LE BONHEUR[5]
[Note 5: Le Bonheur, poème par Sully-Prudhomme. 1 vol. in-18, Lemerre, éditeur.]
«Il n'y a plus de Manichéens», disait Candide. Et Martin répondit: «Il y a moi.» On dit de même aujourd'hui qu'il n'y a plus de poètes pour faire de longs ouvrages, et M. Sully-Prudhomme répond en publiant un poème philosophique en douze chants sur le Bonheur.
Il faut admirer tout d'abord la fière étrangeté de l'entreprise. N'est-ce point, en effet, un effort admirable et singulier que de déduire en vers une ample suite de pensées, de forger en cadence une longue chaîne d'idées, dans un temps où la poésie, qui semble avoir renié définitivement les vieilles formes héroïques et didactiques, se complaît, depuis trois générations, dans l'ode et dans l'élégie, et se borne volontiers, chez les épiques, à des études ou fragments d'épopée? Le sonnet a retrouvé la faveur dont il jouissait aux heures où brillait la Pléiade. On estime qu'il n'offre pas à la pensée du poète un cadre trop étroit, et M. Sully-Prudhomme a lui-même composé un recueil de sonnets d'une beauté à la fois intellectuelle et sensible. Plusieurs de ces petits poèmes qui composent le recueil des Épreuves expriment dans le plus suave langage la pensée la plus profonde. Tels sont assurément les sonnets sur la Grande Ourse et sur les Danaïdes. Tel est le sonnet qui commence par cette strophe délicieuse:
S'il n'était rien de bleu que le ciel et la mer,
De blond que les épis, de rose que les roses,
S'il n'était de beauté qu'aux insensibles choses,
Le plaisir d'admirer ne serait point amer.
C'est surtout par ses petits poèmes, par ses stances et ses élégies, que M. Sully-Prudhomme est connu de beaucoup et chèrement aimé. Son premier poème de longue haleine, la Justice, ajouta à l'admiration qu'inspirait aux lettres un poète si sincère; sans accroître beaucoup la sympathie qui montait de toutes parts du fond des âmes élégantes et douces vers l'auteur des Solitudes. C'est pour ses élégies que M. Sully-Prudhomme avait été tout d'abord adoré et béni. Et quel amour et quelles bénédictions ne méritait-il pas pour nous avoir versé ce dictame, inconnu avant lui, cet exquis mélange dans lequel l'intelligence se fondait avec le sentiment pour nous rafraîchir le coeur et nous fortifier l'esprit? C'était un miracle qu'il y eût un poète à la fois si sensible et si intelligent. D'ordinaire, les miracles durent peu. Celui-ci cessa trop tôt. Le périlleux équilibre de deux facultés contraires qui nous avait émerveillés se rompit. Chez M. Sully-Prudhomme, l'intelligence l'emporta sur la sensibilité. Les facultés intellectuelles, si riches dans cette nature, se développèrent avec une puissance tyrannique. Au poète des Solitudes succéda le poète de la Justice. Aux impressions rapides et profondes, M. Sully-Prudhomme préféra les pensées pures, longuement enchaînées les unes aux autres. Il cessa d'être élégiaque et devint philosophe. Je suis loin de m'en réjouir. Mais je ne saurais l'en blâmer. Alors même qu'on préfère en secret les troubles délicieux de la première heure à la sérénité du soir, il faut taire de vains regrets et avouer de bon coeur que, si c'est fini de sourire et de pleurer, il sera bon, peut-être, de méditer, et qu'enfin la Polymnie accoudée a aussi des grâces irrésistibles.
Le poème du Bonheur est un poème philosophique. On y apprend les aventures extra-terrestres de Faustus et de Stella. Comme l'Eiros et la Charmion, comme le Monos et l'Una du visionnaire américain, Faustus et Stella forment un couple affranchi par la mort. Ils goûtent ensemble, loin de cette humble et misérable terre, la paix dans le désir et la joie dans l'immortalité. En les évoquant, le poète les a adjurés de nous dire l'ineffable. Et c'est là une adjuration redoutable. Faustus et sa douce Stella ne reviennent de l'inconnu, à la voix du poète, que pour nous faire entendre des paroles inouïes et nous apporter la révélation des secrets qui nous tiennent le plus au coeur. À vrai dire, cette obligation, tous les Faustus, toutes les Stella l'éluderont toujours. Le poète le savait. Il ne s'est pas fait illusion un seul instant sur l'autorité de ses personnages. Il ne se flatte pas que les discours de Faustus mettront fin à l'incertitude humaine. Si Faustus annonce ce qui est véritablement, dit-il lui-même dans sa préface, «si ce rêve confine à la réalité, les coeurs droits et hauts n'auraient pas à s'en plaindre, mais c'est au hasard surtout qu'ils en pourraient faire honneur». Hélas! il est donc vrai, l'aventure de Faustus et de Stella n'est qu'un beau rêve. Ce rêve, le voici:
Faustus et Stella, qui se sont aimés sur la terre sans pouvoir s'unir, se retrouvent, après leur mort, sur une nouvelle planète. Faustus y est accueilli par Stella, morte avant lui. Dans cette planète différente de la nôtre, le poète, comme on devait s'y attendre, ne nous montre rien qui ne soit terrestre. Il est impossible, en effet, de rien inventer. Toute notre imagination est faite de souvenirs.
Nous avons fabriqué le ciel même avec des matériaux pris sur la terre. Les myrtes des champs Élysées se trouvent dans nos jardins, et les harpes des anges sortent de chez nos luthiers. La planète innomée où nous ravit le poète est plus belle que la nôtre, et plus douce, mais elle ne contient rien que ne contienne la Terre.
Il faut louer du moins M. Sully-Prudhomme de n'avoir point, à l'exemple de Swedenborg, peuplé les mondes inconnus de visions incohérentes. Nous ne savons pas comment sont les planètes qu'éclairent Sirius et la Polaire. Nous ne le saurons jamais. Il faut nous contenter de savoir que le soleil lointain dont ils sont nés est composé de gaz qui nous sont connus. L'unité de composition des corps célestes est certaine. Il se pourrait bien que l'univers fût, en somme, assez monotone et qu'il ne méritât pas l'incontentable curiosité qu'il nous inspire.
Dans la planète habitée par Faustus et Stella, il y a des chevaux ailés. Il est vrai qu'il ne s'en trouve pas sur la Terre, mais il s'y trouve des ailes et des chevaux, sans quoi les Grecs n'eussent pas eu l'idée de Pégase. Un Pégase, un de ces chevaux de l'air, emporte les deux amants ressuscités à travers le monde nouveau qu'ils habitent et les dépose à l'entrée d'une antique forêt. Ils s'y enfoncent, et bientôt s'ouvre devant eux une vallée où des fleurs et des fruits de toute espèce charment le goût et l'odorat. Ces fleurs et ces fruits sont la seule nourriture des habitants de cette planète.
Nul être n'y subsiste au détriment d'autrui.
Le combat pour la vie y est inconnu. Le meurtre n'étant point la condition nécessaire de l'existence, les âmes y sont naturellement paisibles et bienveillantes. De même que la vie est établie sur notre terre de manière à engendrer constamment le crime et la douleur, l'existence n'a, dans la planète innomée, que de douces et clémentes nécessités. On n'y est pas méchant, puisqu'on n'y souffre pas et que la méchanceté est inconcevable sans la douleur; mais, pour la même raison, on ne saurait s'y montrer excellent. Car il est impossible d'imaginer des êtres possédant à la fois la bonté et la béatitude. La vertu suppose forcément la faculté du sacrifice; un être qui ne peut cesser d'être heureux est condamné à une perpétuelle médiocrité morale. Cela ne laisse pas d'être embarrassant. Quand on y songe, on ne sait que désirer et l'on n'ose rien souhaiter, pas même le bonheur universel.
Faustus et Stella rencontrent une troupe nombreuse de cavaliers de toutes les races, autrefois esclaves sur la terre, maintenant libres et jouissant avec ivresse de leur indépendance. Ils admirent en eux la beauté des divers types humains. Et ce n'est pas sans raison: la liberté embellit les forts qui l'embrassent, et cette vérité naturelle a servi de fondement aux préjugés aristocratiques, si fortement enracinés dans toutes les sociétés humaines. Je ferai seulement observer qu'il faut que Faustus et Stella aient encore présentes aux yeux les apparences de la terre, pour se représenter si vivement l'image de la liberté. Car la liberté ne saurait exister dans un monde où la servitude n'existe pas. La vision des deux amants n'est, à proprement parler, qu'un mirage. La planète des heureux ne peut porter en son sein fleuri la guerrière Liberté, la vierge aux bras sanglants. Celle-là ne se révèle que dans le combat: les planètes heureuses ne la connaissent pas. Plus j'y songe et plus je me persuade que les planètes heureuses ne connaissent rien.
Dans leur nouvel habitacle, Faustus et Stella sont charmés par les sons, les formes et les couleurs. Je n'aurais pas cru qu'étant immortels ils pussent goûter le plaisir de voir et d'entendre. Voir, entendre, sentir, n'est-ce pas user quelque chose de soi-même, n'est-ce pas déjà un peu mourir? Et qu'est-ce que vivre comme nous vivons sur la terre sinon mourir sans cesse et dépenser tous les jours une part de la quantité de vie qui est en nous? Mais la vision du poète est si pure et son art si subtil, que nous sommes transportés et ravis.
Stella révèle à Faustus la plus haute expression de la musique. Il goûte le charme de la voix dans une extase heureuse qui lui fait oublier sa vie passée. Stella qui jusqu'alors lui était apparue sous sa figure terrestre, revêt devant lui sa parfaite beauté. Ils échangent leur amour dans une communion sublime.
Voilà leur bonheur! Mais comment donc peuvent-ils le goûter, s'ils sont immortels? Nous avons l'amour sur la terre, mais c'est au prix de la mort. Si nous ne devions pas périr, l'amour serait quelque chose d'inconcevable. À peine Faustus a-t-il pressé Stella dans ses bras rajeunis qu'il devient distrait et songeur. Son bonheur a-t-il duré un jour ou des milliards de siècles? On ne sait, et lui-même il l'ignore. Un bonheur sans mélange ne saurait être mesuré. Celui même qui le possède ne le goûte ni ne l'éprouve. Quoi qu'il en soit, la curiosité, un moment assoupie par les délices de la vie paradisiaque, se réveille en Faustus. Il aspire à comprendre la nature dont il jouit. Il veut connaître. Immortel d'hier,
Une vague inquiétude,
Le souci de savoir, que nul front fier n'élude,
Le mal de l'inconnu l'avait déjà tenté.
À ce signe encore, je le reconnais pour un de nos frères. Il n'a pas dépouillé le vieil homme; il reste, par l'esprit, citoyen de la vieille petite planète où quelque scoliaste latin écrivit un jour cette maxime: «On se lasse de tout excepté de comprendre.»
Faustus évoque, dans son inquiétude, le lointain souvenir des connaissances humaines. D'abord, il se remémore les systèmes philosophiques de l'antiquité grecque; puis il passe en revue les alexandrins, les scolastiques. Enfin il affronte les modernes, Bacon, Descartes, Pascal, Spinoza, Leibnitz, Locke, Berkeley, Hobbes, Hume, Kant, Fichte, Hegel, Schopenhauer, Comte… Celui-ci l'arrête, lui interdit les spéculations métaphysiques et lui impose une vue générale du savoir humain. Mais cette philosophie ne le conduit pas à la connaissance de l'origine et de la fin des choses: la résignation qu'elle impose à sa curiosité inassouvie ne lui répugne pas moins que la témérité des conceptions métaphysiques. Faustus, désespérant de trouver la vérité dans l'enseignement des penseurs terrestres, renonce à leur secours décevant.
Il a, dès lors, épuisé les joies du sentiment et celles de l'intelligence. Or, pendant qu'il goûtait son insensible félicité, le choeur des plaintes humaines, sans cesse grossissant depuis les âges les plus reculés, montait de la terre au ciel. Il atteint enfin la planète habitée par Stella. Faustus entend ces plaintes, les reconnaît et sent se réveiller en lui la conscience et la sympathie fraternelles.
Oh! quelle gémissante éloquence enfle la voix de la Terre!
Lamentable océan de douleurs, dont la houle
Se soulève en hurlant, s'affaisse et se déroule,
Et marche en avant sans repos!
N'est-il donc pas encore apparu sur ta route
Un monde fraternel où quelque ami t'écoute:
N'auras-tu nulle part d'échos?
Faustus, à cette voix, se promet de redescendre sur la terre pour apporter aux hommes le secours de sa science; Stella le suivra et partagera son sacrifice. La mort obéissante viendra les reprendre.
Que l'homme est peu fait pour l'immortalité! Faustus et Stella semblaient la respirer comme un fluide étouffant. Leur mort a la douceur joyeuse d'une renaissance. On sent qu'elle rendra les amants à leur véritable destinée. Le poète a trouvé, pour la chanter, des accents exquis et rares, je ne sais quoi de fin, de délié, de subtil (il faut revenir à ce mot). Il a extrait la quintessence de sa poésie:
La tombe est toute faite et, pour l'heure fatale,
L'aube leur a tissé des suaires d'opale.
Ils regagnent leur couche et se livrent tous deux
En silence, à l'asile aujourd'hui hasardeux
Que leur ouvre ce lit, odorante corbeille,
Où depuis si longtemps leurs bonheurs de la veille
Au fidèle matin renaissaient rafraîchis.
Étendus sans bouger, droits, les bras seuls fléchis
Pour rapprocher leurs mains et les unir, il semble
Que le trépas déjà les ait glacés ensemble.
Ils n'ont pas vu la mort achever leur repos:
Leurs yeux, à leur insu, par degrés se sont clos;
Leurs fronts n'ont plus pensé, décolorés à peine,
Et tout bas, ralentie, a cessé leur haleine.
…………………………………………….
Quand le soleil du monde abandonné par eux
Embrassa tout à coup l'horizon vaporeux,
Une abeille rôdeuse, explorant les prairies
Sur un amas foulé de mille fleurs meurtries
S'arrêta pour y faire un butin pour son miel,
Comme avec la douleur se fait la joie au ciel.
La Mort les a emportés inertes vers la terre. Au moment de toucher l'antique planète d'où montait un si grand cri de douleur, Faustus et Stella, ranimés, reconnaissent leur première patrie, mais ils n'y découvrent plus d'hommes; l'espèce humaine y est depuis longtemps éteinte. N'importe; ils descendront dans ce monde mauvais. Ils se dévoueront à créer, sur le sol qui nourrit jadis tant de souffrances, une race heureuse. Tandis qu'ils s'y décident, obéissant à un ordre divin; la Mort les emporte vers le plus haut séjour, mérité par leur incomparable dévouement. Hélas! que feront-ils dans ce séjour glorieux? Puisque nous savons, par leur exemple, que, même hors de la terre, il n'y a de joie que dans le sacrifice, nous craignons, qu'en ce septième ciel, où la Mort les dépose, ils ne goûtent qu'une insipide félicité. Quel est le vrai nom de ce séjour sublime que le poète ne nous nomme pas? N'est-ce point le nirvâna qu'on y trouve? Et le rêve heureux du poète ne finit-il pas par l'irrémédiable évanouissement des deux âmes dans le néant divin?
Tel est le sujet ou plutôt le trop sec argument de ce beau poème, un des plus audacieux, à la fois et des plus suaves, parmi les poèmes philosophiques.
MÉRIMÉE[6]
[Note 6: Prosper Mérimée, étude biographique et littéraire, par le comte d'Haussonville, de l'Académie française. Calmann Lévy, éditeur.]
En publiant une étude biographique sur l'auteur de Colomba, M. d'Haussonville a prouvé une fois de plus qu'il sait être équitable envers ceux-là même dont il ne partage ni les idées ni les sentiments. On sait que M. d'Haussonville n'a pas de souci plus grand que celui de la justice. Sa foi religieuse, ses convictions politiques, ses goûts littéraires le séparaient de Mérimée. Pourtant il n'a pu refuser sa sympathie à un esprit qui, tout en la déconcertant par une froideur apparente, la gagnait par une sorte de générosité cachée.
M. d'Haussonville sut reconnaître en Mérimée, non sans quelque respect, «une de ces natures qui, froissées par le contact de la vie, donnent à leur expérience la forme d'un cynisme un peu amer, et qui cachent profondément des ardeurs, parfois des convictions, en tout cas des délicatesses dont ne se doute même pas la grossière honnêteté de ceux qu'ils scandalisent».
Il faut dire que les lettres inédites publiées par M. d'Haussonville, dans cette étude, nous révèlent un Mérimée que les correspondances avec Panizzi et les deux Inconnues ne permettaient point de soupçonner, un Mérimée tendre, affectueux, fidèle et bon. Ces lettres—il y en a une vingtaine environ—sont écrites, les unes à une dame anglaise pleine de grâce et d'esprit, mistress Senior, la belle-fille de M. William Senior, qui a laissé un recueil de souvenirs; les autres à «la fille d'un soldat deux fois illustre, et par le nom qu'il portait, et par le rang élevé qu'il avait atteint dans notre armée». Mérimée se montre naturel, confiant; affectueux avec l'une et l'autre. On sait qu'il donnait volontiers sa confiance aux femmes. L'amitié, qu'il jugeait tout à fait chimérique entre hommes, ne lui semblait pas absolument impossible d'un homme à une femme. Il la tenait seulement pour difficile en ce cas, et même «diablement difficile, car le diable se mêle de la partie»; mais enfin il se flattait d'avoir eu deux amies.
L'âge aidant, il aima les femmes d'une amitié spirituelle tout à fait charmante. Un tel commerce est la dernière joie des voluptueux. Quoi que disent les théologiens, les âmes ont un sexe aussi bien que les corps. Mérimée le savait. Il eut de tout temps le goût et le sens de la femme. Son tort fut d'affecter parfois, à l'exemple de son maître Stendhal, l'immoralité systématique. Stendhal et Mérimée mettaient expressément certaines audaces, certaines violences au rang des devoirs les plus impérieux de l'honnête homme. Je voudrais au moins qu'on nous laissât libres et qu'il nous fût permis aussi d'être quelquefois respectueux. Il n'y a guère de devoirs agréables, et les devoirs à rebours, sont parfois plus pénibles que les autres. Mais cette brutalité n'était qu'une grimace. Mérimée cachait sa blessure. Il était touché au coeur, et il ne trahissait sa souffrance, qu'en parlant de la passion des autres. C'est ainsi qu'il écrit un jour à mistress Senior:
Je crois qu'on n'est jamais malade de la poitrine en Espagne, mais bien du coeur, viscère inconnu ou racorni au nord des Pyrénées. J'ai dans mes tablettes plusieurs cas lamentables de pareilles maladies, entre autres celui de deux personnes qui s'aimaient et qui sont mortes à huit jours d'intervalle. Ce qui vous surprendra beaucoup, c'est que ce n'était pas un mari et une femme, ou, pour mieux dire, c'était un mari marié à une autre femme et une femme mariée à un autre mari. Ils avaient l'indignité de s'aimer malgré leur position; aussi ont-ils été bien punis. Espérons qu'ils rôtissent dans un endroit que je ne nommerai pas et qui est institué pour de si grands coupables.
Ne sentez-vous pas qu'il y a sous cette ironie une sympathie ardente? Mérimée fut toujours sincèrement convaincu de la légitimité des passions. Il ne leur demandait que d'être vraies et fortes. Et cette conviction lui inspirait çà et là des maximes sur le mariage et sur la chasteté qui eussent scandalisé sans doute mistress Senior, si elle eût été moins honnête, car les honnêtes femmes ne se scandalisent pas aussi facilement que les autres. Mérimée lui disait:
On a imaginé de faire un sacrement de ce qui n'aurait jamais dû être qu'une convention sociale.
Voilà qui semble bien irrévérencieux. Mais tout est permis au doute philosophique. Comme l'a dit M. Berthelot, il n'y a plus de domaine interdit à la discussion. N'ai-je pas entendu, l'autre jour, un des plus grands philosophes de ce temps soutenir pareillement que le mariage était une forme transitoire et qu'on trouvera sans doute autre chose dans cinq ou six mille ans, au plus tard? Mérimée disait encore:
Je ne considère pas la chasteté comme la vertu la plus importante. Elle ne vaut pas assez pour qu'on la mette au-dessus de tout.
Cette fois, il cédait visiblement au plaisir de choquer un peu son estimable amie. Il ne faudrait pas répondre trop gravement à une boutade de ce genre. On pourrait seulement dire que ce sont les hommes qui ont attaché un si grand prix à la chasteté des femmes. Chaque Européen, il est vrai, ne tient guère pour son compte qu'à la chasteté d'une femme; à la chasteté de deux ou trois femmes au plus. Encore serait-il très fâché qu'elles demeurassent chastes à son préjudice, mais cela suffit pour former l'opinion.
Tandis qu'il parlait de cet air brusque et dégagé, Mérimée souffrait cruellement. «Je suis devenu incapable de travailler, disait-il, depuis un malheur qui m'est arrivé.»
Et il disait encore:
Lorsque j'écrivais, j'avais un but; maintenant je n'en ai plus. Si j'écrivais, ce serait pour moi, et je m'ennuierais encore plus que je ne fais. Il y avait une fois un fou qui croyait avoir la reine de la Chine (vous n'ignorez pas que c'est la plus belle princesse du monde) enfermée dans une bouteille. Il était très heureux de la posséder, et il se donnait beaucoup de mouvement pour que cette bouteille et son contenu n'eussent pas à se plaindre de lui. Un jour, il cassa la bouteille, et, comme on ne trouve pas deux fois une princesse de Chine, de fou qu'il était, il devint bête.
Ce doux insensé n'était autre que lui-même. Comment il avait perdu la bouteille enchantée, c'est ce qu'il raconta un autre jour à madame Senior, avec une sécheresse voulue et en mettant l'aventure sur le compte d'«un de ses amis». M. d'Haussonville se porte garant, dans une note, de la vérité de cette confidence déguisée.
Figurez-vous deux personnes qui s'aiment très réellement, depuis longtemps, depuis si longtemps que le monde n'y pense plus. Un beau matin, la femme se met en tête que ce qui a fait son bonheur et celui d'un autre pendant dix ans est mal. «Séparons-nous; je vous aime toujours, mais je ne veux plus vous voir.» Je ne sais pas, madame, si vous vous représentez ce que peut souffrir un homme qui a placé tout le bonheur de sa vie sur quelque chose qu'on lui ôte ainsi brusquement.
Le voilà, cet homme fort! ce contempteur de la tendresse et de la fidélité! Il aime depuis dix ans et c'est dans une liaison douce, longue et grave, qu'il a mis le bonheur de sa vie. Ainsi ce masque de cynisme et d'insensibilité cachait un visage tendre et sérieux, que le monde n'a jamais vu.
Mérimée, né fier et timide, se renferma de bonne heure en lui-même et prit, dès la première jeunesse, la roide et sarcastique attitude dans laquelle il traversa la vie. Le Saint-Clair du Vase étrusque, c'est lui-même:
«Saint-Clair était né avec un coeur tendre et aimant; mais, à un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades. Il était fier et ambitieux; il tenait à l'opinion comme y tiennent les enfants. Dès lors, il se fit une étude de supprimer tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante. Il y réussit, mais sa victoire lui coûta cher.»
Tel Mérimée était à vingt ans, tel il restait à quarante, quand il écrivait à madame du Parquet:
Mes amis m'ont dit bien souvent que je ne prenais pas assez de soin pour montrer ce qu'il peut y avoir de bon dans ma nature; mais je ne me suis jamais soucié que de l'opinion de quelques personnes.
Cette attitude ne trompa pas madame Senior, qui écrivit à son ami qu'il était naturellement un bon homme. Il en tomba d'accord:
Je suis charmé que vous me croyiez a good natured-man. Je crois que c'est vrai. Je n'ai jamais été méchant; mais, en vieillissant, j'ai tâché d'éviter de faire du mal, et c'est plus difficile qu'on ne croit.
Puis, regrettant, par une contradiction bien humaine, de paraître tel qu'il s'était montré, et d'avoir réussi à cacher ses bonnes qualités, il se plaignait d'être mal jugé, injustement condamné par l'opinion. Il attribuait à sa seule franchise la solitude morale que son orgueil, sa timidité et sa supériorité avaient faite autour de lui.
Si j'avais à recommencer ma vie avec l'expérience que j'ai acquise, je m'appliquerais à être hypocrite et à flatter tout le monde. Maintenant, le jeu ne vaut pas la chandelle. D'un autre côté, il y a quelque chose de triste à plaire aux gens sous un masque et à penser qu'en se démasquant on deviendra odieux.
Son regret le plus vif et le plus constant était de n'avoir pas un enfant, une petite fille, à élever. Il écrivait en 1855 à madame Senior:
Je suis trop vieux pour me marier, mais je voudrais trouver une petite fille toute faite à élever. J'ai pensé souvent à acheter une enfant à une gitana, parce que, si mon éducation tournait mal, je n'aurais probablement pas rendu plus malheureuse la petite créature que j'aurais adoptée. Qu'en pensez-vous? Et comment se procurer une petite fille? Le mal, c'est que les gitanas sont trop brunes et qu'elles ont des cheveux comme du crin. Pourquoi n'avez-vous pas une petite fille avec des cheveux d'or à me céder!
Même regret quelque temps après:
Le monde m'assomme, et je ne sais que devenir. Je n'ai plus un ami au monde, je crois. J'ai perdu tous ceux que j'aimais, qui sont morts ou changés. Si j'avais le moyen, j'adopterais une petite fille; mais ce monde, et surtout ce pays-ci, est si incertain, que je n'ose me donner ce luxe.
Les années se passent, et ce regret demeure. Il plaint sa solitude. Il constate douloureusement l'impossibilité de garder un ami, et il exprime de nouveau le désir «d'avoir une petite fille».
Mais, ajoute-t-il, il pourrait bien se faire que le petit monstre, après quelques années, s'amourachât d'un chien coiffé et me plantât là.
Pourtant ce rêve le poursuit jusque dans la vieillesse et dans la maladie. En 1867, à Cannes, où le retenait l'affection de poitrine dont il devait bientôt mourir, il vit les trois enfants de M. Prévost-Paradol, dont l'une était une fille de treize ans vraiment ravissante: alors le regret de n'avoir pas d'enfant gonfla ce coeur déjà à demi glacé. Mérimée écrivit à une dame avec laquelle il était en correspondance depuis plusieurs années:
J'aurais beaucoup aimé à avoir une fille et à l'élever. J'ai beaucoup d'idées sur l'éducation et particulièrement sur celle des demoiselles, et je me crois des talents qui resteront malheureusement sans application.
Depuis longtemps déjà, il avait le spleen et voyait les blue devils que n'avait pu conjurer mistress Senior. M. d'Haussonville a recherché la cause de cette mélancolie. Il croit l'avoir trouvée dans «l'instinct confus d'une vie mal dirigée, livrée à beaucoup d'entraînements, dont le souvenir laissait plus d'amertume que de douceur». Pour moi, je doute que Mérimée ait jamais eu un sentiment moral de cette nature. De quoi se serait-il repenti? Il ne reconnut jamais pour vertus que les énergies ni pour devoirs que les passions. Sa tristesse n'était-elle pas plutôt celle du sceptique pour qui l'univers n'est qu'une suite d'images incompréhensibles, et qui redoute également la vie et la mort, puisque ni l'une ni l'autre n'ont de sens pour lui? Enfin, n'éprouvait-il pas cette amertume de l'esprit et du coeur, châtiment inévitable de l'audace intellectuelle, et ne goûtait-il pas jusqu'à la lie ce que Marguerite d'Angoulême a si bien nommé l'ennui commun à toute créature bien née.
HORS DE LA LITTÉRATURE[7]
[Note 7: Volonté, par M. Georges Ohnet. Ollendorf, éditeur.]
Le titre du nouveau roman de M. Georges Ohnet contient beaucoup de sens en un seul mot.
Ce titre est toute une philosophie. Volonté, voilà qui parle au coeur et à l'esprit! Volonté, par Georges Ohnet! Comme on sent l'homme de principes, qui n'a jamais douté! Volonté, par Georges Ohnet, soixante-treizième édition! Quelle preuve de la puissance de la volonté! Locke ne croyait pas que la volonté fût libre. Mais son Essai sur l'entendement humain n'eut pas soixante-treize éditions en une matinée. Voilà Locke victorieusement réfuté! La volonté n'est point une illusion, puisque M. Georges Ohnet a voulu avoir soixante-treize éditions, et qu'il les a eues. En vérité, plus je relis ce titre, plus j'y trouve d'intérêt. C'est sans contredit la plus belle page qui soit sortie de la plume de M. Georges Ohnet. Le style en est sobre et ferme, la pensée heureuse, claire, profonde. Volonté, par Georges Ohnet, soixante-treizième édition, que cela est excellemment pensé, que cela est bien écrit!
J'avoue que le reste du livre m'a paru inférieur. Au point de vue philosophique, le nouvel ouvrage de l'auteur de Serge Panine prête à la critique et soulève de nombreuses objections. Le problème de la volonté n'a pas encore été résolu à la satisfaction de toute l'humanité pensante. Il y a des métaphysiciens qui disent que la volonté n'est nulle part. Je serais plutôt tenté de la voir partout et de considérer tous les phénomènes de l'univers comme les effets d'une éternelle et fatale volonté.
M. Georges Ohnet, qui a si bien réfuté Locke en deux mots, sur la couverture de son écrit, n'a pas gardé la même supériorité dans le cours de cet écrit même. Il a négligé de nous dire ce qu'il entendait par volonté. C'est une faute. Il ne nous a pas dit non plus s'il croyait que les animaux eussent de la volonté. Pour ma part, je suis persuadé qu'ils en ont comme nous. Il faudrait, pour n'en pas avoir, qu'ils fussent des machines. D'ailleurs, qu'est-ce que la volonté, au sens vulgaire du mot, sinon la puissance intérieure par laquelle l'homme se détermine à agir ou à ne pas agir?
Les animaux agissent, donc ils veulent. Un jour que j'étais à table à côté de M. Darlu, je priai cet éminent professeur de philosophie d'accorder un peu de volonté aux végétaux. M. Darlu me le refusa de la façon la plus absolue; je lui représentai respectueusement que, si un chêne pousse, c'est qu'il veut pousser et que, s'il ne le voulait pas, personne ne pourrait l'y contraindre M. Darlu refusa de rien entendre. Ce soir-là, je m'en allai fort perplexe. M. Georges Ohnet ne m'a pas tiré d'incertitude. Non content d'affirmer, sans preuves, que la volonté est libre, M. Georges Ohnet avance qu'elle est souveraine. C'est aller trop loin et rendre à Locke l'avantage qu'il avait perdu. Car enfin, il est clair que j'aurais beau vouloir, comme M. Ohnet, pousser mes ouvrages à soixante treize éditions, je ne le pourrais point. Comme philosophe, M. Georges Ohnet ne me satisfait pas.
Sous ce jour, je le trouve faible. Je voudrais n'avoir pas à l'apprécier à un autre point de vue, et je meurs d'envie de vous dire incontinent quelque belle chanson du temps que Berthe filait. Mais puisque enfin M. Ohnet fait des romans, il est équitable et nécessaire de le traiter en romancier. C'est ce à quoi je vais donc procéder avec tous les ménagements dont je suis capable. J'ai l'esprit indulgent et modéré. Ceux qui me lisent savent que ma critique est bienveillante et que je me fais un agréable devoir d'exprimer toujours l'opinion la plus large sous la forme la plus douce. Eh bien, puisqu'il me faut juger M. Ohnet comme auteur de romans, je dirai, dans la paix de mon âme et dans la sérénité de ma conscience, qu'il est, au point de vue de l'art, bien au-dessous du pire.
J'ai eu l'honneur d'être présenté l'hiver dernier à M. Georges Ohnet, et je me suis convaincu, comme tous ceux qui l'ont approché, que c'est un très galant homme.
Il parle d'une manière fort intéressante, avec une bonne humeur tout à fait agréable. Il m'a inspiré de la sympathie. Je sais de lui des traits qui l'honorent, je l'estime profondément, mais je ne connais pas de livres qui me déplaisent plus que les siens. Je ne sais rien au monde de plus désobligeant que ses conceptions, ni de plus disgracieux que son style.
J'avoue que jusqu'ici je l'avais fort peu pratiqué comme «auteur». Je distinguais mal les romans dont il a rempli l'univers. J'éprouvais à leur égard une secrète et sûre défiance; je sentais qu'ils n'étaient pas faits pour moi et j'avais l'instinct que cela m'était ennemi. Si je m'étais cru, je serais mort sans avoir lu une ligne de M. Ohnet. Je me serais épargné cette pénible et dangereuse épreuve. Je mets beaucoup de soin à éviter dans la vie ce qui me semble laid. Je craindrais de devenir très méchant si j'étais forcé de vivre en face de ce qui me choque, me blesse et m'afflige. C'est pourquoi j'étais résolu à ne pas lire Volonté. Mais le sort en a disposé autrement.
J'ai lu Volonté, et j'ai d'abord été très malheureux. Il n'y a pas une page, pas une ligne, pas un mot, pas une syllabe de ce livre qui ne m'ait choqué, offensé, attristé. J'eus envie d'en pleurer avec toutes les Muses. Je n'avais jamais lu encore un livre si mauvais: cela même me le rendit considérable, et je finis par en concevoir une espèce d'admiration. M. Ohnet est détestable avec égalité et plénitude; il est harmonieux et donne l'idée d'un genre de perfection. C'est du génie cela. Je ne dis pas trop en disant qu'il a sa puissance, sa vertu et sa magie: tout ce qu'il touche devient aussitôt tristement vulgaire et ridiculement prétentieux. Les miracles de la nature et de l'humanité, la splendeur du ciel et la beauté des femmes, les trésors de l'art et les secrets délicieux des âmes, enfin, tout ce qui fait le charme et la sainteté de la vie devient, en passant par sa pensée, d'une écoeurante banalité. Voilà donc ce qu'il voit, voilà donc ce qu'il sent! Et il aime vivre! C'est incompréhensible! Ce qui m'émerveille plus que tout le reste, c'est la fadeur de ces perpétuelles caricatures au milieu desquelles il vit et se meut naturellement.
J'ai dit qu'il était détestable, flatteur que j'étais! La vérité, c'est qu'il est médiocre. Comme écrivain, c'est un parfait snob. Ce genre de niaiserie confortable que les Anglais appellent le snobisme, il l'a portée jusqu'au génie, et c'est pourquoi il est l'idéal des millions de snobs qui fourmillent sur les continents et les îles de cette planète.
Toutes ses conceptions de la vie sont du plus grand penseur que le snobisme ait enfanté pour le malheur des êtres simple, beaux et purs. Il est snob premièrement dans son amour grossier de luxe, quand il nous montre, comme il fait dans Volonté, «une Victoria descendant la rue Boissy-d'Anglas au trot de ses deux chevaux steppant avec grâce»; quand il nous fait monter à sa suite «un escalier à marches de pierre recouvertes d'un somptueux tapis»; et quand il nous introduit «dans la salle d'un hôtel féeriquement éclairé à la lumière électrique», où nous respirons «une atmosphère enivrante, faite du parfum des fleurs et de la capiteuse odeur des femmes».
Lorsque Buridan, le capitaine, s'écrie: «Ce sont de grandes dames, de très grandes dames!» on sourit avec indulgence; on n'est pas trop choqué de l'admiration que les princesses inspirent à cet écolier robuste, naïf et famélique. Buridan montre sa bonhomie et sa simplicité. Mais M. Ohnet a des mouvements, pour nous présenter ses baronnes et ses duchesses, qui donnent un grand mal de coeur; je ne puis lire cette simple phrase sans être exaspéré: «Hélène prenait un secret plaisir à toucher ce tissu merveilleux. Sa nature aristocratique se trahissait dans ce goût pour les choses raffinées.» Cela est vain et faux à crier. Il n'y a pas d'aristocratie à aimer les belles étoffes. Ce qui fait ou, pour mieux dire, ce qui faisait l'aristocrate, c'était l'héréditaire et longue habitude du commandement. Quant à se délecter aux contacts suaves, ce peut être le goût d'une petite bourgeoise aussi bien que d'une patricienne. Mais il est inutile de disputer quand on sait qu'on ne pourra jamais s'entendre. Ne critiquons plus, exposons seulement.
Cette Hélène, qui trahit «sa nature aristocratique» par son goût pour les choses raffinées, est l'héroïne de Volonté.
Elle est sublime. Aimée par deux hommes dont l'un est «fatalement beau», elle préfère l'autre, par générosité.
—Allons, soyez franche, interrompit Thauziat. (Clément Thauziat, c'est l'homme fatalement beau.)… Voyons, n'oserez-vous pas avouer devant moi, que vous l'aimez?
À ce défi, mademoiselle de Graville (Elle est pauvre, mais elle a de la race) sentit en elle une révolte.
Et, bravant Thauziat du regard:
—Vous voulez que je vous le dise? Eh bien, soyez donc satisfait: oui, je l'aime.
—Qu'a-t-il fait pour cela? s'écria Clément avec amertume.
—Il est faible et a besoin d'être défendu.
—Dites qu'il est lâche et vicieux.
—Eh bien, je serai sa bravoure et sa vertu.
—S'il vous trouve supérieure à lui, il vous prendra en haine.
—Ayant tout fait pour le bien, je souffrirai sans me plaindre.
—Pensez-vous que je vous, laisserai ainsi vous sacrifier?
—De quel droit interviendrez-vous? (P. 213.)
Ce dialogue serré et pressant, c'est proprement du Corneille pour les snobs. Mais poursuivons: ce M. Clément de Thauziat auquel Hélène résiste si fièrement appartient aussi à la plus fine aristocratie. Il était, «dans sa mise, d'une sobriété recherchée qui lui donnait un remarquable cachet de distinction». (P. 11.) «Au XVe siècle, il eût été un de ces condottieri superbes qui, etc.» (P. 12.)»Avec lui la destinée d'une femme sera grande, sera heureuse, sera enviée.» (P. 201.) «Son étreinte est chaude et frémissante.» (P. 187.) «Il est pâle et brun.» (Passim.) «Il apparaît resplendissant d'une beauté satanique.» (P. 362.) Il est tué d'une balle au coeur, dans un duel loyal, mais terrible. Après sa mort il est encore fatalement beau. «Il était tombé élégant et correct, ainsi qu'il avait vécu.» (P. 416.)
À côté de ce héros qui a tant de «cachet», M. Ohnet se plaît à évoquer une jeune Anglaise, belle et perfide, au coeur de marbre, lady Diana. «Ses cheveux blonds brillaient comme un casque d'or.» (P. 93.) On ne pouvait soutenir «l'éclat de ses yeux bleus, clairs et durs comme l'acier.» (P. 345.) «Sa taille, élancée et souple, moulée dans son amazone, se cambrait voluptueusement.» (P. 253.) Lady Diana a pour rivale, piquant contraste, Émilie Lereboulley, une petite bossue spirituelle et tendre, ironique et généreuse. «Cette fille si disgraciée de la nature semblait avoir voulu compenser par l'élévation éclatante de son esprit la dégradation misérable de son corps.» (P. 11.) Comprenez-vous maintenant ce qui fait ma tristesse et mon dégoût, et ne sentez-vous pas que tout, même la brutalité raffinée des naturalistes, même l'obscurité tortueuse des décadents, tout enfin est préférable à cette misérable platitude.
Ces méchantes rapsodies trouvent, je le sais, des lecteurs par centaines de mille. Volonté fera les délices d'un grand nombre de personnes. Cela est digne de réflexion, et les êtres ingénieux ne manqueront pas de se demander par quel étrange mystère les abominables pauvretés que je viens de citer avec un mélange de dégoût généreux et de joie perverse se transforment, dans d'innocentes cervelles, en poésie romanesque et touchante. N'en doutez pas, il y aura des femmes, des femmes charmantes, qui trouveront cela beau et qui en pleureront. Eh bien, je ne leur en ferai pas un reproche. Je les louerai, au contraire, de leur candeur et de leur simplicité. Il faut aussi que les pauvres d'esprit aient leur idéal. N'est-il pas vrai que les figures de cire, exposées aux vitrines des coiffeurs inspirent des rêves poétiques aux collégiens? Or, les romans de M. Georges Ohnet sont exactement, dans l'ordre littéraire, ce que sont, dans l'ordre plastique, les têtes de cire des coiffeurs.
BIBLIOPHILIE[8]
J'ai connu beaucoup de bibliophiles dans ma vie, et je suis certain que l'amour des livres rend la vie supportable à un certain nombre de personnes bien nées. Il n'y a pas, de véritable amour sans quelque sensualité. On n'est heureux par les livres que si l'on aime à les caresser. Je reconnais du premier coup d'oeil un vrai bibliophile à la manière dont il touche un livre. Celui qui, ayant mis la main sur quelque bouquin précieux, rare, aimable, ou tout au moins honnête, ne le presse point d'une main à la fois douce et ferme, et ne promène pas voluptueusement sur le dos, sur les plats, sur les tranches une paume attendrie, celui-là n'eut jamais l'instinct qui fait les Groslier et les Double. Il aura beau dire qu'il aime les livres: nous ne le croirons pas. Nous lui répondrons: Vous les aimez pour leur utilité. Est-ce aimer, cela? Aime-t-on quand on aime sans désintéressement? Non! vous êtes sans flamme et sans joie, et vous ne connaîtrez jamais les délices de promener des doigts tremblants sur les grains délicieux du maroquin.
[Note 8: Bibliographie des principales éditions originales d'écrivains français du XVe au XVIIIe siècle, par Jules Le Petit. In-8°; Quantin, éditeur.]
Il me souvient de deux vieux prêtres qui aimaient les livres et qui n'aimaient rien autre chose de ce monde. L'un était chanoine et logeait proche Notre-Dame; celui-là portait une âme douce dans un petit corps. C'était un petit corps tout rond, fait à souhait pour ouater et capitonner une âme canonicale. Il méditait d'écrire les Vies des saints de Bretagne et vivait heureux. L'autre, vicaire d'une paroisse pauvre, était plus grand, plus beau, plus triste. Les fenêtres de sa chambre donnaient sur le Jardin des Plantes, et il s'endormait aux rugissements des lions captifs. Tous deux se retrouvaient sur les quais, devant les boîtes des bouquinistes, chaque jour que Dieu faisait. Leur tâche sur la terre était de fourrer dans la poche de leur soutane des bouquins reliés en veau, avec les tranches rouges. Ce sont là sans doute des travaux simples, modestes et bien appropriés à la vie ecclésiastique. Je dirais même qu'il y a moins de danger, pour un prêtre, à fouiller les étalages sur les parapets qu'à contempler la nature dans les champs et dans les forêts. Quoi qu'en dise Fénelon, la nature n'est pas édifiante. Elle manque de pudeur, elle conseille la lutte et l'amour; elle est sourdement voluptueuse; elle trouble les sens par mille odeurs subtiles: on s'y sent environné de baisers et de souffles ardents. Sa paix même est lascive. Un poète sensible à la volupté a eu bien raison de dire:
Évitez
Le fond des bois et leur vaste silence.
Une promenade sur les quais, d'étalage en étalage, n'offre aucun de ces dangers: les bouquins ne troublent point le coeur. Si quelques-uns parlent d'amour, ils en parlent dans un langage ancien, avec des caractères d'autrefois, et ils font penser à la mort en même temps qu'à l'amour. Mon chanoine et mon vicaire avaient bien raison de passer une grande partie de cette vie transitoire entre le Pont-Royal et le pont Saint-Michel. Le spectacle que leurs yeux y rencontrèrent le plus souvent fut celui de la petite fleurette d'or que les relieurs du XVIIIe siècle appliquaient sur le dos de veau des livres, entre chaque nervure. Et c'est sans doute un spectacle plus innocent encore que celui des lis des champs, qui ne travaillent ni ne filent, mais qui aiment et que les papillons font tressaillir dans le mystère de leur corolle charmante. Oh! les saintes gens que le chanoine et le vicaire! Je crois qu'ils n'eurent jamais ni l'un ni l'autre une mauvaise pensée.
Pour ce qui est du chanoine, j'en mettrais ma main au feu: il était jovial. À soixante-dix ans, il avait l'âme et les joues d'un petit enfant. Jamais lunettes d'or ne chaussèrent un nez plus simple pour éclairer des yeux plus candides. Le vicaire, avec son long nez et ses joues creuses, fut peut-être un saint: le chanoine était assurément un juste. Pourtant et ce saint et ce juste eurent leur sensualité. Ils regardaient les peaux-de-truie avec concupiscence, ils palpaient le veau fauve avec volupté. Ce n'est pas qu'ils missent leur joie et leur orgueil à disputer aux princes des bibliophiles les éditions princeps des poètes français; les reliures pour Mazarin ou pour Canevarius, les ouvrages à figures, contenant double et triple suite. Non, ils étaient pauvres avec joie, humbles avec allégresse. Ils portaient jusque dans leur goût pour les livres l'austère simplicité de leur vie. Ils n'achetaient que de modestes ouvrages modestement reliés. Ils recueillaient volontiers les écrits des vieux théologiens dont personne ne veut plus. Ils mettaient la main, avec une joie naïve, sur les curiosités dédaignées qui tapissent la boîte à dix sous du bouquiniste expert. Ils étaient contents quand ils avaient trouvé l'Histoire des perruques de Thiers ou le Chef-d'oeuvre d'un inconnu, par M. le Dr Chrysostome Matanasius. Ils laissaient les maroquins aux puissants de ce monde. Le veau granit, le veau fauve, le basane et le parchemin suffisaient à leurs désirs, mais ces désirs étaient ardents; ils avaient la flamme et l'aiguillon: c'étaient enfin de ces désirs que la symbolique chrétienne, au moyen âge, représentait dans les églises sous la forme de diablotins à tête d'oiseau et à pieds de bouc, avec des ailes de chauve-souris. J'ai vu, j'ai vu M. le chanoine caresser d'une main amoureuse un bel exemplaire en veau granit des Vies des pères du désert. C'est là un péché. Et ce qui aggrave la faute, c'est que ce livre est janséniste. Quant au vicaire, il reçut un jour d'une vieille demoiselle un exemplaire de l'Imitation elzévir, relié en drap pourpre, sur lequel la pieuse donatrice avait brodé de sa main un calice d'or. Il en rougit de plaisir et d'orgueil et s'écria: «Voilà un présent dont M. Bossuet lui-même eût été honoré!» Je veux croire que mon vicaire et mon chanoine ont fait tous deux leur salut et qu'ils sont dès maintenant à la droite du Père. Mais tout se paye, et dans le livre de l'Ange,
In quo totum continetur
Unde mundus judicetur,
la dette du vicaire et celle du chanoine sont inscrites. Je crois lire dans ce livre des livres:
«M. le chanoine, tel jour, sur le quai Voltaire, s'être délecté aux contacts suaves.—Tel autre jour, avoir respiré des parfums chez un libraire du quai des Grands-Augustins… M. le vicaire, Imitation, elzévir petit in-8°: orgueil et concupiscence.»
Voilà, à n'en point douter, ce que contient le livre de l'Ange, qui sera lu le jour du jugement dernier.
Oh! le bon vicaire! Oh! l'excellent chanoine! Que de fois je les rencontrai le nez dans les boîtes des quais! Quand on voyait l'un, on était sûr de découvrir bientôt l'autre. Pourtant ils ne se recherchaient point; ils s'évitaient plutôt. Il faut bien avouer qu'ils étaient un peu jaloux l'un de l'autre.
Et comment en eût-il été autrement, puisqu'ils chassaient sur les mêmes terres? Chaque fois qu'ils se rencontraient, c'est-à-dire tous les jours, ils échangeaient un long salut onctueux pendant lequel ils s'épiaient mutuellement et sondaient du regard leurs poches bourrées de livres. D'ailleurs leurs natures ne sympathisaient point. Le chanoine avait une conception béate et simple de l'univers qui ne pouvait satisfaire le vicaire dont l'âme était grosse de controverse et de disputes savantes. Le chanoine goûtait ici-bas par avance la paix promise aux hommes de bonne volonté. Comme saint Augustin et comme le grand Arnault, le vicaire tendait le front aux orages. Il parlait de Monseigneur avec une liberté qui faisait frissonner le bon chanoine dans sa douillette.
Le chanoine n'était pas fait pour les situations difficiles. Je le rencontrai un jour bien affligé. C'était par une giboulée de mars, devant l'Institut. En un clin d'oeil, une bourrasque s'était élevée, et le vent emportait dans la Seine les brochures et les cartes étalées sur les parapets. Il emporta aussi le riflard rouge du chanoine. Nous le vîmes s'élever dans l'air, puis tomber dans le fleuve. Le chanoine se lamentait. Il invoquait tous les saints bretons et promettait dix sous à qui lui rapporterait son parapluie. Cependant, le riflard voguait vers Saint-Cloud. Un quart d'heure après, le temps s'était rasséréné; sous le fin soleil, l'excellent prêtre, les yeux encore humides, la bouche déjà souriante, achetait un vieux Lactance au père Malorey, et se réjouissait de lire cette phrase, imprimée en la belle italique des Aldes: Pulcher hymnis Dei homo immortalis. L'italique des Aldes lui avait fait oublier la perte de son riflard.
J'ai connu dans le même temps, sur les quais, un bibliomane plus étrange encore. Il avait coutume d'arracher des livres les pages qui lui déplaisaient et, comme il avait le goût délicat, il ne lui restait pas dans sa bibliothèque un seul volume complet. Ses collections étaient composées de lambeaux et de débris qu'il faisait relier magnifiquement. J'ai des raisons pour ne point le nommer, bien qu'il soit mort depuis longtemps. Ceux qui l'ont connu le reconnaîtront quand j'aurai dit qu'il composait lui-même des livres somptueux et bizarres sur la numismatique et les publiait par fascicules. Les souscripteurs étaient peu nombreux; il y avait parmi eux un collectionneur violent, dont le nom est resté célèbre chez les curieux, le colonel Maurin. Il s'était fait inscrire le premier et était fort exact à retirer chaque livraison à mesure qu'elle paraissait. Pourtant il dut faire un assez long voyage. L'autre l'apprit: Aussitôt il publia un nouveau fascicule et envoya aux souscripteurs l'avis suivant: «Tout exemplaire du dernier fascicule qui n'aura pas été retiré par le souscripteur dans le délai de quinze jours sera détruit.» Il comptait bien que le colonel Maurin ne pourrait revenir à temps pour retirer son exemplaire. En effet, ce n'était pas possible. Mais le colonel fit l'impossible et se présenta chez l'auteur-éditeur le seizième jour, au moment même où celui-ci jetait le fascicule au feu. Une lutte s'engagea entre les deux collectionneurs. Le colonel fut victorieux: il retira les feuillets des flammes et les emporta triomphant dans sa maison de la rue des Boulangers où il entassait toutes sortes de débris des siècles. Il possédait des boîtes de momies, l'échelle de Latude, des pierres de la Bastille. Il était de ces hommes qui veulent fourrer l'univers dans une armoire. Tel est le rêve de tout collectionneur. Et comme ce rêve est irréalisable, les vrais collectionneurs ont, comme les amants, dans le bonheur même, des tristesses infinies. Ils savent bien qu'ils ne pourront jamais mettre la terre sous clef, dans une vitrine. De là leur mélancolie profonde.
J'ai pratiqué aussi les grands bibliophiles, ceux qui recueillent les incunables, les humbles monuments de la xylographie du XVe siècle, et pour qui la Bible des pauvres, avec ses grossières figures, a plus de charmes que toutes les séductions de la nature unies à toutes les magies de l'art; ceux qui réunissent les royales reliures faites pour Henri II, Diane de Poitiers et Henri III, les petits fers du XVIe et du XVIIe siècle, que Marius reproduit aujourd'hui avec une régularité qui manque aux originaux; ceux qui recherchent les maroquins aux armes des princes et des reines; ceux enfin qui rassemblent les éditions originales de nos classiques. J'aurais pu vous faire les portraits de quelques-uns de ceux-là, mais ils vous auraient moins amusés, je crois, que ceux de mon pauvre vicaire et de mon pauvre chanoine. Il en est des bibliophiles comme des autres hommes. Ceux qui nous intéressent le plus ne sont point les habiles et les savants, ce sont les humbles et les candides.
Et puis, si nobles, si beaux que soient les exemplaires dont le bibliophile se réjouit, pour admirable qu'il tienne un livre, ce livre fût-il la Guirlande de Julie, calligraphiée par Jarry, il y a quelque chose que je mettrai encore au-dessus: c'est le tonneau de Diogène. On est libre dedans, tandis que le bibliophile est l'esclave de ses collections.
Nous faisons en ce temps-ci trop de bibliothèques et de musées. Nos pères s'embarrassaient de moins de choses et sentaient mieux la nature. M. de Bismarck a coutume de dire pour faire valoir ses arguments: «Messieurs, je vous apporte des considérations inspirées non par le tapis vert, mais bien par la verte campagne.» Cette image, un peu étrange et barbare, est pleine de force et de saveur. Pour ma part, je la goûte infiniment. Les bonnes raisons sont celles qu'inspire la vivante nature. Il est bon de faire des collections: il est meilleur de faire des promenades.
À cela près, je confesse que le goût des bonnes éditions et des belles reliures est un goût d'honnête homme. Je loue ceux qui conservent les éditions originales de nos classiques, de Molière, de La Fontaine, de Racine, dans leur maison illustrée par de si nobles richesses.
Mais, à défaut de ces textes rares et fameux, on peut se contenter du livre somptueux dans lequel M. Jules Le Petit les décrit exactement et en reproduit les titres en fac-similé. Notre littérature est là tout entière, représentée par ses éditions princeps, depuis le Romant de la rose jusqu'à Paul et Virginie. C'est un recueil qu'on ne parcourt pas sans émotion. «Voilà donc, se dit-on, quelle figure, eurent dans leur nouveauté pour les contemporains les Provinciales, et les Fables de La Fontaine! Cet in-4º à large vignette représentant un palmier dans une cartouche de style renaissance, c'est le Cid, tel qu'il parut en 1637 chez Augustin Courbé, libraire, à Paris, dans la petite salle du Palais, à l'enseigne de la Palme, avec la devise: Curvata resurgo. Ces six petits volumes in-12, dont le titre, coupé par un écusson du style Louis XV, est ainsi conçu: Lettres de deux amants habitants d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies et publiées par J.-J. Rousseau, Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, 1761, c'est la Nouvelle Héloïse, telle qu'elle fit pleurer nos arrière-grand'mères. Voilà ce que virent, voilà ce que touchèrent les contemporains de Jean-Jacques!» Ces livres sont des reliques, et il reste quelque chose de touchant dans l'image que nous en donne M. Jules Le Petit. Cet homme de bien m'a tout à fait réconcilié avec la bibliophilie. Confessons qu'il n'y a pas d'amour sans fétichisme, et rendons cette justice aux amoureux du vieux papier noirci, qu'ils sont tout aussi fous que les autres amoureux.
LES CRIMINELS[9]
Conscience a été publié ici même[10]. On a retrouvé dans ce roman la probité et le sérieux qui caractérisent le talent de M. Hector Malot. Je ne me crois pas permis de juger cet ouvrage à la place même où il a paru. Il me suffira de dire que le nom d'Hector Malot recommande Conscience aux lecteurs qui veulent qu'on les respecte alors même qu'on les divertit. En écrivant Conscience, l'auteur des Victimes d'amour et de Zyte a très intelligemment approprié à notre milieu et à notre culture le drame que Dostoïevsky conçut et exécuta avec l'atrocité ingénue d'une âme slave, quand il écrivit cette oeuvre d'épouvante, Crime et Châtiment.
[Note 9: Conscience, par Hector Malot.]
[Note 10: Je prends la liberté de rappeler au lecteur que cet article, comme tous ceux qui composent ce volume, a d'abord paru dans le journal le Temps. J'ai évité les retouches; le naturel est le seul mérite de ces causeries.]
Comme le Raskolnikof du romancier de Moscou, le Saniel de M. Hector Malot est jeune, intelligent, énergique. Il a donné un but à sa vie et il se dit: pour atteindre ce but, il faut que je supprime une existence humaine, celle d'un être méprisable et nuisible. Il regarde son crime en face et il le commet, il tue un vieil usurier. Ce Saniel, fils d'un rude paysan d'Auvergne, ignore la haine comme l'amour. Il est étranger à toute sympathie humaine, il ne vit que pour la science et s'absorbe dans des recherches physiologiques qui l'ont conduit déjà à de grandes découvertes. Une telle âme est incapable de remords. Aussi n'a-t-il point l'horreur de son crime. Il se dit même que ce qu'il a fait est raisonnable; pourtant il lui est impossible de se retrouver après l'acte ce qu'il était avant. Comme Raskolnikof encore, il est saisi, possédé par son crime. Son esprit obéit à une logique aussi étrange qu'implacable. Il se passe en lui des phénomènes analogues à ceux que M. de Vogüé a si précisément décrits à propos du héros de Dostoïevsky: «Par le fait irréparable d'avoir supprimé une existence humaine, tous les rapports du meurtrier avec le monde sont changés; ce monde, regardé à travers le crime, a pris une physionomie et une signification nouvelles qui excluent pour le coupable la possibilité de sentir et de raisonner comme les autres, de trouver sa place stable dans le vie.» (Le Roman russe, par le vicomte E.-M..de Vogüé, p. 248.)
Dans cette étude, l'écrivain russe passe de beaucoup en atrocité le romancier français. Mais qui pourrait distiller la terreur comme ce Dostoïevsky dont on a dit: «Sa puissance d'épouvante est trop supérieure à la résistance nerveuse d'une organisation moyenne.» D'ailleurs, il avait, pour traiter un semblable sujet, un avantage que M. Hector Malot ne lui enviera pas. Il était épileptique et, par cela même, en communion directe avec ces âmes qu'une obscure maladie voue au crime et qu'un physiologiste moderne propose de désigner sous le nom d'épileptoïdes. Cette maladie nerveuse le travaillait quand il écrivait Crime et Châtiment. Il eut, pendant la composition du livre, des accès terribles. «L'abattement où ils me plongent, dit-il, est caractérisé par ceci: Je me sens un grand criminel; il me semble qu'une faute inconnue, une action scélérate pèsent sur ma conscience.» De là cette sympathie qui l'attachait à son malheureux Raskolnikof.
Oui, malheureux, car c'est être malheureux que d'être criminel. Les méchants sont bien dignes de pitié et je ne suis pas éloigné de comprendre la folie de ce prêtre catholique dont le coeur saignait à la pensée des souffrances de Judas Iscariote. «Judas, se disait-il, a accompli les prophéties; en livrant Jésus il a fait ce qui était annoncé et concouru à l'accomplissement du mystère de la Rédemption. Le salut du monde est attaché à son crime. Judas fit le mal; mais ce mal était nécessaire. Faut-il qu'il soit damné pour l'éternité?» Ce prêtre agita longtemps cette idée dans sa tête, et il finit par en être absolument possédé. Il en souffrait beaucoup, car elle contrariait la foi de son âme, la foi de sa vie Pour échapper au trouble qui l'envahissait, il eut recours aux jeûnes et aux prières. Mais, au milieu des actes de foi et des oeuvres de pénitence, il ne demandait à Dieu qu'une chose, le pardon de Judas. En ce temps de crise morale, il était un des vicaires de Notre-Dame de Paris. Une nuit, il entra par une petite porte dont il avait la clef dans la cathédrale déserte et silencieuse, qu'éclairait confusément la lune. Il s'avança jusqu'au pied du maître-autel, et là, s'étant prosterné le front sur la dalle, il fit cette prière:
«Mon Dieu, Dieu de justice et de bonté, s'il est vrai, comme j'en ai l'intime créance, que vous avez pardonné au plus malheureux de vos disciples, faites-moi connaître par un signe certain cette ineffable merveille de votre miséricorde. Envoyez à votre serviteur l'apôtre Judas qui siège aujourd'hui à votre droite parmi vos élus. Que l'Iscariote vienne de votre part et qu'il pose sa main sur mon front prosterné! Par ce signe, je serai sacré prêtre du pardon, selon l'ordre de Judas, et j'annoncerai aux hommes la bonne nouvelle que vous m'avez révélée.»
À peine le vicaire eut-il achevé cette prière qu'il sentit une main douce et tiède se poser sur son front. Il se releva radieux et tout en larmes.
Dès qu'il fit jour, il alla conter à l'archevêque sa prière de la nuit et l'investiture qu'il avait miraculeusement reçue. Vous devinez l'accueil qu'on lui fit. Pour moi, qui ne suis pas archevêque, j'éprouve une vive et profonde sympathie pour le pauvre visionnaire et je trouve dans sa folie une bienveillante sagesse. Je suis touché de l'entendre désigner Judas avec pitié comme le plus malheureux des apôtres. Et remarquez que son mysticisme confine à la philosophie naturelle. Ce que ce pauvre prêtre pensait du traître du mont des Oliviers, le philosophe le pense de tous les criminels. L'anthropologie ne voit plus dans le criminel qu'un malade incurable; elle regarde les scélérat avec une tranquille pitié; elle dit à l'assassin ce que Jocaste disait à Oedipe, après avoir percé le mystère de la destinée de cet homme aveuglé: «Malheureux!… C'est le seul nom dont je puisse te nommer et je ne t'en donnerai jamais plus d'autre.» Pensée humaine et prudente!
Le déterminisme nous a tous plus ou moins touchés. La doctrine de la responsabilité est ébranlée dans les esprits les plus fermes. Le plus sage est de répéter aujourd'hui les paroles si douces et si désolées de la malheureuse reine de Thèbes. Mais fut-il jamais une époque où les hommes aient cru pleinement à la liberté humaine? Je n'en vois pas. Les philosophes furent toujours partagés sur ce point comme sur tous les autres. Quant au christianisme, il s'est toujours efforcé de concilier le libre arbitre avec la prescience divine sans jamais y parvenir.
Tout est mystère dans l'homme et nous ne pouvons rien connaître de ce qui n'est pas l'homme. Voilà la science humaine! En vérité, la doctrine de l'irresponsabilité des criminels n'est pas une nouveauté dangereuse. Elle n'a même pas pratiquement un intérêt très considérable. Elle viendrait à prévaloir, que nos lois n'en seraient pas sensiblement modifiées. Pourquoi? Parce que les codes sont fondés sur la nécessité et non sur la justice. Ils ne punissent que ce qu'il est nécessaire de punir. Les criminalistes philanthropes n'admettent pas qu'on mette un voleur en prison: ce serait le punir, et on n'en a pas le droit. Ils proposent de le retenir dans un asile, sous de bons verrous. Je n'y vois pas grande différence. La peine de mort pourrait même résister au triomphe des doctrines de l'irresponsabilité; il suffirait de déclarer que ce n'est pas proprement une peine.
Irons-nous plus loin et tiendrons-nous, avec la nouvelle école anthropologique, l'irresponsabilité du criminel comme physiologiquement, anatomiquement démontrée? Dirons-nous avec Maudsley que le crime est dans le sang, qu'il y a des scélérats dans une société, comme il y a des moutons à tête noire dans un troupeau, et que ceux-là sont aussi faciles à distinguer que ceux-ci? Entrerons-nous dans les vues d'un anthropologiste italien des plus convaincus, l'auteur de l'Uomo delinquente?
M. Cesare Lombroso se flatte de constater l'existence d'un type humain voué au crime par son organisation même. Il y a, selon lui, un criminel-né, reconnaissable à divers signes dont les plus caractéristiques sont: la petitesse et l'asymétrie du crâne, le développement des mâchoires, les yeux caves, la barbe rare, la chevelure abondante, les oreilles mal ourlées, le nez camus. En outre, les criminels sont ou doivent être gauchers, daltoniens, louches et débiles. Par malheur, ces signes manquent à la plupart des criminels et se trouvent, par contre, chez beaucoup de fort honnêtes gens. Le crâne de Lamennais et celui de Gambetta étaient très petits; le crâne de Bichat n'était pas symétrique. Nous connaissons tous d'excellentes personnes qui sont atteintes de daltonisme, de strabisme, de débilité, ou qui sont camuses, prognates, etc. Que M. Lombroso se mette en état d'annoncer aveu certitude, après examen, que tel sujet sera criminel et que tel autre restera innocent, ou qu'il renonce à se déclarer en possession des caractères spécifiques de l'uomo délinquante. Les connaissances positives se reconnaissent à la sûreté des prévisions qu'on en tire. À vrai dire, je crois bien que l'habile anthropologiste italien ne parviendra jamais à ramener à un type unique tous les hommes criminels. Et la raison en est que les criminels sont, par nature, essentiellement différents les uns des autres, et que le nom qui les désigne ne présente rien de net à l'esprit. M. Lombroso n'a pas même songé à définir ce mot de criminel. C'est donc qu'il le prend dans l'acception vulgaire. Vulgairement nous disons qu'un homme est criminel quand il commet une très grave infraction à la morale et aux lois. Mais, comme il y a beaucoup de lois et que les moeurs ne sont pas stables, les diversités du crime sont infinies. En réalité, ce que M. Lombroso appelle un criminel, c'est un prisonnier. Tous les prisonniers finissent par se ressembler en quelque chose. Le régime qui leur est commun détermine en eux certaines anomalies particulières par lesquelles ils se distinguent à la longue des hommes qui vivent librement. On en peut dire autant des prêtres et des moines, qu'on reconnaît encore quand ils ont quitté le froc ou la soutane. Quant aux criminels, aux criminels par excellence, les assassins, il est impossible, je le répète, de les ramener à un type unique, soit physiologique, soit psychologique: ils ne sont pas tous d'une même essence. Quel rapport établir, par exemple, entre ce Saniel dont M. Malot nous conte l'histoire, ce médecin qui tue pour assurer ses découvertes scientifiques, et cette brute qui, l'autre jour, conduisit au bord de la Seine la fille dont il vivait et la jeta à l'eau pour gagner un litre de vin qu'il avait parié?
Quoi qu'en disent Lombroso et Maudsley, on peut être criminel sans être fou ni malade. L'humanité a commencé tout entière par le crime. Chez l'homme préhistorique, le crime était la règle et non l'exception. De nos jours encore, il est de règle chez les sauvages. On peut dire qu'il se confond, dans ses origines, avec la vertu. Il n'en est pas encore distinct chez les peuplades noires de l'Afrique centrale. Mteza, roi du Touareg, tuait chaque jour trois ou quatre femmes de son harem. Un jour il fit mettre à mort une de ses femmes coupable de lui avoir présenté une fleur. Ce Mteza, mis en relations avec les Anglais, montra beaucoup d'intelligence et une aptitude singulière à comprendre les idées des peuples civilisés.
Comment ne pas le reconnaître? c'est la nature elle-même qui enseigne le crime. Les animaux tuent leurs semblables pour les dévorer ou par fureur jalouse ou sans aucun motif. Il y a beaucoup de criminels parmi eux. La férocité des fourmis est effroyable; les femelles des lapins dévorent souvent leurs petits; les loups, quoi qu'on dise, se mangent entre eux; on a vu des femelles d'orangs-outangs tuer une rivale. Ce sont là des crimes; et si les pauvres bêtes qui les commettent n'en sont pas responsables, c'est donc la nature qu'il faut accuser; elle a attaché vraiment trop de misères à la condition des hommes et des animaux.
Mais aussi, comme il est sublime cet effort victorieux de l'homme pour s'affranchir des vieux liens du crime! Qu'elle est auguste cette lente édification de la morale! Les hommes ont peu à peu constitué la justice. La violence, qui était la règle, est aujourd'hui l'exception. Le crime est devenu une sorte d'anomalie, quelque chose d'inconciliable: avec la vie nouvelle, telle que l'homme l'a faite à force de patience et de courage. Entré dans une existence, le crime la ronge et la dévore: il est désormais un vice radical, un germe morbide. C'était le vieux nourricier des hommes des cavernes; maintenant il empoisonne les misérables qui lui demandent la vie. C'est ce que M. Hector Malot a fait voir après Dostoiëvsky.