aime-t-on pour si peu, et quand le coeur a noué ailleurs une chaîne sérieuse et solide?
René était l'honneur même. Il arrivait-d'un pays où l'honheur passe avant toute chose. Son enfance s'était écoulée dans une famille simple et sévère où la passion politique seule avait accès.
Encore la passion politique sommeillait-elle depuis longemps déjà au manoir de Kervoz, situé entre Vannes et Auray; le père de René s'était battu de son mieux, mais il avait déposé les armes franchement et sans arrière-pensée, depuis que les portes de la paroisse s'étaient rouvertes au culte.
Il y avait deux sortes de chouans en Bretagne: les chouans du roi, les chouans de Dieu.
Quand on rendit à ces derniers la vieille maison de granit qui bénit la naissance, le mariage et la mort, il se fit bien des vides dans les rangs de la rustique armée.
Le père de René avait dit à son fils: Le passé s'en va: attendons pour juger l'avenir.
C'était un chouan de Dieu.
Mais la mère de René avait un frère qui était un chouan du roi.
On entendait parler de lui parfois au manoir des environs de Vannes. Il courait l'Europe, conspirant et suscitant des ennemis à ceux qui tenaient la place du roi. Son nom était célèbre.
Il avait promis hautement d'engager, lui, seul et proscrit, contre le premier consul, entouré de tant de soldats, défendu par tant de gloire, une sorte de combat singulier.
Tous ceux qui ont reçu l'éducation de nos collèges doivent être embarrassés quand ils deviennent les juges d'une action de ce genre. Le bon sens dit que le vrai nom d'un pareil tournoi est assassinat. Mais l'Université, pendant huit mortelles années, a pris la peine de nous enseigner de tous autres noms, latins ou grecs. Chacun se souvient des classiques admirations de son professeur pour le poignard de Brutus.
«En plein sénat, messieurs! en plein sénat!» nous disait le nôtre, qui pourtant recevait de César un traitement de mille écus par an, ni plus ni moins.
Il ajoutait:
«C était bien le vir fortis et ubicumque paratus. Le gaillard n'avait pas froid aux yeux! En plein sénat, messieurs, en plein sénat!»
Cassius, le collaborateur, avait aussi sa part d'éloges.
Et l'on partait de là pour dire quelque chose d'aimable à propos de tous les citoyens qui, depuis Harmodius et Aristogiton, jusqu'aux amis de Paul Ier de Russie, engagèrent précisément ce tournoi que Georges Cadoudal proposait au premier consul.
Depuis que César a fait un livre, on prétend, cependant, que le poignard de Brutus est un peu moins préconisé dans nos collèges; mais le livre de César est tout jeune, et nous qui fûmes élevés par l'Université dans le respect amoureux de l'homme et de son instrument, nous éprouvons un certain embarras à renier les admirations qui nous furent imposées:
«En plein sénat, messieurs!»
Et applaudissez, ou gare la retenue!
Un jour viendra peut-être où l'Université, convertie à des sentiments moins féroces, aidera César à corriger les épreuves de son livre. Espérons que, ce jour-là, le poignard de Brutus, définitivement mis a la retraite, se rouillera dans les greniers d'académie. Ainsi soit-il!
Mais je demande au ciel et à la terre ce que l'Université, avant sa conversion, pouvait reprocher à l'épée de Georges Cadoudal.
René de Kervoz neveu de Cadoudal n'était point mêlé à ses intrigues désespérées. Il suivait à Paris les cours de l'Ecole de droit et se destinait à la profession d'avocat. Nous devons dire que son oncle lui-même l'écartait des voies dangereuses où il marchait. Une sincère affection régnait entre eux.
De la conspiration dont son oncle était le chef René connaissait ce qui était à peu près au vu et au su de tout le monde; car la police, nous l'avons dit déjà, est souvent dans la position de ces maris trompés qui seuls ignorent leur malheur.
A Paris, l'affaire Cadoudal était le secret de la comédie. Tout le monde en parlait. A peine peut-on dire que la demeure du terrible Breton fût un mystère.
Le mystère, et c'en est un grand assurément, gît tout entier dans le chronique aveuglement de la police.
Nous avons vu de nos jours quelque chose de pareil, et les gens qui ne savent pas quelle épaisse myopie peut affecter les cent yeux d'Argus doivent croire qu'a de certaines époques la police a partagé les faiblesses de l'Université à l'endroit des outils dont se sert Brutus.
Cadoudal connaissait et approuvait l'amour de son neveu pour Angèle. Il s'était mis en rapport, sous un nom supposé, avec la famille adoptive de la jeune fille et devait servir de père à René lors du mariage.
Nous ajouterons qu'il avait discuté les conditions du contrat, en bon bourgeois, avec Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, le patron des maçons du Marché-Neuf. Jean-Pierre avait pour M. Morinière de l'estime et de l'amitié. Morinière était le nom d'emprunt de Georges Cadoudal.
Cadoudal avait dit à son neveu:
—Ton Angèle fera la plus délicieuse comtesse que l'on puisse voir. Moi, j'aurai la tête fêlée un jour ou l'autre, cela ne fait pas de doute; mais, quand le roi reviendra, tu seras comte en souvenir de moi, et du diable si le neveu du vieux Georges ne sera pas aussi noble que tous les marquis de l'univers!
René avait répondu:
—Je l'aime telle qu'elle est. Elle sera la femme d'un avocat, et je tâcherai de la faire heureuse.
Et l'on parlait de danser à la noce. Ce Georges était à Paris comme le poisson dans l'eau, tant il comptait bien sur la somnolence de la police. Les mémoires du temps, les mémoires de la police surtout, avouent qu'il allait et venait à son aise, s'occupant de ses affaires comme vous ou moi et menant même joyeuse vie.
Comme César doit regretter parfois de n'être pas gardé par un simple caniche.
En quittant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, René de Kervoz, l'oeil troublé, la poitrine serrée, regarda tout autour de lui. Ce fut le nom d'Angèle qui vint à ses lèvres, comme s'il eût cherché dans cette sainte affection un refuge contre sa folie.
Il était fou déjà. Il le sentait.
Au coin de la rue des Prêtres-Saint-Germain, une forme fuyait. René franchit d'un saut les degrés du perron et courut après elle.
A l'endroit où la rue des Prêtres débouche sur la place de l'École, une voiture élégante stationnait. La portière s'ouvrit, puis se referma. Les chevaux partirent au grand trot.
René n'avait point vu la personne qui était montée dans voiture, et pourtant il la suivit à toutes jambes.
Il était sûr que la voiture contenait son inconnue.
La voiture alla longtemps au trot de ses magnifiques chevaux. La sueur inondait le front de René, qui perdait haleine, sinon courage, et ne s'arrêtait point.
La voiture suivit les quais jusqu'à l'Hôtel de Ville, puis remonta la rue Saint-Antoine, dans laquelle elle fit une courte halte. Les portières restèrent fermées, le valet de pied seulement descendit, frappa à une porte, entra, ressortit et reprit sa place en disant:
—Allez! le docteur viendra.
René avait profité du temps d'arrêt pour reprendre haleine et nouer sa cravate autour de ses reins.
Quand la voiture repartit, il la suivit encore.
Que voulait-il, cependant? Il n'aurait point su répondre à cette question.
Il allait, entraîné par une force irrésistible.
La voiture s'arrêta encore deux fois, rue Culture-Sainte-Catherine et
Chaussée-des-Minimes.
Deux fois le valet de pied descendit et remonta sans avoir eu aucune communication avec l'intérieur de la voiture.
En quittant la Chaussée-des-Minimes la voiture regagna la rue Saint-Antoine. A ce moment l'horloge de l'église Saint-Paul sonnait dix heures de nuit.
Cette fois la traite fut longue et véritablement rude pour René.
L'équipage, lancé à pleine course, brûla le pavé de la rue
Saint-Antoine, franchit la place de la Bastille et longe tout le
faubourg sans ralentir sa marche.
Il y avait alors un large espace vide entre les dernières maisons du faubourg Saint-Antoine et la place du Trône. La rue de la Muette n'était qu'un chemin creux, bordé de marais.
La voiture s'arrêta enfin devant une habitation isolée et assez grande, située à gauche du faubourg, dans les terrain qui avoisinaient la rue de la Muette.
Il n'y avait point de lumière aux fenêtres de cette habitation, à laquelle conduisait un chemin tracé à travers champs.
Au-devant de la porte, de l'autre côté du chemin, un mur de marais tombait en ruine, laissant voir, par ses brèches un champ d'arbustes fruitiers, framboisiers, groseilliers et cassis, que surmontaient quelques cerisiers de maigre venue.
René était bon coureur, néanmoins, malgré ses efforts, il s'était laissé distancer à la fin par le galop des chevaux. Il vit de loin l'équipage tourner, puis faire halte; il ne put distinguer dans la nuit ce qui se passait à la porte de la maison.
Comme il arrivait au détour du chemin, la voiture, revenant sur ses pas, débouchait de nouveau dans le faubourg Saint-Antoine.
Les glaces des deux portières étaient maintenant abattues. René put glisser un regard à l'intérieur, qui lui sembla vide. Le cocher et le valet de pied restaient à leur poste. La voiture reprit le chemin qui l'avait amenée et disparut au loin dans le faubourg.
René hésita. Sa raison, un instant réveillée, se révolta énergiquement contre l'absurdité de sa conduite. Il se demanda encore une fois et avec un vif mouvement de colère contre lui-même:
—Que viens-je faire ici?
Il était d'un pays où la superstition s'obstine. L'idée naquit en lui qu'on lui avait jeté un sort.
Et il se dit, résolu à clore cette triste équipée:
—Je n'irai pas plus loin!
Mais ce sont éternellement les mêmes paroles. Ceux à qui on jette des «sorts» du genre de celui qui tenait déjà le fiancé d'Angèle font toujours le contraire de ce qu'ils disent.
René tourna l'angle du chemin et marcha tout uniment vers la maison solitaire dont la lune, cachée sous les nuages, dessinait vaguement les profils.
Cette maison ressemblait à une fabrique abandonnée.
Il faisait froid, le vent fouettait une petite pluie fine qui rendait la terre molle et glissante.
René fit le tour de la maison, qui n'avait ni jardin ni cour et qui, à la considérer de plus près, avait l'air d'une de ces bâtisses inachevées, fruits de la spéculation indigente, qui restent à l'état de ruine avant même d'avoir abrité leurs maîtres.
Il y avait beaucoup de fenêtres. Toutes gardaient leurs contrevents fermés.
René revint à la façade qui donnait sur le chemin. De ce côté, les fenêtres étaient closes comme partout. Devant la porte, l'herbe croissait autour du petit perron de trois marches et jusque sur les degrés.
René regarda aux croisées. Les volets fermés ne laissaient passer aucune lueur.
Il écouta. Le silence et la solitude permettaient de saisir tous les sons, même les plus faibles.
Aucun bruit ne frappa ses oreilles.
Il s'éloigna afin de mieux voir, car, la nuit, une lueur fugitive s'aperçoit plus aisément à distance. Il dépassa le mur qui faisait face à la maison.—Rien.
Et cependant il resta, répétant en lui-même, comme un pauvre maniaque:
—Elle m'a jeté un sort!
La plaie froide pénétrait son vêtement léger; il tremblait la fièvre.
Il restait.
Naguère nous étions avec une pauvre enfant transie de froid jusqu'au coeur, qui, elle aussi, attendait interrogeant la façade muette d'une maison de Paris.
Mais notre Angèle, assise sur sa borne humide, devant les fenêtres du pavillon de Bretonvilliers, savait ce qu'elle voulait.
Elle venait chercher son arrêt.
René ne savait pas. Il n'y avait pas en ce moment une idée, une seule, dans le vide de sa cervelle. C'était un malade que ses veines brûlaient, tandis que le frisson serpentait sous sa peau.
Il s'assit dans l'herbe mouillée parmi les buissons qui le cachaient.
La lune, dégagée de ses voiles, éclairait vivement la campagne.
Au loin le vent nocturne apporta les douze coups de minuit frappés au clocher de l'église Sainte-Marguerite.
En ce moment une étrange harmonie sembla sortir de terre. C'était un de ces chants graves et régulièrement cadencés qui font reconnaître en toutes les parties du globe les émigrés de la patrie allemande.
René sortit du demi-sommeil qui engourdissait son corps et son intelligence. Il écouta croyant rêver.
Comme il quittait sa retraite pour se rapprocher de la maison et prêter l'oreille de plus près, un bruit de voiture arrivait du faubourg Saint-Antoine.
Il se tapit de nouveau dans les buissons.
La voiture s'arrêta au coude du chemin. Un homme en descendit et vint frapper à la porte de la maison isolée.
—Qui êtes-vous? demanda-t-on à l'intérieur et en latin.
Le nouveau venu répondit en latin également.
—Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je suis frère de la
Vertu.
Et la porte s'ouvrit.
VII
L'AFFUT
La lune, momentanément dégagée de son voile de nuages frappait en plein la porte de la maison solitaire. René put voir la personne qui ouvrait la porte en dedans.
C'était une vieille femme de taille virile, aux traits durs et tannés. Elle portait ce bizarre et beau costume hongrois que les danseuses nomades ont fait connaître dès longtemps sur nos théâtres.
La figure du nouveau venu restait au contraire invisible. Il se présentait de dos, et le collet de son manteau rejoignait les bords larges de son chapeau.
La vieille lui dit quelque chose à voix basse.
Il se retourna vivement, comme si son regard eût voulu percer les ténèbres dans la direction du champ de framboisiers où René était caché.
Ce fut l'affaire d'un instant. René vit seulement que la figure était jeune et encadrée de longs cheveux qui lui semblèrent blancs. La porte se referma, et la maison redevint silencieuse.
Mais minuit devait être l'heure d'une réunion ou d'un rendez-vous, car, dans l'espace de dix minutes tout au plus, trois autres voitures montèrent le faubourg, amenant trois mystérieux personnages qui frappèrent à la porte comme le premier, furent comme lui interrogés en latin et répondirent dans la même langue.
René avait pu remarquer qu'ils avaient une façon particulière d'espacer les coups en heurtant à la porte. Il y avait six coups, ainsi divisés: trois, deux, un.
Quand le dernier fut entré, les alentours restèrent muets pendant une demi-heure. La ville dormait maintenant et n'envoyait plus ces larges murmures qui, de nos jours, emplissent la campagne de Paris jusqu'à une heure si avancée de la nuit.
La pluie avait cessé; la lune épandait partout sur le paysage plat et triste sa froide lumière.
René n'avait pas bougé, des pensées confuses naissaient et mouraient dans son cerveau. Pas une seule fois, l'idée de se retirer ne lui vint.
Il était brave comme les neuf dixièmes des jeunes gens de son âge: nous ne voulons donc point noter comme un fait surprenant chez lui l'absence de toute crainte.
Mais il était discret, scrupuleux en toutes choses touchant à l'honneur. Etant donnés son caractère et son éducation, il aurait dû éprouver un scrupule, doublé par la situation particulière de sa famille.
Evidemment il y avait là un mystère. Selon toute apparence, le mystère se rapportait à des menées politiques. De quel droit René gardait-il l'affût à portée de ce mystère!
Une pareille conduite a un nom qui repousse l'estime et inspire la haine plus ou moins réfléchie de ce juge trop prompt qui s'appelle tout le monde: un nom qui est une explication et devrait être souvent une excuse, car l'espion, ce soldat de la lutte douloureuse et sans gloire, met, la plupart du temps, sa vie même au service de son obscur dévouement.
René n'était pas un espion. On est espion par passion, par devoir ou pour un salaire. René vivait d'une existence complètement en dehors de la politique. Les idées qui enfiévraient encore ceux de son pays et de sa race n'avaient jamais été en lui. Il appartenait à cette génération transitoire qui réagissait contre la violence des grands mouvements: c'était un penseur, peut-être un poète; ce n'était ni un chouan, ni un républicain, ni un bonapartiste.
Au point de vue politique, la réunion qui avait lieu derrière ces muettes murailles n'avait pour lui aucune espèce d'intérêt. La passion ici lui manquait; il n'en était ni à discuter ni surtout à reconnaître ce devoir qui naît pour chacun à l'heure même où une conspiration montre le bout de son oreille, devoir controversé, mais que l'opinion du plus grand nombre caractériserait certainement ainsi: faire ou ne pas faire.
Combattre pour ou aller contre.
La neutralité porte honte.
René, pourtant, restait neutre, non point par défaut de courage, mais parce que, à certaines époques et après certaines secousses, le patriotisme ne sait pas à quoi se prendre.
Les partis ont intérêt à être sévères et à nier ces subtiles évidences; mais l'histoire parle plus haut que l'intolérance des raisonneurs et confesse de temps à autre qu'il y a lieu de se demander, parmi la cohue des égoïsmes ébriolant: Où donc est la patrie!
René restait là et ne s'interrogeait même pas sur la question de savoir quel usage il ferait d'une découverte éventuelle! Le souvenir de la machine infernale lui traversa l'esprit et le laissa dans sa somnolence morale.
Cela ne lui importait point. Il semblait qu'il fût dans un monde à part, tout plein de romanesques et puériles préoccupations.
On lui avait jeté un sort.
Il songeait à elle, à elle seulement. Elle était là. Qu'y faisait-elle?
II était là pour elle. Il restait là pour la voir sortir comme il l'avait vue entrer, et pour la suivre de nouveau, n'importe où.
Chose lugubre, la pensée d'Angèle lui venait à chaque instant et il la chassait brutalement comme on secoue la tyrannie de ces refrains qui s'obstinent.
La pensée d'Angèle, chassée, revenait douce, patiente: de pauvres beaux yeux souriants, mais mouillés de larmes.
Et comment dire cela? René la repoussait comme il eût fait d'un être vivant, lui disant avec colère: Ne sais-tu pas que je t'aime?
Il l'aimait. Peut-être ne l'avait-il jamais mieux aimée. Les rêves éveillés de cette nuit malade la lui montraient adorablement belle et suave.
Avez-vous connu de ces malheureux, de ces damnés qui délaissent furtivement la maison où dorment les enfants chéris et la femme bien-aimée pour aller je ne sais où, au jeu, à l'absinthe, au vertige, à la mort lente et ignominieuse?
Ils sont nombreux, ces fous. Ils sont innombrables.
On dirait que leur mal endémique appartient étroitement à la nature humaine.
Ils sont du peuple, et pour eux de terribles spéculateurs ont bâti récemment ces palais presque somptueux où le billard au rabais et l'alcool vendu an plus juste prix appellent le pauvre.—Et quand le pauvre, laissant ce rêve de lumière et d'ivresse, rentre dans son taudis sombre où sa famille demande du pain, le drame hurle si épouvantablement que la plume s'arrête et n'ose plus…
Ils sont de la bourgeoisie, qui a d'autres entraînements. Chaque caste, en effet, semble avoir son mirage particulier, sa démence spéciale. Ils laissent chez eux une fraîche et blanche femme, instruite, spirituelle, bonne et jeune, ils franchissent la porte de derrière d'un bas théâtre, et les voilà aux genoux d'une créature vieille, laide, ignorante, grossière et stupide. Là-bas ils sont aimés, ici on se moque d'eux. Et ils jettent à pleines mains l'avenir de leurs enfants dans le giron de cette Armide, qui garde à ses vêtements parfumés l'odeur de pipe empruntée à l'autre amant: l'amant de coeur, celui-là: vilain, sale et qui bat ferme!
Un vainqueur! un héros! une brute!
Ils sont de l'art ou des écoles. Ceux-là n'ont pas de famille. C'est leur vie même qu'ils désertent, leur noble et virile jeunesse pour aller, vous savez où, boire l'idiotisme verdâtre que Circé, à deux sous, verse dans tous les coins de Paris, à cheval sur l'extrême sommet de la civilisation.
Ils sont de la magistrature et de l'armée: deux grandes institutions dont on ne peut parler sans ébranler quelque chose ou quelqu'un: silence!
Ils sont de la noblesse ou de la richesse, ces aristocraties rivales aujourd'hui, qui se fout concurrence dans le mal comme dans le bien. Ils démolissent, avec une fureur sauvage, tout ce qu'ils ont intérêt à sauvegarder.
Parfois leurs orgies contre nature épouvantent tout à coup la ville, qui se regarde avec effroi pour voir si elle n'aurait point nom par hasard, depuis hier, Sodome ou Gomorrhe…
D'autres fois l'auditoire livide d'une cour d'assises écoute, en retenant son souffle, ce calcul terrifiant: combien il faut de coups de hache pour tuer une duchesse!
D'autres fois encore… Mais à quoi bon poursuivre?
Et quand même nous irions plus haut que les ducs, croyez-nous, il n'y aurait pas outrage: la tristesse profonde n'insulte pas.
Et la folie humaine, poussée à ce degré, inspire plus de douleur que de colère.
René subissait ce navrant délire qui fut de tout temps notre lot. Le bonhomme La Fontaine l'a dit en souriant, montrant ce chien malavisé qui lâche sa proie pour l'ombre.
Et, certes, le chien de La Fontaine avait encore bien plus d'esprit que nous, car l'ombre ressemble à la proie,—et nous, combien souvent abandonnons-nous la plus belle des proies pour une ombre hideuse!
Comment ne pas croire à cet axiome des naïfs? On jette des sorts, allez, c'est certain: au peuple, aux bourgeois, aux artistes, aux écoles, aux magistrats, aux généraux, aux ducs, aux millionnaires et au reste.
René avait un sort, il allait ainsi à cette femme aveuglément, fatalement.
Il fut longtemps, car son intelligence était frappée, à joindre ensemble ces deux idées: la femme et la conspiration.
Quand ces deux idées se marièrent en lui, une joie extravagante lui fit bondir le coeur.
—Elle conspire! se dit-il. Je conspirerai.
Contre qui? pour qui? La question n'est jamais là. Il ne faut point juger les fous à l'aide de la loi qui régit les sages.
Incontinent le cerveau engourdi de René se mit à travailler, Il chercha; c'était un lien providentiel.
Pendant qu'il cherchait, une autre hypothèse s'offrit et le troubla.
Ce ne sont pas seulement les conspirateurs qui se cachent, les malfaiteurs ont naturellement aussi ces mystérieuses allures.
René eut le frisson, mais il ne s'arrêta point pour cela.
Il en fut quitte pour prononcer le mot des amoureux et des fous:
—C'est impossible!
Et il continua sa tâche mentale.
Six coups retentirent, frappés ainsi: trois, deux, un. A la question latine cette réponse qu'il savait déjà par coeur fut faite:
«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je suis un Frère de la
Vertu.»
Voilà quel fut le raisonnement de René:
Avec cela on pouvait s'introduire dans la maison.
Une fois dans la maison, peut-être y avait-il d'autres épreuves.
Mais le hasard, qui avait servi René si étrangement jusque-là, devait le servir encore.
—Je la verrai, se disait-il.
Et ce seul mot mettait des frémissements dans tout son être.
Le temps avait passé cependant. Un grand nuage noir venait de Paris, argentant déjà ses franges déchiquetées aux approches de la lune.
Depuis quelques minutes le silence immobile de cette nuit semblait s'animer vaguement.
Ce chant souterrain qui avait lancé un instant René dans le pays des illusions ne s'était point renouvelé. Rien ne venait de la maison, toujours morne et sombre, mais un ensemble de bruits presque imperceptibles montait de la plaine.
Ainsi doit être affectée l'ouïe de l'homme d'Europe, ignorant les secrets de la prairie, quand les sauvages peaux-rouges rampent, par la nuit noire, sur le sentier de la guerre.
Le bruit était né derrière la maison, puis il s'était divisé, éparpillé en quelque sorte, tournant autour des bâtiments et se perdant au lointain, pour se rapprocher ensuite, mais dans une direction autre.
Un instant vint où il sembla partir de l'enclos même on végétaient fraternellement les framboisiers, les cassis, les groseilliers et les petits cerisiers de Montmorency.
On ne peut dire que René fît beaucoup d'attention à ces bruits. Il les percevait néanmoins, car il avait passé son enfance en Bretagne, et il était chasseur.
Il y eut un moment où il rêva ces grandes châtaigneraies qui sont entre Vannes et Auray. Il s'y voyait à l'affût et il entendait les braconniers se glisser vers lui sous bois.
Mais sa pensée revenait toujours à elle. Il avait un sort.
Quand le grand nuage aux bords argentés mordit la lune, les clochers de Saint-Bernard, de Sainte-Marguerite, des Quinze-Vingts et de Saint-Antoine envoyèrent la première heure de la nuit.
René en était à se dire: «Allons! il est temps,» lorsque l'obscurité soudaine qui couvrit le paysage l'éveilla vaguement.
Un animal—ou un homme—était évidemment à quelques pas de lui dans le fourré. Le gros gibier est rare dans les marais du faubourg Saint-Antoine. René, cédant à l'obsession qui le tyrannisait et ne voulant point croire au témoignage de ses sens, allait marcher vers la maison, lorsque ces mots, prononcés d'une voix très basse, arrivèrent jusqu'à son oreille.
Je ne le vois plus; où donc est-il?
Par le fait, dans la nuit plus noire, René disparaissait complètement an milieu du buisson où il s'était accroupi.
Il ne s'agissait plus de rêves. René recouvra aussitôt tout son sang-froid. Il n'avait pas d'armes. Il demeura immobile et attendit.
Les bruissements avaient cessé depuis quelques secondes, lorsqu'un cri de détresse, long et déchirant, retentit à sa gauche dans les groseilliers. René, pris à l'improviste, n'eut pas l'idée que ce pût être une ruse et se leva tout droit pour s'élancer au secours.
Il y eut un ricanement multiple dans les ténèbres, et un coup violent, assené sur la tête du jeune Breton, par derrière, le rejeta, étourdi, dans le buisson qu'il venait de quitter.
Pendant une seconde ou deux, au milieu d'un grand mouvement qui l'entourait, des figures inconnues dansèrent au-devant de son regard ébloui. Un flambeau se mit à courir, venant de la maison, dont la porte ouverte montrait de sombres lueurs.
Aux rayons apportés par ce flambeau, René vit une grande silhouette toute noire: un nègre de taille colossale, dont les yeux blancs luisaient.
Nous parlons au positif, parce qu'il serait monotone et impossible de raconter en gardant toujours la forme dubitative, mais il est certain que René doutait profondément du témoignage de ses sens.
Tout cela était désormais pour lui un invraisemblable cauchemar.
Chacun sait bien ce qui peut être vu dans le court espace de deux secondes, quand l'oeil troublé miroite et aperçoit tous les objets sous une forme fantastique. Il y avait ce nègre auquel on ne pouvait pas croire, un nègre à prunelles roulantes et à poignard affilé comme on en met à la porte des salons de cire. Il y avait un homme maigre et pâle, plus maigre et plus pâle qu'un cadavre; il semblait tout jeune et avait les cheveux blancs; il y avait un Turc, aux cheveux rasés sous son turban, et d'autres encore dont les physionomies et les costumes apparaissaient bizarres au point d'aller en dehors de la vraisemblance.
Rien de tout cela ne devait être réel, à moins que notre Breton ne fût tombé au milieu d'une mascarade.
Et le carnaval était fini.
Ces chocs violents qui, selon la locution populaire, allument «trente-six mille chandelles», peuvent aussi évoquer d'autres fantasmagories.
Cependant non seulement René voyait, mais il entendait aussi, et ce qu'il entendait se rapportait merveilleusement à l'étrange mise en scène de son rêve.
Tous ces déguisements divers parlaient des langues différentes.
Bien que René ne connût point tous ces divers langages, il reconnaissait ce latin prononcé à la façon hongroise et qu'il avait remarqué déjà cette nuit, l'italien et l'allemand.
Tous ces idiomes parlaient de mort, et un: «Let us knock down the damned rascal!» (Assommons le maudit drôle!) prononcé avec le pur bredouillement des cockneys de Londres fut comme le résumé de l'opinion générale.
La plume ne peut courir comme les événements. Il y eut un commencement d'exécution, arrêté par une nouvelle péripétie, tout cela dans le court espace de temps que nous avons dit.
L'Anglais parlait encore, brandissant un de ces fléaux faits de baleine, de cuir et de plomb que John Bull a baptisés self-preserver et auquel René devait sans doute le lâche coup qui l'avait terrassé; le nègre, mettant un genou dans l'herbe, raccourcissait déjà le bras qui allait frapper, lorsqu'une voix de femme, sonore et douce, fit tressaillir le coeur de René dans sa poitrine.
Il ne vit point celle qui parlait, et pourtant il la reconnut, aux sons d'une voix qu'il n'avait jamais entendue.
Elle disait, tout près de lui, mais cachée par la cohue d'ombres étranges qui se pressaient alentour:
—Ne lui faites pas de mal: c'est lui!
VIII
LE NARCOTIQUE
A dater de cet instant, tout fut confusion et ténèbres dans la cervelle de René. La blessure de sa tête rendit un élancement si violent, que le coeur lui manqua. Il crut voir une main qui saisissait la chevelure laineuse du nègre et qui le rejetait en arrière.
En même temps un mouchoir se noua sur ses yeux et un bâillon comprima sa bouche.
C'était un luxe de précautions.
On le prit par les jambes et par les épaules pour le placer sur une sorte de civière.
Il ne gardait qu'un sens de libre, l'ouïe, et encore la syncope qui le cherchait prêtait aux voix de mugissantes sonorités et le noyait en quelque sorte dans la confusion des langues qui l'entourait.
Une pensée presque lucide restait en lui, néanmoins, au milieu de cette prostration: elle!
Il l'avait entendue.
Elle l'avait sauvegardé.
Elle avait dit: C'est lui!
Lui? qui? S'était-elle trompée? Avait-elle menti?
Les quelques mots prononcés par la voix de femme, si douce dans son impérieuse sonorité, furent du reste les premiers et les derniers.
René eut beau écouter de toute son âme, ce fut en vain, elle ne parla plus.
La force l'abandonnait peu à peu; le sommet de son crâne était une horrible brûlure. Au bout de quelques pas il perdit le sentiment.
La dernière parole qu'il entendit et comprit lui parut la moins croyable de toutes, ce fut le nom de Georges Cadoudat, son oncle.
C'était une riante matinée de la fin de l'hiver, le ciel était bleu comme au coeur de l'été et jouait dans les feuillées d'un bosquet en miniature, composé de plantes tropicales.
Le lit sur lequel René était couché regardait un vaste jardin, planté de grands arbres aux branches dépouillées. A droite, c'était la serre qui épandait de chauds et discrets parfums; à gauche, une porte ouverte montrait en perspective les rayons d'une bibliothèque.
Le lit avait une forme antique et ses colonnettes torses supportaient un ciel carré, habillé de damas de soie, épais comme du velours.
Les murailles, revêtues de boiseries pleines, aux moulures sévères, avaient un aspect presque claustral qui contrastait singulièrement avec les décorations coquettes et toute modernes de la serre.
René avait dormi d'un sommeil paisible et profond, s'éveilla reposé, sa tête était lourde, un peu vide, mais il ne ressentait aucune douleur.
Voici ce que vit son premier regard, et peut-être que sans cet aspect, explicatif comme les illustrations que notre vie enfantillage ajoute à tout texte désormais, il eût été bien longtemps à repêcher les vérités éparses parmi la confusion de ses souvenirs.
Dans la serre, à travers les carreaux, il aperçut le nègre—le nègre géant—qui fumait une paille de maïs bourrée de tabac, couché tout de son long qu'il était sous un latanier en fleurs.
Ce nègre regardait en l'air avec béatitude le vol tortueux des fumées de son cigarite et semblait le plus heureux des moricauds.
Rien dans son affaissement paresseux n'annonçait la férocité.
Il n'avait plus ce couteau aigu et diaboliquement effilé qui avait été si près de faire connaissance avec les côtes de notre jeune Breton.
Dans la chambre même et non loin de la fenêtre qui donnait sur le jardin, ce jeune homme très maigre et très pâle, qui avait les cheveux tout blancs, lisait, plongé dans une bergère et les pieds sur un fauteuil. Il portait un costume bourgeois d'une rigoureuse élégance.
René ne vit pas autre chose au premier moment.
Mais un autre sens, sollicité plus vivement que la vue elle même, fit retomber ses paupières fatiguées et bien faibles encore.
Par la porte ouverte de la bibliothèque, un chant venait, accompagné par les accords d'une harpe.
La harpe était alors à la mode et toute jolie femme faisait faire son portrait dans le costume prétentieux de Corinne, les pieds sur une pédale, les mains étendues comme dix pattes d'araignée et grattant sur l'instrument théâtral par excellence des arpèges solennels comme une phrase de Mme de Staël.
La guitare vint ensuite, terrible décadence des dernières années de l'empire et transition langoureuse à la migraine que l'abus du piano épand sur le monde.
Des trois instruments le plus haïssable est assurément le piano, dont les Anglaises elles-mêmes ont fini par comprendre le clapotant clavier. Il n'y aura rien après le piano, qui est l'expression la plus accomplie de la tyrannie musicale.
La guitare faisait moins de bruit.
La harpe était belle.
La voix qui venait par la porte de la bibliothèque disait un chant hardi, sauvage, ponctué selon ces cadences inattendues et heurtées du rythme slave. La voix accentuait cette mélodie presque barbare avec une incroyable passion.
La voix était sonore, étendue, pleine de ces vibrations qui étreignent l'âme. Elle mordait, s'il est permis de faire un verbe avec le participe technique usité dans la langue du dilettantisme.
Si la voix n'avait pas chanté, remuant le coeur de René jusqu'en ses fibres les plus profondes, il eût ouvert la bouche déjà pour demander où il était; mais il restait sous le charme et retenait son souffle.
Il ne savait pas où il était. Rien de ce qu'il voyait par les fenêtres ne lui rappelait le plat paysage qui entourait la maison du chemin de la Muette. C'étaient ici de grands arbres et au delà, de hautes murailles, tapissées de lianes.
Au moment où la voix cessait de chanter, une porte latérale s'ouvrit, et la grande vieille femme au costume hongrois qui était sortie de la maison isolée avec un flambeau à la main, la nuit précédente, entra, portant une tasse de chocolat sur un plateau.
Le bruit de son pas fit tourner la tête au jeune homme maigre et pâle coiffé de cheveux blancs.
—Salut, domina Yanusza, dit-il avec une railleuse affection de respect.
La vieille fit une révérence roide et digne.
—Je ne suis pas une maîtresse, je suis une servante, docteur Andréa Ceracchi, répondit-elle en latin. Voulez-vous me parler une fois sans rire, vous qui devriez toujours pleurer, depuis l'heure où votre frère tomba sous la main du tyran?
L'Italien eut un spasme qui contracta ses traits, et ses lèvres minces se froncèrent.
—Le rire est parfois plus amer que les larmes, bonne femme Paraxin, murmura-t-il, employant pour lui répondre le latin tudesque qui leur servait à s'entre-comprendre.
—Docteur, dit-elle avec une emphase étrange, moi, je ne ris ni ne pleure: je hais. On dit que le général Bonaparte va se faire acclamer empereur. Si vous laissez aller, il ne sera plus temps.
—Je veille! prononça lentement celui qu'elle avait nommé Andréa
Geracchi.
René se souvint de ce nom, qui appartenait à l'un des deux Romains impliqués dans le complot dit des Horaces, le compagnon de Diana et d'Arena, à l'homme jeune et beau dont la fin stoïque avait tenu huit jours durant Paris et le monde on émoi: au sculpteur Joseph Ceracchi.
Yanuza secoua sa tête grise et grommela:
—Mieux vaudrait agir que veiller, seigneur docteur.
Puis elle reprit, de son pas dur et ferme, le chemin de la porte, sans même jeter un regard au lit où René gisait immobile.
Quand Yanuza fut partie, le docteur italien resta un instant immobile et pensif, puis il trempa une mouillette de pain dans la tasse de chocolat, qu'il repoussa aussitôt loin de lui.
—Tout a goût de sang ici! prononça-t-il d'une voix sourde.
Depuis quelques minutes les paupières de René s'appesantissaient de nouveau et un sommeil irrésistible le cherchait.
Ces dernières paroles de l'Italien arrivèrent à son oreille, mais glissèrent sur son entendement.
Soudain un grand bruit se fit à l'intérieur de la maison. Ce n'était ni dans la serre ni du côté de la bibliothèque. René crut entendre un cri semblable à celui qui l'avait fait retourner en sursaut, la nuit précédente, quand il était caché dans les framboisiers devant la maison isolée.
Il essaya de combattre le sommeil, mais tout son être l'engourdissait de plus en plus, et il lui parut que le nègre qui s'était levé sur son séant dans la serre le regardait fixement.
C'était des yeux blancs du nègre que le sommeil venait.
Il arrivait comme un flux presque visible, cet étrange sommeil. René le sentait qui montait le long de ses veines et il éprouvait la sensation d'un homme qu'on eût lentement submergé dans un bain de vapeur d'opium.
Il gardait pourtant l'usage de ses yeux et de ses oreilles, mais pour voir, pour entendre des choses impossibles et celles que les rêveurs de l'opium en trouvent dans leur ivresse.
Deux hommes entrèrent dans la serre par une porte qui communiquait avec l'intérieur de la maison. Ils portaient un fardeau de forme longue qui donna à René l'idée d'un cadavre enveloppé dans un drap!
Le nègre se mit à sourire et montra la rangée de ses dents éblouissantes.
En même temps une vision, une délicieuse et rayonnante, vision, illumina la chambre, une femme au sourire adorable, que ses cheveux blonds, légers et brillantés de reflets célestes couronnaient comme une auréole, bondit par la porte de la bibliothèque.
—Le comte Wenzel vient de repartir pour l'Allemagne dit-elle.
René reconnut cette voix qui lui serrait si voluptueusement le coeur. Le sommeil l'enchaînait de plus en plus. Les efforts impuissants qu'il faisait le fatiguaient jusqu'à l'angoisse et pensait:
—Tout ceci est un cauchemar.
Ce nom du comte Wenzel le frappa. Il avait entendu parler de lui au père adoptif d'Angèle et savait que le comte Wenzel était un jeune gentilhomme allemand sur le point de contracter mariage à Paris.
Cela ramena sa pensée vers son propre mariage à lui, ce mariage désiré si passionnément, naguère attendu avec tant d'impatience et qui maintenant lui faisait peur.
Ce mariage qui était pourtant désormais l'accomplissement d'un devoir sacré.
Et il s'étonnait de concevoir en un pareil moment des idées si nettes, de suivre des raisonnements si droits.
Il s'étonnait aussi du sens particulier que son intelligence attachait à ces paroles, en apparence les plus simples du monde: «Le comte Wenzel vient de repartir pour l'Allemagne.»
Il y avait là pour lui je ne sais quelle indéfinissable menace.
Derrière l'harmonie de cette voix quelque chose raillait froidement, impitoyablement.
Il songea:
—Je me souviendrai de tout ceci et je demanderai conseil au père d'Angèle.
Mais le nom de la pauvre enfant le blessa comme le couteau qu'on retournerait dans la plaie.
La blonde ravissante, au sourire étincelant comme la gaieté des enfants, s'était assise auprès de l'Italien et faisait bouffer les plis de sa robe légère. Il y avait en toute sa personne d'inexplicables clartés. Sa robe brillait quand elle en secouait les plis gracieux, de même que ses cheveux scintillaient à chaque mouvement de sa tête souriante.
Elle tournait le dos à la serre où René voyait toujours ce long paquet que les deux hommes avaient déposé aux pieds du nègre.
Le nègre achevait paisiblement son cigarite.
—Mon frère n'est pas encore vengé, prononça l'Italien tout bas, et je n'ai bientôt plus de courage.
—Dans quelques jours, murmura la blonde, tout sera fini, je vous le promets.
Ses yeux, en ce moment, se tournèrent du côté du lit et René se dit:
—Celle-ci est le mal. Ce n'est pas ELLE!
—Dort-il? demanda-t-elle à voix basse avec une sorte d'inquiétude.
—Il n'a jamais cessé de dormir, répliqua l'Italien, Le narcotique était ù cluse convenable… Que voulez-vous faire de lui?
—Notre salut et ta vengeance, répondit la jeune femme.
Les yeux de l'italien brillèrent d'un feu sombre.
—Comtesse, prononça-t-il lentement, j'avais vingt-deux ans quand mon frère est mort. Le lendemain de ce jour-là j'avais les cheveux blancs comme un vieillard… Je voulus me tuer, un homme me sauva et me raconta que lui aussi avait changé, en une nuit d'angoisse, une forêt de boucles noires contre une chevelure blanche… Cet homme-là m'avait conseillé de passer la mer et d'oublier. Vous avez murmuré le mot vengeance à mon oreille: j'attends.
La jeune femme sembla grandir, et sa beauté transfigurée exprima une indomptable énergie.
—D'autres attendent comme toi, répondit-elle, Andréa Ceracchi. Tout ce que j'ai promis, je le tiendrai. J'ai rassemblé autour de moi ceux dont cet homme a brisé le coeur; et n'ai-je pas assez travaillé déjà pour notre cause commune?
Elle fut interrompue par un bruit sourd qui se fit dans la serre et qui lui donna un tressaillement par tout le corps. Ceracchi ne pouvait pas devenir plus pâle, mais ses traits s'altérèrent et il ferma les yeux.
René, dont le regard se porta malgré lui vers la serre, vit le nègre debout auprès d'un trou carré qui s'ouvrait parmi caisses de fleurs. Il souriait un sourire sinistre. Le paquet long avait disparu.
—Tu veux venger ton frère, reprit la jeune femme d'une voix altérée: Taïeh veut venger son maître (son doigt désignait par-dessus son épaule le nègre, occupé à refermer une large trappe sur laquelle il fit glisser une caisse de Yucca). Toussaint-Louverture est mort comme Ceracchi, mort plus durement, dans le supplice de la captivité. Taïeh ne demande pas compte du prix qui payera sa vengeance… Osman est venu du Caire avec un poignard empoisonné, caché dans son turban… Mais ce n'est pas un vulgaire poignard qui tuera cet homme… Il faut du sang et de l'or: des flots d'or et de sang; il faut cent bras obéissant à une seule volonté, il faut une volonté une mission, une destinée… le sang coule, haussant de jour en jour le niveau de l'or. Les Frères de la Vertu sont prêts, et me voici, moi que le destin a choisie… Andréa Ceracchi sera-t-il le premier à perdre confiance? Me suis-je arrêtée? ai-je reculé?…
Elle s'interrompit, parce que l'Italien lui baisait les mains à genoux.
Elle était belle si merveilleusement que son front épandait des lueurs.
—J'ai foi en vous! prononça l'Italien avec une dévotion mystique.
La main étendue de la jeune femme désigna René.
Celui-ci nous fournira l'arme suprême, murmura-t-elle.
A la porte de la bibliothèque, une tête basanée et coiffée du turban égyptien se montra.
—Qu'est-ce? demanda le docteur.
—M. le baron de Ramberg, répondit-on, demande à voir la comtesse
Marcian Gregory.
Le soir de ce même jour, René de Kervoz était rentré dans sa chambre d'étudiant, faible, mais ne se ressentant presque plus de sa blessure.
Il gardait comme un vague et maladif souvenir de certain rêve qui avait occupé toute une nuit de fièvre terrible, puis une journée où le cauchemar avait pris les proportions de l'impossible.
Plus il faisait d'efforts pour éclaircir la confusion de sa mémoire, plus le rêve emmêlait ses absurdes péripéties, lui montrant à la fois le vivant cadavre d'un jeune homme coiffée de cheveux blancs, un nègre couché dans des fleurs, une femme belle à la folie et souriant dans l'or liquide d'une chevelure de fée,—une trappe ouverte,—un corps humain empaqueté dans un drap.
Puis la mégère qui parlait le latin, puis le Turc qui avait annoncé le baron de Ramberg, puis encore cette femme à la voix pénétrante qui avait dit: «Le comte Wenzel viens de repartir pour l'Allemagne!»
Il y avait des souvenirs plus récents et plus précis, auxquels on pouvait croire, quoiqu'ils fussent bien romanesques encore.
Vers la tombée du jour, René avait vu tout a coup, au chevet de son lit, dans cette vaste chambre où tous les objets disparaissaient déjà, baignés dans l'obscurité, une femme qui semblait veiller sur son sommeil.
Une femme au visage calme et doux: front de madone qui baignait les ondes magnifiques d'une chevelure plus noir que le jais.
Cette femme ressemblait à la vision—à l'étrange éblouissement qui avait passé dans le rêve, à la voluptueuse péri dont la tête mutine secouait naguère sa blonde coiffure de rayons.
Mais ce n'était pas la même femme, oh! certes! René le sentait aux battements profonds de son coeur. Celle-ci était ELLE: l'inconnue de Saint-Germain-l'Auxerrois.
Quand René s'éveilla, elle mit un doigt sur sa belle bouche et lui dit:
—On nous écoute, je ne suis pas la maîtresse ici…
—C'est donc l'autre qui est la maîtresse? interrompe René.
Elle sourit, son sourire était un enchantement.
—Oui, murmura-t-elle, c'est l'autre. Ne parlez pas. Vous avez eu tort de me suivre. Il ne faut jamais essayer de pénétrer certains secrets. Je vous ai sauvé deux fois, vous êtes guéri, soyez prudent.
Et avant que René pût reprendre la parole, elle lui ferma la bouche d'un geste caressant.
—Vous allez vous lever, poursuivit-elle, et vous habiller. Il est temps de partir.
Elle glissa un regard vers la porte de la bibliothèque qui restait entr'ouverte et ajouta, d'un ton si bas que René eut peine à saisir le sens de ses paroles:
—Vous me reverrez. Ce sera bientôt, et dans un lieu où il me sera permis de vous entendre. En attendant, je vous le répète, soyez prudent. N'essayez pas de questionner celui qui va venir, et soumettez-vous à tout ce qui sera exigé de vous.
La main de René éprouva une furtive pression et il se retrouva seul.
L'instant d'après, un homme entra portant deux flambeaux: René reconnut ses habits sur un siège auprès de son lit.
Il s'habilla avec l'aide du nouveau venu, qui ne prononça pas un seul mot. Il ressentait une grande faiblesse, mais il ne souffrait point. Sa toilette achevée, le silencieux valet de chambre lui tendit un mouchoir de soie roulé en forme de cravate et lui fit comprendre d'un geste qu'il fallait placer ce bandeau sur ses yeux.
—Pourquoi cette précaution? demanda René, désobéissant pour la première fois aux ordres de sa protectrice.
—I cannot speak french sir, répondit l'homme au mouchoir de soie avec un accent guttural qui raviva tout à coup les souvenirs de René.
Ce brave, qui ne savait pas le français, s'était déjà occupé de lui. C'était bien la voix de gosier qui avait donné aux Frères de la Vertu ce conseil anglais: «Assommons le maudit coquin!»
René se laissa néanmoins mettre le bandeau.
L'instant d'après, il montait dans une voiture qui prit aussitôt le trot. Au bout de dix minutes, la voiture s'arrêta.
—Dois-je descendre? demanda René.
Personne ne lui répondit. Il ôta son bandeau et vit avec étonnement qu'il était seul. Le cocher ouvrit la portière, disant:
—Bourgeois, je vous ai mené bon train de la rue du Dragon jusqu'au
Châtelet. La course est payée. Y a-t-il un pourboire?