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La vie des vérités

Chapter 2: PRÉFACE
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About This Book

L'ouvrage examine les origines et les transformations des grandes croyances religieuses, philosophiques et morales, et distingue la vérité de la certitude en montrant comment les certitudes forgent les conduites collectives. Il analyse trois cycles de certitudes — mystiques, affectives et collectives, et intellectuelles — et retrace leur rôle dans la formation, la stabilité et la décadence des sociétés. L'auteur insiste sur l'héritage du passé, la nécessité de règles morales et d'élites dirigeantes, et met en garde contre les tentations destructrices du rejet systématique des traditions, tout en soulignant la capacité des jeunes générations à orienter les évolutions sociales.

PRÉFACE

Ce livre a pour but d’étudier les origines et les transformations de quelques-unes des grandes croyances religieuses, philosophiques et morales qui orientèrent les hommes au cours de leur histoire. Il constitue une nouvelle application des principes exposés dans un de mes précédents volumes : les Opinions et les Croyances, principes qui me servirent ensuite à interpréter, au cours d’un autre ouvrage, les événements de la Réforme et de la Révolution française.

Les croyances jouèrent toujours un rôle fondamental dans l’histoire. La destinée d’un peuple dépend des certitudes qui le guident. Évolutions sociales, fondations et bouleversements d’empires, grandeur et décadence des civilisations dérivent d’un petit nombre de croyances tenues pour des vérités. Elles représentent l’adaptation de la mentalité héréditaire des races aux nécessités de chaque époque.

Une des plus dangereuses erreurs modernes est de vouloir rejeter le passé. Comment le pourrions-nous ? Les ombres des aïeux dominent nos âmes. Elles constituent la plus grande partie de nous-mêmes et tissent la trame de notre destin. La vie des morts est plus durable que celle des vivants.

Qu’il s’agisse de la succession des êtres ou de celle des sociétés, le passé crée le présent.


Les principes dont j’ai fait une nouvelle application dans cet ouvrage commencent à se répandre chez les générations actuelles.

L’évolution de la jeunesse est fort sensible. Ayant vu la patrie traverser des heures très sombres et les ruines matérielles et morales s’accumuler chaque jour, comprenant vers quels abîmes conduisaient les négateurs et les destructeurs, elle s’écarte d’eux et réclame d’autres maîtres. Aux métaphysiciens stériles elle oppose les réalités, la vie et la nécessité de l’action. Sortie des livres, elle regarde le monde. L’observation des peuples qui s’éteignent lui montre quelles irrémédiables décadences engendrent l’affaissement des caractères et les chimériques tentatives de bouleversements sociaux.

Ayant constaté chez les nations qui dominent le monde le rôle de la discipline, de l’énergie, de la volonté, les jeunes générations comprennent enfin qu’aucune civilisation ne peut durer sans armature mentale, et par conséquent sans certaines règles universellement respectées. Les forces morales leur apparaissent maintenant comme les véritables ressorts du monde.

Suivant la valeur des conceptions qui la guident, une nation progresse ou recule. L’histoire montre à chacune de ses pages quels désastres peut entraîner pour les peuples l’application de principes erronés. Il suffit jadis à la monarchie castillane de se laisser conduire par deux ou trois idées fausses pour ruiner un grand pays et perdre toutes ses colonies. On sait ce que les idées chimériques nous ont déjà coûté. Les plus sanguinaires conquérants sont moins dévastateurs que les idées fausses.

Si l’action des théoriciens niveleurs modernes devait durer, ils détruiraient une fois encore les plus brillantes civilisations. Le rôle de ces nouveaux barbares s’évanouira seulement avec la disparition des croyances illusoires qui font leur force.

A la jeunesse actuelle revient la tâche de modifier les idées, par la parole, par la plume, par l’action. Elle doit se mêler à la vie publique et ne pas oublier que les progrès des peuples sont toujours l’œuvre de leurs élites. Dès que les élites suivent les multitudes au lieu de les diriger, la décadence est proche. Cette loi de l’histoire n’a pas connu d’exception.


La mentalité de la jeunesse actuelle fait revivre l’espérance dans les âmes, mais son nouvel état d’esprit n’est pas sans périls. Une génération qui ne trouve plus de règles universellement acceptées pour diriger sa vie, s’efforce instinctivement de revenir vers le passé. Toujours dangereuses, ces tentatives sont en outre inutiles. Les conceptions des époques disparues ne sauraient s’adapter à un âge nouveau.

Sans doute le présent est fait surtout de passé, mais d’un passé transformé par les générations ayant hérité de lui. Nos certitudes subissent les lois éternelles qui obligent les mondes et les êtres à évoluer lentement. On peut favoriser une évolution ou l’entraver, mais le cours des choses ne se remonte pas. A chaque phase de son développement, l’homme possède des vérités à sa mesure et correspondant seulement à cette phase.

Vouloir agir ne suffit donc pas pour progresser. Il faut d’abord savoir dans quelle direction agir. L’homme d’action est un constructeur ou un destructeur, suivant l’orientation de ses efforts. Le rôle de l’homme de pensée est de lui indiquer la voie à parcourir.

Pour comprendre comment l’action peut devenir utile ou nuisible, il importe de rechercher sous quelles influences se forment les certitudes qui conduisent les hommes et de quelle façon elles se désagrègent.

Cette étude constituera une des parties essentielles de notre ouvrage. Choisissant les plus importantes des vérités qui ont guidé les peuples, nous essaierons d’en raconter l’histoire.

Elle est singulièrement dramatique et passionnante, cette histoire. Aucune ne montre mieux les successifs progrès de l’esprit humain, sa vaillance et aussi sa fragilité. L’individu moderne trouve dès le berceau l’aide bienveillante d’une civilisation toute constituée, avec une morale, des institutions et des arts. Cet héritage, dont il n’a plus qu’à jouir, fut édifié au prix d’un gigantesque labeur et d’éternels recommencements. Quel entassement d’efforts durant des siècles innombrables pour se dégager de l’animalité primitive, bâtir des cités et des temples, créer des civilisations, et essayer de pénétrer les mystères du monde.

L’homme a cherché sans trêve l’explication de ces mystères. Jamais il ne consentit à ignorer les raisons des choses. Son imagination sut en trouver toujours. L’esprit humain se passe facilement de vérités, il ne peut vivre sans certitudes.