La vieille garde fut admirable de constance et de fermeté. Ces vétérans, qui avaient vu Marengo et Hohenlinden, «grognaient et le suivaient toujours». Ceux-là n'abandonnèrent pas leur empereur.
Après la capitulation de Paris, le 3 avril, à Fontainebleau, Napoléon se plaça au milieu de la cour et fit appeler les officiers et les sous-officiers de la division Friant. Lorsqu'ils eurent formé le cercle, il dit d'une voix haute: «Officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille garde, l'ennemi nous a dérobé trois marches. Il est entré dans Paris. J'ai fait offrir à l'empereur Alexandre une paix achetée par de grands sacrifices: la France avec ses anciennes limites, en renonçant à nos conquêtes, en perdant tout ce que nous avons gagné depuis la Révolution. Non seulement il a refusé; il a fait plus encore: par les suggestions perfides de ces émigrés auxquels j'ai accordé la vie et que j'ai comblés de bienfaits, il les autorise à porter la cocarde blanche, et bientôt il voudra la substituer à notre cocarde nationale. Dans peu de jour, j'irai l'attaquer à Paris. Je compte sur vous.» L'empereur s'attendait à une acclamation. Mais les grognards gardaient le silence. Surpris, inquiet, il leur demanda:
«Ai-je raison?» À ce mot, ils crièrent tous d'une seule voix: «Vive l'empereur! À Paris! à Paris!»—«On s'était tu, dit le général Pelet avec une simplicité héroïque; parce que l'on croyait inutile de répondre.»
M. Henry Houssaye a écrit là, d'un style sobre, une histoire impartiale. Pas de phrases, point de paroles vaines et ornées; partout la vérité des faits et l'éloquence des choses. Pour donner une idée de sa manière, je citerai une page entre autres, le tableau de la capitale pendant la bataille de Paris:
L'appréhension du danger causa plus de trouble et d'effroi que le danger même. La population parisienne, qui s'épouvantait dès les premiers jours de février au seul nom des Cosaques, et qui tremblait les 27, 28 et 29 mars à l'idée du pillage et de l'incendie, recouvra son sang-froid quand elle entendit le canon. Pendant la bataille, les grands boulevards avaient leur aspect accoutumé, à cette différence que la plupart des boutiques étaient fermées et qu'il passait peu de voitures. Mais la foule était plus nombreuse, plus animée, plus remuante que d'ordinaire. C'était le boulevard aux jours de fête et de changement de gouvernement: un flux et un reflux de promeneurs, de groupes stationnant et discutant, toutes les chaises occupées, tous les cafés remplis. Le temps était couvert et doux. À Tortoni, les élégants dégustaient des glaces et buvaient du punch en regardant trottiner les grisettes et défiler sur la chaussée quelques prisonniers qu'escortaient des gendarmes, et d'innombrables blessés, transportés sur des civières et des prolonges et dans des fiacres mis en réquisition. La foule ne paraissait nullement consternée. Chez quelques-uns il y avait de l'inquiétude, chez d'autres de la curiosité; chez la plupart la tranquillité et même l'indifférence dominaient. L'amour-propre national aidant—à mieux dire peut-être la vanité parisienne—on regardait le combat livré à Romainville comme une affaire sans importance et dont l'issue d'ailleurs n'était point douteuse. Si l'on faisait remarquer que le bruit du canon se rapprochait ce qui semblait indiquer les progrès de l'ennemi, il ne manquait pas de gens pour répliquer d'un air entendu: «C'est une manoeuvre; les Russes jouissent de leur reste.» La quiétude générale fut cependant troublée entre deux et trois heures. Un lancier ivre descendit au grand galop le faubourg Saint-Martin en criant: «Sauve qui peut!» Une panique se produisit. Chacun s'enfuit en courant. Les ondulations de la foule s'étendirent jusqu'au Pont-Neuf et aux Champs-Elysées. Mais cette fausse terreur fut passagère, les boulevards se remplirent de nouveau.
Au jugement des connaisseurs, les deux chefs-d'oeuvre militaires de Napoléon, ce sont les campagnes de 1796 et de 1814. Ces deux campagnes, fort dissemblables quant au résultat définitif, présentent cette analogie que Napoléon, disposant de forces militaires très restreintes, eut à combattre un ennemi quadruple sinon quintuple en nombre et employa dans les deux cas la même tactique.
M. Henri Houssaye a établi, il est vrai, que, dans plusieurs batailles de la campagne de France, la disproportion des forces a été exagérée. Il n'en reste pas moins vrai que l'empereur opérait avec une petite armée. Les écrivains militaires ont pu discuter certaines campagnes, celles de 1812, par exemple, et de 1813. Ils ont pu contester la bonne conduite des batailles d'Eylau, de la Moskova, de Leipzig, mais personne, à l'étranger du moins, n'a osé contester la campagne de 1814. Il est remarquable que Napoléon trouve d'autant plus de ressources stratégiques qu'il a moins d'hommes à conduire. Son génie aime les petites armées. Dans la campagne de France, il n'eut jamais plus de trente mille hommes concentrés dans sa main. Mais par sa divination des plans de l'ennemi et par la rapidité foudroyante de ses marches, il réussit souvent à atteindre et à combattre l'ennemi à forces presque égales. D'ailleurs, les grands capitaines semblent avoir préféré les petites armées aux grandes.
Turenne et Frédéric n'ont jamais été de si excellents artistes que quand ils avaient peu d'hommes en main et il faut se rappeler le mot fameux du maréchal de Saxe: «Au delà de quarante mille hommes, je n'y comprends rien.» La guerre moderne peut avoir d'autres exigences; pourtant ce mot du maréchal de Saxe donne beaucoup à penser.
Au début de la campagne de 1814, Napoléon, qui n'avait pas encore concentré toutes ses forces, dut combattre à la Rothière contre les deux armées réunies. Il battit en retraite sur Troyes, puis sur Nogent. Les alliés crurent alors qu'ils n'avaient plus qu'à marcher sur Paris. Pour faciliter leur marche, ils se divisèrent en deux grandes colonnes dont l'une suivit la Marne, l'autre l'Aube, puis la Seine. Afin de favoriser la faute qu'ils vont commettre, Napoléon se tient coi pendant quatre jours, puis, quand la séparation est opérée, il se porte avec sa petite armée entre les deux colonnes ennemis, fond sur Blücher, surprend ses quatre corps échelonnés sur la Marne et les détruit en quatre batailles, en quatre jours. Puis il se rabat sur la colonne de gauche, celle de Schwarzenberg, lui inflige trois défaites successives et la force à battre en retraite.
Tout ce que peut le génie Napoléon le fit. Mais le génie a dans ce monde un adversaire à sa taille: le hasard. Le hasard, la fatalité se mit dans plusieurs circonstances décisives du côté des alliés. Du moins le grand capitaine espéra jusqu'au bout et ne négligea rien pour rappeler la fortune.
La troisième partie de la campagne, le grand mouvement sur la Lorraine, est d'une hardiesse inouïe. Napoléon, découvrant audacieusement Paris, se jetait sur les derrières des armées alliées; il rappelait à lui les garnisons françaises du Rhin, puis avec son armée ainsi doublée, il coupait l'ennemi de ses bases d'opérations. Un moment les états-majors des alliés se crurent perdus.
Au conseil de guerre de Pougy, le 23 mars, il fut question de battre en retraite. «Le mouvement général de Napoléon sur Saint-Dizier, dit très bien M. Henry Houssaye, admirable dans la conception, est justifié dans la pratique par cela seul qu'il inspira un instant aux alliés l'idée d'une retraite sur le Rhin.» Cette admirable manoeuvre allait réussir, c'était la victoire, c'était le salut, quand les alliés apprirent par des courriers tombés entre leurs mains et par des émissaires de Talleyrand que la trahison les attendait, les appelait à Paris. Ils y marchèrent. Mais avec quelles craintes! Depuis leur entrée sur la terre de France, ils n'avaient pas cessé de trembler et leur peur augmentait avec leurs progrès sur le sol défendu par Napoléon et les paysans. Le 3 avril, quand l'empereur, à Fontainebleau, n'avait plus qu'un tronçon d'épée et une poignée d'hommes, ils tremblaient encore: «Ce terrible Napoléon, dit l'émigré Faugeron dans ses Mémoires cités par M. Houssaye, nous croyions le voir partout. Il nous avait tous battus les uns après les autres. Nous craignions toujours l'audace de ses entreprises, la rapidité de ses marches et ses combinaisons savantes. À peine avait-on conçu un plan, qu'il était déjoué par lui.»
Nous avons revu, il y a dix-huit ans, les Allemands en France, nous avons vu tomber nos places de guerre et Paris, affamé, ouvrir ses portes à l'ennemi victorieux. Alors, nous n'avons pas retrouvé Napoléon. Nous n'avons pas vu se lever sur nos routes sanglantes, à l'appel d'un grand capitaine, ces victoires blessées à mort, dont parle l'éloquent Lacordaire. Mais si un grand capitaine a manqué à la France, la France ne s'est pas manqué à elle-même. Grâce à Dieu, les hontes de 1814 ont été épargnées à la France de 1870. Nous n'avons pas vu des Français dans les rangs de l'ennemi. Le patriotisme, né avec la démocratie, est aujourd'hui plus pur, plus fier, plus délicat, plus exquis que jamais; il est dans toute la fleur de son sentiment.
Comparez l'entrée des alliés à Paris en 1814 et l'entrée, des Prussiens en 1871. En 1814, la foule des curieux afflue sur le passage des vainqueurs. Les boulevards prennent un air de fête. La ville entière se donne le spectacle des Cosaques, acclamés par une poignée de royalistes. En 1814, comme l'a dit M. Henry Houssaye, «Paris ne comprit pas la dignité des rues désertes et des fenêtres closes».
DEMAIN
L'avenir est sur les genoux de Zeus.
Homère.
Je reçois la lettre suivante:
Monsieur,
Pour un livre que je prépare, et qui paraîtra en novembre chez l'éditeur, M. Perrin, je désirerais vivement avoir une réponse de vous aux questions que voici:
«Que pensez-vous que doive être la littérature de demain, celle qui n'est qu'en germe encore dans les essais des jeunes gens de vingt à trente ans? Où va-t-elle sous les influences contraires qui se la partagent (idéalisme—positivisme, patriotisme esthétique et philosophique—lettres et doctrines étrangères, objectivisme—subjectivisme, doctrine de l'exception—triomphe de la démocratie, etc.)? Est-ce un bien ou un mal, ce manque de groupement qui la caractérise? N'y a-t-il pas une scission profonde entre les traditions dont la littérature a vécu jusqu'ici et les symptômes nouveaux qu'on pressent plutôt qu'on ne pourrait les définir? Voyez-vous un bon ou un mauvais signe en cette maîtrise de tous les arts, y compris celui d'écrire, par la critique moderne? Enfin, où est l'avenir?»
«Agréez, monsieur, etc.
CHARLES MORICE.
Une semblable lettre est faite pour me flatter et surtout pour m'embarrasser. Mais, à vrai dire, les questions que me pose M. Charles Morice, chacun des lecteurs de la Vie littéraire a le droit de me les poser. C'est pourquoi je vais répondre de mon mieux et publiquement:
À monsieur Charles Morice.
«Monsieur,
»Vous êtes esthète et vous voulez bien me croire esthète. C'est me flatter. Je vous avouerai, et mes lecteurs le savent, que j'ai peu de goût à disputer sur la nature du beau. Je n'ai qu'une confiance médiocre dans les formules métaphysiques. Je crois que nous ne saurons jamais exactement pourquoi une chose est belle.
»Et je m'en console. J'aime mieux sentir que comprendre. Peut-être y a-t-il là quelque paresse de ma part. Mais la paresse conduit à la contemplation, la contemplation mène à la béatitude. Et la béatitude est la récompense des élus. Je n'ai pas le talent de démonter les chefs-d'oeuvre, comme le faisait excellemment sur cette terre notre regretté confrère M. Maxime Gaucher. Je vous fais cet aveu, monsieur, pour que vous ne soyez pas désagréablement surpris si mes réponses manquent tout à fait d'esprit de système. Vous me demandez mon avis sur la jeune littérature. Je voudrais, en vous répondant, prononcer des paroles souriantes et de bon augure. Je voudrais détourner les présages de malheur. Je ne puis, et je suis contraint d'avouer que je n'attends rien de bon du prochain avenir.
»Cet aveu me coûte Car rien n'est doux comme d'aimer la jeunesse et d'en être aimé. C'est la récompense et la consolation suprême. Les jeunes gens vantent si sincèrement ceux qui les louent! Ils admirent et ils aiment comme il faut qu'on admire et qu'on aime: trop. Il n'y a qu'eux pour jeter généreusement des couronnes. Oh! que je voudrais être en communion avec la littérature nouvelle, en sympathie avec les oeuvres futures! Je voudrais pouvoir célébrer les vers et les «proses» des décadents. Je voudrais me joindre aux plus hardis impressionnistes, combattre avec eux et pour eux. Mais ce serait combattre dans les ténèbres, car je ne vois goutte à ces vers et à ces proses-là, et vous savez qu'Ajax lui-même, le plus brave des Grecs qui furent devant Troie, demandait à Zeus de combattre et de périr en plein jour.
[Grec: En de phaei chai olesson…]
»J'en souffre, mais je ne me sens attaché aux jeunes décadents par aucun lien. Ils seraient Cynghalais ou Lapons, qu'ils ne me sembleraient pas plus étranges.
»Cela est à la lettre. Tenez: on vend pour un sou, tout le long des boulevards, une notice sur les Hottentots du Jardin d'acclimatation. Je n'ai pas manqué de l'acheter parce que je suis badaud et museur de ma nature. Semblablement au temps de la Ligue, un autre Parisien, pour lequel j'ai beaucoup de sympathie, Pierre de l'Estoile, achetait tous les libelles qui se criaient sous ses fenêtres, dans la vieille rue de Saint-André-des-Arcs. J'ai lu cette notice avec assez de plaisir, et j'y ai trouvé une chanson à la lune, qu'un poète, Namaqua ou Korana, a composée il y a dix ans ou mille ans, je ne sais, et qui se chante, dit-on, dans des kraals, sous la hutte d'écorce, au son des guitares sauvages.
»Voici celle chanson:
«Sois la bienvenue, chère lune! Nous avions le regret de ta belle lumière. Tu es une amie fidèle. Pour toi ce tendre agneau et ce tabac excellent. Mais si tu ne reçois point nos offrandes, nous mangerons et nous fumerons pour toi, chère lune.»
»Ce n'est pas là une chanson bien poétique. Les Hottentots n'ont ni dieu ni poésie; ou du moins ils pensent que Dieu ne s'occupe pas des affaires humaines; en quoi, je le dis en passant, ils pensent comme plusieurs de nos grands philosophes. Les Hottentots n'ont point d'idéal. Et pourtant leur petite chanson à la lune me touche. Je la comprends quand on me la traduit. Et MM. José-Maria de Hérédia et Catulle Mendès ont beau me traduire à l'envi des sonnets de la nouvelle école, je n'y entends absolument rien. Je le répète, je me trouve plus voisin d'un pauvre sauvage que d'un décadent. Je ne puis concevoir ce que c'est que l'impressionnisme. Le symbolisme m'étonne. Vous me direz, monsieur, qu'il n'est fait que pour cela. Je crois que non, et que c'est une maladie. Je crois même qu'on en meurt. Car je n'entends plus guère parler des sonnets de M. Ghil. Il y a deux ans, je recevais des journaux décadents et des revues symbolistes; le bon et fidèle éditeur de la nouvelle pléiade, M. Léon Vannier, m'envoyait des plaquettes étranges qui m'amusaient infiniment, à mes heures de perversité; même il venait me voir. Il m'a beaucoup plu. C'est un homme doux et joyeux. Le soir, sur le pas de sa porte, il contemple les grandes formes d'ombre des tours de Notre-Dame et songe qu'il berce l'enfance d'un nouvel Hugo. Aujourd'hui je ne vois plus rien venir, et je crains que la race des symbolistes ne soit aux trois quarts éteinte. Les destins, comme dit le poète, n'ont fait que la montrer à la terre.
»Ils étaient singuliers, ces jeunes poètes et ces jeunes prosateurs! On n'avait encore rien vu de pareil en France, et il serait curieux de rechercher les causes qui les ont produits et déterminés. Je ne veux pas m'enfoncer trop avant dans cette recherche. Je ne remonterai pas jusqu'à la nébuleuse primitive. Ce serait aller trop loin et ne pas aller assez loin; car enfin il y avait quelque chose avant la nébuleuse primitive. Je remonterai seulement au naturalisme, qui commença à envahir la littérature au milieu du second empire. Il débuta avec éclat et produisit du premier coup un chef-d'oeuvre: Madame Bovary. Et, qu'on ne s'y trompe pas, le naturalisme était excellent à bien des égards. Il marquait un retour à la nature, que le romantisme avait méprisé follement. Il était la revanche de la raison. Le malheur voulut que bientôt le naturalisme subit l'empire d'un talent vigoureux, mais étroit, brutal, grossier, sans goût, et ignorant de la mesure, qui est tout l'art.. Je crois avoir assez bien défini le nouveau candidat à l'Académie française, celui-là même qui disait tantôt, avec autant d'élégance que d'exactitude: «J'ai divisé mes visites en trois groupes.»
»Avec lui, le naturalisme tomba tout de suite dans l'ignoble. Descendu au dernier degré de la platitude, de la vulgarité, destitué de toute beauté intellectuelle et plastique, laid et bête, il dégoûta les délicats. Vous savez qu'il n'y a pas de réactions raisonnables. Les plus nécessaires sont peut-être les plus furieuses. L'école de Médan suscita le symbolisme. De même, dans l'empire romain, si l'on peut comparer les petites choses aux grandes, un sensualisme grossier produisit l'ascétisme.
»À les bien prendre, nos jeunes poètes sont des mystiques. Je rencontrais tantôt cette phrase dans la vie d'un des Pères de la Thébaïde: «Il lisait les Écritures pour y trouver des allégories.» Il faut aux disciples de M. Mallarmé des allégories et tout l'ésotérisme des antiques théurgies. Point de poésie sans un sens caché. On dit même que le maître veut qu'un livre excellent présente trois sens superposés Le premier sens, tout littéral et grossier, sera compris de l'homme oisif qui, s'arrêtant sous les galeries de l'Odéon et aux étalages des libraires, parcourt les livres sans en couper les feuillets. Le second sens, plus spirituel, apparaîtra au lecteur qui fera usage du couteau à papier. Le troisième sens, infiniment subtil et pourtant voluptueux, sera la récompense de l'initié qui saura lire les lignes dans un ordre savant et secret. Quel est cet ordre? Peut-être 3, 6, 5, qui corresponde l'oeil nocturne d'Osiris. Mais ce n'est là qu'une conjecture. Je crains que le troisième sens ne m'échappe à jamais.
»Je ne sais pas bien exactement ce que pouvait être pour un contemporain de Ptolémée Philadelphe le poème de Lycophron. Mais il me semble que certains raffinés d'Alexandrie devaient avoir le cerveau fait un peu comme celui de M. Mallarmé et de ses disciples.
»Je vois à côté d'eux une nuée de jeunes romanciers, fort raisonnables et point symbolistes du tout. Il en est qui continuent M. Émile Zola. Vous savez, monsieur, que les romans de M. Zola sont aisément imitables. Le procédé y est toujours visible, l'effet toujours outré, la philosophie toujours puérile. La simplicité extrême de la construction les rend aussi faciles à copier que les vierges byzantines, j'aurais dû dire, peut-être, les figures d'Épinal. D'autres aussi jeunes et déjà plus originaux, expriment leur propre idéal. Malheureusement, ils sont, pour la plupart, bien durs et bien tendus; ils visent trop à l'effet et veulent trop montrer leur force. C'est encore une des disgrâces de l'art contemporain. Il est brutal. Il ne craint ni de choquer, ni de déplaire. On croit qu'on a tout fait quand on a offensé les moeurs et choqué les convenances. C'est une grande erreur. Elle est excusable et presque touchante chez les très jeunes gens, parce qu'il s'y mêle une infinie candeur. Ils ne savent pas que dans une société polie la volupté est aussi intéressée que la vertu à la conservation de la morale et au respect des convenances. Ils ne savent pas que tous les instincts trouvent en définitive leur compte dans les belles moeurs du monde. Mais on voudrait que le sentiment du respect fût moins étranger au coeur de nos jeunes romanciers.
»Ce qu'il y a de tout à fait louable en eux, c'est la connaissance qu'ils ont de la technique de leur art. S'ils composent mal, c'est moins par ignorance que par dédain: car vous savez qu'un livre bien composé est par cela même, selon le préjugé qui règne, un livre méprisable. Il suffit que M. Octave Feuillet compose en maître pour qu'on le mésestime. Le morceau est tout pour nos jeunes gens, et ils l'enlèvent avec une adresse remarquable. Ce sont d'excellents ouvriers et qui savent leur métier sur le bout du doigt. J'en connais de fort instruits, de savants même, bien armés pour écrire et qui donnent de solides espérances.
»Et quand on songe qu'un homme très jeune éprouve de grandes difficultés à se montrer avantageusement dans un genre qui, comme le roman exige une certaine expérience de la vie et du monde, on ne désespère pas de l'avenir de cette forme littéraire que la France a tant de fois et si heureusement renouvelée depuis le XVe siècle.
»Pourtant, je vous l'avoue, monsieur, c'est avec quelque défiance et un peu de tristesse que je vois s'amasser sur ma table ces piles de livres jaunes. On publie deux ou trois romans par jour. Combien, dans le nombre, doivent survivre? Le XVIIIe siècle n'en a pas laissé dix, et c'est un des beaux siècles de la fiction en prose. Nous avons trop de romans, et de trop gros. Il faudrait laisser les gros livres aux savants. Les contes les plus aimables ne sont-ils pas les plus courts? Ce qu'on lit toujours, c'est Daphnis et Chloé, c'est la Princesse de Clèves, Candide, Manon Lescaut, qui sont épais chacun comme le petit doigt. Il faut être léger pour voler à travers les âges. Le vraie génie français est prompt et concis. Il était incomparable dans la nouvelle. Je voudrais qu'on fît encore la belle nouvelle française; je voudrais qu'on fût élégant et facile, rapide aussi. C'est là, n'est-il pas vrai? la parfaite politesse d'un écrivain.
»On peut beaucoup dire en un petit nombre de pages. Un roman devrait se lire d'une haleine. J'admire que ceux qu'on fait aujourd'hui aient tous également trois cent cinquante pages. Cela convient à l'éditeur. Mais cela n'est pas toujours convenable au sujet.
»Souffrez, monsieur, que je n'entre pas, pour le moment, dans le détail des classifications de la «littérature de tout à l'heure», telles que vous les avez établies vous-même. L'examen des tendances de la jeunesse intellectuelle nous entraînerait beaucoup trop loin. Vous constatez que ces tendances sont très divergentes. En effet, il est de plus en plus difficile de distinguer des groupes nettement définis. Il n'y a plus d'écoles, plus de traditions, plus de discipline. Il était sans doute nécessaire d'arriver à cet excès d'individualisme. Vous me demandez si c'est un bien ou un mal d'y être arrivé. Je vous répondrai que l'excès est toujours un mal. Voyez comment naissant les littératures et comment elles meurent. À l'origine, elles ne produisent que des oeuvres collectives. Il n'y a pas l'ombre d'une tendance individuelle dans l'Iliade et dans l'Odyssée; plusieurs mains ont travaillé à ces grands monuments sans y laisser une empreinte distincte. Aux oeuvres collectives succèdent des oeuvres individuelles; d'abord, l'auteur semble craindre encore de trop paraître. C'est un Sophocle; mais peu à peu la personnalité s'étale davantage; elle s'irrite, elle se tourmente, elle s'exaspère. Déjà Euripide ne peut se tenir de figurer à côté des dieux et des héros. Il faut que nous sachions ce qu'il pense des femmes et quelle est sa philosophie. Tel qu'il est, malgré son indiscrétion, à cause peut-être de son indiscrétion même, il m'intéresse infiniment. Pourtant, il marque la décadence, l'irréparable et rapide décadence. Les belles époques de l'art ont été des époques d'harmonie et de tradition. Elles ont été organiques. Tout n'y était pas laissé à l'individu. C'est peu de chose qu'un homme et même qu'un grand homme, quand il est tout seul. On ne prend pas assez garde qu'un écrivain, fût-il très original, emprunte plus qu'il n'invente. La langue qu'il parle ne lui appartient pas; la forme dans laquelle il coule sa pensée, ode, comédie, conte, n'a pas été créée par lui; il ne possède en propre ni sa syntaxe ni sa prosodie. Sa pensée même lui est soufflée de toutes parts. Il a reçu les couleurs; il n'apporte que les nuances, qui parfois, je le sais, sont infiniment précieuses. Soyons assez sages pour le reconnaître: nos oeuvres sont loin d'être toutes à nous. Elles croissent en nous, mais leurs racines sont partout dans le sol nourricier. Avouons donc que nous devons beaucoup à tout le monde et que le public est notre collaborateur.
»Ne nous efforçons pas de rompre les liens qui nous attachent à ce public; multiplions-les, au contraire. Ne nous faisons ni trop rares ni trop singuliers. Soyons naturels, soyons vrais. Effaçons-nous, afin qu'on voie en nous non pas un homme, mais tout l'homme. Ne nous torturons pas: les belles choses naissent facilement. Oublions-nous: nous n'avons d'ennemi que nous-même. Soyons modestes. C'est l'orgueil qui précipite la décadence des lettres. Claudien mourut plus satisfait que Virgile. Soyons simples, enfin. Disons-nous que nous parlons pour être entendus; pensons que nous ne serons vraiment grands et bons que si nous nous adressons, je ne dis pas à tous, mais à beaucoup.
»Voilà, monsieur, les conseils que j'oserais donner à nos jeunes gens. Mais je crains qu'il ne faille une expérience déjà longue pour en découvrir le sens profond. Heureusement qu'ils sont bien inutiles à ceux qui naissent avec un beau génie. Ceux-là, dès le berceau, sont nos maîtres, et la critique, loin de leur rien apprendre, doit tout apprendre d'eux.
»Vous me demandez, monsieur, «si je vois un bon ou un mauvais signe en cette maîtrise de tous les arts, y compris celui d'écrire, par la critique». J'ai déjà dit quelques mots sur l'excellence de la critique au sujet d'un livre de M. Jules Lemaître. Je crois que la critique ou plutôt l'essai littéraire, est une forme exquise de l'histoire. Je dis plus: elle est la vraie histoire, celle de l'esprit humain. Elle exige, pour être bien traitée, des facultés rares et une culture savante. Elle suppose un affinement intellectuel que de longs siècles d'art ont pu seuls produire. C'est pourquoi elle ne se montre que dans les sociétés déjà vieilles, à l'heure exquise des premiers déclins. Elle survivra à toutes les autres formes de l'art si, comme dit une scolie de Virgile que j'ai trouvée quelque part citée par M. Littré, «on se lasse de tout, excepté de comprendre». Mais je crois plutôt que les hommes ne se lasseront jamais d'aimer et qu'il leur faudra toujours des poètes pour leur donner des sérénades.
»—Où en est l'avenir? demandez-vous, monsieur, en terminant votre lettre.
»L'avenir est dans le présent, il est dans le passé. C'est nous qui le faisons; s'il est mauvais, ce sera de notre faute. Mais je n'en désespère pas.
»Je m'aperçois que je n'ai pas dit la centième partie de ce que je voulais dire. Je voulais, par exemple, essayer d'indiquer les conditions nouvelles que la démocratie et l'industrie feront à l'art demain. Je me figure que ces conditions seront très supportables. Ce sera le sujet d'une prochaine lettre.
»Veuillez agréer, etc.»
M. CHARLES MORICE
M. Charles Morice m'a fait l'honneur de répondre publiquement, à ma réponse[21], sous forme d'une brochure éditée par la Librairie académique.
[Note 21: Réponse à M. Anatole France. Didier, éditeur, 1 vol. in-18.]
M. Charles Morice est très jeune, il appartient lui-même à la littérature de demain. C'est un poète plein de promesses, d'un talent déjà docte et rare. C'est aussi un esprit méditatif, habile aux spéculations intellectuelles. Comment désespérerait-il d'un avenir auquel il travaille ardemment? Pourquoi n'appellerait-il pas de ses voeux le triomphe d'un art qui est le sien? Il a hâte de voir de nouvelles écritures. Celles d'aujourd'hui ne lui disent plus rien.
Sa parfaite courtoisie n'en laisse rien voir; mais je devine qu'il trouve que nous durons trop. J'ai quelque raison de ne pas partager son impatience. Il est sage d'être toujours prêt à partir, et je me flatte d'être sage. Pourtant, si nous pouvons, mes amis et moi, atteindre, en prolongeant nos paisibles entretiens, les derniers ormeaux qui bordent le chemin de la vie, j'en remercierai la divine ou naturelle providence qui conduit les choses. Je ne crois point que la génération à laquelle j'appartiens ait fait une oeuvre mauvaise. Il me semble qu'elle n'a manqué ni d'art, ni de raison, ni de sentiment.
Il me semble que depuis les premiers poèmes de M. Sully Prudhomme, depuis les Intimités, de M. François Coppée, jusqu'aux Essais psychologiques, de M. Paul Bourget et aux Voyages intellectuels, du vicomte Eugène Melchior de Vogüé, il s'est écoulé vingt belles années de poésie et d'étude. Ces vingt années-là, pour ma part, je les ai vécues avec délices. J'ai estimé plusieurs de mes contemporains, j'en ai aimé et admiré quelques-uns; je puis me dire heureux. Rendons-nous témoignage: nous avons cultivé l'art et étudié la nature. Nous nous sommes approchés de la vérité autant que nous l'avons pu; nous avons découvert une petite parcelle de beauté qui dormait encore sans forme et sans couleur dans la terre avare. Nous n'avons jamais déclamé, nous avons été des artistes consciencieux et des poètes vrais. Nous avons voulu beaucoup apprendre sans espérer beaucoup savoir. Nous avons gardé le culte des maîtres; nous avons manqué, sans doute, de grand souffle, d'audace et de génie aventureux; mais nous avons possédé, je crois, le sens de l'exquis et de l'achevé. Je le dis bien haut: O vous, nés avec moi, mes compagnons de travail, vous avez bien mérité des lettres, et vos livres, publiés depuis dix-neuf années, comptent pour quelque chose dans les consolations et dans les justes fiertés de la patrie!
Il y a une oeuvre, entre autres, dont je sais infiniment de gré à mes contemporains. C'est d'avoir déployé cette intelligence heureuse qui pardonne et réconcilie. Ils ont terminé les querelles littéraires que le romantisme avait furieusement allumées. Grâce à nos maîtres Sainte-Beuve et Taine, grâce à nous aussi, il est permis aujourd'hui d'admirer toutes les formes du beau. Les vieux préjugés d'école n'existent plus. On peut aimer en même temps Racine et Shakespeare. J'ai traversé le champ des lettres avec des hommes de bonne volonté qui cherchaient à tout comprendre. La route m'a été douce et m'a semblé courte. Qu'on nous soit reconnaissant, du moins, d'avoir affermi la liberté des sentiments et la paix littéraire dont on jouit à cette heure. Il est possible que l'indifférence publique nous ait aidés dans cette tâche. Toutes les réconciliations sont faites de lassitude. Enfin, à tort ou à raison, on est fatigué des querelles de mots. Le fanatisme littéraire ne réveillerait plus d'échos. Les révolutions que fera la jeune école passeront à peu près inaperçues. Personne ne s'étonne plus de rien. Pour ma part, je ne blâmerai pas le public de son scepticisme à l'égard des nouvelles formes de l'art. «Un peuple n'est jamais coupable», disait le vieux roi Louis-Philippe à Claremont. Voilà une sage parole. Il est imprudent et vain de donner tort à tout le monde. Et puis, je ne crois pas aux nouveautés préméditées. La meilleure manière d'être novateur, c'est de l'être malgré soi et de l'être le moins possible. Les conditions de l'art ont peu changé depuis Homère. Je ne puis me figurer qu'elles changeront beaucoup d'ici à l'Exposition universelle. L'humanité elle-même se modifie très lentement. Quelle que soit l'impatience des jeunes poètes, pour donner des sensations nouvelles à l'homme, il leur faut attendre que l'homme ait acquis des sens nouveaux. Or, de telles acquisitions se font avec une infinie lenteur. M. Jules Soury croit, après le docteur Magnus, que les Grecs d'Homère ne voyaient point les couleurs; que, pour eux, le ciel n'était point bleu, les arbres n'étaient point verts, les roses n'étaient point roses, et que l'univers se reflétait dans leurs yeux barbares comme une immense grisaille. M. Gladstone le croit aussi. Mais ni M. Gladstone, ni M. Jules Soury, ni le docteur Magnus n'en sont bien sûrs; et si j'étais sûr de quelque chose, ce serait précisément du contraire.
Il est très probable que les premiers Hellènes voyaient la nature à peu près comme nous la voyons aujourd'hui, et qu'il se passera des milliers de siècles avant que l'oeil humain se perfectionne au point de percevoir des nuances nouvelles. Il en faut dire autant de l'ouïe et même de l'odorat. Les artistes de demain semblent croire que d'ici à peu nous distinguerons l'ultraviolet. C'est l'ultraviolet qu'ils s'obstinent à nous montrer. Et quand nous disons que nous ne pouvons le voir, ils répondent que nous y mettons de la mauvaise volonté.
Ils nous flattent en nous supposant des sens exquis; nos sens sont aussi grossiers, peu s'en faut, que ceux de nos pères. Tels qu'ils sont, ils nous procurent bien des joies et bien des douleurs. Mais ils ne suffisent point à percevoir les délicatesses de l'art nouveau. Je ne pardonne point aux symbolistes leur obscurité profonde. «Tu parles par énigmes» est un reproche que les guerriers et les rois s'adressent fréquemment dans les tragédies de Sophocle. Les Grecs étaient subtils; pourtant, ils voulaient qu'on s'exprimât clairement. Je trouve qu'ils avaient bien raison. J'ai passé l'âge heureux où l'on admire ce qu'on ne comprend pas. J'aime la lumière. M. Charles Morice ne m'en promet pas assez pour mon goût. Je veux comprendre tout de suite, et c'est là une exigence qui lui paraît insoutenable.
Vous êtes bien bien pressé! semble-t-il dire. Seriez-vous de ces esprits légers qui ne peuvent rien supporter de grave? Que ne méditez-vous les écrits de la jeune école? que ne les creusez-vous? que ne les approfondissez-vous? Et il ajoute en propres termes: «La licence peut être prise par l'artiste d'exiger du lecteur bénévole une sérieuse, une patiente attention.» Je répondrai en toute franchise que voilà, si je ne me trompe, une fâcheuse maxime et un précepte dangereux qui suffiraient à me brouiller avec toute la poétique nouvelle et à m'ôter l'envie de voir s'accomplir les prophéties littéraires de M. Charles Morice.
Plus je vis, plus je sens qu'il n'y a de beau que ce qui est facile.
Je suis bien revenu de la beauté des grimoires. À mon sens, le poète ou le conteur, pour être tout à fait galant homme, évitera de causer la moindre peine, de créer la moindre difficulté à son lecteur. Pour faire sagement, il n'exigera point l'attention; il la surprendra. Il craindra d'exercer la patience des lettrés et croira n'être pas lisible s'il ne peut être lu aisément.
La science a le droit d'exiger de nous un esprit appliqué, une pensée attentive. L'art n'a pas ce droit. Il est, par nature, inutile et charmant. Sa fonction est de plaire; il n'en a point d'autre. Il faut qu'il soit aimable sans conditions. Je sais bien qu'on a tout brouillé en ce temps-ci et qu'on a Voulu appliquer à la production littéraire les méthodes du travail scientifique. M. Zola, qui ne craint point le ridicule, a dit quelque part: «Nous autres savants!» Il subsiste pourtant quelque différence entre une chanson et un traité de géométrie descriptive. Les plaisirs que l'art, procure ne doivent jamais coûter la moindre fatigue.
M. Charles Morice nous laisse entendre, il est vrai, que l'art nouveau est obscur, pénible, malgré soi, contre son gré, et à cause seulement de l'extrême difficulté qu'il éprouve à réaliser son idéal. Il se propose, cet art, des choses très difficiles, tandis que l'art ancien s'en tenait aux choses faciles. J'entends cela avec quelque surprise. Je ne croyais point que tout ce qui a été fait jusqu'ici dans les lettres eût été si commode à faire. Mais sachons quelle fonction s'est donné l'art de l'avenir. Il veut s'attacher non plus seulement à l'esprit comme les classiques, non plus seulement à la matière, comme les naturalistes (ce n'est pas moi qui le dis), mais à l'être humain tout entier. Il veut faire la synthèse des littératures; il veut, selon la formule de M. Charles Morice, «suggérer tout l'homme par tout l'art».
C'est là une nouveauté. Et, comme toutes les nouveautés, elle est aussi vieille que le monde. De tout temps, l'art a voulu représenter l'homme, et l'homme tout entier. On ne l'a pas dit de tout temps, parce qu'il y eut d'abord des âges de simplicité dans lesquels on ne disputait pas sur la nature du beau; mais de tout temps on l'a pensé, car c'est la chose là plus naturelle. Les savants prétendent que le Petit Poucet est plus vieux que l'Iliade; ce n'est pas impossible. Eh bien, les vieilles femmes qui contaient le Petit Poucet aux enfants du Sapla Sindhou avaient aussi l'idée de représenter à leur manière tout «l'homme par tout l'art», comme dit Charles Morice. C'est pareillement, n'en doutez point, ce que se proposait le poète villageois de la vieille France qui fit cette chanson, bien connue de La Fontaine:
Adieu, cruelle Jeanne.
Puisque tu n'aimes, pas,
Je remonte mon âne
Pour galoper au trépas.
—Vous y perdrez vos pas,
Nicolas!
Voilà, sans obscurité aucune, corps et âme, tout l'homme et toute la femme. Il y a beau temps que les lauriers sont coupés dans les bois du Parnasse. Ils repoussent, mais toujours sur les mêmes souches. Sans nous embarrasser dans tant de systèmes, reconnaissons-le naïvement: anciens et modernes, classiques, romantiques, naturalistes, ont représenté, chacun à sa façon, l'homme et tout l'homme.
Ce qu'il y a de plus neuf dans la formule de M. Charles Morice, c'est le mot «suggérer». Cela, je l'avoue, est terriblement moderne, et même moderniste. J'en sens tout le prix. La suggestion est quelque chose de nouveau, de mystérieux encore et de mal défini. La suggestion est à la mode. Le poète, aujourd'hui, doit être suggestif. Il suggère. Quoi? Ce qui ne peut être exprimé. Il est le Bernheim de l'inouï, le Charcot de l'ineffable. Non plus exprimer, mais suggérer! Au fond, c'est là toute la poétique nouvelle. Elle interdit de représenter des idées, comme on faisait autrefois; elle ordonne d'éveiller des sensations.
Il fut des temps barbares et gothiques où les mots avaient un sens; alors les écrivains exprimaient des pensées. Désormais, pour la jeune école, les mots n'ont plus aucune signification propre, aucune relation nécessaire entre eux. Ils sont vidés de leurs sens et déliés de toute syntaxe. Ils subsistent pourtant, à l'état de phénomènes sonores et graphiques; leur fonction nouvelle est de suggérer des images au hasard de la forme des lettres et du son des syllabes. Leur rôle, dans la poésie de l'avenir, est exactement celui des petites bouteilles que le docteur Luys glisse dans le cou de la jeune Esther et qui provoquent chez le sujet l'extase, le rire ou les larmes, mais qui semblent, ce qu'elles sont en effet, des fioles vides à tous les spectateurs insoumis à l'hypnose. Ce seul mot suggérer m'en dit bien long sur les tendances de M. Charles Morice.
Voulez-vous, à ce propos, un exemple du style suggestif? Voici un sonnet sur Edgar Poë:
Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change
Le poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange
Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange
Du sol et de la nue hostiles ô grief
Si notre idée avec ne sculpte un bas relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne
Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur
Il y a, dans ces quatorze vers non ponctués du maître de l'école une source abondante de sensations; ce sonnet est suggestif au premier chef; il affecte délicieusement les sujets sensibles. Mais il ne fait pas plus d'effet sur le lecteur éveillé que les flacons vides du docteur Luys. C'est l'art nouveau. Le malheur est que, tout le monde ne peut pas lire endormi.
M. Charles Morice reconnaît que dans les voies où elle s'engage, la poésie ne manquera pas de tourner le dos à la foule. Il estime cette séparation nécessaire et croit qu'il faut tirer chacun de son côté. «Le public, dit-il, et les poètes ne suivent guère le même chemin. De lui à nous, l'écart s'accentue sans cesse; et, veuillez le remarquer, notre langue même, si nous la gardons pure, l'éloigne de nous, car il a peu à peu perverti l'instrument merveilleux et ne sait plus guère se repaître que des termes impropres et de métaphores mal faites, des choses sans nom.»
À la place de M. Charles Morice, j'en prendrais mon parti moins aisément. Il n'est pas bon pour un poète de vivre seul. Les poètes sont vains et tendres: ils ont besoin d'être admirés et aimés. Leur orgueil s'exaspère dans la solitude, et, quand on ne les écoute pas, ils chantent faux. Le dédain est très séant aux philosophes et aux savants; chez les artistes, il n'est qu'une grimace. Et pourquoi le poète ne se plairait-il pas à être écouté de beaucoup? Il parle au sentiment, et le sentiment est plus répandu que l'intelligence.
Je sais bien qu'il n'y a pas de sentiments exquis sans une certaine culture intellectuelle. Il faut une préparation morale pour goûter la poésie. Mais les âmes ainsi préparées sont plus nombreuses qu'on ne croit; elles forment le public des poètes. Quand on est poète, on ne doit pas les dédaigner.
M. Charles Morice nous répondra que c'est le grand public qu'il méprise, la foule, le vulgaire profane. Il est certain qu'en art celui-là ne compte pas. Il nous ignore et nous l'ignorons. Il a ses auteurs, qui travaillent pour lui dans la perfection. Il ne nous demande rien. Il ne fait point de mal, puisqu'il ne pense point. Est-il vrai qu'il «pervertisse l'instrument merveilleux»? Je crois bien qu'en effet il use la langue, puisqu'il s'en sert. Mais, après tout, il en a bien le droit: la langue est faite pour lui comme pour nous. J'ajouterai même qu'elle est faite par lui. Oui, «l'instrument merveilleux» est l'oeuvre de la foule ignorante. Les lettrés y ont travaillé pour une assez petite part, et cette part n'est pas la meilleure. Voilà le grand point. La langue n'appartient pas en propre aux lettrés. Ce n'est pas un bien dont ils puissent user à leur guise. La langue est à tout le monde. L'artiste le plus savant est tenu de lui garder son caractère national et populaire; il doit parler le langage public. S'il veut se tailler un idiome particulier dans l'idiome de ses concitoyens; s'il croit qu'il peut changer à son gré le sens et les rapports des mots, il sera puni de son orgueil et de son impiété: comme les ouvriers de Babel, ce mauvais artisan du parler maternel ne sera entendu de personne, et il ne sortira de ses lèvres qu'un inintelligible murmure.
Gardons-nous d'écrire trop bien. C'est la pire manière qu'il y ait d'écrire. Les langues sont des créations spontanées; elles sont l'oeuvre des peuples. Il ne faut pas les employer avec trop de raffinement. Elles ont par elles-mêmes un goût robuste de terroir: on ne gagne rien à les musquer.
Il est mauvais aussi d'employer trop de termes anciens et d'affecter l'archaïsme. J'ai vu, il y a deux ans, M. Jean Moréas composer un lexique à son usage avec des termes tombés en désuétude depuis la reine Claude et la duchesse Marguerite. C'est écrire à plaisir dans une langue morte, quand il y a tant de joie à parler toute vive notre aimable langue française. Elle est si douce et si fraîche, si heureuse, si alerte! elle est si complaisante, quand on ne la violente pas! Je ne croirai jamais au succès d'une école littéraire qui exprime des pensées difficiles dans une langue obscure.
Ne tourmentons ni les phrases ni les pensées. Ne nous imaginons pas que les temps sont venus, que les vieilles littératures vont tomber en poudre au son des trompettes angéliques, et qu'il faut de nouveaux éblouissements à l'inquiet univers. Les formes d'art qu'on fabrique de toutes pièces dans les écoles sont généralement des machines compliquées et inutiles. Surtout ne proclamons pas trop haut l'excellence de nos procédés. Il n'y a d'art véritable que celui qui se cache.
LE GRAND SAINT ANTOINE [22]
[Note 22: La Tentation de saint Antoine, féerie à grand spectacle, en deux actes et quarante tableaux, par Henri Rivière. Plon et Nourrit, éditeurs.]
M. Henri Rivière vient de réunir en album les aquarelles de cette Tentation de saint Antoine dont il fit, cet hiver, au Chat-Noir, on s'en souvient, un spectacle fort goûté.. Il y a un art chatnoiresque. Cet art est à la fois mystique et impie, ironique et triste, naïf et profond, jamais respectueux. Il est épique et narquois avec l'exact Caran d'Ache; il est suavement et mélancoliquement vicieux avec ce Willette qui est comme le Fra Angelico des cabarets de nuit. Il est symbolique et naturaliste avec le très habile Henri Rivière. Pour moi, je suis émerveillé des quarante scènes de la Tentation. Elles sont d'une couleur vive, d'un goût hardi, d'un bel effet et d'un grand sens. Je mets cela bien au-dessus des diablotins du sec Callot. M. Henri Rivière à voulu que le grand saint Antoine fût assailli, dans sa Thébaïde, de tentations prophétiques par rapport à lui, et contemporaines par rapport à nous. Il a fait sagement, à l'exemple des vieux maîtres, car de la sorte le bon ermite nous intéresse plus vivement; nous comprenons mieux la grandeur de sa vertu. À cet égard, du moins, l'album de M. Henri Rivière est une oeuvre de haute édification. Moderniser les mérites du père des anachorètes n'était pas, sans doute, une oeuvre indifférente: le maître du Chat-Noir l'a accomplie avec une heureuse audace. Il a conçu le diable en habit noir, montrant au saint homme notre Paris nocturne et le transportant dans les Halles, qui regorgent de volailles truffées, de galantines, de melons, de chasselas de Fontainebleau et de pêches de Montreuil. Mais ce n'est là que le premier assaut du Maudit. Bientôt, il se fait croupier et pousse Antoine dans un tripot où se taille un bac surnaturel avec des caries vivantes; il se change en banquier israélite et traîne Antoine à la Bourse, devant la statue du Veau d'or. Je n'en aurais jamais fini de décrire tous les pièges modernes que l'ennemi du genre humain tend au serviteur de Dieu. Il prend successivement pour engins les applications stupéfiantes de la vapeur et de l'électricité, le spectacle du ciel, qui, depuis Galilée, n'a plus l'air chrétien, ainsi que le dit M. Sully Prudhomme; la reine de Saba, qui représente apparemment les dangers de l'imagination; un ballet et la mythologie comparée. Dans une de ces dernières épreuves, l'ascète se trouve en face du Bouddha. Il serait curieux d'entendre leur conversation. Car tous deux, le fils du roi de Capilavistu comme le pauvre Égyptien menèrent, de leur gré et par choix, la même vie de renoncement, de misère et de pauvreté. Mais s'ils se conduisaient de semblable manière, c'était pour des fins différentes et même contraires. L'un y voulait gagner la vie éternelle, l'autre le néant absolu. Je suis bien fâché qu'on n'ait pas recueilli leur entretien.
L'hagiographie et la légende ont immortalisé saint Antoine. Il est intéressant de rechercher ce qu'était en réalité ce personnage fameux, et s'il mérite sa gloire en quelque manière. C'est, si vous voulez, ce que nous allons faire tout de suite. Le véritable saint Antoine n'est pas tout à fait inconnu. Sa biographie fut écrite par saint Athanase, qui avait vécu près de lui. Malheureusement, ce petit ouvrage du grand docteur accorde plus à l'édification qu'à la curiosité. Mais le personnage d'Antoine est si étrange, si curieux et; par un certain côté, si grand, qu'il se dessine de lui-même. Je vais tâcher de le montrer au naturel, sans me flatter toutefois d'atteindre, autre chose que des vraisemblances. Si j'y arrive, ce sera déjà fort beau.
Saint Antoine se retira au désert vers l'an 271, sous le règne d'Aurélien, à la veille des grandes crises qui précédèrent le triomphe définitif de la religion chrétienne. Il avait alors vingt et un ans, étant né en 251, proche Héraclée d'Égypte, dans un village nommé Coman. Cette date est donnée pour certaine. Mais elle peut ne l'être pas, et, à tout bien considérer, il serait merveilleux qu'elle le fût. Ses parents étaient de riches laboureurs qui vivaient des bienfaits du Nil. Ils ne devaient pas être très différents de ces laboureurs qui ensemençaient les mêmes champs quatre mille ans plus tôt et que nous voyons représentés demi-nus, les cheveux épais et noirs, le corps rouge comme la brique, les épaules larges, lai taille mince, dans les hypogées de l'ancien empire. C'étaient de bonnes gens, ignorants et fidèles. Ils étaient chrétiens, comme tous les paysans de la Thébaïde. L'Évangile fructifiait parmi ces âmes simples et résignées; le doux Égyptien avait passé insensiblement du culte d'Ammon, dieu unique en trois personnes, à la religion de Jésus-Christ. La culture grecque avait sans doute pénétré dans les petites villes voisines d'Arsinoé, d'Aphrodite et d'Héraclée; mais les plus riches paysans, les anciens des villages, comme étaient les parents d'Antoine, se montraient rebelles à l'esprit hellénique. L'église où, sous le nom de Jésus, ils retrouvaient le vieux, dieu de leurs pères, satisfaisait complètement à leur besoin d'idéal. Antoine, en bon petit copte qu'il était, ne voulut point apprendre les lettres humaines dans les écoles. Contemplatif et sauvage, il restait volontiers enfermé dans la maison. On peut se figurer cette maison comme un petit dé blanc que reflète le Nil à côté d'un maigre bouquet de palmiers. L'intérieur de la demeure est nu, frais et sombre. C'est là que, tout le jour, le petit Antoine se tient accroupi, sur une natte.
À quoi songeait-il? À Dieu, qu'il se représentait avec une extrême naïveté. Déjà il devait avoir des visions; mais ces visions étaient très simples, très sèches. Il n'existait pas alors, pour les fleurir, un assez épais rameau de légendes chrétiennes. L'imagination d'Antoine, bien qu'exaltée par la solitude, devait garder à jamais l'aridité du désert. Hors le culte et quelques lambeaux des Écritures, il ne savait rien. Tout l'univers se résumait pour lui en quelques contes de voleurs et de souterrains, tels qu'il en courait en Égypte depuis des milliers d'années et fort semblables, sans doute, à ceux qu'Hérodote s'est donné le plaisir de conter.
Il n'avait pas vingt ans quand ses parents, étant morts, lui laissèrent leurs champs fécondés par les larmes de cette vieille Isis que la sainte Vierge avait chassée. Mais Antoine n'aimait pas la terre; il n'avait pas les goûts d'un paysan. C'était, dès l'adolescence, un religieux; il avait le don des choses divines; il était marqué du signe des voyants; son tempérament le destinait à la sainteté. Chez ces Orientaux, certaines facultés physiques, soit naturelles, soit acquises, désignaient l'homme divin à la vénération publique. Antoine possédait ces facultés au plus haut degré. Il pouvait demeurer longtemps immobile et à jeun. C'était le grand point. Il avait aussi beaucoup d'intelligence et, dans son ignorance, une grande finesse, une indomptable énergie, un pouvoir irrésistible sur les âmes.
On raconte que, six mois après avoir perdu ses parents, il entra dans l'église au moment où le diacre lisait ce verset de l'Évangile: «Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez, donnez-en l'argent aux pauvres et me suivez.» Ces paroles firent sur lui une impression profonde, où plutôt elles exprimaient ce qu'il sentait intérieurement. Elles étaient la voix de son coeur. Il y obéit d'autant plus facilement, que c'était obéir à soi-même. Il vendit ses terres à ses voisins et en distribua l'argent en aumônes, ne se réservant que ce qu'il lui fallait pour lui et pour sa jeune soeur. Mais, ayant entendu réciter une autre fois cette parole de Jésus: «Ne soyez pas en peine du lendemain», il se débarrassa du peu qui lui restait et mit sa soeur dans un couvent de vierges. Un sacrifice si religieux avait sans doute coûté fort peu à cette âme exempte de tout attachement. Pourtant il eut, par la suite, quelque inquiétude sur le sort de la pauvre enfant, puisqu'il entendit des voix lui reprocher de l'avoir abandonnée. C'est sa conscience qui lui parlait ainsi, mais il se persuada que c'était un diable, et il cessa de se tourmenter.
Il y avait déjà des ermites en Thébaïde. De tout temps, le sable brûlant du désert a mûri des fakirs, des derviches et des marabouts. Paul était alors le plus célèbre des fakirs chrétiens. Il possédait avec plusieurs autres le grand secret du jeûne et de l'immobilité, et renouvelait au bord du Nil les prodiges des gymnosophistes du Gange. C'est le modèle que se proposa Antoine. En véritable Copte, il n'inventait rien. Il se retira dans le désert tout proche Héraclée et mena la vie d'un saint homme.
Il se nourrissait seulement de pain et de sel, avec un peu d'eau. Il ne mangeait qu'une fois le jour après le soleil couché et restait quelquefois deux ou trois journées sans prendre aucun aliment. Il passait souvent la nuit sans dormir, et, s'il se reposait, c'était ou sur la terre nue, ou sur des joncs, ou sur un cilice. C'est là qu'il commença à être tenté. La reine de Saba ne vint point le visiter avec un nombreux cortège. Il n'imaginait rien de semblable, et ses tentations étaient naturellement proportionnées à son esprit. Les démons qui tentent les jeunes paysans sont empreints eux-mêmes de jeunesse rustique. Nous ne savons rien de précis sur les femmes que vit Antoine dans le désert; mais il est infiniment probable que, vêtues d'une chemise bleue, fendue sur la poitrine, elles portaient, comme les fellahines, une cruche sur la tête. Ces femmes le jetaient dans un grand trouble. Tout ce qui nous est rapporté des tentations du saint homme est d'une simplicité enfantine. Les démons l'abordaient de nuit avec une grande lumière. «Nous venons pour t'éclairer», disaient-ils, et ils ébranlaient la cellule de l'ermite. Puis ils prenaient la fuite et revenaient soudain en battant des mains, en sifflant, en sautant.
Pour le tenter, l'un d'eux lui présenta un pain; un autre, de l'or. Au nom de Jésus-Christ, ces malins esprits, saisis de fureur, s'entre-frappaient les uns les autres. Un d'eux, comme le génie qui apparaît au pêcheur des Mille et une Nuits, se présenta sous la forme d'un géant dont le front touchait le ciel. Mais Antoine lui cracha au visage, et le géant s'évanouit. Ces hallucinations le fatiguaient beaucoup; il redoublait d'abstinence pour les combattre, ne se doutant pas que les jeûnes prolongés en fussent la seule cause. Au reste, il ne pouvait être ni très surpris ni même très fâché de vivre dans cette sorte de diablerie. C'était la condition nécessaire du fakirisme, tel qu'on le concevait alors.
Pour s'engager d'un degré de plus dans la perfection, il alla se cacher dans un sépulcre. Le choix d'une telle demeure n'a rien qui doive nous surprendre outre mesure, Antoine avait remarqué sans doute, en s'enfonçant dans le désert, un édicule en forme de cône tronqué, et il avait reconnu un de ces hypogées où les anciens Égyptiens portaient leurs morts illustres. Ce tombeau avait été sans doute violé par quelques-uns de ces brigands nomades contre lesquels la pieuse Égypte avait grand'peine, depuis des siècles, à défendre ses momies. La porte était brisée, et le bon Antoine entra sans difficulté dans la chapelle funéraire. Peut-être était-elle spacieuse et magnifiquement ornée comme celle que le scribe Mirri fit construire pour le roi Ousirtesen Ier. Mirri l'a décrite lui-même dans un texte conservé au Louvre et traduit par M. G. Maspero. «Mon maître, dit le scribe, m'envoya en mission pour lui préparer une grande demeure éternelle. Les couloirs de la chambre intérieure étaient en maçonnerie et renouvelaient les merveilles de construction des dieux. Il y eut en elle des colonnes sculptées, belles comme le ciel, un bassin creusé qui communiquait avec le Nil, des portes, des obélisques, une façade en pierre blanche de Roou; aussi Osiris, seigneur de l'Amenti, s'est-il réjoui des monuments de mon seigneur, et moi-même, j'ai été dans le transport et l'allégresse en voyant le résultat de mon travail.»
Il est infiniment probable que le tombeau où s'en alla vivre Antoine était composé, comme les autres, de la chapelle dont nous parlons, d'un puits et d'un souterrain où reposait le mort. On ne nous dit pas si Antoine descendit par le puits jusque dans ce souterrain et vint troubler le sommeil du vieil Égyptien embaumé. Il est plus probable qu'il s'installa dans la chapelle, et il n'est pas impossible qu'il y ait vu des peintures représentant des scènes de voyage et de vie rustique. Il s'y établit à peu de frais, après avoir dépossédé une nichée de chacals. Les diables l'y poursuivirent, et il y fut encore plus tourmenté qu'auparavant. Sa jeunesse était loin d'être éteinte, et les démons en prenaient avantage sur lui. Si l'on avait un journal du séjour d'Antoine dans l'hypogée, un élève de M. Charcot ne manquerait pas de constater chez le saint homme une suite logique de désordres nerveux. Mais les documents qui nous ont été transmis sont des plus vagues. Nous voyons seulement qu'à l'hallucination chronique s'ajoutait parfois l'état cataleptique. Car, un matin, l'homme qui lui portait à manger le trouva immobile, ne donnant pas signe de vie. Il le traîna dans l'église du plus proche village. Antoine y recouvra peu à peu l'usage de ses sens. Revenu à lui, il conta que des diables l'avaient battu toute la nuit et demanda qu'on le remit tout de suite dans son sépulcre.
Il y demeura jusqu'à l'âge de trente-cinq ans; après quoi, il s'enfonça dans les montagnes qui ferment, du côté de l'Orient, l'étroite vallée du Nil. Ayant rencontré un château en ruine que les Égyptiens avaient construit autrefois pour se défendre contre les incursions des nomades, il s'y établit dans une telle solitude, qu'il ne souffrait même pas la vue de ceux qui lui apportaient à manger. Il exigeait que son pain lui fût jeté par-dessus le toit. On pense bien que les diables le suivirent dans cette citadelle. Ils persistèrent à se conduire comme des rustres, croyant l'étonner par des bousculades et des vociférations.
Ils lui firent pourtant, un jour, une réflexion assez juste. «Ce château, lui dirent-ils, n'est pas à toi.» Mais Antoine ne fut pas sensible à cette remontrance. Il méprisait trop les biens de ce monde pour avoir, le sentiment exact de la propriété.
Les démons lui apparaissaient sous des figures de lions, de tigres, de bêtes affreuses qui menaçaient de le dévorer. Il ne les craignait point: Pourtant il souffrait souvent de cruelles blessures qu'il attribuait de bonne foi à la dent et aux griffes de ces démons. On peut supposer sans invraisemblance qu'il se blessait ainsi en tombant foudroyé par les accès de la terrible maladie que les médecins du vieil empire memphite nommaient la maladie divine et qu'on appelle aujourd'hui l'épilepsie. Mais, il, était payé largement de ses misères et de ses épouvantes.
Il avait des extases; tout à coup, le comble de l'édifice s'ouvrait, une clarté céleste environnait le saint homme. «À cette lumière, dit son biographe, il reconnaissait la présence de son Sauveur.» Alors il s'écriait, avec la tendresse exquise, la familiarité naïve et les doux reproches des mystiques qui parlent à leur dieu: «Où étiez-vous, mon bon Jésus? où étiez-vous? Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt guérir mes plaies?»
Sous les aspects que je viens d'indiquer, Antoine ne se distingue pas bien nettement des autres solitaires de la Thébaïde, comme lui végétariens et visionnaires. Le fakirisme chrétien devait faire, à quelques années de là, des tours de force beaucoup plus merveilleux. Qu'est-ce que les pratiques d'Antoine auprès de celles de saint Siméon Stylile, qui passa la plus grande partie de sa vie sur une colonne et égala en immobilité les religieux contemplatifs de l'Inde?
Saint Antoine n'était pas un contemplatif pur. Il travaillait et priait tour à tour, il faisait des nattes de feuilles de palmier. Ses austérités étaient tempérées. Quand il fut vieux, ses disciples obtinrent qu'il leur permît de lui apporter tous les mois des olives, des légumes et de l'huile.
Ce qui fait l'originalité et la grandeur de sa vie, c'est qu'on y rencontre un extraordinaire mélange d'extatisme et d'activité; contraste qui se retrouve, à treize siècles de distance chez sainte Thérèse. Le vieil ermite inerte, le visionnaire étranger au monde, est en même temps le plus actif, le plus pratique, le plus entreprenant des hommes. Il mène à la fois la double vie du mystique et de l'homme d'affaires. C'est un grand organisateur et un administrateur excellent. Il fonde, il dirige des monastères innombrables et déploie le prompt et clair génie d'un grand conducteur d'hommes. Ce même vieillard qu'on croit occupé tout entier à lutter avec des diablotins stupides, fonde par toute la Thébaïde de vastes établissements et peuple le désert. Il établit à Pispir, sur la rive droite du Nil, cinq mille moines. C'est le moindre des couvents qu'il ait fondés. Ceux de Memphis, ses fils aînés, renferment plus de vingt mille religieux. Cet homme seul commande une innombrable armée, une armée obéissante, ignorante et féroce, trois fois invincible. Son coup d'oeil embrasse les vastes ensembles et pénètre les moindres détails. Cet extatique sait le prix du temps aussi bien qu'un bon fonctionnaire romain. Il donne audience à tout le monde; mais il a soin de se faire renseigner d'avance sur les affaires des solliciteurs. Ses disciples sont dressés comme des commis, et l'aident à éconduire les importuns. Ils lui disent: Ce visiteur est un Égyptien; on l'expédie lestement. Cet autre est un Iérosolymitain, alors on l'écoute. «Iérosolymitain», c'était le mot de passe. Ce solitaire est un politique. Du fond de sa retraite il tient les fils de toutes les grandes affaires ecclésiastiques, correspond avec les évêques et les docteurs, reçoit des lettres de l'empereur Constantin et de ses fils, conduit, règle tout dans la catholicité. Nu sur une natte, dans sa montagne sauvage, ce paysan illettré est le chef vénéré de l'Église.
C'est le Mâhdi des chrétiens. Son activité est prodigieuse: deux fois il fond à Alexandrie comme l'aigle, pour soutenir les fidèles persécutés et pour combattre l'hérésie arienne. Vivant, il est déjà le grand saint Antoine. Et il mérite ce nom. C'est par le caractère qu'il est grand. La fermeté du coeur lui tient lieu de science et de talent. Il est de fer, mais son énergie est enveloppée de douceur et d'aménité. Tous ceux qui l'approchent admirent sa sérénité, sa grâce, sa patience. Il garde dans l'extrême vieillesse la gaieté des petits enfants. Il est joyeux et recommande l'allégresse comme une vertu. «L'arc trop tendu se rompt,» dit-il. Tel est le vrai saint Antoine: un des hommes les plus extraordinaires que le monde ait jamais vus. «Il rendit son esprit à Dieu, dit son pieux biographe, le 17 janvier de l'an de Jésus-Christ 356 et de son âge le cent cinquième.»
ANTHOLOGIE[23]
[Note 23: Anthologie des poètes français du XIXe siècle. Alphonse Lemerre, éditeur, 3 vol. in-8°.—Poésies d'André Chénier, avec quinze compositions de Bida. Charpentier éditeur, 1 vol. in-4°.]
Si, prenant la voix de l'élégant Méléagre, nous demandons à notre tour: «Chère Muse, qui donc tressa cette couronne de poésie?» la Muse répondra: «C'est Alphonse Lemerre et ses amis qui l'ont composée.»
L'éditeur du passage Choiseul pouvait seul former un si riche florilège de rimes contemporaines. Ne sait-on pas que les plantes dont il nous offre quelques fleurs ont été cultivées, en grande partie, par le Bêcheur qui prit pour devise Fac et spera? Ne se rappelle-t-on point les gerbes du Parnasse? Muguet des poètes intimes, orchidées bizarres des ciseleurs et des impassibles, je vous vis éclore voilà vingt ans!
L'Anthologie des poètes du XIXe siècle s'ouvre sur un poète du XVIIIe, André Chénier. M. André Lemoyne, dans la première des notices qui précèdent les morceaux choisis, s'est chargé de donner les raisons pour lesquelles le fils de la Grecque est représenté en tête d'un recueil réservé aux ouvrages d'un âge qu'il n'a point vu. La première raison est d'ordre chronologique. Les oeuvres d'André Chénier, dit M. André Lemoyne, sont posthumes et furent publiées dans notre siècle. En effet, Latouche en donna l'édition originale en 1819. Cette raison peut paraître suffisante. On se demandera seulement si, d'après le même principe, certaines poésies de Parny, de Ducis, de l'abbé Delille, du chevalier de Boufflers, etc., publiées postérieurement à l'an 1801, ne devaient pas apporter leur contribution au nouveau recueil. Tout au moins aurait-on pu admettre un fragment de la Pitié, par exemple, le passage relatif à la captivité du petit Louis XVII au Temple. Outre que le morceau ne manque pas d'intérêt, on aurait découvert, en le lisant, une des sources où puisait le jeune Victor-Marie Hugo quand il composait ses premières odes. Mais je n'insiste pas. Il suffit qu'on n'ait rien omis d'essentiel.
La seconde raison de M. Lemoyne est d'ordre esthétique et vaut qu'on s'y arrête. La voici dans toute sa force: «André Chénier est le vrai rénovateur de la poésie française.» D'abord, il faut rendre justice à M. Lemoyne. Cette maxime ne lui appartient pas en propre: elle est courante parmi les poètes. En y réfléchissant, on est surpris qu'une idée aussi peu soutenable ait pu s'accréditer même chez des artistes étrangers à la critique et à l'histoire littéraire. La vérité est que, loin d'être un initiateur, André Chénier est la dernière expression d'un art expirant.
C'est à lui qu'aboutissent le goût, l'idéal, la pensée du XVIIIe siècle. Il résume le style Louis XVI et l'esprit encyclopédique. Il est la fin d'un monde. Voilà précisément pourquoi il est exquis, pourquoi il est parfait. Certes, il est achevé. Il achève un art et n'en commence aucun autre. Il ferme un cycle. Il n'a rien semé; il a tout moissonné. C'est pour lui que l'abbé Barthélémy fit aimer la Grèce antique aux marquises poudrées et donna aux filles de l'Opéra l'envie d'imiter Laïs et Phryné en nouant leurs cheveux avec des bandeaux de laine. C'est pour lui que madame de Pompadour voulut que le ciel des boudoirs fût soutenu par des colonnes corinthiennes, que les chambres à coucher ressemblassent à des temples, que le dossier des chaises fût en forme de lyre et que des urnes funéraires s'élevassent sur les cheminées. C'est pour lui qu'un ciseau et des tenailles à la main, M. de Caylus, en veste, la chemise ouverte, déballait, rouge de fatigue et de joie, des bronzes antiques, des marbres grecs et des vases qu'il croyait étrusques. C'est pour lui que M. de Choiseul-Gouffier fouilla l'hippodrome d'Olympie. C'est pour lui que le peintre David peignait Léonidas et la mort de Socrate. C'est pour lui que l'architecte Ledoux faisait courir sur les barrières de Paris des frises de Vierges portant des panonceaux. C'est pour lui que les princes et les chanteuses faisaient élever, dans leurs parcs des fausses ruines, des tombeaux vides et des autels à l'Amitié. C'est pour lui que l'abbé Raynal composait avec émotion l'Histoire philosophique des sauvages américains. C'est pour lui que Cook et Bougainville firent connaître des hommes jaunes pleins de simplicité et des jeunes filles vêtues de fleurs à un monde très civilisé qui, par raffinement, s'éprenait de la nature. C'est pour lui que les femmes sensibles rêvaient dans des jardins anglais de Paméla, de Clarisse et de Julie. C'est pour lui que les grands seigneurs étaient anglomanes, philanthropes et licencieux. C'est pour lui que pensaient, observaient, travaillaient Buffon, d'Alembert, Diderot et les encyclopédistes; pour lui que Voltaire exalta la tolérance, Rousseau la nature, d'Holbach l'athéisme, Mirabeau la liberté. Il fut tout ce qu'était son temps: néo-grec, didactique, encyclopédiste, érotique, romanesque, sensible, sentimental, tolérant, athée, feuillant. C'est dans les jardins anglais qu'il vit la nature; son goût de l'antique ne fut en réalité que le goût Louis XVI. Je l'en loue, d'ailleurs, et l'en admire. Il eût fait du pastiche s'il n'eût fait du Louis XVI. Il aime, il comprend, il embrasse le XVIIIe siècle.
Il ne devine, il ne pressent rien du nôtre. Novateur! personne ne le fut moins. Il est étranger à tout ce que l'avenir prépare. Rien de ce qui va fleurir n'est en germe en lui. C'est un vrai contemporain de Suard et de Morellet. Il n'a soupçonné ni le spiritualisme, ni la mélancolie de René, ni l'ennui d'Obermann, ni les ardeurs romanesques de Corinne. Il n'a prévu ni les curiosités métaphysiques ni les inquiétudes littéraires qui entraînaient madame de Staël et Benjamin Constant vers l'Allemagne. Il a vu jouer Shakespeare à Londres et il y a moins compris que n'avaient fait Voltaire, Letourneur et Ducis. Le feu qui court dans ses veines n'est pas la flamme subtile qui dévora Werther. Il ne porte pas en lui le grand vague, le malaise infini des temps nouveaux. Il n'est point épris de cette folie de gloire et d'amour qui va saisir les enfants de la Révolution. Il n'a aucune des aspirations de l'esprit moderne. On citerait sans peine, des vers de Lemierre, de Millevoye, de Fontanes, de Chênedollé, qui nous, touchent de plus près que les siens par le ton, l'accent et le sentiment. Il est le moins romantique des poètes. Lamartine l'a bien senti, malgré son peu de critique et d'étude. En cette jeune victime de la Terreur il a flairé, avec la certitude de l'instinct, l'adepte, le séide de ce XVIIIe siècle abhorré, l'ennemi. C'est là, sans aucun doute, la cause secrète et profonde d'une antipathie qui s'exprime avec une aveugle injustice dans le Cours familier de littérature. Imaginez, en effet, qu'André, échappé aux bourreaux, ait vécu sous le consulat. Nul doute qu'il n'eût fréquenté la société de Suard et de Morellet. Il aurait été du groupe des philosophes, épousant les passions et les préjugés de ses amis; il aurait difficilement compris l'état d'âme auquel répondit le concordat en politique et le Génie du Christianisme dans les lettres. Le voyez-vous publiant son Hermès, travaillant dans le didactique, traitant Atala de triste capucinade, raillant les nouveaux barbares stupidement épris de l'architecture des Goths, et déplorant le retour du fanatisme? Tout ce que la jeunesse aimait alors, tout ce qu'exaltait l'art renaissant lui eût fait horreur, le son des cloches, les cathédrales, les cimetières, les batailles, et les Te Deum. De tout ce qui excitait alors les imaginations, je ne vois guère qu'Ossian et Malvina dont il eût pu s'accommoder; pour tout le reste, l'esprit le plus dépaysé, le plus étranger, le plus malheureux.
Mais je crois voir venir un de mes amis du Parnasse, je dis des plus fameux, M. Catulle Mendès ou M. Armand Silvestre; je le sens qui me tire par la manche, je l'entends qui me dit:
—À propos de poète, vous me parlez de religions, et de philosophies, et de moeurs publiques, et de goûts, et de sentiments. Qu'est-ce que cela en poésie? Il importe peu qu'André Chénier ait eu les idées de ses contemporains, et même qu'il ait eu des idées quelconques. Cela ne compte pas. Ce qui compte c'est la forme pure, c'est la coupe, le rythme, un certain pli du vers. Et par là, par quelques césures, Chénier est moderne. Il est l'initiateur, il est le maître.
J'estime infiniment, pour ma part, les vers bien faits. Je ne crois pas qu'il y ait de poésie sans art ni d'art sans métier. Mais je soutiens que, même pour la forme du vers, André Chénier est un pur classique du XVIIIe siècle. Sans doute il a un délicieux tour qui lui est propre. Son vers, ferme et flexible à la fois, est d'une harmonie audacieuse et charmante; il est de beaucoup le premier des versificateurs comme le premier des poètes de son temps. Mais son art n'est point essentiellement différent du leur. Ses rejets, ses coupes, n'étaient pas sans précédent quand il les employa. On en trouverait des exemples dans Bertin, dans Parny, surtout dans les Géorgiques de Delille, si on lisait encore Delille et Bertin, qui, en effet, ne sont guère lisibles, et Parny, qui est exquis.
Néanmoins l'idée que Chénier a ouvert de nouvelles sources à la poésie, tandis qu'en réalité il a épuisé les anciennes, est reçue sans examen par les poètes. L'éditeur regretté d'André, le savant et délicat Becq de Fouquières, pensait comme eux, à ce sujet. Une nouvelle édition des poésies d'André Chénier vient de paraître à la librairie Charpentier, édition somptueuse et magnifique, monument de typographie et d'art, orné de quinze dessins de Bida. Ce bel in-quarto contient une préface nouvelle du meilleur des éditeurs, où je trouve cette phrase: «Pour peu qu'on étudie avec quelque attention notre poésie contemporaine, on sera frappé de l'influence pénétrante que l'art d'André Chénier n'a cessé d'exercer sur elle.» On voit que M. Becq de Fouquières affirme nettement l'influence des oeuvres de son poète sur l'école moderne. Mais quand il s'agit de l'établir, il ne laisse pas d'être embarrassé. Il sent bien qu'il ne peut constater cette influence ni chez Victor Hugo, ni chez Musset; encore moins chez Lamartine. Il était trop habile homme pour la rechercher dans les Poèmes antiques d'Alfred de Vigny. En effet, si l'on peut croire, à première vue, que trois ou quatre pièces de ce recueil, telles que Symetha et la Dryade, procèdent des élégies et des églogues d'André, c'est un fait que Symetha fut composée en 1817 et la Dryade en 1815, deux ans, quatre ans avant la première édition des oeuvres de Chénier. En dernière analyse, c'est dans les Poèmes antiques de M. Leconte de Lisle et dans les sonnets de M. José-Maria de Heredia, qu'au sentiment de M. Becq de Fouquières se résume l'action de Chénier sur la poésie moderne. Pour ma part, je ne découvre aucune ressemblance entre la muse hispano-latine de M. de Heredia et les nymphes de Luciennes qu'évoquait l'amant de Fanny. Quant à M. Leconte de Lisle, on sait que plusieurs de ses premiers poèmes sont des études d'après l'antique. Il s'abreuva aux sources; c'est dans Homère, dans Hésiode, dans Théocrite, et non dans André Chénier, qu'il cherchait des formes et des images.