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La veille d'armes: Pièce en cinq actes cover

La veille d'armes: Pièce en cinq actes

Chapter 20: SCÈNE II
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About This Book

The play unfolds aboard a naval cruiser on the eve of mobilization, alternating between communal salons and private cabins across five acts as officers, sailors and invited family confront uncertainty about imminent operations. Festive toasts, jokes and games gradually give way to tension while the ship awaits secret orders; intimate conversations, romances and family moments reveal personal loyalties, duty and the sacrifices demanded by command. Through staged interactions and shifting scenes the drama explores leadership, camaraderie, moral responsibility and the emotional cost of service, capturing both the ritualized life aboard ship and the mounting strain before decisive action.

* * * * *

DIEUXIÈME ACTE

[La scène représente la chambre de d'Artelles. A gauche, le lit. Au fond, un hublot caché par un rideau.

Au lever du rideau, Jeanne et d'Artelles sont assis côte à côte.]

SCÈNE PREMIÈRE

JEANNE, D'ARTELLES.

D'ARTELLES. Ah! bah!

JEANNE. C'est comme je vous le dis, Monsieur!

D'ARTELLES. Allons donc!

JEANNE. Comme je vous le dis!

D'ARTELLES [haussant les épaules]. Menteuse!

JEANNE. Comment as-tu dit?… Menteuse? Viens demander pardon tout de suite!

D'ARTELLES. Demander pardon, moi? jamais de la vie! D'abord on n'a jamais demandé pardon à une heure pareille …

JEANNE. A une heure pareille? dirait-on pas qu'il est …

D'ARTELLES [regardant l'heure]. Il est plus que ça …

JEANNE. Allons!

D'ARTELLES. Il est trois heures cinquante-cinq minutes douze secondes.

JEANNE. Menteur!

D'ARTELLES. Chut! je t'en supplie … la maison est en acier, mon chéri … acier, papier. Si le type d'à côté ne dort pas sur ses deux oreilles, il entend la moitié de ce que tu dis.

JEANNE [bas]. Menteur!

D'ARTELLES. Menteur? Oh! que c'est laid de dire des sottises aux gens. Ma petite fille, on ne vous a pas élevée, on vous a nourrie. Alors, pour croire il te faut voir, à présent? Très bien! vois!

JEANNE. Quoi? quatre heures? Est-ce que tu es fou! Quatre heures. Alors!
Comment est-ce que je vais m'en aller d'ici, moi?

D'ARTELLES. Te frappe pas, mon chéri! Il y en a des canots, le matin. Il y en a un à six heures.

JEANNE. Pour les femmes!

D'ARTELLES. Pour les femmes habillées intelligemment. Je te prêterai une redingote. Personne n'y verra que du feu.

JEANNE. Il pousse du bord à six heures, ton canot?

D'ARTELLES. Oui. On nous préviendra. Dame, il y aura un moment délicat.

JEANNE. Oui?

D'ARTELLES. Le moment du départ. Suppose que l'officier de quart soit à la coupée.

JEANNE. Eh bien, tu te débrouilleras. Il y avait cinq officiers à la coupée, hier, et je me suis débrouillée tout de même … tu n'auras qu'à perdre ton sac, toi aussi.

D'ARTELLES. Bien sûr! Dire que je n'y pensais pas.

JEANNE. Tu ne penses jamais à rien …

[Clarté bleue assez vive, très douce.]

D'ARTELLES [exclamation de surprise]. Ah! bah! le circuit bleu!

JEANNE [qui s'étire]. Ça fait très jolie, le circuit bleu.

D'ARTELLES. Ça fait très joli, mais ça fait extraordinaire … Oh! extraordinaire … somme toute pas tant que ça, ils auront encore cassé quelque chose dans le circuit normal … Bande de chaloupiats … Dis donc, et ta grande soeur, Mademoiselle Alice, Alice la très chaste … quelle tête va-t-elle te faire tout à l'heure quand tu rentreras?

JEANNE. Tu te figures que je lui permets de me aire des têtes?… elle est mieux élevée que ça.

D'ARTELLES. Mes compliments. Alors, elle ne bavardera pas, tu en es sûre … mais là, sûre, ce qui s'appelle sûre?

JEANNE. Dix fois plutôt qu'une. On lui couperait les quatre membres avant de lui arracher un mot.

D'ARTELLES. Mon chéri, il faut que je te dise …

JEANNE. Quoi?

D'ARTELLES. l y a longtemps que je voulais te dire ça … parce que je t'aime … parce que je t'aime de toutes mes forces et de toute ma pensée … parce que ça doit tout partager, tout! une maîtresse et un amant … Nous avons le droit de nous aimer, parce que nous sommes tous deux jeunes, parce que la jeunesse appelle la jeunesse, et parce qu'un homme qui a l'âge de ton mari ne peut ni ne doit faire figure d'amant auprès d'une femme qui pourrait être sa fille. Mais vois-tu, ma toute aimée, l'amour, ça s'envole aussi vite que s'envole notre jeunesse … Encore quelques printemps, encore quelques automnes, et ton bras ne frissonnera plus dans ma main … et je ne sentirai plus battre ton poignet … Quelques étés, quelques hivers … et je ne serai plus pour toi qu'un souvenir … mon grand amour … mon premier, mon vrai premier amour … je voudrais … oh! je voudrais tellement que ce souvenir … le souvenir que tu garderas de moi … de nous, de notre tendresse … te soit toujours très doux, très consolant, très pur … toujours, toujours … jusqu'à la tombe et plus loin que la tombe … s'il y a quelque chose plus loin … je voudrais tellement, Jeanne!… Alors, écoute, écoute bien … Il faut que je te dise: hier au soir, tu m'attendais ici, je n'ai pas pu te rejoindre tout de suite, ton mari me retenait … pour cette affaire de chronomètre, je te l'ai dit … ce que je ne t'ai pas dit, c'est qu'il ma retenu pour autre chose aussi …

JEANNE. Pourquoi?

D'ARTELLES. Il m'a retenu … Tiens … regarde, mon amour, voilà que je tremble encore rien que d'y penser!… regarde!… c'était affreux, affreux … Il m'a retenu parce qu'il était à bout de forces et de courage … parce qu'il n'en pouvait plus, parce qu'il avait besoin de crier. Mon chéri, je ne sais pas comment j'ai le courage de te dire cela, mais … ton mari … il t'aime!

JEANNE. Naturellement qu'il m'aime.

D'ARTELLES. Tu ne comprends pas, il t'aime … il t'aime comme moi … il t'aime d'amour … [Silence.] d'amour … comme moi … Oh! moins passionnément parce que je suis jeune et que mon coeur brûle … moins passionnément, certes, mais plus profondément peut-être parce qu'il est vieux et qu'il souffre.

JEANNE. Il souffre?

D'ARTELLES. Le martyre … je l'ai vu pleurer! Oh! tout de même, il a beau t'aimer, je t'aime mieux!… je t'aime mieux parce que tu te laisses aimer … Non, non, non, il ne t'aime pas comme moi, mais il t'aime mieux que tous les autres, mille fois mieux … et veux-tu me promettre … veux-tu?

JEANNE. Promettre quoi?

D'ARTELLES. Je vais te dire, mais promets d'abord.

JEANNE. Eh bien, je promets, qu'est-ce que c'est?

D'ARTELLES. Mon tout petit, ma petite fille faible … s'il vient un jour où tu ne m'aimes plus … non, ce n'est pas ça … il ne viendra jamais ce jour-là, je veux dire: quand je ne serai plus là … quand je serai parti … mort … eh bien, accorde-moi une chose … une grâce … ne plus aimer … essayer au moins … faire un effort pour ne plus aimer d'amour … pour aimer seulement d'amitié, de tendresse … pour aimer comme tu aimais ton papa et ta maman … seulement comme ça … pour n'aimer seulement que ton mari, rien que ton mari.

JEANNE. Oui … je promets.

D'ARTELLES. Je t'aime.

JEANNE. Je te promets, mon chéri, mais tu sais ce n'était pas la peine de me faire promettre. Comprends donc: quand je me suis mariée, je ne savais pas, j'avais de l'estime, du respect, c'est tout … j'étais excusable, je savais si peu, si peu que je pourrais, je crois, lui dire que je ne lui ai jamais menti. Mais toi, je t'ai choisi, je t'ai aimé vraiment. Quelle femme serais-je, maintenant, si je me mentais à moi-même? N'aie pas peur, je t'aime … je t'aime … et je t'ai promis … et je te promets encore, mon chéri, chéri, qui vas partir! Mais pourquoi dire cela … quand même tu mourrais avant moi, ce sera dans si longtemps … je serai tellement vieille!… Mais que je te dise aussi … veux-tu que je te dise?

D'ARTELLES. Bien sûr que je veux.

JEANNE. Eh bien, voilà: mon mari … je l'aime … je l'aime vraiment, je l'aime beaucoup.

D'ARTELLES. Eh là!

JEANNE. Ne plaisante pas, tu n'as pas le droit, c'est toi qui as commencé … c'est toi qui as dit des choses sérieuses le premier, par conséquent … oui, j'aime mon mari … pas d'amour, bien sûr, je l'aime parce qu'il est bon, parce qu'il est indulgent, parce qu'il est fier, et silencieux … et secret … et sais-tu? à partir d'à présent, je vais l'aimer bien plus encore.

D'ARTELLES [la menaçant du doigt]. Dis donc, ne l'aime pas trop tout de même.

JEANNE. Allons, bon! voilà qu'il devient jaloux, à présent! [Baisers.]
Tu m'étouffes … lâche moi … mais lâche-moi donc, petite brute.

[Elle se dégage.]

D'ARTELLES. Mon chéri, mon amour, ma vie … il est tard … tard … nous avons encore très peu de temps à être ensemble, dans cette petite chambre où nous avons fait tenir tant de tendresse … dans cette douce petite chambre que je n'oublierai jamais plus, quand même je vivrais cent ans … Nous avons encore très peu, trop peu de temps … et alors il ne faut plus en perdre … reviens nicher ta tête là …

JEANNE. Je t'aime. Et tu vas partir.

D'ARTELLES [l'embrasse tendrement]. Chut!

[Tout en restant enlacés, ils prêtent l'oreille. La pendule sonne quatre heures et demie. Lentement Jeanne prend la tête de d'Artelles et l'embrasse sur le front.]

JEANNE. Il doit faire jour.

D'ARTELLES. Oh! si peu … je parie qu'il fait encore noir comme dans un encrier. [Il va à la fenêtre, écarte le rideau, dévisse l'écrou de cuivre, le hublot s'ouvre. D'Artelles jette un cri.] Eh là!

JEANNE [sursautant]. Quoi? qu'as-tu? Tu t'es fait mal?

D'ARTELLES. Mon Dieu!

JEANNE. Mais quoi? Tu es blessé?µ

D'ARTELLES [se retournant]. Non! [Il a repoussé le hublot et revient vers elle.] Jeanne! Jeanne!

JEANNE. Enfin, parle. J'ai peur!

D'ARTELLES. Jeanne, c'est horrible, c'est épouvantable!

JEANNE [articulant à peine]. Ah!… Ah!

D'ARTELLES [la prenant dans ses bras]. Le bateau …

JEANNE. Eh bien?

D'ARTELLES. Le bateau est appareillé! Nous sommes en mer!

JEANNE [ahurie d'abord, ne comprend pas, puis reprend son souffle].
Comment, en mer?

D'ARTELLES. En mer! en pleine mer! je ne vois plus la côte, nous marchons.

JEANNE. Ah! [Elle court au hublot, ouvre à son tour, regarde. Silence.]
Je suis perdue!

[Silence.]

D'ARTELLES. Mais comment diable est-ce possible!… enfin!… On n'aurait prévenu personne alors? Et nous n'aurions rien entendu?

JEANNE. Je suis perdue!

D'ARTELLES. Et le bruit des hélices … et les trépidations!…

JEANNE. Je suis perdue!

D'ARTELLES. Pourtant, il faut savoir … les hélices à la rigueur … le bruit des machines auxiliaires couvre tout … mais il faut.. il faut que nous sachions … Je vais sonner.

[Il a fermé les rideaux sur elle: on ne la voit plus, l'entend-plus; il semble être seul dans la pièce.]

SCÈNE II

JEANNE cachée, D'ARTELLES, FOURDYLIS.

[Silence d'un quart de minute. On frappe à la porte.]

D'ARTELLES. Entrez!

[La porte s'ouvre. Le petit Fourdylis entre, le bonnet à la main.]

FOURDYLIS. Me voilà capitaine.

D'ARTELLES. Qu'est-ce que c'est que cette histoire? On a appareillé?

FOURDYLIS. Oui, Capitaine … Oui, Lieutenant.

D'ARTELLES. Mais pourquoi a-t-on appareillé? qui a donné l'ordre?

FOURDYLIS. J'sais pas Capitaine … Lieutenant …

D'ARTELLES. Mais quand a-t-on appareillé?

FOURDYLIS. J'sais pas Lieutenant, j'étais pas de quart … à quatre heures seulement que j'ai pris le quart.

D'ARTELLES. Tu ne sais donc rien, idiot! Va me chercher ton quartier-maître. [Se ravisant.] Non, reste, je le sonne. [Il sonne de nouveau.] Où va-t-on?

FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, on m'a pas dit.

D'ARTELLES. Mais pourquoi n'a-t-on pas prévenu les officiers?

FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, j'étais pas là.

D'ARTELLES. Tu n'étais pas là, on ne t'a pas dit, et tu ne sais rien?
[On frappe à la porte.] Entrez. [Entre Dagorne.] Ah! c'est vous Dagorne!
[A Fourdylis qui se dépêche d'obéir.] Toi, fous-moi le camp, idiot!

SCÈNE III

JEANNE [cachée], D'ARTELLES, DAGORNE.

DAGORNE [le bonnet sur la tête, il salue militairement, se découvre]. A vos ordres, Lieutenant.

D'ARTELLES. Quelle mauvaise plaisanterie est-ce là? Nous voilà en mer?
Où va-t-on?

DAGORNE. Nous allons à Bizerte, Lieutenant. On fait route au sud 22 Est du monde pour doubler la Sardaigne.

D'ARTELLES. Mais comment, mais pourquoi, sacré nom d'un chien! Ce soir à dix heures, le commandant avait reçu de Paris l'ordre d'éteindre les feux.

DAGORNE. On les a bien éteints, Lieutenant. Seulement, à onze heures on les a rallumés. Y a eu contre-ordre, c'est des choses qui arrivent dans la marine.

D'ARTELLES. Enfin, quoi? Nous sommes en guerre?

DAGORNE. Paraît.

D'ARTELLES. Alors … le circuit bleu, c'est pour cela?

DAGORNE. Oui, Lieutenant, on navigue sans feux, n'est-ce pas? faut-être prudent. [Silence.]

D'ARTELLES. Mais bon sang! Pourquoi n'a-t-on prévenu personne?

DAGORNE. L'appareillage s'est fait seulement avec la bordée de quart. Le Commandant a dit comme ça qu'il fallait laisser dormir ceux dont on n'avait pas besoin, rapport qu'on en aura peut-être besoin plus tard. On n'a réveillé que les officiers de service.

D'ARTELLES [à soi-même, tête basse, geste d'impuissance]. C'était écrit!
[Il relève la tête. A Dagorne.] Par conséquent, nous allons à Bizerte?
A-t-on dit quand on arriverait?

DAGORNE. J'ai entendu, sur la passerelle, M. Vertillac qui disait comme ça qu'on y serait après-demain matin, dans les trois heures de la nuit … 420 milles à 17. noeuds, c'est bien ce qu'il faut.

D'ARTELLES. C'est M. Vertillac qui est de quart?

DAGORNE. Oui, avec M. Brambourg.

D'ARTELLES. Ah! et une fois à Bizerte …

DAGORNE. Une fois à Bizerte, probable que personne ne sait pas encore ce qu'on fera à cette heure-ci, Lieutenant.

D'ARTELLES. Merci. Je n'ai plus besoin de vous, Dagorne.

[Dagorne remet son bonnet, salue militairement, fait demi-tour et s'en va en refermant la porte sans bruit.]

SCÈNE IV

JEANNE, D'ARTELLES.

[D'Artelles vérifie que la porte est bien fermée puis écarte le rideau,
Jeanne regarde la mer par le hublot, avec une fixité étrange.]

D'ARTELLES. Eh bien! tu as entendu? [Pas de réponse] demain nous serons à Bizerte. [Même silence. La voix de d'Artelles devient inquiète.] Jeanne tu ne réponds pas? [Il court à elle.] Parle, je t'en supplie, non, ne regarde pas là! [Il l'oblige à tourner la tête vers lui et pousse un cri de terreur.] Ah! non pas ça! Jamais! ce serait trop horrible! [Il ferme le hublot d'un coup de poing.] Je ne veux pas! [Il l'entraîne vers l'avant-scène, la fait asseoir et à genoux devant elle, il sanglote dans ses jupes.] Je ne veux pas. Je ne veux pas.

JEANNE. Il ne faut pas que Fred sache jamais, il n'a pas mérité. Oh non!

D'ARTELLES. Ne dis pas cela …

JEANNE [elle l'atire à soi par la tête]. Non, je ne le dirai pas, n'aie pas peur, je ne le dirai pas … et puis il sera toujours temps.

D'ARTELLES. Pardon, mon amour, pardon, c'est moi qui …

JEANNE. Chut! mon chéri, sois raisonnable. Tais-toi et pour commencer, donne-moi du courage, Georges! allons, n'aie pas tant de chagrin, ne pleure pas, surtout ne pleure pas, sois raisonnable.

D'ARTELLES. Je t'ai entraînée …

JEANNE. J'ai accepté, je suis la seule coupable …

D'ARTELLES. Mais …

JEANNE. Mais peut-être avons-nous encore une chance … qui sait? Voyons, ce matelot … il a dit Bizerte?

D'ARTELLES. C'est là que nous allons.

JEANNE. Bien, Bizerte. Quand arriverons-nous?

D'ARTELLES. Demain soir.

JEANNE. Donc, un jour et une nuit. Mon chéri, mon petit, mon petit à moi, je t'en prie, sois brave! Je le suis bien, moi. Écoute, il ne s'agit pas de désespérer … réfléchissons … d'abord. Nous serons à Bizerte demain soir … d'ici là est-ce que je risque quelque chose? Quelqu'un peut-il entrer tout à coup dans ta chambre? Vois-tu un autre endroit sûr où me cacher?

D'ARTELLES. Non! Ici vaut encore mieux qu'ailleurs … la porte ferme à clé. Ah! par exemple, il y a l'ordonnance.

JEANNE. Ton matelot?

D'ARTELLES. Oui, Le Duc … Il est chargé de faire mon lit, ma chambre, tout enfin … Je ne vois guère comment l'empêcher d'entrer, il trouverait ça louche.

JEANNE. Est-ce que tu ne m'as pas dit qu'il t'aimait bien, que c'était un homme très sûr?

D'ARTELLES. Oui.

JEANNE. Alors, pourquoi ne pas lui dire?

D'ARTELLES. Tu voudrais …

JEANNE. Puisqu'il t'est fidèle. C'est un Breton n'est-ce pas?

D'ARTELLES. Oui.

JEANNE. Alors, il vaut mieux lui dire franchement, il ne nous trahira pas.

D'ARTELLES. Oh! quant à nous trahir, jamais! Ce petit-là, c'est l'honneur même, seulement, il est jeune, il peut gaffer.

JEANNE. Il faut bien risquer quelque chose … ça ne durera qu'un jour et qu'une nuit en somme, cette traversée. Maintenant, une fois à Bizerte … [Elle regarde d'Artelles.]

D'ARTELLES. Une fois à Bizerte, qui t'empêchera de débarquer comme tu devais débarquer à Toulon?… de grand matin? par la première embarcation, avec moi?

JEANNE. Appelle ton ordonnance.

D'ARTELLES. Tu veux, tout de suite?

JEANNE. Mieux vaut en finir d'un seul coup … après, nous réfléchirons mieux à notre aise. Sonne.

D'ARTELLES [il sonne]. C'est fait.

JEANNE. Ah! encore une chose à laquelle je ne pensais pas!

D'ARTELLES. Quoi?

JEANNE. Alice …, ma pauvre petite Alice …, que va-t-elle dire? Que va-t-elle faire tout à l'heure quand elle ne me verra pas rentrer, quand elle saura que le navire …, si je pouvais au moins lui télégraphier d'ici.

D'ARTELLES. Impossible. Tous les sans-fil passent par le bureau du
Commandant. Tu te rattraperas à Bizerte.

JEANNE. A Bizerte … si tu réussis à me mettre à terre sans anicroche, une fois débarquée, que faire?

D'ARTELLES. Prendre le paquebot pour Marseille, tout de suite … Quant à ça, rien de plus simple.

JEANNE. Il en part souvent des paquebots pour Marseille?

D'ARTELLES. Deux fois par semaine, à peu près.

JEANNE. Mon chéri! mon chéri! Tu vois bien qu'il nous reste des chances, de bonnes chances!

D'ARTELLES. C'est vrai. Mon Dieu!

JEANNE. Je ne suis peut-être pas perdue. Mon amour, mon amour. [On frappe.]

D'ARTELLES. Le timonier!

LA VOIX DE LE DUC. C'est moi, Lieutenant, c'est moi, Le Duc.

D'ARTELLES [à Jeanne]. Non, c'est mon ordonnance.

JEANNE. Ouvre.

D'ARTELLES. Tu restes là?

JEANNE. Pourquoi pas, nous n'avons rien à lui cacher à luit.

D'ARTELLES [ouvrant la porte]. Entre.

SCÈNE V

JEANNE, D'ARTELLES, LE DUC.

[Jeanne, assise dans l'ombre, la tête dans les mains, est placée de telle façon que Le Duc ne la voit pas.]

D'ARTELLES. Qui ta dit de venir?

LE DUC. Personne ne m'a dit, Lieutenant. Seulement j'étais réveillé et alors comme j'ai entendu que vous sonniez une troisième fois, je me suis dit que ça devrait être comme si que vous auriez besoin de moi aussi donc.

D'ARTELLES. Tu est bon petit, oui, tu as deviné … J'ai besoin de toi.
Ferme la porte, ferme à clé.

LE DUC. A clé?

D'ARTELLES. Oui. [Le Duc ferme la porte, s'en retourne, avance de trois pas. D'Artelles le regarde.]

D'ARTELLES. Le Duc, mon gosse … regarde-moi.

LE DUC. Oui, Lieutenant.

D'ARTELLES. Écoute: cette nuit, il est arrivé un grand malheur.

LE DUC. Un grand malheur? [D'Artelles fait oui de la tête.] Pas à vous qu'il est arrivé, Lieutenant, ce grand malheur?

D'ARTELLES. Si, à moi, à moi … et à une autre personne.

LE DUC. On peut y faire quelque chose, Lieutenant, au moins?

D'ARTELLES. Peut-être, oui, je vais t'expliquer: Hier soir, il y avait deux dames à dîner, chez le Commandant, tu te rappelles? [Le Duc fait oui de la tête.] Deux dames, tu sais qui?

LE DUC. Oui-da!

D'ARTELLES. Eh bien, c'est à une de ces dames que le grand malheur est arrivé aussi … juste comme elle allait quitter le bord, figure-toi, elle est tombée évanouie … et dans ce moment-là il n'y avait personne à la coupée.

LE DUC. Il n'y avait personne?

D'ARTELLES. Personne … personne, excepté moi. Comme tu penses bien, je l'ai tout de suite emportée pour la soigner, mais pendant ce temps-là le canot à vapeur a poussé du bord.

LE DUC. Le canot a poussé? Mais la dame?

D'ARTELLES. [Il regarde fixement Le Duc puis il le prend par les épaules et le tourne vers Jeanne]. La dame? La voilà, mon pauvre petit.

LE DUC. Oh! ma Doué! bon sang! Misère!

[Silence. Jeanne appuie sur ses yeux sa main ouverte.]

D'ARTELLES. Tu vois ce que c'est, mon gosse, Mme de Corlaix était bien malade tantôt … c'est moi qui la soignais, je n'ai rien dit à personne … naturellement.

LE DUC. Eh oui donc!

D'ARTELLES. Seulement voilà le grand malheur: nous sommes appareillés.

LE DUC. Bon sang! misère!

JEANNE. Je sais que vous aimez M. d'Artelles, n'est-ce pas? [Le Duc fait un simple signe de tête très grave.] Et vous aimez bien le Commandant, aussi?

LE DUC. Oui Madame, je l'aime bien … parce que le Commandant … c'est un homme juste!

JEANNE. C'est vrai. Il est juste, et il est bon aussi … très bon. Alors, il ne faut pas que le Commandant ait du chagrin. C'est cela que je voulais vous dire.

D'ARTELLES. La chose qu'il faut, c'est que personne à bord ne sache! Tu comprends? Demain, d'abord toute la journée, la chambre sera fermée à clé, n'est-ce pas? Il y a deux clés je crois?

LE DUC. Oui-da! Celle-ci et l'autre qui est chez le chef.

D'ARTELLES. J'irai la lui prendre et je te donnerai cette-ci à toi. Comme cela nous aurons chacun notre clé et personne du bord ne pourra entrer dans la chambre excepté nous deux … même s'il y avait le feu dans les soutes à poudre!

LE DUC. Il faut que ça soit comme ça, oui.

D'ARTELLES. Tu iras dire à l'office du carré que je suis malade et que je veux déjeûner et dîner ici. Le maître d'hôtel voudra m'apporter le menu lui-même, mais tu lui diras que j'ai très mal à la tête et que je ne veux pas qu'on fasse du bruit en cognant à ma porte. Tu lui montreras la clé en manière de preuve.

LE DUC. C'est ça, Lieutenant.

D'ARTELLES. Je ne sais pas quel quart j'aurai dans la journée, mais n'importe lequel, ce seront toujours quatre heures qu'il me faudra passer là-haut sans pouvoir tu tout redescendre ni donner le moindre coup d'oeil ici. Mon petit, pendant que je n'y serai pas, tu t'arrangeras, toi, pour y être.

LE DUC. Soyez tranquille, Lieutenant.

D'ARTELLES. Et tu viendras de temps en temps, par exemple … de quart d'heure en quart d'heure, faire un petit tour sur la passerelle et me raconter si tout va bien.

LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant! je ferai tout comme vous dites et j'apporterai aussi à manger à Madame … tout ce que je trouverai de meilleur … Enfin, pareil comme si ce serait vous, Lieutenant.

D'ARTELLES. Tu es un très bon petit.

LE DUC. Vous non plus, Madame, faut pas avoir crainte. Ça ira! Je vous assure que ça ira … [à d'Artelles] Lieutenant, par exemple, une fois comme ça qu'on sera à Bizerte, qu'est-ce-que nous ferons aussi donc?

D'ARTELLES. Nous filerons tous les trois ensemble la nuit par un pointu quelconque.

LE DUC. C'est ça. Je connais des Bicots qui ont des pointus, ça coûtera trente à trente-cinq sous, Lieutenant, rien que ça. Et après qu'on sera à terre?

D'ARTELLES. Le premier paquebot pour la France, tu comprends que ce sera le bon!

LE DUC. J'y pensais pas, c'est vrai. [Il se rapproche de d'Artelles, bas et confidentiel.] Si c'est des fois que vous n'auriez pas assez d'argent; Lieutenant, vous avec la dame … j'ai soixante-sept francs marqués sur mon livret de caisse d'épargne, vous savez …

D'ARTELLES. J'ai assez d'argent, ne t'inquiète pas … Mais ce n'est pas pour te refuser, tu sais, et tiens! des fois comme tu dis, s'il me manquait quelque chose, mon petit gosse, je te promets que je te demanderais tes soixante-sept francs. Donne-moi une poignée de main.

JEANNE. A moi aussi, voulez-vous?

[Jeanne lui serre la main d'une bonne et franche secousse. Le Duc reprend la main et la baise gauchement.]

D'ARTELLES. Maintenant, fous le camp, retourne à ton poste … surtout … il ne faut rien dire à personne, tu sais, à personne, jamais! pas même à ton père ni à ta mère … pas même au recteur, en cofession!

LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant, mon père et ma mère d'abord …et le recteur … y sont à Châteauneuf en Finistère.

D'ARTELLES. Enfin, pas un mot, hein? Foi de matelot!

LE DUC. Ils m'arracheraient plutôt la langue s'ils voulaient. A tantôt,
Lieutenant et Madame …

[Il sort.]

SCÈNE VI

JEANNE? D'ARTELLES.

[Un temps.]

D'ARTELLES. Tout est dit. A Dieu vat!

JEANNE. A Dieu vat! Nous voilà tous les deux prisonniers dans une même petite prison, prisonniers ensemble pour toute une grande journée de vingt-quatre heures …

D'ARTELLES. Oui.

JEANNE. Georges, combien de fois l'avons-nous désirée, combien de fois l'avons-nous souhaitée, appelée, cette journée-là! pense: quelle joie nous aurions eue tous les deux si une moqueuse fée nous avait prédit que nous allions les avoir à nous, ces vingt-quatre heures.

D'ARTELLES. C'est vrai, hélas!

JEANNE. Il ne faut pas être ingrat, tu sais! ces vingt-quatre heures nous les avons … si la fée m'avait offert …

[Bruit violent d'une porte de fer qu'on claque dans la chambre voisine.]

SCÈNE VII

JEANNE, D'ARTELLES, LA VOIX DE BRAMBOURG.

JEANNE [baissant la voix d'instinct]. Qu'est-ce que c'est?

D'ARTELLES. C'est la porte de la chambre à côté.

JEANNE. Comme les bruits s'entendent d'une chambre à l'autre!

D'ARTELLES. Je t'ai dit: la maison est en acier: acier, papier. Chut! écoute!

[Fracas de chaises.]

LA VOIX DE BRAMBOURG. Nom de Dieu de nom de Dieu!

JEANNE. Qui est-ce?

D'ARTELLES. Brambourg.

JEANNE. Brambourg? Comment? Tout à l'heure le quartier-maître a dit qu'il était de quart, Brambourg. On peut donc quitter la passerelle quand on est de quart?

D'ARTELLES. Il faut croire. Mais d'ordinaire, c'est plutôt défendu.
[Fracas de chaises. Un porte bat.] Ah! il s'en va.

[On frappe à la porte brutalement.]

JEANNE. Oh! mon Dieu! c'est lui!

[Ils se regardent. On frappe de nouveau.]

LA VOIX DE BRAMBOURG. D'Artelles, s'il vous plaît, mon vieux. Vous ne dormez pas, que diable! depuis vingt minutes, vous ne faites que sonner toute la timonerie.

D'ARTELLES [bas]. Il sait que je suis réveillé.

JEANNE. Ouvre-lui, cela vaut mieux.

[Elle se blottit sur le lit et se cache derrière les rideaux. Nouveaux coups à la porte.]

D'ARTELLES [à Brambourg, très haut]. Hein, quoi? qui est-ce?

LA VOIX DE BRAMBOURG. Moi voyons! moi, Brambourg!

[D'Artelles arrange le rideau et fait disparaître tout ce qui peut signaler la présence d'une femme.]

LA VOIX DE BRAMBOURG. Quoi! bon Dieu! je sais comment c'est fait un homme en chemise. Vous êtes un peu trop pudique … ne vous mettez pas en habit pour me recevoir … C'est pour aujourd'hui ou pour demain?

D'ARTELLES [constatant d'un regard que la chambre est en ordre]. Hé; entrez donc au lieu de crier, entrez! qui vous en empêche?

[Brambourg secoue la porte.]

LA VOIX DE BRAMBOURG. Ouvrez donc!

[D'Artelles ouvre. Brambourg paraît.]

BRAMBOURG. Tiens! vous ne vous êtes pas couché cette nuit?

D'ARTELLES. J'allais le faire. J'ai travaillé un peu. Je tombe de sommeil … et si vous n'avez pas quelque chose de très pressé à me dire …

BRAMBOURG. Si justement, mais je ne serai pas long.

D'ARTELLES. J'écoute.

BRAMBOURG. Vous avez bien reçu, il y a quinze jours ou trois semaines, une lettre de je ne sais qui, lequel je ne sais qui, désigné pour le diable vauvert, et fiancé de neuf ou marié de frais demandait un permutant?

D'ARTELLES. Oui, une lettre du petit Garnault.

BRAMBOURG. Parfaitement, c'est ça. A-t-il trouvé son permutant, le petit
Garnault?

D'ARTELLES. Pas que je sache.

BRAMBOURG. Vous le connaissez?

D'ARTELLES. Suffisamment.

BRAMBOURG. Voulez-vous lui télégraphier que je permute s'il accepte d'avoir son sac à bord de l'Alma.?

D'ARTELLES. C'est tout ça?

BRAMBOURG. Oui, c'est tout ça … Ça ne vous paraît pas suffisant?… Moi je trouve que si … Non, vous savez d'Artelles, voilà tantôt douze ans que je roule ma bosse de Brest à Toulon pour le cap Horn avec tangage à la clé, bord à bord avec tout ce que la marine française compte de gens particulièrement mal élevés, mais avec un Corlaix, jamais encore, celui-là est le premier.

D'ARTELLES. Brambourg!

BRAMBOURG. Ah! oui, le premier.

D'ARTELLES. Qu'est-ce qu'il vous à fait?

BRAMBOURG. Toutes les saletés possibles depuis que je le connais … Hier au soir, après ce dîner idiot, il est vrai que je lui ai donné une petite leçon, mais tout à l'heure sur la passerelle il a voulu revenir là-dessus. Dame! je me suis rebiffé … ça a été assez chaud. Et finalement, savez-vous ce qu'il a trouvé de mieux? C'est de m'envoyer faire une ronde pour la seconde fois d'aujourd'hui.

D'ARTELLES. Mais c'est son droit.

BRAMBOURG. Est-ce que c'est son droit de me parler sur ce ton cassant comme on ne parle pas à des domestiques? Il est officier? Eh bien, moi aussi!

D'ARTELLES [bâille]. Pardonnez-moi …

BRAMBOURG. C'est vrai, vous avez sommeil … Allons, bonsoir … N'oubliez pas mon télégramme. [Par le hublot resté ouvert une lueur entre dans la chambre.] Qu'est-ce que c'est que ça? [Il va au hublot ouvert, vivement il a marché vers bâbord.] A quatre ou cinq quarts sur l'avant du travers, vous voyez bien! C'est illuminé, on dirait l'avenue de l'Opéra.

D'ARTELLES. Un paquebot, alors?… [Il regarde.] Heu! ça n'en a pas l'air!

BRAMBOURG. Ce ne peut pas être un bâtiment de guerre tout de même, tous les feux sont clairs!… une nuit de mobilisation!

D'ARTELLES. C'est vrai! les feux seraient masqués! Et pourtant, tenez, les feux de reconnaissance.

[Les feux du bâtiment qui approche en ce moment sont visibles à travers le hublot pour toute la salle. Aux derniers mots de la réplique précédente, quatre feux rouges en ligne verticale se sont allumés et clignotent régulièrement.]

BRAMBOURG. Oui, rouge partout!… Nous avons fait la première question, c'est la première réponse. Nous allons faire la seconde question, vous allez voir la seconde réponse! Bleu partout! [Les quatre feux rouges s'éteignent, sont remplacés au bout d'une dizaine de secondes par quatre feux bleus.] Là! qu'est-ce que je disais!

D'ARTELLES. Parfaitement! C'est vous qui avez fait le calcul?

BRAMBOURG. Oui, Rouge partout, bleu partout.

D'ARTELLES. Alors, bateau français.

BRAMBOURG. Heu …

D'ARTELLES. Puisqu'il a répondu aux signaux. Un navire ennemi, il faudrait qu'il devine.

BRAMBOURG. Deviner, non. Calculer. Oui.

D'ARTELLES. Elles sont secrètes, les tables de calcul.

BRAMBOURG. Mon pauvre vieux, il n'y a rien de secret. Tenez, l'année dernière, j'étais embarqué dans l'escadre internationale de l'Adriatique. Nos camarades Anglais, Italiens, Autrichiens, Allemands, les voyaient journellement, les signaux de reconnaissance. De là à les interprêter, à trouver le truc, il n'y a qu'un pas. [Regardant par le hublot.] En tout cas, nous sommes en guerre et voilà un croiseur qui avance sur nous aussi vite qu'il le peut. Mais regardez donc s'il avance! c'est naturel, ça? Bon Dieu! je remonte.

D'ARTELLES. [qui jette des regards inquiets vers le rideau.] C'est ça.

BRAMBOURG. Vous venez?

D'ARTELLES. Non

BRAMBOURG. Vous préférez attendre ici le branle-bas du combat?

D'ARTELLES [avec violence]. Mais taisez-vous donc!

BRAMBOURG. Ah ça! sommes-nous des femmes, pour avoir peur des mots?

D'ARTELLES. Vous êtes fou.

BRAMBOURG. Je ne crois pas, mon vieux, et je vous dit: Bonne chance!

[Ils sort. D'Artelles court aussitôt au rideau et en tire Jeanne défaillante.]

SCÈNE VIII

JEANNE, D'ARTELLES.

D'ARTELLES. Jeanne, ce n'est pas vrai. C'est un croiseur français. Il a répondu: feux rouges, feux bleus. Alors … Toute la division traîne entre Bizerte et Toulon … ça aurait été un miracle que nous ne fassions aucune rencontre … Jeanne, mon petit … mon petit à moi …

[Jean s'accroche à d'Artelles.] [On entend sonner le branle-bas de combat.]

RIDEAU.

* * * * *

TROISIÈME ACTE

[La scène représente le pont et la passerelle de l'Alma.]

SCÈNE PREMIÈRE

CORLAIX, VERTILLAC, puis LES MATELOTS.

LA VOIX D'UN HOMME [venant de l'avant]. Alerte! Deuxième secteur!

VERTILLAC [sur l'avant de la passerelle]. Qu'est-ce qu'il y a?

UNE VOIX DE TIMONIER. Un feu par bâbord, à trois quarts devant.

VERTILLAC. Ah! bon, je vois. [Silence, puis Vertillac venant de l'avant de la passerelle traverse de bâbord à tribord cherchant le commandant]. Commandant! la veille signale un feu de bâtiment.

CORLAIX [distrait]. A trois quarts par bâbord, oui.

VERTILLAC. Oui, mais je ne sais pas si j'ai la berlue … mais ce bâtiment-là m'a l'air d'être un bâtiment de guerre.

CORLAIX [qui revient brusquement à la situation]. Un bâtiment de guerre? Voyons, Vertillac, il aurait ses feux masqués, votre bâtiment de guerre, vous ne les verriez pas.

VERTILLAC [tendant ses jumelles]. Je sais bien! Mais tout de même, prenez donc mes jumelles, voulez-vous, Commandant?

CORLAIX [prend les jumelles, donne un coup d'oeil et les rend à Vertillac]. Tiens, tiens, j'ai la berlue aussi moi. Timonerie! apportez-moi la longue-vue. [Jeu de scène.] Pas celle-là, voyons, la télémétrique!

DAGORNE [qui se précipite]. Bougre d'empoté! Il sait pas seulement rien, excusez Commandant, voilà!

CORLAIX. Silence sur la passerelle, Dagorne. [Il prend la longue-vue et regarde assez longuement.]

VERTILLAC. Eh bien, Commandant?

CORLAIX Eh bien!… [Un silence.] Vertillac!… Rappelez la bordée de quart aux postes de combat!

VERTILLAC. Les babordais aux postes de combat. [Mouvements, jeux de scène, clairons, revenant vers Corlaix.] Commandant, l'enseigne de quart qui fait une ronde?… si nous l'avions pour les pièces!

CORLAIX. Vous avez raison!… [Il se tourne vers le kiosque.] Allez donc cherchez Monsieur Brambourg et priez-le de revenir sur la passerelle.

VERTILLAC [face à l'arrière]. Les pointeurs … à bâbord trente-cinq degrés!… hausses supérieures … tir sur limite … [Il se retourne vers Corlaix.] Nous sommes parés, Commandant!

CORLAIX. Bien! Allumez les feux de reconnaissance!… Vertillac, votre colonne est prête?

VERTILLAC. Bien sûr, Commandant, j'ai même fait vérifier les quatre signaux par Brambourg, tout à l'heure … [Il se tourne vers le kiosque.] Korcuf … première question!… allumez!…

KORCUF. C'est ça, Capitaine. [Il lève le nez.] La colonne est claire.

CORLAIX. [à Vertillac, il a regardé la colonne.] Rouge, blanc, bleu, vert … Première question. La première réponse? qu'est-ce que c'est, Vertillac?

VERTILLAC. Première réponse … rouge partout, Commandant.

[On voit très bien de la salle les feux du bâtiment signalé. Au fur et à mesure que ce bâtiment est censé se rapprocher de l'Alma, les feux sont devenus plus brillants et se sont écartés les uns des autres comme il est vraisemblable. Au moment que Vertillac prononce la réplique rouge partout quatre feux rouges s'allument.

VERTILLAC. Exact.

CORLAIX. Exact! Entre nous … je ne m'y attendais pas …

VERTILLAC. Moi non plus.

CORLAIX. Donc ça serait français, ça? ah bah.

VERTILLAC. Qui diable ça peut-il être?

CORLAIX. Attendez avant de supposer. Il y a une autre question. Deuxième question!

VERTILLAC. Korcuf! Allumez!

KORCUF. C'est ça!

[Sur le navire en vue les quatre feux rouges s'éteignent à la fois. Il ne reste plus de visibles pendant un temps que les feux ordinaires de la navigation.]

CORLAIX [à Vertillac]. Il doit nous répondre quoi?

VERTILLAC. Bleu partout.

CORLAIX. Voyons.

[A l'horizon quatre feux bleus s'allument en place de quatre feux rouges qui viennent de s'éteindre.]

VERTILLAC. Cette fois …

CORLAIX. Oui.

VERTILLAC. Pas l'ombre d'un doute. Tout ce qu'il y a de plus français.

[Corlaix a repris les jumelles de Vertillac et regarde obstinément].

CORLAIX. Tout de même il y a tension diplomatique … à la rigueur il n'aurait pas interprété la Tour Eiffel … c'est encore dans les choses possibles …

VERTILLAC. Mais faut être imbécile pour naviguer comme ça, illuminer des pieds à la tête, et pour rallier un camarade par l'avant et à grande vitesse … Un torpilleur allemand qui voudrait nous attaquer ne ferait pas autre chose.

CORLAIX [les jumelles toujours]. Écartons-nous; ça lui donnera toujours une leçon de manoeuvre! [Il se redresse.] L'homme de barre! à droite! dix! quinze!… vingt!… toute!… oh!… là. télémétriste, la distance.

LE TÉLÉMÉTRISTE. Quatre mille deux cents.

VERTILLAC. Voulez-vous qu'on allume les feux, Commandant?

CORLAIX. Jamais de la vie!

VERTILLAC. Puisqu'il est français!

CORLAIX. Oui, mais vous avez dit vous-même qu'il manoeuvre exactement comme s'il était autre chose. [Il a repris les jumelles.] Pouvez-vous compter ses cheminées?

VERTILLAC [lunette télémétrique] Une, deux, trois … voyons, voyons, je vois double … j'en compte quatre.

CORLAIX. Eh bien! tous nos croiseurs ont quatre cheminées!

VERTILLAC. Pas comme ça, Commandant!… Un seul groupe, de quatre cheminées également distantes!… Dans ce genre-là, je ne vois pas que nous ayons grand'chose …

CORLAIX [à la porte du kiosque]. Dressez la barre! Zéro! à gauche cinq!… cinq!… dix … dix … vingt … vingt … à gauche toute! Dressez! Dressez! Rencontrez! Rencontrez! Télémétriste!… la distance!

LE TÉLÉMÉTRISTE. Trois mille cinquante.

CORLAIX. Suivez attentivement … De cent mètres en cent mètres.

[Brambourg arrive sur la passerelle.]

BRAMBOURG. A vos ordres, Commandant. Rien de particulier à la ronde.

CORLAIX. Brambourg, aux signaux. Signalez par la colonne. "Écartez-vous de ma route" …

BRAMBOURG. Écartez-vous de ma route!… Bien, Commandant … Timonier …
La tactique de nuit!

CORLAIX. Signal 2605 si j'ai bonne mémoire, vérifiez tout de même.

[Le timonier s'approche avec le volume.]

BRAMBOURG [au timonier]. Cherchez à 2605.

CORLAIX. Oui, signal 2605. Chapitre 48. Bâtiments isolés. Plus vite que cela, mon ami!…

BRAMBOURG [qui feuillette]. Voilà, Commandant: 2605: Écartez-vous de ma route.

CORLAIX [à Vertillac]. Votre montre, Vertillac! Comptez-moi soixante secondes! S'il n'a pas indiqué sa manoeuvre à la soixantième … [Il commande.] Chargez les pièces.

[Bruit de culasse.]

CORLAIX. La distance?

LE TÉLÉMÉTRISTE. Deux mille quatre cents.

CORLAIX. Vertillac! ne le lâchez pas avec vos jumelles! s'il vient sur sa gauche, je n'attendrai pas la soixantième seconde!

VERTILLAC. Les pointeurs, suivez le but! [Cet ordre et les ordres à l'artillerie sont arrivés sans élever la voix dans le kiosque de navigation où les matelots manient des transmetteurs d'ordres.] Brambourg! Prenez l'artillerie! Faites le nécessaire!

BRAMBOURG. Le but est le croiseur à quatre cheminées qui vient de l'avant. Sur la première cheminée à la flottaison!

[Sourde détonation au loin, jet de vapeur très blanche, parmi les feux du bâtiment qui vient.]

CORLAIX. Hausse supérieure!… Commencez le feu!…

BRAMBOURG [du kiosque se retournant]. Hein?

VERTILLAC [commandant par-dessus Brambourg]. Allumez donc les lampes rouges, toutes les sections! [A Brambourg] Quoi! vous n'avez pas vu qu'ils viennent de lancer une torpille?

[Violente détonation des pièces.]

CORLAIX. Clairons, fermeture des portes étanches. Prenez votre temps les pointeurs, ne vous pressez pas. Vous voyez la torpille quelqu'un?

BRAMBOURG. Je ne vois rien.

VERTILLAC. La mer est grande, il y a de la place à côté de nous.
Qu'est-ce qu'ils fichent donc là-bas ils ont éteint leurs feux?

CORLAIX. Tant mieux pour lui.

KORCUF [toujours à la barre]. Ils ont pas fait exprès, Capitaine. Ils ont reçu!

DAGORNE [à Corlaix] L'ennemi est coulé bas, Commandant.

CORLAIX. Je crois que moi aussi.

VERTILLAC [accourt]. Vous êtes blessé, Commandant?

CORLAIX. Oui, l'épaule gauche, sauf erreur, ne doit plus tenir à grand'chose.

VERTILLAC. Le docteur, Nom de Dieu, appelez le docteur Rabeuf.

[Les canons ont cessé le feu, dans le silence détonation basse.]

VERTILLAC [se redressant]. Tonnerre de nom d'un chien!… La torpille!…

[Corlaix assis sur son pliant et presque affaissé se redresse brusquement la main droite à la rambarde.]

CORLAIX. Les tribordais sur le pont … En haut tout le monde … Appelez l'officier en second!

VERTILLAC. Commandant, mais vous êtes blessé!… gravement blessé!

CORLAIX. Vous pouvez y aller du superlatif, mortellement blessé! du moins ça me semble … Et puis après?

VERTILLAC. A vos ordres!

CORLAIX. Armez la baleinière de sauvetage, d'abord … la bordée de quart à débarquer les embarcations.

VERTILLAC. Bien, Commandant!

[Il fait demi-tour et chancelle près de descendre l'échelle.]

CORLAIX. Vous êtes blessé aussi, vous!

VERTILLAC. Peut-être bien … Le même obus …

[Il s'affaisse soudain.]

CORLAIX. Brambourg! Remplacez! débarquer les embarcations!…

[Brambourg salue, descend l'échelle. Il croise Rabeuf qui monte à demi-vêtu.]

RABEUF. Eh bien?

CORLAIX. Ah! te voilà … vite!… Regarde celui-là!

RABEUF [se penche sur Vertillac, il se relève]. Celui-là? c'est fini … il est mort. [Corlaix se découvre et jette sa casquette.] Mais toi? je croyais que c'était toi!

CORLAIX. Moi aussi … Eh! bien, l'officier en second, l'a-t-on prévenu? [Rabeuf, malgré la résistance de Corlaix ouvre la redingote et examine l'épaule.] Mais laisse-moi donc tranquille, nom d'un chien!… puisque je te dis que j'ai mon compte. Les choses sérieuse d'abord!… Est-ce que le bâtiment ne commence pas à donner de la bande?

[Tous deux regardent vers l'avant avec attention. Le Duc qui a combattu à la pièce d'artillerie de bâbord et qui s'occupe maintenant d'amarrer sa pièce s'arrête tout d'un coup, regarde aussi, fait un geste comme pour se précipiter vers l'échelle puis se ravisant appelle:]

LE DUC. Diquelou!

[Il prend à part et lui parle tout bas avec animation.]

DIQUELOU. Bon sang de bon Dieu! en voilà une histoire! Et alors?

LE DUC. Gueule donc pas comme ça, bougre d'abruti!

DIQUELOU [baissant la voix]. Alors … elle est là, en bas, dans la chambre de l'autre?

LE DUC. Puisque je te dis. Viens la chercher avec moi, je ne pourrai jamais tout seul.

DIQUELOU [coup d'oeil à l'extérieur]. On va couler, tu sais! si nous descendons, nous n'aurons pas le temps de remonter.

LE DUC. Je m'en fous!

DIQUELOU. Si tu t'en fous, moi aussi.

[Ils se précipitent en bas tous les deux et disparaissent dans l'échelle.]

SCÈNE II

Les Mêmes, sauf VERTILLAC, mort, puis BRAMBOURG et successivement FERGASSOU, BIRODART qui arrivent l'un après l'autre sortant des fonds les vêtements en désordre.

FERGASSOU. A vos ordres, Commandant. Tiens! l'autre tiodi qui me racontait que vous étiez mort.

CORLAIX. Pas encore, pour l'instant!… J'ai autre chose à faire! Nous avons reçu une torpille par bâbord, dans le compartiment D, du moins, je le suppose.

FERGASSOU. Et le torpilleur, vous l'avez coulé?

CORLAIX. Oui

FERGASSOU. Alors, tout va bien!… Vous dites? Dans le compartiment D?

CORLAIX. Oui, allez-y et faites le nécessaire.

FERGASSOU. Bien, Commandant.

CORLAIX. A tout hasard, vérifiez qu'il n'y ait personne en bas. J'ai fait siffler tout le monde sur le pont.

FERGASSOU. Bien, Commandant.

CORLAIX. Il me semble que la bande augmente.

FERGASSOU. Peut-être bien.

CORLAIX. Téléphonez-moi du poste central, hein?

FERGASSOU. Entendu, Commandant!… C'est tout?

CORLAIX. C'est tout!

FERGASSOU. J'y cours!

[Il se précipite dans l'échelle.]

BIRODART [arrivant à son tour]. Commandant! à vos ordres!… Mais?… qu'est-ce que c'est que cette bande-là?… si ça continue, nous allons faire le tour!

CORLAIX. Descendez, Birodart. Faites évacuer les machines et chaufferies. Bas les feux! Partout, naturellement.

BIRODART. Naturellement!

CORLAIX. Quand vous remonterez …

BIRODART. Je serai peut-être longtemps en bas!

CORLAIX. Alors …

[Il l'embrasse. Birodart disparaît.]

RABEUF. Commandant, si je peux servir à quelque chose?

CORLAIX. Attends! [Dans le kiosque, sonnerie du téléphone, il décroche le récepteur.] Allô!… c'est vous, Fergassou?… Oui, je vous entends bien!… qu'est-ce que vous dites?… Double fond percé!… La cloison G.H.? Mais alors!… qu'est-ce que vous dites?… Dans le poste central quatre pieds d'eau … Mais sacrebleu … remontez vite … L'échelle avant … le passage est obstrué?… Obstrué!… [Il jette le récepteur.] Merde!… L'équipage aux postes d'évacuation.

RABEUF [derrière Corlaix]. Alors?… tes ordres?…

CORLAIX [se retourne]. Mes ordres! Voici: l'officier de quart est mort, remplace-le: et fais évacuer le bâtiment!

RABEUF? Par où?

CORLAIX. Par-dessus bord, donc! C'est plein de barques de pêcheurs dans ces parages, les hommes ont encore une chance …

RABEUF. Et toi?…

CORLAIX. Moi? je suis déjà crevé, je vais couler bas avec mon navire: ce n'est pas le moment de parler de moi!… File …

[Il lui montre l'échelle d'un geste impératif. Rabeuf salue militairement et descend.]