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La veille d'armes: Pièce en cinq actes

Chapter 2: PERSONNAGES
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About This Book

The play unfolds aboard a naval cruiser on the eve of mobilization, alternating between communal salons and private cabins across five acts as officers, sailors and invited family confront uncertainty about imminent operations. Festive toasts, jokes and games gradually give way to tension while the ship awaits secret orders; intimate conversations, romances and family moments reveal personal loyalties, duty and the sacrifices demanded by command. Through staged interactions and shifting scenes the drama explores leadership, camaraderie, moral responsibility and the emotional cost of service, capturing both the ritualized life aboard ship and the mounting strain before decisive action.

The Project Gutenberg eBook of La veille d'armes: Pièce en cinq actes

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Title: La veille d'armes: Pièce en cinq actes

Author: Claude Farrère

Lucien Népoty

Release date: February 1, 2004 [eBook #11037]
Most recently updated: December 23, 2020

Language: French

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VEILLE D'ARMES: PIÈCE EN CINQ ACTES ***

This Etext was prepared by Walter Debeuf, Project Gutenberg volunteer.

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LA VEILLE D'ARMES.

par

CLAUDE FARRÈRE et LUCIEN NÉPOTY.

Pièce en cinq actes.

_Représenté pour la première fois au Théâtre du Gymnase le 5 janvier 1917.

PERSONNAGES

COMMANDANT DE LA CROIX DE CORLAIX: MM. Harry Baur.
BRAMBOURG: Henry Burguet.
COMMANDANT MORBRAZ: Candé.
VICE-AMIRAL DE FOLGOET: Marquet.
D'ARTELLES, enseigne de vaisseau: Maurice Varny.
LE DUC, matelot: Alcover.
BIRODART, mécanicien de vaisseau: Coradin.
COMMANDANT FERGASSOU: Valbret.
DOCTEUR RABEUF: Em. Lebreton.
VERTILLAC: Bender.
CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN: Vonelly.
CONTRE-AMIRAL DE CHALLEROY: Louis Lebreton.
FOURDYLIS, mousse: Gardanne.
DAGORNE, matelot: Tressy.
KORCUFF: Lerighe.
DIQUELOU, matelot: Feld.
LE TELÉMÉTRISTE: Lebreton
L'ESTISSAC: Ch. Leriche.
LE GREFFIER: Feld.
JEANNE: Mmes Madeleine Lély.
ALICE: Magd. Damiroff.

PREMIER ACTE

[Le théâtre représente le salon et la salle à manger du capitaine de vaisseau de la Croix de Corlaix, commandant le croiseur-éclaireur l'Alma. (L'Alma est un bâtiment d'environ 5.000 tonnes. Ne pas exagérer par conséquent les dimensions apparentes du décor; un croiseur-éclaireur n'est pas un cuirassé dreadnought.)

Les deux pièces, dans le prolongement l'une de l'autre forment l'arrière du bâtiment. Deux amorces de cloison séparent le salon et la salle à manger, celle-ci à l'extrémité poupe: ligne de sabords en demi-cercle pouvant s'ouvrir sur la perspective nocturne et lunaire de la rade de Toulon; (feux de bâtiments et feux de la terre çà et là). Dans le salon, adossés aux amorces de cloison, petits divans de coin; à gauche, table à écrire, à droite, l'armoire blindée des documents secrets.

(Entre les amorces de cloison, draperie de brocart rouge (étoffe réglementaire) courant sur longue tringle de cuivre; les deux pièces au besoin n'en font qu'une seule.

Au lever du rideau, la draperie est ouverte complètement. Le Commandant de Corlaix est à table au milieu de ses convives. Brouhaha d'une conversation animée. Rires, etc. Mais aussitôt des "chut". Le silence se fait. Corlaix se lève, le verre en main.]

SCÈNE PREMIÈRE

JEANNE, ALICE, CORLAIX, FERGASSOU, BIRODART, VERTILLAC, BRAMBOURG,
D'ARTELLES, à table.

[CORLAIX, debout, le verre en main.]

Messieurs, avant de passer au salon, permettez à votre commandant de vous remercier de l'honneur et du plaisir que vous lui avez procurés en acceptant de dîner à sa table. Un soir de mobilisation, il n'est pas très gai d'être consignés tous à bord, au lieu d'aller à terre faire ses adieux à la paix qui sera peut-être défunte demain. Le service de la nation nous l'ordonnait, nous n'avions tous qu'à obéir joyeusement. Moi, d'ailleurs, j'aurais eu mauvaise grâce à rien regretter puisque ma famille m'a fait la charité de venir à moi qui ne pouvais aller à elle et que mes officiers, qui sont ma famille également, ma famille de marin, ont bien voulu ce soir m'entourer aussi. Aussi, je tiens à me conformer au rite de la bonne tradition maritime et je lève mon verre, Messieurs, à la santé de tous ceux et de toutes celles qui sont vos amis et dont vous regrettez l'absence.

FERGASSOU. [Accent provençal qu'il exagère de temps en temps, par plaisanterie. Cet accent ne sera presque plus perceptible au 3e acte.]

Commandant, à la vôtre! pour les toast [il prononce to-ast] vous êtes un peu là, coquin de sort! Ça n'est pas tout ça. Il faut que quelqu'un lui réponde au Commandant.

CORLAIX. Oh! mon cher, pas de corvée ici, je dispense …

FERGASSOU. Corvée, que vous dites?…

D'ARTELLES [debout le verre en main.] La corvée sera pour le commandant [geste vers Corlaix] qui va être obligé de m'écouter.

ALICE. Bravo!

FERGASSOU. Ça va bien, il sait y faire, allez d'Artelles, roulez! zou!

D'ARTELLES. Commandant, je sollicite d'abord votre indulgence … c'est la première fois.

FERGASSOU. On le sait … le début, l'émotion inséparable, allez de l'avant, zou! roulez, je vous dis! zou!

D'ARTELLES. Ce n'est pas seulement qu'il s'agit d'un début …

BRAMBOURG. De quoi diable, alors!

ALICE. Silence aux interrupteurs!

D'ARTELLES. Il s'agit de ceci: que nous tous tant que nous sommes, c'est-à-dire tout l'état-major et tout l'équipage de notre bonne vieille Alma.

FERGASSOU. Coquin de sort! y parle comme un député cet enseigne.

D'ARTELLES…. Bref, trois cents hommes au total, nous étions ce matin …

BRAMBOURG. Pas plus tard qu'il y a peu d'instants.

D'ARTELLES…. nous étions trois cents hommes très malheureux.

FERGASSOU. Malheureux, c'est-à-dire que c'était épouvantable.

D'ARTELLES. C'est bien simple: voilà six jours que sous prétexte d'une mission secrète … et secrète … on sait ce que parler veut dire.

BRAMBOURG. Excepté les journaux, personne n'en sait rien.

ALICE. Bravo! Fred, à propos, il n'y a toujours rien de nouveau?

CORLAIX. Nous ne savons toujours rien; nous attendons toujours le télégramme de Paris. Mais, je vous en prie, la parole est à l'orateur.

D'ARTELLES. Merci, Commandant. Je répète: voilà six jours que nous sommes tous consignés à bord dans l'attente de cet appareillage problématique, en sorte que ce soir, qui est peut-être notre dernier soir de paix, notre "Veille d'Armes", quoi, nous nous apprêtions tous à souper à la mode des anciens chevaliers …

ALICE. Ils jeûnaient les anciens chevaliers …

D'ARTELLES. C'est bien ce que je voulais dire, Mademoiselle, nous nous apprêtions tous à jeûner comme eux, et vous nous avez épargné cette tristesse-là, Commandant, vous nous l'avez épargnée somptueusement, d'abord en nous réunissant autour d'une table de famille, et de plus, en y faisant asseoir avec nous de quoi réjouir nos yeux et de quoi réconforter nos coeurs. C'est de cela surtout que je tiens à vous exprimer notre reconnaissance. Et je suis sûr que vous ne m'en voudrez pas si je lève mon verre à la santé de vos charmantes invitées plutôt qu'à la vôtre comme je devrais le faire.

[Corlaix s'incline.] [Applaudissements, bravos, etc. Brouhaha, Corlaix se lève. Tout le monde l'imite.]

CORLAIX. Merci, d'Artelles. Gentil comme toujours!… Et sur ce …
Mesdames …

[Fergassou s'avance vers Mme de Corlaix, Rabeuf vers Alice.]

FERGASSOU. Hé bé, Madame, sans avoir l'air de rien, c'est un petit compliment de derrière les fagots qu'il vous a tourné, ce d'Artelles.

JEANNE. Je crois bien. [Elle prend le bras de Fergassou, puis s'arrête.] Et tenez, j'ai même envie de lui dire merci … Commandant Fergassou vous êtes trop gentil pour m'en vouloir. [Elle lâche le bras de Fergassou, court à d'Artelles, passe avec lui. Jeux de scène. Ils causent à voix basse. Alice passe au bras de Rabeuf, Birodart, Fergassou, Vertillac et Brambourg ferment la marche.]

BRAMBOURG. [à Fergassou] Vous voilà en pénitence, commandant Fergassou: privé de jolie femme.

FERGASSOU. Mon brave Monsieur Brambourg, ce qui me priverait, moi, quand je peux faire plaisir à mes amis, ce serait de ne pas le faire.

VERTILLAC. Avec l'autorisation du Commandant, si nous organisions un bridge? [Ils sont tous passés. Ils se séparent. Rabeuf et Fergassou se retrouvent en tête à tête, au premier plan. La scène a changé pendant ce dialogue. La table est maintenant desservie, les tapis verts en place.]

BIRODART. A la bonne heure!… Un petit bridge de mobilisation.

JEANNE. Encore ce mot … Ah! ça, vous croyez donc tous que cette chose soit possible?

FERGASSOU. Hé! hé! les rumeurs sont assez fâcheuses.

RABEUF. D'ailleurs, Madame, c'est à vous de nous renseigner. Qu'est-ce qu'on fait à Toulon?

JEANNE. Ah! on bavarde … on s'exalte … on compte les armées … que sais-je?

D'ARTELLES. Bref, beaucoup de bruit pour rien.

JEANNE. Mais cette mission? Pourquoi cette mission? C'est cela qui m'inquiète. Pourquoi envoyer l'Alma à Bizerte?

CORLAIX. Ma chère Jeanne, nous ne sommes pas encore partis. Un contre-ordre est si vite arrivé.

JEANNE. Il serait le bienvenu. Quelle joie!

FERGASSOU. Alors, espérons le.

JEANNE. En attendant, vous êtes là … sous pression.

CORLAIX. Au fait, Birodart, où en sommes-nous pour les feux?

BIRODART. Rien de nouveau, Commandant. Nous avons toujours 24 chaudières en pression et nous pouvons appareiller et faire route 30 minutes après que vous en aurez donné l'ordre.

CORLAIX. Combien de charbon déjà brûlé?

BIRODART. 250 tonnes environ?

CORLAIX. 12.000 francs de fumée! Mécanicien, vous coûtez cher.

BIRODART. Pas moi, la mission.

[Vertillac, Brambourg sont debout autour de la table de bridge.]

VERTILLAC. Birodart, vous en êtes?

BIRODART [à Corlaix]. Vous permettez, Commandant? [Il va les rejoindre. Corlaix reste auprès de Fergassou et de Rabeuf. Jeanne cause à voix basse avec d'Artelles, Alice circule, servant le café.]

JEANNE [à d'Artelles]. Vous, vous avez l'air ravi! Ça vous plairait, je parie, qu'il y eût la guerre.

D'ARTELLES. Ma foi … oui!

JEANNE. Et ceux que vous laisseriez derrière vous?

D'ARTELLES. Il n'y en a pas. Personne.

JEANNE. Comment? Personne? Vous n'avez pas de famille?

D'ARTELLES. Si … lointaine.

JEANNE. Et … c'est tout?

D'ARTELLES. Presque tout. [Bas.] Mauvaise!

JEANNE. Chut! prends garde!

ALICE. Monsieur d'Artelles, à mon secours! Toute seule, je n'arriverai jamais à satisfaire ma clientèle.

D'ARTELLES [se précipitant]. Je vous demande pardon, Mademoiselle.

ALICE. Je vous charge du sucre.

D'ARTELLES. Merci de la confiance!

FERGASSOU. Enfin! voilà donc un enseigne qui va servir à quelque chose.

ALICE [bas, à Jeanne]. Méchante, méchante!

JEANNE. Pourquoi?

ALICE [lui montrant Corlaix]. Regarde ce monsieur, là-bas … C'est ton mari. Tu es sûre de ne pas l'oublier, des fois? Il t'a regardée, tu sais, pendant tout le dîner … Il t'a regardée … d'un regard si tendre, si tendre … ça m'a crevé le coeur. On parle de mobilisation, personne ne sait ce qui se passera demain et toi … Qu'est-ce qu'il te racontait donc, cet enseigne?

JEANNE. Que tu es bête! Rien du tout, naturellement!

ALICE. "Naturellement!" Tu es admirable. Comme si je ne savais pas ce que les hommes disent aux femmes …

JEANNE. Tu m'as l'air d'une femme, toi! Espèce de petite fille!

ALICE. Comme si on avait besoin d'être mariée pour …

JEANNE. Oh! ne dis pas d'inconvenances!

ALICE. Zut! je suis une vieille fille! Pas une petite. Les vieilles filles ont le droit de dire ce qu'elles veulent! Et moi, ce que je veux, c'est que tu ne fasses pas de chagrin à ton mari. Tu es une brave petite bonne femme aussi vrai que ta soeur est une vieille bête dont tu fais tout ce que tu veux. Est-ce vrai?

JEANNE [l'embrassant en riant]. Oui.

ALICE. Alors, va l'embrasser aussi, lui … le monsieur là-bas! Ton mari …

BRAMBOURG [qui s'est approché des deux femmes, à Jeanne]. Faut-il vous inscrire au bridge, Madame?

JEANNE [qui à la vue de Brambourg n'a pu se défendre d'un léger mouvement de répulsion,—d'un ton cassant]. Non, Monsieur, je ne jouerai pas.

[Brambourg s'incline en souriant.]

BRAMBOURG [à Alice]. Et vous, Mademoiselle?

ALICE. On ne sait pas … Peut-être … oui …

BRAMBOURG [rapportant la réponse à ceux qui sont vers la table de bridge]. Madame de Corlaix dit non et Mademoiselle Perlet dit: peut-être.

ALICE [bas, à Jeanne]. Tu as une façon de rembarrer les gens!

JEANNE. Celui-là m'exaspère!

ALICE. Pourquoi? Il te fait la cour?

JEANNE. La cour! Tu t'y connais!

[Alice va vers la table de bridge où Vertillac et Birodart sont déjà installés.]

VERTILLAC. Bravo, Mademoiselle. [A Corlaix.] Commandant, nous n'attendons plus que vous.

JEANNE. Pardon, Messieurs. Mon mari ne jouera pas tout de suite si vous permettez. Il a des choses importantes à me dire.

RABEUF [à Fergassou]. Commençons toujours. On est quatre.

FERGASSOU. Eclipsons-nous sans en avoir l'air …

[En riant, ils vont rejoindre les joueurs. Ceux qui ne sont pas assis à la table de bridge se groupent pour suivre la partie. Jeanne et Corlaix restent seuls dans le salon.]

JEANNE [qui est assise délibérément près du bureau de Corlaix]. Eh bien,
Fred?

CORLAIX. Vous êtes bien sûre que c'est moi qui ai à vous parler? [Jeanne fait un "oui" très sérieux de la tête.] Ah! alors … Mais qu'est-ce que j'ai à vous dire?

JEANNE. Oh! Fred! Il faut que ce soit moi qui vous souffle … dans des circonstances pareilles? [Affectueusement] Vous avez à me dire que vous auriez beaucoup de peine s'il vous fallait quitter votre petite fille sans lui dire adieu!

CORLAIX. Voyons! Voyons! Pour une petite fille, le départ d'un vieux monsieur n'est jamais une chose bien grave!

JEANNE. Un vieux monsieur? Mais je vous défends de traiter ainsi mon mari … On voit bien que vous ne le connaissez pas. Si vous pouviez l'apprécier, vous sauriez qu'il est le plus brillant officier de notre marine et que je serais, moi, un monstre si je n'étais pas extrêmement fière d'être sa femme. Vous sauriez que je suis devant lui comme un enfant qui a trouvé dans son sabot de Noël un cadeau magnifique, beaucoup trop magnifique, bien au-dessus de son intelligence et de son âge. Il le regarde avec respect et il est impatient de grandir pour le connaître tout à fait …

CORLAIX. Le petit Noël s'est trompé …

JEANNE. Le petit Noël ne se trompe jamais!

[Un temps. Corlaix médite, le regard perdu. Tous les mots lui ont fait mal.]

JEANNE [qui tripote d'une main les feuilles qui sont sur le bureau, changeant de ton]. Oh! mais c'est un scandale abominable! Une étrangère au milieu de ces documents secrets! Vous la cherchez? Mais c'est cette affreuse petite patte, cette intrigante!… Oh! moi, je sais bien ce qu'elle veut, et vous Fred, vous ne devinez pas? Allons, vite, vous voyez bien que je fais le guet. [Pendant qu'elle surveille les joueurs, Corlaix qui a compris s'empare de la main de Jeanne et la baise avec passion. Jeanne éclate de rire, triomphante.]

CORLAIX. Enfant!

JEANNE. Pas plus que vous.

[Depuis un instant, il y a de sourdes rumeurs de dispute à la chambre de bridge. Jeanne se sauve vers le sabord, s'assied et regarde au dehors.]

VERTILLAC. C'est trop fort! [A Corlaix.] Commandant, je réclame votre arbitrage.

BIRODART. Moi aussi.

CORLAIX [allant à eux]. Qu'est-ce que c'est?

VERTILLAC. Birodart est mon partenaire. Je lui annonce une longueur de carreau.

BIRODART. Pardon, pardon, mon cher, commençons par le commencement. Je demande un sans atout.

VERTILLAC. Un sans atout avec ce jeu-là. Regardez, Commandant.

BIRODART. C'est un jeu superbe.

[Pendant la querelle, Brambourg est entré dans le salon. Sans bruit, il ferme le rideau qui sépare le salon de la salle à manger.]

SCÈNE II

JEANNE, BRAMBOURG.

BRAMBOURG. Fermons la cage. Ils vont se dévorer. Affreux spectacle! [Il fait quelque pas vers Jeanne.] Ah! la rade de Toulon! Les lumières, les feux des bâtiments. Parions que vous trouvez ça très joli?

JEANNE. Ce n'est pas votre avis?

BRAMBOURG. Si, si, mais moi, devant ces grands spectacles, je suis moins intéressé par leur ensemble que par tel petit détail que je découvre tout à coup et que je découvre d'autant plus que j'imagine qu'il est à moi seul. Aussi jugez si je le déguste en gourmet. Par exemple, ce soir, je l'ai découvert tout de suite en entrant, mon petit détail, et il est particulièrement joli. [S'approchant encore de Jeanne qui regarde par le sabord et semble ne pas l'écouter.] Savez-vous, Madame, pourquoi cette grande mer a été créée, pourquoi cette énorme masse sombre pleine de lueurs?… Non? Tout simplement pour qu'un reflet bleu, si léger qu'il est à peine perceptible, frissonne … sur la courbe blanche de votre épaule. [Geste de pudeur de Jeanne. Elle se lève et s'éloigne de lui.]

JEANNE. Monsieur … vous n'êtes pas au bridge?…

BRAMBOURG. Pas encore. J'attends. Je ne me presse jamais. Pas seulement quand il s'agit de bridge, mais aussi des autres jeux, même le plus grand de tous: la vie. Oui, j'ai la fatuité de croire que mon tour viendra toujours et cela me donne une grande patience. Les rebuffades me font moins de mal. J'espère, j'attends … Oui, c'est bien cela! j'attends. C'est délicieux de consoler.

JEANNE. Consoler?

BRAMBOURG. Consoler.

JEANNE [changeant de ton]. Monsieur Brambourg, je vais vous faire un aveu: je suis très sotte.

BRAMBOURG [se récriant]. Oh!

JEANNE. Si, si. Je me connais bien, allez. Et la preuve, c'est que je ne vous comprends pas. Vous croyez avoir affaire à une Parisienne. J'ai été élevée à la campagne, puis j'ai vécu en province. Toutes les finesses m'échappent. Avec moi, il faut parler franchement, brutalement, sans réticences.

BRAMBOURG. Encouragé comme je le suis …

JEANNE. Il est possible que je sois injuste. Il y a peut-être un malentendu entre nous. Dissipons-le une bonne fois, voulez-vous?

BRAMBOURG. Vous me traitez en ennemi.

JEANNE. J'ai tort. Asseyons-nous. [Elle s'assied devant le bureau.] Causons gentiment, comme des camarades. [Regard de Brambourg vers le rideau.] Oh! ils ne s'occupent pas de nous. [Riant.] Nous sommes bien seuls. Profitons-en.

BRAMBOURG [s'asseyant de l'autre côté du bureau.] Je ne demande pas mieux.

JEANNE. Et puis, plus d'images comme tout à l'heure. Vite la prose.

BRAMBOURG. C'est mon avis. Où en étais-je?

JEANNE. Je vais vous aider. Vous disiez en dernier lieu …

BRAMBOURG [riant]. Dans mon dernier poème?

JEANNE [riant aussi]. Oh! oui … Que votre sort est d'attendre …

BRAMBOURG. Je me rappelle.

JEANNE. Attention! Vous m'avez promis des réponses très nettes. Attendre quoi?

BRAMBOURG. Ma chance.

JEANNE. Consoler qui?

BRAMBOURG. Vous.

JEANNE. Moi?.., Donc je suis malheureuse?

BRAMBOURG. Il est bien entendu que nous sommes deux camarades?

JEANNE. Oui, oui.

BRAMBOURG. Eh bien! prouvez-le en avouant l'évidence.

JEANNE. Pour l'instant, je n'avoue rien. J'écoute. Parlez.

[Elle a les coudes sur la table, le menton dans les mains et regarde
Brambourg bien en face.]

BRAMBOURG. Allons, ne me prenez pas pour plus simple que je ne suis. Pardi! vous vous donnez le change à vous-même en vous répétant "c'est un officier de grande valeur". Évidemment … c'est presque un grand homme … D'accord! mais en amour, la vérité, la voilà toute crue, comme vous la désirez: votre mari a le double de votre âge.

JEANNE. Même un peu plus.

BRAMBOURG [encouragé]. Plus du double de votre âge. Alors, dans votre déconvenue, pourquoi rester si froide, si tranchante? Vous ne croyez donc pas au dévouement, à l'abnégation, à la folie? au respect aussi, oui, au respect. Qu'est-ce que je vous demande, moi, un peu de confiance, le droit de souffrir de vos déceptions, d'être … votre ami … qui vous aime …

JEANNE [se levant]. Enfin!

BRAMBOURG. Si vous vouliez, je …

JEANNE. Cela suffit, Monsieur. C'est très clair, maintenant. Je puis vous répondre. Soyez tranquille, je ne ferai pas du drame de mauvais goût. Écoutez seulement ceci: J'aime mon mari, oui, je l'aime, et par contre … je ne suis pas sûre d'éprouver pour vous une estime particulière. Si je ne suis pas extrêmement claire, dites-le. Je tiens avant tout à nous éviter à tous deux de nouvelles humiliations.

BRAMBOURG. Mes compliments. Bien joué. J'ai été fait comme un gosse.

JEANNE. Et puisque nous n'avons plus rien à nous dire, rien, jamais, excusez-moi. [Appelant par le rideau.] Monsieur d'Artelles?

BRAMBOURG [se levant]. Pardi!

[Jeanne se retourne vivement vers Brambourg. Corlaix entre, il les examine l'un après l'autre.]

SCÈNE III

Les Mêmes, CORLAIX, D'ARTELLES [entré à la suite de Corlaix]

CORLAIX. Qu'y a-t-il, Jeanne? [Jeanne fait "non" de la tête.]

JEANNE. Rien du tout. Monsieur d'Artelles, voulez-vous me conduire sur le pont. J'ai besoin d'air.

[Sortent Jeanne et d'Artelles.]

SCÈNE IV

CORLAIX, BRAMBOURG [Un temps. Brambourg esquisse un départ vers le rideau. Corlaix l'appelle.]

CORLAIX. Brambourg?

BRAMBOURG. Commandant?

CORLAIX [cherchant dans ses papiers, sur son bureau]. Au rapport, j'ai trouvé un motif de punition … [Il trouve le rapport.] Voilà! [Il le parcourt.] Fichtre! comme vous y allez! Pourtant Dagorne est un bon sujet. Ah! vous savez les rédiger, vous, les motifs, les motifs qui font des petits.

BRAMBOURG. Mon Dieu, Commandant …

CORLAIX. Mon Dieu, oui, un commandant qui punirait sans enquête, tarif d'une main, motif de l'autre … ma foi, je crois bien que ce commandant flanquerait à ce pauvre diable trente jours de prison effective … le maximum, vous ne croyez pas, vous?

BRAMBOURG. Trente jours … c'est beaucoup.

CORLAIX. Disons même que c'est trop. En somme, quoi? Il a parlé à haute voix sur la passerelle, Dagorne? et c'est à peu près tout … Parler sur la passerelle, ça mérite bien … voyons, deux jours … de police … de police simple, s'entend! avec sursis.

BRAMBOURG. Sursis?

CORLAIX. J'en étais sûr? Vous trouvez maintenant que c'est peu, là …
Vous voyez bien que vous êtes féroce.

BRAMBOURG. Mais je vous assure que non, Commandant … je serais plutôt le contraire.

CORLAIX. Fichtre!… Débonnaire alors?

BRAMBOURG. Ma foi oui, je me vois assez comme ça.

CORLAIX. Ça ne m'étonne pas. Je parie que les tigres s'estiment bons comme pain et les moutons méchants comme gale.

BRAMBOURG. Il y a du pour et du contre, c'est selon.

CORLAIX. Selon quoi?

[Brambourg: geste.]

CORLAIX. Dites-le donc.

BRAMBOURG. Commandant, je ne me permettrais pas de discuter …

CORLAIX. Pourquoi cela? Mes cinq galons vous impressionnent.

BRAMBOURG. Il y a un peu de cela.

CORLAIX. Sapristi! mon cher, vous êtes marin comme moi, je suppose et vous vous inquiétez de galons?… Nous, marins, qui avons cet avantage inouï de jouir d'une discipline alerte et souriante, d'une bonne fille de discipline sans raideur et sans façon … d'une discipline joyeuse, paternelle … et forte tout de même … et sûre … nous qui jouissons de cela, nous n'allons pourtant pas y renoncer, hein? nous n'allons pourtant pas les jeter par-dessus bord … ce serait moi foi trop bête! et puisque la mer nous permet de bavarder ici, vous et moi, d'égal à égal … puisque vous avez le droit, puisque vous avez le devoir de me dire en face: "Je ne suis pas de votre avis, vous avez tort!" puisque vous devez me dire cela, sapristi! dites-le moi … si vous le pensez. Voyons, mon ami, dites-le moi donc.

BRAMBOURG. Dame.

CORLAIX. Je vous en prie.

BRAMBOURG. Eh bien, Commandant … vous êtes, vous pour l'indulgence contre la sévérité, et vous avez raison, vous, parce que vous êtes, vous, un cas particulier.

CORLAIX. C'est bien de l'honneur. Je me serais cru un cas tout à fait général.

BRAMBOURG. Oh! Commandant! vous êtes excessivement modeste. Un officier comme vous …

CORLAIX. C'est entendu. Si cela vous est égal, passons aux officiers … pas comme moi?

BRAMBOURG [s'inclinant]. C'est justement à eux que je voulais en venir … Je me trompe peut-être, mais j'imagine que ces officiers-là ne pourraient être comme vous … pour l'indulgence contre la sévérité … sans inconvénients majeurs.

CORLAIX. Quels inconvénients?

BRAMBOURG. Il n'en manque pas.

CORLAIX. Par exemple!

BRAMBOURG. C'est délicat.

CORLAIX. Si vous craignez que je ne comprenne pas …

BRAMBOURG. Voyons, Commandant!

CORLAIX. Vous hésitez tellement!

BRAMBOURG. J'ai peur de m'expliquer très mal.

CORLAIX. Vous avez pourtant la langue assez bien pendue.

BRAMBOURG. Voyez! Commandant! vous êtes toujours pour l'indulgence.

CORLAIX. Brambourg!… Voyons?… Elle a donc peur du clair de lune, votre idée de derrière la tête que vous n'osez la sortir.

BRAMBOURG. Je n'ai aucune idée de derrière la tête et d'ailleurs rien n'est plus simple au fond. Si j'étais indulgent, moi, comme vous l'êtes, vous, mon indulgence courrait grand risque d'être prise pour de la faiblesse et peut-être pour de la complaisance.

CORLAIX. Par qui?

BRAMBOURG. Par tout le monde.

CORLAIX. C'est beaucoup de monde! vos subordonnés … vos supérieurs.

BRAMBOURG. Tout le monde. [Silence. Il continue après avoir hésité.] Et sur terre comme sur mer … Il y a naturellement des hommes privilégiés … ceux dont le mérite …

CORLAIX. C'est entendu. Mais les autres hommes?

BRAMBOURG. Les autres hommes? Dame, j'en sais qui ont voulu tenter l'aventure d'être bons … d'être trop bons … et qui s'en sont mal trouvés. Ils cherchaient à se faire aimer … ils se font fait mépriser …berner …

CORLAIX. Diable de diable!… A ce point?…

BRAMBOURG. Commandant, vous vous moquez de moi … Mais cette fois, vous avez tort … Je pourrais citer des cas … j'en sais de lamentables …

CORLAIX. Citez, mon cher, citez!…

BRAMBOURG. A quoi bon, Commandant?… La liste est trop longue des hommes de coeur bafoués par la canaille …

CORLAIX. Ma foi! vous êtes trop jeune pour avoir souvent voyagé et tout de même vous êtes revenu de beaucoup de pays.

BRAMBOURG. Oh! je n'ai pas besoin de quitter la France … ni même Toulon … Des soldats qui carottent leurs officiers?… des valets qui pillent leurs maîtres.?… des femmes qui trompent leurs maris?… que diable n'a pas vu cela partout et mille et dix mille fois!

CORLAIX. C'est toujours instructif à rappeler … quand c'est à propos.

BRAMBOURG [qui poursuit]. Il n'y a pas si longtemps que je l'ai vu.

CORLAIX. Où?

BRAMBOURG. Dans ma propre famille.

CORLAIX. Il vous est peut-être pénible de remuer …

BRAMBOURG. C'est une vieille histoire … et d'ailleurs une histoire très laide!… l'histoire d'un de mes oncles que j'aimais beaucoup et qui était vraiment un brave homme … un homme excellent … non sans valeur ma foi … il n'était plus jeune … mais il était encore loin d'être vieux … [Corlaix allume une cigarette et n'en offre pas à Brambourg.] Bref, un vilain jour … oh! il y a longtemps de cela: j'avais dix ou douze ans, lui quarante ou cinquante, un vilain jour, la fantaisie le prit de se marier … Il avait vécu seul jusqu'alors, mais sa solitude lui pesa tout à coup. Dieu sait pourquoi. Il crut très bien faire en épousant une femme jeune et jolie qui, d'ailleurs, lui témoignait, paraît-il, beaucoup d'amitié.

CORLAIX. Ah! bah! il crut bien faire?

BRAMBOURG. Il faut croire puisque … mais la suite prouva qu'il avait mal fait! Je ne sais pas si je vous ai dit que mon oncle était un homme bon … indulgent … indulgent à l'excès.

CORLAIX. Je l'avais deviné.

BRAMBOURG. Sa femme n'était pas une mauvaise femme, mais c'était une femme jeune et jolie … Vous voyez cela d'ici, une jeune et jolie femme au bras d'un mari trop bon … trop indulgent … et pour comble trop vieux … Je veux dire trop vieux pour elle.

CORLAIX. Tout est relatif en ce bas monde.

BRAMBOURG. Donc, ma jeune et jolie tante n'avait pas épousé mon brave homme d'oncle depuis cinq minutes que tout chacun lui faisait la cour.

CORLAIX. Il y a tant de goujats …

BRAMBOURG. D'accord. Et c'est au mari de veiller. Et mon oncle n'y veilla point … n'y veilla jamais. Il y a des aveugles de naissance et des aveugles par accident. Mon brave homme d'oncle était aveugle par vocation.

CORLAIX. Monsieur votre oncle m'intéresse mystérieusement. Sa jeune et jolie femme, Madame votre tante … que fit-elle, en fin de compte de sa vieille bête de mari?

BRAMBOURG. Elle le respecta trois ou quatre semaines … elle lui fut fidèle trois ou quatre mois … et puis …

CORLAIX. Et puis?

BRAMBOURG. Et puis elle le berna … je veux dire qu'elle prit un amant.

CORLAIX. J'avais compris.

BRAMBOURG. Un garçon charmant, d'ailleurs … jeune et joli comme elle-même. Mon oncle l'adorait et je jurait que par lui.

CORLAIX. Tiens, tiens, tiens, tiens!

BRAMBOURG. Mon oncle sut bientôt à quoi s'en tenir.

CORLAIX. Vous m'étonnez. Je me suis laissé dire que les maris trompés ne savent jamais …

BRAMBOURG. Mon oncle avait des amis qui ne voulurent pas être complices.

CORLAIX. Vous m'en direz tant.

BRAMBOURG. Bref, il fut averti … oh! discrètement … la puce à l'oreille … Mais il n'y a que le premier soupçon qui coûte.

CORLAIX [entre ses dents]. Vous croyez?

BRAMBOURG. Mon oncle, bon gré mal gré, sut par conséquent tout ce qu'il devait savoir. Mais il était aveugle par vocation, et il avait trop aimé sa femme innocente … il continua à l'aimer coupable … Elle, inquiète d'abord … puis étonnée … puis vexée … humiliée, puis méprisante … eut tôt fait de s'enfuir avec son amant quelques six semaines plus tard … et en claquant les portes … Pour avoir été un mari trop débonnaire … le pauvre homme perdit ainsi d'un coup honneur et bonheur. Il mourut deux ou trois ans plus tard.

CORLAIX. Tant mieux pour lui. Et je l'en félicite. [Silence.] A propos, l'histoire est terminée?

BRAMBOURG. Mais oui.

CORLAIX. Vous ne vous rappelez pas d'autres détails?… Par exemple, sur ces excellents amis de Monsieur votre oncle … ces admirables amis … qui ne voulurent pas être complices?…

BRAMBOURG. Ma foi, je vous avoue …

CORLAIX. Dommage! je m'y intéressais, moi, à ces amis … à ces bons amis, honnêtes gens … sincères … l'histoire est vraiment finie? Brambourg, vous êtes bien de service, ce soir?

BRAMBOURG. Mais oui, Commandant, je suis de garde.

CORLAIX. En ce cas, faites-moi donc le plaisir d'aller donner un coup d'oeil personnel … vérifier qu'un homme est réellement éveillé dans chaque armement … faire une ronde dans tout le bâtiment … de l'avant à l'arrière comme c'est votre devoir et ne revenez qu'après avoir bien vérifié que tout est à poste et en ordre.

BRAMBOURG. Très bien, Commandant!

[Il sort, Corlaix hausse les épaules et jette sa cigarette. Un temps.]

SCÈNE V

CORLAIX, JEANNE, D'ARTELLES, DAGORNE, puis VERTILLAC, RABEUF, BIRODART,
FERGASSOU.

JEANNE. Fred, un T.S.F.

DAGORNE [sur le seuil de la porte]. La télégraphie sans fil vient de recevoir ça, Commandant.

CORLAIX. Merci, Dagorne.

[Dagorne salue et sort.]

JEANNE. Lisez vite. C'est peut-être une bonne nouvelle … Pourquoi me regardez-vous ainsi, Fred?

CORLAIX. Parce que vos yeux me font du bien. Ah! ils ne sont pas chiffrés, eux! Pas besoin de dictionnaire. Seulement que de choses ils n'ont pas encore vues ces yeux-là!… Toutes ces vilaines bêtes sournoises qui traînent autour de nous. Comme ils regardent franc et clair! Jeanne, gardez-moi toujours ces yeux-là! ce sont mes meilleurs amis. Au travail! [Aussitôt entré d'Artelles est allé derrière le rideau porter la nouvelle de la dépêche. Vertillac entre suivi des autres officiers. L'un d'eux ouvrira complètement le rideau.]

FERGASSOU. Une dépêche, Commandant?

RABEUF. Une dépêche! diable!

CORLAIX. Vertillac, le D.C.C. s'il vous plaît. [Il s'installe devant son bureau et commence le déchiffrage. Fergassou lit par-dessus son épaule. Les autres officiers groupés à l'écart attendent le résultat. Jeanne cause avec d'Artelles à l'autre bout de la scène.]

FERGASSOU. Ah! de cette guerre tout de même!

JEANNE. Est-ce un long déchiffrage?

D'ARTELLES. Non, Madame, le commandant est très habile.

JEANNE. Eh bien, Fred, où en êtes-vous?

FERGASSOU. Oh! c'est très intéressant. [Il lit pardessus l'épaule de Corlaix.] Marine Paris à vice-amiral Austerlitz pour contre-amiral Fontenoy et capitaine de vaisseau Alma.

JEANNE. Après?

FERGASSOU. C'est tout pour l'instant. Le reste est encore dans l'oeuf.

JEANNE. C'est interminable!

FERGASSOU. Hé! hé! il faut le temps.

JEANNE. Au moins, vous, Monsieur d'Artelles, vous êtes gentil, vous ne croyez pas à la guerre.

D'ARTELLES. Dites, pour être plus exacte que je n'ose pas l'espérer.

JEANNE. Ne parlez pas ainsi.

D'ARTELLES. Si je parlais autrement, vous me mépriseriez. Alors, j'aime mieux dire la vérité. C'est que vous êtes une Française, Madame, et vous verrez que les Françaises seront plus héroïques encore que ces Lacédémoniennes si vantées, qui faisaient des mots historiques au départ des guerriers … vous verrez … vous verrez … Elles embrasseront tout simplement leur mari, leurs frères … et elles se tairont … Ce sera beaucoup plus beau.

[Pendant ce colloque, sur un signe de Fergassou, tous les officiers se sont groupés derrière Corlaix pour suivre le déchiffrage avec anxiété. Maintenant le déchiffrage est fini. Sensation. Les visages des jeunes rayonnent. Les vieux sont plus graves. Corlaix fait signe de se taire en montrant Jeanne.]

JEANNE. C'est fini!… Eh bien, Fred?

CORLAIX. Oh! dépêche banale … [Il lit.] Marine … Paris.., etc … Dispositions prévues par précédents télégrammes numéros 457 et 462 désormais sans objet aucun navire ne devant se rendre à Bizerte jusqu'à nouvel ordre; faites immédiatement éteindre ses feux au croiseur Alma et rentrez dans le service normal. Transmettez. Accusez réception.

JEANNE. Mais c'est le contre-ordre exprès, cela?… Vous ne partez plus. L'Alma reste à Toulon. Alors, c'est la paix? Évidemment, puisque vous ne partez plus. Eh bien, Fred, vous ne dites rien?

CORLAIX. C'est le contre-ordre, en effet.

JEANNE. Donc, la paix?

CORLAIX [brève hésitation]. Heu … vous l'avez dit.

JEANNE. La paix!… [Courant dans une grande joie, vers le fond.] Alice! Alice!… où est-elle encore?… Elle est insupportable! Alice, c'est la paix. [Elle sort en coup de vent dans la coulisse.] C'est la paix!…

[Tous suivent sa sortie des yeux. D'Artelles ferme la porte derrière elle, attend qu'elle se soit éloignée, puis se retourne brusquement.]

D'ARTELLES. Messieurs, tous ensemble … hip! hip! hip!

TOUS. Hurrah!

SCÈNE VI

Les Mêmes, moins JEANNE.

[Grande joie. On se donne des grandes tapes sur les épaules. On se serre les mains. On rit sans motif.]

CORLAIX. Doucement, Messieurs, ce n'est encore qu'une espérance.

FERGASSOU. Basée sur un fait.

CORLAIX. Je le reconnais.

BIRODART. Si on nous garde à Toulon …

VERTILLAC. C'est qu'on a besoin de nous.

D'ARTELLES. On veut que la division des croiseurs rapides soit au complet.

VERTILLAC. Ce que mes canons seraient contents s'ils savaient ça!

CORLAIX [à Vertillac]. J'y pense, ça ne doit pas vous aller plus qu'il ne faut, à vous?

VERTILLAC. Pourquoi donc?

CORLAIX. Parce que Madame Vertillac vient d'accoucher … parce que vous n'avez pas encore vu votre enfant!… Partir pour la guerre dans des conditions pareilles, on a vraiment le droit de manquer un peu de …

VERTILLAC. Commandant, je ne suis probablement pas le seul parmi les officiers de France et je serais certainement le seul à ne pas tirer l'épée avec enthousiasme.

CORLAIX [lui serre la main]. Excusez-moi, mon cher, je n'en ai jamais douté. Je savais que vous diriez cela, mais j'ai voulu me payer la petite joie de vous l'entendre dire … Tout de même vous n'en êtes pas moins papa … inquiet de personne chez vous? La santé?

VERTILLAC. Mille fois merci, Commandant. La maisonnée se porte comme le
Pont-Neuf.

CORLAIX. Bravo! vrai, ça me fait plaisir! Mon cher, faites-moi l'amitié de venir déjeuner demain à ma table; nous décoifferons une bouteille à la santé du nouveau-né.

VERTILLAC. De tout mon coeur, Commandant.

CORLAIX. Ma femme, Messieurs, cachez-lui votre joie pour ne pas gâter la sienne.

SCÈNE VII

Les Mêmes, JEANNE.

JEANNE. Je suis contente, mais contente!

CORLAIX. Birodart, mon vieux … faites éteindre les feux, voulez-vous?

BIRODART. A vos ordres, Commandant! [Il se sauve.]

VERTILLAC. Commandant, voulez-vous m'excuser? Un ordre oublié … [Il le suit.]

RABEUF. Moi aussi … Plusieurs ordres!… [Il sort.]

FERGASSOU. Et alors? Ils foutent tous le camp? Commandant! c'est colossal! Tenez! Laissez faire: je vais leur dire ce que je pense d'eux! [Il sort également.]

[Toutes ces répliques et toutes ces sorties en même temps et très vite dans une gaieté fébrile.]

JEANNE [éclatant de rire]. Mais ils sont fous! Tout le croiseur est devenu subitement fou. Pourquoi se sauvent-ils?

CORLAIX. Je suis le seul qui aie le bonheur d'avoir ma femme à mes côtés, ce soir … Ils sont allés écrire, n'en doutez pas et attendez-vous à être chargée d'une infinité de lettres tout à l'heure. [Il sonne.] Ça devient contagieux! Personne à la timonerie! Il faut pourtant faire armer le canot à vapeur.

D'ARTELLES. Commandant …

CORLAIX. Non, mon cher, inutile … j'ai aussi d'autres ordres à donner.
[Il sort.]

SCÈNE VIII

JEANNE, D'ARTELLES.

JEANNE. C'est vrai, il faut partir. [Elle cherche son manteau.] Heureusement que vous me restez fidèle, sans cela je ne trouverais jamais mon manteau.

D'ARTELLES [qui trouve le manteau à l'autre bout de la pièce, éclatant de rire.] Le voilà, vous ne brûliez guère.

JEANNE. J'aurais pu chercher longtemps. [D'Artelles l'aide à enfiler son manteau.] Allons bon! et la manche maintenant! j'ai retrouvé mon manteau, mais j'ai perdu la manche. Cela peut-il vous rendre stupide une grande joie.

D'ARTELLES. Oh! oui.

JEANNE. Comment oui? Tu n'es pas joyeux, toi?

D'ARTELLES. Par exemple!

JEANNE. Mais puisque c'est la paix!

D'ARTELLES. Ah! en effet. [Joyeusement, malgré lui.] Je ne pensais plus à ça!…

JEANNE. Pourquoi ris-tu?

D'ARTELLES. Je ne ris pas.

JEANNE. Ah! eh bien, moi je ne ris plus.

D'ARTELLES. Tant pis pour moi. C'était si charmant, si communicatif … Je riais comme un idiot. Pourquoi me demandes-tu?… Hé! mon Dieu, parce que, parce que je suis jeune, parce que tu as une robe adorable, parce que tu es délicieusement jolie … Voilà! Tu me regardes?

JEANNE. Je ne te reconnais pas. Et tous ces officiers non plus.

D'ARTELLES. Chut! ils écrivent. Ne les dérange pas. Ce sont des enragés.
Tu sais que la marine est notre plus grande école de littérature!

JEANNE [qui n'écoute pas]. Cette dépêche … qu'est-ce qu'elle signifiait au juste?

D'ARTELLES. Hé! le commandant te l'a bien dit!

JEANNE [même jeu]. La paix peut-elle rendre si joyeux des officiers français?

D'ARTELLES [très sérieux, maintenant]. Ne les calomnie pas. Tu en aurais vu bien d'autres si la dépêche avait apporté une meilleure nouvelle. J'en sais quelque chose. Mon père était à Saint-Cyr quand la guerre de 70 éclata. Il m'a raconté souvent … Ah! je te jure que ce fut une belle fête. Toute la promotion en même temps recevait le grade de sous-lieutenant. Sous-lieutenants tout à coup en pleine bataille!… des gamins de vingt ans, songe donc!… La grande veine, quoi! Tu ne peux pas t'imaginer comme ils hurlaient de joie. Immédiatement sans qu'on n'ait jamais pu savoir qui en avait eu l'idée le premier, ils firent un beau serment de gosses et de Français. Un serment absurde, mais si beau … Celui de charger leur première charge en gants blancs et le casoar au képi. Toute la journée ce fut un délire indescriptible. C'était à qui aurait le premier son galon cousu sur sa manche. Songes-y! un galon qui vous donne le droit de s'exposer plus que les autres! On se bousculait, on se battait déjà. On parlait sans entendre les réponses. Les petites lingères de l'école ne savaient où donner de la tête. Elles cousaient, elles cousaient des galons sans relâche, et le soir, chacune d'elles comptait plusieurs centaines de francs dans sa poche et plusieurs centaines de baisers à son cou. Des pourboires tout ça! Ah! comme ça sonnait clair! la belle musique! les secrets les mieux gardés jusqu'alors on ne peut plus les tenir. [Prenant les mains de Jeanne.] On est ivre, on est fou!

JEANNE. Georges!

D'ARTELLES. Pardonne-moi … J'ai perdu la tête … Je m'étais juré de ne rien changer aux choses. Tu ne t'étais pas aperçue …

JEANNE. C'est la guerre. [Passant la main sur le front de d'Artelles et le regardant avec une infinie pitié.] La guerre! et tu vas partir …

LA VOIX DE DAGORNE [par l'entrebâillement de la porte]. La canot à vapeur est paré.

[La porte se referme. Jeanne et d'Artelles se sont séparés.]

JEANNE. Moi aussi, il faut que je parte et peut-être que jamais …

[Elle n'a pas le courage d'achever.]

D'ARTELLES. Non! cela serait une trop grande injustice! Tu ne peux pas t'en aller ainsi!… Tiens, je t'en supplie … Il est dix heures: à onze heures, le canot à vapeur doit retourner à terre pour le service … c'est moi qui l'expédierai, personne ne sera là … donne-moi cette heure-là, cette toute petite heure … Ne dis pas non!

JEANNE. Tu sais bien que c'est une chose impossible.

D'ARTELLES. Mais non! sous la capote du canot qui peut voir s'il y a une femme ou deux? Ne dis pas non tout de suite. Une ruse quelconque … un objet oublié, par exemple … Tout le monde court à sa recherche … Tu restes seule sur le pont. Libre!

JEANNE. Assez!

D'ARTELLES. Ma chambre est juste en face de l'échelle du panneau des officiers. D'ailleurs, tu connais le croiseur … Je t'en supplie, si j'ai mérité un beau souvenir, fais qu'il n'y ait qu'une femme tout à l'heure, sous la capote du canot, et cela est facile avec la complicité de ta soeur. Dans une heure, tu repartiras sans que personne t'ai vue. Songe que peut-être jamais …

JEANNE. Oh! tais-toi!

SCÈNE IX

Les Mêmes, ALICE, puis FERGASSOU.

ALICE [un paquet de lettres à la main]. Onze lettres! je suis le vaguemestre de l'Alma, le croiseur le plus écrivassier de France. [A Jeanne.] Tu es prête? Tout le monde attend à la coupée. [Elle s'habille.]

FERGASSOU [entrant, une lettre à la main]. Mademoiselle Perlet est ici?… Eh! oui donc! c'est vous qui vous chargez de la corvée?

ALICE [prenant la lettre]. La douzaine! A la bonne heure!

FERGASSOU. Voilà comme nous sommes. Surtout ne lisez pas les adresses, vous en apprendriez des choses!

ALICE. Soyez tranquille! en route.

[Jeanne toute indécise, très émue, échange un long regard avec d'Artelles, puis elle laisse tomber son sac dans une potiche sur la cheminée.]

JEANNE [à Alice]. Viens.

ALICE [qui a vu le jeu de scène]. Ton sac?

JEANNE [bas]. Laisse, laisse. Tais-toi. Il faut que je te parle.
[A Fergassou]. Au revoir. Commandant.

FERGASSOU. Mais …

JEANNE. Non, non, je vous en prie, ne bougez pas. Je veux que vous restiez ici.

FERGASSOU. A vos ordres, Madame.

JEANNE [à d'Artelles]. Monsieur … [D'Artelles s'incline.]

ALICE [qui suit Jeanne, bas]. Eh bien?

JEANNE [bas]. Viens, ma grande …

[Elles sortent.]

SCÈNE X

D'ARTELLES, FERGASSOU, puis BIRODART, puis VERTILLAC, puis RABEUF, puis CORLAIX.

FERGASSOU. Savez-vous pourquoi elles complotent comme ça, ces petites femmes! Hé! pardi, c'est pour faire les adieux au mari sans qu'il y ait un public de tous les diables!

D'ARTELLES [inquiet]. Ils sont tous là-haut?

FERGASSOU. Évidemment. Ils n'ont pas de tact. Les femmes, voyez-vous [d'Artelles qui ne l'écoute pas, prête l'oreille aux bruits du dehors. Fergassou le prend par le bouton de sa veste]. Conférence, petite conférence. Nos femmes de France, voyez-vous, elles n'ont pas leurs pareilles; j'en ai connu de toutes les couleurs et de tous les sexes: de ces Congolaises qui vous donnent la chair de poule, comme les nuits sans étoiles, de ces Kabyles avec des seins comme des piquants qu'on a envie d'y accrocher son chapeau, de ces petites mécaniques de Japonaises toutes en cire et même des Laponnes qui semblent des chiens bassets trottant sur leurs pattes de derrière … Eh! bien, savez-vous quelle est celle qui m'a encore le mieux trompé? Mon cher, c'est une Auvergnate. Chaque fois qu'elle m'avait fait bien cocu,—je ne sais pas si je me fais comprendre,—mais là, bien comme il faut, elle s'arrangeait de telle façon que c'était encore moi, benêt qui devais la consoler. Ah! nos femmes de France! Bon Diou!

BIRODART [entrant]. Madame de Corlaix a laissé son sac quelque part, vous ne l'avez pas vu, d'Artelles?

D'ARTELLES. Non.

VERTILLAC [entrant]. Le sac doit être sous les coussins du divan. Madame
Corlaix croit se rappeler. [Les coussins sont retournés.]

RABEUF [entrant]. Non, pas sous les coussins, par terre, sous les tapis du bridge.

FERGASSOU [qui regarde]. Pas plus là que là-bas.

CORLAIX [entrant]. Ne cherchez pas. Le sac est dans une vraie cachette. La potiche qui est près de vous, Vertillac. [Vertillac retourne la potiche, le sac tombe.] Je vous demande pardon. [Vertillac sort emportant le sac. Corlaix va regarder par le sabord.]

FERGASSOU. En voilà une affaire de sac.

RABEUF. Tout est bien qui finit bien.

CORLAIX. Le canot à vapeur nous passe à poupe, n'est-ce pas?

BIRODART. Oui, Commandant.

VERTILLAC [entrant]. Voici le sac. Je suis arrivé trop tard.

CORLAIX [par le sabord]. Bonsoir, Alice … Bonsoir Jeanne …

VOIX [au loin]. Bonsoir, bonsoir.

CORLAIX. Messieurs, je ne veux pas vous retenir, il est tard et peut-être que demain …

FERGASSOU. Bonne nuit, Commandant, et merci.

[Corlaix distribue des poignées de main sans quitter le canot des yeux.
Quand c'est le tour de d'Artelles]:

CORLAIX. D'Artelles, mon petit, vous a-t-on parlé de ce chronomètre C que vous devez porter demain matin à 5 h. 30 à l'Observation?

D'ARTELLES. Non, Commandant.

CORLAIX. Ce ne sera pas très long. Vous n'avez pas trop sommeil?

D'ARTELLES. Je suis à vos ordres.

[Sortent Fergassou, Rabeuf, Vertillac, Birodart.]

SCÈNE XI

CORLAIX, D'ARTELLES.

CORLAIX [Il va vers sa table à écrire, ouvre un tiroir et en sort plusieurs petits cahiers]. Mon cher ami, j'ai donné un coup d'oeil ces jours derniers aux carnets individuels de vos chronomètres, le chronomètre C est un animal bien extraordinaire … J'ai préparé une petite note pour le directeur de l'Observatoire … [Il la cherche, la trouve, la remet à d'Artelles.] Ah! la voilà … je voulais la revoir avec vous, mais il est vraiment trop tard, emportez et demain dans votre canot de cinq heures trente, vous aurez tout le temps d'ici au quai de l'Horloge d'étudier la question.

D'ARTELLES [qui a pris la note et les calepins]. Très bien, Commandant.

CORLAIX. Ni-i, ni, c'est fini. Je ne vous retiens plus. [La cloche du bord pique dix heures et demie.] Dites donc, j'y pense? ce n'est pas ce diable de chronomètre qui vous a retenu à bord, j'espère?

D'ARTELLES. Mon Dieu …

CORLAIX. Sapristi, d'Artelles! d'Artelles, mon cher, vous me faites de la peine!… Il faut du zèle, mais pas trop n'en faut! C'est très mal porté d'être un officier irréprochable.

D'ARTELLES. Commandant!

CORLAIX. Croyez-moi.., à vingt-quatre ans, on a mieux à faire dans la vie que de porter soi-même des chronomètres à l'Observatoire …

D'ARTELLES [riant]. Commandant, vous avez dû préparer l'École navale à
Jersey.., faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais.

CORLAIX. Mea culpa, confiteor! J'ai porté des chronomètres, beaucoup de chronomètres! mais ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux … Ne m'imitez pas en cela, ni d'ailleurs en autre chose.

D'ARTELLES. Commandant, on peut imiter plus mal …

CORLAIX. A cause?… Ah! à cause de ça! [Il montre les galons de sa manche.] Au fait, c'est vrai, je suis capitaine de vaisseau depuis quatre ans déjà … j'ai la tomate … je commande un croiseur dernier cri …

D'ARTELLES. Et on parle de vous pour les étoiles.

CORLAIX. Les étoiles, d'Artelles! les étoiles à un petit jeune homme d'à peine cinquante ans! s'il n'est pas content le petit jeune homme! Tout de même pensez à ceci que je vais vous dire … et dont vous goûterez plus tard, vous-même, l'amertume … "On peut très bien être tout ensemble, le plus jeune des amiraux et le plus malheureux des malheureux bougres …" Sur ce, je ne vous retiens plus. Allez dormir! et faites de beaux rêves, tous brodés d'or, galonnés, décorés, empanachés …

D'ARTELLES. Merci, Commandant, mais c'est à vos broderies, à vous et à vos étoiles que je vais rêver.

CORLAIX. Vous êtes un gentil garçon, d'Artelles, et je vous aime bien, mais …

D'ARTELLES. Commandant, c'est vous qui êtes trop bon. Il faudrait un drôle d'officier pour ne pas souhaiter qu'un chef tel que vous ne fût pas le plus tôt possible à la tête de l'escadre.

CORLAIX. Dieu vous le rende! Mais si vous tenez absolument à me souhaiter quelque chose, ne me souhaitez pas trois étoiles d'argent dont je n'ai que faire, et souhaitez-moi six planches de sapin dont j'ai fort envie.

D'ARTELLES [deux pas en arrière]. Commandant?… J'ai mal entendu?…
Vous n'avez pas dit …

CORLAIX. J'ai dit que j'ai la nostalgie de mon caveau de famille …

D'ARTELLES. Mais, Commandant, c'est abominable, vous n'en avez pas le droit.

CORLAIX. Je n'ai peut-être pas le droit de me tuer … mais il n'en est pas question, il est question d'une bonne fièvre secourable ou d'un bon petit choléra compatissant.

D'ARTELLES. Mais c'est affreux, Commandant! vous n'êtes pas seul.

CORLAIX. Vous trouvez?

D'ARTELLES. Comment, si je trouve?…

CORLAIX. C'est juste, je suis marié … donc, je ne suis pas seul au monde, rien de plus logique. Dites-moi un peu, d'Artelles, quel âge me donnez-vous?

D'ARTELLES. Doctum cum libro! L'annuaire vous donne cinquante ans,
Commandant.

CORLAIX. Et quel âge donnez-vous à ma femme?

D'ARTELLES. Pour Madame de Corlaix …

CORLAIX. Elle a vingt-trois ans … cinquante moins vingt-trois égale vingt-sept. Vingt-sept à l'écart … une bagatelle, hein? Vous trouvez toujours que je ne suis pas seul au monde, d'Artelles?

D'ARTELLES. Commandant!

CORLAIX. Eh bien, moi, je trouve que je le suis. Je le suis épouvantablement, d'Artelles … je le suis à crier … je le suis à crever, seul, tout seul … [Il s'arrête devant d'Artelles, les bras croisés.] Vous croyez que c'est une vie, ma vie? c'est un cauchemar! Quelquefois je me pince le bras pour essayer de me réveiller; d'autres fois, je m'arrête dans la rue et j'écoute stupéfait d'avoir entendu quelque chose qui bat dans ma poitrine … J'ai un coeur! moi! Pourquoi faire? qui m'a donné cela? Le bon Dieu? Allons donc! il n'est tout de même pas si bête le bon Dieu! [Silence prolongé, d'Artelles regarde Corlaix avec une stupeur et une anxiété immenses. Corlaix s'est repris à marcher de long en large, il se calme peu à peu.) Mon pauvre petit, vous voilà tout bouleversé. Aussi, quelle brute je fais! Il faut que je vienne vous infliger cela, moi: la grande tirade, le déballage d'âme, le coeur tout nu!… Allons la paix!… et surtout n'allez pas me plaindre car si je suis malheureux, je suis coupable aussi et davantage. Quand je me suis marié, il y a deux ans, ma femme n'était pas encore majeure … et moi! ah! ce que j'ai fait là, ma faute, mon crime … il n'y a pas de châtiment qui m'en lavera jamais! Pensez donc, ce n'est pas quarante-huit ans que j'avais, les années vécues sur la mer comptent double, tant de choses qui nous vieillissent … les nuits de passerelle … les coups de vent … les glaces … le soleil … quarante-huit ans, moi? j'en avais soixante!

D'ARTELLES. Commandant, Commandant! quelle exagération. Et d'abord on ne se marie pas de force. Madame de Corlaix a dit "oui".

CORLAIX. Est-ce qu'une jeune fille sait ce qu'elle dit.

D'ARTELLES. Peut-être pas absolument, mais …

CORLAIX. Allons donc!… [Il s'arrête de nouveau en face de l'enseigne.] Du diable si je sais par exemple pourquoi je vous raconte tout cela que je n'ai jamais raconté à âme qui vive!… Oui, pourquoi, pourquoi, pourquoi? Évidemment, vous me plaisez …, évidemment, si j'avais un fils j'aimerais qu'il fût ce que vous êtes. Que mon supplice vous serve d'exemple. Mon ami, ma femme avait dix ans quand elle perdit son père …, elle l'avait beaucoup aimé … elle le regrettait encore après dix autres années et c'est alors que je l'ai rencontrée. D'Artelles, elle était tellement naïve qu'elle mit sa main dans la mienne croyant qu'un mari … un mari de mon âge était un second père … et voilà tout!… un père de rechange qui allait remplacer le premier! Parfaitement, elle se figurait cela et rien d'autre … rien de plus, rien de moins. Et elle eut raison de se le figurer: peu à peu, je suis devenu le père de ma femme, d'Artelles … son papa, son vieux papa … rien de plus, rien de moins. C'est gentil n'est-ce pas?

D'ARTELLES. Commandant, je vous …

CORLAIX. Je n'ai pas fini, attendez. Vous ne savez pas encore le plus beau; ma femme m'aime donc comme une fille aime son père. Eh bien, figurez-vous que moi, je suis assez idiot pour l'aimer autrement; comprenez-vous? Je l'aime comme un amant …, je l'aime d'amour! d'amour!… Mais riez donc, sacrebleu! c'est à se tordre!

D'ARTELLES [Il a reculé peu à peu jusqu'à la porte]. Commandant, je vous en supplie! Pour votre honneur et pour le mien, je n'ai pas le droit d'entendre.

CORLAIX [qui n'écoute pas]. Un martyre? Oui, quelque chose comme cela, un martyre, un martyre de toutes les heures … Un martyre de toutes les minutes … J'étouffe et je suffoque … J'aime ma femme … [Il rit.]

D'ARTELLES [il est dans le chambranle]. Commandant, taisez-vous, taisez-vous!

CORLAIX. Et c'est une impasse … Pas d'issue … Pas même un trou dans le mur … Rien. Si, quelque chose tout de même … Les six planches … les six planches … Mais alors … Vite … Vite …

RIDEAU.