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La vie littéraire. Première série

Chapter 18: MARIE BASHKIRTSEFF
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About This Book

A sequence of essays and sketches that examine literary life, the practice of criticism, and the relationship between books and society. An introductory letter considers the nature and limits of periodical criticism and emphasizes the inevitable subjectivity of the reviewer. Later pieces offer anecdotal portraits, reflections on bibliomania and bookish habits, and playful meditations on aesthetics and cultural customs. The prose mixes irony and learned observation to question how literature is produced, judged, and integrated into social and intellectual life.

BALZAC

Répertoire de la Comédie humaine de H. de Balzac, par Anatole Cerfberr et Jules Christophe, avec une introduction de Paul Bourget, in-8°, Calmann Lévy, éditeur.—Histoire des oeuvres de M. H. Balzac, par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul (Charles de Lovenjoul), 2e édition, in-8°, Calmann Lévy, éditeur.

Un jour que je bouquinais chez un libraire du quartier latin, je remarquai dans un coin de la boutique un homme à longs cheveux, jeune encore, qui paraissait d'humeur expansive. Sa figure m'était connue sans qu'il me fût possible d'y mettre un nom. Il feuilletait un livre; son regard, son sourire, les plis mobiles de son front, ses gestes ouverts, tout parlait en lui avant qu'il eût trouvé à qui parler. Il n'y avait pas besoin de beaucoup d'instinct pour flairer un bavard. Je sentis qu'il fallait fuir ou devenir sa proie. Pourtant je restai. Sophocle eut raison de dire que nul ne peut éviter sa destinée. J'en ai fait une longue épreuve dans ma vie. Je ne sais résister ni aux mauvaises fortunes ni aux bonnes. Mais les mauvaises sont naturellement les plus fréquentes. À vrai dire, ce bouquineur ne m'était point antipathique. Il avait cette physionomie heureuse, cet air aisé des pauvres qui ne sentent pas leur pauvreté et des paresseux qui rêvent sans cesse. Ses vêtements, plus négligés que malpropres, ne me semblaient poudreux que de la noble poussière des bibliothèques. Il les portait sans souci et sans curiosité. Seul, le chapeau, dont les bords étaient étrangement larges et la soie hérissée, trahissait un goût, une volonté, peut-être même une esthétique. Ne vivant que par le cerveau, cet homme ne s'inquiétait sans doute que de vêtir sa tête. Les autres habits ne lui étaient de rien. J'ai le regret de dire qu'il avait les mains sales. Mais nous savons par tradition que le prince des bibliothécaires, le vieux Weiss, de Besançon, trahissait pareille négligence. Il en était de ses mains comme de celles de lady Macbeth. Elles restaient noires après le bain, et M. Weiss en donnait pour raison qu'il lisait dans sa baignoire.

L'homme au livre, sitôt qu'il me vit, s'avança vers moi et, frappant sur mon bouquin:

—Lisez, me dit-il. C'est la loi sainte, la loi du Seigneur.

Il tenait une vieille Bible de Sacy, ouverte au chapitre XX de l'Exode, et son doigt me montrait le verset 4: «Vous ne ferez point d'images taillées.»

—L'humanité, ajouta-t-il, périra dans la démence pour avoir transgressé ce commandement.

Je vis que j'avais affaire à un fou. Je n'en fus pas fâché. Les fous sont quelquefois amusants. Je ne prétends pas qu'ils raisonnent mieux que les autres hommes, mais ils raisonnent autrement, et c'est ce dont il faut leur savoir gré. Je ne craignis pas de contrarier un peu celui-ci.

—Excusez-moi, lui dis-je, je suis idolâtre et j'adore les images.

—Et moi, me répondit-il, je les ai aimées à la folie. J'en ai souffert mille morts. C'est pourquoi je les déteste et les tiens pour diaboliques. N'avez-vous point lu l'histoire véritable de cet homme que la Joconde de Léonard rendit insensé et qui, un jour, en sortant du Salon carré, se jeta dans la Seine? Ne vous souvient-il pas de ce que dit Lucien de Samosate d'un jeune Grec à qui la Vénus de Cnide inspira un amour sacrilège et funeste? Ignorez-vous que le marbre de l'Hermaphrodite du Louvre a été usé par les caresses des visiteurs, et que l'administration des musées a dû protéger par une barrière cette figure monstrueuse et charmante? Vous échappe-t-il que les Christs en croix et les Vierges peintes sont dans toute la chrétienté les objets de la plus grossière idolâtrie? Il faut dire d'une manière générale que les tableaux et les statues troublent les sens, égarent l'esprit, inspirent le dégoût et l'horreur de la réalité, et rendent les hommes mille fois plus malheureux qu'ils n'étaient dans leur barbarie primitive. Ce sont des oeuvres impies et abominables.

J'objectai timidement que la part de la statuaire et de la peinture est bien petite, en somme, dans les troubles de la chair et du sang qui agitent les hommes, et que l'art, au contraire, ravit ses amants dans des régions sereines où ils goûtent seulement des voluptés paisibles.

Mon interlocuteur ferma sa vieille petite Bible et poursuivit sans daigner me répondre:

—Il y a des images plus funestes mille fois que les images taillées et peintes dont Iaveh voulut préserver Israël: ce sont les images par excellence, les images idéales que conçoivent les romanciers et les poètes. Ce sont les types et les caractères, ce sont les personnages des romans. Ces figures-là vivent d'une vie active: elles sont des âmes, et il n'est que juste de dire que leurs malins auteurs les jettent parmi nous comme des démons pour nous tenter et pour nous perdre. Et comment leur échapper, puisqu'elles habitent en nous et nous possèdent? Goethe lance Werther dans le monde: aussitôt les suicides se multiplient. Tous les poètes, tous les romanciers sans exception troublent la paix de la terre. L'Iliade d'Homère et le Germinal de M. Zola ont également enfanté des crimes. L'Émile fit des terroristes et des égorgeurs de ceux que Jean-Jacques voulait ramener à la nature. Les plus innocents, comme Dickens, sont encore de grands coupables; ils détournent vers des êtres imaginaires notre tendresse et notre pitié, qui seraient mieux placées sur la tête des vivants dont nous sommes entourés. Tel romancier produit des hystériques, tel autre des coquettes, un troisième des joueurs ou des assassins. Mais le plus diabolique de tous, le Lucifer de la littérature, c'est Balzac. Il a imaginé tout un monde infernal, que nous réalisons aujourd'hui. C'est sur ses plans que nous sommes jaloux, cupides, violents, injurieux et que nous nous ruons les uns sur les autres, avec une furie homicide et ridicule, à la conquête de l'or, à l'assaut des honneurs. Balzac est le prince du mal et son règne est venu. Pour tous les sculpteurs, pour tous les peintres, pour tous les poètes, pour tous les romanciers qui, depuis les premiers temps du monde jusqu'à cette heure, firent du mal à l'humanité, que Balzac soit maudit!

Il s'arrêta pour souffler.

—Hélas! monsieur, lui dis-je, ce que vous dites n'est pas sans quelque raison (il était convenable de le flatter); mais les hommes n'ont point attendu les artistes pour être violents et débauchés. Attila et Gengis-Khan, qui n'avaient point lu Homère, furent des guerriers plus destructeurs qu'Alexandre. Les Fuégiens et les Boschimans sont dépravés, et ils ne savent ni lire ni dessiner. Les paysans assassinent leurs vieux parents sans aucun souvenir romanesque. La concurrence vitale était meurtrière avant Balzac. Il y eut des grèves devant que Germinal fût écrit. Les arts vous inspirent trop de haine, et je crains, monsieur, que vous ne soyez un moraliste partial.

Il me tira son large chapeau et me dit:

—Je ne suis pas moraliste, monsieur; je suis sculpteur, poète et romancier.

Quand il fut parti:

—C'est un homme qui a beaucoup d'esprit, monsieur, me dit le bouquiniste; mais il n'est pas heureux, et Balzac lui a fait perdre la tête.

Je n'ai pas revu depuis ce jour l'homme au grand chapeau. Mais le souvenir de cette conversation me revient à l'esprit tandis que je parcours le Répertoire de la Comédie humaine, que M. Calmann Lévy vient de m'envoyer. Ce répertoire a été dressé soigneusement par deux balzaciens enthousiastes, MM. Anatole Cerfberr et Jules Christophe.

Il contient la biographie sommaire des deux mille personnages que Balzac a conçus, enfantés et dessinés dans son oeuvre énorme. En feuilletant ce Vapereau d'un nouveau genre, je suis confondu de la puissance créatrice de Balzac, et je suis presque tenté de crier à l'impie, comme faisait l'homme au chapeau. Je demeure stupide et j'admire. C'est un monde! Il est inconcevable qu'un homme ait suivi, sans les brouiller, les fils de tant d'existences. Je ne veux pas me faire plus balzacien que je ne suis. J'ai une préférence secrète pour les petits livres. Ce sont ceux-là que je reprends sans cesse. Mais, quand Balzac me ferait un peu peur, et si même je trouvais qu'il a parfois la pensée lourde et le style épais, il faudrait bien encore reconnaître sa puissance. C'est un dieu. Reprochez-lui après cela d'être quelquefois grossier: ses fidèles vous répondront qu'il ne faut pas être trop délicat pour créer un monde et que les dégoûtés n'en viendraient jamais à bout.

Une des qualités de ce grand homme me frappe particulièrement. Quand il est bon, quand il ne tombe pas dans le chimérique et le romanesque, il est un historien perspicace de la société de son temps. Il en révèle tous les secrets. Il nous fait comprendre mieux que personne le passage de l'ancien régime au nouveau, et il n'y a que lui pour bien montrer les deux grandes souches de notre nouvel arbre social: l'acquéreur de biens nationaux et le soldat de l'Empire. Il n'a jamais trouvé, ni sans doute cherché, pour faire valoir ses fortes études, quelque cadre étroit et charmant, comme celui que Jules Sandeau donna, par exemple, à Mlle de la Seiglière, quand il fit des portraits et des scènes de l'époque si bien comprise par Balzac. Sandeau avait un goût et une mesure que l'autre ne posséda jamais. Comme encadreur, Sandeau vaut infiniment mieux. Comme peintre, c'est tout le contraire. Pour le relief et la profondeur, Balzac ne peut être comparé à personne. Il a, plus que tout autre, l'instinct de la vie, le sentiment des passions intimes, l'intelligence des intérêts domestiques.

Les romans de Balzac servent d'autant mieux à l'histoire qu'ils ne contiennent, pour ainsi dire, ni faits ni personnages historiques. Ceux-là, hommes et choses, ne peuvent que s'altérer et se dénaturer en passant de l'histoire dans le roman. Le romancier bien inspiré prend pour ses héros les inconnus que l'histoire dédaigne, qui ne sont personne et qui sont tout le monde, et dont le poète compose des types immortels. C'est ainsi qu'un poème ou un roman peut nous faire voir le peuple, la nation et la race, cachés souvent dans l'histoire par un rideau de personnages publics. Obéissant à un sentiment très sûr des lois de son art, Balzac se refuse à entraîner les hommes historiques dans le cercle de ses créations et à leur attribuer des actions imaginaires. C'est ainsi que l'homme qui domine le siècle, Napoléon, ne figure que six fois dans toute la Comédie humaine, et de loin, dans des circonstances tout à fait accessoires. (Voy. le livre de MM. Cerfberr et Christophe, page 47). Balzac, mêle à ses deux mille personnages imaginaires un très petit nombre de personnages réels. MM. Cerfberr et Christophe indiquent indifféremment les uns et les autres. J'aurais souhaité qu'ils distinguassent les noms réels par un astérisque ou par tout autre signe. Cette distinction est peu utile, j'en conviens, pour Napoléon, Louis XVIII, madame de Staël ou même pour madame Falcon, Hyde de Neuville et madame de Mirbel, dont je relève les noms dans le livre que j'ai sous les yeux. J'allais ajouter Marchangy, qui est aussi connu comme magistrat servile que comme écrivain ridicule; mais je m'aperçois qu'il a été omis dans le répertoire, bien qu'il figure dans la belle scène de la réhabilitation de César Birotteau[8].

Tout le monde, par contre, ne sait peut-être pas que Barchou de Penhoen, pour ne citer que lui, a réellement existé et composé de gros livres. Jugez, par la finesse de cette minutieuse critique, si je ne deviens pas à mon tour un pur balzacien. Que dis-je! Je me sens, pour le moment, d'humeur à renchérir de balzacisme sur MM. Cerfberr et Christophe eux mêmes. Je souhaite ardemment qu'ils ajoutent bientôt à leur répertoire un peu de statistique. La statistique est une belle science qui, appliquée à la société créée par Balzac, ne manquera pas de donner d'intéressants résultats. J'ai dit que les personnes de cette société sont au nombre de deux mille. C'est un chiffre approximatif. On préférerait peut-être le chiffre exact. On serait curieux, j'imagine, de savoir le nombre des adultes et des enfants, des hommes, des femmes, des célibataires et des gens mariés. On aimerait à connaître leur nationalité. Des tables de mortalité ne seraient pas déplacées. Il ne serait point indifférent non plus de joindre à l'ouvrage un plan de Paris et une carte de France, pour l'intelligence des oeuvres d'Honoré de Balzac. La géographie de la Comédie humaine présenterait autant d'intérêt que la statistique.

MM. Cerfberr et Christophe ne nous donnent pas cela; mais ils nous donnent, ce qui vaut mieux encore, une belle introduction critique où M. Paul Bourget se montre une fois de plus ce qu'il fut tant de fois, habile et élégant historien des affaires de l'esprit.

TROIS POÈTES

SULLY-PRUDHOMME—FRANÇOIS COPPÉE—FRÉDÉRIC PLESSIS

Grâces au ciel, nous avons des poètes; nous en aurons longtemps encore, nous en aurons toujours. On peut douter qu'il en vienne bientôt d'héroïques. Le cycle de l'épopée m'a tout l'air d'être clos pour longtemps. Mais les poètes élégiaques et les poètes philosophes ne sont pas près de se taire au milieu de l'indifférence. Nous les écouterons volontiers tant que l'amour et le doute agiteront nos âmes. Un savant qui a gardé la pure fraîcheur du sentiment et qui joint à la connaissance des vieilles formes littéraires le goût de la poésie nouvelle, M. Gaston Paris, disait un jour, dans un banquet, à M. Sully-Prudhomme, son ami: «Vous avez mérité la sympathie et la reconnaissance de tous ceux qui lurent vos vers dans leur jeunesse: vous les avez aidés à aimer.» C'est à cela que servent les poètes. Et c'est pour cela qu'ils nous sont chers. Ils mettent la lumière en même temps que la parole sur nos joies confuses et sur nos obscures douleurs; ils nous disent ce que nous sentons vaguement; ils sont la voix de nos âmes. C'est par eux que nous prenons une pleine conscience de nos voluptés et de nos angoisses. M. Sully-Prudhomme a accompli cette mission délicate avec un bonheur mérité. Il avait, pour y réussir, non seulement les dons mystérieux du poète, mais encore une absolue sincérité, une inflexible douceur, une pitié sans faiblesse et cette candeur, cette simplicité sur lesquelles son scepticisme philosophique s'élève comme sur deux ailes dans les hautes régions où jadis la foi ravissait les mystiques. On chercherait en vain un confident plus noble et plus doux des fautes du coeur et de l'esprit, un consolateur plus austère et plus tendre, un meilleur ami. Son athéisme est si pieux, qu'il a semblé chrétien à certaines personnes croyantes. Son désespoir est si vertueux, qu'il ressemble à l'espérance pour ceux qui font de l'espérance une vertu. C'est une heureuse illusion que celle des âmes simples qui croient que ce poète est religieux; n'a-t-il pas gardé de la religion la seule chose essentielle, l'amour et le respect de l'homme?

Sa pensée, suivant son cours naturel, a passé du sentiment à la réflexion, de l'amour à la philosophie, de l'élégie au poème didactique, et le poète du Vase brisé est devenu le poète de la Justice. Il ne pouvait se flatter d'être suivi jusqu'au bout par tous ceux qui d'abord lui avaient fait cortège. Beaucoup qu'il avait aidés à aimer ne lui demandèrent pas qu'il les aidât à penser. Comment s'en étonner, puisque tous nous sommes si bien faits pour sentir et si mal pour comprendre? La poésie philosophique n'est pas bonne pour le grand nombre. Les trois quarts d'entre nous sont comme ce prince de la comédie de Shakespeare qui voulait que tous les livres de sa bibliothèque fussent bien reliés et qu'ils parlassent d'amour. C'est pourquoi la Justice n'est pas, comme les Stances et Poèmes, dans tous les coeurs généreux et sur toutes les lèvres aimantes. Pourtant, quel beau manuel de philosophie! Jamais le mal universel n'avait été envisagé d'un coeur aussi pur, enseigné d'une voix aussi douce. M. Sully-Prudhomme laisse le blasphème aux enfants. Il ne déclame jamais. Sa tristesse est infinie et sereine comme la nature qui la cause. Il semble que le poète se soumette aux harmonies de la douleur universelle avec une sorte de joie, parce que ce sont des harmonies encore. N'en fait-il pas la plus concise et la plus noble des idylles dans les dix vers que voici:

    La nymphe bat le vieux Silène
    Avec un sceptre d'églantier
    Qu'un zéphir bat de son haleine,
    Et dont la fleur bat le sentier

    Et Silène à trotter condamne
    Son baudet tardif et têtu;
    Il le bat, et, du pied de l'âne,
    Le gazon naissant est battu.

    Et personne, églantiers, zéphirs,
    Bêtes ni gens, n'en est surpris.
    . . . . . . . . . . . . . . . . .

* * * * *

Je crois que le Bonheur entrera plus vite et plus profondément que la Justice dans la conscience du monde intelligent. Le poète, à en juger par les fragments déjà publiés, s'y révèle avec une aisance nouvelle et dans toute sa plénitude. Et puis le sujet est heureux et nous touche profondément. Nous nous soucions en somme assez peu de la justice. Au sens philosophique du mot, ce n'est rien; au sens vulgaire, c'est la plus triste des vertus. Personne n'en veut. La foi lui oppose la grâce, et la nature l'amour. Il suffit qu'un homme se dise juste pour qu'il inspire une véritable répulsion. La justice est en horreur aux choses et aux êtres. Dans l'ordre social, elle n'est qu'une machine, indispensable sans doute, et par là respectable, mais cruelle à coup sûr, puisqu'elle n'a d'autre fonction que de punir et qu'elle met en oeuvre les geôliers et les bourreaux. Le poète, je n'ai pas besoin de le dire, ne s'inquiétait nullement de celle-là. Il cherchait la plus illustre des inconnues, la justice de Dieu. C'est elle qu'il poursuivit à travers les générations des hommes, des animaux et des plantes, et par delà la cellule germinative jusque dans la nébuleuse originelle. Vaine poursuite, qui fatigua plus d'un lecteur! On se résigne, de guerre lasse, à ne pas saisir cette fugitive plus rapide que la lumière, qu'on annonce partout et qu'on ne trouve nulle part, pas même dans les cieux, théâtre éternel de carnage et de mort, où l'astronomie nous montre l'action impitoyable de ces mêmes lois de la vie par lesquelles le mal se perpétue sur la terre. La justice éternelle, je ne l'ai vue, pour ma part, que sur la toile fameuse de Prud'hon. Elle a les traits d'une femme. Sa robe, noblement drapée, révèle une poitrine et des flancs puissants; elle pourrait être amante et mère, c'est-à-dire deux fois humaine, deux fois injuste. C'est l'image de l'injustice sublime, jetée sur la toile par le pinceau-poète du plus suave des artistes… Mais, si nous nous résignons volontiers à ignorer à jamais la justice, nous voulons connaître le bonheur. Il nous fuit comme elle; cependant, à certaines heures, nous entrevoyons son ombre, et elle nous semble si belle, que nous ne pouvons nous défendre de la poursuivre les bras ouverts. C'est quelque chose, quoi qu'on dise, que d'embrasser une ombre charmante. Aussi le nouveau poème de M. Sully-Prudhomme serait-il bien venu. Eût-il, comme je le crois pour conclusion le néant du bonheur, nous enseignât-il que l'art d'être heureux est l'art de souffrir et qu'il n'est de volupté vraie que dans le sacrifice, nous en goûterions avec délices la beauté sérieuse et profonde.

Le Bonheur nous viendra cet hiver; en attendant, nous avons, pour charmer notre printemps mouillé, des vers d'amour de M. François Coppée. Celui-là aussi a beaucoup aidé à aimer. Ce n'est pas par méprise qu'on l'a admis dans l'intimité des coeurs. C'est un poète vrai. Il est naturel. Par là, il est presque unique, car le naturel dans l'art est ce qu'il y a de plus rare; je dirai presque que c'est une espèce de merveille. Et, quand l'artiste est, comme M. François Coppée, un ouvrier singulièrement habile, un artisan consommé qui possède tous les secrets du métier, ce n'est pas trop, en voyant une si parfaite simplicité, que de crier au prodige. Ce qu'il peint de préférence ce sont les sentiments les plus ordinaires et les moeurs les plus modestes. Il y faut une grande dextérité de main, un tact sûr, un sens raisonnable. Les modèles étant sous tous les yeux, la moindre faute contre le goût ou l'exactitude est aussitôt saisie. M. François Coppée garde presque toujours une mesure parfaite. Et, comme il est vrai, il est touchant. Voilà pourquoi il est chèrement aimé. Je vous assure qu'il n'use pas d'autre sortilège pour plaire à beaucoup de femmes et à beaucoup d'hommes. S'il suffit d'une médiocre culture pour le comprendre, il faut avoir l'esprit raffiné pour le goûter entièrement. Aussi son public est-il très étendu. Comme il a du tact, il sait parler de lui-même fort agréablement, et c'est là, pour un poète, un singulier avantage; car, en faisant leurs confidences, les poètes font les nôtres et, cela nous flatte. Pendant qu'ils nous content joliment les affaires de leur coeur, nous croyons entendre celles de notre propre coeur et nous sommes ravis. Ils ne pensent qu'à eux, nous ne pensons qu'à nous; c'est une excellente disposition pour s'entendre. Il fut un temps où je flânais tous les jours avec délices. J'ai souvent écouté, en ce temps-là, les conversations des bonnes gens sur les bancs des jardins publics. J'en ai surpris de fort douces et même d'un peu attendries.

Celles-là consistaient en des confidences alternées dont l'interlocuteur n'entendait que le murmure en songeant à ce qu'il allait dire. Toutes les répliques commençaient par ces mots: «Vous dites bien, c'est comme moi…» Ils ne s'ennuyaient pas l'un l'autre. C'est pourquoi le doux murmure des poètes intimes ne nous ennuie pas non plus. C'est pourquoi plus d'une jeune femme, en finissant de lire Olivier ou l'Exilée, murmure: «C'est comme moi…», et reste pensive. Si sa rêverie a été profonde et douce, elle dira: «M. François Coppée est un bon poète.»

Aujourd'hui, il nous donne en cinquante pages ses feuilles d'automne. Un mince cahier de vers d'amour, qu'il intitule: Arrière-saison. Il y montre avec une douce mélancolie ses cheveux qui grisonnent aux tempes. Il est jeune encore, puisqu'il dit qu'il vieillit. Ce n'est pas que je le soupçonne de quelque affectation. Je suis persuadé, au contraire, qu'il sent l'âge venir et qu'il en est attristé. Quoi de plus naturel? La vieillesse ne se sent vivement que par avance. L'on en goûte le frisson et les affres avant d'y être entré. Le crépuscule de la jeunesse est l'heure la plus mélancolique de la vie. Il faut du courage ou de l'étourderie pour le passer sans trop rechigner. M. Coppée n'est point un étourdi, pourtant il ne rechigne pas, et, s'il lui échappe quelque plainte, on y sent autant de résignation que de tristesse. C'est un moment à passer. Il est probable que, quand on est vraiment vieux, on ne s'en aperçoit pas. Du moins, on n'en avise pas les autres. M. Coppée verra cela plus tard. Je n'espère pas le consoler en lui disant que nous le verrons ensemble. Arrière-saison forme comme les Élégies de Parny ou l'Intermezzo de Heine, une sorte de roman d'amour très simple et d'autant plus intéressant. L'héroïne en est une jeune ouvrière, mise en apprentissage à seize ans,

Qui rentrait à la hâte et voulait rester sage.

Mais fille du peuple, sans mère et sans foyer, elle n'évita point ce qui ne pouvait être évité.

    En mai, sous le maigre feuillage,
    Chantaient les moineaux des faubourgs.
    N'est-ce pas? le vague ennui, l'âge?…

Qu'importe le passé? Elle est «douce, triste et jolie». Il est «tendre et clément». Ils s'aiment. L'été, ils vont ensemble à la campagne. Elle prend

Sa robe la plus claire et sa plus fraîche ombrelle.

Ils se promènent dans les bois. Ils dînent à l'auberge du bourg, où ils trouvent sur la nappe grossière la vaisselle de faïence, les couverts d'étain

Et des cerneaux tout frais dans une assiette à fleurs.

L'hiver, il quitte pour elle le monde, où il s'ennuie. Tous ses projets sont faits; ils ne se sépareront pas, elle lui fermera les yeux. Les vers du poète seront à demi oubliés. C'est lui qui le dit, et il ajoute:

    Oh! si par bonheur doit survivre
    Un humble poème de moi,
    Qu'il soit donc choisi dans ce livre
    Que j'ai, mignonne, écrit pour toi.

Ce n'est là ni le pompeux orgueil avec lequel Ronsard annonçait sa gloire posthume à l'ingrate Cassandre, ni la bonhomie grivoise de Béranger, disant à Lisette:

Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse!

C'est un sentiment nouveau, plus simple, plus délicat, plus affectueux.

Cet amour d'arrière-saison se résume à peu près à ce que je viens de dire. C'est assez pour qu'il soit charmant. Quand le poète compare les désirs d'automne à un dernier vol d'hirondelles, on se dit: «C'est cela!» et on est saisi de je ne sais quel attendrissement tranquille et doux. C'est du vrai Coppée, et du meilleur.

Je ne parle aujourd'hui que pour ceux qui aiment les vers, moins encore pour ceux qui les aiment beaucoup que pour ceux qui les aiment bien. Je promets à ceux-là un plaisir digne d'eux s'ils lisent la Lampe d'argile, de M. Frédéric Plessis. J'entends, par aimer bien les vers, en aimer peu, n'en aimer que d'exquis et sentir ce qu'ils contiennent d'âme et de destinée; car les plus belles formes ne valent que par l'esprit qui les anime. Que ceux que aiment ainsi les vers lisent le livre de M. Frédéric Plessis. Ils y embrasseront la plus heureuse partie d'une vie, la fleur de quinze années d'études, de rêves et d'amour.

L'auteur, aujourd'hui maître de conférences dans une de nos facultés, s'est révélé poète à dix-sept ans. Il sortait d'une vieille petite ville bretonne où il avait été élevé avec une tendresse grave, quand il parut, presque enfant encore, dans le cercle des poètes parnassiens, chez l'éditeur Alphonse Lemerre. Il était notre cadet. Mais, laborieux et rêveur, il montrait déjà ce doux entêtement et cet idéalisme sincère qui caractérisent sa race et constituent le fond même de sa nature. À vrai dire, comme M. Renan, il n'est qu'à demi Breton, et compte par sa mère des ancêtres provençaux. «C'est pourquoi, a-t-il dit lui-même,

    Né parmi les barbares du Nord,
    Sous leur ciel gris hanté par le dieu de la mort,
    J'aime de tant d'amour la vie et la lumière!
    Et je retiens en moi, d'une souche première,
    Une sève inconnue aux lieux où j'ai grandi,
    La sève qui fermente au soleil du Midi.
    Je suis resté ton fils, ô province romaine,
    Et le vieux sang latin bleuit encor ma veine.

Il est permis de croire que c'est grâce à cette double origine qu'il unit, selon une expression qui lui appartient et que je veux lui appliquer,

La kymrique rudesse aux grâces d'Ausonie.

Il fut partagé de bonne heure entre le sentiment de la nature, qui troublait son âme pensive, et l'étude des lettres, qui donnait à l'activité de son esprit un but précis.

Son goût se fixa de bonne heure sur les poètes antiques, et particulièrement sur les latins, dont il discerna tout de suite le sérieux, la gravité et ce que j'appellerai la probité sublime. C'est avec Virgile, Ovide et Lucain qu'il fit son droit à Paris. Il feignit plus tard d'avoir eu besoin d'un guide et d'un initiateur, et cette illusion, à demi volontaire, lui inspira des vers délicieux:

    Ô poète, c'est toi, c'est ta mémoire agile
    Qui, se jouant aux vers relus et médités,
    D'abord me fit connaître Euripide et Virgile,
    Et m'ouvrit le trésor des deux antiquités.

    C'est toi qui me menas vers le docte Racine
    Formé, dès son enfance, à la langue des dieux.
    Je marchais altéré… la source était voisine…
    À peine un clair rideau la voilait à mes yeux.

    Mais il fallut ta main pour m'écarter les branches
    Et, prolongeant sous bois un facile sentier,
    Pour me faire entrevoir le choeur des formes blanches,
    Amours du vieux Ronsard et du jeune Chénier!

La vérité est que de secrètes affinités, un irrésistible instinct l'attiraient vers la muse antique. Il eut pour elle toutes les curiosités minutieuses de l'amour. Il ne s'arrêta pas à l'érudition, il poussa jusqu'à la philologie. Sa thèse sur Properce, dans laquelle l'élégiaque latin est compris à l'aide de toutes les ressources de la science, avec les intuitions du coeur et l'édition de ce poète qui doit prendre place, à côté du Virgile du regretté Benoist, dans une collection savante, sont les fruits de ces labeurs. Il ne faut donc pas être surpris si l'on rencontre de nombreuses études d'après l'antique sous cette enseigne de la Lampe d'argile. Ceux qui aiment les petits tableaux d'André Chénier prendront sans doute plaisir à visiter ce musée, plein de figures de héros et de nymphes. Mais ce qui donne à ce livre le plus grand prix, ce qui le met à côté des meilleurs, ce sont les onze poèmes de la Muse nouvelle. Là est la vraie flamme de la Lampe d'argile; c'est une flamme amoureuse, et combien forte, et paisible, et douce! Tout le sérieux du poète breton se retrouve uni à une grâce irrésistible dans ces vers à celle par qui «tous ses jours sont fleuris»,

Qui près de lui le soir travaille sous la lampe.

Par là, par ces nobles élégies, l'illustrateur de Properce se montre un nouveau Properce, moins majestueux, moins ample, mais plus sincère peut-être et plus pur que le premier.

MARIE BASHKIRTSEFF

Son Journal, 2 vol. in-18.

Marie Bashkirtseff, dont on vient de publier le Journal, mourut à vingt-quatre ans, le 31 octobre 1884, laissant plusieurs toiles et quelques pastels qui témoignent d'un sentiment sincère de la nature et d'un amour ardent de l'art. Petite-fille d'un des défenseurs de Sébastopol, le général Paul Grégorievitch Bashkirtseff, elle se vantait d'avoir, par sa mère, du vieux sang tartare dans les veines. Elle avait le teint blanc, les cheveux d'un roux magnifique, les pommettes saillantes, le nez court, un regard profond et des lèvres enfantines. Elle était petite et parfaitement bien faite. C'est pour cela sans doute qu'elle aimait beaucoup à regarder les statues. À Rome, âgée de seize ans, elle passait de longues heures devant les marbres du musée du Capitole. Il ne faut pas s'étonner si elle fut ravie dans le même temps d'une amazone «en drap noir, faite d'une seule pièce par Laferrière… une robe princesse collante partout». Ses mains, fines et très blanches, n'étaient pas d'un dessin très pur; mais un peintre a dit que c'était une beauté que la façon dont elles se posaient sur les choses. Marie Bashkirtseff en avait le culte. Elle se savait jolie; pourtant elle se décrit assez peu dans son journal intime. J'ai noté seulement, à la date du 17 juillet 1874, ce portrait, fort joliment arrangé: «Mes cheveux, noués à la Psyché, sont plus roux que jamais. Robe de laine de ce blanc particulier, seyant et gracieux; un fichu de dentelle autour du cou. J'ai l'air d'un de ces portraits du premier empire; pour compléter le tableau, il me faudrait être sous un arbre et tenir un livre à la main.» Et elle ajoute qu'elle aime la solitude devant une glace.

Elle était plus vaine de sa voix que de sa beauté. Cette voix s'étendait à trois octaves moins deux notes. Un des premiers rêves de Marie Bashkirtseff fut de devenir une grande cantatrice.

Elle a voulu se montrer dans son Journal telle qu'elle était, avec ses défauts et ses qualités, sa mobilité constante et ses perpétuelles contradictions. M. Edmond de Goncourt, du temps qu'il écrivait l'histoire de Chérie, demandait aux jeunes filles et aux femmes des confidences et des aveux. Marie Bashkirtseff a fait les siens. Elle a tout dit, s'il faut l'en croire; mais elle n'était pas d'humeur à s'adresser à un seul confesseur, si distingué qu'il fût; sa vanité ne pouvait s'accommoder que d'une confession publique, et c'est à la face du monde qu'elle a ouvert son âme.

Qui ne prendrait en pitié et en grâce cette pauvre enfant dont le malheur fut de n'avoir pas eu d'enfance? Ce n'est, sans doute, la faute de personne, mais Marie Bashkirtseff ne fut jamais semblable à ceux que le Dieu qu'elle priait tous les jours désignait comme seuls dignes d'entrer dans le royaume des cieux. Elle ne connut jamais l'ineffable douceur d'être humble et petite. À quinze ans, elle eut des ailes sans le souvenir du nid. Ce qui lui manqua toujours, c'est l'allégresse naïve et la simplicité.

Les premières confidences qu'elle nous fait sont celles d'une petite intrigue qu'elle noua pendant le carnaval, à Rome, et qui n'eut d'autre dénouement qu'un baiser sur les yeux. La jeune fille y déploya beaucoup de coquetterie et de manège.

«—Vous ne m'aimez pas, soupira un jour le jeune neveu de cardinal qu'elle avait pris pour patito; hélas! vous ne m'aimez pas!

»—Non.

»—Je ne dois pas espérer?

»—Mon Dieu, si! Il faut toujours espérer. L'espérance est dans la nature de l'homme; mais, quant à moi, je ne vous en donnerai pas.»

Le neveu du prêtre se montrait très tendre, mais Marie Bashkirtseff ne s'y laissa pas prendre. «Je serais au comble de la joie si je le croyais, dit-elle; mais je doute, malgré son air vrai, gentil, naïf même. Voilà ce que c'est que d'être soi-même une canaille

Et elle ajoute:

«D'ailleurs, cela vaut mieux.»

Elle n'avait pas la moindre envie d'épouser le pauvre Pietro.

«Si j'étais sa femme, pensait-elle, les richesses, les villas, les musées des Ruspoli, des Doria, des Torlonia, des Borghèse, des Chiara m'écraseraient. Je suis ambitieuse et vaniteuse par-dessus tout. Et dire qu'on aime une pareille créature, parce qu'on ne la connaît pas! Si on la connaissait, cette créature… Ah! baste! on l'aimerait tout de même.» Se montrer, paraître, briller, voilà son rêve perpétuel. L'orgueil la dévore. Elle répète sans cesse: «Si j'étais reine!» Elle s'écrie, en se promenant dans Rome: «Je veux être César, Auguste, Marc-Aurèle, Néron, Caracalla, le diable, le pape!» Elle ne trouve de beauté qu'aux princes, au duc de H…, au grand-duc Wladimir, à don Carlos. Le reste ne vaut pas un regard.

Les idées les plus incohérentes se mêlent dans sa tête. C'est un étrange chaos. Elle est très pieuse; elle prie Dieu matin et soir; elle lui demande un duc pour mari, une belle voix et la santé de sa mère. Elle s'écrie, comme le Claudius de Shakespeare: «Il n'y a rien de plus affreux que de ne pouvoir prier.» Elle a une dévotion spéciale à la sainte Vierge: elle pratique la religion orthodoxe et elle lit l'avenir dans un miroir brisé, où elle découvre une multitude de petites figures, un plancher d'église en marbre blanc et noir, et peut-être un cercueil. Elle consulte le somnambule Alexis, qui voit dans son sommeil le cardinal Antonelli; elle se fait dire pour un louis la bonne aventure par la mère Jacob. Elle a toutes les superstitions: elle est persuadée que le pape Pie IX a le mauvais oeil. Elle craint un malheur parce qu'elle a vu la nouvelle lune de l'oeil gauche. Ses idées changent à tout moment. À Naples, tout à coup, elle se demande ce que c'est qu'une âme immortelle qui se replie devant une indigestion de homard. Elle ne conçoit pas qu'un malaise de l'estomac puisse faire envoler la céleste Psyché, elle en conclut qu'il n'y a pas d'âme, que c'est «une pure invention». Quelques jours plus tard, elle se met un chapelet au cou, pour ressembler à Béatrix, dit-elle, et aussi parce que «Dieu, dans sa simple grandeur, ne suffit pas. Il faut des images à regarder, des croix à baiser». Elle est coquette, elle est folle; mais cette tête de linotte est meublée comme celle d'un vieux bibliothécaire. À dix-sept ans, Marie Bashkirtseff a lu Aristote, Platon, Dante et Shakespeare. Les récits de l'histoire romaine d'Amédée Thierry la captivent. Elle se rappelle avec plaisir «un ouvrage intéressant sur Confucius». Elle sait par coeur Horace, Tibulle et les sentences de Publius Syrus. Elle sent profondément la poésie d'Homère. «Personne, il me semble, ne peut, dit-elle, échapper à cette adoration des anciens… Aucun drame moderne, aucun roman, aucune comédie à sensation de Dumas ou de George Sand ne m'a laissé un souvenir aussi net et une impression aussi profonde, aussi naturelle que la description de la prise de Troie. Il me semble avoir assisté à ces horreurs, avoir entendu les cris, vu l'incendie, été avec la famille de Priam, avec ces malheureux qui se cachaient derrière les autels de leurs dieux, où les lueurs sinistres du feu qui dévorait leur ville allaient les chercher et les livrer… Et qui peut se défendre d'un léger frisson en lisant l'apparition du fantôme de Créuse?» Son esprit est un magasin où elle fourre pêle-mêle la Corinne de madame de Staël, l'Homme-Femme de M. Alexandre Dumas fils, Roland furieux, les romans de M. Zola et ceux de George Sand. Elle voyage sans cesse allant de Nice à Rome, de Rome à Paris, de Paris à Pétersbourg, à Vienne et à Berlin. Sans cesse errante, elle s'ennuie sans cesse. Sa vie lui semble amère et vide. «Dans ce monde, dit-elle, tout ce qui n'est pas triste est bête, et tout ce qui n'est pas bête est triste.» Elle manque de tout parce qu'elle veut tout. Elle est dans une affreuse détresse, elle pousse des cris d'angoisse. Et pourtant elle aime la vie. «Je la trouve bonne, dit-elle. Le croira-t-on? Je trouve tout bon et agréable, jusqu'aux larmes, jusqu'à la douleur. J'aime pleurer, j'aime me désespérer. J'aime à être chagrine et triste… et j'aime la vie malgré tout. Je veux vivre. Ce serait cruel de me faire mourir quand je suis si accommodante.» À certaines heures, elle a l'obscure et terrible conscience du mal qu'elle couve. Dès le printemps de 1876, elle se sent touchée. «Tout à l'heure, écrit-elle à la date du 3 juin, en sortant de mon cabinet de toilette, je me suis superstitieusement effrayée. J'ai vu à côté de moi une femme vêtue d'une longue robe blanche, une lumière à la main, et regardant, la tête un peu inclinée et plaintive, comme ces fantômes des légendes allemandes. Rassurez-vous, ce n'était que moi réfléchie dans une glace. Oh! j'ai peur qu'un mal physique ne procède de toutes ces tortures morales.»

En 1877, une passion unique s'empara de cette âme en peine: Marie Bashkirtseff se consacra tout entière à la peinture. Elle rassembla enfin les trésors épars de son intelligence. Tous ses rêves de gloire se fondirent en un seul et elle ne vécut plus que pour devenir une grande artiste. Elle étudia avec ardeur dans l'académie de Julian, dont elle devint bientôt une des meilleures élèves. Ce fut, si j'ose dire, une de ces conversions subites dont les vies de saints offrent tant d'exemples et qui révèlent une nature sincère, excessive, instable. Dès lors, les princes ne lui furent plus rien. Elle devint républicaine, socialiste et même un peu révolutionnaire. Elle ne mit plus d'amazones de chez Laferrière et porta gaiement le sarreau noir des femmes artistes. Elle découvrit la beauté des misérables. C'était une créature nouvelle. Au bout de six mois, elle tenait la tête de la classe avec mademoiselle Breslau. Elle a tracé de sa rivale un portrait qui, sans doute, n'est pas flatté: «Breslau est maigre, biscornue, ravagée quoique avec une tête intéressante, aucune grâce, et garçon, et seule!» Elle se flatte que, si elle avait le talent de mademoiselle Breslau, elle s'en servirait d'une manière plus féminine. Alors elle serait unique à Paris. En attendant, elle travaille avec acharnement. C'est le 21 janvier 1882 qu'elle vit pour la première fois Bastien Lepage, dont elle admirait et imitait la peinture. «Il est tout petit, dit-elle, tout blond, les cheveux à la bretonne, le nez retroussé et une barbe d'adolescent.» Il était déjà frappé du mal dont il devait bientôt mourir. Elle-même se sentait profondément atteinte. Depuis deux ans, elle était secouée par une toux déchirante. Elle maigrissait. Elle devenait sourde. Cette infirmité la désespérait. «Pourquoi, disait-elle, pourquoi Dieu fait-il souffrir? Si c'est lui qui a créé le monde, pourquoi a-t-il créé le mal, la souffrance, la méchanceté?… Je ne guérirai jamais… Il y aura un voile entre moi et le reste du monde. Le vent dans les branches, le murmure de l'eau, la pluie qui tombe sur les vitres, les mots prononcés à voix basse, je n'entendrai rien de tout cela!» Bientôt elle apprend qu'elle est poitrinaire et que le poumon droit est pris. Elle s'écrie: «Qu'on me laisse encore dix ans, et, pendant ces dix années, de la gloire et de l'amour! et je mourrai contente à trente ans. S'il y avait avec qui traiter, je ferais un marché:—Mourir à trente ans passés, ayant vécu.»

La phtisie suit son cours fatal. Marie Bashkirtseff écrit, le 29 août 1883:

«Je tousse tout le temps, malgré la chaleur; et, cet après-midi, pendant le repos du modèle, m'étant à moitié endormie sur le divan, je me suis vue couchée et un grand cierge allumé à côté de moi…

»Mourir? J'en ai très peur.»

Maintenant que la vie lui échappe, elle l'aime éperdument. Arts, musique, peinture, livres, monde, robes, luxe, bruit, calme, rire, tristesse, mélancolie, amour, froid, soleil, toutes les saisons, les plaines calmes de la Russie et les montagnes de Naples, la neige, la pluie; le printemps et ses folies, les tranquilles journées d'été et les belles nuits avec des étoiles, elle adore, elle admire tout! Et il faut mourir. «Mourir, c'est un mot qu'on dit et qu'on écrit facilement, mais penser, croire qu'on va mourir bientôt? Est-ce que je le crois? Non, mais je le crains

Et, quelques jours plus tard, écartant ces illusions, si obstinées à s'asseoir au chevet des phtisiques, elle voit distinctement la mort:

«La voilà donc la fin de toutes nos misères! Tant d'aspirations, tant de désirs, de projets, tant de… pour mourir à vingt-quatre ans au seuil de tout.»

Pendant qu'elle se mourait, Bastien Lepage mourant se faisait porter presque chaque jour chez elle. Le journal s'arrête au lundi 20 octobre. Ce jour-là encore Bastien Lepage était venu, soutenu par son frère, au chevet de la malade. Marie Bashkirtseff s'éteignit onze jours après, «par une journée de brume, dit M. André Theuriet, pareille à celle qu'elle avait peinte dans un de ses derniers tableaux, l'Allée

C'est toujours un spectacle touchant quand la nature, par un terrible raccourci, nous montre l'un près de l'autre l'amour et la mort; mais il y a dans la vie si courte de Marie Bashkirtseff je ne sais quoi d'âcre et de désespéré qui serre le coeur. On songe, en lisant son Journal, qu'elle a dû mourir inapaisée et que son ombre erre encore quelque part, chargée de lourds désirs.

En pensant aux agitations de cette âme troublée, en suivant cette vie déracinée et jetée à tous les vents de l'Europe, je murmure avec la ferveur d'une prière ce vers de Sainte-Beuve:

Naître, vivre et mourir dans la même maison!

LES FOUS DANS LA LITTÉRATURE

L'Inconnu, par Paul Hervieu. 1 vol. in-18.—Le Horla, par Guy de Maupassant. 1 vol. in-18.

Un Français, qui fit le voyage de Londres, alla voir un jour le grand Charles Dickens. Il fut reçu et s'excusa sur son admiration de venir ainsi prendre quelques minutes d'une existence si précieuse.

—Votre gloire, ajouta-t-il, et la sympathie universelle que vous inspirez vous exposent, sans doute, à d'innombrables importunités. Votre porte est sans cesse assiégée. Vous devez recevoir tous les jours des princes, des hommes d'État, des savants, des écrivains, des artistes et même des fous.

—Oui! des fous, des fous, s'écria Dickens, en se levant avec cette agitation à laquelle il était souvent en proie dans les derniers temps de sa vie, des fous! Ceux-là seuls m'amusent.

Et il poussa dehors par les épaules le visiteur étonné.

Les fous, Charles Dickens les aima toujours, lui qui décrivit avec une grâce attendrie l'innocence de ce bon M. Dick. Tout le monde connaît M. Dick, puisque tout le monde a lu David Copperfield. Tout le monde en France: car il est aujourd'hui de mode en Angleterre de négliger le meilleur des conteurs anglais. Un jeune esthète m'a confié tantôt que Dombey and Son n'était lisible que dans les traductions. Il m'a dit aussi que lord Byron était un poète assez plat, quelque chose comme notre Ponsard. Je ne le crois pas. Je crois que Byron est un des plus grands poètes du siècle, et je crois que Dickens exerça plus qu'aucun autre écrivain la faculté de sentir; je crois que ses romans sont beaux comme l'amour et la pitié qui les inspirent. Je crois que David Copperfield est un nouvel évangile. Je crois enfin que M. Dick, à qui j'ai seul affaire ici, est un fou de bon conseil, parce que la seule raison qui lui reste est la raison du coeur et que celle-là ne trompe guère. Qu'importe qu'il lance des cerfs-volants sur lesquels il a écrit je ne sais quelles rêveries relatives à la mort de Charles Ier! Il est bienveillant; il ne veut de mal à personne, et c'est là une sagesse à laquelle beaucoup d'hommes raisonnables ne s'élèvent point comme lui. C'est un bonheur pour M. Dick d'être né en Angleterre. La liberté individuelle y est plus grande qu'en France. L'originalité y est mieux vue, plus respectée que chez nous. Et qu'est-ce que la folie, après tout, sinon une sorte d'originalité mentale? Je dis la folie, et non point la démence. La démence est la perte des facultés intellectuelles. La folie n'est qu'un usage bizarre et singulier de ces facultés.

J'ai connu dans mon enfance un vieillard qui était devenu fou en apprenant la mort d'un fils unique, enseveli, à vingt ans, sous une avalanche du Righi. Sa folie consistait à s'habiller de toile à matelas. À cela près, il était parfaitement sage. Tous les petits polissons du quartier le suivaient dans la rue en poussant des cris sauvages. Mais, comme il joignait à la douceur d'un enfant la vigueur d'un colosse, il les tenait en respect, leur faisant assez de peur sans leur faire aucun mal. En cela, il donnait l'exemple d'une excellente police. Quand il entrait dans une maison amie, son premier soin était de dépouiller l'espèce de souquenille à grands carreaux qui le rendait ridicule. Il l'arrangeait sur un fauteuil de manière qu'elle semblât autant que possible recouvrir un corps humain. Il y plantait sa canne comme une sorte de colonne vertébrale, puis il coiffait la pomme de cette canne avec son grand chapeau de feutre, dont il rabattait les bords et qui prenait sous ses doigts un aspect fantastique. Quand cela était fait, il contemplait un moment sa défroque de l'air dont on regarde un vieil ami malade qui dort, et aussitôt il devenait l'homme le plus raisonnable du monde, comme si en vérité ce fût sa propre folie qui sommeillât devant lui dans un habit de carnaval. Il lui restait un vêtement de dessous très décent, une sorte de grand gilet noir à manches, assez semblable à ce qu'on nommait une veste sous Louis XVI. Que de fois j'ai pris plaisir à le voir et à l'entendre! Il parlait sur tous les sujets avec beaucoup de raison et d'intelligence. C'était un savant, nourri de tout ce qui peut faire connaître le monde et les hommes. Il avait notamment dans la tête une riche bibliothèque de voyages, et il était sans pareil pour raconter le naufrage de la Méduse ou quelque aventure de matelots en Océanie.

Je serais impardonnable d'oublier qu'il était excellent humaniste: car il m'a donné, par pure bienveillance, plusieurs leçons de grec et de latin qui m'ont fort avancé dans mes études. Son zèle à rendre service s'exerçait en toute rencontre. Je l'ai vu interrompre des calculs compliqués dont un astronome l'avait chargé et fendre du bois pour obliger une vieille servante. Sa mémoire était fidèle; il gardait le souvenir de tous les événements de sa vie, hors de celui qui l'avait bouleversée. La mort de son fils semblait tout à fait sortie de sa mémoire; du moins, on ne lui entendit jamais prononcer un seul mot qui pût faire croire qu'il se rappelait en quoi que ce fût ce terrible malheur. Il était d'humeur égale, presque gaie, et reposait volontiers son esprit sur des images douces, affectueuses, riantes. Il recherchait la compagnie des jeunes gens. Son esprit avait pris dans leur fréquentation un tour pédagogique très prononcé. J'ai pensé à lui depuis lors en lisant l'excellent Traité des études de Rollin. Il n'entrait guère, je dois le dire, dans la pensée de ses jeunes amis; il suivait la sienne d'un cours obstiné que rien ne pouvait rompre. Mais j'ai remarqué une disposition analogue chez toutes les personnes véritablement supérieures qu'il m'a été donné de fréquenter. Après s'être vêtu pendant une vingtaine d'années, été comme hiver, d'un surtout de toile à matelas, il parut un jour avec une veste à petits carreaux qui n'était pas ridicule. Son humeur était changée comme son costume, mais il s'en fallait de beaucoup que ce changement fût aussi heureux. Le pauvre homme était triste, silencieux, taciturne. Quelques mots, à peine intelligibles, qui lui échappaient, trahissaient l'inquiétude et l'épouvante. Son visage, qui avait toujours été fort rouge, se couvrait de larges plaques violettes. Ses lèvres étaient noires et tombantes. Il refusait toute nourriture. Un jour, il parla du fils qu'il avait perdu. On le trouva, le lendemain matin, pendu dans sa chambre. Le souvenir de ce vieillard m'inspire une véritable sympathie pour les fous qui lui ressemblent. Mais je crois que c'est le petit nombre. Il en est des fous comme des autres hommes: les bons sont rares, et l'on visiterait bien des maisons de santé sans trouver un second vieillard à la toile à matelas ou un autre M. Dick. M. Paul Hervieu n'est pas éloigné de penser, comme Dickens, que les fous sont seuls intéressants. Il nous raconte, dans l'Inconnu, une terrible histoire de folie qui finalement se trouve n'être qu'un rêve, mais bien le plus effrayant et le mieux suivi des rêves: le rêve d'un fou. Il n'est tel qu'un fou pour conduire un cauchemar dans la perfection. C'est ce que M. Paul Hervieu a montré avec un rare talent. Cartésien à rebours, il nous a apporté les raisons de la folie. Il a suivi dans ses détraquements successifs la machine à penser, avec l'intérêt qu'un horloger pervers doit porter à l'examen d'une montre extraordinairement mauvaise. Son livre est bien curieux et tout à fait original. Il produit deux effets: il fait peur et donne à réfléchir. La peur, je vous l'épargnerai, non sans motifs. Il me faudrait avoir tout le talent de M. Paul Hervieu et en faire l'usage qu'il en a fait pour vous communiquer le frisson dont il m'a secoué. Quant aux réflexions que son livre inspire, elles sont nombreuses. C'est le moins qu'il m'en échappe une. Il est si agréable de philosopher! Pendant que j'écris, un acacia balance à ma fenêtre ses branches légères et fleuries, et je me répète à moi-même ce distique d'un poète de l'Anthologie: «Asseyons-nous sous ce bel arbre: il sera doux de converser à son ombre.» Un bel arbre et de calmes pensées, qu'y a-t-il de meilleur au monde? Mon acacia, que la brise agite doucement, répand jusque sur ma table la neige parfumée de ses fleurs. Sous cette agréable influence, il m'est impossible de me défendre d'une véritable sympathie pour les fous qui ne font pas beaucoup de mal. Quant à n'en pas faire du tout, cela est bien défendu aux hommes, fous ou sensés. Il n'existe aucun moyen de vivre sans nuire. Il ne faut point haïr les fous. Ne sont-ils pas nos semblables? Qui peut se flatter de n'être fou en rien? Je viens de chercher dans le Dictionnaire de Littré et de Robin la définition de la folie, et je ne l'ai point trouvée; du moins celle qu'on y lit est-elle à peu près dénuée de sens. Je m'y attendais un peu: car la folie, quand elle n'est caractérisée par aucune lésion anatomique, demeure indéfinissable. Nous disons qu'un homme est fou quand il ne pense pas comme nous. Voilà tout. Philosophiquement, les idées des fous sont aussi légitimes que les nôtres. Ils se représentent le monde extérieur d'après les impressions qu'ils en reçoivent. C'est exactement ce que nous faisons, nous qui passons pour sensés. Le monde se réfléchit en eux d'une autre façon qu'en nous. Nous disons que l'image que nous en recevons est vraie et que celles qu'ils en reçoivent est fausse. En réalité, aucune n'est absolument fausse et aucune n'est absolument vraie. La leur est vraie pour eux; la nôtre est vraie pour nous. Écoutez cette fable: Un jour, un miroir dont la surface était parfaitement plane rencontra, dans un jardin, un miroir convexe.

—Je vous trouve bien impertinent, lui dit-il, de représenter la nature comme vous faites. Il faut que vous soyez fou pour donner à toutes les figures un gros ventre avec des pieds et des têtes grêles, et changer toutes les lignes droites en lignes courbes.

—C'est vous qui déformez la nature, répondit avec humeur le miroir convexe; votre plate personne s'imagine que les arbres sont tout droits parce qu'elle les fait tels, et que tout est plan hors de vous comme en vous. Les troncs des arbres sont courbes. Voilà la vérité. Vous n'êtes qu'un miroir trompeur.

—Je ne trompe personne, reprit l'autre. C'est vous, compère convexe, qui faites la caricature des hommes et des choses.

La querelle commençait à s'échauffer quand un géomètre passa par là.
C'était, dit l'histoire, le grand d'Alembert.

—Mes amis, vous avez raison et tort tous deux, dit-il aux miroirs. Vous réfléchissez tous deux les objets selon les lois de l'optique. Les figures que vous en recevez sont l'une et l'autre d'une exactitude géométrique. Elles sont parfaites toutes deux. Un miroir concave en produirait une troisième fort différente et toute aussi parfaite. Quant à la nature elle-même, nul ne connaît sa figure véritable, et il est même probable qu'elle n'a de figure que dans les miroirs qui la reflètent. Apprenez donc, messieurs les miroirs, à ne pas vous traiter de fous parce que vous ne recevez pas le même reflet des choses.

Voilà, je pense, une belle fable; je la dédie aux médecins aliénistes qui font enfermer les gens dont les passions et les sentiments s'écartent sensiblement des leurs. Ils tiennent pour privés de raison un homme prodigue et une femme amoureuse, comme s'il n'y avait pas autant de raison dans la prodigalité et dans l'amour que dans l'avarice et dans l'égoïsme.

Ils estiment qu'un homme est fou quand il entend ce que les autres n'entendent pas et voit ce que les autres ne voient pas; pourtant Socrate consultait son démon et Jeanne d'Arc entendait des voix. Et d'ailleurs ne sommes-nous pas tous des visionnaires et des hallucinés? Savons-nous quoi que ce soit du monde extérieur et percevons-nous autre chose dans toute notre vie que les vibrations lumineuses ou sonores de nos nerfs sensitifs? Il est vrai que nos hallucinations sont constantes et habituelles, d'un ordre général et coutumier. Les perceptions des fous sont rares, exceptionnelles et distinguées. C'est à cela surtout qu'on les reconnaît.

C'est un fou aussi que nous fait connaître, dans le Horla, M. Guy de Maupassant, le prince des conteurs. Le pauvre homme est hanté par un vampire qui trouble son sommeil et lui boit son lait sur sa table de nuit. Il en est furieux et désespéré. Ce n'est pas sans raison; car rien n'est plus affreux que de se sentir aux prises avec un ennemi invisible.

Mais dirai-je toute ma pensée? Pour un fou, cet homme manque un peu de subtilité. À sa place, je laisserais le vampire se gorger de lait tout à loisir et je me dirais: «Voilà qui va bien, à force d'absorber le liquide alcalin, cet animal ne manquera pas de s'assimiler quelques éléments opaques, et il deviendra visible. En attendant, il ne peut demeurer invisible sans rester transparent; donc, si je ne le vois pas, je verrai du moins dans son corps le lait qu'il aura bu. S'il vous plaît, je ne m'en tiendrais pas au lait: je tâcherais de lui faire avaler de la garance, pour le colorer en rouge des pieds à la tête.

À cela près, et pourvu qu'ils ne boivent ni lait ni eau, les invisibles peuvent fort bien exister. Et pourquoi non, je vous prie? Qu'y a-t-il d'absurde à supposer leur existence? C'est l'hypothèse contraire, pour peu que l'on y songe, qui choque la raison. Car ce serait un grand hasard si la vie, dans toutes ses formes, tombait sous nos sens, et si nous étions constitués de manière à embrasser l'échelle entière des êtres. Pour nous apparaître, il faut que la vie se manifeste dans des conditions très particulières de température. Si elle existe dans les milieux gazeux, ce qui, après tout, n'est pas impossible, nous n'en pouvons rien connaître, et ce n'est pas une raison pour la nier. La matière n'a pas, à l'état gazeux, moins d'énergie qu'à l'état solide. Pourquoi les soleils, qui semblent remplir dans l'univers, au centre de chaque système, des fonctions royales et paternelles, seraient-ils le séjour de l'éternel silence? Pourquoi ne porteraient-ils pas dans leurs vastes flancs la vie et l'intelligence en même temps que la chaleur et la lumière? Et pourquoi l'atmosphère des planètes, pourquoi l'atmosphère de la terre ne seraient-elles pas également habitées? Ne peut-on imaginer des êtres très légers, tout à fait diaphanes, puisant leur nourriture dans les couches atmosphériques supérieures?

Rien n'empêche qu'il n'existe des enfants de l'air, comme il existe des enfants des eaux et des fils de la terre.

LES FÉLIBRES À LA FÊTE DE SCEAUX

LE CHEVALIER DE FLORIAN

Les félibres de séjour à Paris ont célébré dimanche dernier, selon la coutume, la fête de Florian. Florian, né dans la belle Occitanie, est leur compatriote. Il est vrai qu'il écrivit dans la langue des barbares, dans l'idiome de la Fontaine et de Voltaire; il est vrai qu'il vécut et mourut sur la terre étrangère. Mais les félibres sont indulgents. Ils sont pleins de joie et d'oubli. Ils ont tout pardonné. Leur piété facile, leur riante sagesse égayent chaque année la tombe du poète. On y chante, on y boit. C'est-à-dire qu'on y accomplit les actes les plus agréables de la religion populaire. Ces félibres entendent admirablement la vie et la mort. Tout leur est fête.

Sans eux, l'auteur de Galatée tomberait dans l'oubli, et ce serait dommage. On éprouve à rappeler le souvenir du chevalier de Florian le genre d'agrément que donne la rencontre, dans une boutique de bric-à-brac, d'un vieux pastel très fin, à demi effacé.

«Sur les bords du Gardon, au pied des hautes montagnes des Cévennes, entre la ville d'Anduze et le village de Massane, est un vallon où la nature semble avoir rassemblé tous ses trésors. Là, dans de longues prairies où serpentent les eaux du fleuve, on se promène sous des berceaux de figuiers et d'acacias. L'iris, le genêt fleuri, le narcisse émaillent la terre; le grenadier, l'aubépine exhalent dans l'air des parfums; un cercle de collines parsemées d'arbres touffus ferme de tous côtés la vallée, et des rochers couverts de neige bornent au loin l'horizon.» C'est ainsi que Florian décrit lui-même, dans son Estelle, la vallée où fut son berceau. Faisant allusion à ce passage, le bon Sedaine disait au poète en le recevant académicien: «L'hommage que vous rendez aux lieux qui vous ont vu naître est une nouvelle preuve de cette sensibilité qui vous caractérise.»

Fils d'un pauvre chevalier de Saint-Louis, Florian fut élevé dans le château bâti à grands frais par son aïeul. «C'était, a-t-il dit, un gentilhomme qui dissipait tout son bien avec les femmes et les maçons.» Sa mère, Gillette de Salgues, était d'origine castillane. Boissy d'Anglas, ami de la famille, nous apprend «qu'elle avait conservé quelque chose des moeurs et des habitudes particulières au pays où elle était née, et qu'elle l'avait transmis à son fils». Il la perdit de bonne heure et fut mis au collège. Il eut beaucoup de maîtres. L'un deux le menait souvent chez une demoiselle de la rue des Prêtres, qui demeurait au cinquième étage et peignait des éventails. «Je remarquai, contait-il lui-même plus tard, qu'il avait presque toujours quelque chose à lui dire en particulier, ce qui les obligeait de passer dans la chambre d'à côté. Un jour, j'eus la curiosité d'aller regarder par le trou de la serrure; je les vis qui causaient, mais d'une manière qui me rendit rêveur pour plus de huit jours.»

Ce n'est pas des leçons de ce maître qu'il profita le moins. Nous savons de son propre aveu qu'avant dix-sept ans il était «assez heureux pour posséder une maîtresse, un coup d'épée et un ami». L'ami était un bretteur de la pire espèce qui avait des démêlés avec le guet et causa quelques désagréments au jeune chevalier. Par bonheur, Florian avait aussi un oncle, et cet oncle, ayant épousé une nièce de Voltaire, envoya son neveu à Ferney. Voltaire trouva son petit parent gentil, le caressa et l'appela Floriannet. Il fit mieux encore: il le fit entrer à seize ans comme page chez le duc de Penthièvre. Pour sa bienvenue, le chevalier but avec les autres pages du duc tant de café et de liqueurs, «qu'il en gagna une maladie assez sérieuse». Ces petits garnements faisaient mille folies. Le bon seigneur n'était pas homme à s'en aviser. C'était un saint. Dans son innocence, il ne voyait jamais le mal. On raconte qu'un jour, à la foire, un marchand, qui ne le connaissait point, lui montra et fit mouvoir devant lui des figurines obscènes. L'excellent duc crut en toute candeur que c'étaient des jouets d'enfant, et il les acheta pour une petite princesse à laquelle il les remit le lendemain.

Cet homme de bien s'intéressa à Florian et lui donna bientôt une compagnie dans son régiment de dragons. C'était l'usage. «Lindor, dit Marmontel dans un de ses Contes moraux, venait d'obtenir une compagnie de cavalerie au sortir des pages.» Devenu ensuite gentilhomme ordinaire du duc de Penthièvre, Florian célébra la bienfaisance inépuisable, de cet excellent maître.

    Avec lui la bonté, la douce bienfaisance
    Dans le palais d'Anet habitent en silence,
    Les vains plaisirs ont fui, mais non pas le bonheur.
    Bourbon n'invite point les folâtres bergères
    À s'assembler sous les ormeaux;
    Il ne se mêle point à leurs danses légères,
    Mais il leur donne des troupeaux.

C'est auprès du duc, dans les châteaux d'Anet et de Sceaux, que Florian composa ces bergeries où l'on ne voit pas de loups, ces jolies comédies italiennes dans lesquelles Arlequin lui-même est sensible et ces romans poétiques dont on disait alors avec une politesse exquise: «Ils sont dédiés à Fénelon, et l'offrande n'a point déparé l'autel». À la veille de la Révolution, le jeune chevalier faisait danser ses bergères. Galatée parut en 1783, Numa Pompilius en 1786, Estelle en 1788. Sans inspirer l'enthousiasme, ces ouvrages furent bien reçus. Encore que les gens de goût en sentissent la faiblesse, les pastorales devinrent à la mode. Les dessinateurs, et particulièrement Queverdo y mirent de galants frontispices où l'on voyait des pastourelles avec des fleurs à leur chapeau, des rubans à leur houlette et le nom d'Estelle gravé sur l'écorce des chênes. Laharpe, bien qu'ami de l'auteur, maltraita Gonzalve de Cordoue. Mais il avait loué Galatée. On dit qu'un jour Rivarol, rencontrant Florian qui marchait devant lui, un manuscrit à demi sorti de sa poche, s'écria: «Ah! monsieur, comme on vous volerait si on ne vous connaissait pas.» Mais ce n'est là qu'un joli mot. Nous savons, par le témoignage d'un contemporain, qu'Estelle rapporta à Florian beaucoup plus que l'Emile et la Nouvelle Héloïse n'avaient rapporté à Jean-Jacques.

Quoi qu'il en semble aujourd'hui, Florian avait le génie de l'à-propos. Il se fit berger au temps où toutes les belles dames étaient bergères. Il parla nature et sentiment à une société qui ne voulait entendre que sentiment et nature. Son Numa Pompilius, publié trois ans avant la réunion des états généraux, n'est qu'une longue allusion aux voeux politiques de la France. Ce roi inspiré par la sagesse, ce prince, disciple de Zoroastre, élevé par le choix des peuples à l'auguste et suprême magistrature, ce Numa qui fait des noms de père et de roi deux parfaits synonymes, n'était-ce point l'image du monarque constitutionnel, du prince philosophe qu'attendait la nation? N'était-ce point l'emblème des espérances que Louis XVI donnait alors à son peuple idolâtre?

On voyait tout en rose. La philosophie nous gouvernera, disait-on. Et quels bienfaits la raison ne répandra-t-elle pas sur les hommes soumis à son tout-puissant empire? L'âge d'or imaginé par les poètes deviendra une réalité. Tous les maux disparaîtront avec le fanatisme et la tyrannie qui les ont enfantés. L'homme vertueux et éclairé jouira d'une félicité sans trouble. On rêvait les moeurs de Galatée et la police de Numa.

Le chevalier de Florian montrait patte blanche. Néanmoins il entrait comme un jeune loup dans le bercail des théâtres à la mode. On trouve dans ses poésies fugitives les vers que voici:

À MADAME G…

    Après l'avoir vue jouer la Mère confidente
    Que j'aime à t'écouter, quand d'un accent si tendre
    Tu dis que la vertu fait seule le bonheur!
    Ton secret pour te faire entendre,
    C'est de laisser parler ton coeur.
    Mais, en blâmant l'amour, ta voix trop séduisante
    Vers l'amour, malgré moi, m'entraîne à chaque instant;
    Et depuis que j'ai vu la Mère confidente
    J'ai grand besoin d'un confident.

Cette madame G… n'est autre que Rose Gontier, qui n'avait pas sa pareille pour faire passer le spectateur du sourire aux larmes. Elle était de huit ans plus âgée que le chevalier. Il l'aima, mais elle l'aima bien davantage. Il ne nous reste de ces amours qu'un seul et tardif témoignage. Longtemps, longtemps après la mort de Florian, Rose Gontier, devenue la bonne mère Gontier, amusait ses nouvelles camarades comme une figure d'un autre âge. Fort dévote, elle n'entrait jamais en scène sans faire deux ou trois fois dans la coulisse le signe de la croix. Toutes les jeunes actrices se donnaient le plaisir de lutiner celle qui jouait si au naturel Ma tante Aurore; elles l'entouraient au foyer et lui refaisaient bien souvent la même question malicieuse:

—Mais est-ce bien possible, grand'maman Gontier, est-il bien vrai que
M. de Florian vous battait?

Et, pour toute réponse et explication, toute retenue qu'elle était, la bonne maman Gontier leur disait dans sa langue du dix-huitième siècle:

—C'est, voyez-vous, mes enfants, que celui-là ne payait pas[9].

Il est piquant de savoir qu'Estelle était battue par Némorin. La Révolution contraria vivement le chevalier de Florian, qui l'avait comprise d'une tout autre manière. Dès les premiers troubles, il se réfugia à Sceaux, où il vécut très retiré. Il écrivit le 17 février 1792 à Boissy d'Anglas:

«Je passe doucement ma vie au coin de mon feu, lisant Voltaire et fuyant des sociétés qui sont devenues des arènes affreuses où tout le monde hait la raison, où les vertus ne sont même plus louées, où l'humanité, la première des vertus, et la modération, la première des qualités, sont méprisées par tous les partis. Je me trouve fort bien de ma solitude, et, si j'y recevais souvent de vos nouvelles, je l'aimerais encore plus.»

Florian s'était montré très empressé, vers ce temps-là, auprès de la troisième fille de M. Le Sénéchal, administrateur des domaines. Elle n'avait pas été insensible aux attentions d'un homme plus âgé qu'elle de quatorze ans, mais agréable et célèbre. Sans être fiancés l'un à l'autre, ils avaient échangé des engagements sur la foi desquels Sophie (c'est le nom de cette jeune fille) se reposait avec confiance. Nous possédons un portrait littéraire de Sophie à dix-neuf ans. Il n'est pas inutile de dire, avant de mettre ce portrait sous les yeux du lecteur, qu'il est de la main d'un rival malheureux du chevalier. «À la régularité de ses traits, si l'on en croit ce témoin, Sophie joignait une physionomie animée. C'était une beauté grecque ou une beauté française, suivant qu'il lui convenait; seulement il lui manquait l'éclat du teint. La fierté semblait d'abord le premier caractère de sa figure, mais les impressions de la pitié y jetaient comme un rayon céleste. Dès qu'elle entendait raconter une belle action, ses yeux lançaient une noble flamme. Elle aimait avec un goût trop vif les traits saillants de l'esprit.»

Et le portraitiste amoureux ajoute ingénument: «C'est ce qui faisait ma désolation, car je ne pouvais soutenir avec elle ce genre de lutte.» Puis il met les derniers traits au tableau: «Une extrême activité compromettait sa santé, qui déjà donnait quelques signes inquiétants. La musique, la peinture, la traduction de quelques romans anglais, auxquels elle ajoutait parfois des scènes très vivement frappées, remplissaient alors des journées qu'il fallait disputer aux chagrins les plus poignants.» Vive, spirituelle, mélancolique et lettrée, Sophie Le Sénéchal était tout à fait à la mode et au goût du temps. Son père occupait une de ces fonctions civiles que la riche bourgeoisie se partageait: car les offices de judicature et de finance à tous les degrés appartenaient alors au tiers état. M. Le Sénéchal avait établi ses deux filles aînées dans la noblesse; la première était marquise de Chérisey, la cadette marquise d'Audiffret. C'était par lui-même un homme insignifiant. Mais sa femme avait quelque prétention au bel esprit et tenait un salon ouvert aux gens de lettres. Cette famille, naguère opulente, était à peu près ruinée par la Révolution. Les biens de l'administrateur des domaines, tenus sous séquestre, s'y dévoraient sûrement. Après le 10 Août, M. Le Sénéchal jugea prudent de quitter Paris, où il était soupçonné de modérantisme. Il se retira à Rouen avec sa famille. C'est là qu'il connut Charles Lacretelle, dit Lacretelle jeune, âgé alors de vingt-six ans. Celui-ci ne fréquenta pas longtemps la maison Le Sénéchal sans devenir amoureux de la jeune Sophie. Il lui cacha cet amour avec d'autant plus de facilité qu'elle ne le partageait pas. Elle lui disait: «Mon frère,» et il ne tarda pas à sentir toute l'amertume de ce nom dont il avait d'abord goûté la douceur. Comme c'était un fort honnête jeune homme, il informa de ses vues et de ses sentiments la mère de la belle Sophie. La réponse qu'il obtint ne pouvait être favorable. La voici, telle qu'il nous l'a transmise:

«C'est au frère aîné de Sophie que je vais faire une confidence qui mourra dans son sein et que je crois nécessaire à votre repos.—Ne vous abusez pas; renoncez à tout espoir. Ma fille est aimée du chevalier de Florian et ne paraît pas insensible à cet hommage; je souhaiterais pourtant qu'elle en perdît le souvenir: car j'ai vu l'amour du chevalier décliner à mesure que notre fortune lui a paru baisser, et chaque jour de la Révolution en compromet les restes. N'imaginez pas que ce soit l'homme de ses bergeries; il a trop de probité pour être un séducteur; mais il a trop de prudence et de calcul pour être un Némorin.»

Il ne paraît pas que le rival qui entendit ces paroles les ait le moins du monde adoucies. Telles qu'il les rapporte, elles sont vraiment trop dures. Si le chevalier ne s'empressait pas d'épouser Mlle Le Sénéchal, il était facile de supposer à ses retards d'autres raisons que celle de la cupidité déçue. Suspect lui-même et sans cesse inquiété dans sa retraite de Sceaux, il pouvait raisonnablement juger qu'à la veille de la proscription ce n'était pas le temps d'unir sa destinée à celle d'une jeune fille notée elle-même d'incivisme. C'eût été là une généreuse folie, et M. de Florian n'était capable de folies d'aucune sorte. Il professait volontiers avec Parny que: