The Project Gutenberg eBook of La vie littéraire. Deuxième série
Title: La vie littéraire. Deuxième série
Author: Anatole France
Release date: September 22, 2006 [eBook #19344]
Language: French
Credits: Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
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ANATOLE FRANCE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
LA VIE LITTÉRAIRE
DEUXIÈME SÉRIE
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
PRÉFACE
Ce volume contient les articles que j'ai publiés dans le Temps depuis deux ans environ. Le public lettré a accueilli la première série de ces causeries avec une bienveillance qui m'honore et qui me touche. Je sais combien peu je la mérite. Mais on m'a beaucoup pardonné sans doute en faveur de ma sincérité. Il y a un moyen de séduction à la portée des plus humbles: c'est le naturel. On semble presque aimable dès qu'on est absolument vrai. C'est pour m'être donné tout entier que j'ai mérité des amis inconnus. La seule habileté dont je sois capable est de ne point essayer de cacher mes défauts. Elle m'a réussi comme elle eût réussi à tout autre.
On a bien vu, par exemple, qu'il m'arrivait parfois de me contredire. Il y a peu de temps, un excellent esprit, M. Georges Renard, a relevé quelques-unes de ces contradictions avec une indulgence d'autant plus exquise qu'elle feignait de se cacher. «M. Leconte de Lisle, avais-je dit un jour, doute de l'existence de l'univers, mais il ne doute pas de la bonté d'une rime.» Et M. Georges-Renard n'a pas eu de peine à montrer que cette contradiction, j'y tombais moi-même à tout moment, et qu'après avoir proclamé le doute philosophique je n'avais rien de plus pressé que de quitter la paix sublime du sage, la bienheureuse ataraxie, pour me jeter dans les régions de la joie et de la douleur, de l'amour et de la haine. Finalement il m'a pardonné et je crois qu'il a bien fait. Il faut permettre aux pauvres humains de ne pas toujours accorder leurs maximes avec leurs sentiments. Il faut même souffrir que chacun de nous possède à la fois deux ou trois philosophies; car, à moins d'avoir créé une doctrine, il n'y a aucune raison de croire qu'une seule est bonne; cette partialité n'est excusable que chez un inventeur. De même qu'une vaste contrée possède les climats les plus divers, il n'y a guère d'esprit étendu qui ne renferme de nombreuses contradictions. À dire vrai, les âmes exemptes de tout illogisme me font peur; ne pouvant m'imaginer qu'elles ne se trompent jamais, je crains qu'elles ne se trompent toujours, tandis qu'un esprit qui ne se pique pas de logique peut retrouver la vérité après l'avoir perdue. On me répondra sans doute, en faveur des logiciens, qu'il y a une vérité au bout de tout raisonnement comme un oeil ou une griffe au bout de la queue que Fourier a promise aux hommes pour le jour où ils seront en harmonie. Mais cet avantage restera aux esprits sinueux et flottants, qu'ils peuvent amuser autrui dans les erreurs qui les amusent eux-mêmes. Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage! Quand la route est fleurie, ne demandez pas où elle mène. Je vous donne ce conseil au mépris de la sagesse vulgaire, sous la dictée d'une sagesse supérieure. Toute fin est cachée à l'homme. J'ai demandé mon chemin à tous ceux qui, prêtres, savants, sorciers ou philosophes, prétendent savoir la géographie de l'Inconnu. Nul n'a pu m'indiquer exactement la bonne voie. C'est pourquoi la route que je préfère est celle dont les ormeaux s'élèvent plus touffus sous le ciel le plus riant. Le sentiment du beau me conduit. Qui donc est sûr d'avoir trouvé un meilleur guide?
Comme mes contradictions, on m'a passé mon innocente manie de faire à tout propos des contes avec mes souvenirs et mes impressions. Je crois que cette indulgence n'était pas mal inspirée. Un homme supérieur ne doit parler de lui-même qu'à propos des grandes choses auxquelles il a été mêlé. Autrement il semble disproportionné et, par là, déplaisant; à moins qu'il ne consente à se montrer semblable à nous: ce qui, à vrai-dire, n'est pas toujours impossible, car les grands hommes ont beaucoup de choses communes avec les autres hommes. Mais enfin le sacrifice est trop coûteux à certains génies. Combien les hommes ordinaires sont mieux venus à se raconter eux-mêmes et à se peindre! Leur portrait est celui de tous; chacun reconnaît dans les aventures de leur esprit ses propres aventures morales et philosophiques. De là l'intérêt qu'on prend à leurs confidences. Quand ils parlent d'eux-mêmes, c'est comme s'ils parlaient de tout le monde. La sympathie est le doux privilège de la médiocrité. Leurs aveux, quand nous les écoutons, nous semblent sortir de nous-mêmes. Leur examen de conscience est aussi profitable à nous qu'à eux. Leurs confessions forment un manuel de confession à l'usage de la communauté tout entière. Et ces sortes de manuels contribuent à l'amélioration de la personne morale, quand toutefois le péché y est représenté sans atténuations hypocrites et surtout sans ces grossissements horribles qui produisent le désespoir. Si j'ai, çà et là, un peu parlé de moi dans nos causeries, ces considérations me rassurent.
On ne trouvera pas plus dans ce volume que dans le précédent une étude approfondie de la jeune littérature. La faute en est sans doute à moi qui n'ai su comprendre ni la poésie symboliste ni la prose décadente.
On m'accordera peut-être aussi que la jeune école ne se laisse pas pénétrer aisément. Elle est mystique et c'est une fatalité du mysticisme de demeurer inintelligible à ceux qui ne mènent pas la vie du sanctuaire. Les symbolistes écrivent dans un état particulier des sens; et il faut, pour communier avec eux, se trouver dans une disposition analogue. Je le dis sans raillerie: leurs livres, comme ceux de Swedenborg ou ceux d'Allan Kardec, sont le produit d'une sorte d'extase. Ils voient ce que nous ne voyons pas. On a essayé d'une explication plus simple: ce sont des mystificateurs, a-t-on dit. Mais, quand on y réfléchit, on ne trouve jamais dans la fraude et l'imposture les raisons véritables d'un mouvement ou littéraire ou religieux, si petit qu'il soit. Non, ce ne sont pas des mystificateurs. Ce sont des extatiques. Deux ou trois d'entre eux sont tombés en crise et tout le cénacle a déliré; car rien n'est plus communicatif que certains états nerveux. Loin de mettre en doute les effets merveilleux de l'art nouveau, je les tiens pour aussi certains que les miracles qui s'opéraient sur la tombe du diacre Pâris. Je suis sûr que le jeune auteur du Traité du verbe parle très sérieusement quand il dit, assignant au son de chaque voyelle une sonorité correspondante: «A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu.» Devant une telle affirmation, il y a quelque frivolité d'esprit à sourire et à se moquer. Pourquoi ne pas admettre que si l'auteur du traité du verbe dit qu'A est noir et qu'O est bleu, c'est parce qu'il le sent, parce qu'il le voit, parce qu'en effet les sons, comme les corps, ont réellement pour lui des couleurs? On cessera d'en douter quand on saura que le cas n'est point unique, et que des physiologistes ont constaté chez un assez grand nombre de sujets une aptitude semblable à voir les sons. Cette sorte de névrose s'appelle l'audition colorée. J'en trouve la description scientifique dans un extrait du Progrès médical, cité par M. Maurice Spronck à la page 33 de ses Artistes littéraires: «L'audition colorée est un phénomène qui consiste en ce que deux sens différents sont simultanément mis en activité par une excitation produite par un seul de ces sens, ou, pour parler autrement, en ce que le son de la voix ou d'un instrument se traduit par une couleur caractéristique et constante pour la personne possédant cette propriété chromatique. Ainsi, certains individus peuvent donner une couleur verte, rouge, jaune etc., à tout bruit, à tout son qui vient frapper leurs oreilles.» (J. Baratoux, le Progrès médical, 10 décembre 1887 et nos suiv.) L'audition colorée détermine, dans les esprits doués pour l'art et la poésie, un nouveau sens esthétique, auquel répond la poétique de la jeune école.
L'avenir est au symbolisme si la névrose qui l'a produit se généralise. Malheureusement M. Ghil dit qu'O est bleu et M. Raimbault dit qu'O est rouge. Et ces malades exquis se disputent entre eux, sous le regard indulgent de M. Stéphane Mallarmé.
Je comprends que les adeptes de l'art nouveau aiment leur mal et même qu'ils s'en fassent gloire; et, s'ils méprisent quelque peu ceux dont les sens ne sont pas affinés par une si rare névrose, je ne m'en plaindrai pas. Il serait de mauvais goût de leur reprocher d'être des malades. J'aime mieux, me plaçant dans les plus hautes régions de la philosophie naturelle, dire avec M. Jules Soury: «Santé et maladie sont de vaines entités.» Apprenons, avec le gracieux Horatio du poète, qu'il y a plus de choses dans la nature que dans nos philosophies, si larges qu'elles soient, et gardons-nous de croire que le dédain soit le comble de la sagesse.
On ne trouvera pas non plus dans ce volume une vue d'ensemble sur la littérature contemporaine de notre pays. Il n'est pas facile de se faire une idée générale des choses au milieu desquelles on vit. On manque d'air et de recul. Et si l'on parvient à démêler ce qui s'achève, on distingue mal ce qui commence. C'est pour cela sans doute que les esprits les plus indulgents ont jugé volontiers leur temps avec sévérité. Les hommes sont enclins à croire que le monde finira avec eux et cette pensée, qu'ils expriment, non sans mélancolie, les console intérieurement de la fuite de leurs jours. Je me réjouis dans mon coeur d'être exempt d'une si pitoyable et si vaine illusion. Je ne crois pas que les formes du beau soient épuisées et j'en attends de nouvelles. Si je n'entonne pas tous les jours le cantique du vieillard Siméon, c'est sans doute que le don de prophétie n'est pas en moi!
J'ai toujours pensé, peut-être bien à tort, que personne ne fait des chefs-d'oeuvre, et que c'est là une tâche supérieure aux individus quels qu'ils soient, mais que les plus heureux d'entre les mortels produisent parfois des ouvrages qui peuvent devenir des chefs-d'oeuvre, avec l'aide du temps, qui est un galant homme, comme disait Mazarin. Ce qui me rassure, en dépit de l'Exposition universelle et des niaiseries dangereuses qu'elle a inspirées à la plupart de mes compatriotes, c'est qu'il y a encore en ce pays des hommes égaux et peut-être supérieurs, par une certaine faculté de comprendre, à tous les écrivains des siècles passés. Je n'imagine pas, par exemple, qu'on ait jamais pu être plus intelligent que M. Paul Bourget, ou M. Jules Lemaître. Je crois qu'il y a une certaine élégance à ne nommer ici que les plus jeunes.
Quant à la nature de ces causeries, je serais fort embarrassé de la définir. On m'a dit que ce n'était pas une nature critiquante et esthétisante. Je m'en doutais un peu. Autant que possible il ne faut rien faire à contre-coeur. Les conditions techniques dans lesquelles s'élaborent les romans et les poèmes ne m'intéressent, je l'avoue, que très médiocrement. Elles n'intéressent en somme que l'amour-propre des auteurs. Chacun d'eux croit posséder à l'exclusion des autres tous les secrets du métier. Mais ceux qui font les chefs-d'oeuvre ne savent pas ce qu'ils font; leur état de bienfaiteurs est plein d'innocence. On aura beau me dire que les critiques ne doivent pas être innocents. Je m'efforcerai de garder comme un don céleste l'impression de mystère que me causent les sublimités de la poésie et de l'art. Le beau rôle est parfois d'être dupe. La vie enseigne qu'on n'est jamais heureux qu'au prix de quelque ignorance. Je vais faire un aveu qui paraîtra peut-être singulier à la première page d'un recueil de causeries sur la littérature. Tous les livres en général et même les plus admirables me paraissent infiniment moins précieux par ce qu'ils contiennent que par ce qu'y met celui qui les lit. Les meilleurs, à mon sens, sont ceux qui donnent le plus à penser, et les choses les plus diverses.
La grande bonté des oeuvres des maîtres est d'inspirer de sages entretiens, des propos graves et familiers, des images flottantes comme des guirlandes rompues sans cesse et sans cesse renouées, de longues rêveries, une curiosité vague et légère qui s'attache à tout sans vouloir rien épuiser, le souvenir de ce qui fut cher, l'oubli des vils soins, et le retour ému sur soi-même. Quand nous les lisons, ces livres excellents, ces livres de vie, nous les faisons passer en nous. Il faut que le critique se pénètre bien de cette idée que tout livre a autant d'exemplaires différents qu'il a de lecteurs et qu'un poème, comme un paysage, se transforme dans tous les yeux qui le voient, dans toutes les âmes qui le conçoivent. Il y a quelques années, comme je passais la belle saison sous les sapins du Hohwald, j'étais émerveillé, pendant mes longues promenades, de rencontrer un banc à chaque point où l'ombre est plus douce, la vue plus étendue, la nature plus attachante. Ces bancs rustiques portaient des noms qui trahissaient le sentiment de ceux qui les avaient mis. L'un se nommait le Rendez-vous de l'amitié; l'autre le Repos de Sophie, un troisième le Rêve de Charlotte.
Ces bons Alsaciens qui avaient ainsi ménagé à leurs amis et aux passants les «repos» et les «rendez-vous» m'ont enseigné quelle sorte de bien peuvent faire ceux qui ont vécu aux pays de l'esprit et s'y sont longtemps promenés. Je résolus pour ma part d'aller posant des bancs rustiques dans les bois sacrés et près des fontaines des Muses. Cet emploi de sylvain modeste et pieux me convient à merveille. Il n'exige ni doctrine ni système et ne veut qu'un doux étonnement devant la beauté des choses. Que le savant du village, que l'arpenteur mesure la route et pose les bornes milliaires! pour moi, les soins bienveillants des «repos», des «rendez-vous» et des «rêves» m'occuperont assez. Accommodée à mes goûts et mesurée à mes forces, la tâche du critique est de mettre avec amour des bancs aux beaux endroits, et de dire, à l'exemple d'Anyté de Tégée:
«—Qui que tu sois, viens t'asseoir à l'ombre de ce beau laurier, afin d'y célébrer les dieux immortels!»
A. F.
LA VIE LITTÉRAIRE
M. ALEXANDRE DUMAS FILS
LE CHATIMENT D'IZA ET LE PARDON DE MARIE
Le roman fameux[1] dont un poète de talent, M. Dartois, vient de tirer un drame, date de plus de vingt ans. Quand il le publia, M. Alexandre Dumas, déjà célèbre, n'était pas encore, comme aujourd'hui, un moraliste redouté, un des directeurs spirituels de son siècle. Il n'avait pas encore annoncé l'Évangile du châtiment et révoqué le pardon de Madeleine. Il n'avait pas dit encore: «Tue-la!» C'est précisément dans l'Affaire Clémenceau qu'il exposa pour la première fois cette doctrine impitoyable. Il est vrai qu'il n'y parla point pour son propre compte et que ce livre est, comme le titre l'indique, le mémoire d'un accusé. Mais on devinait le philosophe sous le romancier, on voyait la thèse dans l'oeuvre d'art. L'Affaire Clémenceau contenait en germe l'Homme-Femme et la Femme de Claude. Ai-je besoin de rappeler qu'il s'agit, dans le roman, d'un enfant naturel, du fils d'une pauvre fille abandonnée, qui travaille pour vivre? Clémenceau n'a jamais connu son père. Il est encore tout petit quand, à la pension, ses camarades lui font honte de sa naissance. Il est beau, il est fort, il est intelligent et bon. Dès l'enfance, son génie se révèle: conduit par hasard dans un atelier de sculpteur, il reconnaît sa vocation. Il est destiné à pétrir la glaise; il est voué au tourment délicieux de fixer dans une matière durable les formes de la vie. Le travail le garde chaste. Mais jeune, ignorant et vigoureux, il est une proie dévolue à l'amour. Une nuit, dans un bal travesti, il rencontre une enfant, habillée en page et qui accompagne une abondante et magnifique Marie de Médicis, sa mère. Iza, cette enfant, est parfaitement belle. Mais ce n'est qu'une enfant. D'ailleurs elle n'a fait qu'apparaître comme un présage. Elle s'en est allée avec sa mère, la comtesse Dobronowska, une aventurière polonaise, chercher fortune en Russie. La comtesse, ne pouvant la marier, essaye de la vendre. Iza lui échappe et, soit amour, soit fantaisie, elle vient demander asile au sculpteur Clémenceau, qui est devenu célèbre en peu d'années. Il l'attendait. Il l'épouse, il l'aime. Il l'aime d'un amour à la fois idéal et esthétique. Il l'aime parce qu'elle est la forme parfaite et parce qu'elle est l'infini que nous rêvons tous, dans ce rêve d'une heure qui est la vie. Iza, nourrie par une mère infâme, est naturellement impudique, menteuse, ingrate et lascive. Pourtant elle aime Clémenceau, qui est robuste et beau. Mais elle le trahit, parce que trahir est sa fonction naturelle. Elle trompe l'homme qu'elle aime, pour des bijoux ou seulement pour le plaisir de tromper. Elle se donne à des gens célèbres qui fréquentent sa maison, et cela pour le plaisir d'avoir certaines idées, quand ces personnages sont réunis, le soir à la table dont elle fait gravement les honneurs avec son mari. Elle est comme les grands artistes qui ne se plaisent qu'aux difficultés: elle croise, complique, mêle ses mensonges; elle ose tout, si bien que son mari est bientôt le seul homme à Paris qui ignore sa conduite. Il est désabusé, par hasard. Il la chasse. Mais il l'aime encore. Comment s'en étonner? Ce n'est pas parce qu'elle est indigne qu'il l'aimerait moins.
[Note 1: Affaire Clémenceau, mémoire de l'accusé, 1 vol. in-18.
Calmann Lévy, édit.]
L'amour ne se donne pas comme un prix de vertu. L'indignité d'une femme ne tue jamais le sentiment qu'on a pour elle; au contraire, il le ranime parfois: l'auteur de la Visite de noces le sait bien. Ce malheureux Clémenceau s'enfuit jusqu'à Rome, où il se réfugie en plein idéal d'art. Il entame une copie du Moïse de Michel-Ange à même le bloc, avec une telle furie qu'on croirait qu'il veut lui-même se briser contre ce marbre qu'il taille. Il a voulu la fuir. Mais il l'attend, le misérable!
Il l'attend, les bras ouverts. Elle ne vient pas: elle reste à Paris, la maîtresse d'un prince royal en bonne fortune. Là, au milieu de son luxe, paisible, elle compose un dernier chef-d'oeuvre de perfidie: elle séduit le seul ami qui soit resté à son mari. Clémenceau l'apprend: c'en est trop; il accourt, il se précipite chez elle, il la revoit, il la trouve charmante, amoureuse, car elle l'aime toujours. Elle est belle, elle est irrésistible. Que fait-il? Il la possède une fois encore et il la tue.
Tel est le sujet, l'argument, comme on disait dans la vieille rhétorique. On sait qu'il est traité avec une habileté d'autant plus grande qu'elle se cache sous les apparences d'un naturel facile. Il est superflu aujourd'hui de louer dans ce livre la simplicité savante, l'éloquence sobre et passionnée. J'ai dit qu'il y avait dans l'Affaire Clémenceau une oeuvre d'art et une thèse morale. L'oeuvre d'art est de tout point admirable. Quant à la thèse, elle fait horreur, et toutes les forces de mon être me soulèvent à la fois contre elle.
Si Clémenceau disait: «J'ai tué cette femme parce que je l'aimais», nous penserions: «C'est, après tout, une raison.» La passion a tous les droits, parce qu'elle va au-devant de tous les châtiments. Elle n'est pas immorale, quelque mal qu'elle fasse, car elle porte en elle-même sa punition terrible. D'ailleurs, ceux qui aiment disent: Je la tuerai! mais ils ne tuent pas. Mais Clémenceau n'allègue pas seulement son amour, il invoque la justice. C'est ce qui me fâche. Je n'aime pas que ce mari violent, et qui devint un amant, prenne des airs de justicier. Je n'aime pas qu'il brandisse comme l'instrument auguste des vengeances publiques, le couteau «à manche jaspé, à garde de vermeil incrustée de grenats, à lame d'acier niellée d'or».
Il est penseur. Il est idéologue. Parfois il parle comme si, en vérité, il avait attenté à la vie d'un député opportuniste ou radical. Il y a en lui du Baffier et de l'Aubertin. Il a des idées générales, il a un système; il donne à son crime je ne sais quelles intentions humanitaires. Il est trop pur. Il m'est désagréable qu'on assassine par vertu. Sa défense est d'un meurtrier idéologue. Si j'étais juré, je ne l'acquitterais pas. À moins que les médecins légistes ne m'avertissent que je suis en présence d'un paralytique général, ce qui, à vrai dire, ne m'étonnerait guère. Il m'assure qu'il était honnête homme et bon fils. Je n'en veux pas disputer. Mais il donne à entendre qu'il était un grand artiste et faisait de très belles figures; et cela j'ai peine à le croire. Un grand artiste porte en soi l'instinct généreux de la vie. Il crée et ne détruit pas. C'est un ouvrage stupide que d'assassiner une femme. Les hommes capables d'une telle boucherie doivent être insupportables. En admettant qu'ils ne soient pas tout à fait des déments, ils doivent avoir bien peu de grâce dans l'esprit, bien peu de souplesse dans l'intelligence. J'imagine qu'ils restent lourds et durs au milieu même du bonheur, et que leur âme n'a pas ces nuances charmantes sans lesquelles l'amour même semble terne et monotone.
Le mémoire n'en dit rien, mais Iza dut passer avec cet homme des heures terriblement maussades. Avant de l'assassiner, il dut l'ennuyer. Il était honnête, sans doute; mais c'est un pauvre bagage en amour qu'une impitoyable honnêteté. Non, il n'avait pas l'âme belle. Dans les belles âmes, une divine indulgence se mêle à la passion la plus furieuse.
S'il est vrai qu'on ne trouve guère d'amour sans haine, il est vrai aussi qu'on ne voit guère de haine sans pitié. Ce malheureux avait le crâne étroit. C'était un fanatique; c'est-à-dire un homme de la pire espèce. Tous les fanatismes, même celui de la vertu, font horreur aux âmes riantes et largement ouvertes. Le mal vient uniquement de ce Clémenceau qui eut le tort d'épouser une femme qui n'était pas faite pour cela. Les Grecs le savaient bien, que toutes les femmes ne sont pas également propres à faire des épouses légitimes. Il ne pénétrait pas assez le mystère des appétits et des instincts. S'il avait soupçonné le moins du monde les obscurs travaux de la vie animale, il se serait dit, comme le bon médecin Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. Il aurait murmuré dans le fond de son âme ce que l'aimable Sardanapale de Byron disait sur son bûcher à la jeune Myrrha: «Si ta chair se trouble, si tu crains de te jeter à travers ces flammes dans l'inconnu, adieu, va et sache bien que je ne t'en aimerai pas moins, mais qu'au contraire je t'en chérirai davantage pour avoir été docile à la nature.» Et il aurait pleuré, et son coeur se serait amolli, il n'aurait pas tué la pauvre Iza, que d'ailleurs il n'aurait pas préalablement épousée.
Certes, c'était une mauvaise fille. Elle avait des instincts pervers. Mais sommes-nous tout à fait responsables de nos instincts? L'éducation et l'hérédité ne pèsent-elles pas sur tous nos actes? Nous naissons incorrigibles, hélas! Nous naissons si vieux! Si Clémenceau avait songé que tous les éléments dont se composait le corps délicieux de cette pauvre enfant existaient et s'agitaient dans l'immoral univers de toute éternité, il n'aurait pas brisé cette délicate machine. Il aurait pardonné à cette âme obscure le crime de ses nerfs et de son sang. Écoutez ce que dit en vers la philosophie naturelle; elle dit:
Les choses de l'amour ont de profonds secrets.
L'instinct primordial de l'antique nature,
Qui mêlait les flancs nus dans le fond des forêts,
Trouble l'épouse encor sous sa riche ceinture;
Et, savante en pudeur, attentive à nos lois,
Elle garde le sang de l'Ève des grands bois.
Je sais, je sais tout ce qu'on doit à la morale. Dieu me garde de l'oublier! La société est fondée sur la famille, qui repose elle-même sur la foi des contrats domestiques. La vertu des femmes est une vertu d'État. Cela date des Romains. La victime héroïque de Sextus, la chaste Lucrèce, exerçait la pudeur comme une magistrature. Elle se tua pour l'exemple: Ne ulla deinde impudica Lucretiæ exemplo vivet. À ses yeux, le mariage était une sorte de fonction publique dont elle était investie. Voilà qui est bien. Ces Romains ont édifié le mariage comme les aqueducs et les égouts. Ils ont uni du même ciment la chair et les pierres. Ils ont construit pour l'éternité. Il n'y eut jamais au monde maçons et légistes pareils. Nous habitons encore la maison qu'ils ont bâtie. Elle est auguste et sainte. Cela est vrai; mais il est vrai aussi qu'il est écrit. «Tu ne tueras pas.» Il est vrai que la clémence est la plus intelligente des vertus et que la philosophie naturelle enseigne le pardon. D'ailleurs, quand il s'agit d'amour, pouvons-nous discerner notre cause? Qui de nous est assez pur pour jeter la première pierre? Il faut bien en revenir à l'Évangile. En matière de morale ce sont toujours les religions qui ont raison, parce qu'elles sont inspirées par le sentiment, et que c'est le sentiment qui nous égare le moins. Les religions n'uniraient point les hommes si elles s'adressaient à l'intelligence, car l'intelligence est superbe et se plaît aux disputes. Les cultes parlent aux sens; c'est pourquoi ils assemblent les fidèles: nous sentons tous à peu près de même et la piété est faite du commun sentiment.
Il est arrivé à chacun de nous d'assister, dans quelque église, tendue de noir, à d'illustres obsèques. L'élite de la société, des hommes honorés, quelques-uns célèbres, des femmes admirées et respectées, étaient rangés des deux côtés de la nef, au milieu de laquelle s'élevait le catafalque, entouré de cierges. Tout à coup le Dies iræ éclatait dans l'air épaissi par l'encens, et ces stances composées, dans quelque jardin sans ombre, par un doux disciple de saint François, se déroulaient sur nos têtes comme des menaces mêlées d'espérances. Je ne sais si vous avez été touché ainsi que moi jusqu'aux larmes de cette poésie empreinte de l'austère amour qui débordait de l'âme des premiers franciscains. Mais je puis vous dire que je n'ai jamais entendu la treizième strophe sans me sentir secoué d'un frisson religieux. Elle dit, cette strophe:
Qui Mariam absolvisti Et latronem exaudisti, Mihi quoque spem dedisti.
«Toi, qui as absous la pécheresse et pardonné au larron, à moi aussi tu as donné l'espérance.»
Le chantre qui lance ces paroles latines dans le vaisseau de l'église est ici la voix de l'assemblée entière. Tous les assistants, ces purs, ces grands, ces superbes, doivent répéter intérieurement «Toi, qui as absous la pécheresse et pardonné au larron, à moi aussi tu as donné l'espérance.» Voilà ce que veut l'Église, qui a condamné le vol et fait du mariage un sacrement. Elle humilie, dans sa sagesse, les vertus de ces heureux qu'on appelle les justes, et elle rappelle aux meilleurs d'entre nous que, loin de pouvoir s'ériger en juges, ils doivent eux-mêmes implorer leur pardon. Cette morale chrétienne me semble infiniment douce et infiniment sage. Elle ne prévaudra jamais tout à fait contre les violences de l'âme et l'orgueil de la chair; mais elle répandra parfois sur nos coeurs fatigués sa paix divine et elle nous enseignera à pardonner, avec toutes les autres offenses, les trahisons qui nous ont été faites par celles que nous avons trop aimées.
LES JOUETS D'ENFANTS
Je viens de lire, pour mon plaisir des contes d'enfants, la Comédie des jouets[2], que nous donne M. Camille Lemonnier. M. Camille Lemonnier a marqué sa place au premier rang des littérateurs belges. Il écrit des romans vrais dans une langue pleine de saveur. C'est un conteur naturel, qui plaît aux Parisiens comme aux Bruxellois. Je savais, par ses livres, qu'il adorait les choses de la vie, et que ses rêves d'artiste poursuivaient ardemment les formes infinies des êtres. Je découvre aujourd'hui qu'il s'amuse parfois avec des jouets d'enfants, et ce goût m'inspire pour lui de nouvelles sympathies. Je lui veux du bien, de ce qu'il interprète les joujoux en poète et de ce qu'il en possède le sens mystique. Il anime sans effort les pantins et les polichinelles. Il révèle la nature spirituelle de ce bonhomme Noël qui revient tous les ans, couvert de frimas, dans la boutique de l'épicier. Au souffle de sa pensée, la forêt, qui n'a que six arbres peints en vert, avec des copeaux pour feuillage, s'étend, la nuit, hors de la boîte de sapin et s'emplit d'ombre, de mystère et d'horreur. Voilà ce qui me plaît, voilà ce qui me touche. C'est que je professe, comme lui, le fétichisme des soldats de plomb, des arches de Noé et des bergeries de bois blanc. Songez-y, ce fétichisme est le dernier qui nous reste. L'humanité, quand elle se sentait jeune, donnait une âme à toutes choses. Cette foi charmante s'en est allée peu à peu, et voici que nos penseurs modernes ne devinent plus d'âmes dans l'univers désenchanté. Du moins nous avons gardé, M. Camille Lemonnier et moi, une créance profonde: nous croyons à l'âme des joujoux.
[Note 2: La Comédie des jouets, par M. Camille Lemonnier, 1 vol. in-8°]
Je ne crains pas, pour ma part, de formuler mon symbole. Je crois à l'âme immortelle de Polichinelle. Je crois à la majesté des marionnettes et des poupées.
Sans doute, il n'y a rien d'humain selon la chair dans ces petits personnages de bois ou de carton; mais il y a en eux du divin, si peu que ce soit. Ils ne vivent pas comme nous, pourtant ils vivent. Ils vivent de la vie des dieux immortels.
Si j'étais un savant, je m'efforcerais de constituer leur symbolique, comme Guigniaut tenta, après Creutzer, la symbolique des divinités de l'ancienne Grèce. Assurément, les poupées et les marionnettes sont de bien petits dieux, mais ce sont des dieux encore.
Aussi voyez: ils ressemblent aux menues idoles de l'antiquité. Ils ressemblent mieux encore aux figures grossières par lesquelles les sauvages essayent de montrer l'invisible. Et à quoi ressembleraient-ils, sinon à des idoles, puisqu'ils sont eux-mêmes des idoles? Leur fonction est absolument religieuse. Ils apportent aux petits enfants la seule vision du divin qui leur soit intelligible. Ils représentent toute la religion accessible à l'âge le plus tendre. Ils sont la cause de nos premiers rêves. Il inspirent nos premières craintes et nos premières espérances. Pierrot et Polichinelle contiennent autant d'anthropomorphisme divin qu'en peuvent concevoir des cerveaux à peine formés et déjà terriblement actifs. Ils sont l'Hermès et le Zeus de nos bébés. Et toute poupée est encore une Proserpine, une Cora pour nos petites filles. Je voudrais que ces paroles fussent prises dans leur sens le plus littéral. Les enfants naissent religieux, M. Hovelacque et son conseil municipal ne voient de dieu nulle part. Les enfants en voient partout. Ils font de la nature une interprétation religieuse et mystique. Je dirai même qu'ils ont plus de relations avec les dieux qu'avec les hommes, et cette proposition n'a rien d'étrange si l'on songe que, le divin étant l'inconnu, l'idée du divin est la première qui doive occuper la pensée naissante.
Les enfants sont religieux; ce n'est pas à dire qu'ils soient spiritualistes. Le spiritualisme est la suprême élégance de l'intelligence déjà sur le retour. C'est par le fétichisme que commença l'humanité. Les enfants la recommencent. Ils sont de profonds fétichistes. Mais qu'ai-je dit? Les petits enfants remontent plus haut que l'humanité même. Ils reproduisent non seulement les idées des hommes de l'âge de pierre, mais encore les idées des bêtes. Ce sont là aussi, croyez-le bien, des idées religieuses. Saint François d'Assise avait deviné, dans sa belle âme mystique, la piété des animaux. Il ne faut pas observer un chien bien longtemps pour reconnaître que son âme est pleine de terreurs sacrées. La foi du chien est, comme celle de l'enfant, un fétichisme prononcé. Il serait impossible d'ôter de l'esprit d'un caniche que la lune est divine.
Or, comme les enfants naissent religieux, ils ont le culte de leurs joujoux. C'est à leurs joujoux qu'ils demandent ce qu'on a toujours demandé aux dieux: la joie et l'oubli, la révélation des mystérieuses harmonies, le secret de l'être. Les jouets, comme les dieux, inspirent la terreur et l'amour. Les poupées, que les jeunes Grecques appelaient leurs Nymphes, ne sont-elles pas les vierges divines de la première enfance? Les diables qui sortent des boîtes ne représentent-ils pas, comme la Gorgone des Hellènes et comme le Belzébuth des chrétiens, l'alliance sympathique de la laideur sensible et du mal moral? Il est vrai que les enfants sont familiers avec leurs dieux; mais les hommes n'ont-ils donc jamais blasphémé le nom des leurs? Les enfants cassent leurs polichinelles. Mais quels symboles l'humanité n'a-t-elle pas brisés? L'enfant, comme l'homme, change sans cesse d'idéal. Ses dieux sont toujours imparfaits parce qu'ils procèdent nécessairement de lui.
J'irai plus loin. Je montrerai que ce caractère religieux, inhérent aux jouets, et surtout aux jouets anthropomorphes, est reconnu d'une manière implicite, non seulement par tous les enfants, mais encore par quelques adultes, en qui persiste la simplicité de l'enfance. Les personnes qui veulent bien me lire savent mon respect pour les choses sacrées. Je puis dire, sans crainte d'être soupçonné par elles d'une irrévérence inattendue, que des simulacres tout à fait puérils prennent place encore aujourd'hui dans certaines cérémonies de l'Église, et que parfois les âmes innocentes et pieuses associent naïvement de purs joujoux aux mystères du culte. Les boutiques de la rue Saint-Sulpice ne sont-elles pas pleines de poupées liturgiques? Et qu'est-ce que les crèches qu'on met dans les églises, pendant les joyeuses féeries de Noël, sinon de pieux jouets? Il n'y a pas huit jours, comme j'entrais dans une chapelle ouverte par les catholiques anglais dans le quartier de l'Étoile, je vis, au fond de l'abside, la scène de la Nativité, représentée par des figurines moulées et peintes. De douces femmes venaient s'agenouiller devant ces bonshommes. Elles reconnaissaient avec allégresse la grotte de Bethléem, la sainte Vierge, saint Joseph et le petit Jésus, ouvrant, de son berceau, les bras sur le monde. Prosternés aux pieds de l'Enfant-Dieu, les trois rois mages présentaient l'or, la myrrhe et l'encens. On distinguait Melchior à sa barbe blanche, Gaspar à son air de jeunesse, et le bon Balthazar à l'expression naïve de son visage noir comme la nuit. Celui-là souriait sous un énorme turban. O candeur du bon nègre! Impérissable douceur de l'oncle Tom! Tous pas plus grands que la main. Des bergers et des bergères, hauts comme le doigt, occupaient les abords de la grotte. Il y avait aussi des chameaux et des chameliers, un pont sur une rivière et des maisons, avec des vitres aux fenêtres, qu'on éclairait, le soir en y mettant des bougies. Cette scène répondait exactement aux besoins esthétiques d'une petite fille de six ans. Tout le temps que je restai dans l'église, j'entendis les sons d'une boîte à musique qui aidait à la contemplation.
Aussi les innocentes dames étaient-elles prises au coeur par une si gentille bergerie. Il fallait bien, pour donner de telles émotions, que ces images à demi comiques, à demi sacrées, eussent une âme, une petite âme de joujou. J'aurais mauvaise grâce à railler une naïveté dont j'avais ma part: ces bonnes âmes agenouillées et répandues devant des poupées m'ont paru charmantes. Et, si je dénonce les parties de fétichisme qui entrent dans le métal de leur orthodoxie, ce n'est pas pour déprécier un tel alliage. Je tiens de M. Pierre Lafitte, le généreux chef du positivisme, que le culte des fétiches avait du bon, et je ne crois pas, pour ma part, qu'il y ait de religion vraie sans un peu de fétichisme. Je vais plus loin: tout sentiment profond ramène à cette antique religion des hommes. Voyez les joueurs et les amoureux: il leur faut des fétiches.
Je viens de vous montrer le joujou dans le sanctuaire. Je ne serai pas embarrassé de vous le montrer encore au seuil du musée. Il appartient à la fois aux dieux invisibles et aux muses. Parce qu'il est religieux, le jouet est artiste. Je vous prie de tenir cette proposition pour démontrée. Les cultes et les arts procèdent d'une même inspiration. Du bambin qui range avec effort ses soldats de plomb sur une table, au vénérable M. Ravaisson groupant avec enthousiasme, dans son atelier du Louvre, la Vénus Victrix et l'Achille Borghèse, il n'y a qu'une nuance de sentiment. Le principe des deux actions est identiquement le même. Tout marmot qui combine ses jouets est déjà un esthète.
Il est bien vrai de dire que la poupée est l'ébauche de la statue. En face de certaines figurines de la nécropole de Myrrhina, le savant M. Edmond Pottier hésite, ne sachant s'il a devant lui une poupée ou une idole. Les poupées qu'aux jours de beauté, dans la sainte Hellas, les petites filles des héros pressaient contre leur coeur, ces poupées ont péri; elles étaient de cire et elles ont fondu au soleil. Elles n'ont pas survécu aux bras charmants qui, après les avoir portées, se sont ouverts pour l'amour ou crispés dans le désespoir, et puis qu'a glacés la mort. Je regrette ces poupées de cire: j'imagine que le génie grec avait donné la grâce à leur fragilité. Celles qui nous restent sont de terre cuite; ce sont de pauvres petites poupées, trouvées dans des tombeaux d'enfants. Leurs membres grêles sont articulés comme les bras et les jambes des pantins. C'est là encore un caractère qu'il faut considérer.
Si la poupée procède de la statuaire par sa plastique, elle doit à la souplesse de ses articulations d'autres propriétés précieuses. L'enfant lui communique des gestes et des attitudes, l'enfant la fait agir et il parle pour elle. Et voilà le théâtre créé! Qui donc a dit:—Des poupées et des chansons, c'est déjà presque tout Shakespeare?
GUSTAVE FLAUBERT[3]
[Note 3: À propos de sa Correspondance. In-18, Charpentier, éditeur]
C'était en 1873, un dimanche d'automne. J'allai le voir tout ému. Je me tenais le coeur en sonnant à la porte du petit appartement qu'il habitait alors rue Murillo. Il vint lui-même ouvrir. De ma vie je n'avais vu rien de semblable. Sa taille était haute, ses épaules larges; il était vaste, éclatant et sonore; il portait avec aisance une espèce de caban marron, vrai vêtement de pirate; des braies amples comme une jupe lui tombaient sur les talons. Chauve et chevelu, le front ridé, l'oeil clair, les joues rouges, la moustache incolore et pendante, il réalisait tout ce que nous lisons des vieux chefs scandinaves, dont le sang coulait dans ses veines, mais non point sans mélange.
Issu d'un Champenois et d'une Bas-Normande de vieille souche, Gustave Flaubert était bien un fils de la femme, l'enfant de sa mère. Il semblait tout Normand, non point Normand de terre, vassal de la couronne de France, fils paisible et dégénéré des compagnons de Rolf, bourgeois ou vilain, procureur ou laboureur, de génie avide et cauteleux, ne disant ni oui ni vere; mais bien Normand des mers, roi du combat, vieux Danois venu par la route des cygnes, n'ayant jamais dormi sous un toit de planches ni vidé près d'un foyer humain la corne pleine de bière, aimant le sang des prêtres et l'or enlevé aux églises, attachant son cheval dans les chapelles des palais, nageur et poète, ivre, furieux, magnanime, plein des dieux nébuleux du Nord et gardant jusque dans le pillage son inaltérable générosité.
Et son air ne mentait point. Il était cela, en rêve.
Il me tendit sa belle main de chef et d'artiste, me dit quelques bonnes paroles, et, dès lors, j'eus la douceur d'aimer l'homme que j'admirais. Gustave Flaubert était très bon. Il avait une prodigieuse capacité d'enthousiasme et de sympathie. C'est pourquoi il était toujours furieux. Il s'en allait en guerre à tout propos, ayant sans cesse une injure à venger. Il en était de lui comme de don Quichotte, qu'il estimait tant. Si don Quichotte avait moins aimé la justice et senti moins d'amour pour la beauté, moins de pitié pour la faiblesse, il n'eût point cassé la tête au muletier biscayen ni transpercé d'innocentes brebis. C'étaient tous deux de braves coeurs. Et tous deux ils firent le rêve de la vie avec une héroïque fierté qu'il est plus facile de railler que d'égaler. À peine étais-je depuis cinq minutes chez Flaubert que le petit salon, tendu de tapis d'Orient, ruisselait du sang de vingt mille bourgeois égorgés. En se promenant de long en large, le bon géant écrasait sous les talons les cervelles des conseillers municipaux de la ville de Rouen.
Il fouillait des deux mains les entrailles de M. Saint-Marc Girardin. Il clouait aux quatre murs les membres palpitants de M. Thiers, coupable, je crois, d'avoir fait mordre la poussière à des grenadiers dans un terrain détrempé par les pluies. Puis, passant de la fureur à l'enthousiasme, il se mit à réciter d'une voix ample, sourde et monotone, le début d'un drame inspiré d'Eschyle, les Érinnyes, que M. Leconte de Lisle venait de faire jouer à l'Odéon. Ces vers étaient fort beaux en effet, et Flaubert avait bien raison de les louer. Mais son admiration s'étendit aux acteurs; il parla avec une cordialité violente et terrible de madame Marie Laurent, qui tenait dans ce drame le rôle de Klytaimnestra. En parlant d'elle, il semblait caresser une bête monstrueuse. Quand ce fut le tour de l'acteur qui jouait Agamemnon, Flaubert éclata. Cet acteur était un confident de tragédie vieilli dans son modeste emploi, las, désabusé, perclus de rhumatismes; son jeu se ressentait grandement de ces misères physiques et morales. Il y avait des jours où le pauvre homme pouvait à peine se mouvoir sur la scène. Il avait épousé, vers le tard, une ouvreuse de théâtre; il comptait se reposer bientôt avec elle à la campagne, loin des planches et des petits bancs. Il se nommait Laute, je crois, était pacifique et demandait justement la paix promise sur la terre aux hommes de bonne volonté. Mais notre bon Flaubert ne l'entendait pas ainsi. Il exigeait que le bonhomme Laute fournît une nouvelle et royale carrière.
—Il est immense, s'écriait-il! C'est un chef barbare, un dynaste d'Argos, il est archaïque, préhistorique, légendaire, homérique, rapsodique, épique! Il a l'immobilité sacrée! Il ne bouge pas… C'est grand! c'est divin! Il est fait comme une statue de Dédale, habillée par des vierges. Avez-vous vu au Louvre un petit bas-relief de vieux style grec, tout asiatique, qui a été trouvé dans l'île de Samothrace et qui représente Agamemnon, Tathybios et Epeus avec leurs noms écrits à côté d'eux! Agamemnon s'y voit assis sur un trône en X, à pieds de chèvre. Il a la barbe pointue et les cheveux bouclés à la mode assyrienne. Tathybios aussi. Ce sont d'affreux bonshommes; ils ont l'air de poissons et semblent très anciens. On dirait que Laute est sorti de cette pierre-là. Il est superbe, nom de Dieu!
Ainsi Flaubert exhalait son ardeur. Toute la poésie d'Homère et d'Eschyle, il la voyait incarnée dans le bonhomme Laute, tout comme l'ingénieux hidalgo reconnaissait dans la personne d'un simple mouton le toujours intrépide Brandabarbaran de Boliche, seigneur des trois Arabies, ayant pour cuirasse une peau de serpent et pour écu une porte qu'on dit être celle qu'emporta Samson hors de la ville de Gaza. Je conviens qu'ils se trompaient tous deux; mais il ne faut pas être médiocre pour se tromper ainsi.
Vous ne verrez jamais les imbéciles tomber dans de telles illusions. Flaubert me parut regretter sincèrement de n'avoir pas vécu au temps d'Agamemnon et de la guerre de Troie. Après avoir dit un grand bien de cet âge héroïque, ainsi que généralement de toutes les époques barbares, il se répandit en invectives contre le temps présent. Il le trouvait banal. C'est là que sa philosophie me sembla en défaut. Car enfin toute époque est banale pour ceux qui y vivent; en quelque temps qu'on naisse, on ne peut échapper à l'impression de vulgarité qui se dégage des choses au milieu desquelles on s'attarde. Le train de la vie a toujours été fort monotone, et les hommes se sont de tout temps ennuyés les uns des autres. Les barbares, dont l'existence était plus simple que la nôtre, s'ennuyaient encore plus que nous. Ils tuaient et pillaient pour se distraire. Nous avons présentement des cercles, des dîners, des livres, des journaux et des théâtres qui nous amusent un peu. Nos passe-temps sont plus variés que les leurs. Flaubert semblait croire que les personnages antiques jouissaient eux-mêmes de l'impression d'étrangeté qu'ils nous donnent. C'est là une illusion un peu naïve, mais bien naturelle. Au fond, je crois que Flaubert n'était pas aussi malheureux qu'il en avait l'air. Du moins était-ce un pessimiste d'une espèce particulière; c'était un pessimiste plein d'enthousiasme pour une partie des choses humaines et naturelles. Shakespeare et l'Orient le jetaient dans l'extase. Loin de le plaindre, je le proclame heureux: il eut la bonne part des choses de ce monde, il sut admirer.
Je ne parle pas du bonheur qu'il éprouva à réaliser son idéal littéraire en écrivant de beaux livres, parce qu'il ne m'est pas permis de décider si la joie de la réussite égale, dans ce cas, les peines et les angoisses de l'effort. Ce serait une question de savoir lequel a goûté la plus pure satisfaction, ou de Flaubert quand il écrivit la dernière ligne de Madame Bovary, ou du marin dont parle M. de Maupassant quand il mit le dernier agrès à la goélette qu'il construisait patiemment dans une carafe. Pour ma part, je n'ai connu en ce monde que deux hommes heureux de leur oeuvre: l'un est un vieux colonel, auteur d'un catalogue de médailles; l'autre, un garçon de bureau, qui fit avec des bouchons un petit modèle de l'église de la Madeleine. On n'écrit pas des chefs-d'oeuvre pour son plaisir, mais sous le coup d'une inexorable fatalité. La malédiction d'Ève frappe Adam comme elle: l'homme aussi enfante dans la douleur. Mais, si produire est amer, admirer est doux, et cette douceur Flaubert l'a goûtée pleinement; il l'a bue à longs traits. Il admirait avec fureur, et son enthousiasme était plein de sanglots, de blasphèmes, de hurlements et de grincements de dents.
Je le retrouve, mon Flaubert, dans sa Correspondance, dont le premier volume vient de paraître, tel que je l'ai vu il y a quatorze ans dans le petit salon turc de la rue Murillo: rude et bon, enthousiaste et laborieux, théoricien médiocre, excellent ouvrier et grand honnête homme.
Toutes ces qualités-là ne font point un parfait amant et il ne faut pas trop s'étonner si les plus froides lettres de cette correspondance générale sont les lettres d'amour. Celles-là sont adressées à une poétesse qui avait déjà inspiré, dit-on, un long et ardent amour à un éloquent philosophe. Elle était belle, blonde et discoureuse. Flaubert, quand il fut choisi par cette muse, avait déjà, à vingt-trois ans, le goût du travail et l'horreur de la contrainte. Ajoutez à cela que cet homme fut de tout temps incapable du moindre mensonge, et vous jugerez de son embarras à bien correspondre. Pourtant il fit d'abord de belles lettres; il s'appliqua si bien qu'il atteignit au galimatias. Il écrivit le 26 août 1846:
J'ai fait nettement pour mon usage deux parts dans le monde et dans moi: d'un côté l'élément externe, que je désire varié, multicolore, harmonique, immense, et dont je n'accepte rien que le spectacle d'en jouir; de l'autre, l'élément interne, que je concentre afin de le rendre plus dense et dans lequel je laisse pénétrer, à pleines effluves, les purs rayons de l'esprit par la fenêtre ouverte de l'intelligence.
Ce tour-là ne lui était pas naturel. Il s'en lassa vite et rédigea ses billets dans un style plus clair, mais dur et même un peu brutal. Dans les moments de tendresse, qui sont rares, il parle à la bien-aimée, peu s'en faut, comme à un bon chien. Il lui dit: «Tes bons yeux, ton bon nez.» La muse s'était flattée d'inspirer des accents plus harmonieux.
Je note l'épître du 14 décembre comme un beau modèle de mauvaise grâce.
On m'a fait hier, y dit Flaubert, une petite opération à la joue à cause de mon abcès; j'ai la figure embobelinée de linge et passablement grotesque; comme si ce n'était pas assez de toutes les pourritures et de toutes les infections qui ont précédé notre naissance et qui nous reprendront à notre mort, nous ne sommes, pendant notre vie, que corruption et putréfaction successives, alternatives et envahissantes l'une sur l'autre. Aujourd'hui on perd une dent, demain un cheveu; une plaie s'ouvre, un abcès se forme, on vous met des vésicatoires, on vous pose des sétons. Qu'on ajoute à cela les cors aux pieds, les mauvaises odeurs naturelles, les sécrétions de toute espèce et de toute saveur, ça ne laisse pas que de faire un tableau fort excitant de la personne humaine. Dire qu'on aime tout ça! Encore qu'on s'aime soi-même et que moi, par exemple, j'ai l'aplomb de me regarder dans la glace sans éclater de rire. Est-ce que la vue seule d'une vieille paire de bottes n'a pas quelque chose de profondément triste et d'une mélancolie amère? Quand on pense à tous les pas qu'on a fait là dedans pour aller on ne sait plus où, à toutes les herbes qu'on a foulées, à toutes les boues qu'on a recueillies, le cuir crevé qui bâille a l'air de vous dire: «Après, imbécile, achètes-en d'autres, de vernies, de luisantes, de craquantes, elles en viendront là comme moi, comme toi un jour, quand tu auras sali beaucoup de tiges et sué dans beaucoup d'empeignes.»
On ne pouvait du moins l'accuser de dire des fadeurs. Il avoue plus loin qu'il a «la peau du coeur dure», et en effet il sent mal certaines délicatesses. Par contre, il a d'étranges candeurs. Il assure madame X*** de la quasi virginité de son âme. En vérité c'est bien l'aveu qui devait toucher un bas-bleu. Au reste, il n'a pas le moindre amour-propre et il confesse qu'il n'entend pas finesse en amour. Ce dont il faut le louer, c'est sa franchise. On veut qu'il promette d'aimer toujours. Et il ne promet jamais rien. Là encore il est un fort honnête homme.
La vérité est qu'il n'eut qu'une passion, la littérature. On pourra mettre sous sa statue, si l'on parvient à l'élever, ce vers qu'Auguste Barbier adressait à Michel-Ange:
L'art fut ton seul amour et prit ta vie entière.
À neuf ans, il écrivait (4 février 1831) à son petit ami Ernest
Chevalier:
Je ferai des romans que j'ai dans la tête, qui sont: la Belle
Andalouse, le Bal masqué, Cardenio, Dorothée, la Mauresque, le
Curieux impertinent, le Mari prudent.
Dès lors, il avait découvert le secret de sa vocation. Il marcha tous les jours de sa vie dans la voie où il était appelé. Il travailla comme un boeuf. Sa patience, son courage, sa bonne foi, sa probité resteront à jamais exemplaires. C'est le plus consciencieux des écrivains. Sa correspondance témoigne de la sincérité, de la continuité de ses efforts. Il écrivait en 1847:
Plus je vais et plus je découvre de difficultés à écrire les choses les plus simples, et plus j'entrevois le vide de celles que j'avais jugées les meilleures. Heureusement que mon admiration des maîtres grandit à mesure, et, loin de me désespérer par cet écrasant parallèle, cela avive au contraire l'indomptable fantaisie que j'ai d'écrire.
Il faut admirer, il faut vénérer cet homme de beaucoup de foi, qui dépouilla par un travail obstiné et par le zèle du beau ce que son esprit avait naturellement de lourd et de confus, qui sua lentement ses superbes livres et fit aux lettres le sacrifice méthodique de sa vie entière.
M. GUY DE MAUPASSANT
CRITIQUE ET ROMANCIER
M. Guy de Maupassant nous donne aujourd'hui, dans un même volume[4] trente pages d'esthétique et un roman nouveau. Je ne surprendrai personne en disant que le roman est d'une grande valeur. Quant à l'esthétique, elle est telle qu'on devait l'attendre d'un esprit pratique et résolu, enclin naturellement à trouver les choses de l'esprit plus simples qu'elles ne sont en réalité. On y découvre, avec de bonnes idées et les meilleurs instincts, une innocente tendance à prendre le relatif pour l'absolu. M. de Maupassant fait la théorie du roman comme les lions feraient celle du courage, s'ils savaient parler. Sa théorie, si je l'ai bien entendue, revient à ceci: il y a toute sorte de manières de faire de bons romans; mais il n'y a qu'une seule manière de les estimer. Celui qui crée est un homme libre, celui qui juge est un ilote.
[Note 4: Pierre et Jean, Ollendorf, éditeur.]
M. de Maupassant se montre également pénétré de la vérité de ces deux idées. Selon lui, il n'existe aucune règle pour produire une oeuvre originale, mais il existe des règles pour la juger. Et ces règles sont stables et nécessaires. «Le critique, dit-il, ne doit apprécier le résultat que suivant la nature de l'effort.» Le critique doit «rechercher tout ce qui ressemble le moins aux romans déjà faits». Il doit n'avoir aucune «idée d'école»; il ne doit pas «se préoccuper des tendances», et pourtant il doit «comprendre, distinguer et expliquer toutes les tendances les plus opposées, les tempéraments les plus contraires». Il doit… Mais que ne doit-il pas!… Je vous dis que c'est un esclave. Ce peut être un esclave patient et stoïque, comme Épictète, mais ce ne sera jamais un libre citoyen de la république des lettres. Encore ai-je grand tort de dire que, s'il est docile et bon, il s'élèvera jusqu'à la destinée de cet Épictète qui «vécut pauvre et infirme, et cher aux dieux immortels». Car ce sage gardait dans l'esclavage le plus cher des trésors, la liberté intérieure. Et c'est précisément ce que M. de Maupassant ravit aux critiques. Il leur enlève le «sentiment» même. Ils devront tout comprendre; mais il leur est absolument interdit de rien sentir. Ils ne connaîtront plus les troubles de la chair ni les émotions du coeur. Ils mèneront sans désirs une vie plus triste que la mort. L'idée du devoir est parfois effrayante. Elle nous trouble sans cesse par les difficultés, les obscurités et les contradictions qu'elle apporte avec elle. J'en ai fait l'expérience dans les conjonctures les plus diverses. Mais c'est en recevant les commandements de M. de Maupassant que je reconnais toute la rigueur de la loi morale.
Jamais le devoir ne m'apparut à la fois si difficile, si obscur et si contradictoire. En effet, quoi de plus malaisé que d'apprécier l'effort d'un écrivain sans considérer à quoi tend cet effort? Comment favoriser les idées neuves en tenant la balance égale entre les représentants de l'originalité et ceux de la tradition? Comment distinguer et ignorer à la fois les tendances des artistes? Et quelle tâche que de juger par la raison pure des ouvrages qui ne relèvent que du sentiment? C'est pourtant ce que veut de moi un maître que j'admire et que j'aime. Je sens que c'en est trop, en vérité, et qu'il ne faut pas tant exiger de l'humaine et critique nature. Je me sens accablé et dans le même temps—vous le dirai-je?—je me sens exalté. Oui, comme le chrétien à qui son Dieu commande les travaux de la charité, les oeuvres de la pénitence et l'immolation de tout l'être, je suis tenté de m'écrier: Pour qu'il me soit tant demandé, je suis donc quelque chose? La main qui m'humiliait me relève en même temps. Si j'en crois le maître et le docteur, les germes de la vérité sont déposés dans mon âme. Quand mon coeur sera plein de zèle et de simplicité, je discernerai le bien et le mal littéraires, et je serai le bon critique. Mais cet orgueil tombe aussitôt que soulevé. M. de Maupassant me flatte. Je connais mon irrémédiable infirmité et celle de mes confrères. Nous ne posséderons jamais, ni eux ni moi, pour étudier les oeuvres d'art, que le sentiment et la raison, c'est-à-dire les instruments les moins précis qui soient au monde. Aussi n'obtiendrons-nous jamais de résultats certains, et notre critique ne s'élèvera-t-elle jamais à la rigoureuse majesté de la science. Elle flottera toujours dans l'incertitude. Ses lois ne seront point fixes, ses jugements ne seront point irrévocables. Bien différente de la justice, elle fera peu de mal et peu de bien, si toutefois c'est faire peu de bien que d'amuser un moment les âmes délicates et curieuses.
Laissez la donc libre, puisqu'elle est innocente. Elle a quelque droit, ce semble, aux franchises que vous lui refusez si fièrement, quand vous les accordez avec une juste libéralité aux oeuvres dites, originales. N'est-elle point fille de l'imagination comme elles? N'est-elle pas, à sa manière, une oeuvre d'art? J'en parle avec un absolu désintéressement, étant, par nature, fort détaché des choses et disposé à me demander chaque soir, avec l'Ecclésiaste: «Quel fruit revient à l'homme de tout l'ouvrage?» D'ailleurs, je ne fais guère de critique à proprement parler. C'est là une raison pour demeurer équitable. Et peut-être en ai-je encore de meilleures.
Eh bien, sans me faire la moindre illusion, vous le voyez, sur la vérité absolue des opinions qu'elle exprime, je tiens la critique pour la marque la plus certaine par laquelle se distinguent les âges vraiment intellectuels; je la tiens pour le signe honorable d'une société docte, tolérante et polie. Je la tiens, pour un des plus nobles rameaux dont se décore, dans l'arrière-saison, l'arbre chenu des lettres.
Maintenant, M. Guy de Maupassant me permettra-t-il de dire, sans suivre les règles qu'il a posées, que son nouveau romans Pierre et Jean, est fort remarquable et décèle un bien vigoureux talent? Ce n'est pas un pur roman naturaliste. L'auteur le sait bien. Il a conscience de ce qu'il a fait. Cette fois—et ce n'est pas la première—il est parti d'une hypothèse. Il s'est dit: Si tel fait se produisait dans telle circonstance, qu'en adviendrait-il? Or, le fait qui sert de point de départ au roman de Pierre et Jean est si singulier ou du moins si exceptionnel, que l'observation est à peu près impuissante à en montrer les suites. Il faut pour les découvrir, recourir au raisonnement et procéder par déduction. C'est ce qu'a fait M. Guy de Maupassant, qui, comme le diable, est grand logicien. Voici ce qu'il a imaginé: Une bijoutière sentimentale de la rue Montmartre, femme d'un bonhomme de comptoir fort vulgaire, et qui avait de lui un petit garçon, la jolie madame Roland, ressentait jusqu'au malaise le vide de son existence. Un inconnu, un client, entré par hasard dans le magasin, se prit à l'aimer et le lui dit avec délicatesse. C'était un M. Maréchal, employé de l'État. Devinant une âme tendre et prudente comme la sienne, madame Roland aima et se donna. Elle eut bientôt un second enfant, un garçon encore, dont le bijoutier se crut le père, mais quelle savait bien être né sous une plus heureuse influence. Il y avait entre cette femme et son ami des affinités profondes. Leur liaison fut longue, douce et cachée. Elle ne se rompit que quand le commerçant, retiré des affaires, emmena au Havre sa femme, sur le retour, et ses enfants déjà grands. Là, madame Roland apaisée et tranquille vivait de ses souvenirs secrets, qui n'avaient rien d'amer, car, dit-on, l'amertume s'attache seulement aux fautes contre l'amour. À quarante-huit ans, elle pouvait se féliciter d'une liaison qui avait rendu sa vie charmante, sans rien coûter à son honneur de bourgeoise et de mère de famille. Mais voici que tout à coup on apprend que Maréchal est mort et qu'il a institué un des fils Roland, le second, son légataire universel.
Telle est la situation, j'allais dire l'hypothèse dont le conteur est parti. N'avais-je pas raison d'affirmer qu'elle est étrange? Maréchal avait témoigné, de son vivant, la même affection aux deux petits Roland. Sans doute, il ne pouvait, dans le fond de son coeur, les aimer tous deux également. Qu'il préférât son fils, rien de plus naturel. Mais il sentait que sa préférence ne pouvait paraître sans indiscrétion. Comment ne comprit-il pas que cette même préférence serait plus indiscrète encore si elle éclatait tout à coup par un acte posthume et solennel? Comment ne lui apparut-il pas qu'il ne pouvait favoriser le second de ces enfants sans exposer aux soupçons la réputation de leur mère? D'ailleurs, la délicatesse la plus naturelle ne lui inspirait-elle pas de traiter avec égalité les deux frères, par cette considération qu'ils étaient nés, l'un comme l'autre, de celle qui l'avait aimé?
N'importe! le testament de M. Maréchal est un fait. Ce fait n'est pas absolument invraisemblable; on peut, on doit l'accepter. Quelles seront les conséquences de ce fait? Le roman a été écrit, de la première ligne à la dernière, pour répondre à cette question. Le legs trop expressif de l'amant ne suggère aucune réflexion au vieux mari, qui est fort simple. Le bonhomme Roland n'a jamais rien compris ni pensé à quoi que ce fût monde, hors à la bijouterie et à la pêche à la ligne. Il a atteint du premier coup, et tout naturellement, la suprême sagesse. Au temps des amours, madame Roland qui n'était pas une créature artificieuse, pouvait le tromper sans même mentir. Elle n'a rien à craindre de ce côté. Jean, son plus jeune fils, trouve aussi fort naturel un legs dont il a le bénéfice. C'est un garçon tranquille et médiocre. D'ailleurs, quand on est préféré, on ne se tourmente guère à se demander pourquoi. Mais Pierre, l'aîné, accepte moins facilement une disposition qui le désavantage. Elle lui paraît pour le moins étrange. Sur le premier propos qu'on lui tient au dehors, il la juge équivoque. On nous l'a peint comme une âme assez honnête, mais dure, chagrine et jalouse. Il a surtout l'esprit malheureux. Quand les soupçons y sont entrés, plus de repos pour lui. Il les amasse en voulant les dissiper; il fait une véritable enquête. Il recueille les indices il réunit les preuves; il trouble, épouvante, accable sa malheureuse mère, qu'il adore. Dans le désespoir de sa piété trahie et de sa religion perdue, il n'épargne à cette mère aucun mépris, et il dénonce à son frère adultérin le secret qu'il a surpris et qu'il devait garder. Sa conduite est monstrueuse et cruelle; mais elle est dans la logique de sa nature. J'ai entendu dire «Puisqu'il a le tort impardonnable de juger sa mère, il devrait au moins l'excuser. Il sait ce que vaut le vieux Roland, et que c'est un imbécile.»—Oui, mais s'il n'avait pas l'habitude de mépriser son père, il ne se serait pas fait spontanément le juge de sa mère. D'ailleurs, il est jeune et il souffre. Ce sont là deux raisons pour qu'il soit sans pitié. Et le dénouement? demandez-vous.—Il n'y en a pas. Une telle situation ne peut être dénouée.
La vérité est que M. de Maupassant a traité ce sujet ingrat avec la sûreté d'un talent qui se possède pleinement. Force, souplesse, mesure, rien ne manque plus à ce conteur robuste et magistral. Il est vigoureux sans effort. Il est consommé dans son art. Je n'insiste pas. Mon affaire n'est point d'analyser les livres: j'ai assez fait quand j'ai suggéré quelque haute curiosité au lecteur bienveillant, mais je dois dire que M. de Maupassant mérite tous les éloges pour la manière dont il a dessiné la figure de la pauvre femme qui paye cruellement son bonheur si longtemps impuni. Il a marqué d'un trait rapide et sûr la grâce un peu vulgaire, mais non sans charmé de cette «âme tendre de caissière». Il a exprimé avec une finesse sans ironie le contraste d'un grand sentiment dans une petite existence. Quant à la langue de M. De Maupassant, je me contenterai de dire que c'est du vrai français, ne sachant donner une plus belle louange.