M. Brochard a fort bien appelé Pyrrhon un ascète grec. C'est en effet dans les vies des pères du désert qu'on voit les exemples d'un pareil effort pour dépouiller l'homme de toute humanité.
La vie sainte que Pyrrhon menait à Élis le rendit vénérable à ses concitoyens qui l'élevèrent au sacerdoce. Il remplit les fonctions de grand prêtre avec exactitude et décence, comme un homme qui respectait les dieux de la République. En montrant ce respect, il n'abandonnait rien de sa philosophie, car le scepticisme ne nia jamais qu'il ne fallût se conformer aux coutumes et pratiquer les devoirs de la morale. Il prenait parti sur ces choses-là sans attendre la certitude. De même, notre Gassendi put professer la théologie sans croire en Dieu, et c'était un fort honnête homme.
P.-S.—Il n'était et ne pouvait être dans mon dessein de donner au lecteur une idée du livre de M. Victor Brochard. Ce livre a été couronné par l'Académie des sciences morales. On en trouvera une juste appréciation dans le rapport adressé en 1885 par M. Ravaisson à cette Académie. Ma causerie l'effleure à peine. Mais je ne voudrais pas avoir l'air d'ignorer les grands mérites de cet ouvrage, qui allie à la sûreté de la critique l'originalité des vues. Carnéade et Pyrrhon y sont présentés sous un jour nouveau. Il y a dans un petit roman que je viens de publier dans la Revue des Deux Mondes une dizaine de pages que je n'aurais jamais écrites si je n'avais pas lu le livre de M. Brochard. C'est là un aveu que M. Brochard n'a nul intérêt à entendre, mais-que j'avais le devoir de faire.
EURIPIDE[16]
[Note 16: L'Apollonide, drame lyrique en trois parties et cinq tableaux (d'après l'Ion d'Euripide), par M. Leconte de Lisle in-8, Lemerre, éditeur.]
M. Leconte de Lisle nous donne aujourd'hui un drame lyrique, l'Apollonide, qui est une étude d'après l'antique. On sait qu'à l'exemple de Goethe, l'auteur des Poèmes antiques et des Poèmes barbares a plusieurs fois transporté dans notre langue, avec un art consommé, les formes de la poésie grecque. Il a donné notamment, il y a douze ans, une tragédie, dont le sentiment et la couleur étaient empruntés à Eschyle.
L'Apollonide, qui paraît aujourd'hui en librairie, est une étude de même nature. Mais le modèle est bien différent. Cette fois, ce n'est plus Eschyle, c'est Euripide. L'Apollonide, c'est l'Ion du troisième tragique d'Athènes.
M. Leconte de Lisle, qui avait montré tant de vigueur en luttant contre le titan du théâtre grec, fait preuve de souplesse quand il lui faut se mesurer avec un génie fluide et caressant comme Euripide. Il a trouvé pour cette rencontre des trésors de douceur, de grâce et de tendresse. Lui, robuste et violent quand il lui plaît, s'est montré ici harmonieux et pur. En vérité, on ne saurait pousser plus avant que n'a fait ce maître l'art prestigieux du vers. Cette nouvelle oeuvre, comme les précédentes, étonne par son infaillible perfection.
J'ai dit que la grâce de l'Apollonide était une grâce, pieuse. Il y a, en effet, dans l'original? grec un parfum de sanctuaire que le poète français a soigneusement conservé. Le héros est un prêtre adolescent, la scène un temple, chaque choeur une prière, le dénouement un oracle.
Euripide n'était pas religieux. Il était athée. Mais il était tout ensemble athée et mystique. Il excellait à peindre les jeunes religieux qui, comme Ion et Hippolyte, unissent à la beauté de l'éphèbe la pureté de l'ascète.
Au lever du jour, ce jeune Ion, vêtu de blanc et couronné de fleurs, descend les degrés du temple d'Apollon et dit, en cueillant un rameau de laurier symbolique:
Ô laurier, qui verdis dans les jardins célestes,
Que l'aube ambroisienne arrose de ses pleurs!
Laurier, désir illustre, oubli des jours funestes,
Qui d'un songe immortel sais charmer nos douleurs!
Permets que, par mes mains pieuses, ô bel arbre,
Ton feuillage mystique effleure le parvis,
Afin que la blancheur vénérable du marbre
Éblouisse les yeux ravis!
Ô sources, qui jamais ne serez épuisées,
Qui fluez et chantez harmonieusement
Dans les mousses, parmi les lis lourds de rosées,
À la pente du mont solitaire et charmant!
Eaux vives! sur le seuil et les marches pythiques,
Épanchez le trésor de vos urnes d'azur,
Et puisse aussi le flot de mes jours fatidiques
Couler comme vous, chaste et pur!
Ô magie des beaux vers! Nous voilà transportés par enchantement dans la sainte Athènes des poètes, des sculpteurs, des architectes et des philosophes.
Ce petit rocher de Cécrops fut longtemps rude, couvert d'idoles raides et peintes, qui souriaient mystérieusement. Là vivaient des hommes à la fois grossiers et magnifiques, qui portaient des cigales d'or dans leurs longs cheveux nattés et tout un peuple de matelots nourri d'ail et de chansons. Les femmes, encore sauvages, déchiraient sur la place publique les messagers des désastres. Un génie héroïque et barbare dominait la petite cité et pesait sur les formes trapues du vieux Parthénon que les guerres médiques devaient détruire.
La plus belle des choses humaines, le génie attique, éclata soudainement. Marathon et Salamine, la Grèce sauvée par les Athéniens, les trésors conquis sur les Perses, la Victoire ôtant ses sandales dorées pour s'asseoir dans sa cité d'élection; une gloire si prompte, et tant de joie transformèrent Athènes, en firent la ville aux blancs frontons, aux colosses d'or et d'ivoire, la protectrice opulente des cités ioniennes, la belle rivale de Sparte, la patrie enfin dont les tragédies de Sophocle reflètent le génie harmonieux. Mais ces heures radieuses dureront peu. Ils passeront vite, les jours de modération dans la puissance, de simplicité dans la richesse, d'obéissance aux dieux, de paix sereine, au cours de cette vie attique, si riche et si rapide. Quand l'harmonie, quand les parfaits accords se seront tus, lorsque les troubles de l'esprit philosophique agiteront les fils des soldats de Marathon, que les droits de la personne seront imprudemment proclamés, que la science ruinera les préjugés utiles, que les dieux de la cité seront, attaqués par le raisonnement et vengés, par le poison, légal, qui sera le poète des jours inquiets? Quelle figure anxieuse et mélancolique exprimera la pensée nouvelle? Euripide.
S'il en faut croire une histoire qui commence comme un conte de nourrice, Mnésarque, fils de Mnésarque, était cabaretier et sa femme Clito était marchande d'herbes dans l'île de Salamine; où ils s'étaient réfugiés devant les Perses de Xerxès. Clito devint mère et les pauvres époux mirent de grandes espérances sur l'enfant attendu. Le bon Mnésarque alla consulter le dieu sur un sujet si cher et le dieu répondit que cette destinée qui allait commencer au cabaret s'achèverait dans les honneurs «avec de douces et saintes couronnes». L'enfant naquit dans la première année de la soixante-quinzième olympiade, le jour de la glorieuse bataille qui ensanglanta l'Euripe, et il fut nommé Euripide. Pour aider à l'accomplissement de l'oracle, les pauvres parents firent de leur fils un athlète. Les couronnes de l'arène étaient les seules qu'ils pussent imaginer. D'ailleurs, la Grèce honorait les athlètes. Comment la mâle, beauté des lutteurs n'eut elle pas été chère à un peuple adorateur de la forme humaine? Seuls, les philosophes estimaient viles les gloires du pugilat, du pentathle et de la course:
—L'athlète, disaient-ils, ne peut nous être comparé, car au-dessus de la force des hommes et des chevaux est notre sagesse.
Euripide était enclin à la philosophie. Pourtant, s'il abandonnai l'arène, s'il cessa d'oindre ses membres d'huile, ce fut pour peindre à la cire sur des tablettes de bois et s'appliquer à dessiner, selon le goût hellénique, des formes pures, présentées sans raccourcis et sans perspective. Mais il n'exerça pas longtemps le cestre et les baguettes rougies au feu. Se tournant vers un autre art, il étudia la rhétorique sous Prodicos. Ce maître enseignait que rien, n'est absolu, qu'on nomme bon ce qui est agréable et mauvais ce qui déplaît. Négateur des dieux qu'adorait le vulgaire, il paya de sa vie sa sage impiété: Il but la ciguë. En entrant dans la maison de Prodicos, Euripide avait trouvé des esprits amis, des parents intellectuels. L'orgueil de la pensée, l'amour des raisonnements subtils, une impiété douce, sa propre nature enfin lui étaient révélés. Mais le vrai maître d'Euripide fut Anaxagore de Clazomène, qui enseignait à Athènes les doctrines ioniennes. Conformément à l'esprit de ces écoles, il recherchait le principe des choses et il croyait l'avoir trouvé dans ce qu'il appelait «nous», c'est-à-dire l'esprit. Les animaux, les plantes, le monde, tout, disait-il, est diversement pénétré de l'esprit. Par lui, les plantes connaissent et désirent: elles se réjouissent de porter des feuilles et s'affligent en les sentant mourir. L'esprit, qui détermine toute forme et toute pensée, a donné l'empire à l'homme en lui donnant deux mains. La contemplation de la nature, une soumission triste et fière aux lois éternelles, le sentiment de la puissance des choses et de la faiblesse de l'homme, voilà ce qu'Euripide jeune était fait pour comprendre à l'école de ce philosophe, profond dans l'observation des phénomènes et grand par la liberté de son esprit. La physique d'Anaxagore était tout à fait rationnelle. Du fils d'Hypérion, de «l'infatigable Hélios qui, traîné par ses chevaux, éclaire les hommes mortels et les dieux immortels», elle faisait un bloc incandescent, plus grand que le Péloponnèse. Pour elle, les vents n'étaient plus divins et résultaient d'une raréfaction soudaine de l'air. Anaxagore révéla la cause des éclipses aux Athéniens qu'il priva ainsi d'une terreur antique et chère. Accusé d'impiété, il fut sauvé de la mort par les larmes de Périclès. Les Athéniens l'exilèrent ou plutôt, comme il le disait, ils s'exilèrent de lui. Il se retira à Lampsaque. Sa dernière pensée fut bienveillante et révèle un vieillard souriant: il demanda que l'anniversaire de sa mort fût un jour de congé pour les écoliers. Il mourut à l'âge de soixante-douze ans; et l'on croit qu'il sortit volontairement de ce monde, où il avait beaucoup pensé.
Son disciple, bien jeune encore, se révéla poète. La première année de la 81e olympiade, il fit représenter sa première tragédie sur le théâtre de Bacchus, qui, adossé au rocher de Cécrops, était éclairé par de véritables rayons de soleil.
L'élève d'Anaxagore y montra les actions humaines sous un aspect nouveau. Il fit passer dans le drame la philosophie dont il s'était nourri. Le destin pesait jusque-là sur la tragédie et l'enveloppait d'une obscure épouvante. Une puissance insaisissable, inintelligible, extérieure aux hommes, qu'elle livre en proie les uns aux autres; des héros gigantesques attendant dans une fière immobilité, dans une tranquille horreur, l'heure fatale de tuer ou de périr, des meurtres héréditaires, des égorgements pompeux comme des hécatombes, telles sont les images dont le vieil Eschyle épouvantait les yeux, oppressait les poitrines des spectateurs. Sophocle lui-même, le plus parfait des poètes, le plus pur des tragiques, avait conçu le destin comme une force indépendante de l'homme. Euripide vint et plaça le destin de l'homme dans l'homme même. Il détermina les mobiles des actes. Le premier, il montra tout l'intérêt du travail de la vie, toute la beauté de ces maladies de l'âme, plus chères mille fois et plus précieuses que la santé, je veux dire, les passions.
Ayant épousé Choerina, fille de Mnésiloque, il vivait en bonne intelligence avec son beau-père, qui était un homme excellent et lettré, mais il souffrait cruellement de la mauvaise conduite de sa femme. L'ayant perdue, il en épousa une autre qui le fit souffrir de même. Elle se nommait Melito. Une teinte de tristesse est répandue sur toute la vie d'Euripide. Il allait parfois méditer ses tragédies dans son île natale. Oh montra depuis, à Salamine, une grotte où le plus ancien des poètes de la mélancolie rêvait dan! l'ombre. Un Alexandrin a dit de lui, avec une élégante brièveté:
«Le disciple du noble Anaxagore était d'un commerce peu agréable: il ne riait, guère et ne savait pas même plaisanter à table, mais tout ce qu'il a écrit, n'est que miel et que chant de sirènes.»
Bien qu'il aimât à converser avec quelques amis, il se plaisait surtout au commerce des livres.
Il possédait une bibliothèque, chose rare et nouvelle à cette époque, où chacun ne prenait guère de poésie, de science ou de philosophie, que ce qui en sonnait dans l'air plein de parfums et d'abeilles. Son goût de la lecture était si vif qu'il comptait pour un des bienfaits de la paix de pouvoir «dérouler ces feuilles qui nous parlent et qui font la gloire des sages». Son long visage, que nous représentent les bustes antiques, portait les sillons de la fatigue et du chagrin. Un front, plus, haut que large, des cheveux rares au sommet de la tête et tombant en boucles au-dessous des oreilles, de grands yeux pensifs, les coins de la bouche un peu tombants, tout était en lui d'un homme doux et triste, que la vie n'a point épargné.
Il était lié d'amitié avec Socrate qui enseignait alors la sagesse dans les boutiques des barbiers. Le fils de Phénarète, qui n'allait guère au théâtre, assistait pourtant à la représentation de toutes les tragédies d'Euripide On dit même qu'il participa à la composition de quelques-uns de ces poèmes. On ne saura jamais quelle est la part de collaboration de Socrate dans les drames d'Euripide. Mais il n'est pas impossible de reconnaître, avec M. Henri Weil, les traces de l'enseignement socratique dans plusieurs maximes du poète et notamment dans l'opposition qu'il faisait, dans sa Médée, de l'amour physique à cet autre amour bien préférable (disait-il) qu'inspirent les belles âmes et qui est une école de sagesse, de vertu.
On sait qu'Anaxagore fut réclamé plus tard par les sceptiques. Il leur appartenait du moins, en effet, par l'indifférence philosophique avec laquelle il considérait ce que le vulgaire nomme des biens ou des maux. Il mettait la sagesse dans l'impassibilité. Telle était aussi la philosophie d'Euripide. Il tenait la méditation pour le souverain bien.
«Heureux, disait-il, qui possède la science! il ne cherche pas à usurper sur ses concitoyens, il ne médite pas d'action injuste. Contemplant la nature éternelle, l'ordre inaltérable, l'origine et les éléments des choses, son âme n'est ternie d'aucun désir honteux.»
Voilà, de belles et nobles maximes. Mais comme Prodicos, comme Anaxagore, comme Socrate, Euripide avait sur les dieux des pensées contraires aux vieilles maximes de la cité. Cet esprit scientifique et moderne constituait aux yeux des observateurs une dangereuse impiété. Tout trahissait en Euripide le mépris des conceptions divines et héroïques de l'Hellade. De là, les haines, les outrages, les périls. Enfin, il fallut ou fuir comme Prodicos, ou mourir comme Anaxagore. Le poète de la philosophie quitta Athènes et alla chercher auprès d'un tyran cette liberté que la démocratie ne lui donnait pas. Il mourut dans la demeure royale d'Archélaos.
Voilà qu'insensiblement j'ai conté la vie d'Euripide. Je ne vous dis pas, comme celui qui montre la lanterne magique, que si c'était à recommencer je vous la conterais de même. Je crois, au contraire, que je la conterais d'une façon un peu différente. Je ne dirais plus qu'Euripide a été athlète et peintre parce qu'en réalité on n'en sait rien. Une pierre antique nous le montre incertain entre deux femmes représentant, l'une la Palestre, l'autre la Tragédie. Mais il faudrait savoir si cette pierre est antique et si elle représente vraiment Euripide, et enfin si le graveur ne s'est point inspiré d'une légende. M. Heuzey, avec sa science sûre et charmante, nous le dirait. Moi je ne saurais. On montrait à Mégare des tableaux peints, disait-on, par Euripide; mais disait-on vrai? Certes, il faut avoir la manie de conter pour conter des histoires aussi incertaines que celle-là. Comme j'aurais bien mieux fait de renvoyer simplement le lecteur à la belle introduction que M. Henri Weil a mise en tête d'un choix de sept tragédies d'Euripide! C'est là que parlé la science. Mais à l'exemple des Grecs, j'aime les contes et je me plais à tout ce que disent les poètes et les philosophes. La philosophie et la littérature, ce sont les Mille et une Nuits de l'Occident.
LES MARIONNETTES DE M. SIGNORET
Les marionnettes de M. Signoret jouent Cervantes et Aristophane, et je compte bien qu'elles joueront aussi Shakespeare, Calderon, Piaule et Molière, les marionnettes anglaises ne jouaient-elles pas la tragédie de Jules César, au temps de la reine Elisabeth? Et n'est-ce pas en voyant l'histoire véritable du docteur Faust, représentée par des poupées articulées, que Goethe conçut le grand poème auquel il travailla jusqu'à son dernier jour? Pensiez-vous donc qu'il fût impossible aux marionnettes d'être éloquentes ou poétiques?
Si celles de la galerie Vivienne voulaient m'en croire, elles joueraient encore la Tentation de saint Antoine, de Gustave Flaubert, et un abrégé du Mystère d'Orléans que M. Joseph Fabre ne manquerait pas de leur accommoder avec amour.
La petite marionnette qui représenterait la Pucelle serait taillée naïvement, comme par un bon imagier du XVe siècle, et de la sorte nos yeux verraient Jeanne d'Arc à peu près comme nos coeurs la voient, quand ils sont pieux. Enfin, puisqu'il est dans la nature de l'homme de désirer sans mesure, je forme un dernier souhait. Je dirai donc que j'ai bien envie que les marionnettes nous représentent un de ces drames de Hroswita dans lesquels les vierges du Seigneur parlent avec tant de simplicité. Hroswita était religieuse en Saxe, au temps d'Othon le Grand. C'était une personne fort savante, d'un esprit à la fois subtil et barbare. Elle s'avisa d'écrire dans son couvent des comédies à l'imitation de Térence, et il se trouva que ces comédies ne ressemblent ni à celles de Térence, ni à aucune comédie. Notre abbesse avait la tête pleine de légendes fleuries.
Elle savait par le menu la conversion de Théophile et la pénitence de Marie, nièce d'Abraham, et elle mettait ces jolies choses en vers latins, avec la candeur d'un petit enfant. C'est là le théâtre qu'il me faut. Celui d'aujourd'hui est trop compliqué pour moi. Si vous voulez me faire plaisir, montrez-moi quelque pièce de Hroswita, celle-là, par exemple, où l'on voit un vénérable ermite qui, déguisé en cavalier élégant, entre dans un mauvais lieu pour en tirer une pécheresse prédestinée au salut éternel. L'esprit souffle où il veut. Pour accomplir son dessein, l'ermite feint d'abord d'éprouver des désirs charnels. Mais,—ô candeur immarcescible de la bonne Hroswita!—cette scène est d'une chasteté exemplaire. «Femme, dit l'ermite, je voudrais jouir de ton corps.—Ô étranger, il sera, fait selon ton désir et je vais me livrer à toi.» Alors l'ermite la repousse et s'écrie: «Quoi, tu n'as pas honte…» etc.
Voilà comment l'abbesse de Gandersheim s'entendait à conduire une scène. Elle n'avait pas d'esprit. Elle jetait innocente comme un poète, c'est pourquoi je l'aime. Si j'obtiens jamais l'honneur d'être présenté à l'actrice qui tient les grands premiers rôles dans le théâtre des Marionnettes, je me mettrai à ses pieds, je lui baiserai les mains, je toucherai ses genoux et je la supplierai de jouer le rôle de Marie dans la comédie de mon abbesse.—Je dirai: Marie, nièce de saint Abraham, fut ermite et courtisane. Ce sont là de grandes situations qui s'expriment par un petit nombre de gestes. Une belle marionnette comme vous y surpassera les actrices de chair. Vous êtes toute petite, mais vous paraîtrez grande parce que vous êtes simple. Tandis qu'à votre place une actrice vivante semblerait petite. D'ailleurs il n'y a plus que vous aujourd'hui pour exprimer le sentiment religieux.»
Voilà ce que je, lui dirai, et elle sera peut-être persuadée. Une idée véritablement artiste, une pensée élégante et noble, cela doit entrer dans la tête de bois d'une marionnette plus facilement que dans le cerveau d'une actrice à la mode[17].
[Note 17: Par l'intercession de M. Maurice Bouchor, mon voeu a été exaucé. Les marionnettes de M. Signoret ont joué depuis l'Abraham de Hroswita. Il sera parlé de cette représentation dans la suite de ces causeries.]
En attendant, j'ai vu deux fois les marionnettes de la rue Vivienne et j'y ai pris un grand plaisir. Je leur sais un gré infini de remplacer les acteurs vivants. S'il faut dire toute ma pensée, les acteurs, me gâtent la comédie. J'entends les bons acteurs. Je m'accommoderais encore des autres! mais ce sont les artistes excellents, comme il s'en trouve à la Comédie-Française, que décidément je ne puis souffrir. Leur talent est trop grand: il couvre tout. Il n'y a qu'eux. Leur personne efface l'oeuvre qu'ils représentent. Ils sont considérables. Je voudrais qu'un acteur ne fût considérable que quand il a du génie. Je rêve de chefs-d'oeuvre joués à la diable dans des granges par des comédiens nomades. Mais peut-être n'ai-je aucune idée de ce que c'est que le théâtre. Il vaut bien mieux que je laisse à M. Sarcey le soin d'en parler. Je ne veux discourir que de marionnettes. C'est un sujet qui me convient et dans lequel M. Sarcey ne vaudrait rien. Il y mettrait de la raison.
Il y faut un goût vif et même un peu de vénération. La marionnette est auguste: elle sort du sanctuaire. La marionnette ou mariole fut originairement une petite vierge Marie, une pieuse image. Et la rue de Paris, où l'on vendait autrefois ces figurines, s'appelait rue des Mariettes et des Marionnettes: C'est Magnin qui le dit, Magnin le savant historien des marionnettes, et il n'est pas tout à fait impossible qu'il dise vrai, bien que ce ne soit pas la coutume des historiens.
Oui, les marionnettes sont sorties du sanctuaire. Dans la vieille Espagne, dans l'ardente patrie des Madones habillées de belles robes semblables à des abat-jour d'or et de perles, les marionnettes jouaient des mystères et représentaient le drame de la Passion. Elles sont clairement désignées par un article du synode d'Orihuela, qui défend d'user, pour les représentations sacrées, de ces petites figures mobiles: Imajunculis fictilibus, mobili quadam agitatione compositis, quos titeres vulgari sermone appellamus.
Autrefois, à Jérusalem, dans les grandes féeries religieuses, on faisait, danser pieusement des pantins sur le Saint-Sépulcre.
De même, en Grèce et à Rome, les poupées articulées eurent d'abord un rôle dans les cérémonies du culte; puis elles perdirent leur caractère religieux. Au déclin du théâtre, les Athéniens s'éprirent d'un tel goût pour elles, que les archontes autorisèrent de petits acteurs de bois à paraître sur ce théâtre de Bacchus qui avait retenti des lamentations d'Atossa et des fureurs d'Oreste. Le nom de Pothinos, qui installa ses tréteaux sur l'autel de Dionysos, est venu jusqu'à nous. Dans la Gaule chrétienne, Brioché, Nicolet et Fagotin sont restés fameux comme montreurs de marionnettes.
Mais je ne doute pas que les poupées de M. Signoret ne l'emportent, pour le style et la grâce, sur toutes celles de Nicolet, de Fagotin et de Brioché. Elles sont divines, les poupées de M. Signoret, et dignes de donner une forme aux rêves du poète dont l'âme était, dit Platon, «le sanctuaire des Charites».
Grâce à elles, nous avons un Aristophane en miniature. Lorsque la toile s'est levée sur un paysage aérien et que nous avons vu les deux demi-coeurs des oiseaux prendre place des deux côtés du tymélé, nous nous sommes fait quelque idée du théâtre de Bacchus. La belle représentation! Un des deux coryphées des oiseaux, se tournant vers les spectateurs, prononce ces paroles:
«Faibles hommes, semblables à la feuille, vaines créatures pétries de limon et privées d'ailes, malheureux mortels condamnés à une vie éphémère et fugitive, ombres, songes légers…»
C'est la première fois, je pense, que des marionnettes parlent avec cette gravité mélancolique.
LA MÈRE ET LA FILLE[18]
MADAME DE SABRAN ET MADAME DE CUSTINE
[Note 18: Madame de Custine, par M. A. Bardoux, Calmann Lévy, éditeur.]
M. Bardoux ne manque guère de se retirer dans le passé chaque fois quelles devoirs de la vie publique lui permettent de faire cette agréable retraite. Alors il choisit plus volontiers, pour y promener son esprit, les jardins et les salons de la fin du dernier siècle. Il rêve d'une chambre aux boiseries blanches dans laquelle l'Orphée de Gluck est ouvert sur un clavecin, tandis qu'une écharpe de cachemire traîne le long du dossier en forme de lyre d'une chaise d'acajou. Ou bien encore il voit par la pensée un jardin anglais avec un temple grec sur un labyrinthe et un tombeau entre des peupliers. Car c'est là que vivaient les femmes d'autrefois dont le souvenir lui est cher, ces femmes qui, par le sel de leur intelligence et le parfum de leur tendresse, donnèrent à la vie un goût fin qu'on n'y sentait point avant elles; ces belles bourgeoises, ces aristocrates polies qui, nourries dans la douceur du luxe, de l'amour et des arts, affrontèrent les prisons et les échafauds de la Terreur sans rien perdre de leur fierté ni de leur grâce; ces héroïnes pleines de courage et de faiblesses, qui furent d'incomparables amies. Comme M. Bardoux les connaît et les comprend! il les admire; il fait mieux; il les aime. C'est pour être aimées qu'elles furent belles. Il a surpris, il nous a révélé tous les secrets de cette Pauline de Beaumont qui avait l'âme d'un philosophe et le coeur d'une amoureuse. Il a fait tout un volume de l'histoire intime de cette amie de Chateaubriand. Et voici maintenant qu'il étudie Delphine de Sabran, veuve en 1793 du jeune Custine, un héros et un sage de vingt-six ans, condamné à mort par un des jugements les plus iniques du tribunal révolutionnaire. Comme Pauline de Beaumont, Delphine de Custine se reprit à vivre dans les incomparables années du consulat avec la France guérie et victorieuse. Elle était alors dans tout l'éclat de sa blonde jeunesse. Elle aima, et celui qu'elle aima, c'est l'homme, que dis-je! c'est le dieu qu'adorait Pauline de Beaumont, c'est encore cet immortel René. M. Bardoux, qui publie son nouveau travail dans la Revue des Deux Mondes, n'en a encore donné que la première partie, laquelle ne dépasse pas l'année 1794; mais il a résumé par avance, en quelques lignes, l'épisode qu'il se propose de retracer amplement d'après des documents inédits, je veux dire la liaison de son héroïne avec Chateaubriand. «Commencée, dit-il, en 1803, alors que René était nommé secrétaire d'ambassade à Rome, elle fut bientôt dans toute sa force et son ivresse. Les lettres de Chateaubriand qui nous ont été obligeamment confiées, en font foi; elles aideront à expliquer encore cette âme orageuse et inquiète. Si vif qu'ait été l'attrait ressenti par lui, le volage ne put longtemps être fixé et retenu. Madame de Custine continua d'être son amie pendant vingt ans, jusqu'à l'heure de sa mort.» Alors encore elle restait amante malgré l'âge et le délaissement, et se montrait plus jalouse de la gloire du grand homme que de la sienne propre. Peu de temps avant sa mort, comme elle faisait voir à un confident une des chambres de son château:
—Voilà, dit-elle, le cabinet où je le recevais.
—C'est donc ici, lui dit-on, qu'il a été à vos genoux!
Elle répondit:
—C'est peut-être moi qui étais aux siens.
Nous ferons notre profit de l'étude sur madame de Custine quand elle sera entièrement publiée. Pour aujourd'hui, puisque M. Bardoux s'attarde agréablement aux premières années de son héroïne et nous montre Delphine près de sa mère, nous aussi, parlons de cette mère digne d'une immortelle louange. Appelons du fond du passé, son ombre charmante. Nulle n'est plus douce à rencontrer. Il n'en est pas d'un plus gracieux entretien, non pas même ces ombres que le poète florentin vit si légères au vent et à qui il eut grande envie de parler. Il fit part de son désir à son guide, qui lui répondit:
Vedrai quando saranno
Piu presso a noi: e tu allor li prega
Par quell'amor che i mena, e quei verranno.
«Attends un peu qu'elles soient plus près de nous; prie-les alors par cet amour qui les emporte, et elles viendront.»
C'est aussi au nom de l'amour qu'il faut prier madame de Sabran. Aimer fut, en ce monde, la grande affaire de sa vie, et si elle fait quelque chose aujourd'hui dans l'autre monde, ce doit être exactement ce qu'elle faisait dans celui-ci.
I
Madame de Sabran sans amour ne serait pas madame de Sabran. Elle n'aima qu'une fois sur cette terre, mais ce fut pour la vie. Cela lui arriva en 1777. Elle avait vingt-sept ans alors et était veuve depuis plusieurs années d'un mari qui, de son vivant, avait eu cinquante ans de plus qu'elle. Veuve avec deux enfants, elle ne se croyait plus aimable parce que la fleur de sa beauté s'en était déjà allée. Mais elle était exquise. Les éditeurs de sa correspondance ont donné son portrait d'après une peinture de madame Vigée Le Brun. On ne peut imaginer une plus aimable créature. Elle a des cheveux blonds, tout bouffants, avec d'épais sourcils et des yeux noirs. Le nez un peu gros, est carré du bout. Quant à la bouche, c'est une merveille. L'arc en est à la fois souriant et mélancolique; les lèvres, voluptueuses et fortes, prennent, en remontant vers les coins, une finesse exquise. Un menton gras, un cou frileux, une taille souple dans une robe rayée à la mode du temps, des poignets fins, je ne sais quoi de doux, de caressant, de tiède, de magnétique en toute la personne: elle n'a pas besoin d'être belle pour être adorable.
Elle avait vingt-sept ans, disions-nous, quand elle rencontra le chevalier de Boufflers, qui en avait trente-neuf. C'était un beau militaire, un joli poète, un fort honnête homme et par-dessus tout un très mauvais sujet. Elle voulut lui plaire, elle fut coquette. Une femme de coeur n'est pas coquette impunément. Celle-ci se fit aimer, mais elle aima davantage.
Vingt-cinq ans plus lard, la comtesse de Sabran, devenue marquise de
Boufflers, écrivait ce quatrain:
De plaire un jour sans aimer j'eus l'envie;
Je ne cherchais qu'un simple amusement.
L'amusement devint un sentiment;
Ce sentiment, le bonheur de ma vie.
Elle aima le chevalier de tout son coeur et pour la vie. «Après dix ans de tendresse, elle lui écrivait: «Je t'aime follement, malgré la Parque qui file mes jours le temps qui se rit de mes malheurs et les vents qui emportent tous nos souvenirs.»
Et quand elle cherchait les raisons d'un si profond sentiment, elle ne les trouvait point. Elle disait:
«Ce n'est sûrement pas l'effet de mes charmes, qui n'existaient plus lorsque tu m'as connue, qui t'a fixé auprès de moi; ce n'est pas non plus tes manières de Huron, ton air distrait et bourru, tes saillies piquantes et vraies, ton grand appétit et ton profond sommeil quand on veut causer avec toi, qui t'ont fait aimer à la folie.»
Aussi l'on n'aime vraiment que lorsqu'on aime sans raisons.
La passion qui lui vint dans l'épanouissement de sa jeunesse lui donna tout le bonheur qu'on peut attendre en ce monde, c'est-à-dire cette angoisse perpétuelle et cette inquiétude infinie, qui font qu'on s'oublie, qu'on ne se sent plus exister en soi, et qui rendent la vie tolérable en la faisant oublier.
Une grande passion ne laisse pas un moment de repos, c'est là son bienfait et sa vertu. Tout vaut mieux que de s'écouter vivre. Le chevalier, quand elle commença de l'aimer, était, disons-nous, un très mauvais sujet et un très honnête homme. Elle eut sur lui une excellente influence. Elle lui enseigna à préférer le bonheur au plaisir. C'est sous l'inspiration de madame de Sabran que Boufflers a dit, dans son joli conte d'Aline: «Le bonheur, c'est le plaisir fixé. Le plaisir ressemble à la goutte d'eau; le bonheur est pareil au diamant.»
C'est bien le même homme qui écrivait à celle qui avait fixé son coeur:
«Si je veux comparer mon sort avant de te connaître à mon sort depuis que je te connais, je puis déjà voir que j'ai été bien plus heureux après quarante ans qu'auparavant. Ce n'est pourtant pas ordinairement l'âge des plaisirs; mais les vrais plaisirs n'ont point d'âge: ils ressemblent aux anges, qui sont des enfants éternels; ils te ressemblent à toi qui charmeras et aimeras toujours. Ainsi ne nous attristons point ou, si nos réflexions nous affectent malgré nous, tirons-en du moins des réflexions consolantes en pensant que nous n'avons perdu que le faux bonheur, que le véritable nous reste encore, que notre esprit est capable de le connaître et que notre coeur est digne d'en jouir.»
Il y avait chez cet homme, en apparence léger et frivole un grand fonds d'énergie et de constance. Boufflers avait l'âme forte et le coeur généreux. Ce n'est pas un voluptueux vulgaire, l'homme qui, partant pour le Sénégal, écrit à madame de Sabran: «Ma gloire, si j'en acquiers jamais, sera ma dot et ta parure… Si j'étais joli, si j'étais jeune, si j'étais riche, si je pouvais t'offrir tout ce qui rend les femmes heureuses à leurs yeux et à ceux des autres, il y a longtemps que nous porterions le même nom et que nous partagerions le même sort. Mais il n'y a qu'un peu d'honneur et de considération qui puisse faire oublier mon âge et ma pauvreté, et m'embellir aux yeux de tout ce qui nous verra comme ta tendresse t'embellit à mes yeux.»
—Orgueilleux! cruel! insensé! lui répondait madame de Sabran, qui s'en tenait à la morale des deux pigeons.
Elle avait raison. Mais il y avait dans les raisons du chevalier une fierté, une noblesse qu'on admire surtout quand on songe qu'il tint parole; que, dans les trois années qu'il passa en Afrique, il fit preuve des qualités les plus sérieuses, et signala son gouvernement par des actes d'énergie, de sagesse et de bonté. C'était un homme excellent. «La base de son caractère, dit le prince de Ligne, qui l'avait beaucoup connu, est une bonté sans mesure. Il ne saurait supporter l'idée d'un être souffrant. Il se priverait de pain pour nourrir même un méchant, surtout son ennemi. Ce pauvre méchant! disait-il.»
Il fut combattu, dans son gouvernement, par un de ces pauvres méchants, dont il eût pu briser d'un trait de plume la carrière et la destinée. Malgré sa colère, il ne voulut pas frapper cet homme. «Quand je pense, disait-il, que je ne puis me venger qu'avec une massue, tout mon ressentiment s'apaise.»
Son journal du Sénégal témoigne autant de son bon coeur que de son joli esprit. Pendant la traversée, il écrivait à madame de Sabran:
«J'aime, au milieu de mon inaction et de l'assoupissement de toutes mes passions violentes, à tourner mes pensées vers cette maison si chère, à t'y voir au milieu de tes occupations et de tes délassements, écrivant, peignant, lisant, dormant, rangeant et dérangeant tout, te démêlant des grandes affaires, t'inquiétant des petites, gâtant tes enfants, gâtée par tes amis, et toujours, différente, et toujours la même, et surtout toujours la même pour ce: pauvre vieux mari qui t'aime si bien, qui t'aimera aussi longtemps qu'il aura un coeur.»
Il a horreur de l'emphase, et il donne un tour familier aux sentiments les plus délicats:
«Quand je ne t'ai pas auprès de moi, ma pauvre tête est comme un vieux château dont le concierge est absent et où tout est bientôt sens dessus dessous.»
Il garde sa bonne humeur au milieu de toutes les misères physiques et morales:
«Ma vie se passe en privations, en impatiences, en accidents, en inquiétudes; tout cela prouve bien que ton pauvre pigeon est loin de toi. Prépare-toi à le bien consoler quand tu le reverras. J'ai laissé mon bonheur chez toi, comme on laisse son argent chez son notaire.»
M. Bardoux incline à croire qu'un mariage secret l'avait uni à madame de Sabran avant son départ pour le Sénégal. Dans ce cas, le mariage célébré en 1797 à Breslau, pendant l'émigration, ne serait, qu'une consécration publique de cette union.
De pareilles âmes à la fois frivoles et fortes, ironiques et tendres, ne pouvaient être produites que par une longue et savante culture. Le vieux catholicisme et la jeune philosophie, la féodalité mourante et la liberté naissante ont contribué à les former avec leurs piquants contrastes et leur riche diversité. Tels qu'ils furent, un Boufflers, une Sabran honorent l'humanité. Ces êtres fiers et charmants né pouvaient naître qu'en France et au XVIIIe siècle. Bien des choses sont mortes en eux, bien des choses bonnes et utiles sans doute; ils ont perdu notamment la foi et le respect dans le vieil idéal des hommes. Mais aussi que de choses commencent en eux et par eux, qui nous sont infiniment précieuses, je veux dire l'esprit de tolérance, le sentiment profond des droits de la personne, l'instinct de la liberté humaine.
Ils surent s'affranchir des vaines terreurs; ils eurent l'esprit libre et c'est là une grande vertu. Ils ne connurent ni l'intolérance, ni l'hypocrisie. Ils voulurent du bien à eux et aux autres et conçurent cette idée, étrange et neuve alors, que le bonheur était une chose désirable. Oui, ces doux hérétiques furent les premiers à penser que la souffrance n'est pas bonne et qu'il faut l'épargner autant que possible aux hommes. Qu'un génie féodal et violent, qu'un de Maistre les poursuive de sa haine et de sa colère. Il a raison. Ces aimables dames, ces bons seigneurs ont tué le fanatisme. Mais est-ce à nous de leur en faire un crime, et ne devons-nous pas plutôt sourire à leur indulgente sagesse? Ils savaient que la vie est un rêve, ils voulaient que ce fût un doux rêve. Ils remplacèrent la foi par la tendresse, et l'espérance par la bonté. Ils furent bienveillants. Leur vie fut, en somme, innocente, et leur mémoire est de bon conseil.
II
M. Bardoux vient de publier en librairie l'étude qu'il a faite de madame de Custine, d'après, des documents inédits. «Ces documents qui servent de trame à notre récit, dit-il dans sa préface, intéresseront, nous l'espérons, le lecteur. Ils lui feront certainement connaître et estimer davantage ces âmes de l'ancienne France, à la fois philosophes et amoureuses, qui nous ont enseigné, avec la liberté de l'esprit, les deux vertus dont notre époque a le plus besoin, la tolérance pratique et l'indulgente sagesse.»—Oui, lui répondrai-je, s'il me le permet, comme à un de ses lecteurs les plus attentifs, oui, fidèle et délicat historien des élégances de l'esprit et du coeur, oui, vos livres nous intéressent, non seulement par les documents qu'ils contiennent, mais aussi par l'agrément du récit, la sûreté de la critique et la hauteur du sentiment. Vous aimez votre sujet, et vous nous le gardez aimable. Vous pénétrez tous les contours de votre modèle d'une lumière douce et caressante. Vos portraits sont vrais; ils ont le regard et le sourire, et maintenant que vous m'avez peint cette belle Delphine, je crois l'avoir connue. Je la vois, couronnée de ses beaux cheveux blonds, errer avec une ardente mélancolie dans les allées de Fervacques, sous ces arbres qu'elle aimait tant et auxquels elle donnait les noms de ses amis absents. C'est à vous que je dois cette douce image. Que de fois n'avez-vous pas eu la même vision! Et qu'il faut vous envier d'avoir vécu avec des ombres charmantes! Vous êtes revenu de ces champs Élysées, de l'ancienne France, tout pénétré d'une douce sagesse; vous plaignez des faiblesses généreuses; vous estimez comme les plus chers trésors de la vie le bon goût, le désintéressement, la liberté de l'esprit, la fierté du coeur et l'aimable tolérance. Vous pensez que vos livres n'en feront que mieux aimer la France. Je le pense aussi. Je pense qu'un pays où se forma la plus belle société, du monde est le plus beau des pays. Je me disais, en lisant votre livre: ta France est en Europe ce que la pêche est dans une corbeille de fruits: ce qu'il y a de plus fin, de plus suave, de plus exquis. Quelle merveilleuse culture que celle qui a produit une Delphine de Custine!
Elle fut élevé comme on élevait alors les filles, sans pédantisme, sobrement, avec mesure. À quinze ans, elle parut dans le monde. Conduite chez madame de Polignac une nuit que l'archiduc et l'archiduchesse d'Autriche y soupaient ainsi que la reine, elle eut grand'peur, et séparée un moment de sa mère, ne sut que devenir. L'archiduc imagina de venir lui parler. Elle en fut si déconcertée que, n'entendant rien à ce qu'il lui disait et ne sachant que lui répondre, elle prit le parti de se sauver à l'autre bout du salon, très rouge et dans un état affreux. Toute la soirée on s'amusa aux dépens de la petite sauvage. Mais sa mère, la voyant fort en beauté, n'était pas en peine.
Cette sauvagerie devait rester, attachée jusqu'à la fin comme un charme à la nature morale de Delphine. Conformément à la destinée des grandes amoureuses, la fille de madame de Sabran était vouée à la solitude.
Delphine épousa, en 1787, le jeune Philippe de Custine, fils du général. Elle avait dix-huit ans. Les noces se firent à la campagne, chez Mgr de Sabran, oncle de la mariée. Il y eut huit jours de fêtes rustiques. Madame de Sabran raconte qu'à une de ces fêtes, «des lampions couverts comme à Trianon donnaient une lumière si douce et des ombres si légères que l'eau, les arbres, les personnes, tout paraissait aérien». La lune avait voulu être aussi de la fête; elle se réfléchissait dans l'eau et «aurait donné à rêver aux plus indifférents». Et madame de Sabran ajoute: «De la musique, des chansons, une foule de paysans bien gaie et bien contente suivait nos pas, se répandait ça et là pour le plaisir des yeux. Au fond du bois dans l'endroit le plus solitaire, était une cabane, humble et chaste maison. La curiosité nous y porta, et nous trouvâmes Philémon et Baucis courbés sous le poids des ans et se prêtant encore un appui mutuel pour venir à nous. Ils donnèrent d'excellentes leçons à nos jeunes époux, et la meilleure fût leur exemple. Nous nous assîmes quelque temps avec eux et nous les quittâmes attendris jusqu'aux larmes.»
Il y a là un sentiment nouveau de la nature. Toutes ces belles dames étaient un peu filles de Jean-Jacques. La bergerie à la veille de la Terreur. Trois ans après, le vieux général de Custine était traduit devant le tribunal révolutionnaire. Sa belle-fille, qui pourtant avait eu à se plaindre de lui, l'assista devant les juges et fut, comme on l'a dit, son plus éloquent défenseur. Tous les jours elle était au Palais-de-Justice dès six heures du matin; là, elle attendait que son beau-père sortît de la prison; elle lui sautait au cou, lui donnait des nouvelles de ses amis, de sa famille. Lorsqu'il paraissait devant ses juges, elle le regardait avec des yeux baignés de larmes. Elle s'asseyait en face de lui, sur un escabeau au-dessus du tribunal. Dès que l'interrogatoire était suspendu, elle s'empressait de lui offrir les soins qu'exigeait son état; entre chaque séance, elle employait les heures à solliciter, en secret, les juges et les membres des comités. Sa grâce pouvait toucher les coeurs les plus rudes. L'accusateur public, Fouquier-Tinville, s'en alarma.
À l'une des dernières audiences, il fit exciter contre la jeune femme les septembriseurs attroupés sur le perron du Palais-de-Justice. Le général venait d'être reconduit à la prison; sa belle-fille s'apprêtait à descendre les marches du palais pour regagner le fiacre qui l'attendait dans une rue écartée. Timide, un peu sauvage, elle avait toujours eu la peur instinctive des foules humaines. Effrayée par cette multitude d'hommes à piques et de tricoteuses qui lui montraient le poing en glapissant, elle s'arrête au haut de l'escalier. Une main inconnue lui glisse un billet l'avertissant de redoubler de prudence. Cet avis obscur achève de l'épouvanter; elle craint de tomber évanouie; et elle voit déjà sa tête au bout d'une pique, comme la tête de la malheureuse princesse de Lamballe. Pourtant elle s'avance. À mesure qu'elle descend les degrés, la foule de plus en plus épaisse, la poursuit de ses clameurs.
—C'est la Custine! C'est la fille du traître!
Les sabres nus se levaient déjà sur elle. Une faiblesse, un faux pas et c'en était fait. Elle a raconté depuis qu'elle se mordait la langue jusqu'au sang pour ne point pâlir.
Épiant une chance de salut, elle jette les yeux autour d'elle et voit une femme du peuple qui tenait un petit enfant contre sa poitrine.
—Quel bel enfant vous avez, madame! lui dit-elle.
—Prenez-le, répond la mère.
Madame de Custine prend l'enfant dans ses bras et traverse la cour du palais, au milieu de la foule immobile. L'innocente créature la protégeait. Elle put ainsi atteindre la place Dauphine, où elle rendit l'enfant à la mère qui le lui avait généreusement prêté. Elle était sauvée.
On sait que le général de Custine périt sur l'échafaud, et que Philippe de Custine y suivit bientôt son père. Il mourut avec le calme d'un innocent et la constance d'un héros.
Veuve à vingt-trois ans, madame de Custine résolut de quitter la France avec son fils en bas âge, mais elle fut arrêtée comme émigrée d'intention et conduite à la prison des Carmes. Elle y attendit la mort dans cette fierté tranquille que donnent la race et l'exemple. Le 9 Thermidor la sauva. Elle était jeune, elle était mère; elle vécut; elle se reprit aux choses. Le temps est comme un fleuve qui emporte tout. Veuve par la main du bourreau, elle considérait son veuvage comme sacré. Mais toutes les voix de la jeunesse chantaient plaintivement dans son coeur et parfois elle sentait avec amertume le vide de son âme.
En 1797 elle écrivait à sa mère:
Je voudrais trouver un bon mari, raisonnable, sensible, ayant les mêmes goûts que moi et apportant tous les sentiments dont se compose mon existence, un mari qui sente que, pour vivre heureux, il faut être auprès de toi et qui m'y conduisît, qui s'y trouvât heureux et aimât mon fils comme le sien, un mari doux d'opinions comme de caractère, philosophe, instruit, ne craignant pas l'adversité, qui la connaîtrait même, mais qui regarderait comme une compensation à ses maux d'avoir une compagne comme ta Delphine; voilà l'être que je voudrais trouver et que je crains bien de ne rencontrer jamais.
Non, ce rêve d'un bonheur paisible ne devait jamais se réaliser. Delphine, de Custine était une tête vouée aux aquilons. Encore quelques années et ses destins seront fixés. Ce n'est pas un mari raisonnable et sensible qu'elle rencontrera, mais un maître impétueux et chagrin, et elle payera du repos de sa vie une joie d'une heure.
C'était en 1803. Elle avait trente-trois ans. Son teint de blonde était resté frais comme au temps où Boufflers l'appelait la reine des roses. La douceur et la fierté se fondaient en séduction sur son fin visage. Elle joignait à la mutinerie de la jeunesse la résignation des êtres qui ont beaucoup vécu. La belle victime vit Chateaubriand. Il était dans tout l'éclat de sa jeune gloire et déjà dévoré d'ennuis. Elle l'aima. Il se laissa aimer. Dans les premières heures il jeta quelque feu. La lettre que voici fut écrite dans la nouveauté du sentiment.
Si vous saviez comme je suis heureux et malheureux depuis hier, vous auriez pitié de moi. Il est cinq heures du matin. Je suis seul dans ma cellule. Ma fenêtre est ouverte sur les jardins qui sont si frais, et je vois l'or d'un beau soleil levant qui s'annonce au-dessus du quartier que vous habitez. Je pense que je ne vous verrai pas aujourd'hui et je suis bien triste. Tout cela ressemblera un roman; mais les romans n'ont-ils pas leurs charmes? Et toute la vie n'est-elle pas un triste roman? Écrivez-moi; que je voie au moins quelque chose qui vienne de vous! Adieu, adieu jusqu'à demain!
Rien de nouveau sur le maudit voyage.
Ce voyage est celui de Rome, où René, nommé secrétaire d'ambassade, devait conduire madame de Beaumont, mourante.
Il partit; aux premiers arbres du chemin, il avait déjà oublié Delphine de Custine. De retour en France, l'année suivante, il lui rapporta un amour distrait, éloquent et maussade. Elle le recevait dans la terre de Fervacques, qu'elle avait récemment achetée et dont le vieux château, égayé par le souvenir de la belle Gabrielle, possédait encore, disait-on, le lit de Henri IV.
C'est après un de ces séjours que Delphine lui écrivit ce billet:
J'ai reçu votre lettre. J'ai été pénétrée, je vous laisse à penser de quels sentiments. Elle était digne du public de Fervacques, et cependant je me suis gardée d'en donner lecture. J'ai dû être surprise qu'au milieu de votre nombreuse énumération il n'y ait pas eu le plus petit mot pour la grotte et pour le petit cabinet orné de deux myrtes superbes. Il me semble que cela ne devait pas s'oublier si vite.
On sent qu'en écrivant ces lignes, la délicate créature était encore agitée d'un doux frémissement. Elle avait la mémoire du coeur et des sens, cette pauvre femme, condamnée dès ce moment à ne vivre que de souvenirs. Rien ne devait plus effacer dans son âme la grotte et les deux myrtes. Chateaubriand ne lui laissa même pas l'illusion du bonheur. Le 16 mars 1805, elle écrivait à Chênedollé son confident:
Je ne suis pas heureuse, mais je suis un peu moins malheureuse.
Onze jours après, elle disait:
Je suis plus folle que jamais; je l'aime plus que jamais, et je
suis plus malheureuse que je ne peux dire.
René, qui ne cherchait au monde que des images, préparait alors son voyage en Orient.
Madame de Custine écrivait de Fervacques le 24 juin 1806.
Le Génie (le Génie, c'était Chateaubriand) est ici
depuis quinze jours; il part dans deux mois, et ce n'est pas un
départ ordinaire, ce n'est pas pour un voyage ordinaire non
plus. Cette chimère de Grèce est enfin réalisée. Il part pour
remplir tous ses voeux et pour détruire tous les miens. Il va
enfin accomplir ce qu'il désire depuis si longtemps. Il sera de
retour au mois de novembre, à ce qu'il assure. Je ne puis le
croire; vous savez si j'étais triste, l'année dernière; jugez
donc de ce que je serai cette année! J'ai pourtant pour moi
l'assurance d'être mieux aimée; la preuve n'en est guère
frappante.
……………………………………………………
Tout a été parfait depuis quinze jours, mais, aussi tout est
fini.
Tout était fini. Son instinct ne la trompait pas; René, dans ce pèlerinage, allait chercher une autre victime. Madame de Mouchy l'attendait à l'Alhambra.
Madame de Custine se survécut vingt ans. Elle eut le courage de rester l'amie de celui qui ne l'aimait plus. Le monde qu'elle n'avait jamais goûté, lui était devenu odieux. Elle restait enfermée à Fervacques.
M. Bardoux a publié les lettres charmantes qu'elle écrivait, après 1816, à son amie la célèbre Rahel de Varnhagen. Ces lettres laissent voir la limpidité de l'âme de Delphine.
Elle écrit:
J'aime encore les arbres! Le ciel a eu pitié de moi, en me laissant au moins ce goût. Je fais à tous la meilleure mine que je peux, mais je ne peux pas grand'chose, parce que je souffre dans le fond de mon âme.
Et encore:
Vous dites d'une manière charmante «qu'il ne faudrait pas être seule lorsqu'on n'est plus jeune»! Au moins faudrait-il être vieille! mais on est si longtemps à n'être plus jeune sans être vieille, que c'est là ce qu'il y a de plus pénible; ce qui me console, c'est la rapidité de tout. Le temps passe avec une promptitude effrayante, et, malgré la tristesse des jours, on les voit s'évader comme les eaux d'un torrent.
Elle souffrait depuis longtemps d'une maladie de foie que le chagrin avait développée.
Dans l'été de 1826, elle se rendit à Bex pour respirer l'air des montagnes et aussi pour être plus près de Chateaubriand, qui avait accompagné à Lausanne sa femme souffrante. Là, Delphine de Custine s'éteignit sans agonie le 25 juillet 1826, dans la cinquante-sixième année de son âge. Chateaubriand la veilla à son lit de mort. Il écrivit dans ses Mémoires ces lignes froides et brillantes:
J'ai vu celle qui affronta l'échafaud du plus grand courage, je l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Sécherons, près Genève, pour expirer à Bex, à l'entrée du Valais.
J'ai entendu son cercueil passer, la nuit, dans les rues solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à Fervacques.
Certes, la fille de madame de Sabran avait tout donné et n'avait rien reçu. Qu'importe, puisque le vrai bonheur de ce monde consiste non à recevoir, mais à donner! Elle eut la part de joie dévolue sur la terre aux créatures bien nées, puisqu'elle fit en aimant le rêve de la vie. C'est pour elle et ses pareils qu'il fut écrit: «Heureux ceux qui pleurent!»
P.-S.—En relisant les épreuves de cet article, je suis assailli de doutes et d'inquiétudes: j'entends dire vaguement que M. Bardoux a découvert les papiers de madame de Custine, et que le roman de la vie de cette aimable dame en reçoit quelque dommage. On va jusqu'à chuchoter que Delphine, qui écrivait si bien les lettres d'amour, les faisait resservir plusieurs fois. Je n'en veux rien croire encore. Il est toujours temps d'être désenchanté.
M. JULES LEMAÎTRE[19]
[Note 19: Jules Lemaître, Impressions de théâtre. Lecène, édit., in-18.]
M. Jules Lemaître vient de publier ses feuilletons dramatiques sous le titre d'Impressions de théâtre. On y goûte quelque chose d'ingénu qui vient du coeur et je ne sais quoi d'étrangement expérimenté qui vient de l'esprit. Cela est fort bien ainsi: Il est bon que le coeur soit naïf et que l'esprit ne le soit pas. Les anges, qui sont toute candeur, feraient assurément de la bien mauvaise littérature et l'on n'imagine pas un séraphin en possession de l'ironie philosophique.
Devant les choses humaines, M. Jules Lemaître ne tient pas toujours son sérieux. Mais on lui sait gré de manquer parfois de gravité, tant sa fantaisie est charmante. Ce lettré, qui a pris tous ses grades, jette volontiers en l'air son bonnet de docteur et s'amuse çà et là des espiègleries d'écolier. C'est Fantasio pêchant à la ligne les plus vénérables perruques. Il est piquant et délicieux de voir ainsi quelque gaminerie accompagner tant de docte et poétique talent; nous en jouissons comme d'un spectacle rare. Le pédantisme étant l'habitude ordinaire des gens considérables, nous sommes émerveillés quand un homme de mérite pousse le naturel jusqu'à une certaine effronterie. Quel oubli de soi s'y révèle, quelle simplicité et aussi quelle philosophie! Mais ce qu'il y a peut-être de plus aimable en M. Lemaître, c'est la tristesse soudaine qui lui prend d'avoir été cruel dans son espièglerie, et sans pitié. Ce sont ses brusques attendrissements. Car il y a de tout, et même de la mélancolie, dans cette âme mobile, fluide, légère et charmante comme celle de quelque Puck qui aurait fait ses humanités.
M. Jules Lemaître est un esprit très avisé et très subtil dont l'heureuse perversité consiste à douter sans cesse. C'est l'état où l'a réduit la réflexion. La pensée est une chose effroyable. Il ne faut pas s'étonner que les hommes la craignent naturellement. Elle a conduit Satan lui-même à la révolte. Et pourtant Satan était un fils de Dieu. Elle est l'acide qui dissout l'univers, et, si tous les hommes se mettaient à penser à la fois, le monde cesserait immédiatement d'exister; mais ce malheur n'est pas à craindre. La pensée est la pire des choses. Elle en est aussi la meilleure. S'il est vrai de dire qu'elle détruit tout, on peut dire aussi justement qu'elle a tout créé. Nous ne concevons l'univers que par elle et, quand elle nous démontre qu'il est inconcevable, elle ne fait que crever la bulle de savon qu'elle avait soufflée.
C'est proprement ce à quoi M. Jules Lemaître s'occupe tous les lundis avec une grâce diabolique. Il dit tout et veut n'avoir rien dit. Son infirmité est de trop comprendre. Quelle autorité n'aurait-il point acquise s'il était de moitié moins intelligent? Mais il voit l'envers des idées. Une telle perspicacité ne se pardonne guère. Il concilie ce qui d'abord ne semblait pas conciliable; il porte d'instinct, dans son âme charmante et mobile, la riche philosophie d'Hegel: s'il rencontre des idées ennemies, il les réconcilie en les embrassant toutes ensemble. Puis il les envoie promener. C'est là certainement la sagesse: on ne la pardonne pas. En politique comme en littérature, ce que nous estimons le plus chez nos amis, c'est la partialité de leur esprit et l'étroitesse de leurs vues. Quand on est d'un parti, il faut d'abord en partager les préjugés. M. Jules Lemaître n'est d'aucun parti. Il a l'intelligence absolument libre. Je le tiens pour un vrai philosophe qui contemple le monde, et, s'il s'est pris de goût pour le théâtre, c'est sans doute qu'il y a vu une sorte de microcosme. En effet, le théâtre est le monde en miniature. Qu'est-ce qu'une comédie, sinon une suite d'images formées dans le mystère d'une même pensée? Or, cette définition convient également bien à une pièce de théâtre et à l'univers visible. Les images nous frappent; nous ignorons la pensée qui les assemble: il faut qu'on nous la montre. C'est l'emploi du philosophe ou du critique dramatique, selon qu'il s'agit du plan divin ou d'un plan de M. Alexandre Dumas.
M. Jules Lemaître s'occupe même de théâtre dans ses feuilletons dramatiques et M. Francisque Sarcey lui en a fait tous ses compliments. Mais M. Jules Lemaître s'occupe de bien autre chose dans ces études si diverses et toujours nouvelles, ou plutôt il ne s'y occupe que d'une seule chose, qui est l'âme humaine.
C'est à elle qu'il rapporte tout. De là, l'intérêt de ces pages écrites au jour le jour et que relie comme un fil d'or le sentiment philosophique.
M. Jules Lemaître n'a point de doctrine, mais il a une philosophie morale. Elle est, cette philosophie, amère et douce, indulgente et cruelle, et bonne par-dessus tout. Sagesse de l'abeille qui fait sentir son aiguillon et qui donne son miel! Je suis bien sûr que, si l'on pouvait aimer sans haïr, M. Jules Lemaître ne haïrait jamais. Mais c'est un voluptueux qui ne pardonne pas à la laideur d'attrister la fête de la vie. Il aime les hommes, il les veut heureux; il croit qu'il y a plus de sortes de vertus qu'on n'en compte généralement dans les manuels de morale. Il est de ces hommes, qui ne veulent de mal à personne, qui sont tolérants et bienveillants et qui, n'ayant pas de foi qui leur soit propre, communient avec les croyants. On nomme ces gens-là des sceptiques. Ils ne croient en rien; cela les oblige à ne rien nier. Ils sont, comme les autres, soumis à toutes les illusions du mirage universel; ils sont les jouets des apparences; parfois des formes vaines les font cruellement souffrir. Nous avons beau découvrir le néant de la vie: une fleur suffira parfois à nous le combler. C'est ainsi que M. Jules Lemaître, tantôt sensuel, et tantôt ascétique, se joue des jeux de la scène et goûte au théâtre l'illusion d'une illusion. Il nous en rapporte des impressions exquises, qui se répercutent en moi, je vous assure, d'une façon tout à fait délicieuse.
J'aime infiniment le théâtre chaque fois qu'il m'en parle. Il m'a fait goûter Meilhac comme je n'avais pas su le faire tout seul, et il m'aide, à trouver aux dialogues de Gyp un sens mystique et surnaturel. Il me sert aussi beaucoup pour l'intelligence de Corneille et de Molière, car personne ne le surpasse en culture classique. Enfin, il m'a révélé des aspects nouveaux du génie de Racine, que pourtant je connais assez bien.
Sans me flatter, je tiens cela pour un mérite. Mais ce que M. Jules Lemaître fait le mieux voir dans sa galerie, c'est lui-même. Il se montre sous des masques divers. Loin de l'en blâmer, je l'en félicite. En somme, la critique ne vaut que par celui qui l'a faite, et la plus personnelle est la plus intéressante.
La critique est, comme la philosophie et l'histoire, une espèce de roman à l'usage des esprits avisés et curieux, et tout roman, à le bien prendre, est une autobiographie.
Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu des chefs-d'oeuvre.
Je crois avoir déjà tenté de le dire, il n'y a pas plus de critique objective qu'il n'y a d'art objectif, et tous ceux qui se flattent de mettre autre chose qu'eux-mêmes dans leur oeuvre sont dupes de la plus fallacieuse philosophie. La vérité est qu'on ne sort jamais de soi-même. C'est une de nos plus grandes misères. Que ne donnerions-nous pas pour voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l'oeil à facettes d'une mouche, ou, pour comprendre la nature avec le cerveau rude et simple d'un orang-outang? Mais cela nous est bien défendu. Nous ne pouvons pas, comme Tirésias, être homme et nous souvenir d'avoir été femme. Nous sommes enfermés dans notre personne comme dans une prison perpétuelle. Ce que nous avons de mieux à faire, ce me semble, c'est de reconnaître de bonne grâce cette affreuse condition et d'avouer que nous parlons de nous-mêmes, chaque fois que nous n'avons pas la force de nous taire.
La critique est la dernière en date de toutes les formes littéraires; elle finira peut-être par les absorber toutes. Elle convient admirablement à une société très civilisée dont les souvenirs sont riches et les traditions déjà longues. Elle est particulièrement appropriée à une humanité curieuse, savante et polie. Pour prospérer, elle suppose plus de culture que n'en demandent toutes les autres formes littéraires. Elle eut pour créateurs Saint-Évremond, Bayle et Montesquieu. Elle procède à la fois de la philosophie et de l'histoire. Il lui a fallu, pour se développer, une époque d'absolue liberté intellectuelle. Elle remplace la théologie, et, si l'on cherche le docteur universel, le saint Thomas d'Aquin du XIXe siècle, n'est-ce pas à Sainte-Beuve qu'il faut songer?
1814[20]
[Note 20: 1814, par Henry Houssaye. Didier, édit., 1 vol. in-8.]
Nous avions déjà sur 1814, sans compter d'innombrables ouvrages russes et allemands, l'élégante esquisse du baron Fain, secrétaire de l'empereur, le livre du commandant Koch et le volume de M. Thiers dans lequel la campagne de France est racontée avec une patriotique émotion. M. Henry Houssaye, qui avait jusqu'ici appliqué plus particulièrement à la Grèce ancienne ses remarquables facultés d'historien, nous retrace, aujourd'hui les événements civils et militaires de 1814 avec plus de précision et d'étendue que n'avaient fait ses prédécesseurs. Il s'est servi exclusivement des documents originaux: lettres, ordres, protocoles, situations, rapports de généraux et de préfets, bulletins de police, journaux du temps, mémoires: cent mille pièces et cinq cents volumes. Il a étudié sur place les principales affaires de la campagne. Il a conféré soigneusement pour chaque combat les témoignages des deux adversaires. Il a donné le premier les effectifs exacts des forces engagées de part et d'autre, ainsi que le nombre des soldats tués ou blessés. Ses récits de bataille sont nouveaux sur beaucoup de points. De plus ils sont clairs et animés: M. Henry Houssaye a le sens militaire. Il sait préciser les «moments» décisifs des actions et suivre les masses en mouvement; il entre dans l'esprit du soldat. Mais il ne s'est pas borné à l'exposé des faits de guerre; il a étudié la situation politique de la France et esquissé l'état de l'esprit public, et cette partie de son livre, tout à fait nouvelle, offre un grand intérêt. Jamais on n'avait peint avec une si âpre vérité les misères de la France dans cette année maudite: le blocus continental, les champs en friche, les fabriques fermées, l'arrêt complet des affaires et des travaux publics, la retenue de 25 pour 100 sur les traitements et les pensions non militaires, l'énorme augmentation des impôts, la rente tombée de 87 francs à 50 fr. 50; les actions de la Banque, cotées naguère 430 francs, valant 715 francs, le change sur les billets monté à 12 pour 1000 en argent, à 50 pour 1000 en or, le numéraire si rare, qu'on avait dû tolérer l'usure et suspendre jusqu'au 1er janvier 1815 la loi qui fixait l'intérêt à 5 et 6 pour 100.
Des colonnes mobiles fouillaient les bois à la recherche des réfractaires; les garnisaires s'installaient au foyer de la mère de l'insoumis. Dans certaines contrées, c'étaient les femmes et les enfants qui labouraient. Bientôt le ministre de l'intérieur devait mettre à l'ordre du pays, par la voie des journaux, que les femmes et les enfants pouvaient utilement remplacer les hommes dans les travaux des champs, et que le labour à la bêche devait suppléer au labour à la charrue, devenu impossible à cause du manque de chevaux.
Le tableau que trace M. Henry Houssaye est effroyable; on n'en peut nier l'exactitude, puisque chaque trait est tiré d'un document authentique. Il est à remarquer pourtant que le rappel des classes an XI et suivantes, la levée de 1815, l'appel des gardes nationales mobiles ne portèrent que sur les hommes de dix-neuf à quarante ans.
Le travail à la fois impartial et généreux de M. Henry Houssaye nous montre côte à côte l'héroïsme et l'infamie. En cette cruelle année la France se couvrit de gloire et de honte. Les soldats paysans furent sublimes. Les royalistes furent abominables. Ces gens-là ne voyaient jamais Bonaparte entreprendre une guerre sans espérer la défaite. Ils appelaient l'étranger. L'invasion les remplit d'espérance. «Les Cosaques, disaient-ils, ne sont méchants que dans les gazettes.» Plus de vingt émissaires quittèrent Paris pour aller renseigner les états-majors ennemis. Le chevalier de Maison-Rouge et tant d'autres guidèrent les colonnes russes et prussiennes contre l'armée française. À l'entrée des alliés à Paris, les royalistes firent éclater une joie impie et «changèrent ce jour de deuil en un jour de honte».
Dans le faubourg Saint-Martin, où la colonne des alliés s'engagea d'abord, les hommes du peuple, disséminés et silencieux, regardaient d'un oeil farouche. À la porte Saint-Denis, où la, foule était épaisse; il s'éleva quelques cris isolés de: «Vive l'empereur Alexandre! Vivent les alliés!» Bientôt les royalistes, qui se portaient en foule à la tête des chevaux, mêlèrent à ces vivats les cris de: «Vivent les Bourbons! À bas le tyran!»
À mesure que les souverains s'avançaient vers les quartiers riches, les boulevards prenaient l'aspect d'une voie triomphale. Les acclamations croissaient en nombre et en force. Aux fenêtres, aux balcons, d'où pendaient des bannières blanches faites avec des nappes et des draps de lit, des femmes élégantes agitaient leurs mouchoirs. De beaux messieurs, portant des cocardes blanches, ravis d'aise, pâmés d'admiration, s'écriaient: «Que l'empereur Alexandre est beau! Comme il salue gracieusement!»
Arrivés aux Champs-Elysées, où la revue d'honneur devait avoir lieu; les souverains et le prince de Schwarzenberg se placèrent du côté droit de l'avenue, à la hauteur de l'Élysée. Les troupes défilèrent devant eux, tandis que la foule accourue des boulevards prolongeait ses vivats. Pour mieux voir le défilé, les femmes de l'aristocratie demandèrent à des officiers d'état-major de leur prêter un moment leurs chevaux. D'autres montèrent en croupe derrière les cosaques rouges de la garde.
J'ai vu, jeunes Français, ignobles libertines,
Nos femmes, belles d'impudeur,
Aux regards d'un Cosaque étaler leurs poitrines
Et s'enivrer de son odeur.
Pour terminer dignement ce jour de fête, le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, le marquis de Maubreuil et quelques gentilshommes pensèrent à jeter bas au pied de l'ennemi vainqueur l'image glorieuse qui surmontait la colonne de la Grande-Armée. Des ouvriers, recrutés dans les cabarets, passèrent au cou et au torse de la statue des cordes que tirèrent, sur la place, leurs camarades avinés. La Victoire de bronze que l'empereur tenait dans sa main lui fut arrachée. Mais Napoléon resta debout. Alors un misérable se hissa sur les épaules du colosse et souffleta deux fois le visage de bronze.
Voilà la honte ineffaçable, l'opprobre dont nous rougissons encore. Voici maintenant la gloire la plus pure et la plus consolante. Pour défendre son sol envahi, la France épuisée donne ses derniers enfants, de pauvres paysans très jeunes, presque tous mariés, arrachés douloureusement à leur maison, à leur femme, à l'humble douceur du champ natal. On les appelait des Maries-Louises. Les Maries-Louises furent sublimes. Ils ne savaient pas monter à cheval et le général Delort disait d'eux: «Je crois qu'on perd la tête de me faire charger avec de la cavalerie pareille.» Pourtant ils traversèrent Montereau comme une trombe en culbutant les bataillons autrichiens massés dans les rues. Ils savaient à peine charger un fusil; mais, à Bar-sur-Aube, ils défendirent, un contre quatre, les bois de Lévigny, seulement avec la baïonnette; mais, à Craonne, ils se maintinrent trois heures sur la crête du plateau, à petite portée des batteries ennemies dont la mitraille faucha six cent cinquante hommes sur neuf cent vingt. Sans capote, par 8 degrés de froid, ils marchaient dans la neige avec de mauvais souliers, combattaient chaque jour, manquaient de pain et restaient joyeux.
Les gardes nationales ont aussi leurs pages glorieuses dans ce livre de sang. Les Spartiates aux Thermopyles, les grenadiers à Waterloo ne furent pas plus intrépides que les gardes nationales, en sabots et en chapeaux ronds, à la Fère-Champenoise. M. Henry Houssaye a tracé un tableau enflammé de cette bataille, d'après la relation inédite d'un des généraux. Les gardes nationales étaient 4000; ils convoyaient 200 voitures de munitions. D'abord attaqués par 6000 cavaliers, ils percèrent ces masses et marchèrent en avant. L'ennemi reçut des renforts; 4000 Prussiens, puis toutes les cavaleries des deux grandes armées: 20 000 cavaliers enveloppaient les Français, réduits à moins de 2000 et formés en trois carrés. Les gardes nationales refusaient de se rendre. Ayant épuisé leurs cartouches, ils recevaient les charges sur la pointe de leurs baïonnettes tordues par tant de chocs. Enfin, une nouvelle décharge de 72 pièces de canon ouvrit une brèche dans ces murailles vivantes. Les cavaliers s'y engouffrèrent. À peine si cinq cents de ces héros échappèrent. Le tsar était profondément ému de cette résistance sans espoir. Plus tard, quand Talleyrand lui parlait du voeu des Français pour les Bourbons, le souverain russe rappelait les gardes nationales de la Fère-Champenoise tombées sous la mitraille en criant: «Vive l'empereur!»