Je dirai plus généralement que l'influence d'André Chénier n'est sensible chez aucun des poètes de ce siècle, et c'est par pure fantaisie que les éditeurs de la nouvelle Anthologie ont placé l'Aveugle et la Jeune Captive en tête du recueil, comme un portique Louis XVI à l'entrée d'un édifice moderne.
D'ailleurs, le divin André n'en mérite pas moins d'immortels honneurs. Il n'a rien à craindre d'une critique rationnelle et fondée sur l'histoire. Au contraire, plus on l'étudie et mieux on l'admire. Rendu à son temps, replacé dans son milieu, remis dans son vrai cadre, il n'apparaît plus seulement comme un délicieux artisan de petits tableaux et de figurines pseudo-grecques et néo-romaines, une sorte de peintre à la cire et de coroplaste tout riant des souvenirs de Pompéi; c'est une âme ardente et vertueuse, c'est un mâle génie où souffle l'esprit d'un siècle. Et quel siècle! le plus hardi, le plus aimable, le plus grand! Voyons-le donc, notre André, tel qu'il fut en pleine vie, au milieu des choses. Voyons-le mêlé au peuple et aux héros de 1789, partageant leur puissant idéal et leurs nobles illusions. Regardez cet homme au large front, plein de pensées et d'images, au cou d'athlète, petit, bilieux, qui, l'oeil en feu, s'est jeté dans la mêlée des partis, et qui consacra à la liberté son coeur, son génie, sa vie; c'est lui, c'est le généreux André. Il unit à la sagesse d'un politique la candeur d'un héros. Il veut bien être dupe, si la vertu est trompée avec lui. Ce n'est pas seulement un artiste ingénieux, c'est un bon citoyen, c'est un homme, c'est un grand homme. Courageux, éloquent, fidèle, sage avec énergie, pur au milieu des crimes, étranger à la violence parce qu'il ignore la peur, il a le droit de dire:
Toi, Vertu! pleure ai je meurs.
Sa vie est courte, mais elle est remplie. Non, ce n'est pas un chanteur insoucieux que les prescripteurs ont fauché par hasard. André Chénier était désigné aux bourreaux par son courage, par son amour de la liberté, par son respect des lois. Il a vraiment mérité sa mort. Il était digne du martyre politique. C'est une grande victime à qui nous devons un monument expiatoire.
LA SAGESSE DE GYP
I.—LES SÉDUCTEURS[24]
[Note 24: Les Séducteurs.—Loulou. Calmann Lévy, édit., 2 vol. in-18.]
Je tiens Gyp pour un grand philosophe. Et, si l'on me demande comment je l'entends, je répondrai que je l'entends comme il faut. Je serais désolé que cela eût l'air d'un paradoxe. Je me garde bien de hasarder des paradoxes: il faut, pour les soutenir, un esprit que je n'ai pas. La naïveté me convient mieux. Et c'est en toute innocence que je déclare que Gyp est un grand philosophe. Mais distinguons. Il y a philosophe et philosophe. Est dit philosophe, celui qui recherche les principes et les causes. Ce n'est point proprement la manière de Gyp. En fait de causes, Gyp n'en connaît guère qu'une seule; il est vrai qu'elle est suffisante: c'est celle qu'on appelle poliment l'amour. Les philosophes qui recherchent les principes et les causes ressemblent, a-t-on dit, aux éléphants qui, en marchant, ne posent jamais le second pied à terre que le premier n'y soit bien affermi. Oh! que telle n'est point l'allure de Gyp! Mais on donne aussi le nom de philosophe à qui s'applique à l'étude de l'homme et de la société. La Bruyère a dit: «Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et les ridicules.» À ce titre, bien que je ne me figure point, Gyp consumée et usée par la méditation, il n'est point de philosophe qui ait plus philosophé que Gyp, et l'on ne peut douter que les petits livres de Gyp ne soient de grands manuels de philosophie. Autour du mariage, le Petit Bob, Dans l'train, Pour ne pas l'être, Plume et Poil, Le plus heureux de tous, les Séducteurs doivent être rangés parmi les recueils moraux où fleurit la sagesse.
C'est sans doute une exquise discrétion que de ne point révéler le secret de Polichinelle. Mais il y aurait peut-être aussi quelque affectation à ne point dire, après tant d'autres, que le pseudonyme de Gyp cache une gracieuse femme, l'arrière-petite-fille de Mirabeau-Tonneau, dont elle rappelle l'esprit prompt, indocile et mordant. Je puis dire encore qu'on peut voir en ce moment le portrait de cette dame à l'Exposition des Trente-Trois, rue de Sèze. L'oeil est vif, la bouche moqueuse, la physionomie charmante. On devine, à voir seulement ce portrait, que la porteuse de ce joli visage loge en sa petite personne une âme ironique.
Et il est de fait que c'est une terrible railleuse. Elle fait parler, dans une infinité de spirituels dialogues, tout un monde de viveurs et d'oisifs, et il ressort de tant de légers discours que l'homme est, à l'état civilisé, un vain, grossier et ridicule animal. C'est cette idée, profondément sincère, qui fait de Gyp un philosophe et un moraliste. Il a été de mode, pendant quelque temps, d'accuser d'immoralité les jolies fantaisies que notre auteur semait d'une main négligente dans la Vie parisienne. Je n'ai jamais compris, pour ma part, cette sévérité. Je n'ai jamais découvert dans les dialogues de Gyp la moindre excitation au vice. Il m'a semblé tout au contraire que le plaisir y était représenté généralement comme un travail très compliqué, très fatigant et tout à fait stérile. Pour ma part, chaque fois que Gyp m'a montré les riches et les heureux faisant la fête, comme on dit, j'ai senti redoubler en moi le désir de vivre dans l'humilité magnifique de la science, in angello cum libello. Oui, je n'ai pu voir les beaux amis de Paulette faire des bulles de savon et verser du champagne dans le piano, pour se distraire, sans songer que l'humble érudit qui compose patiemment une métrique grecque dans un faubourg de petite ville n'a pas choisi, à tout prendre, la plus mauvaise part des choses de la vie. Tantôt encore, en faisant le compte des heures vides que Gérard a tuées péniblement à son cercle, chez Blanche d'Ivry et chez madame de Fryleuse, ne me suis-je pas surpris tout à coup songeant—excusez l'étrangeté de ma rêverie—à la vie simple et remplie de quelque homme de bien, d'un vieux prêtre, par exemple, occupé d'études et se réveillant dans les nuits d'avril à la pensée qu'il gèle et que ses pommiers sont en fleur. Le trait est de Rollin. Ce bon homme n'entretenait pas d'autre inquiétude dans son âme pure comme celle d'un enfant. Je vous dis en vérité que Gyp m'a appris à estimer le bon Rollin. Elle nous enseigne que les heureux de ce monde ne sont point dignes d'envie, qu'ils sont misérables dans leurs joies et ridicules dans leurs élégances. Je m'en doutais bien. Mais tout le monde ne le sait pas. Gyp semble nous dire: ce n'est ni dans la beauté des attelages ni dans le luxe des femmes que réside le souverain bien, et l'on peut passer toutes ses matinées de printemps dans l'allée des Poteaux sans y trouver la joie du coeur. Je me figure que, si saint Antoine avait lu Gyp dans le désert, il aurait retrouvé un peu de tranquillité à la pensée que le monde ne vaut pas qu'on le regrette. Il se serait dit que sa tête de mort et son écuelle de bois valaient bien après tout les bulles de savon du petit de Tremble et les coupes de champagne de Joyeuse. Et puis il n'aurait pu s'empêcher de rire, et un saint qui rit est bien près de devenir un sage; il est sauvé. Plus j'y songe, plus je suis tenté de recommander les oeuvres de Gyp aux personnes qui professent l'ascétisme.
Gyp a pénétré philosophiquement la vanité des habits de coupe anglaise. Je soupçonne de mon côté qu'il y a quelque vanité dans l'étude de la prosodie grecque et des mosaïques byzantines. Mais, s'il faut choisir entre les vanités, nous préférerons celles qui font oublier, qui consolent, qui donnent à l'existence la paix avec la dignité. Voilà ce qu'enseigne Gyp en souriant. C'est pourquoi je la tiens pour un écrivain des plus moraux. Si j'étais de M. Camille Doucet, je n'aurais point de cesse que Dans l'train et les Séducteurs n'eussent reçu de l'Académie française un prix Montyon.
Je sais bien que les femmes de Gyp sont ravissantes et qu'elles ont autant d'esprit que leurs adorateurs en ont peu. Je sais que Paulette est exquise, je sais que madame de Flirt et madame d'Houbly sont faites pour nous donner quelque trouble. Mais que voulez-vous? Il faut bien que la philosophie s'accommode du charme des femmes. Il n'y a pas de sagesse capable de supprimer la beauté vivante. Ce serait d'ailleurs une effroyable sagesse. C'est un fait qu'il y a de jolies femmes sur la terre. Les livres ne le diraient pas, qu'on le verrait bien tout de même. Gyp ne craint pas de nous montrer de ravissantes créatures; mais, en même temps, elle nous fait comprendre qu'il est ardu et décevant de vouloir les aimer de trop près, et c'est là justement qu'elle se révèle moraliste consommé.
Je vous en ferai juge et je prendrai mon exemple dans le dernier livre de mon auteur. Il s'appelle les Séducteurs! et il est dédié à M. Jules Lemaître. Un livre placé sous un tel vocable ne peut offenser aucune des Muses. Aussi bien est-ce chose légère et douce. Je choisirai sans crainte le dialogue le plus intime de tout le livre, parce qu'à le bien entendre il est aussi le plus philosophique. La scène se passe dans un petit rez-de-chaussée de l'avenue Marceau. Une douce obscurité baigne la chambre close.
MADAME D'HOUBLY.—Quelle heure est-il?
FRYLEUSE.—Je ne sais pas… Ne t'occupe donc pas de l'heure…
Que t'importe?…
MADAME D'HOUBLY, à part.—Il me tutoie déjà…
FRYLEUSE.—Vous ne savez pas à quel point je suis heureux!
MADAME D'HOUBLY.—Mais si… je m'en doute… Il doit être,
extrêmement tard…
FRYLEUSE, regardant la pendule.—À peine cinq heures et
demie…
MADAME D'HOUBLY, bondissant.—Miséricorde! Alors il y a deux
heures que nous sommes enfermés là dedans!…
FRYLEUSE, mélancolique.—Le temps vous a donc paru bien long?
MADAME D'HOUBLY.—Non… mais…
FRYLEUSE.—Si… Je le vois bien, allez! Vous regrettez de
m'avoir accordé… ces deux heures…
MADAME D'HOUBLY.—Mais non… D'abord, je ne regrette jamais
rien!… Regretter, c'est inutile!…
FRYLEUSE.—Je vois bien qu'il y a quelque chose qui ne va pas…
MADAME D'HOUBLY.—Mais du tout!… (Un temps.) Je ne peux pas mettre ce bouton de bottine sans crochet!… Voulez-vous me donner un crochet?…
FRYLEUSE.—Un crochet? Ah! mon Dieu! mais je n'en ai pas! Je n'ai pas songé… pas prévu…
MADAME D'HOUBLY.—Pas prévu?… Ah bien, par exemple!… Si j'avais su que vous ne prévoyiez pas, je… Enfin je n'aurais pas besoin d'un crochet à boutons, là!
FRYLEUSE, désolé.—Oh!!!
MADAME D'HOUBLY, s'acharnant contre son bouton.—Ah! je ne peux pas! il n'y a pas moyen!…
FRYLEUSE, craintif.—Si vous vouliez me permettre…
MADAME D'HOUBLY.—Oh! je ne demande pas mieux!… J'en ai assez!…
FRYLEUSE, prenant dans sa main le pied de madame d'Houbly et le regardant avec admiration.—Quel pied!… C'est une merveille!…
MADAME D'HOUBLY, agacée.—Oh! si c'est pour ça que…?
FRYLEUSE.—Non… pardon. (Il entreprend vainement de faire passer le bouton dans la boutonnière.) Si vous essayiez avec une épingle à cheveux?…
MADAME D'HOUBLY.—Une épingle à cheveux! Je ne mets pas de ces saletés-là, moi!
FRYLEUSE.—Mais vos cheveux sont relevés cependant, et…
MADAME D'HOUBLY.—Oui… avec un peigne… (Énervée).
Voulez-vous que je boutonne mes bottines avec un peigne?
Et le plus beau jour de Fryleuse n'aura pas de lendemain. Gyp n'est pas tendre pour les pauvres séducteurs. Elle raille leur prudence et leurs artifices; elle méprise leurs travaux; elle est sans pitié pour leurs peines et leurs misères. Elle tient la vieille habileté de M. d'Oronge pour aussi ridicule que la jeune inexpérience de Fryleuse. Elle oppose victorieusement aux désirs du petit de Tremble les cinquante-deux boutons de la robe de madame de Flirt, «cinquante-deux boutons, sans compter les tresses et les olives d'argent qui croisent dessus… Il faut vingt minutes pour les mettre.» Enfin elle est ravie de montrer qu'une égoïste sensualité jointe à un sot amour-propre fait de l'homme une fâcheuse bête. Gyp a raison, tout cela est ridicule. Ces hommes et ces femmes sont d'une misérable petitesse. Pourtant donnez-leur une seule chose qui leur manque, ils deviendront beaux et touchants. Qu'ils aient la passion, que ce soit un sentiment vrai, une émotion profonde qui les jette dans les bras l'un de l'autre, et ils cesseront aussitôt de paraître ridicules et mesquins; au contraire, ils nous inspireront de douces sympathies, et nous dirons en les voyant passer: «Ceux-là sont heureux! Ils ont fait descendre le ciel sur la terre. Ils sont l'un pour l'autre un vivant idéal. Ils mettent l'infini dans une heure et ils réalisent Dieu en ce monde. Il nous faut envier jusqu'à leurs douleurs. Car elles contiennent plus de joies que la félicité des autres hommes.»
Voilà encore une inspiration sublime que nous devons à l'auteur de Plume et Poil. J'affirme qu'il y a peu d'écrivains qui aident comme Gyp à la culture et à l'amendement de la personne morale.
II.—LOULOU
Je lis Loulou, en chemin de fer, dans le rapide, au grondement des roues sur les rails, au sifflet des machines. Loulou et la vapeur, ce sont là des harmonies.
Loulou aussi est «dans le train», comme dit Gyp. Je crois même l'avoir rencontrée tout à l'heure, au buffet, quand poudreux, somnolents et affairés, noirs comme des ombres, nous goûtions autour de la table la douceur d'un potage chaud et de vingt minutes de liberté. Chapeau mou défoncé sûr la tête, les hommes s'abandonnaient; mais les femmes disputaient encore à la fatigue et aux brutalités du voyage des restes de grâce et d'élégance. Parmi elles, une petite personne de quinze ans, les coudes sur la table, mordait à belles dents la chair d'une pêche et riait à grands yeux de ses voisins embarrassés ou prétentieux. Elle avait l'air spirituel, effronté, bon enfant. Elle était parfaitement mal élevée. C'était Loulou, ou quelqu'une qui lui ressemblait fort.
D'ailleurs, où ne rencontre-t-on pas Loulou? Loulou, c'est la petite fille moderne; Loulou, c'est la nouveauté vivante du jour. Loulou, c'est la fleur et le fruit de nos inquiétudes et de nos folies. Voulez-vous son portrait? Gyp l'a enlevé en deux ou trois coups de son crayon de poche. «Une toison frisée couleur d'acajou, le teint éblouissant, des yeux verts tout pailletés d'or, de petites dents de chien dans une bouche trop grande.» Point belle, à peine jolie, mais expressive et mordante. Elle est au goût du jour et ne manquera pas de faire, après son mariage, «sensation» dans le monde. Elle sera la femme moderne, le nouvel idéal. Son nez, sa bouche, c'est précisément le nez, la bouche que nous attendions. Elle a du «chien» comme on dit, et point de ligne, rien de classique. Qu'elle soit la bienvenue!
Les femmes majestueuses, d'une beauté de déesse, que le XVIIe siècle a célébrées, ennuieraient aujourd'hui nos mondains, qui ne comptent pour rien le plaisir d'admirer. Les ingénues à la Greuze nous sembleraient elles-mêmes un peu fades, malgré leur candeur déjà rougissante. Il nous faut mieux que la cruche cassée, mieux que le pot au lait renversé d'Aline. Il nous faut Loulou, avec son petit nez insolent et sa bouche de gamin de Paris, Loulou, qui ressemble vaguement à Gavroche.
Elle est le vin bleu, fait pour agacer un instant les palais usés et brûlés. Et, comme ce vin bleu se déguste dans un fin cristal, la saveur en devient, par le contraste, plus forte et plus piquante.
Ne nous y trompons pas: Gyp est un grand ironique, un ironique sans colère et sans amertume, avec un naturel qui va parfois jusqu'à l'inconscience. Le beau monde qui se mire dans les fins portraits de Gyp, en souriant de s'y trouver tant d'élégance, ne soupçonne pas, je suis sûr, ce qu'il y a de raillerie plus ou moins volontaire dans le choix que l'artiste sut faire des attitudes, des expressions et des mouvements de ses figures. Certes, je ne voudrais, pour rien au monde, mettre en défiance les simples lecteurs de ces dialogues d'un nouveau Lucien, moins précieux et plus naturel que l'autre, mais, sans vouloir chercher de quelle perfidie charmante est capable l'esprit qui créa Bob, Paulette et Loulou, je me demande, non sans inquiétude, si la postérité malveillante, quand elle voudra se représenter notre société, ne sera pas tentée d'emprunter quelques traits aux légères esquisses des conteurs de la Vie parisienne. Nous nous permettons bien, nous, de chercher dans Restif de la Bretonne, qui pourtant n'avait, lui, ni finesse, ni grâce, quelques-uns des secrets de nos trisaïeules.
Ceux qui jugeront nos filles d'après Loulou diront que ces enfants-là ne manquaient ni d'esprit ni de sens, ni d'une sorte de facilité aimable; qu'ils n'étaient point méchants, mais qu'ils étaient aussi mal élevés que possible.
Ils ne se tromperont pas tout à fait. L'éducation en France a perdu de sa force et de sa fermeté. Jadis elle florissait vigoureusement sur cette terre antique de la politesse. Elle y a produit la plus belle société du monde. Maintenant la famille bourgeoise a cessé d'être l'excellente éducatrice qui jadis formait dès l'enfance des hommes capables de tous les emplois et de toutes les charges. C'est par ces travaux domestiques que la bourgeoisie éleva ses fils au-dessus des nobles et s'empara du gouvernement. Hélas! nous n'avons pas gardé le secret de ce que nos pères appelaient «les fortes nourritures». Nous n'élevons plus très bien nos enfants. On en sera moins surpris qu'affligé, si l'on songe que l'éducation est faite en grande partie de contrainte, qu'il y faut de la fermeté et que c'est ce que nous avons surtout perdu. Nous sommes doux, affectueux, tolérants, mais nous ne savons plus ni imposer ni subir l'obéissance.
Nous renversons tous les jougs. Le mot de discipline, qui s'appliquait autrefois à la direction de toute la vie, n'est plus aujourd'hui un mot civil. Dans cet état d'indépendance morale, il est impossible que le développement des facultés de nos enfants soit dirigé avec suite.
Quand on étudie (comme l'a fait M. Gérard dans un livre plein de sagesse et d'expérience) l'éducation des filles sous l'ancien régime, on reconnaît que les plus douces institutrices d'autrefois ne se contentaient pas de se faire aimer et qu'elles voulaient encore être respectées et même parfois redoutées. Les parents s'efforçaient alors de cacher leur tendresse. Ils eussent craint d'amollir leurs enfants en les caressant. L'éducation, selon leur sentiment, était un corset de fer qu'on laçait prudemment, mais de force. Dans les maisons de ces gentilshommes pauvres qui disaient fièrement avoir tout donné au roi, les vertus domestiques étaient encore des vertus militaires. Ils élevaient leurs filles comme des soldats, pour le service de Dieu ou de la famille. Le couvent ou une alliance honorable et profitable, tel était l'avenir. Rien ou presque rien n'était laissé au sentiment de l'enfant:
Le devoir d'une fille est dans l'obéissance.
Ces hommes d'épée avaient des idées simples, étroites et fortes. Ils y pliaient tout.
Aujourd'hui, nous sommes plus intelligents et plus instruits, nous avons plus de tendresse et de bienveillance. Nous comprenons, nous aimons, nous doutons davantage. Ce qui nous manque, c'est surtout la tradition et l'habitude. En perdant l'antique foi, nous nous sommes déshabitués de ce long regard en arrière qu'on appelle le respect. Or, il n'y a pas d'éducation sans respect.
Nos convictions sont parfois opiniâtres, mais en même temps incertaines et neuves. En morale, en religion, en politique, tout est contestable, puisque tout est contesté. Nous avons détruit beaucoup de préjugés et, il faut bien le reconnaître, les préjugés—j'entends de nobles et universels préjugés—sont les seules bases de l'éducation. On ne s'entend que sur des préjugés; tout ce qui n'est pas admis sans examen peut être rejeté.
Les parents de Loulou ne savent pas comment élever leur fille, parce qu'ils ne savent pas pourquoi ils l'élèvent. Et comment le sauraient-ils? Tout autour d'eux est incertain et mouvant. Ils appartiennent à ces classes dirigeantes qui ne dirigent plus et que leur incapacité et leur égoïsme ont frappées de déchéance. Ils font partie d'une aristocratie qui tombe et s'élève selon qu'elle perd ou gagne, l'argent qui est sa seule raison d'être. Ils n'ont d'idée sur rien. Ils sont eux-mêmes flottants et abandonnés. Loulou pousse comme une herbe folle.
Est-ce à dire qu'il faille regretter les anciennes disciplines et les vieilles maisons, l'institut des demoiselles de Saint-Cyr, les couvents où Loulou aurait appris la politesse et le respect qu'elle ignorera toujours? Non, certes. L'éducation de l'ancien régime, étroite et forte, ne vaudrait rien pour la société moderne. Nos aspirations se sont élargies avec nos horizons. La démocratie et la science nous entraînent vers de nouvelles destinées que nous pressentons vaguement.
Loulou est instruite, et fort instruite. Elle apprend beaucoup d'histoire, de chronologie et de géographie. Elle passe tous ses examens. C'est le préjugé de notre temps de donner beaucoup à l'instruction. Au XVIIIe siècle, on n'instruisait guère les filles que dans l'ignorance et dans la religion. Aujourd'hui on veut tout leur apprendre, et il y a peut-être dans ce zèle trop bouillant un instinct obscur des conditions nouvelles de la vie. En effet, si les aristocraties peuvent vivre longtemps sur des préceptes, des maximes et des usages, les démocraties ne subsistent que par les connaissances usuelles, la pratique des arts et l'application des sciences. Il faudrait seulement savoir ce que c'est que la science véritable et ne pas enseigner à Loulou que d'inutiles nomenclatures.
Gardons-nous des mots. On en meurt. Soyons savants et rendons Loulou savante; mais attachons-nous à l'esprit et non point à la lettre. Que notre enseignement soit plein d'idées. Jusqu'ici il n'est bourré que de faits. Les instituteurs d'autrefois voulaient, avec raison, qu'on ménageât la mémoire des enfants. L'un d'eux disait: «Dans un réservoir si petit et si précieux on ne doit verser que des choses exquises.» Bien éloignés de cette prudence, nous ne craignons pas d'y entasser des pavés. Je n'ai pas vu Loulou seulement au buffet et mangeant des pêches. Je l'ai vue encore courbée sur son pupitre, pâle, myope et bossue, écrasée de ces noms propres qui sont les vanités des vanités.
Loulou subit en grognant cette incompréhensible fatalité. Résignez-vous, Loulou. Cette nouvelle barbarie est passagère. Il fallait qu'il en fût d'abord ainsi. La plupart de nos sciences sont neuves, inachevées, énormes, comme des mondes en formation.
Elles grossissent sans cesse et nous débordent. En dépit de tous nos efforts, nous ne les embrassons pas; nous ne pouvons les dominer, les réduire, les abréger. Nous n'en possédons pas la loi générale et la philosophie. C'est pourquoi nous les faisons entrer dans l'enseignement sous une forme obscure et lourde. Quand nous saurons dégager l'esprit des sciences, nous en présenterons la quintessence à la jeunesse. En attendant, nous y déchargeons des dictionnaires. Voilà pourquoi, Loulou, la chimie qu'on vous apprend est si ennuyeuse.
ANTHOLOGIE
Ce matin un gras soleil boit la rosée des prés, dore les pampres sur les coteaux et pénètre de ses flammes subtiles les raisins déjà mûrs. L'air léger vibre à l'horizon. Assis devant ma table de travail, que j'ai poussée au bord de ma fenêtre, je vois, en me penchant un peu, la grange où les ouvriers dépiquent le blé. Ils prennent de la peine, mais la belle lumière du jour les baigne et les pénètre. Attelés au manège qui met en mouvement la machine à battre, deux chevaux robustes, las et patients, la tête dans un sac, tournent incessamment et font ronfler les roues et siffler les courroies. Un enfant agite son fouet pour les exciter et pour chasser les mouches avides de leur sueur. Des hommes, coiffés de ce béret bleu venu des Pyrénées en Gironde, apportent sur leur dos les lourdes gerbes que les femmes, en grand chapeau de paille, pieds nus sur la toile grise de l'aire, donnent à mâcher par poignée à la batteuse, qui bourdonne comme une ruche. Un maigre et vigoureux garçon enlève, du bout de sa fourche, la paille découronnée et mutilée, tandis que les grains de blé, versés dans une vanneuse à manivelle, abandonnent aux souffles de l'air les débris de leurs tuniques légères. Bêtes et gens agissent de concert avec la lenteur obstinée des âmes rustiques. Mais, derrière les gerbes, à l'ombre de la grange, des petits enfants, dont on ne voit que les yeux grands ouverts et les joues barbouillées, rient dans les chariots de foin. Ces femmes, ces hommes hâlés, le regard pâle, la bouche lourde, le corps appesanti, ne sont pas sans beauté. La franchise de leur costume rustique traduit avec exactitude tous les mouvements de leurs corps et ces mouvements, appris des aïeux depuis un temps immémorial, sont d'une simplicité solennelle. Leur visage, qui n'est empreint d'aucune pensée distincte, réfléchit seulement l'âme de la glèbe. On les dirait nés du sillon comme le blé qu'ils ont semé et dont ils mâchent le pain avec une lenteur respectueuse. Ils ont la beauté profonde qui vient de l'harmonie. Leur chair hâlée sous la poussière qui la couvre, cette poussière des champs qui ne souille pas, prend dans la lumière je ne sais quoi de fauve, d'ardent et de riche. L'or des gerbes les environne, une poussière blonde flotte autour d'eux, comme la gloire de cette antique Cérès éparse encore dans nos champs et dans nos granges.
Et voici que, laissant livres, plume et papiers, je regarde avec envie ces batteurs de blé, ces simples artisans de l'oeuvre par excellence. Qu'est-ce que ma tâche à côté de la leur? Et combien je me sens humble et petit devant eux! Ce qu'ils font est nécessaire. Et nous, frivoles jongleurs, vains joueurs de flûte, pouvons-nous nous flatter de faire quelque chose qui soit, je ne dis pas utile, mais seulement innocent? Heureux l'homme et le boeuf qui tracent leur droit sillon! Tout le reste est délire, ou, du moins, incertitude, cause de trouble et de soucis. Les ouvriers que je vois de ma fenêtre battront aujourd'hui trois cents bottes de blé, puis ils se coucheront fatigués et contents, sans douter de la bonté de leur oeuvre. Oh! la joie d'accomplir une tâche exacte et régulière! Mais moi, saurai-je ce soir, mes dix pages écrites, si j'ai bien rempli ma journée et gagné le sommeil? Saurai-je si, dans ma grange, j'ai porté le bon grain? Saurai-je si mes paroles sont le pain qui entretient la vie? Saurai-je si j'ai bien dit? Sachons, du moins, quelle que soit notre tâche, l'accomplir d'un coeur simple, avec bonne volonté. Voilà déjà deux ans que j'entretiens des choses de l'esprit un public d'élite, et je peux me rendre ce témoignage que je n'ai jamais obscurci devant lui la candeur de ma pensée. On m'a vu souvent incertain, mais toujours sincère. J'ai été vrai, et par là, du moins, j'ai gardé le droit de parler aux hommes. Je n'y ai d'ailleurs aucun mérite. Il faut, pour bien mentir, une rhétorique dont je ne sais pas le premier mot. J'ignore les artifices du langage et ne sais parler que pour exprimer ma pensée.
Sur cette côte, parmi les vignes dont les ceps se tordent au ras d'une terre brûlante, aucun livre nouveau n'est venu solliciter ma critique paresseuse. Je rouvre l'Anthologie des poètes du XIXe siècle. En 1820, quand Lamartine publiait les Méditations et faisait jaillir une nouvelle source de poésie, un jeune officier de l'oisive armée de la Restauration, gentilhomme pauvre, également étranger au royalisme servile des fils d'émigrés et à la violence criminelle des affiliés de la charbonnerie, occupait ses loisirs de garnison en composant pour lui-même de petits poèmes élégants et purs, d'un sentiment nouveau; scènes antiques animées, vivifiées par une âme moderne, souvenirs émus de la vieille France, dont bientôt la poésie allait pieusement recueillir les traditions dédaignées et déchirées. C'était Millevoye encore, Millevoye qu'il faut bien, malgré notre orgueil, retrouver à la source cachée du romantisme, car il y chantait, avec les nymphes enfiévrées, toutes ces figures, encore indistinctes, de nos légendes nationales. Mais c'était Millevoye plus large et plus pur, dégagé des haillons d'une Muse surannée. Ou plutôt ce n'était plus Millevoye, c'était déjà Alfred de Vigny. Ses Poèmes furent publiés en 1822! Moins abondant, moins largement inspiré que Lamartine, il l'emportait dès le début sur le poète des Méditations par la fermeté du langage et par la science du vers. Plus tard, il porta plus haut qu'aucun poète de son temps l'audace lumineuse de la pensée. Sa destinée est singulière. Deux recueils seulement de poésies arquent sa vie assez longue. Le premier est un livre de jeunesse; le second un livre posthume. L'intervalle de cette studieuse existence est rempli par des oeuvres de roman et de théâtre dont une, tout au moins, Servitude et Grandeur militaires est un pur chef-d'oeuvre. Alfred de Vigny fut un initiateur. Il donna, avant les débuts de Victor Hugo, plus jeune que lui de cinq ans, le type du vers sonore et plein qui devait prévaloir. Mais sa pensée harmonieuse formait lentement, comme le cristal, ses prismes de lumière. Son existence entière égoutta un petit nombre de vers.
Est-ce pour cela qu'un poète si rare et du plus intelligent génie eut peu d'action, en somme, sur ses contemporains? Sans doute son trop long silence le fit oublier de la foule; il faut donner incessamment de l'aliment à la renommée pour la rendre robuste. C'est ce que fit Victor Hugo, le plus vaillant des ouvriers poètes et c'est ce qu'Alfred de Vigny ne fit pas.
Mais n'y avait-il point, dans sa distinction même, un obstacle qui l'écartait de la popularité littéraire? Cette tour d'ivoire où l'on dit qu'il se retirait, qu'était-ce, sinon son talent même, son esprit haut et solitaire? Alfred de Vigny eut de bonne heure le sentiment de son isolement. Il concevait le poète comme un nouveau Moïse sur le Sinaï des âmes. Il fut calme et dédaigneux. Il n'eut pas le bonheur de Lamartine et d'Hugo; il ne communia pas avec la foule et ne vécut pas en sympathie avec le sentiment public. Le romantisme, sorti de la Révolution pêle-mêle avec l'éloquence parlementaire, l'exaltation patriotique et les ardeurs libérales, était, dans son essence, une aveugle et violente réaction contre l'esprit du XVIIIe siècle. Ce fut une fusée religieuse. Les lyriques de 1820 à 1830 chantent tous le cantique d'un christianisme éthéré et pittoresque. Alfred de Vigny entrait mal dans le concert: il n'avait pas le sentiment néo-chrétien. Il n'était même pas spiritualiste. À la fin de sa vie il inclinait vers une sorte d'athéisme stoïque: on connaît le beau poème symbolique dans lequel il montre Jésus suant la sueur de sang sur le mont des Oliviers et appelant en vain son père céleste. Les nuées restent sourdes et le poète s'écrie:
S'il est vrai qu'au jardin sacré des Écritures
Le Fils de l'Homme ait dit ce qu'on voit rapporté,
Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
Si Dieu nous rejeta comme un monde avorté,
Le sage opposera le dédain à l'absence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la divinité.
On ne trouvera pas ces sombres vers des Destinées dans la nouvelle Anthologie. On y rencontrera, par compensation, cette Maison du berger qui, comme le dit si bien un poète, M. André Lemoyne, «est un des plus beaux poèmes d'amour de tous les âges». C'est aussi l'expression d'une philosophie sombre et pathétique dont rien ne surpasse l'éloquence douloureuse:
……………………………………….
Sur mon coeur déchiré viens poser ta main pure,
Ne me laisse jamais seul avec la nature,
Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.
Elle me dit:………………………………
Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
À côté des fourmis les populations;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
J'ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps n'entend pas vos adorations.
Avant vous j'étais belle et toujours parfumée,
J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers,
Je suivais dans les cieux ma route accoutumée,
Sur l'axe harmonieux des divins balanciers.
Après vous, traversant l'espace où tout s'élance,
J'irai seule et sereine, en un chaste silence;
Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers.
Cette tristesse philosophique est singulière et d'un accent inouï dans le romantisme. Car il n'y faut pas comparer le Désespoir de Lamartine. Lamartine blasphémait alors, et le blasphème n'est possible qu'au croyant. D'ailleurs le Désespoir est suivi, dans les Méditations, d'une apologie en règle de la Providence. Quant à Victor Hugo, il naquit et mourut enfant de choeur. En toutes choses, il changeait d'idées à mesure que les idées changeaient autour de lui. Son déisme seul resta fixe, dans cette perpétuelle transformation. À quatre-vingts ans, ses croyances n'avaient pas une ride; sa foi en Dieu était celle d'un petit enfant. Un soir, ayant entendu un de ses hôtes nier chez lui la Providence, il se mit à pleurer.
Le romantisme de 1820 fut moral et religieux; celui de 1830 fut pittoresque. Le premier était un sentiment, le second un goût. Et quel goût! Chevaliers, pages, varlets, châtelaine accoudée, pâle et mélancolique, à la fenêtre de son castel, ribauds et ribaudes, pendus, taverniers d'enfer, une multitude incroyable de cabaretiers, enfin, tout un moyen âge vu, dans l'ombre, à travers un feu de Bengale vert et rouge; puis toutes les fiancées des ballades allemandes, des elfes, des follets, des gnomes, des fantômes, des squelettes et des têtes de mort. Les Ballades, de Victor Hugo, sont le témoignage littéraire le plus complet de ce goût puéril, dont les esquisses de Boulanger et les lithographies de Nanteuil nous offrent la représentation plastique. L'Anthologie, qui me sert de guide, a conservé très discrètement la trace de cette mode innocente jusque dans sa fureur. On en retrouve les formes et les couleurs dans une «ballade» de ce Louis Bertrand, qui signait, en bon romantique, Aloïsius Bertrand.
O Dijon, la fille
Des glorieux ducs,
Qui portes béquille
Dans tes ans caducs…
La grise bastille
Aux gris tiercelets
Troua ta mantille
De trente boulets.
Le reître, qui pille
Nippes au bahut,
Nonnes sous leur grille,
Te cassa ton luth.
……………………
Cela ne vous semble-t-il pas assez moyen âge? Mais le chef-d'oeuvre de ce goût est assurément le prologue de Madame Putiphar.
Il y a là trois cavaliers symboliques, superbement enluminés:
Le premier cavalier est jeune, frais, alerte;
Il porte élégamment un corselet d'acier,
Scintillant à travers une résille verte
Comme à travers des pins les cristaux d'un glacier.
Son oeil est amoureux; sa belle tête blonde
A pour coiffure un casque, orné de lambrequins,
Dont le cimier touffu l'enveloppe, l'inonde
Comme fait le lampas autour des palanquins.
……………………………………
Le second cavalier, ainsi qu'un reliquaire,
Est juché gravement sur le dos d'un mulet
Qui ferait le bonheur d'un gothique antiquaire;
Car sur son râble osseux, anguleux chapelet,
Avec soin est jetée une housse fanée,
Housse ayant affublé quelque vieil escabeau,
Ou carapaçonné la blanche haquenée
Sur laquelle arriva de Bavière Isabeau.
Il est gros, gras, poussif…
Ce second cavalier marque bien, ce me semble, le temps où l'hôtel de Cluny fut meublé des débris du moyen âge et devint un musée. Mais c'est le troisième cavalier… excusez-moi, le «tiers cavalier» qui révèle tout un idéal. Contemplez, je vous prie, ce tiers cavalier:
Pour le tiers cavalier, c'est un homme de pierre,
Semblant le Commandeur, horrible et ténébreux;
Un hyperboréen, un gnome sans paupière,
Sans prunelle et sans front, qui résonne le creux
Comme un tombeau vidé lorsqu'une arme le frappe.
Il porte à la main gauche une faux dont l'acier
Pleure à grands flots le sang, puis une chausse-trape
En croupe où se faisande un pendu grimacier.
……………………………………..
Voilà la cavalerie macabre dont le bon Pétrus entendait le galop dans son coeur! Rêve naïf de ces jeunes gens lettrés et sédentaires qui, tout en menant la vie la plus paisible, donnaient à croire au bourgeois qu'ils buvaient toute la nuit les flammes du punch dans le crâne de leur maîtresse! En ce temps-là un Jeune-France n'allait pas au bureau où il était expéditionnaire sans s'écrier avec un rire sarcastique: «Je suis damné!»
Ce n'est pas que tout soit ridicule dans ce second mouvement romantique dont Victor Hugo fut l'expression la plus éclatante. Les Jeunes-France jetés avec beaucoup de frénésie et encore plus d'ignorance dans l'exotisme et dans l'archaïsme ne suivaient pas moins deux routes fortunées. Conquérants de cette Germanie poétique découverte par madame de Staël, ils en rapportaient lieds et ballades et la coupe précieuse du roi de Thulé. Ils faisaient passer ainsi dans la littérature française, naturellement raisonnable et raisonneuse, un peu du vague heureux qui fait que la poésie des races germaniques retentit indéfiniment dans les âmes. Par contre, en étudiant le moyen âge, dont ils se faisaient d'ailleurs une bizarre idée, ils réveillaient, à l'exemple du grand Augustin Thierry, les souvenirs antiques de la patrie et découvraient les véritables sources d'inspiration auxquelles une poésie nationale dût s'abreuver et se rafraîchir. Ils ne comprenaient pas grand'chose, étant fort peu philosophes; mais ils avaient de l'instinct: c'étaient des artistes.
Un des plus beaux poèmes de cette période, Roland, est signé du nom obscur de Napol le Pyrénéen. C'est là le pseudonyme de M. Napoléon Peyrat, né en 1809 au Mas-d'Azil, dans l'Ariège, près du torrent de l'Arise, et mort depuis peu, pasteur à Saint-Germain-en-Laye. Ce Roland, une ode dans une épître, est le joyau du romantisme. On le trouvera tout entier aux pages 258-263 de l'Anthologie Lemerre. Je n'en puis citer que deux ou trois strophes. Je le ferai sans analyse préalable et sans commentaire, me fiant en cette idée que souvent un fragment d'une belle oeuvre d'art fait deviner la splendeur de l'ensemble:
L'Arabie, en nos champs, des rochers espagnols
S'abattit; le printemps a moins de rossignols
Et l'été moins d'épis de seigle.
Blonds étaient les chevaux dont le vent soulevait
La crinière argentée, et leur pied grêle avait
Des poils comme des plumes d'aigle.
Ces Mores mécréants, ces maudits Sarrasins
Buvaient l'eau de nos puits et mangeaient nos raisins
Et nos figues, et nos grenades,
Suivaient dans les vallons les vierges à l'oeil noir
Et leur parlaient d'amour, à la lune, le soir,
Et leur faisaient des sérénades.
Pour eux leurs grands yeux noirs, pour eux, leurs beaux seins bruns,
Pour eux, leurs longs baisers, leur bouche aux doux parfums,
Pour eux, leur belle joue ovale;
Et quand elles pleuraient, criant: «Fils des démons!»
Ils les mettaient en croupe et par-dessus les monts
Ils faisaient sauter leur cavale.
Plus loin un trait que Victor Hugo a reproduit dans son Aymerillot:
Les âmes chargeaient l'air comme un nuage noir
Et notre bon Roland, en riant chaque soir,
S'allait laver dans les cascades.
Jeu singulier du sort! Napol le Pyrénéen est le plus ignoré des poètes de 1830. Compagnon obscur, disparu avant l'heure, il laisse pourtant la pièce de maîtrise la plus belle et la plus complète de l'art de son temps.
Tandis que je noircis le papier avec les images du romantisme, le soleil décline et glisse à l'horizon empourpré.
Voici venir le soir. La machine à battre ne fait plus entendre son ronflement monotone. Les ouvriers fatigués passent sous ma fenêtre en traînant leurs sabots. Je vois couler leurs ombres lentes et paisibles, que le couchant allonge démesurément. Leur marche égale décèle la paix du coeur, qu'assure seul le travail assidu des mains. Ils ont dépiqué trois cents gerbes de blé. Ils ont gagné leur pain. Puis-je dire, comme eux, que j'ai rempli ma journée?
M. GASTON PÂRIS
ET LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU MOYEN AGE[25]
[Note 25: La Littérature française au moyen âge, XIe et XIVe siècles.—Manuel d'ancien français, par Gaston Pâris. 1 vol. in-18.]
J'ai reçu ici, dans les vignes, un livre qui a été pour moi comme, la visite d'un savant ami. C'est le Manuel de littérature française au moyen âge que M. Gaston Pâris rédigea d'abord pour ses élèves de l'École des hautes études et fit ensuite imprimer à l'usage des esprits, assez rares, qu'anime une curiosité méthodique. Comme la matinée était chaude et tranquille j'ai emporté le livre bienvenu dans un petit bois de chênes, et je l'ai lu sous un arbre, au chant des oiseaux. Une lecture ainsi faite est une lecture heureuse. Sur l'herbe, on ne songe pas à prendre des notes. On lit par plaisir, par amusement et avec candeur. On est très désintéressé, car il, n'est tel que l'air animé des bois pour nous rendre indifférents à nous-mêmes et pour dissoudre nos âmes dans les choses. Enfin, l'ombre mouvante qui tremble sur le feuillet du livre et le bourdonnement de l'insecte qui passe entre l'oeil et la page mêlent à la pensée de l'auteur une impression délicieuse de nature et de vie.
Avec quelle docilité j'ai suivi, dans mon bois, l'enseignement de M. Gaston Pâris! Comme j'entrais volontiers avec lui dans l'âme de nos aïeux, dans leur foi robuste et simple, dans leur art tantôt grossier, tantôt subtil, presque toujours symétrique et régulier comme les jardins sans arbres des vieilles miniatures! Le malheur est que je dévorai en quelques heures un livre fait au contraire pour être longuement étudié, et dans lequel les notions sont puissamment condensées. C'est pourquoi je ressens une sorte de trouble et comme une hallucination. Il me semble que cette vieille France que je viens de traverser si vite, cette terre bien-aimée, avec ses forêts, ses champs, ses blanches églises, ses châteaux et ses villes, était petite comme le pré que je découvre là-bas entre les branches; il me semble que ces siècles de grands coups d'épée, de prières et de longues chansons s'écoulèrent en quelques heures. Chevaliers, bourgeois, manants, clercs, trouvères, jongleurs, m'apparaissent comme ces insectes qui peuplent l'herbe à nos pieds. C'est une miniature dont mes yeux ont gardé l'impression, une miniature si fine qu'on pourrait découvrir les plus menus détails en regardant à la loupe. Les contes des fées parlent d'une toile d'un tel artifice qu'elle tenait tout entière dans une coquille de noisette, et sur cette toile tous les royaumes de la terre étaient représentés avec leurs rois, leur chevalerie, leurs villes et leurs campagnes. C'était l'ouvrage d'une fée. Tel que je me le représente sous mon chêne, le livre de M. Gaston Pâris ressemble beaucoup à cette toile merveilleuse. Mes mains en sentent à peine le poids et j'y vois les figures de tous ceux qui, dans la douce France, aux âges de chevalerie et de clergie, parlèrent de combats, d'amour et de sagesse. Ce que j'admire, c'est la netteté du tableau. Je vois distinctement la terre, revêtue, comme dit le chroniqueur Raoul Glaber, de la robe blanche des églises. Là s'agitent des hommes simples qui croient en Dieu et s'assurent en l'intercession de Notre-Dame. Les uns sont des clercs et leur vie, réglée comme la page d'un antiphonaire, s'exhale avec l'harmonieuse monotonie du plainchant. Quand ils tombent dans le péché, ce qui est l'effet de la malédiction d'Adam, ils restent pourtant fidèles à Dieu et ne désespèrent pas. Ils n'ont point de famille, ils écrivent en latin et disputent subtilement. Ce sont les pasteurs du troupeau des âmes. Les autres s'en vont en guerre; il leur arrive parfois de piller des couvents et de mettre à mal les nonnes, qui sont les fiancées de Jésus-Christ. Mais ils seront sauvés par la vertu du sang divin qui coula sur la croix. Ils ont occis force Sarrasins et fait maigre exactement le vendredi, et ces bonnes oeuvres leur seront comptées. Les vilains, qui labourent pour eux, sont des hommes puisqu'ils ont été baptisés. Ils peuvent endurer de grands maux sur cette terre, car ils auront part à la félicité éternelle. Le curé qui chaque dimanche, leur promet le paradis est, dans sa naïveté, un merveilleux économiste. À ceux qui n'ont pas de terre ici-bas, il montre les terres fleuries du ciel. Le ciel, où Dieu le père siège en habit d'empereur, est tout proche: on y monterait avec une échelle, pour peu que saint Pierre le voulût bien, et saint Pierre est un bon homme; pauvre et de petite naissance, il a de l'amitié pour les vilains et, peut-être, quelques égards pour les nobles. D'ailleurs, la sainte Vierge, les anges, les saints et les saintes descendent à tous moments sur la terre. Les bienheureux et les bienheureuses n'ont rien d'étrange, ce sont des prud'hommes et des dames qui favorisent, à la manière des petits génies et des fées, les personnes qui leur sont dévotes. Les passages sont perpétuels de l'église triomphante à l'église militante; la flèche des cathédrales marque la limite indécise entre le ciel, et la terre. Quant à l'enfer, il est dans la terre même, et des bergers, parfois, en voient, au fond des cavernes, les bouches empestées. L'enfer fait peur, comme dit François Villon. Mais de quelque façon qu'on vive, on compte bien l'éviter; on peut, on doit espérer: l'espérance est une vertu. Parlerai-je du purgatoire? Il n'est presque point distinct de cette terre où les âmes en peine reviennent chaque nuit demander des prières. Voilà le monde du moyen âge; il pourrait être représenté, à la rigueur, par une vieille horloge un peu compliquée, comme celle de Strasbourg. Il suffirait de trois étages de marionnettes, que des rouages feraient mouvoir. En parlant ainsi, je sais bien que je poursuis mon rêve. Car, enfin, les hommes qui vivaient entre le XIe siècle et le XVe étaient soumis comme nous aux lois infiniment complexes de la vie; l'immense nature qui nous enveloppe les baignait comme nous dans l'océan des illusions; ils étaient des hommes. Mais ils n'avaient ni nos craintes ni nos espérances, et leur monde, par rapport au nôtre, était tout petit. Si on le compare à l'univers de Galilée, de Laplace et du père Secchi, ce n'était véritablement qu'un ingénieux tableau à horloge. Il faut goûter la naïveté de leur imagination. Elle se peint en traits aimables dans les Miracles de la Vierge et dans les Vies des Saints. La critique savante de M. Gaston Pâris en est tout attendrie. N'est-ce-pas, en effet, une gracieuse histoire que celle de la nonne qui, par faiblesse de coeur, quitta son monastère pour se livrer au péché? Elle y revint après de longues années, ayant perdu l'innocence, mais non pas la foi, car dans, le temps de ses erreurs, elle n'avait cessé d'adresser chaque jour une oraison à Notre Dame. Rentrée dans le monastère, elle entendit ses soeurs lui parler comme si elle ne les avait jamais quittées. La sainte Vierge, ayant pris le visage et le costume de celle qui l'aimait jusque dans le péché, avait fait pour elle l'office de sacristine, de sorte que personne ne s'était aperçu de l'absence de la religieuse infidèle. Mais M. Gaston Pâris sait un autre miracle plus touchant.
Il y avait une fois un moine d'une extrême simplicité d'esprit et si ignorant qu'il ne savait réciter autre chose qu'Ave Maria. Il était en mépris aux autres moines, mais étant mort, cinq roses sortirent de sa bouche en l'honneur des cinq lettres du nom de Marie. Et ceux qui l'avaient raillé de son ignorance honorèrent sa mémoire comme celle d'un saint. Enfin voici un miracle encore plus ingénu, celui du Tombeor Nostre-Dame. C'était un pauvre jongleur qui, après avoir fait des tours de force sur les places publiques pour gagner sa vie, songea à l'éternité et se fit recevoir dans un couvent. Là, il voyait les moines honorer la Vierge, en bons clercs qu'ils étaient, par de savantes oraisons. Mais il n'était pas clerc et ne savait comment les imiter. Enfin, il imagina de s'enfermer dans la chapelle et de faire, seul, en secret, devant la sainte Vierge, les culbutes qui lui avaient valu le plus d'applaudissements du temps qu'il était jongleur. Des moines, inquiets de ses longues retraites, se mirent à l'épier et le surprirent dans ses pieux exercices. Ils virent la mère de Dieu venir elle-même, après chaque culbute, éponger le front de son tombeor.
C'est dans ces imaginations populaires, c'est dans les légendes venues d'Orient, dans les histoires de sainte Catherine et de sainte Marguerite qu'il faut rechercher, ce semble, les sentiments obscurs, qui, trois ou quatre fois séculaires, aboutirent à la vocation de Jeanne d'Arc et rendirent possible, à l'heure du danger, la plus charmante des merveilles, la délivrance de tout un peuple par une bergère. Je m'explique mal sur ce point et je ne pourrais le mieux faire qu'en sortant tout à fait de mon sujet. Je m'en garderai bien. On peut rêver sous un arbre; encore faut-il quelque suite, même dans un rêve. Cette figure de la France féodale, que nous venons de dessiner d'un trait grêle et d'une couleur trop vive à l'exemple des enlumineurs des XIVe et XVe siècles, c'est l'art, c'est la littérature épique, lyrique et sacrée de ces temps, telle que nous la présente M. Gaston Pâris, qui nous en a suggéré l'idée.
M. Pâris n'est pas seulement un savant. Il unit au goût littéraire le sens philosophique, et son Manuel de vieux français, dont je vous parle ici, n'a tant d'intérêt que parce qu'on y voit constamment les idées générales sortir de l'ensemble des faits. L'auteur nous montre d'abord la fatalité qui ne cessera de peser sur toute la littérature du moyen âge et qui déterminera finalement son caractère. Les clercs, qui presque seuls lisaient et écrivaient, gardèrent l'usage du latin. Ils considéraient cette langue comme le seul instrument digne d'exprimer une pensée sérieuse. «C'est là, dit M. Pâris, un événement d'une grande importance, un fait capital, qui détruisit toute harmonie dans la production littéraire de cette époque: il sépara la nation en deux et fut doublement funeste, en soustrayant à la culture de la littérature nationale les esprits les plus distingués et les plus instruits, en les emprisonnant dans une langue morte, étrangère au génie moderne, où une littérature immense et consacrée leur imposait ses idées et ses formes, et où il leur était à peu près impossible de développer quelque originalité.»
Dédaignés des gens instruits, les écrits en langue vulgaire ne s'adressaient guère qu'aux ignorants. Ce ne pouvait donc être d'abord que des contes et des chansons. Et puisque ces chansons étaient faites pour le plaisir des nobles et des bourgeois qui ne lisaient point, il fallait les leur lire ou mieux les leur chanter. Aussi la Chanson de Roland, et généralement tous les vieux gestes étaient-ils chantés par des jongleurs. De là le caractère essentiellement populaire de la littérature française au moyen âge.
Cette littérature abondante et naïve, brutale et pourtant ingénieuse comme le peuple dont elle était l'idéal, fut surtout modelée par les mains les plus habiles à sculpter les âmes, les mains de l'Église. L'Église la tailla comme une image. Elle lui donna ses principaux caractères: une foi naïve, un air d'enfant tendre et cruel, un goût du merveilleux familier et rustique, une peur disgracieuse de la beauté, de la chair (ce qui ne l'empêchait pas d'être obscène quand il lui en prenait fantaisie), une quiétude parfaite, la certitude absolue de posséder l'immuable vérité. Ce dernier trait, le trait essentiel, a été admirablement marqué par M. Gaston Pâris.
«Le nom, dit ce savant, que nous avons donné au moyen âge, indique combien il fut réellement transitoire, et cependant ce qui le caractérise le plus profondément, c'est son idée de l'immutabilité des choses. L'antiquité, surtout dans les derniers siècles, est dominée par la croyance à une décadence continue; les temps modernes, dès leur aurore, sont animés par la foi en un progrès indéfini. Le moyen âge n'a connu ni ce découragement ni cette espérance. Pour les hommes de ce temps, le monde avait toujours été tel qu'ils le voyaient (c'est pour cela que leurs peintures de l'antiquité nous paraissent grotesques), et le jugement dernier le trouverait tel encore… Le monde matériel apparaît à l'imagination comme aussi stable que limité, avec la voûte tournante et constellée de son ciel, sa terre immobile et son enfer; il en est de même du monde moral: les rapports des hommes entre eux sont réglés par des prescriptions fixes sur la légitimité desquelles on n'a aucun doute, quitte à les observer plus ou moins exactement. Personne ne songe à protester contre la société où il est, ou n'en rêve une mieux construite; mais tous voudraient qu'elle fût plus complètement ce qu'elle doit être. Ces conditions enlèvent à la poésie du moyen âge beaucoup de ce qui fait le charme et la profondeur de celle d'autres époques: l'inquiétude de l'homme sur sa destinée, le sondement douloureux des grands problèmes moraux, le doute sur les bases mêmes du bonheur et de la vertu, les conflits tragiques entre l'aspiration individuelle et la règle sociale.» (Page 34.)
Quel est donc l'intérêt, quels sont donc les mérites de cette littérature condamnée dès sa naissance à une irrémédiable humilité, ignorant la beauté des formes, la volupté des choses, la Vénus universelle, et plus étrangère encore à ces nobles curiosités, à cette inquiétude de la pensée, à ce mal sublime, ce monstre divin que nous caressons, tandis qu'il nous dévore? Par quels charmes l'immense bibliothèque du moyen âge, longtemps oubliée sous la poussière et découverte d'hier seulement peut-elle nous attirer et nous plaire encore?
Le savant que nous consultons va nous répondre. Cette littérature oubliée, nous dira-t-il, demeure intéressante parce qu'elle est «l'expression naïve et surtout puissante des passions ardentes de la société féodale». Elle nous intéressera encore par la peinture «des relations nouvelles des deux sexes, telles qu'elles se formèrent sous l'influence du christianisme», et elle nous plaira par l'accent, inouï jusque-là, de la courtoisie. Enfin, nous goûterons, dans les oeuvres bourgeoises du XIIe siècle, «le bon sens, l'esprit, la malice, la bonhomie fine, la grâce légère», qui sont les qualités de la race, les dons que les fées de nos bois et de nos fontaines accordèrent à Jacques Bonhomme pour le consoler de tous ses maux.
Et M. Gaston Pâris conclut par ces belles paroles:
«En somme, le grand intérêt de cette littérature, ce qui en rend surtout l'étude attrayante et fructueuse, c'est qu'elle nous révèle mieux que tous les documents historiques l'état des moeurs, des idées, des sentiments de nos aïeux pendant une période qui ne fut ni sans éclat ni sans profit pour notre pays, et dans laquelle, pour la première fois et non pour la dernière, la France eut à l'égard des nations avoisinantes un rôle partout accepté d'initiation et de direction intellectuelle, littéraire et sociale.» (Page 32.)
Et le vieux chêne sous lequel je suis assis parle à son tour, et me dit:
—Lis, lis à mon ombre les chansons gothiques dont j'entendis jadis les refrains se mêler au bruissement de mon feuillage. L'âme de tes aïeux est dans ces chansons plus vieilles que moi-même. Connais ces aïeux obscurs, partage leurs joies et leurs douleurs passées. C'est ainsi, créature éphémère, que tu vivras de longs siècles en peu d'années. Sois pieux, vénère la terre de la patrie. N'en prends jamais une poignée dans ta main sans penser qu'elle est sacrée. Aime tous ces vieux parents dont la poussière mêlée à cette terre m'a nourri depuis des siècles, et dont l'esprit est passé en toi, leur Benjamin, l'enfant des meilleurs jours. Ne reproche aux ancêtres ni leur ignorance, ni la débilité de leur pensée, ni même les illusions de la peur qui les rendaient parfois cruels. Autant vaudrait te reprocher à toi-même d'avoir été un enfant. Sache qu'ils ont travaillé, souffert, espéré pour toi et que tu leur dois tout!
LEXIQUE[26]
[Note 26: Dictionnaire classique de M. Gazier.]
La pluie froide et tranquille, qui tombe lentement du ciel gris, frappe mes vitres à petits coups comme pour m'appeler; elle ne fait qu'un bruit léger et pourtant la chute de chaque goutte retentit tristement dans mon coeur. Tandis qu'assis au foyer, les pieds sur les chenets, je sèche à un feu de sarments la boue salubre du chemin et du sillon, la pluie monotone retient ma pensée dans une rêverie mélancolique, et je songe. Il faut partir. L'automne secoue sur les bois ses voiles humides. Cette nuit, les arbres sonores frémissaient aux premiers battements de ses ailes dans le ciel agité, et voici qu'une tristesse paisible est venue de l'occident avec la pluie et la brume. Tout est muet. Les feuilles jaunies tombent sans chanter dans les allées; les bêtes résignées se taisent; on n'entend que la pluie; et ce grand silence pèse sur mes lèvres et sur ma pensée. Je voudrais ne rien dire. Je n'ai qu'une idée, c'est qu'il faut partir. Oh! ce n'est pas l'ombre, la pluie et le froid qui me chassent. La campagne me plaît encore quand elle n'a plus de sourires. Je ne l'aime pas pour sa joie seulement. Je l'aime parce que je l'aime. Ceux que nous aimons nous sont-ils moins chers dans leur tristesse? Non, je quitte avec peine ces bois et ces vignes. J'ai beau me dire que je retrouverai à Paris la douce chaleur des foyers amis, les paroles élégantes des maîtres et toutes les images des arts dont s'orne la vie, je regrette la charmille où je me promenais en lisant des vers, le petit bois qui chantait au moindre vent, le grand chêne dans le pré où paissaient les vaches, les saules creux au bord d'un ruisseau, le chemin dans les vignes au bout duquel se levait la lune; je regrette ce maternel manteau de feuillage et de ciel dans lequel on endort si bien tous les maux.
D'ailleurs, j'ai toujours éprouvé à l'excès l'amertume des départs. Je sens trop bien que partir c'est mourir à quelque chose. Et qu'est-ce que la vie, sinon une suite de morts partielles? Il faut tout perdre, non point en une fois, mais à toute heure; il faut tout laisser en chemin. À chaque pas nous brisons un des liens invisibles qui nous attachent aux êtres et aux choses. N'est-ce pas là mourir incessamment? Hélas! cette condition est dure; mais c'est la condition humaine. Vais-je m'en affliger? Vais-je donner le spectacle de mes vaines tristesses? Resterai-je là, devant la cheminée, écoutant tomber la pluie, regardant les langues rapides du feu lécher les sarments et me désolant sans raison? Non pas! Je secouerai les vapeurs de l'automne. Je ferai avec application ma tâche du jour. Je vous parlerai de quelque livre; je vous entretiendrai de ces bonnes lettres qui sont la douceur et la noblesse de la vie. Les écoliers sont rentrés depuis une semaine déjà. Ils font des thèmes, des versions, des dissertations. Vieil écolier, je ferai comme eux ma page d'écriture. Et je n'entendrai plus la pluie me conseiller la paresse et le sommeil. Je trouve justement, abandonné sur la table, un petit livre dont l'aspect honnête et modeste inspire des idées de travail et de devoir. Sévèrement vêtu de percale noire et de papier chamois, il porte la livrée traditionnelle des livres classiques. C'est un livre de classe, en effet, un dictionnaire, le Nouveau Dictionnaire classique illustré de M. A. Gazier, maître de conférences à la faculté des lettres de Paris. Oublié là depuis huit jours par quelque écolier, il m'est plusieurs fois tombé sous la main et je l'ai feuilleté avec beaucoup d'intérêt.
C'est un livre nouveau, âgé de six mois à peine. La première édition porte la date de 1888. Mais je ne m'autorise pas, pour vous en parler, de cette nouveauté vaine et transitoire qu'accompagne souvent une irrémédiable caducité. Tant d'ouvrages naissent vieux! Il y a beaucoup de compilateurs dans l'Université comme ailleurs, beaucoup de petits Trublets qui se copient les uns les autres. L'originalité est peut-être plus rare et plus difficile en matière d'enseignement qu'en toute autre matière. L'ouvrage de M. Gazier est nouveau par le plan, par la structure, par l'esprit. Il est conçu et exécuté d'une façons originale. Il vaut donc bien qu'on en dise un mot. D'ailleurs, c'est un dictionnaire, et j'ai la folie de ces livres-là.
Baudelaire raconte qu'ayant, jeune et inconnu, demandé audience à
Théophile Gautier, le maître, en l'accueillant, lui fit cette question:
—Lisez-vous des dictionnaires?
Baudelaire répondit qu'il en lisait volontiers. Bien lui en prit, car Gautier qui avait dévoré les vocabulaires sans nombre des arts et des métiers, estimait indigne de vivre tout poète ou prosateur qui ne prend pas plaisir à lire les lexiques et les glossaires. Il aimait les mots et il en savait beaucoup. S'il fit compliment à Baudelaire, quelles louanges n'aurait-il pas décernées à notre ami M. José-Maria de Hérédia, l'excellent poète, qui déclare hautement qu'à son sens la lecture du dictionnaire de Jean Nicot procure plus d'agrément, de plaisir et d'émotion que celle de Trois mousquetaires! Voilà ce que c'est qu'une imagination d'artiste! Selon le coeur de M. José-Maria de Hérédia, la table alphabétique des pierres précieuses ou le catalogue du musée d'artillerie est le plus émouvant des romans d'aventures. Pour moi, qui y mets moins de finesse et qui ne trouve point d'ordinaire aux mots plus de sens que l'usage ne leur en donne, je me suis bien souvent surpris à faire l'école buissonnière dans quelque grand dictionnaire touffu comme une forêt, Furetière par exemple, ou le Trévoux ou bien encore notre bon Littré, si confus, mais si riche en exemples. Ah! c'est que les mots sont des images, c'est qu'un dictionnaire c'est l'univers par ordre alphabétique. À bien prendre les choses, le dictionnaire est le livre par excellence. Tous les autres livres sont dedans: il ne s'agit plus que de les en tirer. Aussi quelle fut la première occupation d'Adam quand il sortit des mains de Dieu? La Genèse nous dit qu'il nomma d'abord les animaux par leur nom. Avant tout, il fit un dictionnaire d'histoire naturelle. Il ne l'écrivit point parce qu'alors les arts n'étaient pas nés. Ils ne naquirent qu'avec le péché. Adam n'en est pas moins le père de la lexicographie comme de l'humanité. Il est étrange que l'antiquité et le moyen âge aient fait si peu de dictionnaires. La lexicographie, dans le sens rigoureux du mot, ne date guère que du XVIIe siècle. Mais depuis lors, que de progrès elle a faits et que de services elle a rendus! Toutes les langues mortes ou vivantes, toutes les sciences constituées, tous les arts ont maintenant leur vocabulaire. Ce sont là de magnifiques inventaires qui font honneur aux temps modernes. Je vous ai dit que j'aimais les dictionnaires. Je les aime non seulement pour leur grande utilité, mais aussi pour ce qu'ils ont en eux-mêmes de beau et de magnifique. Oui, de beau! oui, de magnifique! Voilà un dictionnaire français, celui de M. Gazier ou tout autre, songez que l'âme de notre patrie est dedans tout entière. Songez que, dans ces mille ou douze cents pages de petits signes, il y a le génie et la nature de la France, les idées, les joies, les travaux et les douleurs de nos aïeux et les nôtres, les monuments de la vie publique et de la vie domestique de tous ceux qui ont respiré l'air sacré, l'air si doux que nous respirons à notre tour; songez qu'à chaque mot du dictionnaire correspond une idée ou un sentiment qui, fut l'idée, le sentiment d'une innombrable multitude d'êtres; songez que tous ces mots réunis c'est l'oeuvre de chair, de sang et d'âme de la patrie et de l'humanité.
Une vieille chanson de geste raconte que la comtesse de Roussillon, fille du roi de France, vit du haut de sa tour une grande bataille que se livraient, pour sa dot, son père et son mari. La bataille fut sanglante et dura tout le jour. Quand tomba la nuit, la comtesse descendit seule de sa tour et s'en alla contempler les morts, «ses beaux chers morts couchés dans l'herbe et la rosée». Et la chanson de geste ajoute: «Elle voulait les baiser tous.» Eh bien, je sens aussi une tendresse profonde me monter au coeur devant tous ces mots de la langue française, devant cette armée de termes humbles ou superbes. Je les aime tous, ou du moins tous m'intéressent et je presse d'une main chaude et émue le petit livre qui les contient tous. Voilà pourquoi j'aime surtout les dictionnaires français.
Je vous disais que celui de M. Gazier est nouveau par le plan et par l'exécution. Il mêle au vocabulaire français des éléments d'encyclopédie générale. Il admet la terminologie scientifique, qui s'est considérablement étendue en peu d'années. Enfin, et c'est sa plus grande originalité, il contient des cartes et des figures. Je vois avec plaisir que l'Université commence à admettre l'enseignement par les estampes. De mon temps, je veux dire du temps où j'étais au collège, et ce n'est pas un temps bien ancien, les professeurs considéraient toutes les gravures indifféremment comme des objets de dissipation. Mon professeur de quatrième, entre autres, tenait pour une frivolité indigne d'un jeune humaniste le plus rapide regard jeté sur un portrait ou une estampe. Je me rappelle, non sans quelque rancune, qu'ayant surpris dans mes mains une vieille édition du Jardin des racines grecques, dont l'exemplaire relié en veau granit et à demi usé par quelque élève de M. Lancelot, de M. Lemaître ou de M. Hamon devait être sacré pour tout le monde, le cuistre le saisit, l'ouvrit rudement, puis déchira le frontispice qui représentait un enfant vêtu à l'antique ouvrant une grille seigneuriale de style Louis XIV et pénétrant dans un potager dessiné dans le goût de Le Nôtre, le jardin
De ces racines nourrissantes
Qui rendent les âmes savantes.
C'était là pourtant une innocente image, une naïve allégorie. Le dessin en était d'un bon style et la gravure assez ferme. Les solitaires de Port-Royal n'avaient pas craint d'en égayer un livre destiné aux élèves des Petites-Écoles. Un peu d'art n'alarmait pas leur austérité. Mais cet ornement profane, qu'avaient souffert les saints de la nouvelle Thébaïde, offensa mon barbacole ignare. Je le vois encore lacérant la jolie estampe de ses doigts lourds et crasseux, et c'est avec une sorte de joie vengeresse qu'après vingt-cinq ans je livre son stupide attentat à l'indignation des gens de goût.
La proscription des images était surtout fâcheuse dans les classes d'histoire. On ne se fait une idée un peu nette d'un peuple que par la vue des monuments qu'il a laissés. L'histoire figurée exerce sur l'imagination un charme puissant. Mais on nous enseignait la vie des peuples comme on l'enseignerait à des taupes. Les livres de M. Victor Duruy parurent vers ce temps. On y trouvait çà et là des costumes et des édifices. Ils firent révolution. Je vois avec plaisir qu'on a accompli de grands progrès dans ce sens. J'ai feuilleté l'an dernier une histoire grecque dont l'illustration m'a paru aussi riche que le permettaient le prix modique et le petit format du livre. Le texte de cette histoire est de M. Louis Ménard.
Appliquer l'illustration à la lexicographie est une idée très heureuse dont il faut féliciter M. A. Gazier. Il a mis dans son dictionnaire un millier de petites gravures qui complètent, au besoin, les définitions forcément trop sommaires et trop vagues. Ces petites gravures m'amusent et m'instruisent. Je crois qu'elles amuseront et instruiront les enfants, si toutefois ils ne sont ni plus sérieux ni plus savants que moi. Mais ce qui me paraît tout à fait ingénieux dans cette illustration, ce sont les figures d'ensemble. On trouve aux mots Navire, Église, Armure, Château, Squelette, Digestif (appareil), Locomotive, Chemin de fer, etc., etc., des représentations de ces divers ensembles avec le nom des parties qui les composent. Ainsi nous voyons au mot Église les positions respectives de la nef, du transept, du sanctuaire, des contreforts, des arcs-boutants, des pignons, du clocher avec ses clochetons et ses abat-son, etc. Les écoliers d'aujourd'hui sont heureux d'avoir des livres si commodes et si aimables.