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La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer)

Chapter 57: LV
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About This Book

The memoir presents the life of a rural tenant through first-person recollections collected and lightly shaped by a narrator; it moves between domestic disputes, everyday farm labor, market journeys and seasonal hardships. Vivid character sketches of relatives and neighbors alternate with earthy anecdotes and precise details of tools, tasks and weather. Interwoven reflections convey stubborn routines, small kindnesses, and occasional selfishness, while a tone that combines warmth, caustic humor and sorrow seeks to portray peasant experience honestly and to counter urban misconceptions about rural intelligence and character.

LV

Après un séjour de dix ans, mes enfants quittèrent le domaine de M. Fauconnet, ne pouvant plus s'entendre avec lui. En vieillissant, le docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n'était plus député,—son républicanisme ayant paru trop déteint. Car l'ancien rouge sang de bœuf tournait au rose pâle, outrant le goût de l'ordre et la haine des «avancés». Il imitait quasi M. Noris. Le cri de «Vive la Sociale!» le mettait dans une colère folle.

La dernière année que mes garçons furent chez lui, ils eurent la machine un jour de grande chaleur, si bien qu'un souffle de révolte passait sur les batteurs exténués. Le docteur étant venu vers trois heures de l'après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur une meule lança pour le narguer un farouche «Vive la Sociale!» et d'autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle, avec l'intention de se fâcher. Mais voyant qu'ils étaient trop, que sa puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence, il refréna sa colère, s'en fut trouver mon Jean auquel il enjoignit de ne pas tolérer ce cri.

C'est ainsi qu'agissent tous les détenteurs d'autorité quand ils ne sont plus les maîtres de la situation: ils se déchargent sur leurs inférieurs qui n'en peuvent mais…

Le docteur partit, laissant les travailleurs à leur misère et à leur malice.

Mais quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain il crut pouvoir se permettre une facile revanche en n'offrant pas un malheureux verre de vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec le bouvier pour monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s'en allèrent fort mécontents, non sans formuler des «Vive la Sociale!» très appuyés.

Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude, avec des camarades. Une heure durant, à bouche que veux-tu, ils proférèrent autour du château le cri prohibé qu'ils faisaient alterner avec celui, plus délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»


Mes garçons se replacèrent sur le territoire de Bourbon, en direction de Saint-Plaisir, au domaine de Puy-Brot.

Le maître, un certain M. Duverdon, fermier général jeune encore et entreprenant, passait pour très fort en affaires. A l'époque de la Saint-Martin, on le demandait pour des expertises de cheptels dans un rayon d'au moins six lieues. Il innovait en matière de bail: une clause portant interdiction, sous peine d'une amende de cinquante francs, de vendre soit du lait, soit du beurre,—les jeunes veaux devant bénéficier de tout le lait des mères. Le reste était à l'avenant. Duverdon, roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques avantages par eux conservés jusqu'alors.

—Et vous avez accepté tout cela sans regimber? dis-je à Charles le jour qu'il m'annonça que le bail était signé.

—Que veux-tu, si nous n'avions pas accepté, nous, dix autres étaient prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de trouver un autre domaine vacant…