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La vie et la mort du roi Richard II

Chapter 15: SCÈNE I
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La pièce suit la chute d'un roi au cours de ses dernières années, montrant sa dépossession, ses humiliations publiques, et l'accession au trône d'un rival; l'action se concentre sur l'événement de la déposition et explore les rites de souveraineté, la fragilité du pouvoir, l'identité royale et la parole politique. Alternant scènes publiques et moments intimes en captivité, le texte mêle poésie et discours juridique pour interroger la légitimité, la conscience et les effets personnels de la déchéance, tandis que témoins et courtisans révèlent les jeux d'opinion qui la rendent inexorable.


SCÈNE IV 17

Un camp dans le pays de Galles.

Entrent SALISBURY et UN CAPITAINE.


Note 17: (retour) Johnson suppose que cette scène a été, par erreur de copiste, déplacée de son lieu naturel, et qu'elle devait, dans l'intention de Shakspeare, former la seconde scène du troisième acte, le second se terminant ainsi à la sortie de Bolingbroke pour aller à Bristol. Il a dû être déterminé dans son opinion par le lieu de cette scène, placée, comme troisième scène du troisième acte, dans le pays de Galles; en sorte qu'en conservant l'ancienne disposition, il faut passer deux fois et rapidement d'Angleterre dans le pays de Galles, et du pays de Galles en Angleterre. Mais c'est une considération à laquelle, en général, Shakspeare paraît attacher peu d'importance, et qui en a peu en effet dans le système qu'il a adopté; au lieu que, pour l'intérêt et la progression de la marche dramatique, l'une des parties qu'il a le plus soignées, cette scène de la désertion des Gallois doit nécessairement faire suite à la soumission du duc d'York, et terminer le second acte qui finit ainsi avec la puissance de Richard et l'anéantissement complet des forces sur lesquelles il avait compté. L'exécution de Green et de Bushy au commencement du troisième acte est le premier exercice de la puissance de Bolingbroke, destinée à aller dès ce moment toujours en croissant jusqu'à la fin de la pièce, mais qui s'annonce déjà tout entière dans cet acte de souveraineté. Elle perdrait ce caractère si la partie était encore incertaine, si l'on pouvait supposer qu'il reste encore à Richard les moyens de venger ses amis.

LE CAPITAINE.--Lord Salisbury, nous avons attendu dix jours, et nous avons eu bien de la peine à tenir nos compatriotes rassemblés; et cependant nous ne recevons aucune nouvelle du roi: en conséquence, nous allons nous disperser; adieu.

SALISBURY.--Attends encore un jour, fidèle Gallois, le roi met toute sa confiance en toi.

LE CAPITAINE.--On croit le roi mort. Nous ne resterons pas davantage: les lauriers dans nos campagnes se sont tous flétris; des météores viennent effrayer les étoiles fixes du firmament; la pâle lune jette sur la terre une lueur sanglante, et des prophètes au visage hâve annoncent tout bas, d'effrayants changements: les riches ont l'air triste, et les coquins dansent et sautent de joie, les uns dans la crainte de perdre ce qu'ils possèdent, les autres dans les espérances que leur offre la violence et la guerre. Ces signes présagent la mort ou la chute des rois.--Adieu: nos compatriotes sont partis et déjà loin, bien persuadés que leur roi Richard est mort.

(Il sort.)

SALISBURY.--Ah! Richard, c'est avec une douleur profonde que je vois ta gloire, comme une étoile filante, s'abîmer du firmament sur la misérable terre. Ton soleil descend en pleurant vers l'humble couchant, annonçant les orages, les maux et les troubles à venir. Tes amis ont fui et se sont joints à tes ennemis; et le cours de tous les événements te devient contraire.

(Il sort.)

FIN DU SECOND ACTE.


ACTE TROISIÈME


SCÈNE I

Le camp de Bolingbroke devant Bristol.

Entrent BOLINGBROKE, YORK, NORTHUMBERLAND, PERCY, ROSS.--Derrière eux viennent des officiers conduisant WILLOUGHBY, BUSHY et GREEN prisonniers.


BOLINGBROKE.--Faites approcher ces hommes.--Bushy et Green, je ne veux point tourmenter vos âmes (qui dans un instant vont être séparées de leurs corps) en vous représentant trop fortement les crimes de votre vie: cela serait manquer de charité. Cependant, pour laver mes mains de votre sang, je vais ici, à la face des hommes, exposer quelques-unes des causes de votre mort. Vous avez perverti un prince, un véritable roi, né d'un sang vertueux, d'une physionomie heureuse; vous l'avez dénaturé, vous l'avez entièrement défiguré. Vous avez en quelque sorte, par les heures choisies pour vos débauches 18, établi le divorce entre la reine et lui, et troublé la possession de la couche royale; vous avez flétri la beauté des joues d'une belle reine par les larmes qu'ont arrachées de ses yeux vos odieux outrages. Moi-même, que la fortune a fait naître prince, uni au roi par le sang, uni par l'affection avant que vous l'eussiez porté à mal interpréter mes actions, j'ai courbé la tête sous vos injustices; j'ai envoyé vers des nuages étrangers les soupirs d'un Anglais, mangeant le pain amer de l'exil; tandis que vous vous engraissiez sur mes seigneuries, que vous renversiez les clôtures de mes parcs, que vous abattiez les arbres de mes forêts, que vous enleviez de mes fenêtres les armoiries de ma famille, que vous effaciez partout mes devises, ne laissant plus, si ce n'est dans la mémoire des hommes et dans ma race vivante, aucun indice qui pût prouver au monde que je suis un gentilhomme. C'est là ce que vous avez fait, et bien plus encore, bien plus que le double de tout ceci; et c'est ce qui vous condamne à mort.--Voyez à ce qu'on les livre aux exécuteurs et à la main de la mort.

Note 18: (retour)

You have in manner, with your sinful hours,

Made a divorce betwixt his queen and him,

Broke the possession of a royal bed.

Ces vers ne paraissent pas précisément impliquer que ces favoris de Richard l'aient rendu infidèle à la reine, mais plutôt qu'ils l'ont entraîné dans des orgies de nuit. Rien d'ailleurs dans la pièce n'indique aucun tort de ce genre; Richard et sa femme sont au contraire représentés comme des époux très-unis, et même très-tendres.

BUSHY.--Le coup de la mort est mieux venu pour moi que ne l'est Bolingbroke pour l'Angleterre.--Milords, adieu.

GREEN.--Ce qui me console, c'est que le ciel recevra nos âmes, et punira l'injustice des peines de l'enfer.

BOLINGBROKE.--Lord Northumberland, veillez à leur exécution. (Sortent Northumberland et plusieurs autres emmenant les prisonniers.)--Ne dites-vous pas, mon oncle, que la reine est dans votre château? Au nom du ciel, ayez soin qu'elle soit bien traitée: Dites-lui que je lui envoie l'assurance de mes sentiments affectueux; ayez bien soin qu'on lui transmette mes compliments.

YORK.--J'ai dépêché un de mes gentilshommes, avec une lettre où je lui parle au long de votre affection pour elle.

BOLINGBROKE.--Merci, mon bon, mon cher oncle.--Allons, milords, partons pour combattre Glendower et ses complices: encore quelque temps à l'ouvrage; puis après, congé.

(Ils sortent.)


SCÈNE II

Les côtes du pays de Galles.--On aperçoit un château.

Fanfares, tambours et trompettes.--Entrent LE ROI RICHARD, L'ÉVÊQUE DE CARLISLE, AUMERLE, des soldats.


RICHARD.--N'est-ce pas Barkloughby que vous appelez ce château près duquel nous sommes?

AUMERLE.--Oui, mon prince.--Comment Votre Majesté se trouve-t-elle de respirer l'air, après avoir été secouée dernièrement sur les flots agités?

RICHARD.--Il doit nécessairement me plaire. Je pleure de joie de me retrouver encore une fois sur le sol de mon royaume.--Terre chérie, je te salue de ma main, quoique les rebelles te déchirent des fers de leurs chevaux. Comme une mère depuis longtemps séparée de son enfant se joue tendrement de ses larmes et sourit en le retrouvant, c'est ainsi que pleurant et souriant je te salue, ô mon pays, et te caresse de mes mains royales. Ma bonne terre, ne nourris pas l'ennemi de ton souverain! Ne répare pas, par tes douces productions, ses sens affamés! mais que tes araignées nourries de ton venin, tes crapauds à la marche lourde, se placent sur son chemin et blessent les pieds perfides qui te foulent de leurs pas usurpateurs. Ne cède à mes ennemis que des orties piquantes, et s'ils veulent cueillir une fleur sur ton sein, défends-la, je te prie, par un serpent caché, dont le double dard, par sa mortelle piqûre, lance le trépas sur les ennemis de ton souverain.--Ne riez point, milords, de me voir conjurer des êtres insensibles: cette terre prendra du sentiment, ces pierres se changeront en soldats armés, avant que celui qui naquit leur roi succombe sous les armes d'une odieuse rébellion.

L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.--Ne craignez rien, seigneur. Le pouvoir qui vous a fait roi est assez fort pour vous maintenir roi en dépit de tous. Il faut embrasser les moyens que le ciel présente, et ne pas les négliger: autrement, si ce que le ciel veut, nous refusons de le vouloir, c'est refuser les offres du ciel et les moyens qu'il nous présente pour nous secourir et pour nous sauver.

AUMERLE.--Il veut dire, mon seigneur, que nous demeurons trop inactifs, tandis que Bolingbroke, par notre sécurité, s'agrandit et se fortifie en puissance et en amis.

RICHARD.--Sinistre cousin, ne sais-tu pas que lorsque l'oeil vigilant des cieux se cache derrière le globe et descend éclairer le monde qui est sous nos pieds, alors les voleurs et les brigands errent ici invisibles et sanglants, semant le meurtre et l'outrage? Mais dès que, ressortant de dessous le globe terrestre, il enflamme à l'orient la cime orgueilleuse des pins et lance sa lumière jusque dans les plus criminelles cavités, alors les meurtres, les trahisons, tous les forfaits détestés, dépouillés du manteau de la nuit, restent nus et découverts, et épouvantés d'eux-mêmes. Ainsi, dès que ce brigand, ce traître Bolingbroke, qui, pendant tout ce temps, s'est donné carrière dans la nuit, tandis que nous étions errants aux antipodes, nous verra remonter à l'orient notre trône, ses trahisons feront rougir son visage; et, hors d'état de soutenir la vue du jour, effrayé de lui-même, il tremblera de son crime. Toutes les eaux de la mer orageuse ne peuvent enlever du front d'un roi le baume dont il a reçu l'onction; le souffle d'une voix mortelle ne saurait déposer le député élu par le Seigneur. Contre chacun des hommes que Bolingbroke a rassemblés pour lever un fer menaçant contre notre couronne d'or, le Dieu des armées paye au ciel pour son Richard un ange resplendissant; et où combattent les anges, il faut que les faibles mortels succombent, car le ciel défend toujours le droit. (Entre Salisbury.)--Soyez le bienvenu, comte. A quelle distance sont vos troupes?

SALISBURY.--Ni plus près ni plus loin, mon gracieux souverain, que n'est ce faible bras. Le découragement maîtrise ma voix, et ne me permet que des paroles désespérantes. Un jour de trop, mon noble seigneur, a, je le crains bien, obscurci tous les jours heureux sur la terre. Oh! rappelle le jour d'hier, ordonne au temps de revenir, et tu auras encore douze mille combattants, mais ce jour, ce jour, ce malheureux jour, ce jour de trop a fait disparaître ton bonheur, tes amis, ta fortune et ta grandeur: tous les Gallois, sur le bruit de ta mort, sont allés joindre Bolingbroke, ou se sont dispersés et enfuis.

AUMERLE.--Prenez courage, mon souverain. Pourquoi Votre Seigneurie pâlit-elle ainsi?

RICHARD.--Il n'y a qu'un moment que le sang de vingt mille hommes triomphait dans mon visage, et ils ont tous fui! jusqu'à ce qu'il me soit revenu autant de sang, n'ai-je pas des raisons d'être pâle et d'avoir l'air mort? Tous ceux qui cherchent leur sûreté abandonnent mon parti: le temps a fait une tache à mon éclat.

AUMERLE.--Prenez courage, mon souverain, rappelez-vous qui vous êtes.

RICHARD.--Je m'oubliais moi-même. Ne suis-je pas roi? Réveille-toi, indolente majesté. Tu dors! Le nom de roi ne vaut-il pas quarante mille noms? Arme-toi, arme-toi, mon nom! un vil sujet s'attaque à ta grande gloire!--Ne baissez point les yeux, vous, favoris d'un roi. Ne sommes-nous pas grands? Que nos pensées soient grandes! Je sais que mon oncle York a des forces suffisantes pour suffire à nos besoins--Mais qui vois-je s'avancer vers nous?

(Entre Scroop.)

SCROOP.--Puisse-t-il advenir à mon souverain plus de santé et de bonheur que ma voix, montée à la tristesse, ne saurait lui en annoncer!

RICHARD.--Mon oreille est ouverte et mon coeur est préparé. Le pis que tu puisses m'apprendre est une perte temporelle. Dis, mon royaume est-il perdu? Eh bien! il faisait tout mon souci; et que perd-on à être délivré de soucis? Bolingbroke aspire-t-il à être aussi grand que nous? il ne sera jamais plus grand. S'il sert Dieu, nous le servirons aussi, et par là nous serons son égal. Nos sujets se révoltent-ils! Nous ne pouvons y remédier: ils violent leur foi envers Dieu comme envers nous. Crie-moi malheur, destruction, ruine, perte, décadence: le pis est la mort, et la mort aura son jour.

SCROOP.--Je suis bien aise de voir Votre Majesté si bien armée pour supporter les nouvelles de l'adversité. Telle qu'un jour de tempête hors de saison qui amène les rivières argentées à submerger leurs rivages, comme si l'univers se fondait en pleurs, telle s'enfle au delà de toute limite la fureur de Bolingbroke, couvrant vos États consternés d'un acier dur et brillant, et de coeurs plus durs que l'acier. Les barbes blanches ont armé de casques leurs crânes minces et chauves contre ta majesté; les enfants s'efforcent de grossir leur voix féminine, et renferment, par haine de ta couronne, leurs membres de femme sous des armes roides et pesantes; ceux même qui sont chargés de prier pour toi apprennent à bander leurs arcs d'if doublement fatal 19 pour s'en servir contre ta puissance. Même, les femmes, quittant leur quenouille, brandissent contre ton trône des serpes rouillées. Les jeunes et les vieux se révoltent; tout va plus mal que je ne puis vous le dire.

Note 19: (retour) ..... Double-fatal yew.

Doublement fatal par son bois propre à faire des arcs, et par les propriétés nuisibles de son feuillage.

RICHARD.--Tu ne m'as que trop bien, trop bien fait un si triste récit.--Où est le comte de Wiltshire? Où est Bagot? Qu'est devenu Bushy? Où est Green? Pourquoi ont-ils laissé ce dangereux ennemi mesurer ainsi nos frontières d'un pas tranquille?.... Si nous l'emportons, ils le payeront de leurs têtes.--Je vous garantis qu'ils ont fait leur paix avec Bolingbroke.

SCROOP.--Il est vrai, seigneur, ils ont fait leur paix avec lui.

RICHARD.--Traîtres! ah! vipères! damnés sans rédemption! chiens aisément amenés à ramper devant le premier venu! serpents réchauffés dans le sang de mon coeur, et qui me percent le coeur! trois Judas, chacun trois fois pire que Judas! Devaient-ils faire leur paix? Que pour ce crime le terrible enfer déclare la guerre à leurs âmes souillées!

SCROOP.--La tendre amitié, je le vois, lorsqu'elle change de nature, produit la plus amère et la plus mortelle haine.--Révoquez vos malédictions sur leurs âmes: ils ont fait leur paix en donnant leurs têtes, et non leurs mains; ceux que vous maudissez ont reçu le coup le plus cruel que puisse frapper la mort, et gisent assez bas ensevelis dans le sein de la terre.

AUMERLE.--Quoi! Bushy, Green et le comte de Wiltshire sont morts?

SCROOP.--Oui, ils ont tous perdu la tête à Bristol.

AUMERLE.--Où est le duc mon père avec ses troupes?

RICHARD.--N'importe où il est.... Que personne ne me parle de consolation. Entretenons-nous de tombeaux, de vers, d'épitaphes; que la poussière soit notre papier, et que la pluie qui coule de nos yeux écrive notre douleur sur le sein de la terre; choisissons nos exécuteurs testamentaires, et parlons de testaments. Et cependant non; car que pourrions-nous léguer sinon nos corps dépouillés à la terre? Nos possessions, notre vie, tout appartient à Bolingbroke, et il n'est plus rien que nous puissions dire à nous que la mort, et ce petit moule, fait d'une terre stérile, qui couvre nos os, comme une pâte. Au nom du ciel, asseyons-nous par terre, et racontons les tristes histoires de la mort des rois; comment quelques-uns ont été déposés, quelques-uns tués à la guerre, d'autres hantés par les fantômes de ceux qu'ils avaient dépossédés, d'autres empoisonnés par leurs femmes, d'autres égorgés en dormant; tous assassinés! La Mort tient sa cour dans le creux de la couronne qui ceint le front mortel d'un roi: c'est là que siége sa grotesque figure se riant de la grandeur du souverain, insultant à sa pompe: elle lui accorde un souffle de vie, une courte scène pour jouer le monarque, être craint et tuer de ses regards, l'enivrant d'une vaine opinion de lui-même, comme si cette chair qui sert de rempart à notre vie était d'un bronze impénétrable! Et après s'être amusée un moment, elle en vient au dernier acte, et d'une petite épingle elle perce le mur du château.... et adieu le roi.--Couvrez vos têtes, et n'insultez pas par ces profonds hommages la chair et le sang; rejetez loin de vous le respect, les traditions, l'étiquette, les devoirs cérémonieux. Vous m'avez méconnu jusqu'à présent: je vis de pain, comme vous, je sens comme vous le besoin, je suis atteint par le chagrin; j'ai besoin d'amis. Ainsi assujetti, comment pouvez-vous me dire que suis un roi?

L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.--Seigneur, les hommes sages ne déplorent jamais les maux présents: ils emploient le présent à éviter d'en avoir d'autres à déplorer. Craindre votre ennemi, puisque la crainte accable la force, c'est donner par votre faiblesse des forces à votre ennemi; et par là votre folie combat contre vous-même.--Craignez et soyez tué!.... Il ne peut rien vous arriver de pis en combattant. Combattre et mourir, c'est la mort détruisant la mort; mourir en tremblant, c'est rendre lâchement à la mort le tribut de sa vie.

AUMERLE.--Mon père a des troupes: informez-vous où il est; et d'un seul membre apprenez à faire un corps.

RICHARD.--Tes reproches sont justes.--Superbe Bolingbroke, je viens pour échanger avec toi des coups dans ce jour qui doit nous juger. Cet accès de fièvre de terreur est tout à fait dissipé.--C'est une tâche aisée que de reprendre son bien.--Dis-moi, Scroop, où est notre oncle avec ses troupes? Homme, réponds-moi avec douceur, quoique tes regards soient sinistres.

SCROOP.--On juge par la couleur du ciel de l'état et des dispositions de la journée: ainsi pouvez-vous juger, par mon air sombre et abattu, que ma langue n'a à vous faire qu'un rapport plus triste encore. Je joue ici le rôle d'un bourreau, en allongeant ainsi peu à peu ce qu'il y a de pis et qu'il faut bien dire.--Votre oncle York s'est joint à Bolingbroke; tous vos châteaux du nord se sont rendus, et toute votre noblesse du midi est en armes pour sa cause.

RICHARD.--Tu en as dit assez. (A Aumerle.)--Malédiction sur toi, cousin, qui m'as éloigné de la bonne voie où j'étais pour trouver le désespoir! Que dites-vous à présent? quelle ressource nous reste-t-il à présent? Par le ciel, je haïrai éternellement quiconque m'exhortera davantage à prendre courage. Allons au château de Flint; j'y veux mourir de ma douleur. Un roi vaincu par le malheur doit obéir au malheur, son roi. Congédiez les troupes qui me restent, et qu'elles aillent labourer la terre qui leur offre encore quelques espérances: pour moi, je n'en ai point.--Que personne ne me parle de changer mon dessein: tout conseil serait vain.

AUMERLE.--Mon souverain, un mot.

RICHARD.--Celui dont la langue me blesse par ses flatteries me fait un double mal.--Licenciez ma suite, qu'ils s'en aillent. Qu'ils fuient de la nuit de Richard vers le jour brillant de Bolingbroke.

(Ils sortent.)


SCÈNE III

La scène est dans le pays de Galles, devant le château de Flint.

Entrent avec des tambours et des étendards BOLINGBROKE et ses troupes, YORK, NORTHUMBERLAND et plusieurs autres.


BOLINGBROKE.--Ainsi nous apprenons par cet avis que les Gallois sont dispersés, et que Salisbury est allé rejoindre le roi, qui vient de débarquer sur cette côte avec quelques-uns de ses amis particuliers.

NORTHUMBERLAND.--Voilà une bonne et agréable nouvelle, seigneur. Richard est venu cacher sa tête assez près d'ici.

YORK.--Il serait convenable que lord Northumberland voulût bien dire le roi Richard.--Hélas! quel triste jour que celui où le souverain sacré est obligé de cacher sa tête!

NORTHUMBERLAND.--Votre Grâce se méprend sur mes intentions: c'était pour abréger que j'avais omis le titre.

YORK.--Il fut un temps où, si vous aviez abrégé ainsi à son égard, il eût aussi abrégé avec vous en vous raccourcissant, pour tant de licence, de toute la longueur de votre tête.

BOLINGBROKE.--Mon oncle, ne prenez pas les choses plus mal que vous ne le devez.

YORK.--Et vous, mon cher neveu, ne prenez pas plus qu'il ne vous appartient, de peur de vous méprendre: le ciel est au-dessus de votre tête.

BOLINGBROKE.--Je le sais, mon oncle, et ne m'oppose point à ses volontés.--Mais qui s'avance vers nous? (Entre Percy.)--C'est vous, Henri! Eh bien, est-ce que ce château ne se rendra point?

PERCY.--Une force royale, milord, t'en défend l'entrée.

BOLINGBROKE.--Comment, royale? Il ne renferme point de roi?

PERCY.--Oui, milord, il renferme un roi: Le roi Richard est enfermé dans cette enceinte de ciment et de pierres; et avec lui sont lord Aumerle, lord Salisbury, sir Étienne Scroop, et de plus un ecclésiastique de sainte renommée: qui c'est, je n'ai pu le savoir.

NORTHUMBERLAND.--Il y apparence que c'est l'évêque de Carlisle.

BOLINGBROKE, à Northumberland.--Noble seigneur, approchez-vous des rudes flancs de cet antique château; que l'airain de la trompette transmette à ses oreilles ruinées la demande d'une conférence, et portez au roi ce message: «Henri de Bolingbroke, à deux genoux, baise la main du roi Richard, et envoie à sa personne royale l'hommage de son allégeance et de la fidélité loyale de son coeur. Je viens ici mettre à ses pieds mes armes et mes forces, pourvu que mon bannissement soit annulé, et que mes domaines me soient restitués libres de toutes charges: sinon, j'userai de l'avantage de ma puissance, et j'abattrai la poussière de l'été par une pluie de sang versée par les blessures des Anglais égorgés. Mais il est bien loin du coeur de Bolingbroke de vouloir que cette tempête pourpre vienne arroser le sein frais et verdoyant du beau royaume du roi Richard, et c'est ce que lui prouvera assez mon humble soumission.»--Allez, faites-lui entendre ceci, tandis que nous, nous avancerons sur le tapis de gazon de cette plaine. (Northumberland s'avance vers le château avec un trompette.)--Marchons sans faire entendre le bruit menaçant des tambours, afin que du haut des murs en ruine de ce château on puisse bien entendre nos honorables offres.--Il me semble que le roi Richard et moi nous devons nous rencontrer d'une manière aussi terrible que les éléments du feu et de l'eau, lorsque leurs tonnerres se rencontrant déchirent de leur choc le front nébuleux du firmament. Qu'il soit le feu, je serai l'eau docile; que la rage soit de son côté, tandis que je répandrai la pluie de mes eaux sur la terre, sur la terre, non sur lui. Marchons en avant, et observons quelle sera la contenance du roi Richard.

(La trompette sonne pour demander un pourparler, une autre trompette répond de l'intérieur de la forteresse.--Fanfare.--Richard paraît sur les remparts, suivi de l'évêque de Carlisle, d'Aumerle, de Scroop et de Salisbury.)

YORK.--Voyez, voyez: le roi Richard paraît lui-même, semblable au soleil rougissant et mécontent, lorsque, sortant du portail enflammé de l'orient, il voit les nuages jaloux s'avancer pour ternir sa gloire et obscurcir le cours de son brillant passage vers l'occident. Il a pourtant encore l'air d'un roi. Voyez: son oeil, aussi brillant que celui de l'aigle, lance les éclairs de la majesté souveraine. Hélas! hélas! malheur à nous si quelque mal venait à ternir un si noble aspect!

RICHARD, à Northumberland.--Nous sommes surpris, et nous nous sommes si longtemps arrêté pour attendre que ton genou respectueux fléchît devant nous parce que nous croyons être ton légitime souverain. Si nous le sommes, comment tes articulations osent-elles oublier de nous rendre l'hommage solennel que tu dois à notre présence? Si nous ne le sommes pas, montre-nous comment la main de Dieu nous a dépossédé des fonctions dont il nous avait revêtu; car nous savons que nulle main d'os et de sang ne peut saisir la poignée sacrée de notre sceptre, sans le profaner, le voler, ou l'usurper; et dussiez-vous penser que tous mes sujets ont comme vous violemment séparé leurs coeurs de notre cause, et que nous sommes abandonné et dénué d'amis, sachez que mon maître, le Dieu tout-puissant, assemble dans ses nuages en notre faveur des armées de pestes qui frapperont vos enfants encore à naître, encore non engendrés, parce que vous avez levé vos mains vassales contre ma tête, et menacé la gloire de ma précieuse couronne. Dis à Bolingbroke (car je crois le voir là-bas) que chaque pas qu'il fait dans mes États est une dangereuse trahison. Il vient ouvrir le rouge testament de la guerre sanglante: mais avant que la couronne où visent ses regards repose en paix sur sa tête, les couronnes ensanglantées des crânes de dix mille fils de bonnes mères dépareront dans sa fleur la face de l'Angleterre, changeront la blancheur du teint virginal de sa Paix en une rougeur d'indignation, et humecteront l'herbe de ses pâturages du sang des fidèles Anglais.

NORTHUMBERLAND.--Le roi des cieux nous préserve de voir le roi notre maître ainsi assailli par des armes à la fois concitoyennes et ennemies 20! Ton trois fois noble cousin Henri Bolingbroke te baise humblement la main; et il jure par la tombe honorable qui recouvre les os de ton royal aïeul, par la royale noblesse de votre sang à tous deux, ruisseaux sortis d'une seule source très-précieuse, par le bras enseveli du belliqueux Gaunt, par sa propre valeur et son honneur personnel, serment qui comprend toutes les paroles et tous les serments, que son retour dans ce royaume n'a d'autre but que de réclamer son illustre héritage, et de te demander à genoux l'annulation immédiate de son arrêt d'exil. Dès qu'une fois Votre Majesté aura souscrit à sa demande, il abandonnera à la rouille ses armes brillantes, rendra ses chevaux armés en guerre à leurs écuries, et son coeur au fidèle service de Votre Majesté. Voilà ce qu'il jure, et, sur sa foi de prince, il promet de l'observer: et moi, j'en réponds comme gentilhomme.

Note 20: (retour)

Should so with civil and uncivil arms

Be rush'd upon.

Le jeu de mots entre civil et uncivil était impossible à reproduire dans le français, qui n'a pas conservé à incivil son sens propre.

RICHARD.--Northumberland, dis-lui: «Voici la réponse du roi: Son noble cousin est le bienvenu ici, et toutes ses justes demandes seront satisfaites sans contradiction;» et dans les termes les plus gracieux que tu possèdes, parle à son affection de mes tendres sentiments. (A Aumerle.)--Nous nous abaissons, cousin, n'est-il pas vrai, en montrant tant de faiblesse et en parlant avec tant de douceur? Rappellerons-nous Northumberland, et enverrons-nous un défi au traître, pour mourir ainsi?

AUMERLE.--Non, mon bon maître; combattons avec de bonnes paroles jusqu'à ce que le temps nous prête des amis, et ces amis le secours de leurs épées.

RICHARD.--O Dieu, ô Dieu! que ma bouche, qui a prononcé le terrible arrêt du bannissement contre cet homme hautain, le révoque aujourd'hui par des paroles si douces! Oh! que ne suis-je aussi grand que ma douleur, ou moins grand que mon nom! Que ne puis-je oublier ce que j'ai été, ou cesser de me rappeler ce que je suis à présent! Tu te gonfles, coeur superbe? Je te mettrai en liberté de battre, puisque mes ennemis ont la liberté de battre toi et moi.

AUMERLE.--Voilà Northumberland que Bolingbroke renvoie.

RICHARD.--Que doit faire le roi maintenant? Faut-il qu'il se soumette? le roi se soumettra. Faut-il qu'il soit déposé? le roi y consentira. Lui faut-il perdre le titre de roi? Au nom de Dieu, qu'on me l'ôte! Je changerai mes joyaux contre un chapelet, mes palais somptueux contre un ermitage, mes brillants vêtements contre la robe du mendiant, mes coupes ciselées pour un plat de bois, mon sceptre pour un bâton de pèlerin, tous mes sujets pour une couple de saints sculptés, et mon vaste royaume pour un petit tombeau, un petit, petit tombeau, un tombeau obscur! Ou peut-être serai-je enseveli sur quelque route royale, sur quelque chemin fréquenté où les pieds de mes sujets pourront à toute heure fouler la tête de leur souverain; car c'est mon coeur qu'ils foulent aux pieds, moi encore vivant; une fois enseveli, pourquoi ne fouleraient-ils pas ma tête?--Aumerle, tu pleures, mon cousin au coeur tendre! De nos larmes méprisées nous susciterons une tempête; elles et nos soupirs détruiront la moisson de l'été, et amèneront la famine dans cette terre révoltée; ou bien nous ferons-nous un jeu de nos maux, et prendrons-nous nos larmes pour le sujet de quelque joli pari, comme de les faire tomber sur un seul endroit jusqu'à ce qu'elles nous aient creusé deux tombeaux dans la terre, et que là, couchés tous deux, on y puisse graver: Là gisent deux parents qui se sont creusé leur tombeau des larmes de leurs yeux? Ce malheur n'aurait-il pas bonne grâce?--Allons, allons, je vois que je parle follement, et que tu te moques de moi--Très-puissant prince, milord Northumberland, que dit le roi Bolingbroke? Sa Majesté veut-elle permettre à Richard de vivre jusqu'à ce que Richard meure?--Vous saluez; c'est-à-dire que Bolingbroke dit oui.

NORTHUMBERLAND.--Seigneur, il vous attend dans la cour basse pour conférer avec vous. Vous plaît-il de descendre?

RICHARD.--Je descends! je descends comme le brillant Phaéton hors d'état de gouverner des coursiers indociles! (Northumberland se retire vers Bolingbroke.) Dans la cour basse? c'est une cour basse que celle où les rois s'abaissent jusqu'à obéir à l'appel des traîtres, et à leur faire grâce! Dans la cour basse? Descendons! A bas, cour! à bas, roi! car les hiboux de la nuit font entendre leurs cris là où l'alouette devrait s'élever en chantant.

(Le roi et les lords se retirent des remparts.)

BOLINGBROKE, à Northumberland.--Que dit Sa Majesté?

NORTHUMBERLAND.--La tristesse et le chagrin de son coeur lui font dire des choses insensées comme un homme égaré. Cependant il vient.

(Entrent Richard et sa suite.)

BOLINGBROKE.--Tenez-vous tous à l'écart, et montrez un grand respect à Sa Majesté. (Fléchissant un genou en terre.)--Mon gracieux souverain....

RICHARD.--Beau cousin, vous abaissez votre genou de prince, en permettant à la vile terre l'orgueil de le baiser. J'aimerais mieux éprouver dans mon coeur l'effet de votre amitié que de sentir mes yeux blessés par vos respects. Levez-vous, cousin, levez-vous: votre coeur s'élève, je le sais, au moins à cette hauteur (portant la main à sa tête), bien que vos genoux s'abaissent.

BOLINGBROKE.--Mon gracieux souverain, je ne viens que pour réclamer mes biens.

RICHARD.--Vos biens sont à vous, et je suis à vous, et tout est à vous!

BOLINGBROKE.--Soyez à moi, mon très-redouté souverain, autant que mes fidèles services mériteront votre affection.

RICHARD.--Vous avez bien mérité.--Ils méritent de posséder ceux qui connaissent le moyen le plus sûr et le plus énergique d'obtenir.--Mon oncle, donnez-moi votre main: allons, séchez vos larmes. Les larmes prouvent l'amitié qui les excite, mais elles manquent du remède. (A Bolingbroke.)--Cousin, je suis trop jeune pour être votre père, quoique vous soyez assez vieux pour être mon héritier. Ce que vous voulez avoir, je vous le donnerai, et même volontairement; car il faut faire de soi-même ce que la force nous contraint de faire.--Marchons vers Londres.--Le voulez-vous, cousin?

BOLINGBROKE.--Oui, mon bon seigneur.

RICHARD.--Alors je ne dois pas dire non.

(Fanfares.--Ils sortent.)


SCÈNE IV

La scène est à Langley dans le jardin du duc d'York.

Entrent LA REINE et DEUX DE SES DAMES.


LA REINE.--Quel jeu pourrions-nous imaginer dans ce jardin, pour écarter les accablantes pensées de mes soucis?

UNE DES DAMES.--Madame, nous pourrions jouer aux boules.

LA REINE.--Cela ferait songer que le monde est plein d'inégalités, et que ma fortune est détournée de sa route.

LA DAME.--Madame, nous danserons.

LA REINE.--Mes pieds ne peuvent danser en mesure avec plaisir lorsque mon pauvre coeur ne garde aucune mesure dans son chagrin: ainsi, mon enfant, point de danse; quelque autre jeu.

LA DAME.--Eh bien, madame, nous conterons des histoires.

LA REINE.--Tristes, ou joyeuses?

LA DAME.--L'une ou l'autre, madame.

LA REINE.--Ni l'une ni l'autre, ma fille: si elles me parlaient de joie, comme la joie me manque absolument, elles ne feraient que me rappeler davantage ma tristesse: si elles me parlaient de chagrin, comme le chagrin me possède complétement, elles ne feraient qu'ajouter plus de douleur encore à mon manque de joie. Je n'ai pas besoin de répéter ce que j'ai déjà; et ce qui me manque, il est inutile de s'en plaindre....

LA DAME.--Madame, je chanterai.

LA REINE.--Je suis bien aise que tu aies sujet de chanter; mais tu me plairais davantage si tu voulais pleurer.

LA DAME.--Je pleurerais, madame, si cela pouvait vous faire du bien.

LA REINE.--Je pleurerais aussi, moi, si cela pouvait me faire du bien, et je ne t'emprunterais pas une larme. Mais attends.--Voilà les jardiniers. (Entrent un jardinier et deux garçons.) Enfonçons-nous sous l'ombrage de ces arbres: je gagerais ma misère contre une rangée d'épingles qu'ils vont parler de l'État, car tout le monde en parle dans le moment d'une révolution. Les malheurs ont toujours le malheur pour avant-coureur.

(La reine et ses deux dames se retirent.)

LE JARDINIER.--Va, rattache ces branches pendantes d'abricotier qui, comme des enfants indisciplinés, font ployer leur père sous l'oppression de leur poids surabondant; quelque appui aux rameaux qui se courbent. Et toi, va comme un exécuteur abattre la tête de ces jets trop prompts à croître, et qui s'élèvent trop orgueilleusement au-dessus de notre république. Tout doit être de niveau dans notre gouvernement. Tandis que vous y travaillerez, moi je vais arracher ces herbes sauvages et nuisibles qui dérobent sans profit aux fleurs utiles les sucs féconds de la terre.

UN DES GARÇONS.--Pourquoi prétendrions-nous entretenir dans l'étendue de cette enceinte des lois, des formes, des proportions régulières, et montrer, comme un échantillon, un état solide, lorsque notre jardin, enclos par la mer, le pays entier est rempli de mauvaises herbes, que ses plus belles fleurs sont étouffées, que ses arbres fruitiers ne sont pas taillés; que ses clôtures sont ruinées, ses parterres en désordre, et ses plantes utiles dévorées par les chenilles?

LE JARDINIER.--Sois tranquille: celui qui a souffert tout ce désordre du printemps est arrivé à la chute des feuilles; les mauvaises herbes qu'il abritait au loin de son vaste feuillage, et qui le dévoraient en paraissant l'appuyer, sont arrachées, racine et tout, par Bolingbroke; je veux dire, le comte de Wiltshire, Green et Bushy.

LE GARÇON.--Comment? Est-ce qu'ils sont morts?

LE JARDINIER.--Ils sont morts, et Bolingbroke a saisi le roi dissipateur. Oh! quelle pitié qu'il n'ait pas soigné et cultivé son royaume comme nous ce jardin! Nous, dans la saison, nous blessons l'écorce, la peau de nos arbres fruitiers, de crainte que, regorgeant de sève et de sang, ils ne périssent de l'excès de leurs richesses. S'il en eût usé de même avec les grands et les ambitieux, ils auraient pu vivre pour porter, et lui pour recueillir leurs fruits d'obéissance. Nous élaguons toutes les branches superflues pour conserver la vie aux rameaux féconds: s'il en eût agi ainsi, il porterait encore la couronne qu'en dissipant follement les heures il a fait complétement tomber de sa tête.

LE GARÇON.--Quoi! vous croyez donc que le roi sera déposé?

LE JARDINIER.--Il est déjà vaincu, et il y a toute apparence qu'il sera déposé. La nuit dernière il est venu des lettres à un ami intime du bon duc d'York qui annoncent de tristes nouvelles.

LA REINE, sortant du lieu où elle était cachée.--Oh! je suis suffoquée jusqu'à mourir de mon silence:--Toi, vieille figure d'Adam, établie pour soigner ces jardins, comment ta langue brutale ose-t-elle redire ces fâcheuses nouvelles? Quelle Ève, quel serpent t'a suggéré de renouveler ainsi la chute de l'homme maudit? Pourquoi dis-tu que le roi Richard est déposé? Oses-tu, toi qui ne vaux guère mieux que de la terre, présager sa chute? Dis-moi, où, quand et comment as-tu appris ces mauvaises nouvelles? Parle, misérable que tu es.

LE JARDINIER.--Madame, pardonnez-moi; je n'ai guère de plaisir à répéter ces nouvelles, mais ce que je dis est la vérité. Le roi Richard est entre les mains puissantes de Bolingbroke; leurs fortunes à tous deux ont été pesées: dans le bassin de votre seigneur il n'y a que lui seul, et quelques frivolités qui le rendent léger; mais dans le bassin du grand Bolingbroke sont avec lui tous les pairs d'Angleterre, et avec ce surpoids il emporte le roi Richard. Rendez-vous à Londres, et vous trouverez les choses ainsi: je ne dis que ce que tout le monde sait.

LA REINE.--Agile adversité, toi qui marches d'un pied si léger, n'est-ce pas à moi qu'appartenait ton message? Et je suis la dernière à en être informée? Oh! tu as soin de me servir la dernière afin que je conserve plus longtemps tes douleurs dans mon sein.--Venez, mes dames; allons trouver à Londres le roi de Londres dans l'infortune.--O ciel! étais-je née pour que ma tristesse embellît le triomphe du grand Bolingbroke?--Jardinier, pour m'avoir annoncé ces nouvelles de malheur, je voudrais que les plantes que tu greffes ne poussassent jamais.

(Elle sort avec ses dames.)

LE JARDINIER.--Pauvre reine? pour que ta situation n'empirât pas, je consentirais à ce que mes travaux subissent l'effet de ta malédiction.--Là, elle a laissé tomber une larme; je veux y planter une rue, l'amère herbe de grâce; la rue, qui exprime la compassion 21, croîtra bientôt ici en souvenir d'une reine qui pleurait.

(Ils sortent.)

Note 21: (retour) Rue, even for ruth.

«Rue, qui veut dire la même chose que ruthRuth (compassion), vient en effet de to rue (déplorer). On appelait la rue l'herbe de grâce, parce qu'elle servait d'aspersoir pour l'eau bénite.

FIN DU TROISIÈME ACTE.


ACTE QUATRIÈME


SCÈNE I

A Londres.--La salle de Westminster.

Les lords spirituels à la droite du trône, les lords temporels à la gauche, les communes au bas.

Entrent BOLINGBROKE, AUMERLE, NORTHUMBERLAND, PERCY, SURREY, FITZWATER, UN AUTRE LORD, L'ÉVÊQUE DE CARLISLE, L'ABBÉ DE WESTMINSTER, suite;--viennent ensuite des officiers conduisant BAGOT.


BOLINGBROKE.--Qu'on fasse avancer Bagot.--Allons, Bagot, parle librement et dis ce que tu sais de la mort du noble Glocester. Qui l'a tramée avec le roi, et qui a exécuté le sanglant office de sa mort prématurée?

BAGOT.--Alors faites paraître devant moi le lord Aumerle.

BOLINGBROKE.--Cousin, avancez, et regardez cet homme.

BAGOT.--Lord Aumerle, je sais que votre langue hardie dédaigne de désavouer ce qu'elle a une fois prononcé. Dans ces temps d'oppression où l'on complota la mort de Glocester, je vous ai entendu dire: «Mon bras n'est-il pas assez long pour atteindre, du sein de la tranquille cour d'Angleterre jusqu'à Calais, la tête de mon oncle?» Parmi plusieurs autres propos que vous avez tenus dans ce temps-là même, je vous ai ouï dire que vous refuseriez l'offre de cent mille couronnes 22 plutôt que de consentir au retour en Angleterre de Bolingbroke; ajoutant encore que la mort de votre cousin serait un grand bonheur pour le pays.

Note 22: (retour) Monnaie d'or.

AUMERLE.--Princes, et vous, nobles seigneurs, quelle réponse dois-je faire à cet homme de rien? Faudra-t-il que je déshonore l'étoile illustre de ma naissance jusqu'à le châtier comme un égal? Il le faut cependant, ou consentir à voir mon honneur flétri par l'accusation de sa bouche calomnieuse.--Voilà mon gage, le sceau par lequel ma main te dévoue à la mort, et qui te marque pour l'enfer.--Je dis que tu en as menti; et je soutiendrai que ce que tu dis est faux, aux dépens du sang de ton coeur, bien qu'il soit trop vil pour que je dusse en ternir l'éclat de mon épée de chevalier.

BOLINGBROKE.--Arrête; Bagot, je te défends de le relever.

AUMERLE.--Hors un seul homme, je voudrais que ce fût le plus illustre de l'assemblée qui m'eût ainsi défié.

FITZWATER.--Si ta valeur tient à la sympathie 23, voilà mon gage, Aumerle, que j'oppose au tien. Par ce beau soleil qui me montre où tu es, je t'ai entendu dire, et tu t'en faisais gloire, que tu étais la cause de la mort du noble Glocester. Si tu le nies, tu en as vingt fois menti; et avec la pointe de ma rapière je ferai rentrer ton mensonge dans le coeur où il a été forgé.

Note 23: (retour) ...... Stand on sympathies.

AUMERLE.--Lâche, tu n'oserais vivre assez pour voir cette journée.

FITZWATER.--Par mon âme, je voudrais que ce fût à l'heure même.

AUMERLE.--Fitzwater, tu viens de dévouer ton âme à l'enfer.

PERCY.--Tu mens, Aumerle: son honneur est aussi pur dans ce défi qu'il est vrai que tu es déloyal; et pour preuve que tu l'es, je jette ici mon gage, prêt à le soutenir contre toi jusqu'à la dernière limite de la respiration. Relève-le si tu l'oses.

AUMERLE.--Si je ne le relève pas, puissent mes mains se pourrir, et ne plus jamais brandir un fer vengeur sur le casque étincelant de mon ennemi.

UN AUTRE LORD.--Je te défie de même sur le terrain, parjure Aumerle, et je te provoque par autant de démentis que j'en pourrais crier à tes oreilles perfides depuis un soleil jusqu'à l'autre. Voilà le gage de mon honneur; mets-le à l'épreuve si tu l'oses.

AUMERLE.--Qui en est encore? Par le ciel, je répondrai à tous: j'ai dans un seul coeur mille courages pour faire tête à vingt mille comme vous.

SURREY.--Lord Fitzwater, je me rappelle très-bien le jour où Aumerle et vous vous entretîntes ensemble.

FITZWATER.--Il est vrai; milord, vous étiez présent, et vous pouvez témoigner comme moi que ce que je dis est vrai.

SURREY.--Cela est aussi faux, par le ciel, que le ciel lui-même est sincère.

FITZWATER.--Surrey, tu en as menti.

SURREY.--Enfant sans honneur, ce démenti pèsera si lourdement sur mon épée, qu'il en sera tiré revanche et vengeance jusqu'à ce que toi qui m'as donné le démenti et ton démenti 24 gisiez vous la terre, aussi, tranquilles que le crâne de ton père; et pour preuve, voilà mon gage d'honneur: mets-le à l'épreuve.

Note 24: (retour)

That lie shall lie so heavy on my sword

Till thou the lie giver and that lie do lie.

Jeux de mots impossibles à rendre en français, même par des équivalents.

FITZWATER.--Comme tu te plais follement à exciter un cheval emporté! De même que j'ose manger, boire, respirer et vivre, j'oserai affronter Surrey dans un désert, et lui cracher au visage en lui disant qu'il en a menti, et qu'il a menti, et qu'il en a menti. Voilà qui engage ma foi à t'obliger de recevoir ma vigoureuse correction.--Comme j'espère prospérer dans ce monde nouveau pour moi, Aumerle est coupable de ce que lui reproche mon loyal défi; de plus, j'ai ouï dire au banni Norfolk, que c'est toi, Aumerle, qui as envoyé deux de tes gens à Calais pour assassiner le noble duc.

AUMERLE.--Que quelque honnête chrétien me confie un gage pour prouver que Norfolk ment. Je jette ceci, dans le cas où Norfolk serait rappelé pour défendre son honneur.

BOLINGBROKE.--Tous ces défis resteront en suspens jusqu'au retour de Norfolk: il sera rappelé; et quoiqu'il soit mon ennemi, il sera rétabli dans tous ses biens et seigneuries, et à son arrivée nous le forcerons de justifier son honneur contre Aumerle.

L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.--Jamais on ne verra ce jour honorable.--Norfolk, banni, a combattu bien des fois pour Jésus-Christ; il a porté dans les champs glorieux des chrétiens l'étendard de la croix chrétienne contre les noirs païens, les Turcs et les Sarrasins. Fatigué de travaux guerriers, il s'est retiré en Italie; et là, à Venise, il a rendu son corps à la terre de ces belles contrées, et son âme pure à Jésus-Christ son chef, sous les drapeaux duquel il avait combattu si longtemps.

BOLINGBROKE.--Quoi, prélat, Norfolk est mort?

L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.--Aussi sûrement que je vis, milord.

BOLINGBROKE.--Qu'une heureuse paix conduise sa belle âme dans le sein du bon vieil Abraham!--Seigneurs appelants, vos défis resteront tous en suspens jusqu'à ce que nous vous assignions le jour du combat.

(Entre York avec sa suite.)

YORK.--Puissant duc de Lancastre, je viens vers toi de la part de Richard, dépouillé de ses plumes, qui t'adopte d'un coeur satisfait pour son héritier, et met tes mains royales en possession de son auguste sceptre. Monte sur le trône que tu hérites aujourd'hui de lui, et vive Henri, le quatrième du nom!

BOLINGBROKE.--C'est au nom de Dieu que je monte sur le trône royal.

L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.--Que Dieu vous en préserve!--Je parlerai mal en votre royale présence; mais c'est à moi qu'il convient le mieux de dire la vérité. Plût à Dieu qu'il y eût dans cette noble assemblée un homme assez noble pour être le juge impartial du noble Richard: alors la vraie noblesse lui apprendrait à éviter une injustice aussi odieuse! Quel sujet peut prononcer l'arrêt de son roi? et qui de ceux qui siégent ici n'est pas sujet de Richard? Les voleurs ne sont jamais jugés sans être entendus, quelque évidente que soit en eux l'apparence du crime; et l'image de la majesté de Dieu, son lieutenant, son fondé de pouvoirs, son député choisi, oint, couronné et maintenu sur le trône depuis tant d'années, sera jugé par des bouches sujettes et inférieures, et cela sans même être présent! O Dieu! ne permets pas que dans un pays chrétien, des âmes civilisées donnent l'exemple d'un attentat si odieux, si noir, si indécent! Je parle à des sujets, et c'est un sujet qui parle, animé par le ciel pour prendre hardiment la défense de son roi. Milord d'Hereford, qui est ici présent, et que vous appelez roi, est un insigne traître au roi du superbe Hereford: si vous le couronnez, je vous prédis que le sang anglais engraissera la terre, et que les générations futures payeront de leurs gémissements cet horrible forfait. La paix ira dormir chez les Turcs et les infidèles; et dans ce séjour de la paix, des guerres tumultueuses confondront les familles contre les familles, les parents contre les parents; le désordre, l'horreur, la crainte et la révolte habiteront parmi vous; et cette terre sera nommée le champ de Golgotha et la place des crânes des morts. Oh! si vous élevez cette maison contre cette maison, il en résultera les plus désastreuses divisions qui jamais aient désolé ce monde maudit. Empêchez cela, résistez; qu'il n'en soit pas ainsi, de peur que vos enfants et les enfants de vos enfants ne crient sur vous: Malédiction!

NORTHUMBERLAND.--Vous avez parlé à merveille, monsieur; et pour votre peine, nous vous arrêtons ici comme coupable de haute trahison.--Lord Westminster, chargez-vous de veiller sur sa personne jusqu'au jour de son procès.--Vous plaît-il, milords, d'accorder aux communes leur requête?

BOLINGBROKE.--Qu'on introduise ici Richard, afin qu'il abdique publiquement: alors nous procéderons à l'abri de tout soupçon.

YORK.--Je vais me charger de l'amener.

(Il sort.)

BOLINGBROKE.--Vous, seigneurs, qui êtes ici arrêtés par nos ordres, donnez vos cautions de vous représenter au jour où vous serez sommés de répondre. (A l'évêque de Carlisle:)--Nous devons peu à votre affection pour nous, et nous comptions peu sur votre secours.

(Rentre York avec le roi Richard et des officiers portant la couronne.)

RICHARD.--Hélas! pourquoi m'oblige-t-on de me rendre aux ordres d'un roi avant que j'aie pu secouer encore les pensées royales qui ont accompagné mon règne! Je n'ai pu encore apprendre à insinuer, à flatter, à me courber, à fléchir le genou. Donnez au chagrin quelque temps pour m'instruire à la soumission.--Cependant, je n'ai point encore oublié la figure de ces hommes... Ne furent-ils pas à moi? ne m'ont-ils pas crié parfois: Salut? C'est ce que Judas fit à Jésus-Christ; mais lui, sur douze, il trouva la fidélité chez tous, sauf un seul; et moi, sur douze mille, je n'en trouve chez aucun.--Dieu sauve le roi!--Quoi! personne ne dira: Amen? serai-je à la fois le prêtre et le clerc? Eh bien, amen, Dieu sauve le roi, quoique ce ne soit pas moi; et amen encore si le ciel pense que c'est moi.--Pour rendre quel service m'amène-t-on ici?

YORK.--Pour accomplir ce que de ta libre volonté ta grandeur fatiguée t'a porté à offrir, la cession de ta puissance et de la couronne à Henri Bolingbroke.

RICHARD.--Donne-moi la couronne.--Cousin, la voilà; prends la couronne: ma main de ce côté-ci; la tienne de ce côté-là.--Maintenant cette couronne d'or ressemble à un puits profond... renfermant deux seaux qui se remplissent l'un l'autre, toujours le vide se balance dans l'air, tandis que l'autre est au bas, caché et plein d'eau: le seau d'en bas est rempli de larmes; c'est moi qui m'abreuve de ma douleur, tandis que vous vous élevez en haut.

BOLINGBROKE.--J'avais cru que vous abdiquiez de bon gré.

RICHARD.--Ma couronne, oui; mais mes chagrins me restent toujours. Vous pouvez me déposer de mes titres et de ma grandeur, mais non pas de mes chagrins; j'en suis toujours le roi.

BOLINGBROKE.--Vous me donnez une partie de vos soucis avec votre couronne.

RICHARD.--Vos soucis en croissant ne diminuent pas les miens: mes soucis viennent de la perte des soucis qui ont fait longtemps mon souci. Votre souci est le souci de gagner, causé par de nouveaux soucis. Les soucis que je vous cède, je les ai toujours après les avoir cédés: ils suivent la couronne; et cependant ils ne me quitteront point.

BOLINGBROKE.--Êtes-vous satisfait de renoncer à la couronne?

RICHARD.--Oui, non... non, oui 25; car je ne dois être rien. Par conséquent, non, car je te résigne ce que je suis.--Maintenant, voyez comment je me dépouille moi-même. Je décharge ma tête de ce lourd fardeau, et mon bras de ce sceptre pesant; j'arrache de mon coeur l'orgueil du pouvoir royal; j'efface de mes larmes l'onction que j'ai reçue, je donne ma couronne de mes propres mains; j'abjure de ma propre bouche ma grandeur sacrée, et ma propre voix délie tous mes sujets de leurs serments d'obéissance; je renonce solennellement à toute pompe et à toute majesté; j'abandonne tous mes manoirs, domaines, revenus; je rétracte tous mes actes, décrets et statuts. Que Dieu pardonne tous les serments violés envers moi! Que Dieu conserve inviolables, tous les serments qu'on te fait! qu'il m'ôte tout regret, à moi qui ne possède plus rien; et qu'il te contente en tout, toi qui as tout acquis! Puisses-tu vivre longtemps assis sur le trône de Richard! Puisse Richard descendre bientôt dans le sein de la terre! Dieu conserve le roi Henri et qu'il lui envoie de longues années de jours radieux! Ainsi dit Richard, qui n'est plus roi. Que faut-il de plus?

Note 25: (retour) Ay, no, no, ay, for I must nothing be. Vous me demandez si je suis satisfait, comme je ne dois être rien, je ne puis être satisfait, c'est donc: oui et non, non et oui. Ay, no. No, ay.

NORTHUMBERLAND lui présente un écrit.--Rien que de lire vous-même ces accusations, ces crimes terribles commis par votre personne et par vos adhérents contre la gloire et les intérêts du pays, afin que, d'après vos aveux, les âmes des hommes puissent croire que vous êtes justement déposé.

RICHARD.--Faut-il que je fasse cela, et faut-il que je démêle péniblement le tissu de mes égarements? Cher Northumberland, si tes fautes étaient écrites, ne serais-tu pas honteux d'en faire la lecture devant une si brillante assemblée? Si tu la faisais, tu y trouverais un article bien odieux... celui qui contiendrait la déposition d'un roi, et la violente lacération du puissant contrat des serments, crime marqué de noir et condamné dans le livre du ciel.--Et vous tous qui restez là à me regarder pris au piége par ma propre misère (bien que quelques-uns de vous, avec Pilate, en lavent leurs mains et affectent une pitié extérieure), tout Pilate que vous êtes, vous m'avez abandonné aux amertumes de ma croix, et l'eau ne saurait laver votre péché.

NORTHUMBERLAND.--Seigneur, hâtez-vous: lisez ces articles.

RICHARD.--Mes yeux sont pleins de larmes, je ne peux voir; et cependant l'eau salée ne les aveugle pas tant que je ne voie bien encore une troupe de traîtres ici. Eh quoi! si je tourne mes regards sur moi-même, j'y vois un traître comme les autres, car j'ai donné ici le consentement de ma volonté pour dépouiller la majestueuse personne d'un roi, avilir sa gloire, changer le souverain en esclave, faire de la majesté un sujet, et de la grandeur royale un paysan.

NORTHUMBERLAND.--Seigneur!

RICHARD.--Je ne suis pas ton seigneur, homme hautain et arrogant; je ne suis le seigneur de personne; je n'ai point de nom, point de titre, pas même le nom qui me fut donné sur les fonts baptismaux, qui ne soit usurpé.--O jour malheureux! que j'aie vu tant d'hivers, et que je ne sache de quel nom m'appeler aujourd'hui! Oh! que ne suis-je une figure de roi en neige exposé au soleil de Bolingbroke, pour me fondre en gouttes d'eau!--Bon roi... grand roi (et cependant non pas grandement bon), si ma parole vaut encore quelque chose en Angleterre, qu'à mon ordre on m'apporte sur-le-champ un miroir, afin qu'il me montre quel air a mon visage depuis qu'il a fait faillite de sa majesté royale.

BOLINGBROKE.--Allez, quelqu'un; qu'on apporte un miroir.

(Sort un homme de suite.)

NORTHUMBERLAND.--Lisez cet écrit pendant qu'on va chercher le miroir.

RICHARD.--Démon, tu me tourmentes avant que je sois en enfer.

BOLINGBROKE.--Lord Northumberland, n'insistez plus.

NORTHUMBERLAND.--Alors les communes ne seront pas satisfaites.

RICHARD.--Elles seront satisfaites: j'en lirai assez lorsque je verrai le véritable livre où tous mes péchés sont inscrits; ce livre c'est moi-même. (On apporte un miroir.)--Donnez-moi ce miroir; c'est là que je veux lire.--Quoi! ces rides ne sont pas plus profondes? Quoi! la douleur a frappé tant de coups sur ce visage, et n'y a pas fait des plaies plus profondes? O miroir flatteur, tu fais comme mes courtisans au temps de ma prospérité, tu me trompes! Est-ce là le visage de celui qui sous le toit de sa demeure entretenait chaque jour dix mille personnes? Est-ce là ce visage qui, comme le soleil, faisait cligner les yeux à ceux qui le contemplaient? Est-ce là le visage qui a soutenu tant de folie, et qui a été à la fin éclipsé par Bolingbroke? C'est une gloire fragile que celle qui brille sur ce visage, et ce visage est aussi fragile que la gloire (il jette contre terre le miroir qui se brise), car le voilà brisé en mille éclats.--Fais attention, roi silencieux, à la moralité de ce jeu.--Comme mon chagrin a vite détruit mon visage!

BOLINGBROKE.--L'image de votre chagrin a détruit l'image de votre figure.

RICHARD.--Répétez-moi cela: «l'image de votre chagrin?» Ah! voyons: oui, cela est vrai, mon chagrin est tout entier au dedans, et ces formes extérieures de deuil ne sont que des ombres du chagrin caché qui se gonfle en silence dans l'âme torturée. C'est là que vit le chagrin lui-même; et je te remercie, roi, de ta grande bonté, qui non-seulement me donne sujet de gémir, mais m'apprend de quelle manière je dois gémir.--Je ne vous demanderai plus qu'une grâce, et après je me retire; je ne vous importunerai plus: l'obtiendrai-je?

BOLINGBROKE.--Nommez-la, beau cousin.

RICHARD.--Beau cousin! Eh quoi! je suis plus grand qu'un roi; car, lorsque j'étais roi, je n'étais flatté que par des sujets; et maintenant que je ne suis plus qu'un sujet, j'ai ici un roi pour flatteur. Puisque je suis si grand, je n'ai pas besoin de demander de grâce.

BOLINGBROKE.--Demandez toujours.

RICHARD.--Et l'obtiendrai-je?

BOLINGBROKE.--Vous l'obtiendrez.

RICHARD.--Eh bien, donnez-moi la permission de m'en aller.

BOLINGBROKE.--Où?

RICHARD.--Où vous voudrez, pourvu que je sois loin de votre vue.

BOLINGBROKE.--Allez, quelques-uns de vous: qu'on le conduise à la Tour.

RICHARD.--Oh! vous êtes très-bons pour me conduire 26; vous êtes tous des gens de conduite, vous qui savez si lestement vous élever sur la chute d'un roi légitime.

(Sortent Richard, quelques-uns des lords et une garde.)

Note 26: (retour) O good! convey, conveyors are you all.

Convey, conveyor, signifie aussi escamoter, escamoteur. Il était impossible de donner un sens en français à cette plaisanterie en traduisant littéralement.

BOLINGBROKE.--C'est à mercredi prochain que nous fixons le jour de notre couronnement. Seigneurs, préparez-vous.

(Tous sortent, excepté l'abbé de Westminster, l'évêque de Carlisle, Aumerle.)

L'ABBÉ DE WESTMINSTER.--Nous avons vu là une triste cérémonie.

L'ÉVÊQUE DE CARLISLE.--La tristesse est à venir: les enfants qui ne sont pas encore nés sentiront ce jour les déchirer comme une épine.

AUMERLE.--Vous, saints ecclésiastiques, dites-nous, n'est-il point de moyen pour délivrer le royaume de cette pernicieuse souillure?

L'ABBÉ DE WESTMINSTER.--Avant que je vous explique librement ma pensée, il faudra que vous vous engagiez par serment, non-seulement à tenir mes projets ensevelis, mais à exécuter tout ce que je pourrai imaginer.--Je vois que vos regards sont remplis de mécontentement, vos coeurs de chagrin, et vos yeux de larmes. Venez souper chez moi, et je préparerai un plan qui nous ramènera à tous des jours de bonheur.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.