M. LECONTE DE LISLE À L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Je ne connais pas, je ne dois pas connaître le discours que M. Leconte de Lisle prononcera jeudi prochain à l'Académie française. Mais j'imagine que ce sera une noble chose, une harangue grave, de style ample et hautain, un bloc d'esthétique éloquente. Je serais bien surpris s'il s'y trouvait des anecdotes, des digressions, des curiosités, des familiarités et si l'on y rencontrait la moindre négligence. On y contemplera le portrait idéal du poète ou plutôt le portrait du poète idéal. M. Victor Hugo y sera dignement et largement loué, avec une inflexibilité dogmatique qui rappellera ces vies de saints écrites en latin par les grands abbés du XIe siècle, dans un absolu mépris des choses temporelles et transitoires, et dans l'unique souci de l'orthodoxie. C'est que M. Leconte de Lisle est un prêtre de l'art, l'abbé crossé et mitré des monastères poétiques. Mieux que cela encore. N'est-ce pas M. Paul Bourget qui l'a appelé un pape en exil?
Son discours à l'Académie sera plein de certitude et d'infaillibilité. Il y faudra admirer l'ampleur imposante des formes liturgiques, et l'autorité que donne la foi quand on y joint l'exemple de toute une vie. Voilà l'horoscope que je tire. Tenez-le pour certain, car je suis astrologue. Je connais les cieux et j'y ai observé M. Leconte de Lisle.
Je ne crains point de prédire, en outre, qu'il y aura dans le discours du poète un morceau sur le moyen âge. Je devine que ce morceau sera concis et violent. Je le ferais, au besoin, et il n'y manquerait que le talent. M. Leconte de Lisle poursuit le moyen âge de sa haine. Et, comme c'est une haine de poète, elle est très grande et très simple. Elle ressemble à l'amour. Elle est féconde comme lui; des poèmes magnifiques en sont sortis (le Corbeau, un Acte de charité, les Deux Glaives, l'Agonie d'un saint, les Paraboles de Don Guy, Hieronymus, le Lévrier de Magnus). Mais je crois que cette haine, qui est bonne pour faire des vers, serait mauvaise pour faire de l'histoire. M. Leconte de Lisle ne voit dans le moyen âge que les famines, l'ignorance, la lèpre et les bûchers. C'est assez pour écrire des vers admirables quand on est un poète tel que lui. En réalité, il y a bien autre chose, dans ces temps qui nous sembleraient moins obscurs si nous les connaissions mieux. Il y a des hommes qui firent sans doute beaucoup de mal, car on ne peut vivre sans nuire, mais qui firent plus de bien encore, puisqu'ils préparèrent le monde meilleur dont nous jouissons aujourd'hui. Ils ont beaucoup souffert, ils ont beaucoup aimé. Ils ont procédé, dans des conditions que les invasions et le mélange des races rendaient très difficiles, à une organisation nouvelle de la société humaine, qui représente une somme de travail et d'efforts dont on reste étonné. Ils portèrent au plus haut degré de l'héroïsme les vertus militaires, qui sont les vertus fondamentales sur lesquels tout l'ordre humain repose encore aujourd'hui. Ils apportèrent au monde ce qui l'honore peut-être le plus: l'esprit chevaleresque. Je sais bien qu'ils étaient violents; mais j'admire les hommes violents qui travaillent d'un coeur simple à fonder la justice sur la terre et servent à grands coups les grandes causes.
Il y eut, à côté des chevaliers, des juristes pleins de science et d'équité. L'oeuvre législative du XIIIe siècle est admirable. Nous avons de fortes raisons de croire qu'au début de la guerre de Cent ans la condition des paysans était généralement bonne en France. La féodalité donna d'excellents résultats avant d'en produire de mauvais; à cet égard, son histoire est celle de toutes les grandes institutions humaines. Je me garderai bien d'esquisser en quelques traits un tableau du moyen âge. Si M. Leconte de Lisle l'a fait en trente-six vers (Siècles maudits dans les Poèmes tragiques,) c'est là un de ces raccourcis audacieux qui ne sont permis qu'aux poètes. Mais, tandis que j'écris, mille images éparses de la vie de nos pères brillent et s'agitent à la fois dans mon imagination; j'en vois de terribles et j'en vois de charmantes. Je vois de sublimes artisans qui bâtissent des cathédrales et ne disent point leur nom; je vois des moines qui sont des sages, puisqu'ils vivent cachés, un livre à la main, in angello cum libello; je vois des théologiens qui poursuivent, à travers les subtilités de la scolastique, un idéal supérieur; je vois un roi et sa chevalerie conduits par une bergère. Enfin je vois partout les saintes choses du travail et de l'amour, je vois la ruche pleine d'abeilles et de rayons de miel. Je vois la France et je dis: Mes pères, soyez bénis; soyez bénis dans vos oeuvres qui ont préparé les nôtres, soyez bénis dans vos souffrances qui n'ont point été stériles, soyez bénis jusque dans les erreurs de votre courage et de votre simplicité. S'il est vrai, comme je le crois, que vous valiez moins que nous ne valons, je ne vous en louerai que davantage. On juge l'arbre à ses fruits. Puissions-nous mériter la même louange! Puisse-t-on dire un jour que nos enfants sont meilleurs que nous!
Il peut arriver que M. Leconte de Lisle montre, dans son discours, quelque dédain de la poésie de ces vieux âges. Or, dans ce cas, que j'ose prévoir, je lui représenterai respectueusement que cette poésie fut belle en sa fraîche nouveauté, quelle eut, à son heure, les formes et les couleurs si douces de la jeunesse, qu'alors elle aidait les hommes à supporter l'ennui de vivre, qu'elle donnait à chacun la petite part de beauté dont tous avaient besoin et qu'enfin ces vieilles chansons de geste sont des Iliades barbares. Après quoi je ne ferai pas difficulté de reconnaître qu'à la poésie des trouvères, et à celle des diseurs de lais et de fabliaux, je préfère la poésie moderne, celle de Lamartine, par exemple, et aussi celle de M. Leconte de Lisle.
On sera surpris, sans doute, que je rapproche ces deux noms. Car il est vrai que ce n'est point l'usage. Et il est vrai aussi que rien ne ressemble moins aux vers de Lamartine que les vers de Leconte de Lisle. Dans ceux-ci on admire un art incomparable. Des autres on a dit justement qu'on ne sait pas comment c'est fait. Leconte de Lisle veut tout devoir au talent. Lamartine ne demandait rien qu'au génie. Enfin les contrastes sont tels qu'il serait superflu et même ridicule de les marquer davantage. Pourtant je les admire l'un et l'autre bien sincèrement. Je le fais malgré moi, par plaisir et, comme dit la Fontaine, «pour que cela m'amuse»; mais n'y serais-je pas amené par une naturelle inclination, que je voudrais le faire encore par hygiène intellectuelle.
Cela me paraît un bon exercice pour l'esprit. Il me semble qu'on a moins de chances de se tromper tout à fait dans son admiration quand on admire des choses très diverses. Je puis l'avouer sans crainte, après l'avoir si peu caché: je suis sûr de très peu de choses en ce monde. Je ne parle que de ce monde, ayant de bonnes raisons pour ne rien dire des autres. Or, une des choses qui me semblent le plus échapper sur la terre à la certitude humaine, c'est la qualité d'un vers. J'en fais une affaire de goût et de sentiment. Je ne croirai jamais qu'il y ait rien d'absolu à cet égard. M. Leconte de Lisle le croit.
C'est d'ailleurs un sceptique. Il a sur le monde et la vie des idées très arrêtées. Sa philosophie, qui sut tant de fois, et avec une tristesse si magnifique, inspirer ses vers, est une philosophie pyrrhonienne dans laquelle il n'y a pas de place pour une seule affirmation. Je ne sais si je suis, puisque je ne sais pas ce que c'est qu'être, dit-il constamment. L'illusion m'enveloppe de toutes parts. La vie est un rêve, amusé par des images qui n'ont point de signification possible:
Éclair, rêve sinistre, éternité qui ment,
La Vie antique est faite inépuisablement
Du tourbillon sans fin des apparences vaines.
Eh bien, ce philosophe qui nie si fermement l'absolu, qui croit que tout est relatif, que ce qui est bon pour l'un est mauvais pour l'autre, et qu'enfin les choses ne sont que ce qu'on les voit, ce même esprit change brusquement de manière de voir quand il s'agit de son art. Il ne sait s'il existe lui-même, mais il sait à n'en point douter, que ses vers existent absolument.
Il professe que les qualités des choses sont des apparences comme les choses elles-mêmes sont des illusions, mais il ne doute pas que telle rime ne soit bonne d'une absolue bonté. Il a de la poésie une conception dogmatique, religieuse, autocratique. Il déclare qu'un beau vers restera beau quand le soleil sera éteint et qu'il n'y aura plus d'hommes en qui cette beauté puisse encore se connaître. Il juge les plus vieux poèmes d'après des règles qu'il tient pour immuables et divines. Enfin, ce philosophe incrédule devient, quand il s'agit de son art, le fidèle et zélé croyant, le grand abbé, le pape que je vous montrais tout à l'heure dans l'attitude d'un éloquent et fanatique défenseur de l'orthodoxie du vers.
Et si vous croyez que je l'en blâme, si vous croyez que je prends plaisir, en faisant cette remarque, à relever les contradictions d'un esprit supérieur, vous me rendez peu de justice et devinez mal ma pensée. Je tiens au contraire cette inconséquence pour la chose la plus heureuse et la meilleure. Elle suffirait à prouver que l'auteur des Poèmes barbares est plus poète que philosophe, qu'il est poète d'instinct, de nature, poète avec plénitude, et que tout son être est poète. Il oublie tout, même ses raisons et sa raison, quand il s'agit de son art. Cela est heureux et excellent. J'ajouterai que cela est naturel. Quels que soient nos doutes philosophiques, nous sommes bien obligés d'agir dans la vie comme si nous ne doutions pas. Voyant une poutre lui tomber sur la tête, Pyrrhon se serait détourné, encore qu'il tint la poutre pour une vaine et inintelligible apparence. Il aurait craint naturellement de prendre du coup l'apparence d'un homme écrasé. Eh bien, pour M. Leconte de Lisle, l'action, ce sont les vers. Quand il pense, il doute. Dès qu'il agit, il croit. Il ne se demande pas alors si un beau vers est une illusion dans l'éternelle illusion, et si les images qu'il forme au moyen des mots et de leurs sons rentrent dans le sein de l'éternelle Maïa avant même d'en être sortis. Il ne raisonne plus; il croit, il voit, il sait. Il possède la foi et avec elle l'intolérance qui la suit de près.
On ne sort jamais de soi-même. C'est une vérité commune à tout le monde, mais qui paraît plus sensible dans certaines natures, dont l'originalité est nette et le caractère arrêté. La remarque est intéressante à faire à propos de l'oeuvre de M. Leconte de Lisle. Ce poète impersonnel, qui s'est appliqué avec un héroïque entêtement à rester absent de son oeuvre, comme Dieu de la création qui n'a jamais soufflé mot de lui-même et de ce qui l'entoure, qui a voulu taire son âme et qui, cachant son propre secret, rêva d'exprimer celui du monde, qui a fait parler, les dieux, les vierges et les héros de tous les âges et de tous les temps en s'efforçant de les maintenir dans leur passé profond, qui montre tour à tour, joyeux et fier de l'étrangeté de leur forme et de leur âme, Bhagavat, Cunacepa, Hypatie, Niobé, Tiphaine et Komor, Naboth, Qaïn[7], Néférou-ra, le barde de Temrah, Angantyr, Hialmar, Sigurd, Gudrune, Velléda, Nurmahal, Djihan-Ara, dom Guy, Mouça-el-Kébyr, Kenwarc'h, Mohâmed-ben-Amar-al-Mançour, l'abbé Hiéronymus, la Xiména, les pirates malais et le condor des Cordillères, et le jaguar des pampas, et le colibri des collines, et les chiens du Cap, et les requins de l'Atlantique, ce poète finalement ne peint que lui, ne montre que sa propre pensée, et, seul présent dans son oeuvre, ne révèle sous toutes ces formes qu'une chose: l'âme de Leconte de Lisle.
Mais c'est assez. Les plus grands n'ont pas fait davantage. Ils n'ont parlé que d'eux. Sous de faux noms, ils n'ont montré qu'eux-mêmes. L'historien d'Israël, le nouveau traducteur de la Bible, M. E. Ledrain, a dit un jour dans la Revue positive que M. Renan faisait son portrait dans toutes ses histoires et qu'il s'était représenté notamment, dans l'Antéchrist, sous les traits de Néron. M. Renan n'en reste pas moins le plus sage des hommes. Il faut entendre la proposition de M. Ledrain dans un sens tout à fait philosophique et esthétique. En ce sens, je répète que M. Leconte de Lisle s'est peint dans toutes ses figures et surtout dans son Qaïn. Et qu'est-ce en effet le Qaïn des Poèmes barbares, sinon un homme farouche, solitaire, timide, irrité, faible, parfois délicieusement attendri, mais cachant ses larmes sous un souci orgueilleux, un esprit violent, qui se représente la vie et les hommes avec une ample simplicité, qui raisonne avec une logique étroite mais sûre, un philosophe pessimiste pour qui Dieu est le principe du mal puisqu'il est le principe de la vie et que la vie est tout entière mauvaise, un artiste dédaigneux des nuances, sonore et abondant en images éclatantes, un poète?
Mais alors pourquoi, dira-t-on, pourquoi notre poète chercha-t-il si loin, dans le nord Scandinave et dans l'antique Asie, des formes et des couleurs. Pourquoi? Parce que sans doute ces couleurs et ces formes étaient les vêtements nécessaires de sa pensée et le vrai corps de son âme poétique. Y a-t-il donc du mal à se vêtir et à s'incarner de la sorte? N'est-ce pas plutôt un heureux instinct qui pousse le poète dans les pays lointains et dans les âges reculés? Il y trouve le mystère et l'étrangeté, dont il a tant besoin, car il n'y a de poésie que dans ce que nous ne connaissons pas. Il n'y a de poésie que dans le désir de l'impossible ou dans le regret de l'irréparable.
M. Leconte de Lisle a au plus haut degré le don du rythme et de l'image. Quand à l'émotion, il la possède sous la forme la plus noble et la plus haute: il est riche en émotions intellectuelles. Il nous trouble avec de pures pensées. Mais il y a pour le coeur de l'homme des émotions plus intimes et plus douces; et celles-là, quoi qu'on dise et quoi qu'il dise, ne sont pas absentes de son oeuvre. Je n'aurais pas grand'peine à prouver que parfois M. Leconte de Lisle est un élégiaque. Pour cela, je rappellerais le Manchy:
Tu t'en venais ainsi, par ces matins si doux.
De la montagne à la grand'messe,
Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse,
Au pas rythmé de tes Hindous.
Maintenant, dans le sable aride de nos grèves,
Sous les chiendents, au bruit des mers,
Tu reposes parmi les morts qui me sont chers
Ô charme de mes premiers rêves.
Ces vers sont voisins de la jeunesse du poète. On en trouve l'écho pur et clair dans un poème tout récent, l'Illusion suprême.
Ô chère vision, toi qui répands encore,
De la plage lointaine où tu dors à jamais,
Comme un mélancolique et doux reflet d'aurore
Au fond d'un coeur obscur et glacé désormais!
Les ans n'ont pas pesé sur ta grâce immortelle,
La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté;
Il te revoit avec tes yeux divins, et telle
Que tu lui souriais en un monde enchanté.
L'âme et la voix du poète ont gardé, après tant d'années, leur pureté première. Si M. Leconte de Lisle se montre surtout héroïque et descriptif, certains de ses vers, les plus beaux peut-être, trahissent un élégiaque timide et fier, un héroïque, un descriptif et un méditatif.
SUR LE QUAI MALAQUAIS
M. ALEXANDRE DUMAS ET SON DISCOURS
Jeudi, à quatre heures, comme nous sortions de l'Institut, un gai soleil de printemps éclairait les quais et leur noble horizon de pierre. Quelques nuages qui coulaient dans le ciel donnaient à la lumière du jour la mobilité charmante d'un sourire. Ce sourire s'arrêtait avec joie sur les chapeaux étincelants, sur les nuques dorées et sur les visages clairs des femmes. Mais il devenait moqueur en passant sur les livres poudreux étalés le long des parapets. Oh! comme il révélait ironiquement la vétusté misérable des bouquins, ce sourire dans lequel brillait l'éternelle jeunesse de la nature! Alors, tandis que s'écoulait la foule des lettrés et des mondaines, je m'abandonnai à des rêveries vagues et douces. Laissez-moi vous dire que je ne passe jamais sur ces quais sans éprouver un trouble, plein de joie et de tristesse, parce que j'y suis né, parce que j'y ai passé mon enfance et que les figures familières que j'y voyais autrefois sont maintenant à jamais évanouies. Je conte cela malgré moi, par habitude de dire seulement ce que je pense et ce à quoi je pense. On n'est pas tout à fait sincère sans être un peu ennuyeux. Mais j'ai l'espoir que, si je parle de moi, ceux qui m'écouteront ne penseront qu'à eux-mêmes. De la sorte, je les contenterai en me contentant. J'ai été élevé, sur ce quai, au milieu des livres, par des humbles et des simples dont je suis seul à garder le souvenir. Quand je n'existerai plus, ils seront comme s'ils n'avaient jamais été. Mon âme est toute pleine de leurs reliques. Ces pieux restes, dont elle est sanctifiée, font des miracles. À ce signe, je reconnais que ceux-là que j'ai perdus furent de saintes gens. Leur vie était obscure, leur âme était naïve. Leur souvenir m'inspire la joie du renoncement et l'amour de la paix. Un seul des vieux témoins de mon enfance mène encore sur le quai sa pauvre vie. Il n'était ni des plus intimes ni des plus chers. Pourtant, je le revois toujours avec plaisir. C'est le pauvre bouquiniste que voici se chauffant devant ses boîtes à ce clair soleil de printemps. Il est devenu tout petit avec l'âge. Chaque année il diminue, et son pauvre étalage se fait aussi plus mince et plus léger chaque année. Si la mort oublie quelque temps encore mon vieil ami, un coup de vent l'emportera un jour avec les derniers feuillets de ses bouquins et les grains d'avoine que les chevaux de la station, paissant à son côté, laissent échapper de leur musette grise. En attendant, il est presque heureux. S'il est pauvre, c'est sans y penser. Il ne vend pas ses livres, mais il les lit. Il est artiste et philosophe.
Quand il fait beau, il goûte la douceur de vivre en plein air. Il s'installe sur l'extrémité d'un banc avec un pot de colle et un pinceau, et, tout en réparant ses bouquins disloqués, il médite sur l'immortalité de l'âme. Il s'intéresse à la politique, et ne manque guère, s'il rencontre un client sûr, de lui faire la critique du régime actuel! Il est aristocrate et même oligarque. L'habitude de voir devant lui, de l'autre côté de la Seine, le palais des Tuileries, lui a inculqué une sorte de familiarité à l'égard des souverains. Sous l'Empire, il jugeait Napoléon III avec la sévérité d'un voisin à qui rien n'échappe. Maintenant encore, il explique, par la conduite du gouvernement, les vicissitudes de son commerce. Je ne me dissimule pas que mon vieil ami est un peu frondeur.
Il m'aborde et me dit, en homme qui a lu son journal du matin:
—Vous venez de l'Académie. Ces jeunes gens ont-ils bien parlé de M.
Hugo?
Puis, clignant de l'oeil il me coule ce mot à l'oreille:
—Un peu démagogue, monsieur Hugo!
C'est ainsi que mon ami le bouquiniste ramena ma pensée sur la séance académique où M. Leconte de Lisle et M. Alexandre Dumas ont prédit tous deux l'immortalité à Victor Hugo. Mais, tandis que l'auteur des Poèmes barbares expédiait tout d'un bloc aux âges à venir les oeuvres complètes du maître, le philosophe du théâtre donnait à entendre que la postérité ferait un choix sévère.
Il a prononcé un excellent discours, M. Alexandre Dumas, et je n'en suis pas surpris. Cet homme est doué pour parler au monde. Il pense et il dit ce qu'il pense. En cela, il est à peu près unique, du moins dans les lettres. On retrouve dans sa réponse à M. Leconte de Lisle cette absolue sincérité et cette expérience des choses qui donnent tant d'autorité à sa parole. Il a rendu à Victor Hugo, à Lamartine et à Musset ce qui leur était dû. Et, près d'achever son honnête et forte harangue, il s'est demandé ce qu'il allait maintenant advenir de l'oeuvre du plus laborieux de ces trois poètes.
«Il en adviendra, a-t-il répondu à sa propre question, ce qu'il advient de toutes les oeuvres de l'esprit humain. Le temps ne fera pas plus d'exception pour celles-là que pour les autres; il respectera et affirmera ce qui sera solide; il réduira en poussière ce qui ne le sera pas. Tout ce qui est de pure sonorité s'évanouira dans l'air; ce qui est fait pour le bruit est fait pour le vent. Mais il ne m'appartient pas de préparer ici le travail de la postérité. Il n'y a, d'ailleurs, à l'influencer ni pour ni contre; elle sait son métier de postérité; elle a le sens mystérieux et implacable des conclusions infaillibles et définitives.»
C'est sur ce point que je me permettrai de présenter à l'écrivain que j'admire infiniment quelques observations humbles mais fermes. Je crois que la postérité n'est pas infaillible dans ses conclusions. Et la raison que j'ai de le croire, c'est que la postérité, c'est moi, c'est nous, c'est des hommes. Nous sommes la postérité pour une longue suite d'oeuvres que nous connaissons fort mal. La postérité a perdu les trois quarts des oeuvres de l'antiquité; elle a laissé corrompre effroyablement ce qui reste. M. Leconte de Lisle nous parlait jeudi avec une noble admiration d'Eschyle; mais il n'y a pas dans le texte du Prométhée qui nous est parvenu deux cents vers qui ne soient altérés. La postérité des Grecs et des Latins a gardé peu de chose, et, dans le peu qu'elle a gardé, il se trouve des ouvrages détestables, qui n'en sont pas moins immortels. Varius était, dit-on, l'égal de Virgile. Il a péri. Élien était un imbécile; il dure. Voilà la postérité! On me dira qu'elle était barbare en ce temps-là et que c'est la faute des moines. Mais qui nous assure que nous n'aurons pas, nous aussi, une postérité barbare? Savons-nous dans quelles mains passera l'héritage intellectuel que nous léguons à l'avenir! À supposer, d'ailleurs, que ceux qui viendront après nous soient plus intelligents que nous-mêmes, ce qui n'est pas impossible, est-ce une raison pour proclamer d'avance leur infaillibilité? Nous savons par expérience que, même dans les âges de haute culture, la postérité n'est pas toujours équitable. Il est certain qu'elle n'a point de règles fixes, point de méthodes sûres pour juger les actions. Comment en aurait-elle pour juger l'art et la pensée? Madame Roland, qui fit d'assez mauvaise politique, mais qui avait le coeur d'une héroïne, écrivit des mémoires dans la prison d'où elle ne devait sortir—elle le savait—que pour monter sur l'échafaud. Elle traça de sa main virile sur la première page du cahier ces mots: Appel à l'impartiale postérité. La postérité ne lui a encore répondu, après un siècle, que par un murmure contradictoire de louanges et de réprobation. La muse des Girondins était bien naïve de croire à notre sagesse et à notre équité. Je ne sais si le roi Macbeth eut, en son temps, une pareille illusion. En ce cas, il aurait été bien trompé. C'était, en réalité, un excellent roi, habile et probe. Il enrichit l'Écosse en y favorisant le commerce et l'industrie. Le chroniqueur nous le montre comme un prince pacifique, le roi des villes, l'ami des bourgeois. Les clans le haïssaient parce qu'il était bon justicier. Il n'assassina personne. On sait ce que la légende et le génie ont fait de sa mémoire.
Loin d'être infaillible, la postérité a toutes les chances de se tromper. Elle est ignorante et indifférente. Je vois passer en ce moment sur le quai Malaquais la postérité de Corneille et de Voltaire. Elle se promène, égayée par le soleil d'avril. Elle va, la voilette sur le nez ou le cigare aux lèvres, et je vous assure qu'elle se soucie infiniment peu de Voltaire et de Corneille. La faim et l'amour l'occupent assez. Elle pense à ses affaires, à ses plaisirs, et laisse aux savants le soin de juger les grands morts. Je distingue précisément parmi cette postérité qui sort de l'Institut un joli visage coiffé d'un chapeau couleur du temps. C'est celui d'une jeune femme qui me demandait, un soir de cet hiver, à quoi servaient les poètes. Je lui répondis qu'ils nous aidaient à aimer; mais elle m'assura qu'on aimait fort bien sans eux. La vérité est que les professeurs et les savants forment à eux seuls toute la postérité. Ce sont donc les savants que vous croyez infaillibles. Mais non, car vous savez bien que la poésie et l'art ne relèvent que du sentiment, que la science ne connaît point la beauté et qu'un vers tombé aux mains d'un philologue est comme une fleur entre les doigts d'un botaniste.
Ah! certes, les conclusions de la postérité ne sont point infaillibles; elles dépendent beaucoup du hasard. J'ajouterai qu'elles ne sont jamais définitives, quoi qu'en ait dit M. Alexandre Dumas.
Et comment le seraient-elles, puisque la postérité n'est jamais close et que les générations nouvelles remettent sans cesse en question ce qui a été précédemment jugé?
Le dix-septième siècle a condamné Ronsard; le dix-huitième siècle a confirmé ce jugement; le dix-neuvième l'a cassé. Qui sait comment jugera le vingtième? Dante et Shakespeare furent méprisés pendant longtemps avant d'être admirés comme ils le sont aujourd'hui. Racine fut outragé après un siècle de gloire. Il ne l'est plus. Mais la langue change vite; il faut déjà être un lettré pour bien comprendre les vers de Phèdre et d'Athalie.
J'ai entendu un excellent poète reprocher à Racine des impropriétés d'expression. Il ne voulait pas convenir que la langue eût changé depuis deux siècles, afin, peut-être, de ne pas s'avouer qu'elle changerait encore, et cette fois à son préjudice. Corneille et Molière lui-même sont mal compris; les comédiens qui les jouent y font à chaque instant des contresens. On parle communément de Rabelais, mais comme de la reine Berthe, sans savoir le moins du monde ce que c'est. Il y a des gloires qui s'éteignent. Celle du Tasse est mourante. Du Bartas fut, de son vivant, plus célèbre que Ronsard. Qui nous assure que sa gloire ne renaîtra pas? Goethe le considérait comme le plus grand des poètes français, et nos jeunes symbolistes l'aiment beaucoup. Il y a vingt ans, Lamartine était déjà abandonné, tandis que Musset restait l'objet d'une ferveur qui s'est peu à peu refroidie. Tous deux retrouvent aujourd'hui des fidèles. Ainsi la postérité ballotte les épaves du génie.
Victor Hugo gardera-t-il mort la place qu'il a occupée vivant? M. Alexandre Dumas est sage d'en douter. Il est sage aussi de ne pas faire d'avance la part de la destruction. Quel jugement l'avenir portera-t-il sur Victor Hugo? C'est ce que personne n'est en état de deviner. Nous ne pouvons savoir ce que pensera la postérité, puisque nous ne savons ce qu'elle sera. Il est vain de vouer les gloires contemporaines soit à l'immortalité, soit à l'oubli.
On peut dire seulement que la gloire du poète dont on a mené hier la dernière pompe funèbre traverse un moment difficile et critique. L'enthousiasme, lassé par un excessif effort de quinze années, retombe. Certaines illusions se dissipent. On croyait qu'un si grand poète avait pensé davantage.
Il faut bien reconnaître qu'il a remué plus de mots que d'idées. C'est une souffrance que de découvrir qu'il donna pour la plus haute philosophie un amas de rêveries banales et incohérentes. Enfin on est attristé, en même temps qu'effrayé, de ne pas rencontrer dans son oeuvre énorme, au milieu de tant de monstres, une seule figure humaine.
Les Grecs l'ont dit: l'homme est la mesure de toutes choses. Victor Hugo est démesuré parce qu'il n'est pas humain. Le secret des âmes ne lui fut jamais entièrement révélé. Il n'était pas fait pour comprendre et pour aimer. Il le sentit d'instinct. C'est pourquoi il voulut étonner; il en eut longtemps la puissance. Mais peut-on étonner toujours? Il vécut ivre de sons et de couleurs, et il en soûla le monde. Tout son génie est là: c'est un grand visionnaire et un incomparable artiste. C'est beaucoup. Ce n'est pas tout.
Quant à la postérité, elle sera ce qu'elle pourra; elle aimera ce qu'elle voudra. C'est une grande duperie de travailler pour elle. Elle garde peu de chose de tout ce qu'on lui envoie, et elle préfère souvent un ouvrage de circonstance aux oeuvres qu'on lui destinait spécialement. Loin de l'en blâmer, je l'en loue de tout mon coeur. Peut-être, après tout, saura-t-elle à la longue son métier aussi bien que le dit M. Alexandre Dumas. Mais, s'il n'arrive pas quelque catastrophe qui détruise les bibliothèques, un jour viendra où elle sera terriblement encombrée, et il n'est pas impossible que, ce jour-là, elle prenne en dégoût tout le papier noirci que nous lui préparons. J'éprouve moi-même, à vrai dire, quelque pressentiment de ce dégoût en voyant poudroyer au soleil les boîtes de bouquins de mon vieil ami.
L'HYPNOTISME DANS LA LITTÉRATURE
MARFA
Marfa, le Palimpseste, par Gilbert-Augustin Thierry, 1 vol. in-18.
On a beau être raisonnable et n'aimer que le vrai, il y a des heures où la réalité commune ne vous contente plus et où l'on voudrait sortir de la nature. Nous savons bien que c'est impossible, mais nous ne le souhaitons pas moins. Les désirs les plus irréalisables ne sont-ils pas les plus ardents? Sans doute—et c'est notre grand mal—nous ne pouvons sortir de nous-mêmes. Nous sommes condamnés irrévocablement à voir les choses se refléter en nous avec une morne et désolante monotonie. C'est pour cela même que nous avons soif de l'inconnu et que nous aspirons à ce qui est au delà. Il nous faut du nouveau. On nous dit: «Que voulez-vous?» Et nous répondons: «Je veux autre chose.» Ce que nous touchons, ce que nous voyons n'est plus rien: nous sommes attirés par l'intangible et l'invisible. Pourquoi s'en défendre? N'est-ce pas là un naturel et légitime sentiment. C'est peu de chose que l'univers sensible, oui, peu de chose, puisque chacun de nous le contient en soi. Sans manquer de respect à la physique et à la chimie, on peut deviner qu'elles ne sont rien à côté de l'ultra-physique et de l'ultra-chimie, que nous ne connaissons pas. Oh! comme j'admire M. William Crookes et comme je l'envie! C'est un savant et c'est un poète. Il étudia les propriétés du spectre solaire et du spectre terrestre, il imagina d'ingénieux appareils pour mesurer et, si j'ose dire, pour peser la lumière; il photographia la lune, il trouva un métal, il crut même trouver une apparence nouvelle des choses, un quatrième état de la matière, qu'il nomma l'état radiant. Pourtant il était triste; il sentait douloureusement tout ce qu'il y a de médiocre et de pitoyable à n'être qu'un homme: il souffrait de cet ennui commun, a-t-on dit, à toute créature bien née. Il soupirait après un idéal sans nom. Il poursuivait un rêve. Ce rêve était impossible à réaliser. Et il le réalisa. Il vit un esprit, il le toucha, il le nomma Katie King et il l'aima. Oui, M. William Crookes, membre de la Société royale de Londres, vécut pendant six mois dans le commerce d'un fantôme délicieux. Il entretint des relations intimes et pleines de respect avec une jeune personne d'une essence mystérieuse, qui joignait au charme féminin la majesté de la mort. Il aima un démon qui, paraissant à son appel, agitait pour lui les parfums de sa chevelure blonde et lui faisait sentir à travers sa tiède poitrine les battements de son coeur angélique. Le doux démon consentit à être photographié par son terrestre et savant ami, qui obtint quarante-quatre clichés. À en juger par le portrait que j'ai sous les yeux, l'esprit de Katie King savait s'envelopper d'une forme charmante. On ne peut qu'admirer l'expression intelligente et triste de son jeune visage, la grâce de sa joue ronde et pure, la chasteté de ses draperies blanches. Encore M. William Crookes nous apprend il que cela n'est rien auprès de ce qu'il a vu, entendu et touché, et que Katie King était incomparablement plus belle que l'image qui nous en reste. «La photographie peut, dit-il, donner un dessin de sa pose; mais comment pourrait-elle reproduire la pureté brillante de son teint ou l'expression sans cesse changeante de ses traits si mobiles, tantôt voilés de tristesse, lorsqu'elle racontait quelque amer événement de sa vie passée, tantôt souriant avec toute l'innocence d'une jeune fille, lorsqu'elle avait réuni mes enfants autour d'elle et qu'elle les amusait en leur racontant des épisodes de ses aventures dans l'Inde. Autour d'elle, elle créait une atmosphère de vie. Ses yeux semblaient rendre l'air lui-même plus brillant; ils étaient si doux, si beaux et si pleins de tout ce que nous pouvons imaginer des cieux; sa présence subjuguait à tel point, que vous n'auriez pas trouvé que ce fût de l'idolâtrie de se mettre à ses genoux.» On a raillé ce généreux Crookes; on l'a plaint d'être le jouet de quelque petite effrontée. Pour moi, je le proclame heureux, et je l'admire moins pour avoir découvert le thallium et construit le radiomètre que pour avoir su voir Katie King.
Tous tant que nous sommes, nous voudrions bien évoquer aussi Katie King. J'avoue que j'en meurs d'envie. Nous ne pouvons pas. Et, pour nous consoler, nous nous disons que, si nous ne la voyons pas, c'est parce que nous avons trop de bon sens; mais nous nous flattons; c'est en réalité parce que nous n'avons pas assez d'imagination. C'est faute d'espérance et de foi, c'est faute de vertu. Aussi suis-je infiniment reconnaissant aux artistes prestigieux, aux menteurs bienfaisants qui, par la magie de leur art, me font croire que j'ai entrevu un pan de la robe blanche, un pli du sourire, un éclair de l'oeil de l'éternelle Katie King que je poursuis sans cesse et qui me fuit toujours.
Il y a des esprits qui habitent naturellement les confins mystérieux de la nature. Ils ont pour mission de nous montrer des prodiges. Leur tâche est devenue bien difficile aujourd'hui. Elle était facile dans le monde romain, au temps des premiers césars. Alors les prodiges de l'Inde, les enchantements de la Thessalie, les merveilles de l'Afrique, mère féconde des monstres, les pratiques italiotes du néo-pythagorisme se mêlaient, se confondaient. Il s'en dégageait une sorte de vapeur bizarre qui, étendue sur le monde, voilait et déformait toute la nature. Les esprits étaient encore soumis à une culture savante. Mais des connaissances variées et une intelligence subtile ne servaient qu'à imaginer des impossibilités et à multiplier les superstitions. De toutes parts, aux oreilles, aux yeux troublés, se manifestaient des mystères, des oracles, des oeuvres de magie. Les sophistes, les rhéteurs, avidement écoutés, entretenaient le délire des esprits. Tous leurs discours, comme il a été dit de ceux de Dion, répandaient un parfum semblable à l'odeur qui s'exhale des temples.
L'Âne d'or d'Apulée nous est parvenu comme un témoignage de ce délire. Le malheur est qu'il a perdu sa puissance magique. Il ne touche plus que notre curiosité. Il fut merveilleux; il est devenu absurde et nous n'y croyons pas. Nous ne croyons pas non plus aux diableries dont le moyen âge était plein. Les moines vécurent jusqu'au quinzième siècle dans un sortilège perpétuel. Ils assistaient à des miracles simples et naïfs, mais qui du moins rompaient la lourde monotonie de leur existence. Ils voyaient les lampes du sanctuaire se rallumer d'elles-mêmes, et les rameaux de l'églantier enlacer, en une nuit, les tombes des époux restés vierges. Je ne vois que le dix-septième siècle français et cartésien qui se soit passé volontiers et sans peine de tout merveilleux. La raison dominait alors les esprits. Elle les domina encore au temps de Voltaire. Mais bientôt elle parut sèche, et les années qui précédèrent la Révolution virent renaître de toutes parts des prodiges. La religion n'en produisait plus; la science en enfanta.
C'est une grande erreur de croire que la superstition est exclusivement religieuse. Il y a des temps où elle devient laïque. Si la science un jour règne seule, les hommes crédules n'auront plus que des crédulités scientifiques. N'oublions pas que ce sont des philosophes qui ont fait la fortune des Saint-Germain et des Cagliostro. Un de leurs adeptes, le baron de Gleichen, confesse bien joliment dans ses Souvenirs le plaisir qu'il avait d'être trompé par ces vendeurs de songes et le regret qu'il éprouva quand il ne lui fut pas possible de s'abuser davantage. «Le penchant pour le merveilleux, dit-il, inné à tous les hommes en général, mon goût particulier pour les impossibilités, l'inquiétude de mon scepticisme habituel, mon mépris pour ce que nous savons et mon respect pour ce que nous ignorons, voilà les mobiles qui m'ont engagé à voyager durant une grande partie de ma vie dans les espaces imaginaires. Aucun de mes voyages ne m'a fait autant de plaisir; j'ai été absent pendant des années et suis très fâché de devoir maintenant rester chez moi.»
Pendant que le bon Gleichen, vieilli et attristé, les pieds sur les chenets, rassemblait ses anciens rêves, faute d'en pouvoir former de nouveaux, la pauvre humanité courait après d'autres chimères et le spiritisme naissait. Je suis comme le baron de Gleichen: je veux qu'on m'amuse et je crois qu'il n'y a pas de bonheur sans illusion. Mais le spiritisme met, en vérité, trop peu d'art à nous séduire. Il nous fait converser avec les morts dans des entretiens si plats, qu'on en sort plus dégoûté encore de l'autre monde que de celui-ci. Passe encore pour saint Louis, qui, logé dans une table, répondit aux questions du médium comme un ignorant. Il ne connaissait ni la reine Blanche, ni le pont de Taillebourg, ni Damiette, ni les Quinze-Vingts, ni la Sainte-Chapelle, ni Étienne Boileau, ni Charles d'Anjou, ni Joinville, ni Tunis, ni rien. Jamais pied de table n'avait étalé une si sotte ignorance. Pourtant le guéridon se donnait pour l'esprit de Saint-Louis et n'en démordait pas. Le médium en demeurait stupide. Enfin, se frappant le front: «Tout s'explique, s'écria-t-il; c'est saint Louis de Gonzague!—C'était saint Louis de Gonzague. J'admets l'explication. Mais j'ai lu des dictées spirites de Bossuet qui étaient aussi dans l'esprit de saint Louis de Gonzague. Et cela ne s'explique pas. Quant à Katie King, je l'attends encore. On ne manquera pas de vous dire que le spiritisme est remplacé par l'occultisme et qu'une sonnette invisible tinte sur la tête de madame Blavatsky, ce qui est en effet merveilleux, je le sais, et que les cigarettes de madame Blavatsky font des miracles, et que madame de Blavatsky est en correspondance avec un mage nommé Kout-Houmi, qui possède une science surnaturelle et qui rend aux dames les broches qu'elles ont perdues. C'est précisément ce sage Kout-Houmi qui me gâte l'occultisme. Ne s'est-il pas avisé, lui qui sait tout, de copier sans le dire, dans une de ses lettres magiques, une conférence faite à Lake-Pleasant, le 15 août 1880, par un journaliste américain nommé Kiddle? Kiddle s'en plaignit amèrement, et Kout-Houmi répondit à ces plaintes qu'un sage pouvait bien oublier une paire de guillemets. J'admire la sérénité de cette réponse, mais le doute s'est glissé malgré moi dans mon coeur et il ne m'est plus possible de croire en Kout-Houmi. La vérité est que le monde inconnu, c'est, non pas aux magiciens et aux spirites, mais aux romanciers et aux poètes qu'il faut en demander le chemin. Eux seuls possèdent l'aiguille aimantée qui se tourne vers le pôle enchanté; eux seuls ont la clef d'or du palais des rêves. Et, puisque nous avons besoin de magies et d'évocations, c'est à de nouveaux Apulées, c'est aux Hoffmann et aux Edgar Poë que nous demanderons l'initiation aux mystères. Les poètes, du moins, ne trompent pas, puisqu'on sait qu'ils mentent, et puisqu'ils ne mentent que par générosité.
M. Gilbert-Augustin Thierry doit être compté au premier rang parmi les esprits doués du sens des choses étranges et mystérieuses. Neveu de l'illustre aveugle qui, comme Homère et Milton, sut voir tant de choses, fils d'Amédée Thierry, qui poussa si loin, dans ses Récits de l'histoire romaine, l'art de la composition historique, l'écrivain qui m'a inspiré les réflexions déjà trop longues qu'on vient de lire, reçut dès l'enfance la forte éducation qui devait le faire historien, si l'imagination ne l'avait pas emporté dans d'autres voies. Il débuta avec autorité par un roman qui présente l'étude d'une maladie mentale dans un milieu historique, l'Aventure d'une âme en peine. Plus récemment M. Gilbert-Augustin Thierry donna le Capitaine sans façon, tableau vigoureux d'une insurrection de paysans du bas Maine en 1813. Mais déjà il avait composé deux histoires «de morts et de vivants», la Rédemption de Larmor et Rediviva. Déjà il était emporté dans ce monde mystérieux où le bon Gleichen passa le meilleur de sa vie. Marfa, qui paraît aujourd'hui, marque le troisième pas dans cette voie. Ce roman ou, pour mieux dire, cette nouvelle, qui forme à elle seule un volume, a été insérée tout récemment dans la Revue des Deux Mondes, sous un titre qui ne subsiste dans le livre que comme sous-titre, le Palimpseste. L'éditeur a craint avec raison que ce mot de palimpseste ne parlât pas à l'imagination des lectrices aussi vivement qu'à celle des lettrés et des savants, à qui ce terme rappelle, si je puis le dire, des émotions intellectuelles d'une vivacité presque dramatique. On nomme palimpsestes comme chacun sait, les manuscrits d'auteurs anciens que les copistes du moyen âge ont effacés puis recouverts d'une seconde écriture, sous laquelle on peut faire reparaître parfois les premiers caractères. Le palimpseste a donc par lui-même l'attrait du mystère; il cache un secret. Ce sont les chimistes du commencement de ce siècle qui ont trouvé les réactifs propres à faire revivre le texte primitif sur le parchemin lavé par les moines au lait de chaux. Mais déjà les humanistes, lors de la Renaissance, tentaient de lire l'écriture effacée des palimpsestes. Ils y mettaient, à défaut de science et de méthode, une amoureuse ardeur. Michelet a retracé avec beaucoup de poésie l'émotion et la tristesse de ces déchiffrements inspirés par tant de piété et si vainement essayés.
«Chaque fois, a-t-il dit, que l'on découvrait sous quelque antienne insipide un mot des grands auteurs perdus, on maudissait cent fois ce crime, ce vol fait à l'esprit humain, cette diminution irréparable de son patrimoine. Souvent la ligne commencée mettait sur la voie d'une découverte, d'une idée qui semblait féconde; on croyait saisir de profil la fuyante nymphe; on y attachait les yeux, mais en vain; l'objet désiré rentrait obstinément dans l'ombre; l'Eurydice ressuscitée retombait au sombre royaume et s'y perdait pour toujours.»
Aujourd'hui, la nymphe, l'Eurydice revit sous de puissants réactifs, ou du moins on retrouve quelques lambeaux de son corps; car les moines non seulement grattaient les manuscrits grecs et latins, mais encore ils les dépeçaient et ils en éparpillaient les feuilles. Le Palimpseste que M. Gilbert-Augustin Thierry nous fait connaître est un psautier du Xe siècle, en minuscules carolines, incomplet et tronqué, ne comprenant que les psaumes 114, 119, 120, 129, 137 et 145, qui sont ceux de l'office des morts. M. Stéphane Cheraval, archiviste paléographe, a reçu du gouvernement français la mission de le rechercher et de l'acquérir pour le compte de l'État. Et quel texte se cache sous ces carolines que M. Léopold Delisle contemplerait avec ravissement? Un texte en caractères de la belle époque, la Milésienne de Lucius de Patras, «ce chef-d'oeuvre disparu, dont l'Âne d'or d'Apulée n'est qu'une copie si misérable… cette oeuvre étrange et merveilleuse—le livre des morts—qui ravit d'admiration et frappa d'épouvante le monde oriental du IIe siècle». (Marfa, pages 29 et 189.) C'est au château de Doremont, (Haute-Saône), dans la bibliothèque du feu prince Volkine, que M. Stéphane Cheraval découvre ce vénérable codex, cette gemme non pareille de l'écrin paléographique, ce trésor qu'il faudrait confier tout de suite au grand helléniste Henri Weil. Si la nouvelle de M. Gilbert-Augustin Thierry contenait pour tout drame la découverte inattendue et la perte définitive de la Milésienne de Patras, le public s'y plairait sans doute beaucoup moins que je ne fais; mais M. Stéphane Cheraval ne trouve pas seulement un manuscrit à Doremont, il y rencontre aussi la princesse Volkine, une jeune serve que le vieux prince, bibliophile et nihiliste, avait épousée dans sa vieillesse et instituée héritière de son nom et de ses biens. «Mignonne, petite et frêle avec des cheveux très blonds, des yeux très noirs, une peau très blanche, cette femme n'était pourtant pas jolie. Un front bombé, des lèvres épaisses, un nez trop court la faisaient presque laide. Mais sa laideur rayonnait de beauté, de cette beauté dont Dieu illumine toute créature ici-bas quand elle aime et qu'elle se sent aimée» (p. 37). Marfa, en effet, aime et elle est aimée. Lucien de Hurecourt, fils d'un juge de paix franc-comtois, l'a aimée jusqu'au crime. Étant consul de France à Kherson, il a tué le mari, le vieux prince, par une nuit de neige, dans un traîneau et il l'a jeté aux loups qui poursuivaient l'attelage. C'est de cette situation que jaillit un drame étrange, puissant et si neuf qu'il était impossible de le concevoir il y a seulement cinq ans. Volkine, frappé par Lucien d'une balle de revolver, n'est pas mort sans parler. Il s'est accroché tout sanglant au meurtrier, il l'a saisi de ses deux mains; l'une s'est portée sur le front, l'autre a serré la nuque, et il a dit: «Tu n'épouseras point Marfa! Le jour de vos noces, toi-même, tu raconteras tout aux juges de ton pays. Je veux…» Puis il est tombé. Or, ce mourant qui parlait ainsi, ce vieillard énergique, savant, bizarre mystérieux, était, en physiologie, un disciple du docteur Charcot et de l'école de Nancy. Il pratiquait l'hypnotisme et connaissait sa propre puissance suggestive; il savait que son meurtrier était, au contraire, un sujet nerveux, sensible, faible et facile à hypnotiser. Il était sûr, par conséquent, que ce qu'il avait voulu s'accomplirait et qu'il serait vengé.
Il laissait, d'ailleurs, auprès de Marfa un être extraordinaire, capable de seconder inconsciemment son action suggestive. C'était un pope, de la secte des Silipovetz, «volontaires expiateurs des crimes de la terre, disciples toujours sanglants de l'agneau égorgé» (p. 65), qui enseignent que Jésus, en voulant mourir sur la croix, donna l'exemple salutaire du suicide. Celui-là, nommé Popof, suivait partout la jeune princesse Volkine, qui le considérait comme un saint. Il allait, sa robe de pope en haillons, rampant dans la poussière et se meurtrissant le visage aux cailloux des routes.
La suggestion imposée par le vieux Volkine eut son effet, sous les yeux de M. Stéphane Cheraval, le jour même que Lucien et Marfa avaient fixé pour leurs noces. Lucien alla chercher le juge d'instruction du ressort, le pria d'être son témoin, le mena devant un autel de fleurs élevé la veille par le prêtre de l'expiation et de la mort volontaire, et, là, il fit, sous l'empire de l'hypnose, l'aveu de son crime. Quand il eut achevé, Popof donna, avec une joie religieuse, du poison à Lucien et à Marfa, pour qui Lucien avait péché. Sûr alors de leur félicité, il songea à son propre salut et se pendit. Le palimpseste disparut dans cette catastrophe.
Je n'ai pas analysé la nouvelle de M. Gilbert-Augustin Thierry, j'en ai seulement indiqué la donnée sans faire pressentir suffisamment la solidité avec laquelle elle est construite et l'impression de terreur qu'elle produit. Je la signale comme une oeuvre originale et forte.
Elle est d'ordre extranaturel et répond au sentiment du merveilleux qui est inné en nous, et que ni l'esprit scientifique ni les spéculations métaphysiques ne détruisent entièrement. Pourtant, elle ne choque aucune de nos idées modernes, n'est en contradiction absolue avec aucune de nos doctrines. Loin d'être en désaccord avec la science, elle semble s'appuyer sur elle. L'auteur s'est hardiment porté, pour l'établir, sur les travaux avancés de la physiologie. J'ignore si ces points stratégiques seront un jour abandonnés ou définitivement conquis. De hardis neurologistes les défendent actuellement. Cela suffit à la vraisemblance et partant à l'intérêt du récit de M. Gilbert-Augustin Thierry. Je n'en conclus pas que tous les faits qu'il expose soient possibles. Loin de là. Le docteur Brouardel a écrit pour l'excellent livre du docteur Gilles de la Tourette sur l'Hypnotisme une préface dans laquelle je lis quelques lignes qui pourraient bien s'appliquer à Marfa, le Palimpseste. «Encouragés par les littérateurs, certains médecins, dit M. Brouardel, ont trop oublié les règles essentielles de la critique scientifique. Ils se sont laissé entraîner à répéter, devant des juges incompétents, les phénomènes de l'hypnotisme, de la catalepsie, du somnambulisme; les suggestions les plus bizarres. Les littérateurs, conviés à de pareils spectacles, ont accepté pour vrai ce que leur disait ou montrait un médecin de bonne foi en qui ils devaient avoir confiance, et ils ont versé dans leur écrits, en les embellissant par leur imagination, toutes les singularités dont ils avaient été les témoins.» Ce pourrait bien être le cas de l'auteur de Marfa. Après tout, qu'importe? Ce que M. Gilbert-Augustin Thierry demandait à la science, c'était non des vérités, mais des apparences, des ombres, des fantômes de vérités. S'il avait fait une histoire scientifique, il n'aurait pas fait une histoire merveilleuse, et ce serait dommage.
Il est une autre question que soulève la lecture de Marfa; celle-là, très importante, ne saurait être traitée convenablement en quelques lignes. Je me contenterai de l'indiquer. Les doctrines nouvelles de l'hérédité morale et de la suggestion par l'hypnose n'ont pas laissé intact le vieux dogme de la liberté humaine. En cela, elles ont atteint la morale traditionnelle et causé quelque inquiétude au philosophe comme au légiste. Peut-on, par contre, dégager de la science nouvelle une nouvelle morale? M. Gilbert-Augustin Thierry le croit, il ne le prouve pas. Il a visé haut et voulu aborder de grands problèmes scientifiques et moraux. Il a réussi du moins à faire une oeuvre d'art d'un ordre supérieur, un beau conte. C'était là l'essentiel. Le reste lui sera peut-être donné par surcroît; car il y a dans un beau conte d'abord ce que l'auteur y a mis et ensuite ce que le lecteur y ajoute.
LE PRINCE DE BISMARCK
Le Prince de Bismarck, sa vie et son oeuvre, par madame Marie Dronsart, 1 vol. in-18, Calmann Lévy, éditeur.
Ce matin, à six heures, le ciel est sombre. Tandis qu'une lourde pluie, lancée par le vent, sonne la charge contre les vitres, la tempête souffle dans les cheminées comme dans d'énormes flûtes mélancoliques, et courbe sur l'avenue un grand peuplier qui semble ainsi l'arc de Nemrod. Les jeunes feuilles des tilleuls ont froid et n'osent s'ouvrir. Les oiseaux se taisent. À vrai dire, c'est un temps qui convient à mes pensées. J'ai dévoré hier une biographie du prince de Bismarck, écrite avec beaucoup de talent par Mme Marie Dronsart; j'en reste oppressé, et voici que j'ai dans l'âme autant de souffles et de nuées qu'en chasse devant moi le ciel agité. Otto de Bismarck! Quel homme! quelle destinée!
Il est né, on le sait, au coeur de la Prusse, sur cette vaste plaine de sable où règnent de rudes et longs hivers, et qui nourrit de sombres forêts. Il est junker, c'est-à-dire gentilhomme campagnard, issu d'une longue lignée de cavaliers, grands chasseurs, grands buveurs, fortes têtes. L'un d'eux, Rulo, fut excommunié en 1309 pour avoir ouvert une école laïque. Le fils de celui-là fut un grand politique. On grava sur sa tombe cette simple épitaphe: Nicolaus de Bismarck, miles. Soldats, ils le sont tous. Ils sont cuirassiers, dragons, carabiniers. Au reste, aussi aptes à négocier qu'à se battre. Avec une main de fer, ils ont l'esprit délié. Ils sont violents et rusés. Ce double caractère se retrouve dans le plus grand d'entre eux. Otto de Bismarck montra dès la jeunesse un esprit indomptable. Envoyé par son père en 1832 à l'Université de Goettingue, il n'était pas arrivé depuis vingt-quatre heures qu'il avait déjà fait mille extravagances. Cité devant le recteur, il se présenta dans un costume désordonné, en compagnie d'un dogue féroce et démuselé. À Berlin, où il alla ensuite, il n'entendit aucun professeur et ne suivit pas même le cours de droit de l'illustre Savigny. Il passait son temps à boire, à fumer et à se battre au sabre. Il lui arriva de se battre vingt-huit fois en trois semestres. Chaque fois, il toucha son adversaire et ne reçut lui-même qu'une seule blessure, dont il porte encore une cicatrice à la joue. C'est à ce jeu qu'il prit en lui-même une confiance insolente. Il est soldat comme ses aïeux; mais c'est, comme eux, pour commander, non pour obéir. Entré, en 1838, dans les cuirassiers de la garde, il ne put supporter la discipline. Un de ses chefs lui fit faire antichambre. «J'étais, venu lui dit M. de Bismarck, pour vous demander un congé. Mais, pendant cette longue heure, j'ai réfléchi. Je vous offre ma démission.» Il porte dans la vie publique la même impatience, que l'âge n'a pas calmée. En 1863, à la Chambre, rappelé à l'ordre par le président, il répond: «Je n'ai pas l'honneur d'être membre de cette Assemblée; je n'ai pas fait votre règlement; je n'ai pas pris part à l'élection de votre président; je ne suis donc pas soumis aux règles disciplinaires de la Chambre. Le pouvoir de M. le Président a pour limite la place que j'occupe ici. Je ne reconnais d'autorité supérieure à la mienne que celle de Sa Majesté le roi… Je parle ici en vertu, non pas de votre règlement, mais de l'autorité que Sa Majesté m'a conférée et du paragraphe de la Constitution qui prescrit que les ministres, en tout temps, devront obtenir la parole, s'ils la demandent, et être écoutés.»
À ce moment, des murmures s'élèvent dans l'Assemblée. Il les domine:
—Vous n'avez pas le droit de m'interrompre.
En 1865, ministre, il garde l'humeur batailleuse d'un étudiant. En pleine Chambre, il propose à un brave homme de savant, M. de Virchow, d'aller ensemble dans un pré se couper la gorge.
L'âge même n'a pas raison de sa violence. Si le seul maître qu'il reconnaisse, le souverain, lui résiste, il contient mal sa colère. Un jour, en sortant du cabinet de l'empereur, il tire la porte de telle façon, que le bouton lui reste dans la main. Il le lance dans la pièce voisine contre un vase de porcelaine qui se brise avec fracas. Alors il pousse un soupir de soulagement et murmure:
—Maintenant, ça va mieux!
Tour à tour, la violence sauvage de son humeur le retient au milieu des hommes pour les conduire ou les combattre et le pousse dans la solitude des bois, des champs paternels, que son âme démesurée emplit toute. À Varzin, il pratique sincèrement la vie rustique. Il a besoin d'air et d'espace. Il fallut longtemps à ses muscles puissants des exercices terribles. C'est un cavalier digne des vieux centaures de l'Elbe dont il descend. Son père, le voyant à cheval, disait:
—Il est tout comme Pluvinel.
Mais, à la vérité, le maître classique qui enseigna l'équitation française à Louis XIII n'aurait jamais avoué pour son élève ce chevaucheur furieux qui crève sa bête et mène, à travers plantations, taillis et fondrières, le train du cavalier fantôme.
Comme ses pères, M. de Bismarck est grand chasseur. Quarante ans il poursuivit le cerf, l'élan, le moufflon, le daim, l'ours, le chamois, le renard et le loup. Il a goûté plus qu'aucun autre gentilhomme campagnard cette joie de détruire qui ajoute, dit-on, à la joie de vivre, et qui entretient en santé les rudes veneurs. Il y a peu de temps, sentant son déclin et la vanité de l'effort, une image familière lui vint à l'esprit; son oeuvre politique lui apparut comme un long hallali, et il se compara lui-même à «un chasseur épuisé de fatigue». Il nage comme il chasse. Il se plonge dans l'eau des fleuves, des lacs et des océans avec délices. Il semble que la mer soit la grande volupté de ce géant chaste. Il lui donne les noms de belle et de charmante. «J'attends avec impatience, écrit-il un jour, le moment de presser son sein mouvant sur mon coeur.» Il a pour sa terre un amour de propriétaire campagnard.
En 1870, il disait un matin, à Versailles: «J'ai eu cette nuit, pour la première fois depuis longtemps, deux heures de bon sommeil réparateur. Ordinairement je reste éveillé, l'esprit rempli de toutes sortes de pensées et d'inquiétudes; puis Varzin se présente tout à coup, parfaitement distinct, jusque dans les plus petits détails, comme un grand tableau avec toutes ses couleurs. Les arbres verts, les rayons de soleil sur l'écorce lisse, le ciel bleu au dessus. Impossible, malgré mes efforts, d'échapper à cette obsession…» Aujourd'hui, dit-on, le prince de l'empire n'est jamais si heureux que lorsqu'il parcourt ce rustique domaine «en grandes bottes bien graissées». Il goûte la campagne en homme pratique, se préoccupant des gelées, des boeufs malades, des moutons morts ou mal nourris, des mauvais chemins, de la rareté des fourrages, de la paille, des pommes de terre, du fumier; il aime aussi la nature pour le mystère infini qui est en elle. Il a le sentiment de la beauté des choses. En 1862, pendant le séjour à jamais funeste qu'il fit en France, il visita la Touraine. En revenant de Chambord, il écrivit à la princesse de Bismarck: «Tu ne peux te faire une idée, d'après les échantillons de bruyère que je t'envoie, du violet rosé que revêt dans ce pays ma fleur préférée. C'est la seule qui fleurisse dans le jardin royal, comme l'hirondelle est la seule créature vivante qui habite le château. Il est trop solitaire pour le moineau.» Chez lui, la machine animale est d'une force prodigieuse; elle est aussi d'une capacité et d'une exigence peu communes. M. de Bismarck est un des plus grands buveurs de son temps. Bière, vin de Champagne, vin de Bourgogne, vin de Bordeaux, tout lui est bon. Il étonna les cuirassiers de Brandebourg en vidant d'un trait le hanap du régiment, qui contenait une bouteille. Un jour, à la chasse, il avala d'une haleine ce que contenait de Champagne une énorme corne de cerf percée des deux bouts. Étant à Bordeaux, en 1862, il fit grand honneur aux crus du Médoc et puis s'en vanta justement. «J'ai bu, écrivit-il, du laffitte, du pichon, du mouton, du latour, du margaux, du saint-julien, du brame, du laroze, de l'armaillac et autres vins. Nous avons à l'ombre 30 degrés et au soleil 55, mais on ne pense pas à cela quand on a du bon vin dans le corps.» S'il boit beaucoup, il mange à l'avenant. Pendant la guerre de 1870-71, sa table ne cesse d'être abondamment fournie en pâtés, venaisons et poitrines d'oie fumées. «Nous avons toujours été grands mangeurs dans la famille, disait-il devant ces victuailles. S'il faut que je travaille bien, il faut que je sois bien nourri. Je ne peux faire une bonne paix si l'on ne me donne pas de quoi bien manger et bien boire.»
Par un contraste qui fait sa force, cet homme violent, aux appétits impérieux, sait quand il veut se contenir et feindre. Il sait boire, il sait tout aussi bien faire boire les autres. Il aimait les cartes dans sa jeunesse, mais il cessa de jouer après son mariage. «Cela ne convenait pas à un père de famille.» Le jeu ne fut plus pour lui qu'un moyen de tromper son monde. M. Busch nous a conservé à ce sujet un intéressant propos de table: «Dans l'été de 1865, pendant que je négociais la convention de Gastein avec Blome, le diplomate autrichien, je me livrai au quinze avec une folie apparente, qui stupéfia la galerie. Mais je savais très bien ce que je faisais. Blome avait entendu dire que ce jeu fournissait la meilleure occasion de découvrir la nature vraie d'un homme, et il voulait l'expérimenter sur moi. «Ah! c'est ainsi, pensai-je. Eh bien, voilà pour vous!» Et je perdis quelques centaines de thalers, que j'aurais vraiment pu réclamer, comme ayant été dépensés au service de Sa Majesté. J'avais mis Blome sur une fausse piste; il me prit pour un casse-cou et s'égara.»
Sa puissance de travail est prodigieuse et ne peut être comparée qu'à celle de Napoléon. M. de Bismarck trouve, au milieu des grandes affaires, le temps de lire. En 1866, le 2 juillet, la veille de Sadowa, il visita le champ de bataille de Sichrow, couvert de cadavres, de chevaux éventrés, d'armes et de caissons. Au retour, il écrivit à la comtesse: «Envoyez-moi un pistolet d'arçon et un roman français.» Il sait par coeur Shakespeare et Goethe. Il a une connaissance approfondie de l'histoire universelle. Il sent la musique, surtout celle de Beethoven. Il lui arriva d'emprunter au poème du Freyschütz un de ses effets oratoires les plus heureux. C'était en 1848. Les libéraux offraient à Frédéric-Guillaume IV la couronne impériale. L'altier junker, leur ennemi, s'écria: «C'est le radicalisme qui apporte au roi ce cadeau. Tôt ou tard, le radicalisme se dressera devant le roi, réclamera sa récompense et, montrant l'emblème de l'aigle sur le drapeau impérial, il lui dira: «Pensais-tu que cette aigle fût un don gratuit?» Ces paroles sont exactement celles que prononce le diable quand il réclame l'âme de Max pour prix des balles enchantées.
Sa parole est rude et savoureuse. Elle abonde en images pittoresques et en expressions créées. Un jour, il parle d'un débat sincère à la tribune. «C'est, dit-il, la politique en caleçon de bain.» Il vante Lassalle, dont l'esprit lui plaisait. «Je l'aurais voulu pour voisin de campagne.» Il s'entretient avec un socialiste éloquent et entêté: «J'ai trouvé une borne-fontaine de phrases.»
Je partage, pour ma part, le goût que M. J.-J. Weiss trouve à la savoureuse éloquence du chancelier. Ce n'est pas, si vous voulez, un bel orateur.—Il manque tout à fait de rhétorique. Mais il a, ce qui vaut mieux, l'image soudaine et l'expression vivante. Voici un exemple, pris entre mille, de cette causerie imagée qui lui est naturelle.
C'était au début de la session de 1884-1885. Plusieurs députés avaient déposé une proposition tendant à allouer aux membres du Reichstag une indemnité pécuniaire, à l'exemple de la France, où les députés comme les sénateurs reçoivent, on le sait, un traitement. C'est là une disposition démocratique. Comme telle, elle devait déplaire à M. de Bismarck, qui y fit en effet le plus mauvais accueil. Il la considéra comme inspirée par les socialistes du Parlement et non content de la combattre, il se donna la satisfaction de combattre ceux de qui elle semblait émaner.
Il leur reprocha d'attaquer tous les systèmes de gouvernement sans avoir eux-mêmes un système à proposer. «Ils étaient six avant les élections, dit-il. Ils sont douze aujourd'hui. J'espère bien qu'ils seront dix-huit à la prochaine législature et qu'ils s'estimeront assez nombreux alors pour porter leur Eldorado sur le bureau de la Chambre. Alors on connaîtra l'inanité de ce qu'ils veulent et ils perdront leurs partisans. En attendant ils ont encore le voile du prophète—de ce prophète dont le visage était si affreux, qu'il ne le montrait à personne. Comme lui, ils se gardent de soulever le voile.» Cette image du prophète voilé, dont il a fait usage plusieurs fois, est frappante. Elle ne lui appartient pas, il est vrai. Elle est tirée d'un poème de Thomas Moore (the veiled prophet). C'est un emprunt. Mais de telles citations, amenées aussi naturellement, relèvent la pensée et donnent au discours une force inattendue.
Ce qu'est M. de Bismarck, on le voit. Ce qu'il a dit, on l'a entendu. Ce qu'il a fait, on le sait trop. Mais que pense-t-il? que croit-il? Quelle idée se fait-il de lui-même, de la vie et de la destinée de l'homme? Personne peut-être ne le sait. Et ce serait pourtant une chose curieuse à connaître que la philosophie du prince de Bismarck.
On a dit que cet esprit si fort confessait la foi religieuse de la multitude, et que même il y mêlait des superstitions antiques et grossières: que, par exemple, il tenait pour funestes certains jours et certaines dates. Il s'en est défendu. «Je prendrai place, a-t-il dit, à une table de treize convives aussi souvent qu'il vous plaira, et je m'occupe des affaires les plus importantes le vendredi ou le 13 du mois, si c'est nécessaire.» Soit! À cet égard, il a l'esprit libre. Par contre, il avoue avoir été frappé d'une terreur superstitieuse quand le roi lui conféra le titre de comte. C'est une vieille croyance, en Poméranie, que toutes les familles qui reçoivent ce titre s'éteignent promptement. «Je pourrais en citer dix ou douze, disait longtemps après M. de Bismarck; je fis donc tout pour l'éviter; il fallut bien enfin me soumettre. Mais je ne suis pas sans inquiétude, même maintenant.»
Il ne paraît pas que ce soit là une pure plaisanterie. On dit aussi qu'il vit des fantômes dans un vieux château du Brandebourg. Quant à sa croyance en Dieu, elle semble profonde. La foi chrétienne a même arraché à ce superbe des accents d'humilité. N'a-t-il pas écrit publiquement: «Je suis du grand nombre des pécheurs auxquels manque la gloire de Dieu. Je n'en espère pas moins, comme eux, que, dans sa grâce, il ne voudra pas me retirer le bâton de l'humble foi, à l'aide duquel je cherche ma voie au milieu des doutes et des dangers de mon état.» Je ne suis pas tenté de suspecter outre mesure la sincérité du sentiment qu'expriment ces paroles piétistes. Il n'est pas surprenant que M. de Bismarck soit un esprit religieux, puisqu'il joint à beaucoup d'imagination un dégoût instinctif des sciences naturelles et positives. De tout temps, il a volontiers consulté «la Bible et le Ciel étoilé», et fait comme un autre son roman de l'idéal.
On le dit triste, et je l'en félicite. Il méprise les hommes, et pourtant leur inimitié lui pèse. Il s'écrie amèrement: «J'ai été haï de beaucoup et aimé d'un petit nombre (1866).—Il n'y a pas d'homme si bien détesté que moi de la Garonne à la Néva (1874).» Il sait qu'en Prusse même, il serait maudit si la victoire n'avait assuré ses desseins. «Que nous soyons vaincus, disait-il avant Sadowa, et les femmes de Berlin me lapideront à coups de torchons mouillés.»
Pour comble de misère, cet homme qui a tant agi ne découvre plus, à la réflexion, de raisons d'agir en ce monde. Il ne trouve même plus un sens possible à la vie. «Que la volonté de Dieu soit faite! écrit-il en 1856. Tout n'est ici-bas qu'une question de temps; les races et les individus, la folie et la sagesse, la paix et la guerre vont et viennent comme les vagues, et la mer demeure. Il n'y a sur la terre qu'hypocrisie et jonglerie! Que ce masque de chair nous soit arraché par la fièvre ou par une balle, il faut qu'il tombe tôt ou tard; alors apparaîtra entre un Prussien et un Autrichien une ressemblance qui rendra très difficile de les distinguer l'un de l'autre.»
Vingt ans plus tard, dans une heure intime et solennelle, il sentit lui monter au coeur l'épouvante et l'horreur de son oeuvre. C'était à Varzin. Le jour tombait. Le prince, selon son habitude, était assis après son dîner, près du poêle, dans le grand salon où se dresse la statue de Rauch: la Victoire distribuant des couronnes. Après un long silence, pendant lequel il jetait de temps à autre des pommes de pin dans le feu et regardait droit devant lui, il commença tout à coup à se plaindre de ce que son activité politique ne lui avait valu que peu de satisfaction et encore moins d'amis. Personne ne l'aimait pour ce qu'il avait accompli. Il n'avait fait par là le bonheur de personne, ni de lui-même, ni de sa famille, ni de qui que ce fût.
Quelqu'un lui suggéra qu'il avait fait celui d'une grande nation.
—Oui; mais le malheur de combien? répondit-il. Sans moi, trois grandes guerres n'auraient pas eu lieu, quatre-vingt mille hommes n'auraient pas péri; des pères, des mères, des frères, des soeurs, des veuves ne seraient pas plongés dans le deuil. J'ai réglé tout cela avec mon créateur; mais je n'ai récolté que peu ou pas de joie de toutes mes oeuvres.
Jamais M. de Bismarck ne s'était montré si grand que ce soir-là.