LA MORT ET LES PETITS DIEUX[11]
[Note 11: La Nécropole de Myrina, fouilles exécutées au nom de l'École française d'Athènes. Texte et notices par Edmond Pottier et Salomon Reinach. 2 vol. in-4.]
—Il est un poète que j'aime d'autant plus chèrement que je suis seul à l'aimer. Dans sa vie, qui fut douce, obscure et courte, il se nommait Saint-Cyr de Rayssac. Maintenant, il n'a plus de nom, puisque personne ne le nomme.
L'Italie était la véritable patrie de son âme. Il aimait les jardins et les musées. Un jour, au sortir du Capitole, après avoir contemplé ce Génie funèbre, si pur et si tranquille, le poète, jeune et déjà mourant, écrivit ces vers délicieux:
De ses flancs ondulés, quand j'ai vu la blancheur,
Quand j'ai vu ses deux bras relevés sur sa tête,
Comme au sommet vermeil d'une amphore de Crète
Les deux anses du bord qui s'élèvent en choeur,
O mort des anciens jours, j'ai compris ta douceur,
Le charme évanoui de ton oeuvre muette,
Lorsqu'insensiblement tu couvrais de pâleur
Un profil corinthien de vierge ou de poète.
Le calme transpirait sur le front déserté,
Du sourire perdu la grâce était plus molle,
Tout le corps endormi flottait en liberté:
On eût dit une fleur qui distend sa corolle,
Tandis que de sa bouche une abeille s'envole,
Emportant ses parfums et non pas sa beauté.
Le Louvre possède une bonne réplique du Génie funèbre et, devant ce bel immortel endormi dans la mort, je me suis plus d'une fois répété le sonnet païen de Saint-Cyr de Rayssac. Le poète a bien traduit, ce me semble, la pensée antique: dormir, mourir. La mort n'est qu'un sommeil sans fin.
Ce n'est point que la mort fût charmante en soi chez les Grecs. La mort fut de tout temps hideuse et cruelle. On aura beau dire qu'il ne faut pas la craindre et qu'être mort, c'est seulement ne pas être, l'homme répondra que l'idée de la dernière heure est pleine d'affres et d'épouvantes. Les Grecs aussi craignaient la mort. Du moins, ils ne l'enlaidissaient pas; loin de là. L'imagination hellénique embellissait toutes choses et donnait même de la grâce à l'évanouissement suprême. Le moyen âge, au contraire, nous a effrayés par la peur de l'enfer, par une lugubre fantasmagorie de diables happant au passage l'âme du pécheur, par les simulacres funèbres des sépulcres, par les images des squelettes et des vers du cercueil rongeant la chair corrompue, enfin par les danses macabres. La mort en fut bien aggravée.
C'est au XVIIIe siècle seulement que les tombeaux cessèrent d'être horribles. Surmontés d'urnes gracieuses et d'amours en fleurs, ils ornaient les jardins anglais et les parcs à la mode. Quand la belle et bonne madame de Sabran visita le tombeau de Jean-Jacques dans l'île d'Ermenonville, elle fut toute surprise de n'éprouver que des impressions douces et paisibles. Ce tombeau, se disait-elle, invite au repos. Et elle écrivit aussitôt à Boufflers, son ami: «J'avais quelque envie d'être à la place de Rousseau; je trouvais ce calme séduisant, et je pensais avec chagrin que je ne serais pas même libre un jour de jouir de ce bonheur-là, tout innocent qu'il est. Notre religion a tout gâté avec ses lugubres cérémonies, elle a pour ainsi dire personnifié la mort; les anciens ne souffraient point de cette image horrible que nous présente notre destruction.» Madame de Sabran avait raison. Les anciens mouraient plus naturellement que nous. Ils quittaient la vie avec facilité parce qu'ils la quittaient sans trop craindre ni trop espérer. Les choses souterraines ne les touchaient guère, et ils ne se figuraient point que cette vie fût une préparation à l'autre. Ils disaient: J'ai vécu. Le chrétien mourant dit: Je vais enfin vivre. L'idée païenne de la mort est bien marquée dans les stèles funéraires de beau style grec; qui représentent les morts, assis, beaux et paisibles. Parfois un ami vivant, une femme qu'ils ont laissés sur la terre viennent leur poser doucement la main sur l'épaule; mais ils ne peuvent tourner la tête pour les voir. Ils sont à jamais exempts de joie et de douleur. Pour l'antique Hellène, la mort est sûre.
C'est un sommeil sans songes comme sans réveil. Certaines épigrammes de l'Anthologie expriment admirablement la paix des tombes antiques. On y dort bien. Et si les ombres parlent, elles ne parlent que des choses de la terre. Elles n'en savent point d'autres. Écoutez ces paroles échangées il y a deux mille ans sur quelque route parfumée de myrtes, bordée de blancs tombeaux, entre un voyageur et l'ombre d'une jeune femme:
«Qui es-tu; de qui es-tu fille, ô femme couchée sous ce cippe de marbre?—Je suis Praxo, la fille de Callitèle.—Où es-tu née?—À Samos.—- Qui t'a élevé ce tombeau?—Théocrite, qui délia ma ceinture.—Comment es-tu morte?—Dans les douleurs de l'enfantement.—Quel âge avais-tu?—Vingt-deux ans.—Laisses-tu un enfant?—Je laisse un fils de trois ans, le petit Callitèle.—Puisse-t-il arriver à l'âge où l'on honorera ses cheveux blancs?—Et toi, passant, que la fortune te donne tout ce qu'on souhaite en cette vie!»
Voilà des êtres bienveillants! Et comme la morte et le vivant sont encore du même monde! Cette bonne Praxo, du fond de son tombeau, ne connaît qu'une seule vie, celle de la terre. La mort, ainsi comprise, était quelque chose d'extrêmement simple.
Aussi ne faut-il pas s'étonner si les tombeaux antiques ne présentent point aux yeux des images lugubres. Deux jeunes savants du plus grand mérite, MM. Edmond Pottier et Salomon Reinach, ont exploré dans les années 1880, 1881 et 1882 la nécropole de l'antique Myrina, une des villes amazoniennes de l'Éolide, sur le sol de laquelle végète maintenant un misérable village turc. Myrina ne fut jamais ni très illustre ni très riche. Ses citoyens vivaient obscurément avant d'aller dormir leur éternel sommeil dans le tuf crayeux où leurs tombes étaient creusées. MM. Edmond Pottier et Salomon Reinach ont fouillé ces tombes avec un zèle que rien ne put ralentir. Un brillant élève de l'École d'Athènes, Alphonse Veyries, qui partageait leurs travaux et leurs fatigues, y succomba. Il mourut à Smyrne le 5 décembre 1882. Les survivants viennent de publier le résultat de ces fouilles fructueuses. La nécropole de Myrina, dont ils ont exploré méthodiquement une grande partie, reçut des corps pendant les deux siècles qui ont précédé l'ère chrétienne.
Beaucoup de ces corps furent brûlés. Quelques-uns ne le furent qu'en partie, mais la plupart étaient mis en terre sans avoir subi les atteintes du feu. De tout temps on a volontiers enterré les morts. Ce n'est pas difficile et cela ne coûte rien. Au contraire le bûcher, dont les élégiaques latins nous ont décrit la célèbre magnificence, ne s'élevait qu'à grands frais. On a trouvé, dans les tombes de Myrina, des objets usuels, tels que miroirs, spatules et strigiles; des parures et des diadèmes, des coupes, des plats, des fioles, des pièces de monnaie et des statuettes de terre cuite. Pieuse illusion! Les Myriniens se plaisaient à laisser au mort, dans son existence souterraine, les objets familiers parmi lesquels il avait passé sa vie. C'est ainsi qu'ils abandonnaient aux femmes, dans la tombe, un miroir et un pot de fard, persuadés que l'ombre d'une femme se mire et se met du rouge encore avec plaisir. Ils ceignaient les morts de diadèmes d'or. Ce n'était pas sans doute pour leur déplaire. Mais tout en les honorant, ils les trompaient quelque peu. Ces lames d'or étaient si minces qu'un souffle les eût réduites en poudre, et les baies des lauriers funèbres n'étaient que des boules de glaise dorée. Les bons Myriniens savaient que les morts ne sont pas difficiles et que, pourvu qu'on les ensevelisse, ils ne reviennent jamais. C'est pourquoi ils se tiraient d'affaire avec eux au meilleur compte. Ils leurs mettaient dans la bouche l'obole de Caron. C'était une méchante pièce d'airain. MM. Pottier et Reinach n'ont pas trouvé une seule médaille d'or ou d'argent.
Quant à la coutume des offrandes funéraires, il en restait quelques traces au IIe et au IIIe siècle avant l'ère chrétienne. Les hommes plus anciens et plus naïfs portaient à manger et à boire à leurs amis morts. En souvenir de ces vieux rites, les Myriniens déposaient parfois dans les tombes des tables de terre cuite, grandes comme le creux de la main, et sur lesquelles étaient figurés des gâteaux, des raisins, des figues et des grenades. Ils y ajoutaient des petites bouteilles d'argile qui n'étaient même pas creuses. Ces gens-là ne croyaient plus que les morts eussent faim ni soif, ils les jugeaient insensibles et pourtant, ils ne pouvaient s'imaginer que des êtres qui avaient senti eussent perdu tout à fait le sentiment.
Les habitants de Myrina étaient des hommes comme nous: ils tombaient dans d'inextricables contradictions. Ils savaient que les morts sont morts et ils se persuadaient parfois que les morts sont vivants. Par une pieuse coutume que nous devons bénir, car elle a gardé à notre curiosité des vestiges charmants de l'art des coroplastes, les Grecs jetaient dans les tombes de leurs morts bien-aimés des petites figures de terre cuite représentant des dieux ou seulement des hommes, et même parfois de pauvres petits hommes contrefaits et ridicules. Le sens de cet usage ne saurait être exactement précisé. Nous savons qu'il était très répandu sur le continent et dans les îles. Ce ne pouvait être qu'un usage religieux. Il est vrai qu'on trouve, parmi les figurines offertes aux morts, des masques comiques, des bouffons, des esclaves, des jeunes femmes coquettement attifées. Mais c'est, en somme, le panthéon oriental et funéraire qui domine dans ces délicats monuments d'un art plein de fantaisie. Peut-être que les limites entre le divin et l'humain n'étaient pas très nettes dans l'esprit d'un Myrinien du IIe siècle avant l'ère chrétienne. Quoi qu'il en soit, tant religieuses que profanes, les figurines de terre cuite ne sont pas rares dans la nécropole explorée par MM. Pottier et Reinach. Ces deux savants pensent que les Myriniens brisaient eux-mêmes ces offrandes en les apportant. «En un grand nombre de cas, disent-ils dans le récit de leurs fouilles, les statuettes étaient couchées face contre terre, privées de la tête ou d'un membre, qu'on retrouvait du côté opposé; ce qui semble bien indiquer le mouvement d'une personne qui, se tenant au bord du tombeau, casserait en deux l'objet qu'elle tient et jetterait de chaque main un des morceaux dans la fosse.» Que signifiait ce rite funèbre? Pourquoi mutilaient-ils ainsi ces petites images humaines ou divines? On ne sait.
Elles sont pour la plupart, extrêmement curieuses. Le Louvre en possède une partie. Plusieurs sont charmantes; presque toutes ont de l'agrément. Pourtant elles ont perdu leurs vives couleurs. Primitivement toutes étaient peintes. Au sortir du four on les trempait dans un bain de lait de chaux, puis on les recouvrait de teintes claires parmi lesquelles dominaient le bleu et le rose. Ainsi, harmonieuses et vives dans leur fraîche nouveauté, elles réalisaient ce rêve de statuaire polychrome si cher de nos jours à l'érudit sculpteur, M. Soldi.
Bien différentes des figurines de Tanagra, qui gardent je ne sais quoi de sévère dans la coquetterie même, les terres cuites de Myrina expriment tout le sensualisme et tout l'énervement de l'Asie. L'artiste aime à marquer en lignes molles et douces l'incertitude du sexe et il se plaît à modeler des adolescents aux formes féminines. Tel est le joli Éros qu'on peut voir au Louvre, les cheveux bouclés sur le front et coiffé d'une sorte de fanchon. Il incline doucement sa tête charmante. Il vole—car il a des ailes. Sa tunique ouverte laisse voir ses jambes presque mâles, qui conviendraient à une Diane. On dirait une âme voluptueuse, ou plutôt un esprit très sensuel et très subtil, le rêve pervers d'un délicat. M. Pottier (dont les notices, je le dis en passant, sont d'excellents mémoires d'archéologie et d'art) m'apprend que cet Éros apporte un pot de fard à sa mère. Mais il est lui-même le fard et les onguents de la beauté: il est l'éternel désir. C'est par lui que Vénus est belle.
Les coroplastes de Myrina ont beaucoup de goût pour les figures ailées. Leur art, extrêmement sensuel, est en même temps très idéal. Ils excellent à donner un mouvement sublime à des formes voluptueuses. Ils mêlent avec une fantaisie étrange la grâce céleste et la langueur mortelle, en sorte que cet art est à la fois aphrodisiaque et presque douloureux. C'est le rêve des sens, mais c'est le rêve encore. Ces Éros, ces Atys beaux comme des vierges, ces Aphrodites nues, ces Sirènes funéraires, ces Victoires mêlées aux Éros dans le cortège de l'amante divine d'Adonis, ces Bacchus et ces Ménades, enfin tous ces petits dieux peints de fraîches couleurs, je les vois en imagination rangés, tout neufs, dans la boutique de l'humble coroplaste, comme aujourd'hui les Vierges et les Saint-Joseph dans les vitrines des magasins de la rue Saint-Sulpice. Ce devait être la joie des bonnes petites filles et des vieilles femmes d'alors.
Il y a une frappante analogie entre les terres cuites de Myrina et les figurines de plâtre peint qu'on vend dans le voisinage de nos églises catholiques. C'est un nouveau personnel divin qui a été substitué à l'autre et qui répond aux mêmes besoins des âmes. La petite Aphrodite sortant de l'onde, la Deméter et la Cora des mystères antiques ont été remplacées par Notre-Dame des Victoires avec l'enfant Jésus, par l'Immaculée Conception, dont les mains ouvertes répandent des grâces sur le monde, et par la jeune Notre-Dame de Lourdes, qui porte une écharpe bleue sur sa robe blanche. Les Aphrodites étaient mieux modelées et d'un bien meilleur style; les bonnes vierges sont plus chastes. Mais Vénus et vierges ont également apporté de l'idéal aux simples. Les dévots ont moins changé qu'on ne croit. Des deux parts, c'est la même puérilité touchante, et le paganisme de la rue Saint-Sulpice ne le cède en rien pour la candeur et pour une sorte de sensualisme innocent à celui des coroplastes de Myrina. Dans l'un comme dans l'autre les grandes idées divines sont exclues. On ne trouve pas plus Zeus à Myrina qu'on ne rencontre Dieu le père chez nos marchands de bonnes vierges.
C'est pourquoi il me semble qu'une dévote de Myrina, si elle revenait subitement à la vie, ne serait pas trop dépaysée au milieu des innombrables statuettes de piété qui représentent toutes les personnes de la nouvelle mythologie chrétienne. Elle ferait, sans doute, quelques identifications audacieuses. Mais elle ne se tromperait guère, je crois, sur le sentiment général de ces minces symboles. Elle en comprendrait tout de suite la grâce attendrie.
LA GRANDE ENCYCLOPÉDIE[12]
[Note 12: Inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts, par une société de savants et de gens de lettres, t. Ier. à V, in-4°. H. Lamirault, éditeur.]
L'Allemagne et l'Angleterre possèdent de bonnes encyclopédies qu'on tient soigneusement au courant. Le Conversations-Lexikon de Brockhaus notamment est un excellent répertoire des connaissances humaines. La France n'avait rien qui approchât du Brockhaus. L'Encyclopédie Didot, commencée en 1824 et terminée en 1863 a beaucoup vieilli. Le Grand Dictionnaire de P. Larousse manque absolument de critique et de sérieux. Un nouvel inventaire des sciences et des arts était attendu par tous ceux qui ont le besoin ou l'amour de l'étude. Mais de semblables entreprises sont pénibles et ingrates. L'établissement seul du plan dévore des années, l'exécution de ce plan exige une organisation puissante et le concours de beaucoup de forces. C'est pourquoi il faut se réjouir de voir paraître une nouvelle encyclopédie, conçue dans un esprit vraiment scientifique. La direction de cette oeuvre a été confiée, à des savants tels que MM. Berthelot, Hartwig Derembourg, Giny, Glasson, Hahn, Laisant, H. Laurent, Levasseur, H. Marion, Müntz, A. Waltz. M. Camille Dreyfus, délégué comme secrétaire, active l'entreprise. Enfin, la liste des collaborateurs comprend déjà plus de trois cents noms connus et estimés. La Grande Encyclopédie est loin d'être terminée. Elle n'a encore rempli qu'une faible partie du vaste cercle qu'elle s'est tracé; elle a terminé son cinquième volume et attaqué la lettre B, qui est, comme on sait, une des plus riches de l'alphabet. C'est assez déjà pour qu'on puisse juger du mérite de l'oeuvre. Cette encyclopédie est conduite avec beaucoup de méthode. Les directeurs et les rédacteurs y font oeuvre de science. Ils ont recherché l'exactitude et l'impartialité. La pratique de cette dernière vertu a pu coûter à quelques-uns d'entre eux, mais tous l'ont observée. Le secrétaire général, M. Camille Dreyfus lui-même, avait donné l'exemple.
Quelques-uns des articles publiés dans les cinq premiers volumes sont de véritables mémoires. Il m'a semblé que les questions militaires étaient traitées, notamment, avec soin et dans de grands détails.
Des figures rendent, au besoin, le texte plus clair, et de bonnes cartes en couleurs accompagnent les articles géographiques. Enfin, ce qui donne un prix particulier à ce grand ouvrage, c'est, à mon sens, la bibliographie sommaire qui est placé au bas de chaque article. Les indications de ce genre permettent aux curieux de faire des recherches sur les points qui les intéressent.
Pour montrer à M. Lamirault que j'ai feuilleté avec intérêt les cinq gros volumes dont l'exécution matérielle lui fait honneur, je présenterai deux observations assez minutieuses. La première a trait à l'article Avaray (comte d'). Il s'agit de ce comte d'Avaray à qui le comte de Provence montrait tant d'amitié. L'auteur de cet article a omis d'indiquer dans sa bibliographie la Relation d'un voyage à Bruxelles et à Coblentz, dont l'auteur n'est autre que Louis XVIII lui-même. Pourtant ce livre constitue la source principale de la biographie du comte d'Avaray. Mon second grief est un peu plus sérieux. Il porte sur la biographie d'une fausse Jeanne d'Arc, la dame des Armoises. Le rédacteur a confondu deux personnes distinctes. Il lui suffisait de lire la Jeanne d'Arc à Domrémy de M. Siméon Luce pour ne pas tomber dans cette méprise. Voilà de bien petites chicanes.
Quelle belle chose aussi qu'une encyclopédie bien faite! Et que de richesses contiendra ce nouvel inventaire de nos sciences! Le cercle des connaissances humaines s'est merveilleusement agrandi depuis un demi-siècle. Notre vue atteint aujourd'hui des phénomènes qu'on ne soupçonnait pas avant nous. Pour nous en tenir nous aussi à la lettre A, la plus noble des sciences, l'astronomie, nous a fait coup sur coup des révélations étonnantes; elle nous a montré dans la sphère lumineuse du soleil des bouleversements dont nous n'avons pas l'idée, nous qui vivons sur une très petite planète, en somme assez paisible. Imaginait-on, il y a seulement vingt-cinq ans, qu'il se fît sur le tissu gazeux dont s'enveloppe le soleil des déchirures mille fois grandes comme la terre et qui se réparent en quelques minutes? Il ne reste plus rien de ce ciel incorruptible décrit dans les antiques cosmogonies. Nous savons aujourd'hui que les espaces éthérés sont le théâtre des énergies qui produisent la vie et la mort. Nous savons que les étoiles s'éteignent; nous savons même à quels signes on peut annoncer la mort d'un astre. Une étoile qui ne brille plus que d'un éclat rouge et fumeux va bientôt mourir. Mais qu'est-ce que mourir, sinon renaître? La mort d'un soleil n'est peut-être que la naissance d'une planète. Quant aux planètes, elles ne sont pas exemptes de la caducité universelle. Elles périssent à l'heure marquée et l'on a observé, non loin de la terre, les débris épars de la planète de Kepler. Tout est en mouvement dans l'univers, ou plutôt tout est mouvement. Les étoiles, qu'on croyait fixes, nagent dans le ciel avec la rapidité de l'éclair. Et pourtant nous ne les voyons pas bouger. Comment cela se peut-il faire? Écoutez: Voici un boulet; au moment où il est lancé hors du canon, sa surface est modifiée par des agents chimiques d'une grande puissance, elle se couvre de germes féconds; une flore et une faune infiniment petites y naissent: ce boulet est devenu un monde. Après bien des efforts et d'innombrables essais, des types d'une animalité supérieure s'y produisent et tendent à s'y fixer.
Enfin, des êtres intelligents y voient le jour. Ils ont soif d'aimer et de connaître. Ils mesurent leur monde et l'immensité de ce monde les étonne. Leur intelligence est pleine d'inquiétude et d'audace. Armés d'appareils puissants, ils se mettent en communication avec cette partie de l'univers dans laquelle ils sont lancés. Ils sondent l'espace, ils découvrent des formes inintelligibles dans l'infini, ils distinguent, sans connaître leur véritable nature, quelques soldats des deux armées, un moulin et le clocher vers lequel ils se dirigent à leur insu. Ils parviennent même à mesurer approximativement quelques distances. Mais ils se figurent que le monde dont ils peuplent la superficie est suspendu immobile dans l'espace et que les figures inconnues qu'ils distinguent à peine au sein de l'infini sont également immobiles. Et comment auraient-ils une autre impression, puisque la vie de chacun d'eux est si courte qu'ils l'accomplissent tout entière, avec ses joies et ses douleurs et ses longs désirs, avant que ce boulet, leur monde, ait franchi une partie appréciable de l'espace. Ce qui est un moment dans le trajet du projectile est pour eux une longue suite de siècles. Pourtant, comme ils sont géomètres, leurs savants finissent par s'apercevoir que la sphère qu'ils habitent, immobile en apparence, est animée en réalité d'un mouvement très rapide et que les corps lointains qu'ils découvrent aux confins de leur univers sont également animés de mouvements propres. Peu à peu, sous l'action de causes très complexes, le boulet devient inhabitable, l'intelligence, puis la vie s'y éteignent, et ce n'est plus qu'une masse inerte quand il va se loger avec fracas dans le clocher d'une pauvre église de village. Aucune des générations innombrables qui l'avaient habité dans sa période féconde n'avait soupçonné ni le point du départ, ni le point d'arrivée, ni le but du voyage. Les sages du boulet avaient dit avec raison: «Il faut renoncer à connaître l'inconnaissable.» Mais les âmes anxieuses jetées par l'aveugle destinée sur le projectile en marche avaient tour à tour adoré et blasphémé Dieu, cru, douté, désespéré. Là, des âges immémoriaux s'étaient déroulés en trois de nos secondes. Ce boulet, c'est la terre, et la race intelligente qui y accomplit ses riches destinées d'un instant, c'est l'humanité. Nous sommes trop petits pour regarder voler les astres. Pourtant, ils volent comme des oiseaux de mer, en cercles harmonieux. Nous durons trop peu de temps pour voir les constellations changer de figure. La Grande Ourse nous semble à jamais immobile. Pourtant, la Grande Ourse, dans quelques milliers de siècles, présentera aux habitants de la Terre un visage nouveau. Mais les amants d'alors, qui la contempleront en se tenant par la main, la salueront aussi tout frissonnants, comme l'immuable témoin de leur joie éphémère. Et l'humanité aura vécu sans savoir d'où viennent et où s'en vont ces papillons dont le ciel est le jardin.
Depuis peu, l'astronomie a jeté de nouveaux épouvantements dans l'imagination des hommes. Elle nous a montré une petite étoile qui vacille et elle nous a dit: «Celle-ci du moins est notre voisine, et de toutes la plus rapprochée. C'est l'alpha du Centaure. Si les astres se parlent entre eux, notre soleil ne doit guère avoir de secrets pour cette étoile: ils se touchent pour ainsi dire. Eh bien, un rayon de l'alpha du Centaure, voyageant avec une vitesse de 79 000 lieues par seconde, met trois ans et demi à nous parvenir. Les autres étoiles sont plus éloignées. La belle flamme rouge de Sirius emploie dix-sept ans à venir jusqu'à nous. Sirius est encore un voisin. Mais il est telle étoile qui peut être éteinte depuis des siècles et dont nous recevons encore la lumière. Ainsi les lueurs innombrables que nous envoie le ciel des nuits ne sont pas contemporaines. Tous ces beaux regards nous parlent de passés divers. Quelques-uns nous parlent d'un passé insondable. Tel rayon qui vient aujourd'hui caresser nos yeux voyageait déjà dans le ciel quand la terre n'existait pas encore. Immensité du temps et de l'espace! Distinguez-vous ce point lumineux, si pâle dans cette poussière de mondes? C'est une nébuleuse, située aux confins de l'univers visible. Et voici que le télescope la décompose en des milliers d'étoiles. Ce point, c'est un autre univers, plus grand peut être que le nôtre. Ce grain de sable est à lui seul autant et plus que tous les astres de nos nuits.
Cette immensité, la science la ramènera à l'unité. L'analyse spectrale nous fera connaître la composition chimique des étoiles. Elle nous apprendra que les substances qui brûlent à la surface de ces astres lointains sont celles mêmes dont est formé notre soleil. Ces substances se retrouvent toutes sur la terre qui est la fille du soleil, la chair de sa chair. En sorte que cette goutte de boue où nous vivons contient pourtant en elle tout l'univers.
Il était temps que l'astronomie physique nous apportât cette révélation et nous montrât notre infini quand nous ne voyions plus que notre néant. La Terre n'est rien, mais ce rien possède les mêmes richesses que Sirius et la Polaire. Les pierres mêmes qui nous sont tombées du ciel ne nous ont rien apporté d'inconnu.
La chimie contemporaine aussi s'est fait une idée nouvelle et philosophique des choses. Son analyse subtile a si bien pénétré les corps qu'ils se sont tous évaporés. Elle a relégué la matière au rang des grossières apparences. Elle a montré que la substance n'était pas, que rien n'existait en soi, qu'il n'y a que des états, et que ce qu'on nommait substance n'est qu'un insaisissable Protée. Elle a fondé le dogme de l'instabilité universelle. Elle a dit: «Chaleur, lumière, électricité, magnétisme, affinité chimique, mouvement sont les apparences diverses d'une même réalité encore inconnue. L'illusion, l'éternelle illusion révèle seule le dieu caché. La nature ne nous apparaît que comme une vaste fantasmagorie et la chimie n'est que la science des métamorphoses. Il n'y a plus ni gaz, ni solides, ni fluides, il y a seulement le sourire de l'éternelle Maïa.»
La chimie, donnant la main à la physiologie, a reconnu que la matière organique n'était point distincte dans son principe de la matière inerte, ou plutôt qu'il n'y avait point de matière inerte et que la vie avec le mouvement étaient partout.
La physiologie philosophique s'applaudit de ramener au même type la vie animale et la vie végétale, en constatant chez la plante la motilité, la respiration et le sommeil.
L'homme est aujourd'hui plus intimement rattaché à la nature. Sans parler des grandes hypothèses formées sur ses origines, l'archéologie préhistorique lui rappelle ses humbles commencements et ses longs progrès. Elle le montre misérable et nu, et pourtant ingénieux déjà, au temps du mammouth, dans les cavernes qu'il disputait aux grands ours. On sait maintenant de science certaine ce que ces Grecs pleins de sens avaient deviné quand ils firent de beaux contes sur les satyres et sur Héraclès, vainqueur des monstres. La science du langage, rattachée aux sciences naturelles, les égale désormais en précision. De nouvelles méthodes historiques sont inaugurées. L'étude des microbes fournit à la médecine pratique de nouveaux moyens d'action; les progrès de la physiologie donnent à la chirurgie une audace effrayante et pourtant heureuse. La neurologie provoque et systématise des phénomènes nerveux dont l'étrangeté semble tenir du prodige. De grandes découvertes appliquées à l'industrie changent les conditions mêmes de la vie.
Et quel temps fut jamais si fertile en miracles?
Que de richesses pour la Grande Encyclopédie et qu'il nous tardait de voir enfin dresser un inventaire exact de nos connaissances!
M. HENRI MEILHAC À L'ACADÉMIE FRANÇAISE
En préférant M. Henri Meilhac à deux concurrents tout à fait académisables, l'Académie a fait un choix hardi, brillant, heureux, qui plaît par sa crânerie même. L'Académie ne risque rien à ressembler au ciel où l'on arrive par diverses voies. L'Église triomphante accueille, à côté des saints de profession, d'aimables pécheurs prédestinés au salut éternel. Elle gagne, à cette pratique, de mettre une agréable diversité parmi les élus. S'il n'y avait qu'une sorte d'académiciens et qu'une sorte de bienheureux, l'Académie et le Paradis seraient monotones.
Ne le dites pas, mais je me sens au fond du coeur une inclination secrète pour les prédestinés qui, comme sainte Marie l'Égyptienne et comme M. Meilhac, furent élus par un coup éclatant de la grâce, alors qu'ils n'y pensaient point et même qu'ils pensaient à tout autre chose. Et qui ne sent que la grâce est meilleure que la justice?
Oui, MM. les académiciens ont fait un excellent choix. Savent-ils même jusqu'à quel point leur choix est excellent? Savent-ils que l'auteur de Gotte est un rare et charmant esprit; qu'il est attique à sa façon, et que cette façon est des meilleures, car elle est naturelle? Se sont-ils bien dit que M. Henri Meilhac alliait, dans ses, oeuvres faciles, la vérité à la fantaisie et le comique audacieux à l'observation juste?
Voilà un bon choix. Il en faut de tels. Il en faut aussi de mauvais, il en faut de détestables. Ce n'est point un paradoxe d'affirmer que les mauvais choix sont nécessaires à l'existence de l'Académie française. Si elle ne faisait pas dans ses élections la part de la faiblesse et de l'erreur, si elle ne se donnait pas quelquefois l'air de prendre au hasard, elle se rendrait si haïssable qu'elle ne pourrait plus vivre. Elle serait dans les lettres françaises comme un tribunal au milieu de condamnés. Infaillible, elle paraîtrait odieuse. Quel affront pour ceux qu'elle n'accueillerait pas, si l'élu était toujours le meilleur! La fille de Richelieu doit se montrer un peu légère pour ne pas paraître trop insolente. Ce qui la sauve, c'est qu'elle a des fantaisies. Son injustice fait son innocence, et c'est parce que nous la savons capricieuse qu'elle peut nous repousser sans nous blesser. Il lui est parfois si avantageux de se tromper que je suis tenté de croire qu'elle le fait exprès. Telle de ses élections désarme l'envie. Puis, au moment ou l'on désespérait d'elle, elle se montre ingénieuse, libre et perspicace. Il est bien vrai qu'il faut, dans toutes les choses humaines, faire la part du hasard.
UN POÈTE OUBLIÉ
SAINT-CYR DE RAYSSAC
M. Théodore de Banville dit communément que les hommes ont besoin de poésie autant que de pain. Je serais tenté de le croire: les paysans, qui ne savent rien, savent des chansons et l'amour des vers est naturel aux personnes bien nées. Je l'ai bien vu l'autre jour quand j'ai reçu vingt lettres me demandant quel était ce Saint-Cyr de Rayssac dont j'avais cité un si beau sonnet[13].
[Note 13: Le sonnet sur le Génie du sommeil éternel, voir plus haut, p. 84 de ce volume.]
J'ai goûté alors, je vous assure, plus de joie que je n'en avais encore éprouvé dans toute ma carrière littéraire. Je me suis dit: Il n'est donc pas tout à fait vain d'écrire! Ces petits signes noirs que nous jetons sur le papier vont donc répandre par le monde l'émotion qui nous agitait quand nous les tracions. Il y a donc des esprits qui correspondent à notre esprit, des coeurs qui battent avec notre coeur! Ce que nous disons répond quelquefois dans les âmes.
C'est ainsi que j'ai eu le bonheur de faire goûter, aimer quatorze beaux vers jusque-là inconnus et comme inédits. On m'a écrit de Paris, de Rome, de Bucarest: Quel est donc ce Saint-Cyr de Rayssac? Ses poésies ont-elles été publiées? Je réponds d'abord à la seconde question. Les poésies de Saint-Cyr de Rayssac ont été publiées en 1877, chez l'éditeur Alphonse Lemerre, avec une préface d'Hippolyte Babou. Quant au poète lui-même, je dirai avec plaisir ce que je sais de lui et pourquoi je l'aime.
Saint-Cyr de Rayssac naquit à Castres en 1837. Son père, cadet d'une vieille famille albigeoise, fier comme Artaban et pauvre comme Job, avait épousé, à quarante ans, après d'innombrables aventures d'amour, une innocente jeune fille, mademoiselle Noémi Gabaude. Royaliste et duelliste d'inclination, il était devenu directeur des postes par l'injure du sort. C'était un mari prodigieusement jaloux. Ses perpétuelles fureurs terrifiaient la pauvre créature, qui l'adorait en tremblant. Quand il la vit enceinte, ses soupçons redoublèrent: «Malheur à vous, lui criait-il, si votre enfant n'a pas les yeux bleus!» Et la pauvre femme, frissonnant et pleurant, priait Dieu de bleuir les prunelles du petit enfant qu'elle portait dans son sein.
—Et voilà pourquoi j'ai les yeux bleus, disait parfois Saint-Cyr avec un sourire mélancolique. Mais voilà aussi pourquoi je suis venu au monde deux mois avant terme, et si chétif qu'on me croyait perdu.
N'ayant pu le porter assez longtemps, sa mère le couva si bien qu'il vécut. Il annonça dès l'enfance une âme ardente et tendre. À l'âge de douze ans, transplanté avec sa famille dans le Lyonnais, à Saint-Chamond, où son père venait d'être nommé directeur des postes, il dévora la bibliothèque publique que Saint-Chamond doit à la libéralité posthume de Dugas-Montbel, son plus illustre enfant. Le bon Dugas-Montbel, qui traduisit Homère avec simplicité, avait rassemblé les monuments de la poésie et de l'art antiques. Au milieu de ces nobles richesses, Saint-Cyr sentit l'amour du beau gonfler son coeur adolescent. On dit qu'en même temps la beauté vivante commençait à le troubler et qu'il était dès lors irrévocablement destiné à d'exquises souffrances.
Ses études terminées, il vint à Paris. Mais bientôt il fut appelé au chevet de son père mourant. Il perdit presque en même temps son frère cadet, qui revint du Mexique blessé mortellement. Assombri par ce double deuil, il alla chercher en Italie la divine consolation. L'Italie le reçut comme une mère. Au soleil de Florence il chanta. Il ne fit que passer, mais il emportait les ardentes images du beau. En quittant Florence, il lui laissa pour adieu un de ces sonnets à la fois précieux et négligés dans lesquels il coulait volontiers sa pensée:
Hôtesse aux bras ouverts, qui me jetais des fleurs,
Toi, l'amante d'un jour que jamais on n'oublie,
Qui, dès les premiers pas, fais aimer l'Italie,
Son ciel et sa beauté, sa gloire et ses malheurs,
Oh! sans doute le temps a fané tes couleurs:
Mais tu gardes encor sous ta mélancolie
Ce parfum d'élégance et d'amitié polie
Qu'on cueille sur ta bouche et qu'on emporte ailleurs.
Pour tous les souvenirs tu tiens une merveille.
Ton enceinte riante est comme une corbeille,
Les festons sur le bord, les perles au milieu.
Bref, ton charme est si doux, colline de Florence,
Que je trouvai des pleurs, et je venais de France,
Des pleurs pour te bénir en te disant adieu.
Il resta plus longtemps à Rome, dont il aimait les splendeurs et les ruines. La désolation de la campagne romaine le charmait infiniment:
À peine à l'horizon voit-on sur un coteau
Quelques buffles errants, que le pâtre abandonne
Pour se coucher en paix sur un fût de colonne
Et dormir au soleil, drapé dans un manteau.
……………………………………..
Au ciel, pas un soupir, pas un battement d'ailes:
C'est bien la majesté des douleurs éternelles
Qui n'ont plus rien à dire et plus rien à pleurer.
C'est à Rome que Saint-Cyr de Rayssac eut la plus abondante révélation de la beauté. Son âme débordait d'enthousiasme. Tantôt il visitait pieusement les chambres de Raphaël au Vatican et s'exaltait dans la contemplation d'un art idéaliste:
Sages sous le portique, apôtres au concile,
Tous ils portent au front la lumière subtile,
Le voile transparent de l'immortalité.
Tantôt il adorait la Vénus du Capitole, «cette blanche goutte d'écume», toute pure de la pureté de ses formes, qui n'a de charnel,
Que son geste impudique et ses cheveux défaits,
et que revêtent comme des voiles augustes l'harmonie et la grâce. Saint-Cyr de Rayssac, à Rome, se promène avec ivresse des marbres antiques aux fresques de la Renaissance. Il admire également l'art grec et l'art chrétien. Pourtant, il réserve peut-être ses plus intimes tendresses à ces statues issues ou inspirées de l'esprit hellénique et qui ont apporté au monde cette chose incomparable: le divin naturel. Quelle force l'entraînait vers la Vénus du Capitole et le Génie du sommeil éternel? Celle-là même qui, dans les années d'adolescence, lui faisait pressentir l'amour et la beauté sous la poussière des livres amassés par le vieux Dugas-Montbel, l'union féconde du sensualisme et de l'idéal, la généreuse ardeur qui fait le génie des Prud'hon et des Chénier. L'âme méditative de Saint-Cyr de Rayssac était servie par des sens exquis. C'est pourquoi il sentait si fortement la caresse des lignes et la divinité des formes. Il y avait aussi dans son génie une fierté, une pudeur que seul l'art hellénique contentait pleinement. Il savait gré aux sculpteurs antiques de leur sublime impassibilité:
S'ils eurent l'âme triste ou le front radieux,
Ils ne l'ont jamais dit aux marbres de l'Attique.
Aussi, quand enfin il lui faut quitter sa Rome bien-aimée; il revient s'attendrir une dernière fois dans cette salle où la Muse est si belle.
Il s'écrie:
Oh! si ses bras chéris pouvaient enfin s'ouvrir!
Je crus un instant, ajoute-t-il,
Je crus que son regard mélancolique et tendre
Pour tomber dans le mien venait de s'allumer.
Puis; étonné, honteux de son généreux blasphème, il craint d'avoir offensé la Muse.
Pardonne, pardonne, j'étais fous de tendresse;
Et je te vis sourire à force de t'aimer!
À son retour d'Italie, Saint-Cyr de Rayssac fréquenta l'atelier d'un artiste lyonnais, bien oublié aujourd'hui, Janmot, qui s'honorait de l'amitié d'Ingres, de Flandrin et de Victor de Laprade.
C'était un peintre mystique d'une grande distinction. Il peignait des anges. Volontiers il leur donnait la figure d'une de ses élèves, âgée de seize ans; pupille de madame Janmot, née de Saint-Paulet. Cette jeune fille royaliste, catholique ardente, étudiait avec zèle la musique et la peinture, dans cet atelier où régnait le calme des sanctuaires. Saint-Cyr de Rayssac, tout plein des images de l'art italien, vit en elle un de ces anges qui, descendus du ciel, ramassaient le pinceau échappé des mains de Fra Angelico et peignaient la fresque pendant le sommeil du bon moine. Il l'aima, l'épousa et l'aima encore.
Tous ceux qui ont connu Madame Saint-Cyr de Rayssac attestent sa rare beauté et son esprit charmant. Son mari l'a peinte en deux vers:
Française des beaux jours, héroïque et charmante,
Avec la lèvre humide et le coup d'oeil moqueur.
Il dit ailleurs: «On loue votre taille et vos yeux. Rien n'est plus beau; mais ce qui me charme le plus en vous, c'est votre voix.» Madame de Rayssac avait, en effet, une voix délicieuse. Quelqu'un qui a entendu cette dame a dit: «Quand elle parle, elle chante un peu, comme l'oiseau qui se pose vole encore.» Dès la première jeunesse, au dire du même témoin, elle avait la mémoire ornée et riche. Instruite par son père, qui avait beaucoup vu, et par sa marraine, une des femmes les plus brillantes de la société lyonnaise, elle contait avec beaucoup d'abondance et d'agrément. On lui dit un jour:
—Mais, pour parler ainsi de M. de Villèle et d'Armand Carrel, de M. de Jouy et de Victor Hugo, de madame de Souza et de madame de Girardin, d'Alfred de Musset et de Stendhal, quel âge avez-vous donc?
Et elle répondit:
—J'ai l'âge de ma marraine, l'âge de mon père et quelquefois le mien.
Les vers d'amour que lui fit Saint-Cyr de Rayssac ont été heureusement conservés. Ils nous apprennent que Berthe (madame de Rayssac se nommait Berthe) était jalouse du passé. C'est un grand malheur auquel les âmes délicates et fières sont sujettes. Elle souffrait cruellement à la pensée que celui qu'elle aimait avait donné jadis à d'autres qu'elle une part du trésor où elle puisait maintenant avec délices. Elle ne put retenir ses plaintes. Le poète lui fit un sonnet pour la consoler.
Dans ce temps, j'épelais pour mieux savoir te lire,
Et tous les vieux amours qu'il te plaît de maudire
Enseignaient à mon coeur quelque chose pour toi.
……………………………………………..
Et j'ai mis à tes pieds, virginale maîtresse,
La brûlante moisson de toute ma jeunesse,
Le sauvage bouquet fait de toutes mes fleurs.
À son tour, il lui faisait des reproches. Il avait à se plaindre d'elle, puisqu'il l'aimait. Madame de Rayssac était musicienne et peintre avec ardeur. Elle chantait pendant de longues heures et allait dessiner dans son atelier. «Je m'effraye de ces dépenses», disait le poète avec l'accent d'un tendre reproche:
Ce qu'on donne à la poésie,
En es-tu sûre, enfant chérie,
N'est-il pas perdu pour l'amour?
Tels étaient les soucis de ces deux êtres heureux et bons. Mais un jour le poète se réveilla pâle et souffrant. La phtisie l'avait atteint; elle fit des progrès rapides. Saint-Cyr de Rayssac mourut à Paris le 15 mai 1874, dans sa trente-septième année.
Ses vers furent publiés quatre ans après par les soins d'Hippolyte Babou. Le public ne les connut pas. Les poètes de métier, je dois le dire, ne les goûtèrent que médiocrement. Saint-Cyr de Rayssac est un poète négligé. Cela ne se pardonnait pas en 1878. Ses sonnets ne sont pas réguliers. Ils sont rimés avec peu d'exactitude. On le vit et l'on ne vit pas que le sentiment en est rare et souvent exquis.
On lui sut mauvais gré d'être de l'école de Musset et de défendre l'auteur des Nuits. Musset passait pour léger, on l'en méprisait; Saint-Cyr ne l'en admirait que plus.
Oh! léger! quelle gloire.—Amis, soyons légers,
Légers comme le feu, les ailes et la plume,
Comme tout ce qui monte et tout ce qui parfume,
Comme l'âme des fleurs dans les bois d'orangers.
Je le reconnais. Saint-Cyr de Rayssac a bien des défauts: chez lui, l'expression est parfois molle et incertaine. Mais il est simple, naturel, harmonieux; il a le goût excellent, le style pur, le vers facile et chantant. N'est-ce donc rien que cela? Il est profondément, intimement poète. Il a des images neuves. N'eût-il écrit que ces trois vers, sur la Madeleine du Corrège, je l'aimerais de tout mon coeur:
La voilà donc; pieds nus, la belle pécheresse,
Pieds nus, cheveux en pleurs, et la tiède paresse
Gonfle, en les déroulant, les anneaux de sa chair.
Que cela est expressif et senti!
J'ai cité l'autre jour le sonnet Sur le Génie funèbre du Capitole, et la grâce morbide de ces quatorze vers a enchanté l'élite de mes lecteurs. Voici un autre sonnet d'un ton plus grave et non moins touchant:
UNE PIETA
Oh! non, pas un blasphème et pas un désaveu;
Mais je tombe, Seigneur, et je me désespère,
Mais quand ils ont planté le gibet du calvaire,
C'est dans mon coeur ouvert qu'ils enfonçaient le pieu!
Crois-tu que je t'aimais, moi dont le manteau bleu,
T'abrita quatorze ans comme un fils de la terre?
Oh! pourquoi, juste ciel, lui donner une mère?
Qu'en avait-il besoin, puisqu'il était un Dieu?
L'angoisse me dévore; au fond de ma prunelle,
Roule toujours brûlante une larme éternelle
Qui rongera mes yeux sans couler ni tarir.
Seigneur, pardonnez moi, je suis seule à souffrir.
Ma part dans cette épreuve est bien la plus cruelle,
Et je peux bien pleurer sans vous désobéir.
Je ne sais, mais il me semble que la poésie de Saint-Cyr de Rayssac est originale dans sa simplicité et qu'on y goûte un mélange particulier d'idéalisme et de sensualité. Je me figure que ce poète peut plaire à quelques délicats. Il est tout à fait inconnu. Je serai bien heureux si je l'avais fait goûter de quelques personnes bien douées. Celles-là penseraient de temps, en temps à moi et diraient: «Nous lui devons un ami.»
LES TORTS DE L'HISTOIRE[14]
[Note 14: L'Histoire et les Historiens, essai critique sur l'histoire considérée comme science positive, par Louis Bourdeau. 1 vol. in-8°; Alcan, éditeur.]
Les philosophes, ont, en général peu de goût pour l'histoire. Ils lui reprochent volontiers de procéder sans méthode et sans but. Descartes la tenait en mépris. Malebranche disait n'en pas faire plus de cas que des nouvelles de son quartier. Dans sa vieillesse, il distinguait le jeune d'Aguesseau et le favorisait même de quelques entretiens sur la métaphysique; mais un jour, l'ayant surpris un Thucydide à la main, il lui retira son estime: la frivolité de cette lecture le scandalisait. Avant-hier encore, étant assez heureux pour causer avec un philosophe dont l'entretien m'est toujours profitable, M. Darlu, j'eus grand'peine à défendre contre lui l'histoire; qu'il tient pour la moins honorable dès oeuvres d'imagination.
Aussi n'ai-je pas éprouvé trop de surprise en ouvrant, ce matin, le livre tout à fait solide et puissant dans lequel M. Louis Bourdeau rejette les oeuvres des historiens au rang des fables, avec les contes de ma Mère l'oie. D'après M. Bourdeau, comme d'après le moraliste Johnson, l'histoire est un vieil almanach, et les historiens ne peuvent prétendre à une plus haute dignité que celle de faiseurs d'almanachs.
«L'histoire, dit M. Louis Bourdeau, n'est et ne saurait être une science.» Les raisons qu'il en donne ne sont pas sans faire impression sur mon esprit; et il y a, peut-être, quelque raison à cela. Pour tout dire, j'avais essayé de les indiquer avant lui. Je les avais jetées légèrement et par badinage il y a dix ans, dans un petit livre intitulé le Crime de Sylvestre Bonnard. Je n'y tenais point. Mais maintenant que je vois qu'elles valent quelque chose, je m'empresse de les reprendre.
«Et d'abord, avais-je dit, dans ce petit livre, qu'est-ce que l'histoire? L'histoire est la représentation écrite des événements passés. Mais qu'est-ce qu'un événement? Est-ce un fait quelconque? Non pas? C'est un fait notable. Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait est notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son caprice, à son idée, en artiste enfin! car les faits ne se divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. Mais un fait est quelque chose d'extrêmement complexe. L'historien représentera-t-il les faits dans leur complexité? Non, cela est impossible. Il les représentera dénués de la plupart des particularités qui les constituent, par conséquent tronqués, mutilés, différents de ce qu'ils furent. Quant aux rapports des faits entre eux, n'en parlons pas. Si un fait dit historique est amené, ce qui est possible, par un ou plusieurs faits non historiques et par cela même inconnus, comment l'historien pourra-t-il marquer la relation de ces faits?
«Et je suppose que l'historien a sous les yeux des témoignages certains, tandis qu'en réalité, il n'accorde sa confiance à tel ou tel témoin que par des raisons d'intérêt ou de sentiment. L'histoire n'est pas une science, c'est un art, et on n'y réussit que par l'imagination.»
Ce sont là, précisément, si je ne me trompe, les idées fondamentales sur lesquelles M. Louis Bourdeau s'appuie pour refuser à l'histoire toute valeur scientifique. Il reproduit cette définition du Dictionnaire de l'Académie: «L'histoire est le récit des choses dignes de mémoire.»
Et il ajoute:
«Une définition de ce genre, si elle convient assez aux ouvrages des historiens, ne saurait suffire à l'institution d'une science et, plus on la creuse, moins elle satisfait la raison. Que représentent, dans l'ensemble des développements de la vie humaine, les choses «dignes de mémoire»? Ont-elles une essence propre, des caractères fixes? Nullement. Cette qualification résulte d'une appréciation arbitraire qui échappe à toute règle… Jusqu'où doivent s'étendre, dans le détail, les tenants et aboutissants des choses célèbres? Cela n'est pas indiqué. La frontière reste indécise. Chacun place des bornes à sa fantaisie.»
Puis venant à examiner la valeur des témoignages et la créance due à la tradition, M. Bourdeau établit aisément que la constatation des faits par l'historien est toujours une opération malaisée et de succès incertain.
Nous voilà parfaitement d'accord, M. Bourdeau et moi. J'en suis fier, car je tiens l'esprit de M. Bourdeau pour ferme et assuré. Donc il n'y a pas, à proprement parler, de science historique.
Du moins, cette vérité qu'on poursuit en vain quand il s'agit d'établir un événement ancien, pourra-t-on l'atteindre si l'on se borne à constater un fait contemporain? Si le passé nous échappe, pouvons-nous saisir le présent? M. Bourdeau ne le croit pas. Il défend bien aux chroniqueurs et aux mémorialistes de ne point mentir, et il raconte à ce propos l'aventure de Walter Raleigh. Enfermé à la Tour de Londres, cet homme d'État s'occupait à écrire la seconde partie de son Histoire du monde. Un jour, il fut interrompu dans ce travail par le bruit d'une querelle qui éclatait sous les fenêtres de sa prison. Il suivit d'un regard attentif les incidents de la rixe et crut s'en être bien rendu compte. Le lendemain, ayant causé de la scène avec un de ses amis qui en avait aussi été témoin et même y avait pris une part active, il fut contredit par lui sur tous les points. Réfléchissant alors à la difficulté de connaître la vérité sur des événements lointains, quand il avait pu se méprendre sur ce qui se passait sous ses yeux, il jeta au feu le manuscrit de son histoire.
Il est à remarquer, toutefois, que cette difficulté de connaître la vérité la plus prochaine a frappé tous les historiens et qu'ils n'ont pas tous brûlé leurs écrits. Entre les esprits pénétrés de l'incertitude universelle, M. Renan se distingue par un sentiment particulier de défiance résignée. Il ne s'est jamais fait d'illusions sur l'irrémédiable incertitude des témoignages historiques:
«Essayons de nos jours, a-t-il dit, avec nos innombrables moyens d'information et de publicité, de savoir exactement comment s'est passé tel grand épisode de l'histoire contemporaine, quels propos s'y sont tenus, quelles étaient les vues et les intentions précises des auteurs; nous n'y réussirons pas. J'ai souvent essayé, pour ma part, comme expérience de critique historique, de me faire une idée complète d'événements qui se sont passés presque tous sous mes yeux, tels que les journées de Février, de Juin, etc. Je n'ai jamais réussi à me satisfaire.»
Les esprits indulgents prennent leur parti des trahisons de l'histoire. Cette Muse est menteuse, pensent-ils, mais elle ne nous trompe plus dès que nous savons qu'elle nous trompe. Le doute constant sera notre certitude. Prudemment nous nous acheminerons d'erreurs en erreurs vers une vérité relative. Un mensonge même est une sorte de vérité.
Quant à M. Bourdeau, il ne veut pas être trompé, même sciemment, et il répudie absolument l'histoire. Il la chasse comme décevante, impudique et dissolue, vendue aux puissants, courtisane aux gages des rois, ennemie des peuples, inique et fausse. Il la remplace par la statistique, qui est proprement «la science des faits sociaux exprimés par des termes numériques». Plus de beaux récits, plus de narrations émouvantes, seulement des chiffres.
«Les historiens de l'avenir auront surtout pour tâche de recueillir et d'interpréter des données statistiques sur les faits de la vie commune. L'activité de la raison se résout toujours en actes, et l'unique manière de s'en rendre compte est, après les avoir classés par fonctions définies, de les constater au moment où ils s'accomplissent, de les dénombrer dans des conditions déterminées de population, d'époque et de territoire, puis de comparer ces relevés, simultanés où successifs, de noter les variations de la fonction et d'en tirer les inductions qu'elles comportent. Ainsi seulement on pourra savoir un jour ce que font les multitudes dont l'humanité se compose.»
Désormais, les seuls documents historiques seront les tables de population, les tarifs des douanes, les états de commerce, les bilans des banques, les rapports des chemins de fer. M. Bourdeau se flatte qu'ils tromperont moins que les témoignages invoqués par des historiens tels que Tacite ou Michelet. Il peut avoir raison, bien que la statistique soit elle-même soumise à beaucoup d'incertitudes. Il n'y a pas que les Muses qui mentent.
M. Bourdeau veut que l'histoire, exclusivement consacrée jusqu'ici aux personnages illustres et aux événements extraordinaires, s'attache désormais aux actes journaliers de la vie des peuples. À cet égard, il faut le reconnaître, le prix des fers ou le taux de la rente instruisent mieux que le récit d'une bataille ou de l'entrevue de deux souverains.
M. Bourdeau veut qu'on sache comment ont vécu les millions d'êtres obscurs dont l'énergie harmonieuse fait la vie d'un peuple. Il veut que cette grande activité collective soit décomposée, étudiée pièce à pièce, méthodiquement, notée, chiffrée.
«Voilà, dit-il, l'histoire qu'il faudra faire désormais, non seulement pour les jeunes États qui, comme l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, la Plata, se fondent dans des conditions si nouvelles, mais même pour les vieilles sociétés d'Europe qui aspirent, à se régler aussi sur un idéal d'ordre, de travail, de paix et de liberté. Au point où nous sommes parvenus, toute autre manière d'étudier l'histoire est inexacte et puérile. Une réforme s'impose et se fera par les historiens ou contre eux. L'âge de l'historiographie littéraire touche à son terme; celui de l'histoire scientifique va commencer. Quand elle sera capable de nous retracer la vie d'un peuple, dans le sens que nous indiquons, on verra qu'aucun récit ne présente autant d'intérêt, d'enseignement et de grandeur.»
Je n'y contredis point. Créez la science de l'histoire: nous y applaudirons. Mais laissez-nous l'art charmant et magnifique des Thucydide et des Augustin Thierry.
M. Bourdeau sent lui-même qu'il est cruel. Il nous ôte nos belles histoires; mais il nous les ôte à regret. «Puisqu'il nous faut choisir entre la beauté et la vérité, dit-il, préférons sans hésiter la seconde.» Pour ma part, s'il me fallait choisir entre la beauté et la vérité, je n'hésiterais pas non plus: c'est la beauté que je garderais, certain qu'elle porte en elle une vérité plus haute et plus profonde que la vérité même. J'oserai dire qu'il n'y a de vrai au monde que le beau. Le beau nous apporte la plus haute révélation du divin qu'il nous soit permis de connaître. Mais pourquoi choisir? Pourquoi substituer l'histoire statistique à l'histoire narrative? C'est remplacer une rose par une pomme de terre! Ne pouvons-nous donc avoir ensemble et les fleurs de la poésie et ces «racines nourrissantes qui rendent les âmes savantes», comme disait le bon M. Lancelot. Je sais aussi bien que vous que l'histoire est fausse et que tous les historiens, depuis Hérodote jusqu'à Michelet, sont des conteurs de fables. Mais cela ne me fâche pas. Je veux bien qu'un Hérodote me trompe avec goût; je me laisserai éblouir par le sombre éclat de la pensée aristocratique d'un Tacite; je referai avec délices les rêves de ce grand aveugle qui vit Harold et Frédégonde. Je regretterais même que l'histoire fût plus exacte. Je dirai volontiers avec Voltaire: Réduisez-la à la vérité, vous la perdez, c'est Alcine dépouillée de ses prestiges.
Elle n'est qu'une suite d'images. C'est pour cela que je l'aime; c'est pour cela qu'elle convient aux hommes. L'humanité est encore dans l'enfance. On a déterminé récemment, ou cru déterminer, d'une manière approximative l'âge de la terre. La terre n'est pas vieille. Elle existe à l'état solide depuis 25 millions d'années au plus et il n'y a guère que 12 millions d'années qu'elle a donné la vie à des herbes marines et à des coquillages. Une lente évolution a produit les plantes et les animaux. L'homme est venu le dernier: il est né d'hier. Il est encore dans le feu de la jeunesse. Il ne faut pas lui demander d'être trop raisonnable. Il a besoin d'être amusé par des contes. Ne lui ôtez pas l'histoire, qui est son plus bel amusement intellectuel. S'il faut des contes à l'humanité, répondra M. Bourdeau, n'avons-nous pas les poètes. Ils sont plus amusants que les historiens et ils ne sont pas beaucoup plus faux. M. Bourdeau, qui est si dur pour les annalistes, les chroniqueurs et généralement pour tous les mémorialistes, garde, au contraire, dans son coeur, des trésors d'indulgence pour les poètes. Comme ils ne tirent point à conséquence, il leur pardonne tout. J'ai remarqué que les philosophes vivaient généralement en bonne intelligence avec les poètes. Les philosophes savent que les poètes ne pensent pas; cela les désarme, les attendrit et les enchante. Mais ils voient que les historiens pensent, et qu'ils pensent autrement que les philosophes. C'est ce que les philosophes ne pardonnent pas. M. Bourdeau nous renvoie à l'Iliade et à Peau d'Ane. Ce sont là de beaux contes. Mais nous n'y croyons plus guère. Nous voulons des contes que nous puissions croire, l'histoire de la Révolution française, par exemple. Laissez-nous le roman de l'histoire. S'il n'est pas vrai tout entier, il contient quelque vérité. Je dirai même qu'il renferme des vérités que votre statistique ne contiendra jamais. La vieille histoire est un art; c'est pourquoi elle a, dans sa beauté, une vérité spirituelle et idéale bien supérieure à toutes les vérités matérielles et tangibles des sciences d'observation pure: elle peint l'homme et les passions de l'homme. C'est ce que la statistique ne fera jamais. L'histoire narrative est inexacte par essence. Je l'ai dit et ne m'en dédis pas: mais elle est encore, avec la poésie, la plus fidèle image que l'homme ait tracée de lui-même. Elle est un portrait. Votre histoire statistique ne sera jamais qu'une autopsie.
SUR LE SCEPTICISME[15]
[Note 15: Les Sceptiques grecs, par M. Victor Brochard. Impr. nat., 1 vol. in-8°.]
J'ai vécu d'heureuses années sans écrire. Je menais une vie contemplative et solitaire dont le souvenir m'est encore infiniment doux. Alors, comme je n'étudiais rien, j'apprenais beaucoup. En effet, c'est en se promenant qu'on fait les belles découvertes intellectuelles et morales. Au contraire, ce qu'on trouve dans un laboratoire ou dans un cabinet de travail est en général fort peu de chose, et il est à remarquer que les savants de profession sont plus ignorants que la plupart des autres hommes. Or, un matin de ce temps-là, il m'en souvient, je suivais à l'aventure les allées sinueuses du Jardin des Plantes, au milieu des biches et des moutons qui passaient leur tête entre les arbustes pour me demander du pain. Et je songeais que ce vieux jardin, peuplé d'animaux, ressemblait assez au paradis terrestre des anciennes estampes. Tout à coup je vis venir à moi l'abbé L*** qui, son bréviaire à la main, marchait avec la mâle allégresse d'une âme pure. C'était en effet un saint homme, que l'abbé L***; c'était aussi un savant; son coeur était pacifique, mais son esprit disputait sans cesse. Il faut l'avoir connu pour savoir comment l'orgueil d'un prêtre, peut s'unir à la simplicité d'un saint. Sa messe dite, il argumentait tout le jour. Il avait lu tout ce qu'on peut trouver sur les parapets de théologie, de morale et de métaphysique relié en veau, avec des tranches rouges. Les bouquins dont il couvrit les marges de notes et de tabac sont innombrables. Il dépensait en conversations sur les quais et dans les jardins publics l'éloquence d'un incomparable docteur. Au reste, il était assez mal vu à l'évêché. Ses supérieurs estimaient la pureté de ses moeurs, mais ils redoutaient la superbe de son esprit. Peut-être n'avaient-ils pas tout à fait tort. Ce jour-là, l'abbé L*** me parla en ces termes:
«Jean le Diacre rapporte que saint Grégoire ayant pleuré à la pensée que l'empereur Trajan était damné, Dieu, qui se plaît à accorder ce qu'on n'ose lui demander, exempta l'âme de Trajan des peines éternelles. Cette âme demeura en enfer, mais, depuis lors, elle n'y ressentit aucun mal. Il est permis d'imaginer que le fils adoptif de Nerva erre dans ces pâles prairies où Dante vit les héros et les sages de l'antiquité. Leurs regards étaient lents et graves; ils parlaient d'une voix douce. Le Florentin reconnut Anaxagore, Thalès, Empédocle, Héraclite et Zénon. Comment ne vit-il point aussi Pyrrhon parmi ces âmes coupables seulement d'avoir vécu dans l'ignorance de la loi sainte? De tous les philosophes de l'antiquité, Pyrrhon fut le plus sage. Non seulement il pratiqua des vertus que le christianisme a sanctifiées, non seulement il fut humble, patient et résigné, amoureux de la pauvreté, mais encore il professa la doctrine la plus vraie de toute l'antiquité profane, la seule qui s'accorde exactement avec la théologie chrétienne. Né dans les ténèbres du paganisme, il connut qu'il était sans lumière et il faut le louer hautement d'avoir flotté dans l'incertitude. Encore aujourd'hui, si on a le malheur de n'être pas chrétien, la sagesse est d'être pyrrhonien. Que dis-je? En tout ce qui n'est point article de foi, le philosophe chrétien est lui-même un pyrrhonien: il reste en suspens. Tout ce qui n'a pas été révélé est sujet au doute. Ce serait même une question de savoir si la religion chrétienne n'a pas fourni au scepticisme de nouveaux arguments et si la foi aux mystères ainsi qu'aux miracles n'a pas rendu la nature plus incompréhensible et la raison plus incertaine.»
L'abbé s'arrêta un moment devant la maison du zèbre. Il se frappa la poitrine.
«Pour moi, ajouta-t-il, c'est le monde invisible qui me révèle le monde visible. Je ne crois à la réalité de l'homme que parce que je crois à l'existence de Dieu. Je sais que j'existe uniquement parce que Dieu me l'a dit. L'Éternel m'a parlé, docutus est patribus nostris, Abraham et seminis ejus in sæcula. Et j'ai répondu: Me voici donc puisque vous m'avez parlé. Hors la révélation, tout, au physique comme au moral, est sujet de doute; rien n'est distinct, par conséquent rien n'est intéressant, et la religion seule, me soulevant entre ses mains lumineuses, m'arrache à l'ataraxie pyrrhonienne. Sans l'amour de Dieu, je n'aurais point d'amour; je ne croirais à rien si je ne croyais pas à l'impossible et à l'absurde. C'est pourquoi je tiens Pyrrhon pour le plus sage des païens.»
Ainsi parla l'abbé L***.
Je me rappelle littéralement ses paroles qui firent sur moi une profonde impression. Je n'avais jamais entendu de tels accents dans la bouche d'un prêtre, et je n'en ouïs plus jamais de tels depuis lors. Je crois ne pas me tromper en disant que l'Église se défie des apologistes qui, comme mon abbé L***, poussent en avant avec une excessive logique. Elle se rappelle à temps la mémorable parole du diable: «Et moi aussi, je suis logicien.» Le diable ne se flattait pas en parlant ainsi. Il demeure en définitive le seul docteur qu'on n'ait pas encore réfuté. Pour moi, c'est devant la maison du zèbre, en entendant l'abbé L***, que je commençai à douter de beaucoup de choses qui, jusque-là, m'avaient paru croyables.
Hélas! l'abbé L***, qui mourut curé d'un petit village de la Brie, repose maintenant dans un cimetière inculte et fleuri, à l'ombre d'une svelte église du XIIIe siècle. La pierre qui couvre ses restes porte cette inscription en témoignage d'une foi vive: Speravit anima mea. En lisant ces mots, je songeai à l'épitaphe en forme de dialogue qu'un spirituel Grec de Byzance composa pour Pyrrhon:
«Es-tu mort, Pyrrhon?—Je ne sais.»
Et je me pris à penser que, sauf un point, le philosophe et le prêtre avaient pourtant pensé de même.
Tous ces souvenirs me sont revenus tantôt à tire-d'aile, tandis que je lisais l'étude que M. Victor Brochard consacre à Pyrrhon dans son excellent livre sur les sceptiques grecs. Rien n'est plus intéressant. Ces Grecs ingénieux ont inventé d'innombrables systèmes philosophiques. Les écoles s'amusent de la brillante vanité des disputes, les esprits sont tiraillés, assourdis; c'est alors que naît le scepticisme. Il paraît au lendemain de la mort d'Alexandre dans cette orgie militaire qui souille de crimes monstrueux la terre classique du beau et du vrai.
Démosthène et Hypéride sont morts. Phocion boit la ciguë.
Il n'y a plus rien à espérer des hommes ni des dieux. C'en est fait de la liberté et des vertus antiques. Il est vrai que l'état politique d'un peuple ne détermine pas nécessairement la condition privée de ses habitants. La vie est quelquefois très supportable au milieu des calamités publiques, mais véritablement les temps de Cassandre et de Démétrius étaient exécrables. D'ailleurs, il faut se rappeler que la tyrannie, même douce, répugna longtemps à l'âme hellénique.
Pyrrhon était d'Élis, en Élide; peintre d'abord et poète, il naquit avec une imagination vive et une âme irritable. Mais il changea tout à fait de caractère par la suite. Ayant embrassé la philosophie, qui était alors en Grèce une sorte de monachisme, il suivit avec Anaxarque, son maître, l'expédition d'Alexandre. Il vit dans l'Inde les mages que les Grecs ont nommé des gymnosophistes et qui vivaient nus dans des ermitages. Leur mépris du monde et des vaines apparences, leur vie immobile et solitaire; leur soif du néant et de l'oubli, tous ces caractères d'un pessimisme doux et résigné frappèrent le jeune Pyrrhon; et certains caractères de la doctrine du philosophe d'Élis sont d'origine hindoue.
Après la mort d'Alexandre, Pyrrhon retourna dans sa ville. Là, sur les bords charmants du Pénée; dans cette vallée fleurie où les nymphes viennent le soir danser en choeur; il mena l'existence d'un saint homme. Il vécut pieusement (Grec: ehusethôs), dit son biographe. Il tenait ménage avec sa soeur Philista, qui était sage-femme. C'est lui qui portait à vendre la volaille et les cochons de lait au marché de la ville. Il balayait la maison et nettoyait les meubles.
Voilà l'exemple que ce sage donnait à ses disciples. Ainsi sa vie servait de témoignage à sa doctrine du renoncement et de l'indifférence. Il enseignait que les choses sont toutes également incertaines et discutables. Rien, disait-il, n'est intelligible. Nous ne devons nous fier ni aux sens ni à la raison. Il faut douter de tout et être indifférent à tout. Il ne subtilisait pas. Sa doctrine était surtout, dit M. Brochard, une doctrine morale, une règle de vie.
Selon Pyrrhon, «n'avoir d'opinion ni sur le bien ni sur le mal, voilà le moyen d'éviter toutes les causes de trouble. La plupart du temps, les hommes se rendent malheureux par leur faute; ils souffrent parce qu'ils sont privés de ce qu'ils croient être un bien ou que, le possédant, ils craignent de le perdre, ou parce qu'ils endurent ce qu'ils croient être un mal. Supprimez toute croyance de ce genre, et tous les maux disparaîtront…»
Pour Pyrrhon, comme pour Démocrate, le bien suprême est la bonne humeur, l'absence de crainte, la tranquillité.
«Se replier sur soi-même, dit M. Victor Brochard, afin de donner au malheur le moins de prise possible; vivre simplement et modestement, comme les humbles, sans prétention d'aucune sorte; laisser aller le monde et prendre son parti de maux qu'il n'est au pouvoir de personne d'empêcher; voilà l'idéal du sceptique.» Pyrrhon soutenait qu'il n'importe pas plus de vivre que de mourir ou de mourir que de vivre.
—Pourquoi donc ne mourez-vous pas? lui demanda-t-on.
—C'est à cause de cela même, répondit-il, c'est parce que la vie et la mort sont également indifférentes.
Dans un grand péril de naufrage, il fut le seul que la tempête n'étonna point. Comme il vit les autres passagers saisis de crainte et de tristesse, il les pria d'un air tranquille de regarder un pourceau qui était là et qui mangeait à son ordinaire.
—Voilà, leur dit-il, quelle doit être l'insensibilité du sage.
À merveille. Le pourceau était sage; mais il y avait peu de mérite. Il est difficile d'être insensible quand on pense vivement, et c'est pour la plupart des hommes un exemple décourageant que la sérénité d'un cochon. Laissez-moi vous redire, à ce sujet, ce qu'un disciple de Lamettrie dit un jour à la belle mistress Elliott, que les patriotes de Versailles avaient mise en prison comme aristocrate. Le geôlier donna pour compagnon de chambre à la jeune Écossaise un vieux médecin de Ville-d'Avray, fort entêté de matérialisme et d'athéisme.
Il pleurait. Les larmes délayaient la poussière dont ses joues étaient couvertes, et le visage du pauvre philosophe en était tout barbouillé.
Madame Elliott prit une éponge, dont elle lava son compagnon en lui murmurant des paroles consolantes:
—Monsieur, lui dit-elle, il est croyable que nous allons mourir tous deux. Mais d'où vient que vous êtes triste quand je suis gaie? Perdez-vous plus que moi en perdant la vie?
—Madame, lui répondit-il, vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes saine et belle, et vous perdez beaucoup en perdant la vie; mais, comme vous êtes incapable de réflexion, vous ne savez pas ce que vous perdez. Pour moi, je suis pauvre, je suis vieux, je suis malade; et m'ôter la vie, c'est m'ôter peu de chose; mais je suis philosophe et physicien: j'ai la notion de l'existence, que vous n'avez point; et je sais exactement ce que je perds. Voilà, madame, d'où vient que je suis triste quand vous êtes gaie.
Ce vieux médecin de Ville-d'Avray était bien moins sage que Pyrrhon, mais il était plus touchant. Et, en vérité, ses larmes, encore qu'un peu trop imbéciles, sont plus humaines que l'insensibilité vertueuse du sage d'Elis. On rapporte de cette insensibilité un exemple merveilleux. Ayant vu, dit-on, Anaxarque, son maître, tomber dans un fossé, Pyrrhon passa sans daigner lui tendre la main. Non seulement le maître ne se plaignit point, mais il loua l'indifférence de son disciple. Bayle, qui rapporte ce fait, ajoute: «Que pourrait-on faire de plus surprenant sous la discipline de la Trappe?»