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La veille d'armes: Pièce en cinq actes cover

La veille d'armes: Pièce en cinq actes

Chapter 35: SCÈNE II
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About This Book

The play unfolds aboard a naval cruiser on the eve of mobilization, alternating between communal salons and private cabins across five acts as officers, sailors and invited family confront uncertainty about imminent operations. Festive toasts, jokes and games gradually give way to tension while the ship awaits secret orders; intimate conversations, romances and family moments reveal personal loyalties, duty and the sacrifices demanded by command. Through staged interactions and shifting scenes the drama explores leadership, camaraderie, moral responsibility and the emotional cost of service, capturing both the ritualized life aboard ship and the mounting strain before decisive action.

SCÈNE III

LES MATELOTS, puis LE DUC, DIQUELOU, D'ARTELLES, JEANNE.

CORLAIX [regardant autour de lui]. Je crois que j'ai fait tout ce qu'il y avait à faire … Oui … [Il lâche la rambarde, s'affaisse et demeure immobile.]

[A la fin de la scène précédente, l'Alma a commencé de s'incliner peu à peu sur bâbord. On voit le côté tribord de la passerelle s'élever petit à petit tandis que le côté bâbord s'enfonce. Tout d'un coup le compas étalon de la passerelle supérieure s'écroule et tombe sur Corlaix qui s'abat, la face contre terre.]

KORCUF [abandonnant la barre]. Nom de Dieu! Le Commandant qui a son compte!

[Les matelots du Spardeck se sont précipités sur la passerelle.]

DAGORNE [se penchant sur Corlaix évanoui]. Il n'est pas mort, mais il n'en vaut guère mieux. [Il s'interrompt brusquement la bouche ouverte; au haut de l'échelle inférieure, vient d'apparaître Le Duc portant dans ses bras, Jeanne évanouie. D'Artelles ensanglanté les suit.]

DAGORNE [ahuri]. Ah! bien, celle-là!

DIQUELOU. As pas peur, vieux frère, n'y a point de risque, le Commandant ne voit plus clair.

D'ARTELLES. [Il est demeuré sur la dernière marche de l'échelle, à bout de forces, cramponné des deux mains à la rambarde]. Plus clair?… alors … Le Duc! Diquelou!

LE DUC. Me voilà, Lieutenant. Nous voilà!

D'ARTELLES. Foutez le camp à la mer tout de suite avant que le bateau chavire, le tourbillon vous entraînerait, allez!

[Il tombe sur les genoux. Le Duc et Diquelou sont près d'enjamber la rambarde en tenant Jeanne chacun par le bras, d'Artelles lâche la rambarde et tombe à plat pont.]

LE DUC [terrifié]. Qu'est-ce qu'il a? qu'est-ce qu'il y a?

DIQUELOU. Tu ne l'as donc pas vu, quand les tôles du bordé sont rentrées dans la chambre, il s'est laissé éventrer pour qu'elle ait le temps de sortir …

LE DUC [sanglotant]. Oh! oh!

D'ARTELLES [il se soulève d'un dernier effort sur une main et sur les genoux]. Mais foutez donc le camp, je vous dis!… [Ils obéissent. Il retombe.] Adieu, mon amour! [Il meurt.]

[La bande sur bâbord augmente toujours. Fourdylis s'est assis aux pieds de Dagorne. Rideau baissé lentement.]

RIDEAU.

* * * * *

QUATRIÈME ACTE

[A terre, à Toulon. L'appartement du Commandant de Corlaix. Un salon.
Meubles élégants et de bon goût sans exagération de luxe. Au lever du
rideau, Jeanne est assise les yeux fixes, le regard perdu: elle songe …
Alice entre aussitôt …

SCÈNE PREMIÈRE

JEANNE, ALICE.

ALICE [observe un instant sa soeur, puis l'appelle]. Jeanne? [Jeanne n'a pas entendu. Alice vient tout près d'elle.] Jeanne?

JEANNE [comme réveillée en sursaut, se rassure]. C'est toi?

ALICE. Écoute, petite soeur … je comprends que tu n'aies pas le coeur gai … Je sais bien qu'il n'y a que juste cinq semaines depuis le … Mais je te supplie de réfléchir un peu. Tu as eu ce bonheur inouï, extravagant, d'être sauvée … recueillie … ramenée à terre … Tu as eu cette chance incroyable … impossible … de pouvoir rentrer ici, chez toi … en secret … Personne n'a rien su, personne n'a rien soupçonné … Et Fred … rapporté en civière trois heures après toi … Fred qui a déliré des jours et des jours … Fred ignore comme tout le monde … comme tout le monde excepté nous trois … toi … le petit matelot Le Duc … moi … Muets aujourd'hui, Fred ne donne plus d'inquiétude, bientôt, il sera convalescent, dans quelques jours sans doute, il se lèvera. Comment feras-tu pour lui cacher ton désespoir? Toi qui remplissais tout la maison …

JEANNE. Alice, ma grande soeur, écoute-moi à ton tour. As-tu oublié? Il y a cinq semaines, j'étais heureuse, j'étais aimée, j'avais un amant! Je n'ai pas peur du mot, va!… Je l'adorais! J'étais près de lui … Tout à coup, un choc sourd, terrible, le mur s'enfonce, la mer entre … c'est tout … Je ne me rappelle plus rien, jusqu'au moment où je me suis trouvée dans une barque … Un homme était penché sur moi, mais ce n'était pas lui … c'était Le Duc. Je ne pouvais pas parler … Je le regardais … je voulais savoir. Alors de la main, il finit par me désigner quelque chose, j'ai vu la mer … rien que la mer … des épaves. Il est mort.

ALICE [prenant sa soeur dans ses bras]. Ma chérie! Ma pauvre chérie! Ma pauvre petite … je comprends … Et cependant, Jeanne, Jeanne … tu es la femme de Fred … il a besoin de toi … il a besoin de s'appuyer sur toi … le voilà blessé, à peine convalescent. Il n'a plus de navire, il ne peut plus combattre … il va passer en Conseil de Guerre … puisque c'est la loi … puisqu'il était commandant … son honneur est en jeu, sa carrière, sa liberté, je ne sais pas moi … sa vie peut-être, Jeanne pense à cela … Jeanne!… Oublie, oublie.

SCÈNE II

Les Mêmes, CORLAIX, LE DUC.

[Pendant les dernières phrases, la porte s'est entr'ouverte sans bruit et on aperçoit Corlaix].

CORLAIX. Bonjour, les petites filles!

[Elles se dressent stupéfaites.]

ALICE. Fred!… Debout!…

CORLAIX. C'est une surprise, hein?

[Corlaix, veston d'intérieur, civil, entre péniblement s'appuyant de la main gauche sur une canne-béquille. Son bras droit est en écharpe. A sa droite. Le Duc, tenue de matelot, le soutient sous une aisselle. Alice va e soutenir de l'autre côté.]

ALICE. Vous marchez tout seul?

CORLAIX. Tout à fait tout seul; une béquille, un infirmier, une infirmière, je n'ai plus besoin d'autre chose.

ALICE. Mais le médecin n'a pas autorisé …

CORLAIX. Oh! c'est un personnage bien plus important qui m'a fait sortir de mon lit: le commissaire du Gouvernement.

[Alice et Le Duc l'installent dans un fauteuil.]

ALICE. Encore? Vous avez déjà subi un interrogatoire mardi.

CORLAIX. Il paraît que celui-là ne suffit pas, qu'il en faut un autre plus beau, de qualité au-dessus et on va tout recommencer à partir du commencement. A cet effet, le commandant Morbraz, commissaire du Gouvernement près le Conseil de guerre va venir d'un moment à l'autre m'interroger une seconde fois.

ALICE. Ce vieux fou! Était-ce une raison pour vous lever?

CORLAIX. Mademoiselle Alice, le commandant Morbraz a été mon capitaine de compagne sur l'Austerlitz dans le temps que j'étais enseigne. Il est vieux, c'est vrai, très vieux même, original aussi, mais pas fou du tout, croyez-le bien. Pour rester dans mon lit à sa dernière visite, j'avais une excuse: j'étais presque mourant.

ALICE. Vous exagérez.

CORLAIX. J'ai dit presque, mais aujourd'hui, je serais inexcusable. Je me porte comme un charme. [Le Duc sort après avoir posé un dossier qu'il apportait, sur un petit meuble à portée de Corlaix. Celui-ci cherche Jeanne des yeux, et de la main il écarte doucement Alice qui, volontairement, la masque à sa vue.] Jeanne, ma petite Jeanne, pourquoi restez-vous si loin. [Jeanne fait un effort sur elle-même et se résigne à approcher. Corlaix la regarde avec étonnement.]

ALICE. Votre femme vous boude et elle a bien raison. Vous n'auriez pas dû vous lever.

JEANNE. En effet, c'est une imprudence.

ALICE. Une grande imprudence.

JEANNE. Je ne m'attendais pas …

CORLAIX [à Jeanne]. C'est bizarre … on dirait que vous avez grandi.

ALICE. En voilà une idée!

CORLAIX. Ou alors … vous avez été souffrante et on me l'a caché.

ALICE. Allons bon!

CORLAIX. Je m'en doutais un peu. De là-bas, je n'entendais plus votre gaieté qui, avant, traversait les cloisons, c'est pour cela aussi que je me suis levé. Franchement, ne me cachez rien … qu'avez-vous eu?

JEANNE. Mais … je vous assure.

CORLAIX. Alice?

ALICE. Elle n'a pas changé.

CORLAIX. Si!

ALICE. En tout cas, ce serait à son éloge. Il n'y a pas cinq minutes, vous disiez vous-même que vous avez été en danger.

CORLAIX. Quoi, ma petite Jeanne, ce serait l'inquiétude qui vous aurait transformée de la sorte? Vous vous intéressez à ce point au vieux bonhomme?

JEANNE. Mon ami …

ALICE. Croyez-vous donc que votre femme ne vous aime pas?

CORLAIX. Mais alors, si c'est cela … puisque me voilà rétabli maintenant, prêt à prendre le commandement d'un autre bateau, car j'espère bien qu'ils ne vont pas me faire languir … Eh bien! ma chère petite Jeanne, quittez cet air renfrogné qui ne vous va pas du tout …

SCÈNE III

Les Mêmes, MORBRAZ.

[Le Duc entre précédant Morbraz, puis se retire.]

MORBRAZ [Il est très vieux, marche d'un pas raide et saccadé, grosse rosette]. Commandant, c'est encore moi. Qu'est-ce que tu en dis, deux fois la gueule à Morbraz au lieu d'une … Ça passe toute mesure, hein?… [Il lui serre la main, puis aperçoit Jeanne et Alice.] Oh! cré nom!… je deviens aveugle!… Madame! mes plus respectueux hommages! Mademoiselle …

ALICE. Excusez-moi, Commandant.

[Révérence. Alice sort, laissant Morbraz interloqué.]

SCÈNE IV

JEANNE, CORLAIX, MORBRAZ.

JEANNE [qui s'est levée]. Commandant, je vous laisse avec mon mari, vous devez avoir des choses sérieuses à vous dire.

MORBRAZ. Mais restez, donc Madame, je vous en prie. C'est tout ce qu'il y a de plus sérieux, mais on n'as pas prononcé le huis clos.

JEANNE. N'importe, Commandant, je vous gênerais beaucoup.

MORBRAZ. C'est-à-dire que c'est tout le contraire! Supposez que votre mari ait quelque chose à écrire, une note, enfin, n'importe quelle blague, eh bien! c'est pas avec sa patte cassée …

CORLAIX [qui ne cesse pas d'examiner sa femme du coin de l'oeil, soulève son bras droit]. C'est l'autre!… mais je ne veux pas vous ennuyer, ma petite Jeanne: le métier de greffier n'est pas grand'chose de reluisant … Vous restez tout de même? C'est gentil, merci beaucoup de fois, vous êtes trop charmante … et sur ce, Monsieur le Commissaire du Gouvernement, je vous écoute.

[Jeanne et Morbraz sont assis. Corlaix, allongé dans son fauteuil, Jeanne attentive d'abord par politesse se laisse aller peu à peu à sa distraction. Elle est bientôt tout à fait ailleurs, revient vaguement à elle chaque fois que Morbraz lui adresse la parole et tombe du ciel, en entendant à l'improviste les mots: condamné, sauter, que prononce Morbraz.]

MORBRAZ. Voilà un inculpé comme je les aime. Hé là! Corlaix, paré que tu es?

CORLAIX. Paré, Commandant!

MORBRAZ. Alors, en avant! et en route!… Non! tiens bon partout! C'est tout le contraire; Stop! Faut être prudent! Tu es blessé! [Il s'adresse à la femme de Corlaix, il ne baisse aucunement la voix.] Je lui apporte une sale nouvelle, vous savez! ça va lui fiche un coup … Vous devriez d'abord le préparer un peu … s'il a encore la fièvre …

CORLAIX. Commandant, je vous affirme que je n'ai même plus le délire. Je suis tout ce qu'il y a de mieux préparé à savoir tout ce qu'il y a de pis comme nouvelle, et d'ailleurs, du moment que vous me l'apportez, elle est tout de même la très bien venue.

MORBRAZ. Bon ça! quand je vous le disais: voilà un inculpé comme je les aime! Alors posons le problème, n'est-ce pas?… parce que si on ne le posait pas …

CORLAIX. Je crois bien! Commandant, posez le problème.

MORBRAZ. Ça va bien. Commençons par le commencement. Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, le vaisseau de la République l'Alma croiseur-éclaireur de cinq mille tonnes, vingt mille chevaux, commandé par toi La Croix de Corlaix et faisant route de Toulon à Bizerte, rencontre deux heures après l'appareillage, un rafiot inconnu. Ce rafiot attaque l'Alma. C'est donc probablement un rafiot ennemi.

CORLAIX. Très probablement.

MORBRAZ. D'ailleurs, ami ou ennemi, je m'en f … je m'en fiche!… Il attaque! C'est tout ce qu'il me faut. Il attaque comment? Il ne va pas chercher midi à quatorze heures; il met le cap sur l'Alma et il arrive droit dessus, filant bon train. Toi aussi tu filais bon train. Combien de noeuds?

CORLAIX. Moi, vingt noeuds. Lui, vingt ou vingt-cinq à mon estime …

MORBRAZ. Total quarante-cinq … quarante-cinq noeuds, c'est inouï. De mon temps … Enfin, j'ai posé le problème. Maintenant, je conclus! Mon petit, deux navires qui arrivent droit l'un sur l'autre, à quarante-cinq noeuds de vitesse, c'est que l'un veut la peau de l'autre. Pas d'hésitation possible! Tu ne voulais pas la peau de l'autre, donc l'autre voulait ta peau à toi. A preuve qu'il t'a attaqué, tu ne peux pas dire le contraire. Bon, ça va bien! Je continue! L'autre t'attaque, toi, qu'est-ce que tu fais?

CORLAIX. Je me défends et je le coule bas.

MORBRAZ. Le chiendent, c'est que, lui aussi, t'a coulé bas … en te flanquant sa torpille en pleine figure! Tu t'étais donc laissé approcher à portée de torpille, toi?

CORLAIX. Hélas!… puisqu'il m'a flanqué, comme vous dites …

MORBRAZ. Et je répète: En pleine figure, v'lan! Sais-tu ce que ça prouve?… Ça prouve que tu es la dernière des moules, mon pauvre vieux? Et sais-tu ce que ça vaut? Ça vaut d'être cassé de ton grade, fichu à pied, flanqué hors la marine et peut-être foutu à l'ombre pour dix ans, le temps de réfléchir, quoi! Pas d'erreur, c'est comme ça que ça se joue!

CORLAIX. Ainsi, Commandant, votre sale nouvelle!… c'est ça?

MORBRAZ. Ça? jamais de la vie! Elle est bien plus sale que ça! espère, tu vas voir. Mais procédons par ordre: tu es foutu, à moins …

CORLAIX. A moins que?

MORBRAZ. A moins que tu n'aies eu tes raisons. Et qu'elles soient bonnes.

CORLAIX. J'en ai une.

MORBRAZ. Sors-la voir.

CORLAIX. C'est simple: sitôt à portée de signaux, j'ai questionné le bâtiment inconnu sur sa nationalité, je l'ai questionné deux fois, par les deux questions réglementaires des signaux de reconnaissance et deux fois il m'a répondu qu'il était français, très correctement. Alors comme juste, je ne l'ai plus supposé ennemi, je l'ai cru ami. Voilà ma raison.

MORBRAZ. Elle est bonne … Tout de même, voyons voir, et répète un peu … Il t'a répondu deux fois très correctement, le bateau des Boches?

CORLAIX. Deux fois.

MORBRAZ. Et c'était combiné comme il fallait tout ça?

CORLAIX. Oui, Commandant!

MORBRAZ. Tu l'as vu?

CORLAIX. Naturellement!

MORBRAZ. Ce qui s'appelle vu?

CORLAIX. De cet oeil-ci et de cet oeil-là!

MORBRAZ. Suffit! Je te connais, tu n'es pas aveugle et tu n'as jamais été menteur. Donc, je te crois! Seulement le Conseil de guerre, lui, ne te croira pas.

CORLAIX. Pourquoi?

MORBRAZ. Parce que tu racontes des choses pas croyables! Réfléchis donc une fois dans ta vie, tourte? Comment?… Voilà un bateau ennemi qui ne sait pas seulement ce que c'est que les signaux de reconnaissance, qui n'en a jamais entendu parler! c'est secret les signaux de reconnaissance! Il n'y a que les officiers à savoir ce secrèt-là … et même … pas tous les officiers?… Quelques-uns seulement … ceux qui en sont chargés … Sur ton Alma, combien en avais-tu d'officiers au courant de la chose?

CORLAIX [ouvre le dossier que Le Duc a placé à sa portée]. Voici la liste de l'État-Major de l'Alma! Voyons … Eh bien, Commandant, nous étions quatre: mon second Fergassou, l'officier de manoeuvre Vertillac, l'officier de montres Brambourg et moi-même. [Il laisse le dossier ouvert.]

MORBRAZ. Quatre! Tu vois bien! ça ne fait pas gras, quatre!

CORLAIX. Non.

MORBRAZ. Alors, voilà un bateau ennemi qui ignore les signaux de reconnaissance et qui répond correctement à tes deux questions? Tu trouves que c'est croyable, toi?

CORLAIX. Ce que j'affirme, c'est que le bateau ennemi a allumé les deux réponses qu'il fallait, combinées comme il fallait. Je les ai vues, moi, que voilà, et beaucoup d'autres les ont vues comme moi.

MORBRAZ. Évidemment! beaucoup d'autres les ont vues, seulement il n'en reste plus … Voilà ma sale nouvelle. Tu n'as pas de témoin pour toi. Pas un. Autant dire que tu es foutu, mon pauvre vieux, comme pas un quiconque!

CORLAIX. Commandant! Voyons! Nous sommes cent vingt-quatre survivants, grâce à Dieu!

MORBRAZ. Parfaitement! cent vingt-quatre! dont cent vingt-trois n'ont rien vu, rien de rien, pas un fifrelin!

CORLAIX. Rien?

MORBRAZ. Rien!

CORLAIX. C'est extravagant.

MORBRAZ. Non.

CORLAIX. Comment non?

MORBRAZ. Non! ce n'est pas extravagant! ils dormaient. C'était leur droit à ces bougres-là puisqu'on n'avait pas encore rappelé aux postes de combat. Alors ils dormaient; ceux qui n'étaient pas de quart, dans leur hamac; ceux qui étaient de quart, sur le pont.

CORLAIX. Mais ils ne dormaient pas tous, que diable! les homme de veille ne dormaient pas, les factionnaires ne dormaient pas. Rien que sur la passerelle, nous étions douze ou quinze à ne pas dormir.

MORBRAZ. Je ne dis pas le contraire, mais tout ce monde-là se trouvait probablement si bien à ton bord qu'ils n'ont pas voulu le quitter. Pas un n'a voulu. Et alors, ils y sont encore, tous.

CORLAIX. Ils y sont et je n'y suis pas … moi, qui commandais … je n'y suis pas …

MORBRAZ [les bras au ciel]. Oui, je te vois venir! c'est ta guigne, hein? Ah! pauvre France! sur trente ou quarante braves gens, il n'y en a que vingt-neuf ou trente-neuf de crevés! et celui qui ne l'est pas en devient bête à couper au couteau … [A Jeanne.] Madame! mes excuses! mais vraiment aussi cet animal-là passe la mesure. [A Corlaix.] Veux-tu que je te dise? Tu es trop vieux! tu tombes en enfance.

CORLAIX [souriant]. Commandant, vous n'avez peut-être pas tort!

MORBRAZ. Il n'y a pas de quoi rire, tu sais! Non, mais vas-tu finir? [A Jeanne.] Madame, je vous prie de le regarder; il n'y a pas cinq minutes, il regrettait de n'être pas mort, il voulait se faire sauter …

JEANNE [qui comprend à l'improviste]. Sauter?…

MORBRAZ [qui continue à Jeanne]. Je le connais, vous pouvez m'en croire: le lascar voulait se faire sauter … sans savoir pourquoi du reste … Mais à cette heure, changement à vue … Il ricane sans savoir pourquoi non plus, vous pensez! [A Corlaix.] Dis-le donc, pourquoi tu ricanes? Parce que te voilà sûr et certain d'être condamné?

JEANNE [stupéfaite, à Corlaix]. Condamné?

CORLAIX [à Jeanne]. Condamné ou acquitté. Ne vous affolez pas huit jours d'avance, mon pauvre petit. Pour l'instant, personne n'en sait rien.

MORBRAZ. Pardon! excuses! Moi, je le sais: tu ne seras pas acquitté, tu seras condamné. [A Jeanne.] Il sera condamné, Madame, vous pouvez m'en croire! c'est sûr comme Amen à l'église.

JEANNE. Commandant!… vous voulez rire?…

MORBRAZ. Vous trouvez qu'il y a de quoi? parole d'honneur, il faut que vous ayez la gaieté facile.

JEANNE [à Corlaix.] Fred!… Je vous en supplie, est-ce possible?

CORLAIX. Je vous en supplie, moi aussi, ne faites pas cette figure, il n'a jamais été question de me guillotiner.

MORBRAZ. Pour cela, il vous dit vrai: il est seulement question de le rendre à la vie civile et de le loger gratis avec bail de trois, six, neuf, dans une belle forteresse toute neuve.

JEANNE. Mais pourquoi?

MORBRAZ. Parce qu'il n'y a pas de témoins! Bon Dieu! Allons, je vois que vous avez très bien compris. Là-dessus, je vous laisse tous les deux réfléchir, Madame! [Il s'incline. Fausse sortie, il s'arrête.] Voyons donc, il me semble que j'avais encore quelque chose. Ah! j'y suis … dis donc, Corlaix!

CORLAIX. Commandant?

MORBRAZ. Ton enseigne?… Celui qui était de quart et qui s'en est tiré … Bon Dieu de bon Dieu! voilà que j'oublie son nom!

CORLAIX. Brambourg!

MORBRAZ. C'est ça, Brambourg! Il ne m'a pas l'air d'être bien chaud pour toi … quel type est-ce?… Un mauvais officier, hein?

CORLAIX. Non. Je n'ai jamais eu à lui adresser le moindre reproche à l'occasion du service.

MORBRAZ. Et à l'occasion d'autre chose que le service?… [Silence.] Suffit! Ça va bien … Il paraît que tu l'avais envoyé faire une ronde au moment psychologique?… Une riche idée que tu as eue là! Ah! quand tu te mêles d'en avoir, toi …

CORLAIX. Pourquoi?

MORBRAZ. Parce que s'il avait été sur la passerelle, il aurait probablement vu quelque chose …

CORLAIX. Et il n'a rien vu?… Tant pis pour moi, c'est de ma faute.

JEANNE. Mais comment dites-vous … Brambourg n'a rien vu? Enfin … il n'a pas vu les signaux de reconnaissance?

MORBRAZ. Non, Madame, je vous ai déjà dit. Personne ne les a vus, pas un chat.

JEANNE. Mais Brambourg?

MORBRAZ. Brambourg pas plus que les autres, je vous assure.

JEANNE. Brambourg n'a pas vu les signaux de reconnaissance?

MORBRAZ. Puisque je vous assure … puisque je vous affirme que non! Madame … il ne les a pas vus … en tout cas, il ne se souvient de rien, pas plus que cela que d'autre chose … alors voici: nous sommes aujourd'hui mardi et le Conseil de guerre est convoqué pour vendredi, mercredi, jeudi, vendredi, ça te fait trois jours. Mon petit Corlaix, tâche moyen de te débrouiller. Cherche un témoin. Cherche une preuve, cherche ce que tu voudras, mais trouve quelque chose … parce que si tu ne trouves rien … j'ai l'honneur et le regret de te le répéter … tu es foutu comme pas un quiconque, mon pauvre vieux! Tu sais, ça me fera tout de même une sacrée peine! [Il s'incline devant Jeanne.]

CORLAIX [appelant]. Le Duc!

MORBRAZ. Veux-tu bien rester tranquille, toi?

CORLAIX. Jamais de la vie, Commandant. [Le Duc entre et l'aide à se lever.] Il ferait beau voir que parce qu'on est blessé on en devienne malotru!

SCÈNE V

JEANNE, seule, puis LE DUC, puis ALICE.

[Jeanne restée seule, fait un jeu de scène assez long. Hésitation, carte de visite, table à écrire, griffonnage hâtif, enveloppe. Elle sonne. Le Duc entre.]

JEANNE [quand elle a écrit]. Dites-moi, Le Duc … Le Commandant n'a pas besoin de vous pour le moment?…

LE DUC. Sûr que non, Madame. Après que le Commandant Morbraz, il a été sorti, le Commandant comme ça, il est rentré dans sa chambre.

JEANNE. Alors, vous allez vite me porter cette lettre, voulez-vous?
C'est tout près, n'est-ce pas?

LE DUC [regardant l'adresse]. Pour sûr!

JEANNE. Il y a une réponse. Vous direz que vous attendez une réponse.

LE DUC. Je dirai.

[Alice entre.]

ALICE. Finie, la visite?

JEANNE. Oui. [A Le Duc.] Vite, n'est-ce pas?

LE DUC. Ayez pas peur, Madame, espérez que je revienne et vous regarderez voir à votre montre.

SCÈNE VI

JEANNE, ALICE.

ALICE. Eh bien? Morbraz? Pourquoi?

JEANNE. Attends. Je t'expliquerai tout à l'heure. Mais écoute d'abord.

ALICE. Quoi donc?

JEANNE. Je t'ai raconté la nuit du combat, la nuit du 31 juillet.

ALICE. Oui.

JEANNE. Je t'ai dit tout ce qui s'est passé … enfin tout ce que j'ai vu ou entendu. Tu te rappelles?

ALICE. Parfaitement. Mais …

JEANNE. Attends … c'est très sérieux. Tu te rappelles donc que Brambourg est entré dans la chambre. Je me suis cachée. Ils ont causé. Je t'ai répété ce qu'ils ont dit? [Alice fait un signe de tête.] Bon. Veux-tu me répéter à ton tour puisque tu te rappelles? Oh! pas tout ce qu'ils ont dit! Seulement la fin! les dernières paroles de Brambourg? ce qu'il a dit avant de s'en aller!

ALICE. Avant de s'en aller?

JEANNE. Oui, il était face au hublot ouvert, tu te rappelles bien?

ALICE. Parfaitement … il a vu les feux du navire allemand qui arrivait …

JEANNE. Et il a dit quoi?

ALICE. Attends … attends … Il a dit: "qu'est-ce que c'est que ça? on dirait un bâtiment de guerre!" Et puis le navire a allumé ses feux de reconnaissance … quatre feux … rouges d'abord … et puis bleus …

JEANNE. Brambourg les a vus?

ALICE. Dame! Tu me l'as dit assez souvent, c'est lui qui les a interprétés, je veux dire qui a vérifié que c'était bien les signaux de reconnaissance exacte … les bons … ceux qui indiquaient un navire français … enfin … et puis Brambourg seul pouvait vérifier ça … puisqu'il était de quart … donc, c'est bien lui …

JEANNE. Ah! enfin, tu t'en es souvenue! bravo!

ALICE. Ah! c'était tout cela?

JEANNE. Tout ce que je voulais te faire dire, oui. Maintenant Morbraz, sais-tu pourquoi il est revenu? Pour prévenir Fred que son procès marchait tout à fait mal, qu'il n'y avait pas le plus petit témoin … et que dans ces conditions … pas de témoin … la condamnation …

ALICE. La condamnation?

JEANNE. Parfaitement! J'ai dit ça aussi, tout à l'heure … que, dans ces conditions: aucun témoin, la con-dam-na-tion de Fred ne ferait pas un pli. Voilà.

ALICE. Voilà!…

JEANNE. Bien sûr, voilà! puisqu'il n'y a pas de témoin! puisque personne n'a vu les feux …

ALICE. Eh bien alors … et Brambourg?…

JEANNE. Brambourg pas plus que les autres. Il n'a rien vu, il ne se souvient de rien.

ALICE. Ho! mais voyons, mais Jeanne, c'est impossible! impossible!

JEANNE. Évidemment, c'est impossible!… Il y a là certainement un malentendu inexplicable, mais certain … tellement certain. Que Brambourg soit ce qu'on voudra, c'est tout de même un homme d'honneur, un officier.

ALICE. Peut-être a-t-il oublié …

JEANNE. Je vais lui rafraîchir la mémoire.

ALICE. Comment, Jeanne?

JEANNE. Je l'attends.

ALICE. Il va venir ici?

JEANNE. Pourquoi pas? Dès que nous aurons causé cinq minutes, tête à tête, lui et moi, il n'aura plus la moindre envie de mentir.

ALICE. C'est à lui que tu écrivais quand je suis entrée!

JEANNE. Justement!

ALICE. Oh! Jeanne! Jeanne!

JEANNE. Eh bien quoi, ma grande!

ALICE. Jeanne! mais tu oublies …

JEANNE. Quoi?

ALICE. Quoi?… Mais que tu ne sais rien! que tu ne peux rien savoir.

JEANNE. Comment!

ALICE. La femme du Commandant de l'Alma ne pouvait pas être à bord de l'Alma la nuit du combat: si elle y avait été … par mégarde … si l'appareillage l'avait surprise à bord, ç'aurait été chez son mari … dans la chambre de son mari … et son mari le saurait … Est-ce que son mari le sait? Non … tu vois bien, tu n'y étais pas …

JEANNE. Naturellement, je n'y étais pas …

ALICE. Tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu ne peux rien dire. Rien!… et puisque tu ne peux rien dire, pourquoi as-tu envoyé chercher Brambourg, ma pauvre Jeanne?

[Long silence.]

JEANNE. Mon Dieu!… qu'est-ce que je lui dirai?… n'importe!

ALICE [geste vague.]………………….

SCÈNE VII.

Les Mêmes, LE DUC, puis BRAMBOURG.

LE DUC. Madame, regardez voir votre montre.

JEANNE. Merci, Le Duc. [A Alice.] Sauve-toi vite.

ALICE. J'aimerais mieux rester.

JEANNE. Ah! ça ma grande, me prendras-tu toujours pour une gosse?

BRAMBOURG [entrant]. Madame, Mademoiselle …

JEANNE. Monsieur.

BRAMBOURG. Vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer chercher?

JEANNE. Asseyez-vous, je vous prie. [A Alice.] Puisque tu es obligée d'aller là-bas … Monsieur Brambourg t'excusera … à ce soir, chérie …

ALICE. A ce soir … [A Brambourg.] Monsieur.

BRAMBOURG. Mademoiselle …

[Sort Alice.]

SCÈNE VIII

JEANNE, BRAMBOURG.

[Un temps.]

BRAMBOURG. Madame, je suis à vos ordres. [Un temps.] Vous m'avez envoyé chercher … [Il lit.] "pour une affaire … très urgente, qui nous intéresse tous les deux."

JEANNE. Oui.

BRAMBOURG. Tous les deux? Vous et moi? Madame, je suis flatté! infiniment flatté! un peu intrigué aussi …

JEANNE. Oh! rien de plus simple, Monsieur. Le Commandant Morbraz sort d'ici.

BRAMBOURG. Ah! bon!… je n'y étais pas du tout, il s'agit du procès devant le Conseil de guerre?

JEANNE. J'ai eu connaissance par hasard d'une partie de votre déposition.

BRAMBOURG. Ah!

JEANNE. Oui, j'ai pensé que vous voudriez bien excuser une curiosité légitime … il s'agit de mon mari … et compléter les renseignements que j'ai …

BRAMBOURG. Madame, je vous l'ai déjà dit. Je suis à vos ordres.
Malheureusement, j'ai bien peur …

JEANNE. Il s'agit des circonstances qui ont précédé le combat.

BRAMBOURG [qui réfléchit]. Madame …

JEANNE. En particulier … des signaux de reconnaissance qui ont été échangés entre l'Alma et le bâtiment ennemi … de ces signaux qui trompèrent le Commandant de Corlaix …

BRAMBOURG. Je crains de vous être d'un faible secours. A ce propos, Madame, vous savez sans doute qu'après le naufrage, on m'a repêché en assez mauvais état. Ma mémoire s'en est ressentie de la manière la plus pénible, et ce sont précisément les circonstances qui ont précédé le combat qui demeurent les plus troubles dans mon souvenir. Il y a là pour moi … comme un grand trou. Toutefois, s'il me revenait quelques bribes de faits, cela ne vous servirait probablement de rien. Au moment où les signaux furent échangés, je n'étais pas sur la passerelle; le Commandant de Corlaix m'avait envoyé faire une ronde.

JEANNE. Oui, je sais cela. Mais … il n'est pas indispensable d'être sur la passerelle pour voir les signaux?

BRAMBOURG. Pour voir les signaux qu'on faisait sur la passerelle?
Madame, il me semble que oui.

JEANNE. Il ne s'agit pas des signaux qui ont été faits par l'Alma, il s'agit des signaux qui ont été faits par le bâtiment ennemi.

[Brambourg réfléchit.]

BRAMBOURG. Je n'étais pas sur la passerelle, je n'étais pas sur le pont non plus; j'étais dans les fonds du navire. Je ne pouvais rien voir.

JEANNE. Mais il y a des hublots, je crois?

BRAMBOURG. Des hublots?…

JEANNE. Sans doute vous faisiez une ronde, n'est-ce pas? Au cours de cette ronde … vous auriez pu, par exemple, entrer dans votre chambre?

BRAMBOURG. Peut-être.

JEANNE. Ou dans celle d'un camarade? Je fais des suppositions.

BRAMBOURG. Je le sais bien. Mais je n'ai pas le moindre souvenir d'avoir vu quelque chose, ni de ma chambre, ni d'aucune autre, ni par aucun hublot … Madame, je regrette vraiment.

JEANNE. Un instant, je vous prie … Il y a une chose que j'ai peur de vous avoir mal dite … Vous allez déposer vendredi devant le Conseil de guerre … et votre déposition se trouve avoir une importance capitale, vous n'y avez sûrement pas songé!… vous ne pouvez pas y avoir songé!

BRAMBOURG. Oh! si fait, Madame. Mais quand j'y songerais davantage, il m'est impossible de déposer contre mes souvenirs, contre ma conscience … fût-ce même dans l'intérêt d'un chef avec qui j'ai pu parfois ne pas m'entendre, mais que je n'ai jamais cessé d'estimer comme un homme d'honneur et comme un bon officier, digne assurément d'être acquitté et félicité par le Conseil de guerre.

JEANNE. Mais alors, rassemblez vos souvenirs. Dites toute la vérité!

BRAMBOURG. Mais, Madame, je la dis, je l'ai dite! Vous ne voudriez cependant pas me faire dire plus que je ne sais.

JEANNE. Êtes-vous bien sûr de ne pas vous souvenir?

BRAMBOURG. Comment?

JEANNE. Êtes-vous bien sûr qu'il n'y ait pas en ce moment, quelque chose en vous, une rancune …

BRAMBOURG. Je vous en prie, Madame … Oh! Madame, pardon. Je suis très sûr qu'en effet vous avez été déjà pour moi désagréable et brutale, autant et plus que n'a été le Commandant de Corlaix. Mais je suis sûr en ce moment, plus sûr encore que vous m'insultez très gratuitement en supposant que n'importe quelle rancune pourrait influer sur mon témoignage devant un Conseil de guerre. Cela, vous n'avez pas le droit de l'admettre un seul instant!…

JEANNE. Monsieur …

BRAMBOURG. Je ne prétends pas être un coeur d'élite, ni un grand caractère, et je ne pratique pas à tort et à travers l'oubli des injures, mais je suis un officier français!…

[Corlaix entre en marchant péniblement, s'appuyant sur Le Duc.]

SCÈNE IX

Les Mêmes, CORLAIX, LE DUC.

BRAMBOURG. Commandant … je suis heureux de vous voir … en bonne santé.

CORLAIX [lui coupant la parole]. Je vous remerçie, Monsieur, de l'intérêt que vous me portez. C'est vendredi, je crois, qu'auront lieu les débats?

BRAMBOURG [menaçant]. Oui, Commandant … à vendredi! [Il salue et sort.]

SCÈNE X

JEANNE, CORLAIX, LE DUC.

JEANNE. Fred, je croyais que vous dormiez. [Corlaix secoue la tête.]
Vous avez l'air très fatigué.

CORLAIX. La journée a été longue.

JEANNE. Prenez mon bras. [Elle remplace Le Duc qui sort.] N'ayez pas peur de vous appuyer.

CORLAIX. Petite Jeanne, merci.

JEANNE. Asseyez-vous là … vous êtes bien?

CORLAIX. Tout à fait bien … ah ça! vous vous intéressez donc à moi, maintenant?

JEANNE. Oh! Fred!…

CORLAIX. Ce n'est pas un reproche … à mon âge, on prend ce qu'on vous donne et on est si heureux quand c'est seulement un sourire. [Agenouillée au pied de son fauteuil, Jeanne le regarde très prévenante et très gentille.] Voulez-vous me permettre de vous poser une question? Cet homme?

JEANNE. Brambourg?

CORLAIX. Il vous rend donc visite?… Vous le connaissez tant que cela … Je ne savais pas.

JEANNE. Tant que cela?… Brambourg? Mais non, je vais vous expliquer, c'est la première fois …

CORLAIX. Non!…Un instant, je vous prie, je voudrais d'abord vous demander …

JEANNE. Quoi?

CORLAIX. C'est une prière … Jeanne, depuis que je vous connais j'ai toujours estimé votre droiture … Il me serait aujourd'hui très pénible de vous trouver … moins …

JEANNE. Ai-je donc changé?

CORLAIX. Je ne dis pas cela … je vous demande … Jeanne, et je vous supplie de me dire la vérité … Ce Brambourg, qu'est-il venu faire ici?… La vérité, Jeanne!

JEANNE. Fred, quelle idée avez-vous? c'est tellement simple … Brambourg est venu parce que j'ai prié de venir, et je l'ai prié de venir parce que le Commandant Morbraz avait trouvé sa déposition suspecte … malveillante … Vous vous souvenez? Alors, j'ai voulu me rendre compte par moi-même, et voilà tout.

CORLAIX. Pardon! je ne vois pas bien … vous avez voulu vous rendre compte de quoi?

JEANNE. Eh! mais de tout cela, de cette déposition, Brambourg prétend n'avoir rien vu des signaux de reconnaissance … c'est tellement extraordinaire!

CORLAIX. Extraordinaire? Mais non! puisqu'il n'était pas sur la passerelle!

JEANNE. Oui, je sais … Il paraît que vous l'aviez chassé …

CORLAIX. Je l'avais chassé … à peu près … Il vous l'a dit?

JEANNE. Oui.

CORLAIX. Il n'y a pourtant pas de quoi se vanter. Il vous a dit aussi pourquoi?

JEANNE. Non. Pourquoi au fait?

CORLAIX. Oh! c'est sans intérêt … je ne sais même plus au juste quelle insolence il m'avait lâchée …

JEANNE. En tout cas … vous êtes bien sûr qu'il ne peut rien contre vous, parce que s'il pouvait, Fred, prenez-y garde! il vous déteste horriblement … et il me déteste aussi.

CORLAIX. Ah! vous aussi …

JEANNE. Du moins, je crois.

CORLAIX. Il vous a fait la cour?

JEANNE. Eh oui, naturellement. Je reconnais avoir manqué de ménagement à son égard. Il m'ennuyait trop.

CORLAIX. Je comprends … mais alors? Jeanne, voulez-vous me dire encore la vérité … toute la vérité?

JEANNE. Fred, vous ne m'avez jamais interrogée comme cela.

CORLAIX. Pardon!… c'est très absurde et ce n'est guère élégant … ayez tout de même pitié d'un vieil homme qui souffre …

JEANNE. Vous souffrez?

CORLAIX. Oui … Pas comme vous croyez … mais n'importe! soyez indulgente et … répondez-moi, c'est ma dernière question … Ce Brambourg … qui vous ennuie … vous l'avez fait venir pourtant … Était-ce seulement à propos de moi?… à propos de mon procès?… rien qu'à propos de mon procès.

JEANNE. Mais oui!… Voyons Fred, faut-il que je vous fasse un serment?

CORLAIX. Non, je vous crois. Merci. Ainsi donc pour votre vieux mari, pour l'aider, pour le défendre … vous avez surmonté votre répugnance et vous avez fait venir chez vous cet homme … Vous m'aimez donc un peu?…

JEANNE. Je vous aime beaucoup, Fred! S'il vous arrivait jamais par ma faute n'importe que chagrin, n'importe quel ennui, je ne me le pardonnerai jamais.

CORLAIX. Oui … cela j'en suis sûr.

JEANNE. D'ailleurs, ne croyez pas que je sois inquiète … je sais bien qu'on vous rendra justice … pleine justice … mais malgré tout il ne faut rien négliger, c'est trop important votre carrière … votre avenir d'officier … votre fortune militaire … enfin, toute votre vie.

SCÈNE XI

CORLAIX, JEANNE.

CORLAIX. Vous croyez …

JEANNE. Oui, certes, vous me l'avez dit vous-même bien souvent: "Une fois marin, toujours marin" … Songez donc, Fred, s'il vous fallait renoncer à la mer.

CORLAIX. J'ai renoncé à d'autres choses.

JEANNE. Les autres choses est-ce que cela compte … Il n'y a que la mer pour vous … Vous ne renonceriez pas à la mer?

CORLAIX. J'ai renoncé à vous …

JEANNE. Fred?

CORLAIX. Vous le savez bien … vous n'êtes plus ma femme … ou si peu.

JEANNE. Fred, je vous en supplie, par pitié!

CORLAIX. Pardon …

JEANNE [un mouvement]. Fred, tout à l'heure, vous m'avez dit: "C'est ma dernière question."

CORLAIX. Je ne vous questionne pas. Je vous regarde.

[Jeanne s'écarte de lui.]

CORLAIX. Non! pas même cela?… ah!… [Jeanne esquisse un mouvement vers lui, mais il l'arrête d'un geste, un petit temps. Ses yeux tombent sur le dossier resté ouvert sur la liste de l'état-major de l'Alma.] Seul! seul!

[Il sort lentement—seul—pendant que descend le rideau.]

RIDEAU.

* * * * *

CINQUIÈME ACTE

Cette salle est située Place d'Armes, au coin de la rue de l'Intendance. C'est un local rectangulaire, très banal, blanchi à la chaux, fenêtres sur un des longs côtés donnant sur la Place d'Armes dont on aperçoit les platanes. Deux portes, opposées aux fenêtres, l'une sert d'entrée au public et aux témoins, l'autre au Conseil de guerre.

On juge le Commandant de vaisseau de la Croix de Corlaix, inculpé d'office dans les faits de la perte du croiseur-éclaireur l'Alma.

Corlaix se présente un bras en écharpe, le front bandé sous sa casquette d'uniforme. Il est pâle et visiblement affaibli.

SCÈNE PREMIÈRE

VICE-AMIRAL DE FOLGOET, président du Conseil de guerre, CONTRE-AMIRAL DE CHALLEROY, CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN, DEUX AUTRES CONTRE-AMIRAUX, UN CAPITAINE DE VAISSEAU, JUGES, COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT: MORBRAZ. Défenseurs: Capitaine de Frégate de L'ESTISSAC et un avocat du barreau de Toulon, Maître VALÈCHE. PRÉVENU: CORLAIX. Greffier, Matelots de garde, Plantons, etc … LE DUC à la barre. PUBLIC.

FOLGOET. Bref, vous, Le Duc, vous étiez de quart sur la passerelle?

LE DUC. Dessous la passerelle que j'étais de quart, Amiral.

FOLGOET. Dessous! si vous aimiez mieux, vous étiez donc de quart "dessous" le passerelle et, malgré cela, vous n'en savez pas plus long que les autres. Vous n'avez rien vu, rien entendu. Vous ne vous rappelez rien? Je veux dire de tout ce qui a précédé le premier coup de canon?

LE DUC [la main au bonnet, à chaque réplique]. C'est ça comme vous dites, Amiral! Rien de tout ça que vous m'avez demandé aussi donc!

LE GREFFIER. Mais dites donc "Monsieur le Président" à la fin des fins.
Vous êtes donc bouché à l'émeri, vous?

LE DUC [au greffier]. C'est ça, Monsieur le Président.

FOLGOET. C'est vraiment une fatalité, Messieurs, je vous prie de le constater une fois de plus! Voilà notre septième témoin et pas une indication!

CHALLEROY. Pas la moitié d'une.

FOLGOET. Sept témoins sur lui, il n'en reste qu'un, le plus important il est vrai, l'officier, Monsieur Brambourg … Monsieur l'enseigne de vaisseau Brambourg et le seul officier qui ait survécu. Messieurs, avec le Commandant de Corlaix.

CHALLEROY. Et l'état-major de l'Alma comptait?

CORLAIX. Vingt-quatre officiers.

LUTZEN. Vingt-quatre dont vingt-deux sont morts, par conséquent vingt deux morts sur vingt-quatre, cela fait du quatre-vingt-douze pour cent—proportion des tués pour l'état-major. Voyons pour l'équipage. Monsieur de Corlaix, combien comptiez-vous d'hommes?

CORLAIX. Deux cent cinquante, Amiral, dont cent vingt-quatre ont survécu.

LUTZEN. Cent vingt-quatre. Cent vingt-quatre sur deux cent cinquante, disons grosso modo la moitié. Et par conséquent pour l'équipage, proportion des tués: cinquante pour cent! Cinquante au lieu de quatre-vingt-douze. Comment l'expliquez-vous Corlaix?

CORLAIX. Sitôt que la torpille allemande nous eut frappés, je fis rappeler aux postes d'évacuation … L'ennemi était déjà coulé bas à ce moment, Amiral … Le temps manquait pour mettre aucune embarcation à la mer, mais des barques de pêche étaient alentour. Mes officiers rallièrent leurs postes dans les fonds et y restèrent jusqu'à la fin, puisqu'ils n'eurent pas le temps de faire sortir tous leurs hommes devant eux.

LUTZEN. C'est ce que je pensais. Autrement dit, vingt-deux officiers français sont morts pour sauver cent vingt-quatre matelots français et pour essayer d'en sauver davantage. Ils n'on fait que leur devoir, et je n'en aurais pas ouvert la bouche, s'il n'était pas utile que le pays en fût informé.

FOLGOET. Greffier, appelez Monsieur Brambourg à la barre. [A Le Duc.]
Toi, va-t'en.

LUTZEN. Pardon, Amiral … avant que celui-ci s'en aille …

FOLGOET. Mon cher Amiral, c'est moi qui vous demande pardon! Greffier! tiens bon!

LUTZEN [à Le Duc]. Accoste ici, toi. C'est Le Duc qu'on t'appelle, hein? Ça va comme ça, espère un peu … Tantôt tu nous as expliqué que pour les choses avant qu'on eût rappelé aux postes de combat, tu ne te rappelles rien. Mais pour les choses après? Tu es un peu là, hein, pour te les rappeler les choses après?

LE DUC [à l'aise]. Pour sûr comme vous dites, Amiral.

LUTZEN. Bon ça. Alors, écoute voir. Sitôt que le clairon eut rappelé … qu'est-ce que tu as fait?

LE DUC. Je m'ai foutu la gueule par terre, Amiral, rapport à ça qu'il nous est arrivé quasi tout de suite un obus droit dans la passerelle, autant dire. Même que j'ai point seulement eu la chance d'être blessé!

LUTZEN. Bon. Alors puisque tu n'étais point blessé, tu t'es ramassé. Et sitôt ramassé, qu'est-ce que tu as encore fait?

LE DUC. J'ai couru à mon canon, donc!

LUTZEN. Et tu as tiré, hein? C'est toi qui as coulé le Boche, je parie?

LE DUC. Pour sûr, oui, c'est moi … moi … avec les autres.

LUTZEN. Et après?

LE DUC. Après?

LUTZEN. Après que la torpille vous fût rentrée dedans?

LE DUC. Après que la torpille …

LUTZEN. Oui. Allons! allons! Va de l'avant!

LE DUC. Je … je … ne sais plus trop …

LUTZEN. Si! tu sais: ne mens point, tu as juré …

LE DUC. Mentir, que vous dites! Ma Doué! j'ai jamais su! Je me recherche … espérez un coup … ça y est … c'est ça! Je suis été trouver Diquelou pour nous deux descendre en bas quérir Monsieur d'Artelles … rapport comme ça qu'il n'était pas de quart, Monsieur d'Artelles … et alors, sûr et certain étant endormi couché dans sa chambre, vous pensez il n'aurait pas eu tant seulement possibilité à déjà monter puisqu'on ne s'était pas même battu en tout quatre, cinq minutes … Monsieur d'Artelles, moi, j'étais son canonnier.

LUTZEN. Alors, tu as été quérir Monsieur d'Artelles?

LE DUC. C'est ça, Amiral … Seulement, avant de venir, il a voulu faire comme ça quelque chose et alors il s'est éventré contre les ferrures de sa chambre … qui avait sauté en vrac … quelque obus, probable … et alors il a décédé … [La main aux yeux.]

LUTZEN. Dans sa chambre qu'il a décédé?

LE DUC. Non … sur le pont … sur le pont parce que je l'avais remonté moi et Diquelou …

LUTZEN. Bon. Comme ça donc, tu étais sur le pont, tu es descendu dans les fonds réveiller ton officier; il était blessé, tu l'as porté … tout ça pendant que l'Alma s'en allait par le fond? Tu le savais qu'elle s'en allait par le fond?

LE DUC. Pour sûr. Diquelou il m'avait dit: "Peut être qu'on n'aura pas le temps de remonter si on descend."

LUTZEN. Tu es descendu tout de même … Bon. C'est ça que je voulais savoir. Pas autre chose. Le Duc tu t'appelles, hein?

LE DUC. Oui, Amiral. Le Duc, Jean-Yves-Marie aussi donc.

LUTZEN.

Ça va bien, merci. Je me rappellerai.

FOLGOET. Moi aussi. Merci, Lutzen … Monsieur le commissaire du Gouvernement?… Monsieur le défenseur? [Signes négatifs.] On n'a plus besoin de vous, Le Duc, asseyez-vous où vous voudrez.

[Le Duc traverse la salle et va s'asseoir sur le banc le plus éloigné.]

LE PUBLIC. [Murmures discrets chuchotés.]

FOLGOET. Greffier, faites appeler Monsieur l'enseigne de vaisseau
Brambourg à la barre.

LE GREFFIER. Gendarme, appelez Monsieur Brambourg à la barre.

FOLGOET [aux membres du Conseil]. Jusqu'ici la question demeure entière: nous sommes toujours en présence de l'unique affirmation du capitaine de vaisseau de la Croix de Corlaix, ex-commandant de l'Alma, laquelle n'est malheureusement étayée d'aucune preuve et demeure—passez-moi le mot, Commandant—tout à fait extraordinaire, voire extravagante. Monsieur de Corlaix affirme que le croiseur allemand Coblenz … nul doute que ce soit lui qui combattit l'Alma dans la nuit du 31 juillet et fut coulé bas en même temps que l'Alma.

UNE VOIX [dans le public]. Avant!

FOLGOET [au public]. Voulez-vous que je fasse évacuer la salle? [Au Conseil de guerre.] Monsieur de Corlaix affirme donc que le Coblenz questionné à deux reprises, sur sa nationalité, comme il est réglementaire, répondit deux fois par signal correct qu'il était Français. [Il se trouve vers Corlaix.] Commandant, je ne me trompe pas? C'est bien là votre système de défense?

CORLAIX. C'est bien là l'exacte vérité.

[Entre Brambourg.]

FOLGOET. C'est ce que nous allons voir.

[Mouvements dans le public.]

SCÈNE II

Les Mêmes, BRAMBOURG, à la barre.

FOLGOET. Monsieur Brambourg, n'est-ce pas?

BRAMBOURG. Oui, Monsieur le Président.

FOLGOET. Age, prénoms, qualité.

BRAMBOURG. Albert Brambourg, enseigne de vaisseau de première classe, vingt-huit ans, j'étais officier de quart en sous-ordre à bord de l'Alma.

FOLGOET. Vous n'êtes ni parent ni allié de l'accusé …, vous n'avez jamais été à son service, il n'a jamais été au vôtre?

BRAMBOURG. Non, Amiral.

FOLGOET. Vous jurez de parler sans haine et sans crainte … de dire toute la vérité, rien que la vérité.

BRAMBOURG. Je le jure.

FOLGOET. Si vous voulez bien déposer.

BRAMBOURG. Mes souvenirs sont extrêmement vagues … On a dû vous transmettre une note de l'hôpital à mon sujet …

FOLGOET. Nous savons que vous n'avez été recueilli que plusieurs heures après le naufrage, qu'un évanouissement prolongé s'en est suivi et que la mémoire des faits ne vous est revenue que peu à peu, confuse et fragmentaire. Alors, dites-nous tout de même ce que vous savez des circonstances qui ont précédé le combat à la suite duquel l'Alma a péri. Vous étiez de quart, je crois?

BRAMBOURG. En effet, Amiral, j'étais de quart.

FOLGOET. Eh bien, alors?

BRAMBOURG. Mais quelque temps avant que l'ennemi fût signalé, l'ordre m'a été donné de quitter la passerelle pour aller faire une ronde dans les fonds du navire et je n'étais pas encore remonté …

FOLGOET. Qui vous a donné cet ordre? l'officier de quart en premier?

BRAMBOURG. Non, amiral, le Commandant lui-même.

FOLGOET. Monsieur de Corlaix?

BRAMBOURG. Monsieur de Corlaix.

FOLGOET. Vous vous souvenez, Commandant, d'avoir donné cet ordre?

CORLAIX. Je m'en souviens parfaitement.

FOLGOET. Et le Coblenz n'était pas encore en vue quand vous avez quitté la passerelle?

BRAMBOURG. Autant qu'il m'en souvienne … non …

CORLAIX. Il n'était pas encore en vue.

FOLGOET. Et vous êtes revenu sur la passerelle?

BRAMBOURG. Pendant le combat.

FOLGOET. Que savez-vous sur le combat?

BRAMBOURG. Il a été très court.

FOLGOET. Où étiez-vous, Monsieur, quand l'Alma a chaviré?

BRAMBOURG. Je crois bien que j'étais sur le pont, Amiral. J'avais conduit moi-même à l'extérieur, un groupe de traînards. Nos hommes, et surtout ceux qui ne savaient pas nager, se cramponnaient au bâtiment et nous avions toutes les peines du monde à les persuader de se jeter à la mer. Ce que je sais le mieux, c'est que je me suis trouvé tout à coup dans l'eau, une vague a déferlé sur moi …

FOLGOET. Nous savons également tout cela. La seule chose que nous ne sachions pas et qu'il nous importerait de savoir c'est la sorte de signaux que le Coblentz a fait à l'Alma et que le Commandant de Corlaix a pris pour les réponses correctes des signaux de reconnaissance du jour et de l'heure. Vous n'avez pas vu les signaux du Coblentz, Monsieur?

BRAMBOURG. Quand le Coblentz et l'Alma ont échangé leur signaux, j'étais sûrement dans les fonds du navire, Amiral.

FOLGOET. En ce cas, Monsieur … ah! j'oubliais encore: M. le Commissaire due Gouvernement …

MORBRAZ [geste, il s'adresse à Brambourg]. D'après vos déclarations, Monsieur, vous avez quitté la passerelle dix bonnes minutes avant que le Coblentz fût en vue?

BRAMBOURG. Il me semble.

MORBRAZ. Dix minutes? Bon! C'est long comme un jour sans pain, dix minutes! Qu'avez-vous fait toute cette éternité-là?

BRAMBOURG. J'ai fait ma ronde.

MORBRAZ. Quelle ronde?

BRAMBOURG. Celle que j'avais reçu l'ordre de faire.

MORBRAZ. Je comprends bien … c'est vous qui ne comprenez pas! Je vous demande: quelle espèce de ronde? Oui, par où avez-vous passé?

BRAMBOURG. Voilà précisément ce dont je me souviens le plus mal, j'ai dû passer par la batterie d'abord … et puis par l'entrepont cuirassé.

MORBRAZ. C'est tout?

BRAMBOURG. Je n'avais pas à aller ailleurs.

LE DUC [se levant]. Commandant?

FOLGOET. Qui est-ce qui a parlé?

LE DUC. Amiral?

FOLGOET. Vous répondrez quand on vous questionnera.

LE DUC. Oui, Amiral.

LE GREFFIER. Asseyez-vous.

LE DUC [obéissant]. Oui, Amiral.

BRAMBOURG. Je vous demande pardon, Commandant. Je me rappelle maintenant qu'avant de faire ma ronde, je suis entré dans ma chambre au moment précis où cet homme [Il désigne Le Duc] sortait de la chambre voisine. [Rumeur ironique dans la foule.]

MORBRAZ. Ah!

BRAMBOURG. Ce détail m'avait échappé. Je me rappelle très bien, je reconnais la figure de cet homme … cela n'a d'ailleurs guère d'importance.

MORBRAZ. Je ne suis pas de votre avis. Votre chambre, où était-elle?

BRAMBOURG. A bâbord, dans la batterie.

MORBRAZ. A bâbord, voilà qui devient intéressant.

LUTZEN. Comment ça?

MORBRAZ. Bien sûr puisque c'est par bâbord que M. de Corlaix nous disait tout à l'heure avoir relevé le croiseur allemand.

BRAMBOURG. Je vois où vous voulez en venir, Monsieur le Commissaire du Gouvernement. Malheureusement, je n'ai fait qu'ouvrir la porte et la refermer; mon hublot était vissé, la tape de cuivre en place. Je ne pouvais rien voir à l'extérieur.

MORBRAZ. Péremptoire. Ensuite? Avez-vous commencé immédiatement cette fameuse ronde. [Un petit temps.] Rassemblez vos souvenirs.

BRAMBOURG. Ensuite, je suis entré dans la chambre voisine. [Rumeur ironique de la foule.]

MORBRAZ. Voici du nouveau.

BRAMBOURG. Oui. Et cela d'ailleurs, je ne l'avais pas oublié, mais il n'y a rien là qui concerne le procès.

MORBRAZ. Êtes-vous sûr? Pourquoi ne l'avez-vous pas dit tout de même?

BRAMBOURG. J'avais un motif pour me montrer discret sur ce point.

FOLGOET. Quel motif?

BRAMBOURG. Amiral …

FOLGOET. Je trouve étrange que vous hésitiez …

BRAMBOURG. J'ai hésité, Amiral, mais dès l'instant que vous insistez … Je prie le Conseil de guerre de tenir compte de mon hésitation. Le fait qu'on m'oblige de mentionner ne se rapporte d'aucune manière au procès, ma première intention n'était pas d'en rien dire ici. Au cours de ma ronde, je suis entré, en effet, chez 'un de mes camarades, chez Monsieur d'Artelles, mort dans la catastrophe. Monsieur d'Artelles était mon ami. [Exclamation étouffée qui part du banc de Madame de Corlaix. Folgoet murmure. Brambourg continue.] Je suis entré chez Monsieur d'Artelles dans le dessein de lui demander, et cela sans perdre une heure, d'aider à ma permutation. Je savais que cela lui était faisable. Je voulais en effet débarquer de l'Alma le plus promptement possible.

FOLGOET. Vous vouliez débarquer? Pourquoi?

BRAMBOURG. Je désirais n'être plus sous les ordres du Commandant de
Corlaix. Lui-même, d'ailleurs n'aurait rien objecté à ma permutation.

FOLGOET. [Geste vers Corlaix.]

……………………………………………….

CORLAIX [il incline la tête]. C'est exact.

FOLGOET [interroge du regard ses assesseurs.]

………………………………………………..

LUTZEN. Vous auriez à vous plaindre de lui?

CORLAIX. Non, Amiral. Monsieur Brambourg servait irréprochablement, je n'ai jamais eu le moindre reproche à lui faire, et la veille même, j'aurais regretté qu'il permutât et lui-même n'y pensait probablement pas … c'est à peine quelques heures avant la catastrophe que nous avons eu, lui et moi, une sorte d'altercation d'ordre strictement privé.

FOLGOET. Strictement privé? En ce cas, je vous demande pardon … [Il s'adresse au Conseil de guerre]. Messieurs … nous pouvons nous en tenir là.

MORBRAZ. Il est certain qu'un fait d'ordre privé n'est pas de la compétence d'un tribunal … un fait d'ordre privé ça ne nous regarde pas. Mais, par exemple, ce qui nous regarde, ce sont les conséquences d'ordre public qui en résultent de ce fait d'ordre privé … [Geste de Folgoet. Morbraz continue.] Il n'en manque jamais de ces sacrées conséquences d'ordre public … il ne pleut …