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La vie littéraire. Deuxième série cover

La vie littéraire. Deuxième série

Chapter 35: LA TEMPÊTE
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About This Book

A series of newspaper causeries and essays in which the author combines personal confession, literary criticism, and philosophical reflection. He recounts his habit of candid self-revelation, embraces the coexistence of contradictory beliefs, and surveys contemporary literary trends, especially symbolist mysticism and its synaesthetic claims about sound and color. The essays balance skeptical distance and aesthetic sympathy, examining the tastes, excesses, and novel poetic experiments of younger writers, while offering meditations on the nature of art, truth, and the reader's response across a range of short critical studies and personal anecdotes.

LA PURETÉ DE M. ZOLA[27]

[Note 27: Le Rêve. Charpentier, édit. 1 vol. in-18]

Nous avons été avertis tout d'abord par une petite note officieuse, insérée dans plusieurs journaux, que le nouveau roman de M. Émile Zola était chaste et fait exprès pour «être mis entre les mains de toutes les femmes et même des jeunes filles». On en vantait la pudeur exceptionnelle et distinctive. Cette fois, disait la note, cette fois «le romancier a voulu une envolée en plein idéal, un coup d'aile dans ce que la poésie a de plus gracieux et de plus touchant». Et la note ne nous trompait pas. M. Zola a voulu l'envolée et le coup d'aile, et la poésie et la grâce touchante, et si, pour être poétique, gracieux et touchant, il suffisait de le vouloir, M. Zola serait certainement, à l'heure qu'il est, le plus touchant, le plus gracieux, le plus poétique, le plus ailé et le plus envolé des romanciers.

Certes, nous ne saurions que le louer de sa nouvelle profession. Il épouse la chasteté et nous donne ainsi le plus édifiant exemple. On peut seulement regretter qu'il célèbre avec trop de bruit et d'éclat cette mystique alliance.

Ne saurait-il donc être pudique sans le publier dans les journaux? Faut-il que le lis de saint Joseph devienne dans ses mains un instrument de réclame? Mais sans doute il voulait se cacher, et il n'a pas pu.

En vérité, la renommée est parfois importune. Il en est de M. Émile Zola comme de ce mari de la fable qui confessa un matin avoir pondu un oeuf et qui, le soir, en avait pondu cent, au dire des commères. L'auteur du Rêve confia un jour à son ombre son désir de quitter nos fanges et de voler en plein ciel, et le lendemain tous les Parisiens surent qu'il lui avait poussé des ailes. On les décrivait, on les mesurait; elles étaient blanches et semblables aux ailes des colombes. On criait au miracle. Des journalistes, peu tendres d'ordinaire, se sont émus de cette touchante merveille. «Voyez, disaient-ils, comme cette âme longtemps vautrée dans le fumier plane aisément dans l'azur. Désormais l'auteur du Rêve passe en pureté sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse et saint Louis de Gonzague. Il faut lui ouvrir à deux battants les salons littéraires et l'Académie française. Car Dieu l'a érigé en exemple aux gens du monde.»

Je préférerais pour mon goût une chasteté moins tapageuse. Au reste, j'avoue que la pureté de M. Zola me semble fort méritoire. Elle lui coûte cher: il l'a payée de tout son talent. On n'en trouve plus trace dans les trois cents pages du Rêve. Devant l'impalpable héroïne de ce récit nébuleux, je suis forcé de convenir que la Mouquette avait du bon. Et, s'il fallait absolument choisir, à M. Zola ailé je préférerais encore M. Zola à quatre pattes. Le naturel, voyez-vous, a un charme inimitable, et l'on ne saurait plaire si l'on n'est plus soi-même. Quand il ne force pas son talent, M. Zola est excellent. Il est sans rival pour peindre les blanchisseuses et les zingueurs. Je vous le dis tout bas: l'Assommoir a fait mes délices. J'ai lu dix fois avec une joie sans mélange les noces de Coupeau, le repas de l'oie et la première communion de Nana. Ce sont là des tableaux admirables, pleins de couleur, de mouvement et de vie. Mais un seul homme n'est pas apte à tout peindre. Le plus habile artiste ne peut comprendre, saisir, exprimer que ce qu'il a en commun avec ses modèles; ou pour mieux dire il ne peint jamais que lui-même. Certains, à vrai dire, tels que Shakespeare, ont représenté l'univers. C'est donc qu'ils avaient l'âme universelle. Sans offenser M. Zola, telle n'est point son âme. Pour vaste qu'elle est, les comptoirs de zinc et les fers à repasser y tiennent trop de place. C'est un bon peintre quand il copie ce qu'il voit. Son tort est de vouloir tout peindre. Il se fatigue et s'épuise dans une entreprise démesurée. On l'avait déjà averti qu'il tombait dans le chimérique et dans le faux. Peine perdue! Il se croit infaillible. Il a cessé depuis longtemps d'étudier le modèle. Il compose ses tableaux d'imagination sur quelques notes mal prises. Son ignorance du monde est prodigieuse, et comme il n'a pas de philosophie, il tombe à chaque instant dans l'absurde et dans le monstrueux. Ce chef de l'école naturaliste offense à tout moment la nature.

Cette fois-ci l'erreur est complète et on ne saurait imaginer un roman plus déraisonnable que le Rêve. C'est l'histoire d'une enfant trouvée, élevée à l'ombre d'une cathédrale par des chasubliers qui vivent avec une pieuse modestie dans une vieille maison héréditaire adossée à l'église. L'enfant se nomme Angélique et a été recueillie, un matin de neige, par les bons chasubliers, sous le porche de Saint-Agnès.

Elle devient une brodeuse mystique et retrouve les secrets des vieux maîtres brodeurs. Un jeune ouvrier verrier lui apparaît une fois, beau comme un saint Georges de vitrail. Elle reconnaît aussitôt celui qu'elle attendait, son rêve. Elle l'aime, elle est aimée de lui. Elle sait par avance qu'il est un prince. Son rêve ne l'avait point trompée: en effet, cet ouvrier verrier est Félicien VII de Hautecoeur, le fils de l'archevêque. Angélique et Félicien se fiancent l'un à l'autre. Mais monseigneur refuse son consentement. Les bons chasubliers, pour rompre un amour qui les effraye, disent à Félicien qu'Angélique ne l'aime plus et à Angélique que Félicien épouse une noble demoiselle. Angélique en meurt. Monseigneur vient lui-même lui donner l'extrême-onction. Puis, il la baise sur la bouche et prononce ces paroles qui sont la devise de sa famille: «Si Dieu veut, je veux.» Alors, Angélique se soulève sur son lit et reçoit Félicien dans ses bras. Elle renaît, elle épouse, dans la cathédrale, le jeune héritier des antiques Hautecoeur. Après la cérémonie, ayant mis sa bouche sur la bouche de Félicien, elle meurt dans ce baiser, et monseigneur, qui avait officié, retourne, dit l'auteur, «au néant divin».

M. Zola termine cette petite fable par une pensée profonde: «Tout n'est que rêve», dit-il. Et c'est, je crois, la seule réflexion philosophique qu'il ait jamais faite. Je n'y veux pas contredire. Je crois en effet que l'éternelle illusion nous berce et nous enveloppe et que la vie n'est qu'un songe. Mais j'ai peine à me figurer l'auteur de Pot-Bouille interrogeant avec anxiété le sourire de Maïa et jetant la sonde dans l'océan des apparences. Je ne me le représente pas célébrant, comme Porphyre, les silencieuses orgies de la métaphysique. Quand il dit que tout n'est que rêve, je crains qu'il ne pense qu'à son livre, lequel est en effet une grande rêverie.

On y parle beaucoup de sainte Agnès et de la légende dorée. C'est sous le portail de Sainte-Agnès qu'Angélique a été trouvée et c'est l'image de sainte Agnès, vêtue de la robe d'or de ses cheveux, qu'Angélique brode avant de mourir sur la mitre de monseigneur. J'ai quelque dévotion à sainte Agnès et je goûte si bien la légende de cette vierge que je vous la réciterai, si vous voulez, de mémoire, telle qu'elle a été écrite par Voragine:

«Agnès, vierge de grande sagesse, souffrit la mort dans sa treizième année, et elle trouva ainsi la vie. Si l'on ne comptait que ses années, elle était encore une enfant; mais elle avait la maturité de l'âge pour la prudence et le jugement. Belle de visage, plus belle de foi, comme elle revenait de l'école, le fils du proconsul l'aima et lui promit des pierres précieuses et des richesses sans nombre si elle consentait à devenir sa femme. Agnès lui répondit: «Éloigne-toi de moi, pasteur de mort, amorce de péché et aliment de félonie. Car il en est un autre que j'aime.» Et alors elle commença à louer son amant et divin époux…» Je vous conterais tout le reste, pour peu que vous m'en priiez, et surtout comment le gouverneur l'ayant fait mettre nue, ses cheveux s'allongèrent miraculeusement et lui firent une robe d'or. C'est là un conte charmant, et les légendes des vierges martyres, telles qu'elles fleurirent au XIIIe siècle, sont autant de joyaux dont il faut goûter à la fois la richesse éblouissante et la naïveté barbare. Ce sont les chefs-d'oeuvre d'une orfèvrerie enfantine et merveilleuse. Le bon peuple en resta longtemps ébloui et ce fut jusqu'au XVIe siècle la poésie des pauvres. Mais M. Zola se trompe fort s'il croit que la religion d'aujourd'hui en a gardé le moindre souvenir. Ces légendes gothiques, devenues suspectes aux théologiens, ne sont maintenant connues que des archéologues. En faisant vivre son Angélique dans ce petit monde poétique qui emplissait de joie et de fantaisie les têtes des paysannes au temps de Jeanne d'Arc, il a fait un étrange anachronisme. Il est vrai qu'il suppose que son héroïne a découvert elle-même toute cette féerie chrétienne dans un vieux livre du XVIe siècle. Mais cela même est bien invraisemblable.

En réalité, ce qu'apprend une petite fille élevée, comme Angélique, dans la piété, à l'odeur de l'encens, ce n'est point la légende dorée, ce sont les prières, l'ordinaire de la messe, le catéchisme; elle se confesse, elle communie. Cela est toute sa vie. Il est inconcevable que M. Zola ait oublié toutes ces pratiques. Pas une seule prière du matin ou du soir, pas une confession, pas une communion, pas une messe basse dans ce récit d'une enfance pieuse et d'une jeunesse mystique.

Aussi son livre n'est-il qu'un conte bleu sur lequel il n'est ni permis de réfléchir, ni possible de raisonner. Et ce conte bleu est bien longuement, bien lourdement écrit. J'en sais un autre que je préfère et que je vais vous dire. C'est le même, après tout, et il s'appelle aussi un Rêve. Il est d'un poète très ingénu et du plus aimable naturel, M. Gabriel Vicaire. Oui, le même conte, avec cette différence que c'est un jeune garçon et non une jeune fille qui fait le rêve, et que l'apparition, c'est non plus un fils d'évêque en saint Georges, mais une fille de roi avec sa quenouille:

    Vous me demandez qui je vois en rêve?
    Et gai, c'est vraiment la fille du roi;
    Elle ne veut pas d'autre ami que moi.
    Partons, joli coeur, la lune se lève.

    Sa robe, qui traîne, est en satin blanc,
    Son peigne est d'argent et de pierreries;
    La lune se lève au ras des prairies.
    Partons, joli coeur, je suis ton galant.

    Un grand manteau d'or couvre ses épaules,
    Et moi dont la veste est de vieux coutil!
    Partons, joli coeur, pour le Bois-Gentil.
    La lune se lève au-dessus des saules.

    Comme un enfant joue avec un oiseau,
    Elle tient ma vie entre ses mains blanches.
    La lune se lève au milieu des branches,
    Partons, joli coeur, et prends ton fuseau.

    Dieu merci, la chose est assez prouvée:
    Rien ne vaut l'amour pour être content.
    Ma mie est si belle, et je l'aime tant!
    Partons, joli coeur, la lune est levée.

Voilà le coup d'aile, voilà l'envolée, voilà la poésie, voilà le vrai rêve! Quant à celui de M. Zola, il est fort extravagant et fort plat en même temps. J'admire même qu'il soit si lourd en étant si plat.

LA TEMPÊTE

Les marionnettes de M. Henri Signoret viennent de nous donner la Tempête de Shakespeare. Il y a une heure à peine que la toile du petit théâtre est tombée sur le groupe harmonieux de Ferdinand et de Miranda. Je suis sous le charme et, comme dit Prospero, «je me ressens encore des illusions de cette île». L'aimable spectacle! Et qu'il est vrai que les choses exquises, quand elles sont naïves, sont deux fois exquises. M. Signoret se propose de faire jouer par ses petits acteurs les chefs-d'oeuvre, je dirai les saintes oeuvres de tous les théâtres. Hier, Aristophane; aujourd'hui, Shakespeare: demain, Kalidasa. Ses petits acteurs sont de bois comme les dieux que détestait Polyeucte. Mais Polyeucte était un fanatique; il n'entendait rien aux arts et il ignorait tout ce qu'un dieu de bois peut contenir de divin et d'adorable.

Pour moi, je me sens une sorte de piété mêlée à une espèce de tendresse pour les petits êtres, de bois et de carton, vêtus de laine ou de satin, qui viennent de passer sous mes yeux en faisant des gestes réglés par les Muses. Mon amitié pour les marionnettes est une vieille amitié. Je l'ai déjà exprimée ici l'an passé. J'ai dit que les acteurs de bois avaient, selon moi, beaucoup d'avantages sur les autres. Et je suis très flatté de voir que M. Paul Margueritte, qui a le goût fin, l'amour du rare, le sens du précieux, est aussi fort partisan des acteurs artificiels et minuscules. Il a fait, à propos du Petit-Théâtre, un éloge ingénieux des marionnettes.

«Elles sont, a-t-il dit, infatigables, toujours prêtes. Et tandis que le nom et le visage trop connus d'un comédien de chair et d'os imposent au public une obsession qui rend impossible ou très difficile l'illusion, les fantoches impersonnels, êtres de bois et de carton, possèdent une vie falote et mystérieuse. Leur allure de vérité surprend, inquiète. Dans leurs gestes essentiels tient l'expression complète des sentiments humains. On en eut la preuve aux représentations d'Aristophane. De vrais acteurs n'eussent point produit cet effet. Là le raccourci ajoutait à l'illusion. Ces masques de comédie antique, ces mouvements simples et rares, ces poses de statue donnaient au spectacle une grâce singulière.» Je n'aurais point si bien dit, mais j'ai senti de même. J'ajoute qu'il est très difficile aux actrices et surtout aux acteurs vivants de se rendre poétiques. Les marionnettes le sont naturellement: elles ont à la fois du style et de l'ingénuité. Ne sont-elles pas les soeurs des poupées et des statues? Voyez les marionnettes de la Tempête. La main qui les tailla leur imprima les caractères de l'idéal ou tragique ou comique.

M. Belloc, élève de Mercié, a modelé pour le Petit-Théâtre des têtes d'un grotesque puissant ou d'une pureté charmante. Sa Miranda a la grâce fine d'une figure de la première Renaissance italienne et le parfum des vierges de ce bienheureux XVe siècle qui fit refleurir pour la seconde fois la beauté dans le monde. Son Ariel rappelle, dans sa tunique de gaze lamée d'argent, les figurines de Tanagra, parce que sans doute l'élégance aérienne des formes appartient en propre au déclin de l'art hellénique.

Ces deux jolis fantoches parlaient par les voix pures de mesdemoiselles Paule Verne et Cécile Dorelle. Quant aux plus mâles acteurs du drame, Prospère, Galiban, Stephano, c'étaient des poètes tels que MM. Maurice Bouchor, Raoul Ponchon, Amédée Pigeon, Félix Rabbe, qui les faisaient parler. Sans compter Coquelin cadet, qui n'a point dédaigné de dire le prologue, ainsi que le gai rôle du bouffon Trinculo.

Les décors, certes, avaient aussi leur poésie. M. Lucien Doucet a représenté la grotte de Prospero avec cette grâce savante qui est un des caractères de son talent. Le bleu qui chantait dans ce tableau délicieux ajoutait une harmonie à la poésie de Shakespeare.

La traduction de la Tempête, que nous venons d'entendre, est de M. Maurice Bouchor. Elle m'a beaucoup plu et j'ai grande envie de la lire à loisir. Elle est en prose, mais d'une prose rythmée et imagée. Je ne puis que donner ce soir l'impression d'un moment. Au reste il y a quelque raison pour que cette version soit bonne. M. Bouchor est un poète, c'est un poète qui aime la poésie, disposition plus rare qu'on ne croit chez les poètes. C'est, de plus, un demi-Anglais, tout plein de Shakespeare. Il est, comme Shakespeare, fort insoucieux de la gloire et très sensible, dit-on, comme Shakespeare encore, aux honnêtes plaisirs de la table. Il fallait M. Bouchor pour nous donner quelque idée de ce style shakespearien que Carlyle a si bien nommé un style de fête.

On s'accorde à croire que la Tempête est la dernière en date des oeuvres de ce grand Will et celle qu'il donna pour ses adieux au théâtre avant de se retirer dans sa ville natale de Strafford-sur-Avon. Il approchait de ses cinquante ans, pensait avoir assez fait pour le public et désirait fort mener la vie de gentleman farmer. Il n'avait pas d'ambitions littéraires. On a cru voir dans la scène où Prospero congédie le subtil Ariel le symbole de Shakespeare renonçant aux prestiges de son art et de son génie.

Je ne sais. Mais il me semble que Shakespeare se souciait fort peu de son génie et ne songeait qu'à planter un mûrier dans son jardin. D'ailleurs on a tout vu, tout trouvé dans la Tempête, et on a eu raison. Il y a de tout dans cette oeuvre prodigieuse. C'est, si l'on veut, une pièce géographique du genre du Crocodile de M. Victorien Sardou, un Robinson mis sur la scène avant Robinson, pour un public curieux de voyages et navigation. Et, de fait, la Tempête traite des moeurs des sauvages telles qu'on les connaissait au temps d'Elisabeth.

C'est aussi une féerie, et la plus belle des féeries; c'est encore un traité de magie ou un symbole moral. C'est enfin une pièce politique, une étude sociale qui laisse bien loin, pour la justesse, l'étendue et la profondeur des vues, ces tragédies d'État dont on faisait grand cas dans notre XVIIe siècle français.

J'avoue qu'à cet égard le personnage de Caliban m'intéresse et m'inquiète beaucoup. M. Ernest Renan a bien compris que l'avenir est à Caliban. Ariel, entre nous, est fini; il n'aspire plus qu'au repos et à la liberté. Dieu me garde de médire d'un esprit si charmant. C'est un ministre accompli. Il exécute très habilement les ordres du souverain. Il opère les arrestations avec dextérité. Il s'empare des gens sans les molester. Il divise, il endort les ennemis de la constitution. Tous les ministres n'en sauraient faire autant. Il est très autoritaire avec des façons gracieuses. Ses dehors sont séduisants et il sait, quand il lui plaît, se changer en nymphe oréade. Ajoutez à cela qu'il se plonge dans les entrailles de la terre, même lorsqu'elle est durcie par la gelée. À ce trait on reconnaît un ingénieur des mines prompt à descendre dans les bennes et jaloux de payer de sa personne. Il a été ministre des travaux publics avant d'être ministre de l'intérieur, et il a su remplir parfaitement les fonctions les plus diverses. Il a l'esprit souple, rapide, agile et coulant; il se transforme sans cesse comme les nuages; c'est un vrai génie de l'air.

Mais finalement on ne sait s'il dirige ou s'il est dirigé. Il échappe sans cesse à Prospero, qui le trouve exquis, et qui pourtant finit par lui rendre sa liberté et l'éloigner définitivement des affaires. Enfin, Ariel appartient depuis trop longtemps à ce que nous appelons les classes dirigeantes.

Quant à Caliban, c'est une brute, et sa stupidité fait sa force. Ce «veau de lune», comme l'appelle Stefano, est le peuple et le peuple tout entier. Dans l'opposition, il est sans prix. Il a pour détruire d'étonnantes aptitudes. Il ne comprend rien; mais il sent, car il souffre. Il ne sait où il va; cependant, sa marche est lente et sûre; en rampant il s'élève insensiblement. Ce qui le rend redoutable, c'est qu'il a des instincts et peu d'intelligence. L'intelligence est sujette à l'erreur; l'instinct ne trompe jamais. Il a de grands besoins, tandis que l'exquis Ariel n'en a plus. C'est un animal, il est hideux, mais il est robuste. Il a voulu épouser la fille de son prince, la belle Miranda; il s'y est pris un peu trop vite et on ne la lui a pas donnée. Mais il est patient, il est entêté: un jour, il obtiendra une autre Miranda et il aura des enfants moins laids que lui. Il crée beaucoup de difficultés aux gouvernants. Il gémit, il menace, il murmure sans cesse. Il aime à changer de maître, mais il sert toujours. Prospero lui-même en convient. «Tel qu'il est, dit le duc, nous ne pouvons pas nous passer de lui. Il fait notre feu, il apporte notre bois et nous rend bien des services.» C'est là un aveu qu'il faut retenir et quand ensuite le prince donnera à Caliban les noms d'esclave abhorré, d'être capable de tout mal, d'ordure infecte, de vile essence, de graine de sorcière, on reconnaîtra que ce n'est point là le langage de la justice. Si, dans le conflit sans cesse ouvert entre le maître et l'esclave, le noble duc de Milan perd ainsi le sang-froid, exigera-t-on de la pauvre brute une modération parfaite et le sens de la mesure? Il faut pourtant rendre cette justice à Prospero qu'il s'est efforcé d'éclairer l'intelligence du malheureux Caliban. Il n'a rien épargné pour faire de la brute un homme et même un lettré. Peut-être n'a-t-il accompli cette tâche qu'avec trop de zèle et d'empressement. Prospero est lui-même un savant. C'est aussi un idéologue. À Milan, tandis qu'il étudie dans des bouquins l'art de gouverner, des conspirateurs lui enlèvent son duché et le relèguent dans une île déserte où il recommence ses expériences. Il vit dans les livres et proclame hautement que tel volume de sa bibliothèque est plus précieux qu'un duché. Il est aussi persuadé qu'aucun de nos hommes d'État républicains des avantages de l'instruction, en quoi il se prépare la déception que ceux-ci commencent à éprouver. Il envoie Caliban à l'école. Mais Caliban, qui n'est point fait pour goûter les joies pures de l'intelligence, veut être riche dès qu'il sait lire. À Prospero, qui lui vante les bienfaits de l'instruction, il répond tout net:

«Vous m'avez appris à parler, et le profit que j'en retire est de savoir comment maudire. La peste rouge vous tue pour m'avoir enseigné votre langage!»

À l'origine, les rapports entre Prospero, le gouvernant, et Caliban, le gouverné, n'étaient pas si tendus. Il y eut même une période de bonne entente et de sympathie. Caliban n'en a pas perdu la mémoire:

—«Cette île est à moi, dit-il au duc de Milan; elle est a moi de par Sycorax, ma mère. Dans les premiers temps de ton arrivée, tu me faisais bon accueil, tu me donnais des petites tapes d'amitié, tu me faisais boire de l'eau avec du jus de baie, tu m'apprenais comment il faut nommer la grosse lumière qui brûle pendant le jour et aussi la petite lumière qui brûle pendant la nuit; et alors, moi, je t'aimais et je te montrais toutes les ressources de l'île, les ruisseaux d'eau fraîche, les creux d'eau salée, les places stériles et les places fertiles. Que je sois maudit pour l'avoir fait! Que tous les charmes de ma mère, chauves-souris, escarbots et crapauds s'abattent sur vous! Car je compose à moi seul tous vos sujets, moi qui étais d'abord mon propre roi, et vous me donnez pour chenil un creux de ce dur rocher, pendant que vous me retenez le reste de l'île.»

On voit que le gouvernement de cette île est entré dans l'ère des difficultés et que la crise sociale y est fort aiguë. Caliban demande à Prospero tous les biens de ce monde, et Prospero, qui les lui a peut-être promis, est bien embarrassé de les lui donner. D'ailleurs, le fils de Sycorax est difficile à satisfaire; il veut tout et ne sait ce qu'il veut, et, quand on lui donne la chose qu'il a demandée, il ne la reconnaît pas.

Encore Prospero et Caliban arriveraient-ils parfois à s'entendre sans la question religieuse qui les divise constamment. Ils n'ont pas les mêmes dieux, et c'est là un grand sujet de discorde. Prospero, qui est un savant et un philosophe, se fait de l'univers une représentation purement rationnelle. Il n'interprète pas les phénomènes cosmiques à l'aide de la fantaisie et du sentiment. L'observation, l'expérience et la déduction sont ses seuls guides. Il ne croît qu'à la science, Caliban a une tout autre foi. Sa mère, Sycorax, était sorcière. Et c'est ce dont Ariel et Prospero ne veulent pas tenir compte. Elle adorait le dieu Sétébos, qui avait le corps peint de diverses couleurs, à ce que rapporte Eden dans son Histoire des voyages. Avec l'aide de ce dieu, Sycorax était puissante. Elle commandait à la lune; elle faisait à volonté le flux et le reflux des mers; elle composait des charmes efficaces avec des crapauds, des escarbots et des chauves-souris. Il est bien naturel que Caliban adore Sétébos. C'est un dieu taillé à coups de hache qui parle aux sens grossiers et à l'imagination simple du troglodyte. Puis, je ne crains point de le dire, il y a dans l'âme obscure de Caliban un secret besoin de poésie et d'idéal que Sétébos satisfait avec abondance. Songez que Sétébos est pittoresque et frappe le regard, planté comme un pieu et tout barbouillé de vermillon et d'azur.

Enfin, Prospero est-il absolument sûr que Sétébos ne soit pas le vrai dieu?

LA TRESSE BLONDE[28]

[Note 28: Par Gilbert-Augustin Thierry. Quantin, éditeur, in-18.]

J'ai un ami qui vit dans la solitude, sous les pommiers du Perche. C'est Florentin Loriot qu'il se nomme. Il a l'âme exquise et sauvage. Il lit peu et médite beaucoup, et toutes les idées qui entrent dans sa tête prennent un sens mystique. Peintre et poète, il découvre des symboles sous toutes les images de la nature. Il est à la fois le plus naïf et le plus ingénieux des hommes. Il croit tout ce qu'il veut et ne croit jamais rien de ce qu'il entend. Innocent, candide, prodigieusement entêté, il se ferait hacher pour une idée, et, s'il n'est pas martyr à cette heure, la faute en est uniquement à la douceur des moeurs contemporaines.

Quand il vient à Paris, où il ne fait que des séjours trop rares et trop courts, il apporte à ses amis, avec son sourire, des trésors de rêve et de pensée. Il arrive toujours au moment où on l'attend le moins et il est toujours le bienvenu. C'est une joie que de le voir entrer, son carton d'aquarelles sous le bras, ses poches bourrées de bouquins en lambeaux et de manuscrits illisibles, bienveillant, absent de tout, radieux, le regard perdu dans le vide.

—Asseyez-vous, Florentin Loriot, et donnez-nous de fraîches nouvelles de la Providence. Comment va l'Absolu, comment se porte l'Infini?

Et le voilà déroulant sa métaphysique. Oh! sa métaphysique, c'est un cahier d'images avec des légendes en vers. Mais Florentin Loriot est subtil et dispute habilement.

La dernière fois que j'eus le plaisir de le voir, il m'exposa ses théories sur le roman.

—Mon ami, me dit-il, faites du roman d'aventures; rien n'est beau que cela.

Il venait de découvrir les Mousquetaires, et cette découverte avait été suivie pour lui de quelques autres plus merveilleuses. Il m'en fit part avec une grâce dont je ne saurais pas même vous montrer l'ombre. Mais ce qu'il disait revenait en somme à ceci.

Le vieux Dumas faisait des contes, et il avait raison. Pour plaire et pour instruire, il n'est tel que les contes. Homère en faisait aussi. Nous avons changé cela et c'est notre tort. Les romanciers d'aujourd'hui se contentent d'observer des attitudes ou d'analyser des caractères. Mais les attitudes n'ont par elles-mêmes aucune signification et partant nul intérêt. Quant aux caractères, ils demeurent obscurs pour ceux qui s'obstinent à les étudier par le dedans. L'action seule les révèle. L'action, c'est tout l'homme. «Je vis, donc je dois agir,» s'écrie Homonculus dès qu'il sort de la cornue dans laquelle Wagner l'a fabriqué. Il n'y a point d'intérêt réel, il n'y a point même de vérité véritable à me montrer l'homme intérieur qui est incompréhensible. Replacez-le dans le monde, au sein de l'univers matériel et spirituel. Montrez-le aux prises avec sa destinée; montrez-nous Dieu partout (mon ami Florentin Loriot est spiritualiste et chrétien), agissez, agissez, agissez, jetez-nous dans de grandes affaires, non plus avec le matérialisme un peu enfantin du bon Dumas, mais selon les vues transcendantes du philosophe et du moraliste, et alors vous aurez créé le vrai, le grand roman d'aventures.

Voilà ce que mon ami Florentin Loriot a trouvé sous ses pommiers. Il veut des Mousquetaires, mais des Mousquetaires mystiques. Il aime les aventures, mais les aventures spirituelles.

Encore resterait-il à savoir si la plus grande des aventures humaines n'est pas la pensée. M. Stéphane Mallarmé a pris, dit-on, pour héros d'un drame de cape et d'épée un fakir qui n'a pas fait un seul mouvement depuis cinquante ans, mais dont le cerveau est le théâtre de vicissitudes incessantes. Je ne répondrais pas que, s'il lui fallait absolument choisir un héros, mon ami Florentin Loriot ne préférât au Porthos d'Alexandre Dumas père le fakir de M. Stéphane Mallarmé. En somme, et sans chicaner davantage, ce que veut Florentin Loriot, c'est que le roman cesse d'être naturaliste parce qu'être naturaliste c'est n'être rien. Ce qu'il demande c'est que le roman soit moral, qu'il procède d'une conception systématique du monde et soit l'expression concrète d'une philosophie.

C'est pourquoi je me propose de lui envoyer le nouveau roman de M. Gilbert-Augustin Thierry, la Tresse blonde. En effet, ce livre, conçu fortement et noblement écrit, fut inspiré, si j'en crois la préface, par un idéal qui n'est pas sans analogie avec l'idéal de mon ami, le philosophe du Perche.

«Désormais, dit M. Gilbert-Augustin Thierry, l'étude de l'homme (par le roman) doit poursuivre sa recherche beaucoup plus haut que l'homme, vers ces régions de l'infini dont nous sommes des atomes passionnels, mais atomes à l'agitation impuissante. Se haussant vers l'occulte, s'élevant jusqu'au grand inconnu, hardiment, le roman nouveau devra s'efforcer d'abord à pénétrer les abîmes réputés impénétrables, à percer les ténèbres dont l'absolu enveloppe son être: sa logique continue, sa justice immanente, sa morale implacable—les lois mêmes de son éternité. Vers le dieu inconnu!… poursuite malaisée, mais exploration nécessaire, puisque la déité cherchée, un Tout vivant et personnel, nous enveloppe et nous enlace—nous qui vivons en lui, nous qui ne sommes que par lui.»

Si ces choses sont obscures, en soi, et naturellement, l'idée de M. Thierry ne s'en dégage pas moins avec une suffisante clarté. Selon l'auteur de la Tresse blonde, l'action romanesque doit avoir pour ressort la fatalité. C'est peu que d'y montrer des hommes: les hommes ne sont rien; il faut y faire sentir les puissances inconnues qui forgent et martèlent nos destinées. Il faut créer, non seulement des êtres, mais encore des sorts. C'est le roman moral, c'est le roman philosophique, c'est le roman enfin comme l'entendait mon ami du pays des pommiers, avec cette différence que celui-ci pensait en chrétien et que M. Thierry incline vers une sorte de déterminisme mystique. Je signale ces théories parce qu'elles sont de nature à soulever une discussion intéressante au moment où l'on reconnaît généralement l'inanité du naturalisme qui n'est, en somme, que la négation de l'intelligence, de la raison et du sentiment.

Le naturalisme interdit à l'écrivain tout acte, intellectuel, toute manifestation morale; il mène droit à l'imbécillité flamboyante. C'est ainsi qu'il a produit la littérature dite décadente et symbolique. Son crime impardonnable est de tuer la pensée. Il est tombé, de non-sens en non-sens, jusqu'aux plus lamentables absurdités. Ses prétentions étaient de relever de la science et de procéder d'après la méthode expérimentale. Mais qui ne voit que la méthode expérimentale est absolument inapplicable à la littérature? Elle consiste à provoquer à volonté un phénomène dans des conditions déterminées. Or, il est clair qu'une telle méthode est hors de nos moyens.

Mais prenons, si vous voulez, le mot d'expérience dans un sens métaphorique, et admettons qu'il y ait, en art, une sorte de méthode idéalement expérimentale. Toute expérience suppose une hypothèse préalable que cette expérience a pour but de vérifier. Or le naturalisme, s'interdisant toute hypothèse, n'a aucune expérience à faire. Le chef de cette école littéraire, qui parle tant d'expériences, rappelle à cet égard un physiologiste for connu dans l'histoire des sciences; le bonhomme Magendie, qui expérimenta beaucoup sans aucun profit. Il redoutait les hypothèses comme des causes d'erreur. Bichat avait du génie, disait-il, et il s'est trompé. Magendie ne voulait pas avoir de génie, de peur de se tromper aussi. Or, il n'eut point de génie et ne se trompa jamais. Il ouvrait tous les jours des chiens et des lapins, mais sans aucune idée préconçue, et il n'y trouvait rien, pour la raison qu'il n'y cherchait rien. Cela, c'est le naturalisme dans l'ordre scientifique. Claude Bernard, qui succéda à Magendie, rendit ses droits à l'hypothèse. Il avait l'imagination grande et l'esprit juste. Il supposait les choses et les vérifiait ensuite, et il fit de vastes découvertes. Si l'hypothèse est nécessaire dans l'ordre scientifique, on ne croira pas qu'elle soit funeste dans l'ordre littéraire, et l'on permettra à M. Gilbert-Augustin Thierry de considérer, avec des idées préconçues, les fatalités de l'atavisme, la lutte pour la proie et même le conflit de la suggestion et de la responsabilité.

BRAVE FILLE[29]

[Note 29: Par M. Fernand Calmettes, Société d'éducation de la jeunesse, 1 vol. in-8°, figures.]

Il y a eu deux ans au mois d'août dernier, je traversais avec trois ou quatre amis, pieds nus, la baie de Somme à marée basse. Nous nous éloignions de ces hauts remparts de Saint-Valéry dont l'embrun a couvert les vieux grès d'une rouille dorée. Mais ce n'avait pas été sans nous retourner plusieurs fois pour voir l'église merveilleuse qui dresse sur ces remparts ses cinq pignons aigus percés, au XVe siècle, de grandes baies à ogives, son toit d'ardoises en forme de carène renversée et le coq de son clocher. Devant nous le sable blond de la baie s'étendait jusqu'à la pointe bleuâtre du Hourdel, où finit la terre, et jusqu'aux lignes basses de ce Crotoy, qui reçut Jeanne d'Arc prisonnière des Anglais. Au large, d'où soufflait le vent du nord, on apercevait une goélette norvégienne chargée sans doute de planches de sapin et de fer brut. Le soleil enflammait le bord des grands nuages sombres. L'infini rude et délicieux nous enveloppait et nous songions à des choses très simples. Puis, suivant la pente naturelle de mon esprit, j'en vins à ne plus penser à rien. Nous avancions lentement, traversant à gué les petits ruisseaux peuplés de crabes et de crevettes et sentant parfois sous nos pieds, dans le sable, le tranchant des coquillages brisés. Autour de nous, l'eau n'avait point de sourires et le vent n'avait point de caresses; mais des souffles salubres nous versaient dans la poitrine une joie paisible et l'oubli de la vie. Tout à coup, j'entendis mon nom jeté dans le vent comme un appel affectueux. J'en fus tout étonné. Il me paraissait inconcevable que quelqu'un se rappelât encore mon nom, alors que je l'avais moi-même oublié. Je ne me sentais plus distinct de la nature et ce simple appel me fit tressaillir. Il faut vous dire que je n'ai jamais été bien sûr d'exister; si, à certaines heures, j'incline à croire que je suis, j'en éprouve une sorte de stupeur et je me demande comment cela se fait.

Or, à ce moment-là réellement je n'étais pas, puisque je ne pensais pas. Je n'avais au plus qu'une existence virtuelle. La voix qui m'appelait se rapprocha et, m'étant tourné du côté d'où venait le son, je vis une espèce de marin coiffé d'un béret bleu, serré dans un tricot de laine, qui s'élançait vers moi à grandes enjambées, les pantalons relevés au-dessus du genou, et faisant danser sur son dos une paire de souliers ferrés qu'il portait en sautoir. Son visage était bronzé comme celui d'un vieux pilote. Il me tendit une main large, mais trop douce pour avoir beaucoup pris de ris et longtemps tiré sur le cordage.

—Tu ne me reconnais pas? me dit-il.

Si, je le reconnaissais, mon excellent ami Fernand Calmettes, le témoin de ces années de jeunesse dont le goût fut tant de fois amer et dont le parfum reste si doux dans le souvenir! Heureux que nous étions alors! Nous n'avions rien et nous attendions tout. Si, je le reconnaissais, mon vieux compagnon d'armes! Oui, compagnon d'armes, car, en 1870, nous avons fait la guerre ensemble, Fernand Calmettes et moi, comme simples soldats, dans un régiment de la garde nationale mobilisée, sous les ordres du brave capitaine Chalamel. Portant côte à côte le képi à passepoil rouge et la vareuse à boutons de cuivre, nous défendions Paris de notre mieux, mais je dois convenir que nous étions des soldats d'une espèce particulière. Il me souvient que, pendant la bataille du 2 décembre, placés en réserve sous le fort de la Faisanderie, nous lisions le Silène de Virgile, au bruit des obus qui tombaient devant nous dans la Marne. Tandis qu'à l'horizon de la campagne grise et nue les batteries prussiennes faisaient traîner des flocons blancs au-dessus des collines, tous deux, assis sur la berge, près des fusils en faisceaux, nos fronts penchés sur un petit Virgile de Bliss, que j'ai encore et qui m'est cher, nous commentions cette genèse que le poète, par un délicieux caprice, enchâssa dans une idylle. «Il chante comment dans le vide immense furent condensées les germes de la terre, de l'air, des mers et aussi du feu subtil; comme de ces principes sortirent toutes choses et se consolida le tendre globe du monde, etc., etc.» Fernand Calmettes sortait alors de l'École des chartes, où il avait soutenu une thèse sur les manuscrits de Tacite.

La soutenance de cette thèse avait été signalée par une altercation assez vive entre M. Quicherat, qui présidait la séance, et l'archiviste candidat, au sujet de la transcription des noms propres latins en français. L'élève tenait pour une méthode fixe; il voulait, comme M. Leconte de Lisle, que tous les noms fussent transcrits lettre pour lettre, en respectant la désinence étrangère, Roma, Tacitus, Tiberis.

Le maître défendait la transmission orale, fondée sur les lois de l'accentuation. Rome, Tacite, Tibre. L'élève demanda alors à M. Quicherat si, pour observer ces mêmes lois, il dirait Quinte Fabre Favre au lieu de Quintus Fabius Faber. M. Quicherat allégua l'usage et se fâcha tout rouge. Fernand Calmettes éprouva ce jour-là qu'il est parfois dangereux d'avoir raison. Mais il ne profita pas de la leçon; c'est un esprit logique, qui ne connaîtra jamais l'art charmant d'avoir tort à point et quand il faut. C'est pourtant là une grâce irrésistible, Le monde ne donne raison qu'à ceux qui ont quelquefois tort. Quand je le connus, en 1868, Fernand Calmettes, s'occupait d'épigraphie et de numismatique, et copiait des chartes par les belles nuits d'été. C'était un grand archéologue de vingt ans; mais un archéologue tout à fait singulier, car il avait des idées générales et une merveilleuse abondance de méthodes philosophiques. Il m'en a même donné deux ou trois qui m'ont été fort utiles.

Je n'ai jamais connu un constructeur qui fît tant d'échafaudages. Ce n'est pas tout. Cet archéologue n'aimait pas l'archéologie, et il ne tarda pas à la prendre en horreur. Il y excellait pourtant, et si les travaux épigraphiques qu'il a écrits étaient signés de son nom, il serait aujourd'hui de l'Institut. C'est une question de savoir s'il s'y plairait, car il aime terriblement le grand air. Il a l'âme rustique. En 1870, pendant nos longues factions sous les armes, il se prit de goût pour la peinture et il se mit à dessiner avec cette ardeur patiente et cette imagination méthodique qui sont le fond de sa nature. Depuis lors, il est devenu le peintre qu'on sait et dont on estime le talent énergique, sincère et pensif.

Quand il me serra la main dans cette belle baie de Somme, si je le reconnaissais sous le hâle et l'embrun, mon vieil ami Fernand Calmettes! J'appris de lui qu'il était installé tout proche dans un de ces villages de la côte où le vent chasse tant de sable qu'on enfonce dans les rues jusqu'aux genoux. Il venait là passer chaque année quatre ou cinq mois et, par un instinct d'harmonie, il s'était fait semblable aux marins parmi lesquels il vivait et dont il aimait la simplicité grave et la grandeur naïve. Il ressentait une sympathie de peintre et de poète pour ces simples qui n'ont, dans le combat de la vie, d'autres armes que leur filet, ces grands enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point celles des hommes. Il se sentait bien auprès de ces braves gens que la vie use comme le temps use les pierres, sans toucher au coeur, et que la vieillesse même ne rend point avares.

M. Fernand Calmettes rapporta de la baie de Somme et des plages grises du Vimeu des études, des notes, des souvenirs dont il a tiré depuis quelques beaux tableaux et un livre, un roman que j'ai reçu hier et qui m'a fait songer à tout ce que je viens de vous dire, un roman sur les pêcheurs, un récit tracé pour les jeunes filles avec une innocente ardeur. Ce livre est illustré: je n'ai pas besoin de dire que les dessins sont de M. Calmettes lui-même. Ils plaisent par un style simple et grand. Le texte aussi a de la grandeur vraie et de la belle simplicité.

On trouve parmi les débris attribués à la poétesse Sappho une épigramme funéraire dans le goût des plus anciens poèmes de ce genre que nous ait conservé l'Anthologie. C'est, en deux vers, une mâle élégie dont voici le sens, rendu aussi exactement que possible:

«Ici est le tombeau du pêcheur Pélagôn. On y a gravé une nasse et un filet, monuments d'une dure vie.»

Il faudrait tracer ces deux vers sur le frontispice du livre de M. Fernand Calmettes. Ce livre, intitulé Brave Fille, est l'histoire d'une jeune orpheline, Élise, en qui revivent les vertus héréditaires des pauvres pêcheurs qui gagnent leur vie au péril de la mer. Elle a le coeur robuste et pieux. Elle est née avec l'amour de ce terrible Océan qui lui a pris son père. Comme le vieux pilote que M. Jean Richepin fait si bien parler dans le Flibustier, elle méprise la terre et les terriens et pense que les rivières, ce n'est que de l'eau pâle, ingrate et fade, cette eau qui passe et ne revient pas. Voyez-la, la brave fille, sur la route de Saint-Valéry, qui se déroule toute poudreuse entre deux rangées d'arbres tordus par le souffle de l'ouest…

Cinq lieues sur cette route morne. Élise en avait le coeur plus malade que les jambes. Elle ne s'intéressait guère à la campagne. Tout s'y rapetisse et s'y rétrécit. On n'y peut entrevoir que des coins de ciel, on n'y respire qu'une brise concentrée. Des horizons qu'on toucherait de la main; une terre si dure à manier, si avare, que, pour lui arracher ses richesses, on est réduit à se la partager par petits carrés, et l'on y épuise sa vie à tracer des sillons longs d'une encâblure à peine. Qu'est-ce auprès de la mer, la grande mer? Elle vous ouvre les poumons, celle-là, avec son souffle que rien n'arrête, et l'on met, à la sillager de nord en sud, moins de temps qu'il n'en faudrait pour labourer un champ pas plus vaste qu'un port.

C'est la vie large et généreuse qui vous ranime tous les sens à la fois et vous nourrit des forces vierges de la nature. Élise avait hâte de la revoir, cette mer, aussi belle dans ses colères que dans ses caresses, cette mer qui l'avait faite courageuse et forte.

Élise a une tâche, qu'elle saura accomplir. Avant de céder à l'amour permis, elle devra tirer du fond de la mer le corps de son père et l'ensevelir. C'est son père lui-même qui lui apparaît pour lui donner cet ordre. Vous êtes libre d'ailleurs de croire que le fantôme du pauvre pêcheur n'a pas plus de réalité objective que le spectre de Banquo, et qu'il est le produit d'une hallucination généreuse. Quand elle vit son père revenu du fond de la mer où il était couché depuis plusieurs mois, Élise ne dormait pas.

Non, elle ne dormait pas. À la lueur douce de la lune, elle reconnut distinctement, l'un après l'autre, les objets familiers, tels qu'elle les avait retrouvés tout à l'heure à son retour; le petit lit en armoire, sous l'escalier du grenier; le grand buffet où scintille sous un globe le bouquet de mariage de la mère, une rose énorme feuilletée d'or; puis, de chaque côté, les deux flambeaux d'étain, puis les filets, les engins de pêche, suspendus partout, aux murs, aux poutres du plafond. Tous ces vieux compagnons de sa vie d'autrefois, elle les tenait là sous les yeux, dans leur forme précise, matérielle, avec leurs contours et leurs couleurs.

Elle ne dormait pas et cependant elle ne pouvait se tourner vers la porte sans retrouver en face d'elle un visage triste et doux, à l'oeil clair, aux rides bonnes.

—Père, que me voulez-vous?

Pour la première fois, depuis qu'elle l'avait perdu, Élise revoyait vraiment son père, tel qu'il était en son vivant, avec le gros bonnet de loutre, le foulard rouge et le maillot brun. Il la grondait doucement de l'abandonner, lui, le père, au fond des sables, de n'avoir pas tenté l'impossible auprès des autorités maritimes, pour demander, comme cela s'obtient parfois, qu'on draguât la place, qu'on arrachât à l'abîme des fonds les corps, qui ne peuvent connaître le repos en dehors de la terre aimée….

—Père, je vous le jure, je ne prendrai de repos que je ne vous aie enterré aux côtés de la mère.

Elle réussit à l'enterrer aux côtés de la mère. C'était presque impossible. Mais que ne peuvent le courage, et l'amour? J'ai cité deux passages de ce livre pour me dispenser de vanter un vieil ami. On jugera que ces citations portent leurs louanges en elles-mêmes.

M. Fernand Calmettes a, pour nous représenter ces pêcheurs, l'oeil d'un peintre et l'âme d'un poète, aussi a-t-il exprimé les formes et les âmes. Une seule faculté des marins n'est pas exactement rendue dans son livre, la faculté religieuse. On, n'y rencontre le culte catholique sous aucune forme précise et, chose étrange, le nom de Dieu n'y est même pas prononcé.

J'ai demandé les raisons de cette singularité et je les ai apprises; elles sont trop intéressantes pour que je ne les révèle pas ici. C'est l'éditeur du livre, c'est le libraire qui n'a point souffert que le nom de Dieu figurât une seule fois dans le texte, donnant pour motif qu'il publiait des livres destinés à être donnés en prix dans les écoles.

Les idées philosophiques et religieuses de cette maison de librairie, fort honorable d'ailleurs, importeraient peu, mais elle est patronnée par certains hommes politiques qui répudieraient ses livres s'il y était fait allusion à un culte, à un idéal religieux quelconque. Voilà où nous en sommes! Voilà la largeur d'idées, l'ouverture d'esprit de nos radicaux. Voilà comment ils entendent la tolérance, la liberté intellectuelle, le respect des consciences. Voilà les inspirations libérales de l'Hôtel de Ville! Je ne suis pas suspect de trop de foi, et ceux qui me font l'honneur de me lire savent que je ne défends ici que la liberté des âmes et la paix des coeurs. Mais, en vérité, cette proscription de l'idéal de tant de personnes respectables, cette guerre au dieu des femmes et des enfants, au dieu consolateur des affligés, est quelque chose de bien méchant et de bien maladroit. Je regrette vivement que le livre de M. Fernand Calmettes ait subi l'affront d'une si stupide censure. Je le regretterais plus encore si l'auteur n'avait compensé, en quelque sorte, par son idéalisme supérieur les mutilations dont il eut à souffrir de la part des sectaires. Une sorte de mysticisme naturaliste règne dans son oeuvre et se substitue ingénieusement au culte plus traditionnel que professent en réalité les pêcheurs de nos côtes.

M. Fernand Calmettes élève à la hauteur d'une religion les sentiments de famille, la piété de coeur. Dans son livre, le ciel est toujours visible; il inspire tous les êtres, les illumine de sa clarté radieuse ou les enveloppe de sa mélancolie sereine. Cela est excellent, mais ce n'est pas ainsi que les pêcheurs de Saint-Valéry conçoivent l'idéal divin[30].

[Note 30: J'apprends avec plaisir que, dans une nouvelle édition, M.
Fernand Calmettes rétablit intégralement le texte de son manuscrit.]

HISTOIRE DU PEUPLE D'ISRAËL[31]

[Note 31: Par M. Ernest Renan, in-8°, Calmann Lévy, édit., t. II.]

Faut-il essayer de vous rendre l'impression que j'ai éprouvée en lisant ce deuxième volume de l'Histoire d'Israël? Faut-il vous montrer l'état de mon âme quand je songeais entre les pages? C'est un genre de critique pour lequel, vous le savez, je n'ai que trop de penchant. Presque toujours, quand j'ai dit ce que j'ai senti, je ne sais plus que dire et tout mon art est de griffonner sur les marges des livres. Un feuillet que je tourne est comme un flambeau qu'on m'apporte et autour duquel aussitôt vingt papillons sortis de ma tête se mettent à danser. Ces papillons sont des indiscrets, mais qu'y faire? Quand je les chasse, il en revient d'autres. Et c'est tout un choeur de petits êtres ailés qui, dorés et blonds comme le jour, ou bleus et sombres comme la nuit, tous frêles, tous légers, mais infatigables, voltigent à l'envi et semblent murmurer du battement de leurs ailes: «Nous sommes de petites Psychés; ami, ne nous chasse pas d'un geste trop brusque. Un esprit immortel anime nos formes éphémères. Vois: nous cherchons Éros, Éros qu'on ne trouve jamais, Éros, le grand secret de la vie et de la mort.» Et, en définitive, c'est toujours quelqu'une de ces petites Psychés-là qui me fait mon article. Elle s'y prend, Dieu sait comment! Mais, sans elle, je ferais pis encore.

En ce moment, alors que je lis, dans le beau livre de M. Renan, les règnes de David et de Salomon, le schisme des tribus, la victoire des prophètes, l'agonie et la mort du royaume d'Israël, alors qu'avec sa science de linguiste et d'archéologue, les souvenirs de ses voyages et surtout un sens divinateur des choses très anciennes, l'historien retrouve et me montre le pasteur nomade qui voit partout des Elohim dans les mirages du désert et quelquefois lutte toute une nuit avec l'un de ces êtres mystérieux; restitue le Temple de Salomon, son pylône de style égyptien, ses deux colonnes d'airain à chapiteaux de gerbes de lotus, ses cheroubim d'or monstrueux comme les sphinx de Memphis et comme les taureaux à face humaine de Khorsabad et tout à l'entour, dressé sur les collines ou caché sous les bocages, l'impur hiérodule des temples phéniciens; suit enfin à travers les siècles l'évolution du sentiment religieux chez ce peuple singulier qui passa de l'adoration d'un dieu jaloux et féroce au culte de cette providence divine dont il a finalement imposé l'idéal au monde,—pendant toute cette lecture attachante et forte qui m'intéresse, parce qu'elle est savante et qui m'enchante pour ce qu'elle contient d'art exquis, savez-vous ce que font mes bestioles aux ailes toujours agitées, mes petites Psychés anxieuses? Elles me montrent ma vieille Bible en estampes, la bible que ma mère m'avait donnée et qu'enfant je dévorais des yeux avant même de savoir lire.

C'était une bonne vieille Bible. Elle datait du commencement du XVIIe siècle; les dessins étaient d'un artiste hollandais qui avait représenté le paradis terrestre sous l'aspect d'un paysage des environs d'Amsterdam. Les animaux qu'on y voyait, tous domestiques, donnaient l'idée d'une ferme et d'une basse-cour très bien tenues. C'étaient des boeufs, des moutons, des lapins et un beau cheval brabançon, bien tondu, bien pansé, tout prêt à être attelé au carrosse d'un bourgmestre. Je ne parle pas d'Eve, en qui éclatait la beauté flamande; c'étaient là des trésors perdus. L'arche de Noé m'intéressait davantage. J'en vois encore la coque ample et ronde, surmontée d'une cabane en planches. O merveille de la tradition! j'avais parmi mes joujoux une arche de Noé exactement semblable, peinte en rouge, avec tous les animaux par couple et Noé et ses enfants faits au tour. Ce m'était une grande preuve de la vérité des Écritures. Teste David cum Sibylla. À dater de la tour de Babel, les personnages de ma Bible étaient richement habillés, selon leur condition, les guerriers à l'exemple des Romains de la colonne Trajane, les princes avec des turbans, les femmes comme les femmes de Rubens, les bergers en façon de brigands et les anges à la mode de ceux des jésuites. Les tentes des soldats ressemblaient aux riches pavillons qu'on voit dans les tapisseries; les palais étaient imités de ceux de la Renaissance, l'artiste n'ayant pas imaginé qu'on pût rien représenter de plus vieux en ce genre. Il y avait des nymphes de Jean Goujon dans la fontaine où se baignait Bethsabé. C'est pourquoi ces images me donnaient l'idée d'une antiquité profonde. Je doutais que mon grand-père lui-même, bien qu'il eût été blessé à Waterloo, en souvenir de quoi il portait toujours un bouquet de violettes à sa boutonnière, eût pu connaître la tour de Babel et les bains de Bethsabé. Oh! ma vieille Bible en figures, quelles délices j'éprouvais à la feuilleter le soir quand mes prunelles nageaient à demi déjà dans les ondes ravissantes du sommeil enfantin! Comme j'y voyais Dieu en barbe blanche! Ce qui est peut-être après tout la seule façon de le voir réellement. Comme je croyais en lui!

Je le trouvais, entre nous, un peu bizarre, violent et colère; mais je ne lui demandais pas compte de ses actions: j'étais habitué à voir les grandes personnes agir d'une façon incompréhensible. Et puis j'avais alors une philosophie: je croyais à l'infaillibilité universelle des hommes et des choses. J'étais persuadé que tout était raisonnable dans le monde et qu'une aussi vaste chose était conduite sérieusement. C'est une sagesse que j'ai laissée avec ma vieille Bible. Quels regrets n'en ai-je pas! Songez donc! Être soi-même tout petit et pouvoir atteindre le bout du monde après une bonne promenade! Croire qu'on a le secret de l'univers dans un vieux livre, sous la lampe, le soir, quand la chambre est chaude. N'être troublé par rien et pourtant rêver! car je rêvais alors et tous les personnages de ma vieille bible venaient, dès que j'étais couché, défiler devant mon petit lit à galerie. Oui, les rois portant le sceptre et la couronne, les prophètes à longues barbes, drapés sous un éternel coup de vent, passaient dans mon sommeil avec une majesté mêlée de bonhomie. Après le défilé, ils s'allaient ranger d'eux-mêmes dans une boîte de joujoux de Nuremberg. C'est la première idée que je me suis faite de David et d'Isaïe.

Tous nous l'avons eue plus ou moins; tous nous avons feuilleté, autrefois, une vieille Bible en estampes. Tous nous nous sommes fait de l'origine du monde et des choses une idée simple, enfantine et naïve. Il y a quelque chose d'émouvant, ce me semble, à rapprocher cette idée puérile de la réalité telle que la science nous la fait toucher. À mesure que notre intelligence prend possession d'elle-même et de l'univers, le passé recule indéfiniment et nous reconnaissons qu'il nous est interdit d'atteindre aux commencements de l'homme et de la vie. Si avant que nous remontons les temps, des perspectives nouvelles, des profondeurs inattendues s'ouvrent sans cesse devant nous; nous sentons qu'un abîme est au delà. Nous voyons le trou noir et l'effroi gagne les plus hardis. Ce berger nomade qu'on nous montre entouré, dans la nuit du désert, des ombres des Elohim, il était le fils d'une humanité déjà vieille et, pour ainsi dire, aussi éloignée que la nôtre du commun berceau. C'en est fait. L'homme moderne, lui aussi, a déchiré sa vieille Bible en estampes. Lui aussi, il a laissé au fond d'une boîte de Nuremberg les dix ou douze patriarches qui, en se donnant la main, formaient une chaîne qui allait jusqu'à la création. Ce n'est pas d'aujourd'hui, on le sait, que l'exégèse a trouvé le sens véritable de la Bible hébraïque. Les vieux textes sur lesquels reposait une croyance tant de fois séculaire subissent depuis cent ans, deux cents ans même le libre examen de la science. Je suis incapable d'indiquer précisément la part qui revient à M. Renan dans la critique biblique. Mais ce qui lui appartient, j'en suis sûr, c'est l'art avec lequel il anime le passé lointain, c'est l'intelligence qu'il nous donne de l'antique Orient dont il connaît si bien le sol et les races, c'est son talent de peindre les paysages et les figures, c'est sa finesse à discerner, à défaut de certitudes, le probable et le possible, c'est enfin son don particulier de plaire, de charmer, de séduire. Dans son nouvel ouvrage, si le style n'a pas la suavité abondante qui font des Origines du Christianisme une lecture délicieuse, on y trouve, par contre, une bonhomie, un naturel et comme un air parlé dont ce grand écrivain n'avait pas encore donné d'exemple aussi sensible. Ceux qui ont le bonheur de l'avoir entendu lui-même croient, en le lisant cette fois, l'entendre encore. C'est lui, son accent, son geste. En fermant le livre, je suis tenté de dire, comme les pèlerins d'Emmaüs: «Nous venons de le voir. Il était à cette table.» Dans ce livre, une chose, entre autres, lui est tout à fait particulière et rappelle ses conversations, c'est le goût qu'il montre pour les rapprochements historiques. À tel endroit, pour mieux faire comprendre l'esprit du vieux chef nomade, il parlera d'Abd-el-Kader; à tel autre, il comparera David au négus d'Abyssinie. Parfois, les rencontres sont plus inattendues; il nous dit, par exemple, que Notre-Dame-de-Lorette peut nous donner une idée assez approchante du temple de Salomon.

Il a des familiarités charmantes, comme quand, parlant d'Iahvé, du terrible Iahvé, il l'appella «une créature de l'esprit le plus borné». Voici d'ailleurs tout le passage:

«Nul sentiment moral chez Iahvé, tel que David le connaît et l'adore. Ce dieu capricieux est le favoritisme même; sa fidélité est toute matérielle; il est à cheval sur son droit jusqu'à l'absurde. Il se monte contre les gens, sans qu'on sache pourquoi. Alors on lui fait humer la fumée d'un sacrifice et sa colère s'apaise. Quand on a juré par lui des choses abominables, il tient à ce qu'on exécute le hérem. C'est une créature de l'esprit le plus borné; il se plaît aux supplices immérités. Quoique le rite des sacrifices humains fût antipathique à Israël, Iahvé se plaisait quelquefois à ces spectacles. Le supplice des Saülides, à Gibéa, est un vrai sacrifice humain de sept personnes, accompli devant Iahvé, pour l'apaiser. Les «guerres de Iahvé» finissent toutes par d'affreux massacres en l'honneur de ce dieu cruel.»

Où donc est mon vieux recueil d'images saintes, dans lesquelles ce même
Iahvé se promenait avec tant de majesté à travers une prairie de
Hollande, au milieu de moutons blancs, de petits cochons d'Inde et de
chevaux du Brabant?

L'ÉLOQUENCE DE LA TRIBUNE[32].

LE SÉNAT

[Note 32: Ceci a été écrit à propos du discours prononcé par M.
Challemel-Lacour au Sénat, dans la séance du 10 décembre 1888.]

M. Challemel-Lacour a prononcé mardi un discours qui retentit encore dans toutes les âmes sensibles à l'éloquence. Il y a beaucoup de ces âmes-là en France; nous aimerons toujours les mortels heureux dont les lèvres tendent jusqu'à nos oreilles ces chaînes d'or dont parlent les légendes gauloises; nous nous laisserons toujours conduire par l'éloquence. Ne serait-il pas à propos de considérer, au point de vue de l'art, de l'art seul, trois ou quatre de nos orateurs politiques, en les prenant dans le Sénat, si vous voulez bien, et en commençant par M. Challemel-Lacour lui-même? À l'exemple du vieux Cormenin, nous pourrions essayer d'esquisser un portrait. Le peintre aurait, pour racheter sa faiblesse, l'avantage d'avoir étudié son modèle.

L'attitude est d'une raideur majestueuse. Le geste sobre; la voix grave, sonore dans son médiocre volume. L'haleine, un peu courte, est si bien ménagée qu'elle suffit aux plus longues périodes. Quant à la phrase, elle est ample et se déroule avec une sévère magnificence. Par le calme de la tenue, par l'art de la diction, par le goût pur de la forme, cet orateur rappelle tout ce que nous imaginons de l'éloquence antique. Il parle, et l'on croit voir les abeilles de l'Hymette voltiger autour de sa barbe d'argent.

Il a l'esprit méditatif, et tout ce qu'il dit est empreint d'un caractère de sagesse. Je n'ai pas besoin de dire que j'entends ici par sagesse la disposition d'un esprit enclin à rechercher les causes et à suivre à travers les faits l'enchaînement des idées. M. Challemel-Lacour est philosophe. De là, une sorte de tristesse grave répandue sur toutes ses paroles. Il n'y a pas de philosophie gaie, et la sienne est particulièrement triste. Ce sage est frappé de l'écoulement universel des choses et de l'instabilité qui est la condition nécessaire de la vie. L'idée du mal universel ne le quitte jamais, et il porte une sorte de pessimisme stoïque jusque dans les débats parlementaires. On le sentait bien mercredi quand il prononçait ce discours, d'un art achevé. On le sentait mieux encore quand, en 1883, il prenait la parole à la même tribune comme ministre des affaires étrangères. Sa philosophie dominait sa politique; il semblait plus persuadé de la malignité des hommes et des choses que du succès de ses propres négociations. Il est de ceux qui ont laissé l'espérance, et sa parole en garde un goût amer. Son éloquence est terriblement sincère. Elle trahit un orgueil stoïque qu'on croyait mort avec l'antique Brutus. M. Challemel-Lacour nous montre sans cesse sa raison debout sur les ruines du monde et semble dire: «Qu'importe que l'univers s'abîme, si moi je demeure ferme dans ma sagesse!» Non! La philosophie n'est jamais gaie. Et il faut dire aussi: La foi n'est jamais triste.

Voyez M. Chesnelong qui siège au Sénat sur les bancs de l'extrême droite. Ce n'est pas un philosophe. Au contraire, c'est un croyant. Tout respire en lui la foi la plus ardente. Son éloquence a les transports de l'éloquence sacrée. Elle garde même, dans les questions financières, le zèle pieux de l'apostolat. M. Chesnelong n'a guère pris la parole au Sénat que pour faire entendre des plaintes et des gémissements. Mais il y a de l'allégresse dans ses plaintes, une joie sereine se mêle à ses gémissements. Écoutez-le: il pleure. Mais l'hosannah éclate malgré lui dans son âme. Il est joyeux parce qu'il a la foi. Son large visage s'éclaire, à la tribune, d'un sourire paisible. M. Challemel-Lacour ne sourit jamais.

Et quelle vision pourrait donc l'égayer un moment? Il est à jamais seul en face de sa haute raison dans le néant universel. Le Sénat applaudissait cette semaine le dernier des stoïciens.

Je ne sais si M. Buffet parlera cette année dans la discussion du budget. M. Buffet est un orateur excellent et qu'il faut nommer à côte des meilleurs. Il siège à droite, on le sait, et se montre constamment soucieux des intérêts des catholiques. Mais, quelle que soit la force de ses opinions religieuses, sa parole n'en reçoit pas la plus légère empreinte de mysticisme. C'est un orateur d'affaires. Sa probe éloquence ne veut pas d'autre parure que l'exactitude et la force; elle brille dans une robuste nudité. M. Buffet ne naquit pas pour sacrifier aux grâces légères. Il semble taillé dans le coeur noueux d'un chêne. Sa personne anguleuse et voûtée exprime la dignité propre à un vieux parlementaire blanchi dans les débats publics. Il a, au plus haut degré, ce qu'on appelle l'autorité. On l'écoute avant même qu'il ait parlé. Son visage est sévère, presque chagrin, avec une expression de parfaite simplicité. La tête, très forte, portée en avant, le visage osseux, tout en angles, les prunelles perçantes dans un oeil couvert, le nez recourbé, la bouche creuse, le menton saillant, il parle d'une voix comme pesante et mâchée par une bouche de fer. Son geste est celui du bûcheron qui abat les arbres. M. Buffet, lui aussi, peut être surnommé la hache de ses adversaires. Il frappe à coups égaux et sûrs. Ses défauts mêmes, une articulation lourde, un entêtement méticuleux ajoutent à la puissance de son talent. Il a la logique pressante et serrée, qui est le muscle du discours. Il a le style simple et fort, l'accent sincère, l'honnête obstination. C'est lui mieux qu'aucun autre qui doit être proposé comme modèle aux apprentis orateurs.

Je dis M. Buffet et non pas M. Jules Simon, parce que celui-là est inimitable. C'est l'art parfait. Lorsque les Gracques parlaient au peuple, ils se faisaient accompagner, dit-on, par un joueur de flûte. Quand M. Jules Simon parle, une flûte délicieuse l'accompagne; mais elle est invisible et chante sur ses lèvres. M. Jules Simon est philosophe autant et plus que M. Challemel-Lacour. Il sait l'oublier à propos. Il sait tout. Tour à tour insinuant, ironique, tendre, véhément, il a toutes les parties de l'orateur. Quand il monte à la tribune, il semble accablé. Appuyé des deux mains à la tablette d'acajou, il promène sur l'assemblée des yeux mourants qui tout à l'heure se chargeront d'éclairs; il traîne les sons d'une voix éteinte qui peu à peu se ranime, s'enfle, puis se mouille de larmes ou gronde ainsi qu'un tonnerre mélodieux. Il est maître de lui comme de l'auditoire. Ému, mais vigilant, il saisit les interruptions et les emporte dans le mouvement harmonieux de sa pensée, comme un fleuve entraîne les rameaux qu'on lui jette. Tout lui sert; il est le grand artiste dont le génie plastique transforme aisément toutes les matières que rencontre sa main, et il n'a à redouter que sa perfection même.

Quelle belle galerie on ferait avec les portraits des principaux orateurs de la Chambre haute! Quelle diversité dans les physionomies, que de contrastes heureux et comme les figures se feraient valoir les unes les autres!

Ici, ce serait M. le duc d'Audiffret-Pasquier se rejetant, en arrière de la tribune, contre le bureau du président, assemblé, ramassé dans sa force et dans son énergie, âpre, sauvage, fier, montrant les dents et multipliant les ardentes morsures de son éloquence irritée. Sa voix, ses yeux crachent le feu et il garde jusque dans sa colère une expression de noblesse et de bonté.

Là M. le duc de Broglie (car il serait permis de placer dans cette galerie les illustres proscrits du suffrage populaire, ceux-là dont l'absence est éclatante: Præfulgebant eo quod non visebantur) déroulerait d'une voix débile ces harangues d'une ordonnance magnifique, d'un style riche et souple, d'une trame absolument pure, dont le souvenir est resté présent dans la mémoire de tous les connaisseurs.

Là, M. Léon Say, causeur facile et charmant, abondant et précis, donnant la vie aux chiffres, exposant avec lucidité les questions les plus ardues, contant des historiettes à ravir, conduisant ses discours comme de longues promenades à travers la campagne et relevant sa bonhomie familière par le mordant de sa voix et la finesse de son ironie.

Là, M. Bocher, dans sa pure et noble élégance, passant son petit mouchoir sur ses lèvres, et, la mémoire fraîche, la voix jeune, le geste souple, répandant la grâce avec la clarté sur les questions de finances, et montrant dans la discussion une brièveté impérieuse; une politesse froide, une courtoisie hautaine.

Là encore, M. de Freycinet, si mince, si fin, si pâle, portant la clarté jusqu'à la splendeur, abondant et tranquille, faisant couler à petits flots chantants et caressants sa phrase incolore et lucide, et construisant, devant l'auditeur émerveillé, des discours qui ressemblent, dans leur frêle élégance et dans leur grâce un peu sèche, à de merveilleux ponts suspendus.

J'en devrais nommer bien d'autres encore, tous différents, et qui intéressent par leur diversité même. L'éloquence n'est au fond que l'expression puissante et soudaine d'un tempérament original. C'est pourquoi les défauts y concourent autant que les qualités. Parler, c'est se donner; bien parler, c'est se donner généreusement et tout entier.